Voyageau bout de la nuit
Louis-Ferdinand Céline
VOYAGE AU BOUT DE LA
NUIT
(1932)
À Élisabeth Craig.
Notre vie est un voyage
Dans l’Hiver et dans la Nuit,
Nous cherchons notre passage
Dans le Ciel où rien ne luit.
Chanson des Gardes Suisses
1793
Voyager, c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination.
Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. Notre
voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force.
Il va de la vie à la mort. Hommes, bêtes, villes et
choses, tout est imaginé. C’est un roman, rien qu’une
histoire fictive. Littré le dit, qui ne se trompe jamais.
Et puis d’abord tout le monde peut en faire autant. Il
suffit de fermer les yeux.
C’est de l’autre côté de la vie.
Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit.
Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. Arthur, u²n
étudiant, un carabin lui aussi, un camarade. On se
rencontre donc place Clichy. C’était après le déjeuner. Il
veut me parler. Je l’écoute. « Restons pas dehors ! qu’il me
dit. Rentrons ! » Je rentre avec lui. Voilà. « Cette terrasse,
qu’il commence, c’est pour les œufs à la coque ! Viens par
ici ! » Alors, on remarque encore qu’il n’y avait personne
dans les rues, à cause de la chaleur ; pas de voitures, rien.
Quand il fait très froid, non plus, il n’y a personne dans les
rues ; c’est lui, même que je m’en souviens, qui m’avait dit
à ce propos : « Les gens de Paris ont l’air toujours d’être
occupés, mais en fait, ils se promènent du matin au soir ; la
preuve, c’est que, lorsqu’il ne fait pas bon à se promener,
trop froid ou trop chaud, on ne les voit plus ; ils sont tous
dedans à prendre des cafés crème et des bocks. C’est
ainsi ! Siècle de vitesse ! qu’ils disent. Où ça ? Grands
changements ! qu’ils racontent. Comment ça ? Rien n’est
changé en vérité. Ils continuent à s’admirer et c’est tout. Et
ça n’est pas nouveau non plus. Des mots, et encore pas
beaucoup, même parmi les mots, qui sont changés ! Deux
ou trois par-ci, par-là, des petits... » Bien fiers alors d’avoir
fait sonner ces vérités utiles, on est demeurés là assis,
ravis, à regarder les dames du café.
Après, la conversation est revenue sur le Président
Poincaré qui s’en allait inaugurer, justement ce matin-là,
une exposition de petits chiens ; et puis, de fil en aiguille,
sur le Temps où c’était écrit. « Tiens, voilà un maître
journal, le Temps ! » qu’il me taquine Arthur Ganate, à ce
propos. « Y en a pas deux comme lui pour défendre la race
française ! – Elle en a bien besoin la race française, vu
qu’elle n’existe pas ! » que j’ai répondu moi pour montrer
que j’étais documenté, et du tac au tac.
« Si donc ! qu’il y en a une ! Et une belle de race ! qu’il
insistait lui, et même que c’est la plus belle race du monde
et bien cocu qui s’en dédit ! » Et puis, le voilà parti à
m’engueuler. J’ai tenu ferme bien entendu.
« C’est pas vrai ! La race, ce que t’appelles comme ça,
c’est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon
genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici
poursuivis par la faim, la peste, les tumeurs et le froid,
venus vaincus des quatre coins du monde. Ils ne pouvaient
pas aller plus loin à cause de la mer. C’est ça la France et
puis c’est ça les Français.
– Bardamu, qu’il me fait alors gravement et un peu
triste, nos pères nous valaient bien, n’en dis pas de mal !...
– T’as raison, Arthur, pour ça t’as raison ! Haineux et
dociles, violés, volés, étripés et couillons toujours, ils nous
valaient bien ! Tu peux le dire ! Nous ne changeons pas ! Ni
de chaussettes, ni de maîtres, ni d’opinions, ou bien si tard,
que ça n’en vaut plus la peine. On est nés fidèles, on en
crève nous autres ! Soldats gratuits, héros pour tout le
monde et singes parlants, mots qui souffrent, on est nous
les mignons du Roi Misère. C’est lui qui nous possède !
Quand on est pas sages, il serre... On a ses doigts autour
du cou, toujours, ça gêne pour parler, faut faire bien
attention si on tient à pouvoir manger... Pour des riens, il
vous étrangle... C’est pas une vie...
– Il y a l’amour, Bardamu !
– Arthur, l’amour c’est l’infini mis à la portée des
caniches et j’ai ma dignité moi ! que je lui réponds.
– Parlons-en de toi ! T’es un anarchiste et puis voilà
tout ! »
Un petit malin, dans tous les cas, vous voyez ça d’ici, et
tout ce qu’il y avait d’avancé dans les opinions.
« Tu l’as dit, bouffi, que je suis anarchiste ! Et la preuve
la meilleure, c’est que j’ai composé une manière de prière
vengeresse et sociale dont tu vas me dire tout de suite des
nouvelles : LES AILES EN OR ! C’est le titre !... » Et je lui
récite alors :
Un Dieu qui compte les minutes et les sous, un Dieu
désespéré, sensuel et grognon comme un cochon. Un
cochon avec des ailes en or qui retombe partout, le
ventre en l’air, prêt aux caresses, c’est lui, c’est notre
maître. Embrassons-nous !
« Ton petit morceau ne tient pas devant la vie, j’en suis,
moi, pour l’ordre établi et je n’aime pas la politique. Et
d’ailleurs le jour où la patrie me demandera de verser mon
sang pour elle, elle me trouvera moi bien sûr, et pas
fainéant, prêt à le donner. » Voilà ce qu’il m’a répondu.
Justement la guerre approchait de nous deux sans
qu’on s’en soye rendu compte et je n’avais plus la tête très
solide. Cette brève mais vivace discussion m’avait fatigué.
Et puis, j’étais ému aussi parce que le garçon m’avait un
peu traité de sordide à cause du pourboire. Enfin, nous
nous réconciliâmes avec Arthur pour finir, tout à fait. On
était du même avis sur presque tout.
« C’est vrai, t’as raison en somme, que j’ai convenu,
conciliant, mais enfin on est tous assis sur une grande
galère, on rame tous à tour de bras, tu peux pas venir me
dire le contraire !... Assis sur des clous même à tirer tout
nous autres ! Et qu’est-ce qu’on en a ? Rien ! Des coups de
trique seulement, des misères, des bobards et puis des
vacheries encore. On travaille ! qu’ils disent. C’est ça
encore qu’est plus infect que tout le reste, leur travail. On
est en bas dans les cales à souffler de la gueule, puants,
suintants des rouspignolles, et puis voilà ! En haut sur le
pont, au frais, il y a les maîtres et qui s’en font pas, avec
des belles femmes roses et gonflées de parfums sur les
genoux. On nous fait monter sur le pont. Alors, ils mettent
leurs chapeaux haut de forme et puis ils nous en mettent un
bon coup de la gueule comme ça : “Bandes de charognes,
c’est la guerre ! qu’ils font. On va les aborder, les saligauds
qui sont sur la patrie n° 2 et on va leur faire sauter la
caisse ! Allez ! Allez ! Y a de tout ce qu’il faut à bord ! Tous
en chœur ! Gueulez voir d’abord un bon coup et que ça
tremble : Vive la Patrie n° 1 ! Qu’on vous entende de loin !
Celui qui gueulera le plus fort, il aura la médaille et la
dragée du bon Jésus ! Nom de Dieu ! Et puis ceux qui ne
voudront pas crever sur mer, ils pourront toujours aller
crever sur terre où c’est fait bien plus vite encore qu’ici !”
– C’est tout à fait comme ça ! » que m’approuva Arthur,
décidément devenu facile à convaincre.
Mais voilà-t-y pas que juste devant le café où nous
étions attablés un régiment se met à passer, et avec le
colonel par-devant sur son cheval, et même qu’il avait l’air
bien gentil et richement gaillard, le colonel ! Moi, je ne fis
qu’un bond d’enthousiasme.
« J’ vais voir si c’est ainsi ! que je crie à Arthur, et me
voici parti à m’engager, et au pas de course encore.
– T’es rien c... Ferdinand ! » qu’il me crie, lui Arthur en
retour, vexé sans aucun doute par l’effet de mon héroïsme
sur tout le monde qui nous regardait.
Ça m’a un peu froissé qu’il prenne la chose ainsi, mais
ça m’a pas arrêté. J’étais au pas. « J’y suis, j’y reste ! »
que je me dis.
« On verra bien, eh navet ! » que j’ai même encore eu le
temps de lui crier avant qu’on tourne la rue avec le
régiment derrière le colonel et sa musique. Ça s’est fait
exactement ainsi.
Alors on a marché longtemps. Y en avait plus qu’il y en
avait encore des rues, et puis dedans des civils et leurs
femmes qui nous poussaient des encouragements, et qui
lançaient des fleurs, des terrasses, devant les gares, des
pleines églises. Il y en avait des patriotes ! Et puis il s’est
mis à y en avoir moins des patriotes... La pluie est
tombée, et puis encore de moins en moins et puis plus du
tout d’encouragements, plus un seul, sur la route.
Nous n’étions donc plus rien qu’entre nous ? Les uns
derrière les autres ? La musique s’est arrêtée. « En
résumé, que je me suis dit alors, quand j’ai vu comment ça
tournait, c’est plus drôle ! C’est tout à recommencer ! »
J’allais m’en aller. Mais trop tard ! Ils avaient refermé la
porte en douce derrière nous les civils. On était faits,
comme des rats.
quand on s’en allait, dessinaient des méandres comme la
Seine à la sortie de Paris. Ses filles étaient grandes,
disait-on, pas mariées, et comme lui, pas riches. C’était
peut-être à cause de ces souvenirs-là qu’il avait tant l’air
vétillard et grognon, comme un vieux chien qu’on aurait
dérangé dans ses habitudes et qui essaye de retrouver
son panier à coussin partout où on veut bien lui ouvrir la
porte.
Il aimait les beaux jardins et les rosiers, il n’en ratait pas
une, de roseraie, partout où nous passions. Personne
comme les généraux pour aimer les rosiers. C’est connu.
Tout de même on se mettait en route. Le boulot c’était
pour les faire passer au trot les canards. Ils avaient peur de
bouger à cause des plaies d’abord et puis ils avaient peur
de nous et de la nuit aussi, ils avaient peur de tout, quoi !
Nous aussi ! Dix fois on s’en retournait pour lui redemander
la route au commandant. Dix fois qu’il nous traitait de
fainéants et de tire-au-cul dégueulasses. À coups
d’éperons enfin on franchissait le dernier poste de garde,
on leur passait le mot aux plantons et puis on plongeait
d’un coup dans la sale aventure, dans les ténèbres de ces
pays à personne.
À force de déambuler d’un bord de l’ombre à l’autre, on
finissait par s’y reconnaître un petit peu, qu’on croyait du
moins... Dès qu’un nuage semblait plus clair qu’un autre on
se disait qu’on avait vu quelque chose... Mais devant soi, il
n’y avait de sûr que l’écho allant et venant, l’écho du bruit
que faisaient les chevaux en trottant, un bruit qui vous
étouffe, énorme, tellement qu’on en veut pas. Ils avaient l’air
de trotter jusqu’au ciel, d’appeler tout ce qu’il y avait sur la
terre les chevaux, pour nous faire massacrer. On aurait pu
faire ça d’ailleurs d’une seule main, avec une carabine, il
suffisait de l’appuyer en nous attendant, le long d’un arbre.
Je me disais toujours que la première lumière qu’on verrait
ce serait celle du coup de fusil de la fin.
Depuis quatre semaines qu’elle durait, la guerre, on
était devenus si fatigués, si malheureux, que j’en avais
perdu, à force de fatigue, un peu de ma peur en route. La
torture d’être tracassés jour et nuit par ces gens, les
gradés, les petits surtout, plus abrutis, plus mesquins et
plus haineux encore que d’habitude, ça finit par faire
hésiter les plus entêtés, à vivre encore.
Ah ! l’envie de s’en aller ! Pour dormir ! D’abord ! Et s’il
n’y a plus vraiment moyen de partir pour dormir alors
l’envie de vivre s’en va toute seule. Tant qu’on y resterait en
vie faudrait avoir l’air de chercher le régiment.
Pour que dans le cerveau d’un couillon la pensée fasse
un tour, il faut qu’il lui arrive beaucoup de choses et des
bien cruelles. Celui qui m’avait fait penser pour la première
fois de ma vie, vraiment penser, des idées pratiques et
bien à moi, c’était bien sûrement le commandant Pinçon,
cette gueule de torture. Je pensais donc à lui aussi
fortement que je pouvais, tout en brinquebalant, garni,
croulant sous les armures, accessoire figurant dans cette
incroyable affaire internationale, où je m’étais embarqué
d’enthousiasme... Je l’avoue.
Chaque mètre d’ombre devant nous était une promesse
nouvelle d’en finir et de crever, mais de quelle façon ? Il n’y
avait guère d’imprévu dans cette histoire que l’uniforme de
l’exécutant. Serait-ce un d’ici ? Ou bien un d’en face ?
Je ne lui avais rien fait, moi, à ce Pinçon ! À lui, pas plus
d’ailleurs qu’aux Allemands !... Avec sa tête de pêche
pourrie, ses quatre galons qui lui scintillaient partout de sa
tête au nombril, ses moustaches rêches et ses genoux
aigus, et ses jumelles qui lui pendaient au cou comme une
cloche de vache, et sa carte au 1/1000, donc ? Je me
demandais quelle rage d’envoyer crever les autres le
possédait celui-là ? Les autres qui n’avaient pas de carte.
Nous quatre cavaliers sur la route nous faisions autant
de bruit qu’un demi-régiment. On devait nous entendre
venir à quatre heures de là ou bien c’est qu’on voulait pas
nous entendre. Cela demeurait possible... Peut-être qu’ils
avaient peur de nous les Allemands ? Qui sait ?
Un mois de sommeil sur chaque paupière voilà ce que
nous portions et autant derrière la tête, en plus de ces kilos
de ferraille.
Ils s’exprimaient mal mes cavaliers d’escorte. Ils
parlaient à peine pour tout dire. C’étaient des garçons
venus du fond de la Bretagne pour le service et tout ce
qu’ils savaient ne venait pas de l’école, mais du régiment.
Ce soir-là, j’avais essayé de m’entretenir un peu du village
de Barbagny avec celui qui était à côté de moi et qui
s’appelait Kersuzon.
« Dis donc, Kersuzon, que je lui dis, c’est les Ardennes
ici tu sais... Tu ne vois rien toi loin devant nous ? Moi, je
vois rien du tout...
– C’est tout noir comme un cul », qu’il m’a répondu
Kersuzon. Ça suffisait...
« Dis donc, t’as pas entendu parler de Barbagny toi
dans la journée ? Par où que c’était ? que je lui ai demandé
encore.
– Non. »
Et voilà.
On ne l’a jamais trouvé le Barbagny. On a tourné sur
nous-mêmes seulement jusqu’au matin, jusqu’à un autre
village, où nous attendait l’homme aux jumelles. Son
général prenait le petit café sous la tonnelle devant la
maison du Maire quand nous arrivâmes.
« Ah ! comme c’est beau la jeunesse, Pinçon ! » qu’il lui
a fait remarquer très haut à son chef d’État-major en nous
voyant passer, le vieux. Ceci dit, il se leva et partit faire un
pipi et puis encore un tour les mains derrière le dos, voûté.
Il était très fatigué ce matin-là, m’a soufflé l’ordonnance, il
avait mal dormi le général, quelque chose qui le tracassait
dans la vessie, qu’on racontait.
Kersuzon me répondait toujours pareil quand je le
questionnais la nuit, ça finissait par me distraire comme un
tic. Il m’a répété ça encore deux ou trois fois à propos du
noir et du cul et puis il est mort, tué qu’il a été, quelque
temps plus tard, en sortant d’un village, je m’en souviens
bien, un village qu’on avait pris pour un autre, par des
Français qui nous avaient pris pour des autres.
C’est même quelques jours après la mort de Kersuzon
qu’on a réfléchi et qu’on a trouvé un petit moyen, dont on
était bien content, pour ne plus se perdre dans la nuit.
Donc, on nous foutait à la porte du cantonnement. Bon.
Alors on disait plus rien. On ne rouspétait plus. « Allez-
vous-en ! qu’il faisait, comme d’habitude, la gueule en cire.
– Bien mon commandant ! »
Et nous voilà dès lors partis du côté du canon et sans
se faire prier tous les cinq. On aurait dit qu’on allait aux
cerises. C’était bien vallonné de ce côté-là. C’était la
Meuse, avec ses collines, avec des vignes dessus, du
raisin pas encore mûr et l’automne, et des villages en bois
bien séchés par trois mois d’été, donc qui brûlaient
facilement.
On avait remarqué ça nous autres, une nuit qu’on savait
plus du tout où aller. Un village brûlait toujours du côté du
canon. On en approchait pas beaucoup, pas de trop, on le
regardait seulement d’assez loin le village, en spectateurs
pourrait-on dire, à dix, douze kilomètres par exemple. Et
tous les soirs ensuite vers cette époque là, bien des
villages se sont mis à flamber à l’horizon, ça se répétait, on
en était entourés, comme par un très grand cercle d’une
drôle de fête de tous ces pays-là qui brûlaient, devant soi
et des deux côtés, avec des flammes qui montaient et
léchaient les nuages.
On voyait tout y passer dans les flammes, les églises,
les granges, les unes après les autres, les meules qui
donnaient des flammes plus animées, plus hautes que le
reste, et puis les poutres qui se redressaient tout droit dans
la nuit avec des barbes de flammèches avant de chuter
dans la lumière.
Ça se remarque bien comment que ça brûle un village,
même à vingt kilomètres. C’était gai. Un petit hameau de
rien du tout qu’on apercevait même pas pendant la journée,
au fond d’une moche petite campagne, eh bien, on a pas
idée la nuit, quand il brûle, de l’effet qu’il peut faire ! On
dirait Notre-Dame ! Ça dure bien toute une nuit à brûler un
village, même un petit, à la fin on dirait une fleur énorme,
puis, rien qu’un bouton, puis plus rien.
Ça fume et alors c’est le matin.
Les chevaux qu’on laissait tout sellés, dans les champs
à côté de nous, ne bougeaient pas. Nous, on allait roupiller
dans l’herbe, sauf un, qui prenait la garde, à son tour,
forcément. Mais quand on a des feux à regarder la nuit
passe bien mieux, c’est plus rien à endurer, c’est plus de la
solitude.
Malheureux qu’ils n’ont pas duré les villages... Au bout
d’un mois, dans ce canton-là, il n’y en avait déjà plus. Les
forêts, on a tiré dessus aussi, au canon. Elles n’ont pas
existé huit jours les forêts. Ça fait encore des beaux feux
les forêts, mais ça dure à peine.
Après ce temps-là, les convois d’artillerie prirent toutes
les routes dans un sens et les civils qui se sauvaient, dans
l’autre.
En somme, on ne pouvait plus, nous, ni aller, ni revenir ;
fallait rester où on était.
On faisait queue pour aller crever. Le général même ne
trouvait plus de campements sans soldats. Nous finîmes
par coucher tous en pleins champs, général ou pas. Ceux
qui avaient encore un peu de cœur l’ont perdu. C’est à
partir de ces mois-là qu’on a commencé à fusiller des
troupiers pour leur remonter le moral, par escouades, et
que le gendarme s’est mis à être cité à l’ordre du jour pour
la manière dont il faisait sa petite guerre à lui, la profonde,
la vraie de vraie.
moi papa, ruisselant d’asticots et bien plus infect qu’un kilo
d’étrons de 14 juillet pourrira fantastiquement de toute sa
viande déçue... Engraisser les sillons du laboureur
anonyme c’est le véritable avenir du véritable soldat ! Ah !
camarade ! Ce monde n’est je vous l’assure qu’une
immense entreprise à se foutre du monde ! Vous êtes
jeune. Que ces minutes sagaces vous comptent pour des
années ! Écoutez-moi bien, camarade, et ne le laissez plus
passer sans bien vous pénétrer de son importance, ce
signe capital dont resplendissent toutes les hypocrisies
meurtrières de notre Société : “L’attendrissement sur le
sort, sur la condition du miteux...” Je vous le dis, petits
bonshommes, couillons de la vie, battus, rançonnés,
transpirants de toujours, je vous préviens, quand les grands
de ce monde se mettent à vous aimer, c’est qu’ils vont
vous tourner en saucissons de bataille... C’est le signe... Il
est infaillible. C’est par l’affection que ça commence.
Louis XIV lui au moins, qu’on se souvienne, s’en foutait à
tout rompre du bon peuple. Quant à Louis XV, du même. Il
s’en barbouillait le pourtour anal. On ne vivait pas bien en
ce temps-là, certes, les pauvres n’ont jamais bien vécu,
mais on ne mettait pas à les étriper l’entêtement et
l’acharnement qu’on trouve à nos tyrans d’aujourd’hui. Il n’y
a de repos, vous dis-je, pour les petits, que dans le mépris
des grands qui ne peuvent penser au peuple que par
intérêt ou sadisme... Les philosophes, ce sont eux, notez-
le encore pendant que nous y sommes, qui ont commencé
par raconter des histoires au bon peuple... Lui qui ne
connaissait que le catéchisme ! Ils se sont mis,
proclamèrent-ils, à l’éduquer... Ah ! ils en avaient des
vérités à lui révéler ! et des belles ! Et des pas fatiguées !
Qui brillaient ! Qu’on en restait tout ébloui ! C’est ça ! qu’il a
commencé par dire, le bon peuple, c’est bien ça ! C’est
tout à fait ça ! Mourons tous pour ça ! Il ne demande jamais
qu’à mourir le peuple ! Il est ainsi. “Vive Diderot !” qu’ils ont
gueulé et puis “Bravo Voltaire !” En voilà au moins des
philosophes ! Et vive aussi Carnot qui organise si bien les
victoires ! Et vive tout le monde ! Voilà au moins des gars
qui ne le laissent pas crever dans l’ignorance et le
fétichisme le bon peuple ! Ils lui montrent eux les routes de
la Liberté ! Ils l’émancipent ! Ça n’a pas traîné ! Que tout le
monde d’abord sache lire les journaux ! C’est le salut ! Nom
de Dieu ! Et en vitesse ! Plus d’illettrés ! Il en faut plus ! Rien
que des soldats citoyens ! Qui votent ! Qui lisent ! Et qui se
battent ! Et qui marchent ! Et qui envoient des baisers ! À
ce régime-là, bientôt il fut fin mûr le bon peuple. Alors n’est-
ce pas l’enthousiasme d’être libéré il faut bien que ça
serve à quelque chose ? Danton n’était pas éloquent pour
les prunes. Par quelques coups de gueule si bien sentis,
qu’on les entend encore, il vous l’a mobilisé en un tour de
main le bon peuple ! Et ce fut le premier départ des
premiers bataillons d’émancipés frénétiques ! Des
premiers couillons voteurs et drapeautiques qu’emmena le
Dumouriez se faire trouer dans les Flandres ! Pour lui-
même Dumouriez, venu trop tard à ce petit jeu idéaliste,
entièrement inédit, préférant somme toute le pognon, il
déserta. Ce fut notre dernier mercenaire... Le soldat gratuit
ça c’était du nouveau... Tellement nouveau que Gœthe,
tout Gœthe qu’il était, arrivant à Valmy en reçut plein la vue.
Devant ces cohortes loqueteuses et passionnées qui
venaient se faire étripailler spontanément par le roi de
Prusse pour la défense de l’inédite fiction patriotique,
Gœthe eut le sentiment qu’il avait encore bien des choses
à apprendre. “De ce jour, clama-t-il, magnifiquement, selon
les habitudes de son génie, commence une époque
nouvelle !” Tu parles ! Par la suite, comme le système était
excellent, on se mit à fabriquer des héros en série, et qui
coûtèrent de moins en moins cher, à cause du
perfectionnement du système. Tout le monde s’en est bien
trouvé. Bismarck, les deux Napoléon, Barrès aussi bien
que la cavalière Elsa. La religion drapeautique remplaça
promptement la céleste, vieux nuage déjà dégonflé par la
Réforme et condensé depuis longtemps en tirelires
épiscopales. Autrefois, la mode fanatique, c’était “Vive
Jésus ! Au bûcher les hérétiques !”, mais rares et
volontaires après tout les hérétiques... Tandis que
désormais, où nous voici, c’est par hordes immenses que
les cris : “Au poteau les salsifis sans fibres ! Les citrons
sans jus ! Les innocents lecteurs ! Par millions face à
droite !” provoquent les vocations. Les hommes qui ne
veulent ni découdre, ni assassiner personne, les
Pacifiques puants, qu’on s’en empare et qu’on les
écartèle ! Et les trucide aussi de treize façons et bien
fadées ! Qu’on leur arrache pour leur apprendre à vivre les
tripes du corps d’abord, les yeux des orbites, et les années
de leur sale vie baveuse ! Qu’on les fasse par légions et
légions encore, crever, tourner en mirlitons, saigner, fumer
dans les acides, et tout ça pour que la Patrie en devienne
plus aimée, plus joyeuse et plus douce ! Et s’il y en a là-
dedans des immondes qui se refusent à comprendre ces
choses sublimes, ils n’ont qu’à aller s’enterrer tout de suite
avec les autres, pas tout à fait cependant, mais au fin bout
du cimetière, sous l’épitaphe infamante des lâches sans
idéal, car ils auront perdu, ces ignobles, le droit magnifique
à un petit bout d’ombre du monument adjudicataire et
communal élevé pour les morts convenables dans l’allée du
centre, et puis aussi perdu le droit de recueillir un peu de
l’écho du Ministre qui viendra ce dimanche encore uriner
chez le Préfet et frémir de la gueule au-dessus des tombes
après le déjeuner... »
Mais du fond du jardin, on l’appela Princhard. Le
médecin-chef le faisait demander d’urgence par son
infirmier de service.
« J’y vais », qu’il a répondu Princhard, et n’eut que le
temps juste de me passer le brouillon du discours qu’il
venait ainsi d’essayer sur moi. Un truc de cabotin.
Lui, Princhard, je ne le revis jamais. Il avait le vice des
intellectuels, il était futile. Il savait trop de choses ce
garçon-là et ces choses l’embrouillaient. Il avait besoin de
tas de trucs pour s’exciter, se décider. C’est loin déjà de
nous le soir où il est parti, quand j’y pense. Je m’en
souviens bien quand même. Ces maisons du faubourg qui
limitaient notre parc se détachaient encore une fois, bien
nettes, comme font toutes les choses avant que le soir les
prenne. Les arbres grandissaient dans l’ombre et
montaient au ciel rejoindre la nuit.
Je n’ai jamais rien fait pour avoir de ses nouvelles, pour
savoir s’il était vraiment « disparu » ce Princhard, comme
on l’a répété. Mais c’est mieux qu’il soit disparut.