Nouvelles
« Aux champs » par Guy de MAUPASSANT
À Octave Mirbeau
Les deux chaumières étaient côte à côte, au pied d'une colline, proches d'une petite ville de bains. Les deux paysans besognaient dur sur la terre inféconde pour élever tous leurs petits. Chaque ménage en avait quatre. Devant les deux portes voisines, toute la marmaille grouillait du matin au soir. Les deux aînés avaient six ans et les deux cadets quinze mois environ ; les mariages et, ensuite les naissances, s'étaient produits à peu près simultanément dans l'une et l'autre maison.
Les deux mères distinguaient à peine leurs produits dans le tas ; et les deux pères confondaient tout à fait. Les huit noms dansaient dans leur tête, se mêlaient sans cesse ; et, quand il fallait en appeler un, les hommes souvent en criaient trois avant d'arriver au véritable.
La première des deux demeures, en venant de la station d'eaux de Rolleport, était occupée par les Tuvache, qui avaient trois filles et un garçon ; l'autre masure abritait les Vallin, qui avaient une fille et trois garçons.
Tout cela vivait péniblement de soupe, de pomme de terre et de grand air. À sept heures, le matin, puis à midi, puis à six heures, le soir, les ménagères réunissaient leurs mioches pour donner la pâtée, comme des gardeurs d'oies assemblent leurs bêtes. Les enfants étaient assis, par rang d'âge, devant la table en bois, vernie par cinquante ans d'usage. Le dernier moutard avait à peine la bouche au niveau de la planche. On posait devant eux l'assiette creuse pleine de pain molli dans l'eau où avaient cuit les pommes de terre, un demi-chou et trois oignons ; et toute la lignée mangeait jusqu'à plus faim. La mère empâtait elle-même le petit. Un peu de viande au pot-au-feu, le dimanche, était une fête pour tous, et le père, ce jour-là, s'attardait au repas en répétant : "Je m'y ferais bien tous les jours".
Par un après-midi du mois d'août, une légère voiture s'arrêta brusquement devant les deux chaumières, et une jeune femme, qui conduisait elle-même, dit au monsieur assis à côté d'elle :
- Oh ! regarde, Henri, ce tas d'enfants ! Sont-ils jolis, comme ça, à grouiller dans la poussière.
L'homme ne répondit rien, accoutumé à ces admirations qui étaient une douleur et presque un reproche pour lui.
La jeune femme reprit :
- Il faut que je les embrasse ! Oh ! comme je voudrais en avoir un, celui-là, le tout petit.
Et, sautant de la voiture, elle courut aux enfants, prit un des deux derniers, celui des Tuvache, et, l'enlevant dans ses bras, elle le baisa passionnément sur ses joues sales, sur ses cheveux blonds frisés et pommadés de terre, sur ses menottes qu'il agitait pour se débarrasser des caresses ennuyeuses.
Puis elle remonta dans sa voiture et partit au grand trot. Mais elle revint la semaine suivante, s'assit elle-même par terre, prit le moutard dans ses bras, le bourra de gâteaux, donna des bonbons à tous les autres ; et joua avec eux comme une gamine, tandis que son mari attendait patiemment dans sa frêle voiture.
Elle revint encore, fit connaissance avec les parents, reparut tous les jours, les poches pleines de friandises et de sous.
Elle s'appelait Mme Henri d'Hubières.
Un matin, en arrivant, son mari descendit avec elle ; et, sans s'arrêter aux mioches, qui la connaissaient bien maintenant, elle pénétra dans la demeure des paysans.
Ils étaient là, en train de fendre du bois pour la soupe ; ils se redressèrent tout surpris, donnèrent des chaises et attendirent. Alors la jeune femme, d'une voix entrecoupée, tremblante commença :
- Mes braves gens, je viens vous trouver parce que je voudrais bien... je voudrais bien emmener avec moi votre... votre petit garçon...
Les campagnards, stupéfaits et sans idée, ne répondirent pas.
Elle reprit haleine et continua.
- Nous n'avons pas d'enfants ; nous sommes seuls, mon mari et moi... Nous le garderions... voulez-vous ?
La paysanne commençait à comprendre. Elle demanda :
- Vous voulez nous prend'e Charlot ? Ah ben non, pour sûr.
Alors M. d'Hubières intervint :
- Ma femme s'est mal expliquée. Nous voulons l'adopter, mais il reviendra vous voir. S'il tourne bien, comme tout porte à le croire, il sera notre héritier. Si nous avions, par hasard, des enfants, il partagerait également avec eux. Mais s'il ne répondait pas à nos soins, nous lui donnerions, à sa majorité, une somme de vingt mille francs, qui sera immédiatement déposée en son nom chez un notaire. Et, comme on a aussi pensé à vous, on vous servira jusqu'à votre mort, une rente de cent francs par mois. Avez-vous bien compris ?
La fermière s'était levée, toute furieuse.
- Vous voulez que j'vous vendions Charlot ? Ah ! mais non ; c'est pas des choses qu'on d'mande à une mère çà ! Ah ! mais non ! Ce serait abomination.
L'homme ne disait rien, grave et réfléchi ; mais il approuvait sa femme d'un mouvement continu de la tête.
Mme d'Hubières, éperdue, se mit à pleurer, et, se tournant vers son mari, avec une voix pleine de sanglots, une voix d'enfant dont tous les désirs ordinaires sont satisfaits, elle balbutia :
- Ils ne veulent pas, Henri, ils ne veulent pas !
Alors ils firent une dernière tentative.
- Mais, mes amis, songez à l'avenir de votre enfant, à son bonheur, à ...
La paysanne, exaspérée, lui coupa la parole :
- C'est tout vu, c'est tout entendu, c'est tout réfléchi... Allez-vous-en, et pi, que j'vous revoie point par ici. C'est i permis d'vouloir prendre un éfant comme ça !
Alors Mme d'Hubières, en sortant, s'avisa qu'ils étaient deux tout petits, et elle demanda à travers ses larmes, avec une ténacité de femme volontaire et gâtée, qui ne veut jamais attendre :
- Mais l'autre petit n'est pas à vous ?
Le père Tuvache répondit :
- Non, c'est aux voisins ; vous pouvez y aller si vous voulez.
Et il rentra dans sa maison, où retentissait la voix indignée de sa femme.
Les Vallin étaient à table, en train de manger avec lenteur des tranches de pain qu'ils frottaient parcimonieusement avec un peu de beurre piqué au couteau, dans une assiette entre eux deux.
M. d'Hubières recommença ses propositions, mais avec plus d'insinuations, de précautions oratoires, d'astuce.
Les deux ruraux hochaient la tête en signe de refus ; mais quand ils apprirent qu'ils auraient cent francs par mois, ils se considèrent, se consultant de l'œil, très ébranlés.
Ils gardèrent longtemps le silence, torturés, hésitants. La femme enfin demanda :
- Qué qu't'en dis, l'homme ? Il prononça d'un ton sentencieux :
- J'dis qu'c'est point méprisable.
Alors Mme d'Hubières, qui tremblait d'angoisse, leur parla de l'avenir du petit, de son bonheur, et de tout l'argent qu'il pourrait leur donner plus tard.
Le paysan demanda :
- C'te rente de douze cents francs, ce s'ra promis d'vant l'notaire ?
M. d'Hubières répondit :
- Mais certainement, dès demain.
La fermière, qui méditait, reprit :
- Cent francs par mois, c'est point suffisant pour nous priver du p'tit ; ça travaillera dans quéqu'z'ans ct'éfant ; i nous faut cent vingt francs.
Mme d'Hubières trépignant d'impatience, les accorda tout de suite ; et, comme elle voulait enlever l'enfant, elle donna cent francs en cadeau pendant que son mari faisait un écrit. Le maire et un voisin, appelé aussitôt, servirent de témoins complaisants.
Et la jeune femme, radieuse, emporta le marmot hurlant, comme on emporte un bibelot désiré d'un magasin.
Les Tuvache sur leur porte, le regardaient partir muets, sévères, regrettant peut-être leur refus.
On n'entendit plus du tout parler du petit Jean Vallin. Les parents, chaque mois, allaient toucher leurs cent vingt francs chez le notaire ; et ils étaient fâchés avec leurs voisins parce que la mère Tuvache les agonisait d'ignominies, répétant sans cesse de porte en porte qu'il fallait être dénaturé pour vendre son enfant, que c'était une horreur, une saleté, une corromperie.
Et parfois elle prenait en ses bras son Charlot avec ostentation, lui criant, comme s'il eût compris :
- J't'ai pas vendu, mé, j't'ai pas vendu, mon p'tiot. J'vends pas m's éfants, mé. J'sieus pas riche, mais vends pas m's éfants.
Et, pendant des années et encore des années, ce fut ainsi chaque jour des allusions grossières qui étaient vociférées devant la porte, de façon à entrer dans la maison voisine. La mère Tuvache avait fini par se croire supérieure à toute la contrée parce qu'elle n'avait pas vendu Charlot. Et ceux qui parlaient d'elle disaient :
- J'sais ben que c'était engageant, c'est égal, elle s'a conduite comme une bonne mère.
On la citait ; et Charlot, qui prenait dix-huit ans, élevé dans cette idée qu'on lui répétait sans répit, se jugeait lui-même supérieur à ses camarades, parce qu'on ne l'avait pas vendu.
Les Vallin vivotaient à leur aise, grâce à la pension. La fureur inapaisable des Tuvache, restés misérables, venait de là.
Leur fils aîné partit au service. Le second mourut ; Charlot resta seul à peiner avec le vieux père pour nourrir la mère et deux autres sœurs cadettes qu'il avait.
Il prenait vingt et un ans, quand, un matin, une brillante voiture s'arrêta devant les deux chaumières. Un jeune monsieur, avec une chaîne de montre en or, descendit, donnant la main à une vieille dame en cheveux blancs. La vieille dame lui dit :
- C'est là, mon enfant, à la seconde maison.
Et il entra comme chez lui dans la masure des Vallin.
La vieille mère lavait ses tabliers ; le père, infirme, sommeillait près de l'âtre. Tous deux levèrent la tête, et le jeune homme dit :
- Bonjour, papa ; bonjour maman.
Ils se dressèrent, effarés. La paysanne laissa tomber d'émoi son savon dans son eau et balbutia :
- C'est-i té, m'n éfant ? C'est-i té, m'n éfant ?
Il la prit dans ses bras et l'embrassa, en répétant : - "Bonjour, maman". Tandis que le vieux, tout tremblant, disait, de son ton calme qu'il ne perdait jamais : "Te v'là-t'i revenu, Jean ?". Comme s'il l'avait vu un mois auparavant.
Et, quand ils se furent reconnus, les parents voulurent tout de suite sortir le fieu dans le pays pour le montrer. On le conduisit chez le maire, chez l'adjoint, chez le curé, chez l'instituteur.
Charlot, debout sur le seuil de sa chaumière, le regardait passer.
Le soir, au souper il dit aux vieux :
- Faut-i qu'vous ayez été sots pour laisser prendre le p'tit aux Vallin !
Sa mère répondit obstinément :
- J'voulions point vendre not' éfant !
Le père ne disait rien.
Le fils reprit :
- C'est-i pas malheureux d'être sacrifié comme ça !
Alors le père Tuvache articula d'un ton coléreux :
- Vas-tu pas nous r'procher d' t'avoir gardé ?
Et le jeune homme, brutalement :
- Oui, j'vous le r'proche, que vous n'êtes que des niants. Des parents comme vous, ça fait l'malheur des éfants. Qu'vous mériteriez que j'vous quitte.
La bonne femme pleurait dans son assiette. Elle gémit tout en avalant des cuillerées de soupe dont elle répandait la moitié :
- Tuez-vous donc pour élever d's éfants !
Alors le gars, rudement :
- J'aimerais mieux n'être point né que d'être c'que j'suis. Quand j'ai vu l'autre, tantôt, mon sang n'a fait qu'un tour. Je m'suis dit : "V'là c'que j'serais maintenant !".
Il se leva.
- Tenez, j'sens bien que je ferai mieux de n'pas rester ici, parce que j'vous le reprocherais du matin au soir, et que j'vous ferais une vie d'misère. Ca, voyez-vous, j'vous l'pardonnerai jamais !
Les deux vieux se taisaient, atterrés, larmoyants.
Il reprit :
- Non, c't' idée-là, ce serait trop dur. J'aime mieux m'en aller chercher ma vie aut'part !
Il ouvrit la porte. Un bruit de voix entra. Les Vallin festoyaient avec l'enfant revenu.
Alors Charlot tapa du pied et, se tournant vers ses parents, cria :
- Manants, va !
Et il disparut dans la nuit.
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Le chevalier double de Théophile Gautier
Qui rend donc la blonde Edwige si triste ? Que fait-elle assise à l’écart, le menton dans sa main et le coude au genou, plus morne que le désespoir, plus pâle que la statue d’albâtre qui pleure sur un tombeau ?
Du coin de sa paupière une grosse larme roule sur le duvet de sa joue, une seule, mais qui ne tarit jamais ; comme cette goutte d’eau qui suinte des voûtes du rocher et qui à la longue use le granit, cette seule larme, en tombant sans relâche de ses yeux sur son cœur, l’a percé et traversé à jour.
Edwige, blonde Edwige, ne croyez-vous plus à Jésus-Christ le doux Sauveur ? Doutez-vous de l’indulgence de la très sainte Vierge Marie ? Pourquoi portez-vous sans cesse à votre flanc vos petites mains diaphanes, amaigries et fluettes comme celles des Elfes et des Willis ? Vous allez être mère ; c’était votre plus cher vœu ; votre noble époux, le comte Lodbrog, a promis un autel d’argent massif, un ciboire d’or fin à l’église de Saint-Euthbert si vous lui donniez un fils.
Hélas ! Hélas ! La pauvre Edwige a le cœur percé des sept glaives de la douleur ; un terrible secret pèse sur son âme. Il y a quelque mois, un étranger est venu au château ; il faisait un terrible temps cette nuit-là : les tours tremblaient dans leur charpente, les girouettes piaulaient, le feu rampait dans la cheminée, et le vent frappait à la vitre comme un importun qui veut entrer.
L’étranger était beau comme un ange, mais comme un ange tombé ; il souriait doucement et regardait doucement, et pourtant ce regard et ce sourire vous glaçaient de terreur et vous inspiraient l’effroi qu’on éprouve en se penchant sur un abîme. Une grâce scélérate, une langueur perfide comme celle du tigre qui guette sa proie, accompagnaient tous ses mouvements ; il charmait à la façon du serpent qui fascine l’oiseau.
Cet étranger était un maître chanteur ; son teint bruni montrait qu’il avait vu d’autres cieux ; il disait venir du fond de la Bohême, et demandait l’hospitalité pour cette nuit-là seulement.
Il resta cette nuit, et encore d’autres jours et encore d’autres nuits, car la tempête ne pouvait s’apaiser, et le vieux château s’agitait sur ses fondements comme si la rafale eût voulu le déraciner et faire tomber sa couronne de créneaux dans les eaux écumeuses du torrent.
Pour charmer le temps, il chantait d’étranges poésies qui troublaient le cœur et donnaient des idées furieuses, tout le temps qu’il chantait, un corbeau noir vernissé, luisant comme le jais, se tenait sur son épaule ; il battait la mesure avec son bec d’ébène, et semblait applaudir en secouant ses ailes. — Edwige pâlissait, pâlissait comme les lis du clair de lune ; Edwige rougissait, rougissait comme les roses de l’aurore, et se laissait aller en arrière dans son grand fauteuil, languissante, à demi morte, enivrée comme si elle avait respiré le parfum fatal de ces fleurs qui font mourir.
Enfin le maître chanteur put partir ; un petit sourire bleu venait de dérider la face du ciel. Depuis ce jour, Edwige, la blonde Edwige ne fait que pleurer dans l’angle de la fenêtre.
Edwige est mère ; elle a un bel enfant tout blanc et tout vermeil. — Le vieux comte Lodbrog a commandé au fondeur l’autel d’argent massif, et il a donné mille pièces d’or à l’orfèvre dans une bourse de peau de renne pour fabriquer le ciboire ; il sera large et lourd, et tiendra une grande mesure de vin. Le prêtre qui le videra pourra dire qu’il est un bon buveur.
L’enfant est tout blanc et tout vermeil, mais il a le regard noir de l’étranger : sa mère l’a bien vu. Ah ! Pauvre Edwige ! Pourquoi avez-vous tant regardé l’étranger avec sa harpe et son corbeau ?…
Le chapelain ondoie l’enfant ; — on lui donne le nom d’Oluf, un bien beau nom ! — Le mire monte sur la plus haute tour pour lui tirer l’horoscope.
Le temps était clair et froid : comme une mâchoire de loup cervier aux dents aiguës et blanches, une découpure de montagnes couvertes de neiges mordait le bord de la robe du ciel ; les étoiles larges et pâles brillaient dans la crudité bleue de la nuit comme des soleils d’argent.
Le mire prend la hauteur, remarque l’année, le jour et la minute ; il fait de longs calculs en encre rouge sur un long parchemin tout constellé de signes cabalistiques ; il rentre dans son cabinet, et remonte sur la plate-forme, il ne s’est pourtant pas trompé dans ses supputations, son thème de nativité est juste comme un trébuchet à peser les pierres fines ; cependant il recommence : il n’a pas fait d’erreur.
Le petit comte Oluf a une étoile double, une verte et une rouge, verte comme l’espérance, rouge comme l’enfer ; l’une favorable, l’autre désastreuse. Cela s’est-il jamais vu qu’un enfant ait une étoile double ?
Avec un air grave et compassé le mire rentre dans la chambre de l’accouchée et dit, en passant sa main osseuse dans les flots de sa grande barbe de mage :
« Comtesse Edwige, et vous, comte Lodbrog, deux influences ont présidé à la naissance d’Oluf, votre précieux fils : l’une bonne, l’autre mauvaise ; c’est pourquoi il a une étoile verte et une étoile rouge. Il est soumis à un double ascendant ; il sera très heureux ou très malheureux, je ne sais lequel ; peut-être tous les deux à la fois. »
Le comte Lodbrog répondit au mire : « L’étoile verte l’emportera. » Mais Edwige craignait dans son cœur de mère que ce ne fût la rouge. Elle remit son menton dans sa main, son coude sur son genou, et recommença à pleurer dans le coin de la fenêtre. Après avoir allaité son enfant, son unique occupation était de regarder à travers la vitre la neige descendre en flocons drus et pressés, comme si l’on eût plumé là-haut les ailes blanches de tous les anges et de tous les chérubins.
De temps en temps un corbeau passait devant la vitre, croassant et secouant cette poussière argentée. Cela faisait penser Edwige au corbeau singulier qui se tenait toujours sur l’épaule de l’étranger au doux regard de tigre, au charmant sourire de vipère. Et ses larmes tombaient plus vite de ses yeux sur son cœur, sur son cœur percé à jour.
Le jeune Oluf est un enfant bien étrange : on dirait qu’il y a dans sa petite peau blanche et vermeille deux enfants d’un caractère différent ; un jour il est bon comme un ange, un autre jour il est méchant comme un diable, il mord le sein de sa mère, et déchire à coup d’ongles le visage de sa gouvernante.
Le vieux comte Lodbrog, souriant dans sa moustache grise, dit qu'Oluf fera un bon soldat et qu’il a l’humeur belliqueuse. Le fait est qu'Oluf est un petit drôle insupportable : tantôt il pleure, tantôt il rit ; il est capricieux comme la lune, fantasque comme une femme ; il va, vient, s’arrête tout à coup sans motif apparent, abandonne ce qu’il avait entrepris et fait succéder à la turbulence la plus inquiète l’immobilité la plus absolue ; quoiqu'il soit seul, il paraît converser avec un interlocuteur invisible ! Quand on lui demande la cause de toutes ces agitations, il dit que l’étoile rouge le tourmente.
Oluf a bientôt quinze ans. Son caractère devient de plus en plus inexplicable ; sa physionomie, quoique parfaitement belle, est d’une expression embarrassante ; il est blond comme sa mère, avec tous les traits de la race du Nord ; mais sous son front blanc comme la neige que n’a rayée encore ni le patin du chasseur ni maculée le pied de l’ours, et qui est bien le front de la race antique des Lodbrog, scintille entre deux paupières orangées un œil aux longs cils noirs, un œil de jais illuminé des fauves ardeurs de la passion italienne, un regard velouté, cruel et doucereux comme celui du maître chanteur de Bohême.
Comme les mois s’envolent, et plus vite encore les années ! Edwige repose maintenant sous les arches ténébreuses du caveau des Lodbrog, à côté du vieux comte, souriant, dans son cercueil, de ne pas voir son nom périr. Elle était déjà si pâle que la mort ne l’a pas beaucoup changée. Sur son tombeau il y a une belle statue couchée, les mains jointes, et les pieds sur une levrette de marbre, fidèle compagnie des trépassés. Ce qu’a dit Edwige à sa dernière heure, nul ne le sait, mais le prêtre qui la confessait est devenu plus pâle encore que la mourante.
Oluf, le fils brun et blond d’Edwige la désolée, a vingt ans aujourd'hui. Il est très adroit à tous les exercices ; nul ne tire mieux l’arc que lui ; il refend la flèche qui vient de se planter en tremblant dans le cœur du but ; sans mors ni éperon il dompte les chevaux les plus sauvages.
Il n’a jamais impunément regardé une femme ou une jeune fille ; mais aucune de celles qui l’ont aimé n’a été heureuse. L’inégalité fatale de son caractère s’oppose à toute réalisation de bonheur entre une femme et lui. Une seule de ses moitiés ressent de la passion, l’autre éprouve de la haine ; tantôt l’étoile verte l’emporte, tantôt l’étoile rouge. Un jour il vous dit : « Ô blanches vierges du Nord, étincelantes et pures comme les glaces du pôle ; prunelles de clair de lune ; joues nuancées des fraîcheurs de l’aurore boréale ! » Et l’autre jour il s’écriait : « Ô filles d’Italie, dorées par le soleil et blondes comme l’orange ! Cœurs de flamme dans des poitrines de bronze ! » Ce qu’il y a de plus triste, c’est qu’il est sincère dans les deux exclamations.
Hélas ! Pauvres désolées, tristes ombres plaintives, vous ne l’accusez même pas, car vous savez qu’il est plus malheureux que vous ; son cœur est un terrain sans cesse foulé par les pieds de deux lutteurs inconnus, dont chacun, comme dans le combat de Jacob et de l’Ange, cherche à dessécher le jarret de son adversaire.
Si l’on allait au cimetière, sous les larges feuilles veloutées du verbascum aux profondes découpures, sous l’asphodèle aux rameaux d’un vert malsain, dans la folle avoine et les orties, l’on trouverait plus d’une pierre abandonnée où la rosée du matin répand seule ses larmes. Mina, Dora, Thécla ! la terre est-elle bien lourde à vos seins délicats et à vos corps charmants ?
Un jour Oluf appelle Dietrich, son fidèle écuyer ; il lui dit de seller son cheval.
« Maître, regardez comme la neige tombe, comme le vent siffle et fait ployer jusqu'à terre la cime des sapins ; n’entendez-vous pas dans le lointain hurler les loups maigres et bramer ainsi que des âmes en peine les rennes à l’agonie ?
— Dietrich, mon fidèle écuyer, je secouerai la neige comme on fait d’un duvet qui s’attache au manteau, je passerai sous l’arceau des sapins en inclinant un peu l’aigrette de mon casque. Quant aux loups, leurs griffes s’émousseront sur cette bonne armure, et du bout de mon épée fouillant la glace, je découvrirai au pauvre renne, qui geint et pleure à chaudes larmes, la mousse fraîche et fleurie qu’il ne peut atteindre. »
Le comte Oluf de Lodbrog, car tel est son titre depuis que le vieux comte est mort, part sur son bon cheval, accompagné de ses deux chiens géants, Murg et Fenris, car le jeune seigneur aux paupières couleur d’orange a un rendez-vous, et déjà peut-être, du haut de la petite tourelle aiguë en forme de poivrière, se penche sur le balcon sculpté, malgré le froid et la bise, la jeune fille inquiète, cherchant à démêler dans la blancheur de la plaine le panache du chevalier.
Oluf, sur son grand cheval à formes d’éléphant, dont il laboure les flancs à coups d’éperon, s’avance dans la campagne ; il traverse le lac, dont le froid n’a fait qu’un seul bloc de glace, où les poissons sont enchâssés, les nageoires étendues, comme des pétrifications dans la pâte du marbre ; les quatre fers du cheval, armés de crochets, mordent solidement la dure surface ; un brouillard, produit par sa sueur et sa respiration, l’enveloppe et le suit ; on dirait qu’il galope dans un nuage ; les deux chiens, Murg et Fenris, soufflent, de chaque côté de leur maître, par leurs naseaux sanglants, de longs jets de fumée comme des animaux fabuleux.
Voici le bois de sapins ; pareils à des spectres, ils étendent leurs bras appesantis chargés de nappes blanches ; le poids de la neige courbe les plus jeunes et les plus flexibles : on dirait une suite d’arceaux d’argent. La noire terreur habite dans cette forêt, où les rochers affectent des formes monstrueuses, où chaque arbre, avec ses racines, semble couver à ses pieds un nid de dragons engourdis. Mais Oluf ne connaît pas la terreur.
Le chemin se resserre de plus en plus, les sapins croisent inextricablement leurs branches lamentables ; à peine de rares éclaircies permettent-elles de voir la chaîne de collines neigeuses qui se détachent en blanches ondulations sur le ciel noir et terne.
Heureusement Mopse est un vigoureux coursier qui porterait sans plier Odin le gigantesque ; nul obstacle ne l’arrête ; il saute par-dessus les rochers, il enjambe les fondrières, et de temps en temps il arrache aux cailloux que son sabot heurte sous la neige une aigrette d’étincelles aussitôt éteintes.
« Allons, Mopse, courage ! Tu n’as plus à traverser que la petite plaine et le bois de bouleaux ; une jolie main caressera ton col satiné, et dans une écurie bien chaude tu mangeras de l’orge mondée et de l’avoine à pleine mesure. »
Quel charmant spectacle que le bois de bouleaux ! Toutes les branches sont ouatées d’une peluche de givre, les plus petites brindilles se dessinent en blanc sur l’obscurité de l’atmosphère : on dirait une immense corbeille de filigrane, un madrépore d’argent, une grotte avec tous ses stalactites ; les ramifications et les fleurs bizarres dont la gelée étame les vitres n’offrent pas des dessins plus compliqués et plus variés.
« Seigneur Oluf, que vous avez tardé ! j’avais peur que l’ours de la montagne vous eût barré le chemin ou que les elfes vous eussent invité à danser, dit la jeune châtelaine en faisant asseoir Oluf sur le fauteuil de chêne dans l’intérieur de la cheminée. Mais pourquoi êtes-vous venu au rendez-vous d’amour avec un compagnon ? Aviez-vous donc peur de passer tout seul par la forêt ?
— De quel compagnon voulez-vous parler, fleur de mon âme ? dit Oluf très surpris à la jeune châtelaine.
— Du chevalier à l’étoile rouge que vous menez toujours avec vous. Celui qui est né d’un regard du chanteur bohémien, l’esprit funeste qui vous possède ; défaites-vous du chevalier à l’étoile rouge, ou je n’écouterai jamais vos propos d’amour ; je ne puis être la femme de deux hommes à la fois. »
Oluf eut beau faire et beau dire, il ne put seulement parvenir à baiser le petit doigt rose de la main de Brenda ; il s’en alla fort mécontent et résolu à combattre le chevalier à l’étoile rouge s’il pouvait le rencontrer.
Malgré l’accueil sévère de Brenda, Oluf reprit le lendemain la route du château à tourelles en forme de poivrière : les amoureux ne se rebutent pas aisément.
Tout en cheminant il se disait : « Brenda sans doute est folle ; et que veut-elle dire avec son chevalier à l’étoile rouge ? »
La tempête était des plus violentes ; la neige tourbillonnait et permettait à peine de distinguer la terre du ciel. Une spirale de corbeaux, malgré les abois de Fenris et de Murg, qui sautaient en l’air pour les saisir, tournoyait sinistrement au-dessus du panache d’Oluf. À leur tête était le corbeau luisant comme le jais qui battait la mesure sur l’épaule du chanteur bohémien.
Fenris et Murg s’arrêtent subitement : leurs naseaux mobiles hument l’air avec inquiétude ; ils subodorent la présence d’un ennemi. — Ce n’est point un loup ni un renard ; un loup et un renard ne seraient qu’une bouchée pour ces braves chiens.
Un bruit de pas se fait entendre, et bientôt paraît au détour du chemin un chevalier monté sur un cheval de grande taille et suivi de deux chiens énormes.
Vous l’auriez pris pour Oluf. Il était armé exactement de même, avec un surcot historié du même blason ; seulement il portait sur son casque une plume rouge au lieu d’une verte. La route était si étroite qu’il fallait que l’un des deux chevaliers reculât.
« Seigneur Oluf, reculez-vous pour que je passe, dit le chevalier à la visière baissée. Le voyage que je fais est un long voyage ; on m’attend, il faut que j’arrive.
— Par la moustache de mon père, c’est vous qui reculerez. Je vais à un rendez-vous d’amour, et les amoureux sont pressés, » répondit Oluf en portant la main sur la garde de son épée.
L’inconnu tira la sienne, et le combat commença. Les épées, en tombant sur les mailles d’acier, en faisaient jaillir des gerbes d’étincelles pétillantes ; bientôt, quoique d’une trempe supérieure, elles furent ébréchées comme des scies. On eût pris les combattants, à travers la fumée de leurs chevaux et la brume de leur respiration haletante, pour deux noirs forgerons acharnés sur un fer rouge. Les chevaux, animés de la même rage que leurs maîtres, mordaient à belles dents leurs cous veineux, et s’enlevaient des lambeaux de poitrail ; ils s’agitaient avec des soubresauts furieux, se dressaient sur leurs pieds de derrière, et se servant de leurs sabots comme de poings fermés, ils se portaient des coups terribles pendant que leurs cavaliers se martelaient affreusement par-dessus leurs têtes ; les chiens n’étaient qu’une morsure et qu’un hurlement.
Les gouttes de sang, suintant à travers les écailles imbriquées des armures et tombant toutes tièdes sur la neige, y faisaient de petits trous roses. Au bout de peu d’instants l’on aurait dit un crible, tant les gouttes tombaient fréquentes et pressées. Les deux chevaliers étaient blessés.
Chose étrange, Oluf sentait les coups qu’il portait au chevalier inconnu ; il souffrait des blessures qu’il faisait et de celles qu’il recevait : il avait éprouvé un grand froid dans la poitrine, comme d’un fer qui entrerait et chercherait le cœur, et pourtant sa cuirasse n’était pas faussée à l’endroit du cœur : sa seule blessure était un coup dans les chairs au bras droit. Singulier duel, où le vainqueur souffrait autant que le vaincu, où donner et recevoir était une chose indifférente.
Ramassant ses forces, Oluf fit voler d’un revers le terrible heaume de son adversaire. — Ô terreur ! Que vit le fils d’Edwige et de Lodbrog ? il se vit lui-même devant lui : un miroir eût été moins exact. Il s’était battu avec son propre spectre, avec le chevalier à l’étoile rouge ; le spectre jeta un grand cri et disparut.
La spirale de corbeaux remonta dans le ciel et le brave Oluf continua son chemin ; en revenant le soir à son château, il portait en croupe la jeune châtelaine, qui cette fois avait bien voulu l’écouter. Le chevalier à l’étoile rouge n’étant plus là, elle s’était décidée à laisser tomber de ses lèvres de rose, sur le cœur d'Oluf, cet aveu qui coûte tant à la pudeur. La nuit était claire et bleue, Oluf leva la tête pour chercher sa double étoile et la faire voir à sa fiancée : il n’y avait plus que la verte, la rouge avait disparu.
En entrant, Brenda, tout heureuse de ce prodige qu’elle attribuait à l’amour, fit remarquer au jeune Oluf que le jais de ses yeux s’était changé en azur, signe de réconciliation céleste. — Le vieux Lodbrog en sourit d’aise sous sa moustache blanche au fond de son tombeau ; car, à vrai dire, quoiqu'il n’en eût rien témoigné, les yeux d’Oluf l’avaient quelquefois fait réfléchir. — L’ombre d’Edwige est toute joyeuse, car l’enfant du noble seigneur Lodbrog a enfin vaincu l’influence maligne de l’œil orange, du corbeau noir et de l’étoile rouge : l’homme a terrassé l’incube.
Cette histoire montre comme un seul moment d’oubli, un regard même innocent, peuvent avoir d’influence.
Jeunes femmes, ne jetez jamais les yeux sur les maîtres chanteurs de Bohême, qui récitent des poésies enivrantes et diaboliques. Vous, jeunes filles, ne vous fiez qu’à l’étoile verte ; et vous qui avez le malheur d’être double, combattez bravement, quand même vous devriez frapper sur vous et vous blesser de votre propre épée, l’adversaire intérieur, le méchant chevalier.
Si vous demandez qui nous a apporté cette légende de Norwège, c’est un cygne ; un bel oiseau au bec jaune, qui a traversé le Fiord, moitié nageant, moitié volant.
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La ficelle de Guy de Maupassant
Sur toutes les routes autour de Goderville, les paysans et leurs femmes s'en venaient vers le bourg, car c'était jour de marché. Les mâles allaient, à pas tranquilles, tout le corps en avant à chaque mouvement de leurs longues jambes torses, déformées par les rudes travaux, par la pesée sur la charrue qui fait en même temps monter l'épaule gauche et dévier la taille, par le fauchage des blés qui fait écarter les genoux pour prendre un aplomb solide, par toutes les besognes lentes et pénibles de la campagne. Leur blouse bleue, empesée, brillante, comme vernie, ornée au col et aux poignets d'un petit dessin de fil blanc, gonflée autour de leur torse osseux, semblait un ballon prêt à s'envoler, d'où sortait une tête, deux bras et deux pieds.
Les uns tiraient au bout d'une corde une vache, un veau. Et leurs femmes, derrière l'animal, lui fouettaient les reins d'une branche encore garnie de feuilles, pour hâter sa marche. Elles portaient au bras de larges paniers d'où sortaient des têtes de poulets par-ci, des têtes de canards par-là. Et elles marchaient d'un pas plus court et plus vif que leurs hommes, la taille sèche, droite et drapée dans un petit châle étriqué, épinglé sur leur poitrine plate, la tête enveloppée d'un linge blanc collé sur les cheveux et surmontée d'un bonnet.
Puis un char à bancs passait, au trot saccadé d'un bidet, secouant étrangement deux hommes assis côte à côte et une femme dans le fond du véhicule, dont elle tenait le bord pour atténuer les durs cahots.
Sur la place de Goderville, c'était une foule, une cohue d'humains et de bêtes mélangés. Les cornes des bœufs, les hauts chapeaux à longs poils des paysans riches et les coiffes des paysannes émergeaient à la surface de l'assemblée. Et les voix criardes, aiguës, glapissantes, formaient une clameur continue et sauvage que dominait parfois un grand éclat poussé par la robuste poitrine d'un campagnard en gaieté, ou le long meuglement d'une vache attachée au mur d'une maison. Tout cela sentait l'étable, le lait et le fumier, le foin et la sueur, dégageait cette saveur aigre, affreuse, humaine et bestiale, particulière aux gens des champs.
Maître Hauchecorne, de Bréauté, venait d'arriver à Goderville, et il se dirigeait vers la place, quand il aperçut par terre un petit bout de ficelle. Maître Hauchecorne, économe en vrai Normand, pensa que tout était bon à ramasser qui peut servir ; et il se baissa péniblement, car il souffrait de rhumatismes. Il prit par terre le morceau de corde mince, et il se disposait à le rouler avec soin, quand il remarqua, sur le seuil de sa porte, maître Malandain, le bourrelier, qui le regardait. Ils avaient eu des affaires ensemble au sujet d'un licol, autrefois, et ils étaient restés fâchés, étant rancuniers tout deux. Maître Hauchecorne fut pris d'une sorte de honte d'être vu ainsi par son ennemi, cherchant dans la crotte un bout de ficelle. Il cacha brusquement sa trouvaille sous sa blouse, puis dans la poche de sa culotte ; puis il fit semblant de chercher encore par terre quelque chose qu'il ne trouvait point, et il s'en alla vers le marché, la tête en avant, courbé en deux par ses douleurs.
Il se perdit aussitôt dans la foule criarde et lente, agitée par les interminables marchandages. Les paysans tâtaient les vaches, s'en allaient, revenaient, perplexes, toujours dans la crainte d'être mis dedans, n'osant jamais se décider, épiant l'œil du vendeur, cherchant sans fin à découvrir la ruse de l'homme et le défaut de la bête.
Les femmes, ayant posé à leurs pieds leurs grands paniers, en avaient tiré leurs volailles qui gisaient par terre, liées par les pattes, l'œil effaré, la crête écarlate.
Elles écoutaient les propositions, maintenaient leurs prix, l'air sec, le visage impassible, ou bien tout à coup, se décidant au rabais proposé, criaient au client qui s'éloignait lentement :
- C'est dit, maît'Anthime. J'vous l'donne.
Puis peu à peu, la place se dépeupla et l'angélus sonnant midi, ceux qui demeuraient trop loin se répandirent dans les auberges.
Chez Jourdain, la grande salle était pleine de mangeurs, comme la vaste cour était pleine de véhicules de toute race, charrettes, cabriolets, chars à bancs, tilbury, carrioles innommables, jaunes de crotte, déformées, rapiécées, levant au ciel, comme deux bras, leurs brancards, ou bien le nez par terre et le derrière en l'air.
Tout contre les dîneurs attablés, l'immense cheminée, pleine de flamme claire, jetait une chaleur vive dans le dos de la rangée de droite. Trois broches tournaient, chargées de poulets, de pigeons et de gigots ; et une délectable odeur de viande rôtie et de jus ruisselant sur la peau rissolée, s'envolait de l'âtre, allumait les gaietés, mouillait les bouches.
Toute l'aristocratie de la charrue mangeait là, chez maît' Jourdain, aubergiste et maquignon, un malin qui avait des écus.
Les plats passaient, se vidaient comme les brocs de cidre jaune. Chacun racontait ses affaires, ses achats et ses ventes. On prenait des nouvelles des récoltes. Le temps était bon pour les verts, mais un peu mure pour les blés.
Tout à coup le tambour roula, dans la cour, devant la maison. Tout le monde aussitôt fut debout, sauf quelques indifférents, et on courut à la porte, aux fenêtres, la bouche encore pleine et la serviette à la main.
Après qu'il eut terminé son roulement, le crieur public lança d'une voix saccadée, scandant ses phrases à contretemps :
- Il est fait assavoir aux habitants de Goderville, et en général à toutes les personnes présentes au marché, qu'il a été perdu ce matin, sur la route de Beuzeville, entre neuf heures et dix heures, un portefeuille en cuir noir contenant cinq cents francs et des papiers d'affaires. On est prié de le rapporter à la mairie, incontinent, ou chez maître Fortuné Houlbrèque, de Manerville. Il y aura vingt francs de récompense.
Puis l'homme s'en alla. On entendit encore une fois au loin les battements sourds de l'instrument et la voix affaiblie du crieur;
Alors on se mit à parler de cet événement, en énumérant les chances qu'avait maître Houlbrèque de retrouver ou de ne pas retrouver son portefeuille.
Et le repas s'acheva.
On finissait le café, quand le brigadier de gendarmerie parut sur le seuil.
Il demanda :
- Maître Hauchecorne, de Bréauté, est-il ici ?
Maître Hauchecorne, assis à l'autre bout de la table, répondit :
- Me v'là.
Et le brigadier reprit :
- Maître Hauchecorne, voulez-vous avoir la complaisance de m'accompagner à la mairie ? M. le maire voudrait vous parler.
Le paysan, surpris, inquiet, avala d'un coup son petit verre, se leva et, plus courbé encore que le matin, car les premiers pas après chaque repos étaient particulièrement difficiles, il se mit en route en répétant:
- Me v'là, me v'là
Et il suivit le brigadier.
Le maire l'attendait, assis dans un fauteuil. C'était le notaire de l'endroit, homme gros, grave, à phrases pompeuses.
- Maître Hauchecorne, dit-il, on vous a vu ce matin ramasser, sur la route de Beuzeville, le portefeuille perdu par maître Houlbrèque, de Manerville.
Le campagnard, interdit, regardait le maire, apeuré déjà par ce soupçon qui pesait sur lui, sans qu'il comprît pourquoi.
- Mé, mé, j'ai ramassé çu portafeuille ?
- Oui, vous-même.
- Parole d'honneur, j' n'en ai seulement point eu connaissance.
- On vous a vu.
- On m'a vu, mé ? Qui ça qui m'a vu ?
- M. Malandain, le bourrelier.
Alors le vieux se rappela, comprit et, rougissant de colère.
- Ah ! i m'a vu, çu manant ! I m'a vu ramasser ct'e ficelle-là, tenez, m'sieu le Maire.
Et fouillant au fond de sa poche, il en retira le petit bout de corde.
Mais le maire, incrédule, remuait la tête :
- Vous ne me ferez pas accroire, maître Hauchecorne, que M. Malandain, qui est un homme digne de foi, a pris ce fil pour un portefeuille ?
Le paysan, furieux, leva la main, cracha de côté pour attester son honneur, répétant :
- C'est pourtant la vérité du bon Dieu, la sainte vérité, m'sieu le Maire. Là sur mon âme et mon salut, je l'répète.
Le maire reprit :
- Après avoir ramassé l'objet, vous avez même encore cherché longtemps dans la boue si quelque pièce de monnaie ne s'en était pas échappée.
Le bonhomme suffoquait d'indignation et de peur.
- Si on peut dire !... si on peut dire !...des menteries comme ça pour dénaturer un honnête homme ! Si on peut dire !...
Il eut beau protester, on ne le crut pas.
Il fut confronté avec M. Malandain, qui répéta et soutint son affirmation. Ils s'injurièrent une heure durant. On fouilla, sur sa demande, maître Hauchecorne. On ne trouva rien sur lui.
Enfin le maire, fort perplexe, le renvoya, en le prévenant qu'il allait aviser le parquet et demander des ordres.
La nouvelle s'était répandue. A sa sortie de la mairie, le vieux fut entouré, interrogé avec une curiosité sérieuse et goguenarde, mais où n'entrait aucune indignation. Et il se mit à raconter l'histoire de la ficelle. On ne le crut pas. On riait.
Il allait, arrêté par tous, arrêtant ses connaissances, recommençant sans fin son récit et ses protestations, montrant ses poches retournées, pour prouver qu'il n'avait rien.
On lui disait :
- Vieux malin, va !
Et il se fâchait, s'exaspérant, enfiévré, désolé de n'être pas cru, ne sachant que faire, et contant toujours son histoire.
La nuit vient; Il fallait partir. Il se mit en route avec trois voisins à qui il montra la place où il avait ramassé le bout de corde ; et tout le long du chemin il parla de son aventure.
Le soir, il fit une tournée dans le village de Bréauté, afin de la dire à tout le monde. Il ne rencontra que des incrédules.
Il en fut malade toute la nuit.
Le lendemain, vers une heure de l'après-midi, Marius Paumelle, valet de ferme de maître Breton, cultivateur à Ymauville, rendait le portefeuille et son contenu à maître Houlbrèque, de Manerville.
Cet homme prétendait avoir en effet trouvé l'objet sur la route ; mais ne sachant pas lire, il l'avait rapporté à la maison et donné à son patron.
La nouvelle se répandit aux environs. Maître Hauchecorne en fut informé. Il se mit aussitôt en tournée et commença à narrer son histoire complétée du dénouement. Il triomphait.
- C'qui m'faisait deuil, disait-il, c'est point tant la chose, comprenez-vous ; mais c'est la menterie. Y a rien qui vous nuit comme d'être en réprobation pour une menterie.
Tout le jour il parlait de son aventure, il la contait sur les routes aux gens qui passaient, au cabaret aux gens qui buvaient, à la sortie de l'église le dimanche suivant. Il arrêtait des inconnus pour la leur dire. Maintenant il était tranquille, et pourtant quelque chose le gênait sans qu'il sût au juste ce que c'était. On avait l'air de plaisanter en l'écoutant. On ne paraissait pas convaincu. Il lui semblait sentir des propos derrière son dos.
Le mardi de l'autre semaine, il se rendit au marché de Goderville, uniquement poussé par le besoin de conter son cas.
Malandain, debout sur sa porte, se mit à rire en le voyant passer. Pourquoi ?
Il aborda un fermier de Criquetot, qui ne le laissa pas achever et, lui jetant une tape dans le creux de son ventre, lui cria par la figure : "Gros malin, va!" Puis lui tourna les talons.
Maître Hauchecorne demeura interdit et de plus en plus inquiet. Pourquoi l'avait-on appelé "gros malin" ?
Quand il fut assis à table, dans l'auberge de Jourdain, il se remit à expliquer l'affaire. Un maquignon de Montivilliers lui cria :
- Allons, allons, vieille pratique, je la connais, ta ficelle !
Hauchecorne balbutia :
- Puisqu'on l'a retrouvé çu portafeuille ?
Mais l'autre reprit :
- Tais-toi, mon pé, y en a qui trouve et y en a un qui r'porte. Ni vu ni connu, je t'embrouille !
Le paysan resta suffoqué. Il comprenait enfin. On l'accusait d'avoir fait reporter le portefeuille par un compère, par un complice.
Il voulut protester. Toute la table se mit à rire.
Il ne put achever son dîner et s'en alla, au milieu des moqueries.
Il rentra chez lui, honteux et indigné, étranglé par la colère, par la confusion, d'autant plus atterré qu'il était capable, avec sa finauderie de Normand, de faire ce dont on l'accusait, et même de s'en vanter comme d'un bon tour. Son innocence lui apparaissait confusément comme impossible à prouver, sa malice étant connue. Et il se sentait frappé au cœur par l'injustice du soupçon.
Alors il recommença à conter l'aventure, en allongeant chaque jour son récit, ajoutant chaque fois des raisons nouvelles, des protestations plus énergiques, des serments plus solennels qu'il imaginait, qu'il préparait dans ses heures de solitude, l'esprit uniquement occupé par l'histoire de la ficelle; On le croyait d'autant moins que sa défense était plus compliquée et son argumentation plus subtile.
- Ca, c'est des raisons d'menteux, disait-on derrière son dos.
Il le sentait, se rongeait les sangs, s'épuisait en efforts inutiles.
Il dépérissait à vue d'œil.
Les plaisants maintenant lui faisaient conter "la Ficelle" pour s'amuser, comme on fait conter sa bataille au soldat qui a fait campagne. Son esprit, atteint à fond, s'affaiblissait.
Vers la fin de décembre, il s'alita.
Il mourut dans les premiers jours de janvier et, dans le délire de l'agonie, il attestait son innocence, répétant :
- Une 'tite ficelle ...une 'tite ficelle ... t'nez, la voilà, m'sieu le Maire.
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LA CHAMBRE BLEUE
Avertissement
La nouvelle la Chambre bleue a été publiée dans les numéros des 6 et 7 septembre 1871 de l’Indépendance belge, avec un avertissement, non signé, de M. Gustave Frédérix, le critique littéraire du journal, que voici :
« Nous avons la bonne fortune de pouvoir offrir à nos lecteurs une nouvelle inédite de Prosper Mérimée. Cela s’appelle la Chambre bleue. De l’inédit de l’auteur du Théâtre de Clara Gazul, de Colomba, et de toutes ces œuvres qu’on n’oubliera pas, on conçoit que nous nous soyons empressés de le recueillir.
« Ces pages qui arrivent maintenant au public n’étaient pas écrites pour lui. C’est de la littérature de boudoir, du drame de château. Cela vient, non pas d’une bibliothèque ou d’un cabinet de travail, mais de cet amas de toutes sortes, dont on n’a pas vu les parties les plus curieuses, et qui formait : les Papiers des Tuileries.
« L’histoire des lettres n’offre guère de chef-d’œuvre clandestin. Les belles choses veulent le grand air, le soleil et le bruit. La Chambre bleue n’est pas destinée à démentir cette vérité. Mérimée a écrit cela pour une lectrice dont le goût n’était pas sévère. Il avait fait pour Sa Majesté le public : la prise d’une redoute, Matteo Falcone ; il a jugé suffisant de faire pour Sa Majesté l’Impératrice : la Chambre bleue.
« Pourtant l’auteur de Colomba n’est pas absent de cette nouvelle innocente que nous publions. On le retrouve avec son art de serrer le récit et de n’assembler que des détails nécessaires et vrais. Mérimée, a dit Musset dans un vers d’une image frappante,
Incruste un plomb brûlant sur la réalité.
« Cette image à l’emporte-pièce, qui s’applique si bien à tant de contes et de drames enlevés dans leur brièveté saisissante, peut être rappelée à propos de la Chambre bleue ; c’est du Mérimée retour de Compiègne, du Mérimée de charades et de jeux innocents, mais c’est encore du Mérimée.
« On a publié le catalogue de la bibliothèque de Marie-Antoinette, — catalogue singulièrement chétif et malheureux. — Ce n’est pas la même curiosité qui nous fait publier ce qui a dû être une lecture favorite de l’admiratrice la plus officielle de Marie-Antoinette. Mais les moindres fantaisies d’une plume comme celle de Mérimée ont droit au plein jour. C’est pourquoi nous sommes heureux d’ouvrir la fenêtre de l’Indépendance à la Chambre bleue. »
La Chambre bleue devait être comprise dans la publication officielle des Papiers de l’Empire. Nous avons pu collationner le texte donné par l’Indépendance avec une copie certifiée conforme.
M. Jules Troubat, le dernier secrétaire de Sainte-Beuve, dans un livre qu’il a publié récemment sur son illustre maître, a raconté, à propos de la Chambre bleue, une anecdote entendue de la bouche de Prosper Mérimée, en conservant dans son récit le ton et les expressions mêmes du narrateur :
« M. Mérimée…, à qui l’on ferait en vain aujourd’hui un crime ou un scandale de certaine nouvelle récemment exhumée, a raconté lui-même un soir, en petit comité, qu’il avait écrit une « petite chose » très drôle pour l’impératrice, et qu’il la lui avait même léguée par testament. Cette « petite chose », la reine d’Espagne, dans un séjour à Biarritz, eut un jour envie de la connaître, et la fit demander, dans ces termes mêmes, à M. Mérimée, par un de ses aides de camp qui vint l’accoster à la promenade : « Monsieur Mérimée, la reine m’a chargé de vous demander la petite chose que vous avez écrite pour l’impératrice. — Veuillez dire à la reine, répondit le spirituel académicien, que ma petite chose appartient à l’impératrice, et que je ne la lui prêterai que si ma souveraine me le permet. »
Ceci peut passer pour un commentaire de l’auteur de la Chambre bleue sur le caractère quelque peu léger de son œuvre.
On nous dit que l’impératrice Eugénie avait pris le nom de la Rhune d’une localité, aux environs de Biarritz, où elle aimait à faire des parties de plaisir.
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NOUVELLE DEDIEE A MADAME DE LA RHUNE
Biarritz, septembre 1866.
Un jeune homme se promenait d’un air agile dans le vestibule d’un chemin de fer. Il avait des lunettes bleues, et, quoiqu’il ne fût pas enrhumé, il portait sans cesse son mouchoir à son nez. De la main gauche, il tenait un petit sac noir qui contenait, comme je l’ai appris plus tard, une robe de chambre de soie et un pantalon turc.
De temps en temps, il allait à la porte d’entrée, regardait dans la rue, puis il tirait sa montre et consultait le cadran de la gare. Le train ne partait que dans une heure ; mais il y a des gens qui craignent toujours d’être en retard. Ce train n’était pas de ceux que prennent les gens pressés : peu de voitures de première classe. L’heure n’était pas celle qui permet aux agents de change de partir après les affaires terminées, pour dîner dans leur maison de campagne. Lorsque les voyageurs commencèrent à se montrer, un Parisien eût reconnu à leur tournure des fermiers ou de petits marchands de la banlieue. Pourtant, toutes les fois qu’un homme entrait dans la gare, toutes les fois qu’une voiture s’arrêtait à la porte, le cœur du jeune homme aux lunettes bleues se gonflait comme un ballon, ses genoux tremblotaient, son sac était près d’échapper de ses mains et ses lunettes de tomber de son nez, où, pour le dire en passant, elles étaient placées tout de travers.
Ce fut bien pis quand, après une longue attente, parut, par une porte de côté, venant précisément du seul point qui ne fût pas l’objet d’une observation continuelle, une femme vêtue de noir, avec un voile épais sur le visage, et qui tenait à la main un sac de maroquin brun, contenant, comme je l’ai découvert dans la suite, une merveilleuse robe de chambre et des mules de satin bleu. La femme et le jeune homme s’avancèrent l’un vers l’autre, regardant à droite et à gauche, jamais devant eux. Ils se joignirent, se touchèrent la main et demeurèrent quelques minutes sans se dire un mot, palpitants, pantelants, en proie à une de ces émotions poignantes pour lesquelles je donnerais, moi, cent ans de la vie d’un philosophe.
Quand ils trouvèrent la force de parler :
« Léon, dit la jeune femme (j’ai oublié de dire qu’elle était jeune et jolie), Léon, quel bonheur ! Jamais je ne vous aurais reconnu sous ces lunettes bleues.
— Quel bonheur ! dit Léon. Jamais je ne vous aurais reconnue sous ce voile noir.
— Quel bonheur ! reprit-elle. Prenons vite nos places ; si le chemin de fer allait partir sans nous !… (Et elle lui serra le bras fortement.) On ne se doute de rien. Je suis en ce moment avec Clara et son mari, en route pour sa maison de campagne, où je dois demain lui faire mes adieux… Et, ajouta-t-elle en riant et baissant la tête, il y a une heure qu’elle est partie, et demain,… après avoir passé la dernière soirée avec elle… (De nouveau elle lui serra le bras), demain, dans la matinée, elle me laissera à la station, où je trouverai Ursule, que j’ai envoyée devant, chez ma tante… Oh ! j’ai tout prévu ! Prenons nos billets… Il est impossible qu’on nous devine ! Oh ! si on nous demande nos noms dans l’auberge ? j’ai déjà oublié…
— Monsieur et madame Duru.
— Oh ! non. Pas Duru. Il y avait à la pension un cordonnier qui s’appelait comme cela.
— Alors, Dumont ?…
— Daumont.
— À la bonne heure, mais on ne nous demandera rien. »
La cloche sonna, la porte de la salle d’attente s’ouvrit, et la jeune femme, toujours soigneusement voilée, s’élança dans une diligence avec son jeune compagnon. Pour la seconde fois, la cloche retentit ; on ferma la portière de leur compartiment.
— Nous sommes seuls ! » s’écrièrent-ils avec joie.
Mais, presque au même moment, un homme d’environ cinquante ans, tout habillé de noir, l’air grave et ennuyé, entra dans la voiture et s’établit dans un coin. La locomotive siffla et le train se mit en marche. Les deux jeunes gens, retirés le plus loin qu’ils avaient pu de leur incommode voisin, commencèrent à se parler bas et anglais par surcroît de précaution.
« Monsieur, dit l’autre voyageur dans la même langue, et avec un bien plus pur accent britannique, si vous avez des secrets à vous conter, vous ferez bien de ne pas les dire en anglais devant moi. Je suis Anglais. Désolé de vous gêner, mais, dans l’autre compartiment, il y avait un homme seul, et j’ai pour principe de ne jamais voyager avec un homme seul… Celui-là avait une figure de Jud. Et cela aurait pu le tenter… »
Il montra son sac de voyage, qu’il avait jeté devant lui sur un coussin.
« Au reste, si je ne dors pas, je lirai. »
En effet, il essaya loyalement de dormir. Il ouvrit son sac, en tira une casquette commode, la mit sur sa tête, et tint les yeux fermés pendant quelques minutes ; puis il les rouvrit avec un geste d’impatience, chercha dans son sac des lunettes, puis un livre grec ; enfin, il se mit à lire avec beaucoup d’attention. Pour prendre le livre dans le sac, il fallut déranger maint objet entassé au hasard. Entre autres, il tira des profondeurs du sac une assez grosse liasse de billets de banque d’Angleterre, la déposa sur la banquette en face de lui, et, avant de la replacer dans le sac, il la montra au jeune homme en lui demandant s’il trouverait à changer des banknotes à N***.
« Probablement. C’est sur la route d’Angleterre. »
N*** était le lieu où se dirigeaient les deux jeunes gens. Il y a à N*** un petit hôtel assez propret, où l’on ne s’arrête guère que le samedi soir. On prétend que les chambres sont bonnes. Le maître et les gens ne sont pas assez éloignés de Paris pour avoir ce vice provincial. Le jeune homme, que j’ai déjà appelé Léon, avait été reconnaître cet hôtel quelque temps auparavant, sans lunettes bleues, et, sur le rapport qu’il en avait fait, son amie avait paru éprouver le désir de le visiter.
Elle se trouvait, d’ailleurs, ce jour-là, dans une disposition d’esprit telle, que les murs d’une prison lui eussent semblé pleins de charmes, si elle y eût été enfermée avec Léon.
Cependant, le train allait toujours ; l’Anglais lisait son gréc sans tourner la tête vers ses compagnons, qui causaient si bas, que des amants seuls eussent pu s’entendre. Peut-être ne surprendrai-je pas mes lecteurs en leur disant que c’étaient des amants dans toute la force du terme, et, ce qu’il y avait de déplorable, c’est qu’ils n’étaient pas mariés, et il y avait des raisons qui s’opposaient à ce qu’ils le fussent.
On arriva à N***. L’Anglais descendit le premier. Pendant que Léon aidait son amie à sortir de la diligence sans montrer ses jambes, un homme s’élança sur la plate-forme du compartiment voisin. Il était pâle, jaune même, les yeux creux et injectés de sang, la barbe mal faite, signe auquel on reconnaît souvent les grands criminels. Son costume était propre mais usé jusqu’à la corde. Sa redingote, jadis noire, maintenant grise au dos et aux coudes, était boutonnée jusqu’au menton, probablement pour cacher un gilet encore râpé. Il s’avança vers l’Anglais, et, d’un ton très humble :
« Uncle !… lui dit-il.
— Leave me alone you wretch ! » s’écria l’Anglais, dont l’œil gris s’alluma d’un éclat de colère.
Et il fit un pas pour sortir de la station.
« Don’t drive me to despair, reprit l’autre avec un accent à la fois lamentable et presque menaçant.
— Veuillez être assez bon pour garder mon sac un instant, » dit le vieil Anglais, en jetant son sac de voyage aux pieds de Léon.
Aussitôt il prit le bras de l’homme qui l’avait accosté, le mena ou plutôt le poussa dans un coin, où il espérait n’être pas entendu, et, là, il lui parla un moment d’un ton fort rude, comme il semblait. Puis il tira de sa poche quelques papiers, les froissa et les mit dans la main de l’homme qui l’avait appelé son oncle. Ce dernier prit les papiers sans remercier et presque aussitôt s’éloigna et disparut.
Il n’y a qu’un hôtel à N***, il ne faut donc pas s’étonner si, au bout de quelques minutes, tous les personnages de cette véridique histoire s’y retrouvèrent. En France, tout voyageur qui a le bonheur d’avoir une femme bien mise à son bras est sûr d’obtenir la meilleure chambre dans tous les hôtels ; aussi est-il établi que nous sommes la nation la plus polie de l’Europe.
Si la chambre qu’on donna à Léon était la meilleure, il serait téméraire d’en conclure qu’elle était excellente. Il y avait un grand lit de noyer, avec des rideaux de perse où l’on voyait imprimée en violet l’histoire magique de Pyrame et de Thisbé. Les murs étaient couverts d’un papier peint représentant une vue de Naples avec beaucoup de personnages ; malheureusement, des voyageurs désœuvrés et indiscrets avaient ajouté des moustaches et des pipes à toutes les figures mâles et femelles ; et bien des sottises en prose et en vers écrites à la mine de plomb se lisaient sur le ciel et sur la mer. Sur ce fond pendaient plusieurs gravures : Louis-Philippe prêtant serment à la Charte de 1830, la Première Entrevue de Julie et de Saint-Preux, l’Attente du bonheur et les Regrets, d’après M. Dubuffe. Cette chambre s’appelait la chambre bleue, parce que les deux fauteuils à droite et à gauche de la cheminée étaient en velours d’Utrecht de cette couleur ; mais, depuis bien des années, ils étaient cachés sous des chemises de percaline grise à galons amaranthe.
Tandis que les servantes de l’hôtel s’empressaient autour de la nouvelle arrivée et lui faisaient leurs offres de service, Léon, qui n’était pas dépourvu de bon sens quoique amoureux, allait à la cuisine commander le dîner. Il lui fallut employer toute sa rhétorique et quelques moyens de corruption pour obtenir la promesse d’un dîner à part ; mais son horreur fut grande lorsqu’il apprit que, dans la principale salle à manger, c’est-à-dire à côté de sa chambre, MM. les officiers du 3e hussards, qui allaient relever MM. les officiers du 3e chasseurs à N***, devaient se réunir à ces derniers, le jour même, dans un dîner d’adieu où régnerait une grande cordialité. L’hôte jura ses grands dieux qu’à part la gaieté naturelle à tous les militaires français, MM. les hussards et MM. les chasseurs étaient connus dans toute la ville pour leur douceur et leur sagesse, et que leur voisinage n’aurait pas le moindre inconvénient pour madame, l’usage de MM. les officiers étant de se lever de table dès avant minuit.
Comme Léon regagnait la chambre bleue, sur cette assurance qui ne le troublait pas médiocrement, il s’aperçut que son Anglais occupait la chambre à côté de la sienne. La porte était ouverte. L’Anglais, assis devant une table sur laquelle étaient un verre et une bouteille, regardait le plafond avec une attention profonde, comme s’il comptait les mouches qui s’y promenaient.
— Qu’importe le voisinage ! se dit Léon. L’Anglais sera bientôt ivre, et les hussards s’en iront avant minuit. »
En entrant dans la chambre bleue, son premier soin fut de s’assurer que les portes de communication étaient bien fermées et qu’elles avaient des verrous. Du côté de l’Anglais il y avait double porte ; les murs étaient épais. Du côté des hussards, la paroi était plus mince, mais la porte avait serrure et verrou. Après tout, c’était contre la curiosité une barrière bien plus efficace que les stores d’une voiture, et combien de gens se croient isolés du monde dans un fiacre !
Assurément, l’imagination la plus riche ne peut se représenter de félicité plus complète que celle de deux jeunes amants qui, après une longue attente, se trouvent seuls, loin des jaloux et des curieux, en mesure de se conter à loisir leurs souffrances passées et de savourer les délices d’une parfaite réunion. Mais le diable trouve toujours le moyen de verser sa goutte d’absinthe dans la coupe du bonheur.
Johnson a écrit, mais non le premier, et il l’avait pris à un Grec, que nul homme ne peut se dire : « Aujourd’hui je serai heureux ». Cette vérité reconnue, à une époque très reculée, par les plus grands philosophes, est encore ignorée par un certain nombre de mortels et singulièrement par la plupart des amoureux.
Tout en faisant un assez médiocre dîner, dans la chambre bleue, de quelques plats dérobés au banquet des chasseurs et des hussards, Léon et son amie eurent beaucoup à souffrir de la conversation à laquelle se livraient ces messieurs dans la salle voisine. On y tenait des propos étrangers à la stratégie et à la tactique, et que je me garderai bien de rapporter.
C’était une suite d’histoires saugrenues, presque toutes fort gaillardes, accompagnées de rires éclatants, auxquels il était parfois assez difficile à nos amants de ne pas prendre part. L’amie de Léon n’était pas une prude ; mais il y a des choses qu’on n’aime pas à entendre, même en tête-à-tête avec l’homme qu’on aime. La situation devenait de plus en plus embarrassante, et, comme on allait apporter le dessert de MM. les officiers, Léon crut devoir descendre à la cuisine pour prier l’hôte de représenter à ces messieurs qu’il y avait une femme souffrante dans la chambre à côté d’eux, et qu’on attendait de leur politesse qu’ils voudraient bien faire un peu moins de bruit.
Le maître d’hôtel, comme il arrive dans les dîners de corps, était tout ahuri et ne savait à qui répondre.
Au moment où Léon lui donnait son message pour les officiers, un garçon lui demandait du vin du Champagne pour les hussards, une servante du vin de Porto pour l’Anglais.
« J’ai dit qu’il n’y en avait pas, ajouta-t-elle.
— Tu es une sotte. Il y a tous les vins chez moi. Je vais lui en trouver, du porto ! Apporte-moi la bouteille de ratafia, une bouteille à quinze et un carafon d’eau-de-vie.
Après avoir fabriqué du porto en un tour de main, l’hôte entra dans la grande salle et fit la commission que Léon venait de lui donner. Elle excita tout d’abord une tempête furieuse.
Puis une voix de basse, qui dominait toutes les autres, demanda quelle espèce de femme était leur voisine. Il se fit une sorte de silence. L’hôte répondit :
« Ma foi ! messieurs, je ne sais trop que vous dire. Elle est bien gentille et bien timide, Marie-Jeanne dit qu’elle a une alliance au doigt. Ça se pourrait bien que ce fût une mariée, qui vient ici pour faire la noce, comme il en vient des fois.
— Une mariée ? s’écrièrent quarante voix, il faut qu’elle vienne trinquer avec nous ! Nous allons boire à sa santé, et apprendre au mari ses devoirs conjugaux ! »
À ces mots, on entendit un grand bruit d’éperons, et nos amants tressaillirent, pensant que leur chambre allait être prise d’assaut.
Mais soudain une voix s’élève qui arrête le mouvement. Il était évident que c’était un chef qui parlait. Il reprocha aux officiers leur impolitesse et leur intima l’ordre de se rasseoir et de parler décemment et sans crier. Puis il ajouta quelques mots trop bas pour être entendus de la chambre bleue. Ils furent écoutés avec déférence, mais non sans exciter pourtant une certaine hilarité contenue. À partir de ce moment, il y eut dans la salle des officiers un silence relatif, et nos amants, bénissant l’empire salutaire de la discipline, commencèrent à se parler avec plus d’abandon… Mais, après tant de tracas, il fallait du temps pour retrouver les tendres émotions que l’inquiétude, les ennuis du voyage, et surtout la grosse joie de leurs voisins avaient fortement troublées. À leur âge cependant, la chose n’est pas très difficile, et ils eurent bientôt oublié tous les désagréments de leur expédition aventureuse pour ne plus penser qu’aux plus importants de ses résultats.
Ils croyaient la paix faite avec les hussards. Hélas ! ce n’était qu’une trêve.
Au moment où ils s’y attendaient le moins, lorsqu’ils étaient à mille lieues de ce monde sublunaire, voilà vingt-quatre trompettes soutenues de quelques trombones qui sonnent l’air connu des soldats français : La victoire est à nous ! Le moyen de résister à pareille tempête ? Les pauvres amants furent bien à plaindre.
Non, pas tant à plaindre, car à la fin les officiers quittèrent la salle à manger, défilant devant la porte de la chambre bleue avec un grand cliquetis de sabres et d’éperons, et criant l’un après l’autre :
« Bonsoir, madame la mariée ! »
Puis tout bruit cessa. Je me trompe, l’Anglais sortit dans le corridor et cria :
« Garçon ! apportez-moi une autre bouteille du même porto. »
Le calme était rétabli dans l’hôtel de N***. La nuit était douce, la lune dans son plein. Depuis un temps immémorial, les amants se plaisent à regarder notre satellite. Léon et son amie ouvrirent leur fenêtre, qui donnait sur un petit jardin, et aspirèrent avec plaisir l’air frais qu’embaumait un berceau de clématites.
Ils n’y restèrent pas longtemps toutefois. Un homme se promenait dans le jardin, la tête baissée, les bras croisés, un cigare à la bouche. Léon crut reconnaître le neveu de l’Anglais qui aimait le bon vin de Porto.
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Je hais les détails inutiles, et, d’ailleurs, je ne me crois pas obligé de dire au lecteur tout ce qu’il peut facilement imaginer, ni de raconter, heure par heure, tout ce qui se passa dans l’hôtel de N***. Je dirai donc que la bougie qui brûlait sur la cheminée sans feu de la chambre bleue était plus d’à moitié consumée, quand, dans l’appartement de l’Anglais, naguère silencieux, un bruit étrange se fit entendre, comme un corps lourd peut en produire en tombant. À ce bruit se joignit une sorte de craquement non moins étrange, suivi d’un cri étouffé et de quelques mots indistincts, semblables à une imprécation. Les deux jeunes habitants de la chambre bleue tressaillirent. Peut-être avaient-ils été réveillés en sursaut. Sur l’un et l’autre, ce bruit, qu’ils ne s’expliquaient pas, avait causé une impression presque sinistre.
« C’est notre Anglais qui rêve, » dit Léon en s’efforçant de sourire.
Mais il voulait rassurer sa compagne, et il frissonna involontairement. Deux ou trois minutes après, une porte s’ouvrit dans le corridor, avec précaution, comme il semblait ; puis elle se referma très doucement. On entendit un pas lent et mal assuré qui, selon toute apparence, cherchait à se dissimuler.
« Maudite auberge ! s’écria Léon.
— Ah ! c’est le paradis !… répondit la jeune femme en laissant tomber sa tête sur l’épaule de Léon. Je meurs de sommeil… »
Elle soupira et se rendormit presque aussitôt.
Un moraliste illustre a dit que les hommes ne sont jamais bavards lorsqu’ils n’ont plus rien à demander. Qu’on ne s’étonne donc point si Léon ne fit aucune tentative pour renouer la conversation, ou disserter sur les bruits de l’hôtel de N***.
Malgré lui, il en était préoccupé, et son imagination y rattachait maintes circonstances auxquelles, dans une autre disposition d’esprit, il n’eût fait aucune attention.
La figure sinistre du neveu de l’Anglais lui revenait en mémoire.
Il y avait de la haine dans le regard qu’il jetait à son oncle, tout en lui parlant avec humilité, sans doute parce qu’il lui demandait de l’argent.
Quoi de plus facile à un homme jeune encore et vigoureux, désespéré en outre, que de grimper du jardin à la fenêtre de la chambre voisine ?
D’ailleurs, il logeait dans l’hôtel, puisque, la nuit, il se promenait dans le jardin.
Peut être,… probablement même,… indubitablement, il savait que le sac noir de son oncle renfermait une grosse liasse de billets de banque… Et ce coup sourd, comme un coup de massue sur un crâne chauve !… ce cri étouffé !… ce jurement affreux ! et ces pas ensuite !
Ce neveu avait la mine d’un assassin… Mais on n’assassine pas dans un hôtel plein d’officiers. Sans doute cet Anglais avait mis le verrou en homme prudent, surtout sachant le drôle aux environs… Il s’en défiait, puisqu’il n’avait pas voulu l’aborder avec son sac à la main… Pourquoi se livrer à des pensées hideuses quand on est si heureux ? »
Voilà ce que Léon se disait mentalement. Au milieu de ses pensées, que je me garderai d’analyser plus longuement et qui se présentaient à lui presque aussi confuses que les visions d’un rêve. Il avait les yeux fixés machinalement vers la porte de communication entre la chambre bleue et celle de l’Anglais.
En France, les portes ferment mal. Entre celle-ci et le parquet, il y avait un intervalle d’au moins deux centimètres. Tout à coup, dans cet intervalle, à peine éclairé par le reflet du parquet, parut quelque chose de noirâtre, plat, semblable à une lame de couteau, car le bord, frappé par la lumière de la bougie, présentait une ligne mince, très-brillante. Cela se mouvait lentement dans la direction d’une petite mule de satin bleu, jetée indiscrètement à peu de distance de cette porte. Était ce quelque insecte comme un mille-pattes ?… Non ; ce n’est pas un insecte. Cela n’a pas de forme déterminée… Deux ou trois traînées brunes, chacune avec sa ligne de lumière sur les bords, ont pénétré dans la chambre. Leur mouvement s’accélère, grâce à la pente du parquet… Elles s’avancent rapidement, elles viennent effleurer la petite mule. Plus de doute ! C’est un liquide, et, ce liquide, on en voyait maintenant distinctement la couleur à la lueur de la bougie, c’était du sang ! Et, tandis que Léon, immobile, regardait avec horreur ces traînées effroyables, la jeune femme dormait toujours d’un sommeil tranquille, et sa respiration régulière échauffait le cou et l’épaule de son amant.
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Le soin qu’avait eu Léon de commander le dîner dès en arrivant dans l’hôtel de N*** prouve suffisamment qu’il avait une assez bonne tête, une intelligence élevée et qu’il savait prévoir. Il ne démentit pas en cette occasion le caractère qu’on a pu lui reconnaître déjà. Il ne fit pas un mouvement et toute la force de son esprit se tendit avec effort pour prendre une résolution, en présence de l’affreux malheur qui le menaçait.
Je m’imagine que la plupart de mes lecteurs, et surtout mes lectrices, remplis de sentiments héroïques, blâmeront en cette circonstance la conduite et l’immobilité de Léon. Il aurait dû, me dira-t-on, courir à la chambre de l’Anglais et arrêter le meurtrier, tout au moins tirer sa sonnette et carillonner les gens de l’hôtel. — À cela je répondrai d’abord que, dans les hôtels en France, il n’y a de sonnette que pour l’ornement des chambres, et que leurs cordons ne correspondent à aucun appareil métallique. J’ajouterai respectueusement, mais avec fermeté, que, s’il est mal de laisser mourir un Anglais à côté de soi, il n’est pas louable de lui sacrifier une femme qui dort la tête sur votre épaule. Que serait-il arrivé si Léon eût fait un tapage à réveiller l’hôtel ? Les gendarmes,le procureur impérial et son greffier seraient arrivés aussitôt. Avant de lui demander ce qu’il avait vu ou entendu, ces messieurs sont, par profession, si curieux qu’ils lui auraient dit tout d’abord :
— Comment vous nommez-vous ? Vos papiers ? Et madame ? Que faisiez-vous ensemble dans la chambre bleue ? Vous aurez à comparaître en cour d’assises pour dire que le tant de tel mois, à telle heure de nuit vous avez été les témoins de tel fait.
Or, c’est précisément cette idée de procureur impérial et de gens de justice qui la première se présenta à l’esprit de Léon. Il y a parfois dans la vie des cas de conscience difficiles à résoudre ; vaut-il mieux laisser égorger un voyageur inconnu, ou déshonorer et perdre la femme qu’on aime ?
Il est désagréable d’avoir à se poser un pareil problème. J’en donne en dix la solution au plus habile.
Léon fit donc ce que probablement plusieurs eussent fait à sa place : il ne bougea pas.
Les yeux fixés sur la mule bleue et le petit ruisseau rouge qui la touchait, il demeura longtemps comme fasciné, tandis qu’une sueur froide mouillait ses tempes et que son cœur battait dans sa poitrine à la faire éclater.
Une foule de pensées et d’images bizarres et horribles l’obsédaient, et une voix intérieure lui criait à chaque instant : « Dans une heure, on saura tout, et c’est ta faute ! » Cependant, à force de se dire : « Qu’allais-je faire dans cette galère ? » on finit par apercevoir quelques rayons d’espérance. Il se dit enfin :
« Si nous quittions ce maudit hôtel avant la découverte de ce qui s’est passé dans la chambre à côté, peut-être pourrions-nous faire perdre nos traces. Personne ne nous connaît ici ; on ne m’a vu qu’en lunettes bleues ; on ne l’a vue que sous son voile. Nous sommes à deux pas d’une station, et en une heure nous serions bien loin de N***. »
Puis, comme il avait longuement étudié l’Indicateur pour organiser son expédition, il se rappela qu’un train passait à huit heures allant à Paris. Bientôt après, on serait perdu dans l’immensité de cette ville où se cachent tant de coupables. Qui pourrait y découvrir deux innocents ? Mais n’entrerait-on pas chez l’Anglais avant huit heures ? Toute la question était là.
Bien convaincu qu’il n’avait pas d’autre parti à prendre, il fit un effort désespéré pour secouer la torpeur qui s’était emparée de lui depuis si longtemps ; mais, au premier mouvement qu’il fit, sa jeune compagne se réveilla et l’embrassa à l’étourdie. Au contact de sa joue glacée, elle laissa échapper un petit cri :
« Qu’avez vous ? lui dit-elle avec inquiétude. Votre front est froid comme un marbre.
— Ce n’est rien, répondit-il d’une voix mal assurée. J’ai entendu un bruit dans la chambre à côté…
Il se dégagea de ses bras et d’abord écarta la mule bleue et plaça un fauteuil devant la porte de communication, de manière à cacher à son amie l’affreux liquide qui, ayant cessé de s’étendre, formait maintenant une tache assez large sur le parquet. Puis il entr’ouvrit la porte qui donnait sur le corridor et écouta avec attention ; il osa même s’approcher de la porte de l’Anglais. Elle était fermée. Il y avait déjà quelque mouvement dans l’hôtel. Le jour se levait. Les valets d’écurie pansaient les chevaux dans la cour, et, du second étage, un officier descendait les escaliers en faisant résonner ses éperons. Il allait présider à cet intéressant travail, plus agréable aux chevaux qu’aux humains, et qu’en termes techniques on appelle la botte.
Léon rentra dans la chambre bleue, et, avec tous les ménagements que l’amour peut inventer, à grands renforts de circonlocutions et d’euphémismes, il exposa à son amie la situation où il se trouvait.
Danger de rester ; danger de partir trop précipitamment ; danger encore plus grand d’attendre dans l’hôtel que la catastrophe de la chambre voisine fût découverte.
Inutile de dire l’effroi causé par cette communication, les larmes qui la suivirent, les propositions insensées qui furent mises en avant ; que de fois les deux infortunés se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, en se disant : « Pardonne-moi ! pardonne-moi ! » Chacun se croyait le plus coupable. Ils se promirent de mourir ensemble, car la jeune femme ne doutait pas que la justice ne les trouvât coupables du meurtre de l’Anglais, et, comme ils n’étaient pas sûrs qu’on leur permît de s’embrasser encore sur l’échafaud, ils s’embrassèrent à s’étouffer, s’arrosant à l’envi de leurs larmes. Enfin, après avoir dit bien des absurdités et bien des mots tendres et déchirants, ils reconnurent, au milieu de mille baisers, que le plan médité par Léon, c’est-à-dire le départ par le train de huit heures, était en réalité le seul praticable et le meilleur à suivre. Mais restaient encore deux mortelles heures à passer. À chaque pas dans le corridor, ils frémissaient de tous leurs membres. Chaque craquement de bottes leur annonçait l’entrée du procureur impérial.
Leur petit paquet fut fait en un clin d’œil. La jeune femme voulait brûler dans la cheminée la mule bleue ; mais Léon la ramassa, et, après l’avoir essuyée à la descente de lit, il la baisa et la mit dans sa poche. Il fut surpris de trouver qu’elle sentait la vanille ; son amie avait pour parfum le bouquet de l’impératrice Eugénie.
Déjà tout le monde était réveillé dans l’hôtel. On entendait des garçons qui riaient, des servantes qui chantaient, des soldats qui brossaient les habits des officiers. Sept heures venaient de sonner. Léon voulut obliger son amie à prendre une tasse de café au lait, mais elle déclara que sa gorge était si serrée, qu’elle mourrait si elle essayait de boire quelque chose.
Léon, muni de ses lunettes bleues, descendit pour payer sa note. L’hôte lui demanda pardon, pardon du bruit qu’on avait fait, et qu’il ne pouvait encore s’expliquer, car messieurs les officiers étaient toujours si tranquilles ! Léon l’assura qu’il n’avait rien entendu et qu’il avait parfaitement dormi.
« Par exemple, votre voisin de l’autre côté, continua l’hôte, n’a pas dû vous incommoder. Il ne fait pas beaucoup de bruit, celui-là. Je parie qu’il dort encore sur les deux oreilles.
Léon s’appuya fortement au comptoir pour ne pas tomber, et la jeune femme, qui avait voulu le suivre, se cramponna à son bras, en serrant son voile devant ses yeux.
« C’est un milord, poursuivit l’hôte impitoyable. Il lui faut toujours du meilleur. Ah ! un homme bien comme il faut ! Mais tous les Anglais ne sont pas comme lui. Il y en avait un ici qui est un pingre. Il trouve tout trop cher, l’appartement, le dîner. Il voulut me compter son billet pour cent vingt-cinq francs, un billet de la banque d’Angleterre de cinq livres sterling… Pourvu encore qu’il soit bon !… Tenez, monsieur, vous devez vous y connaître, car je vous ai entendu parler anglais avec madame… Est-il bon ?
En parlant ainsi, il lui présentait une banknote de cinq livres sterling. Sur un des angles, il y avait une petite tache rouge que Léon s’expliqua aussitôt.
— Je le crois fort bon, dit-il d’une voix étranglée.
— Oh ! vous avez bien le temps, reprit l’hôte ; le train ne passe qu’à huit heures, et il est toujours en retard. — Veuillez donc vous asseoir, madame ; vous semblez fatiguée…
En ce moment, une grosse servante entra.
« Vite de l’eau chaude, dit-elle, pour le thé de milord ! Apportez aussi une éponge ! Il a cassé sa bouteille et toute sa chambre est inondée.
À ces mots, Léon se laissa tomber sur une chaise ; sa compagne en fit de même. Une forte envie de rire les prit tous les deux, et ils eurent quelque peine à ne pas éclater. La jeune femme lui serra joyeusement la main.
« Décidément, dit Léon à l’hôte, nous ne partirons que par le train de deux heures. Faites-nous un bon déjeuner pour midi. »
Composé et écrit par
PROSPER MERIMEE,
fou de S. M. l’Impératrice.
Biarritz, septembre 1866.
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