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Voyageau bout de la nuit

Louis-Ferdinand Céline 
VOYAGE AU BOUT DE LA 
NUIT 
(1932) 
À Élisabeth Craig. 
Notre vie est un voyage 
Dans l’Hiver et dans la Nuit, 
Nous cherchons notre passage 
Dans le Ciel où rien ne luit. 
Chanson des Gardes Suisses 
1793 
Voyager, c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination. 
Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. Notre 
voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force. 
Il va de la vie à la mort. Hommes, bêtes, villes et 
choses, tout est imaginé. C’est un roman, rien qu’une 
histoire fictive. Littré le dit, qui ne se trompe jamais. 
Et puis d’abord tout le monde peut en faire autant. Il 
suffit de fermer les yeux. 
C’est de l’autre côté de la vie. 
Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. 
Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. Arthur, u²n 
étudiant, un carabin lui aussi, un camarade. On se 
rencontre donc place Clichy. C’était après le déjeuner. Il 
veut me parler. Je l’écoute. « Restons pas dehors ! qu’il me 
dit. Rentrons ! » Je rentre avec lui. Voilà. « Cette terrasse, 
qu’il commence, c’est pour les œufs à la coque ! Viens par 
ici ! » Alors, on remarque encore qu’il n’y avait personne 
dans les rues, à cause de la chaleur ; pas de voitures, rien. 
Quand il fait très froid, non plus, il n’y a personne dans les 
rues ; c’est lui, même que je m’en souviens, qui m’avait dit 
à ce propos : « Les gens de Paris ont l’air toujours d’être 
occupés, mais en fait, ils se promènent du matin au soir ; la 
preuve, c’est que, lorsqu’il ne fait pas bon à se promener, 
trop froid ou trop chaud, on ne les voit plus ; ils sont tous 
dedans à prendre des cafés crème et des bocks. C’est 
ainsi ! Siècle de vitesse ! qu’ils disent. Où ça ? Grands 
changements ! qu’ils racontent. Comment ça ? Rien n’est 
changé en vérité. Ils continuent à s’admirer et c’est tout. Et 
ça n’est pas nouveau non plus. Des mots, et encore pas 
beaucoup, même parmi les mots, qui sont changés ! Deux 
ou trois par-ci, par-là, des petits... » Bien fiers alors d’avoir 
fait sonner ces vérités utiles, on est demeurés là assis, 
ravis, à regarder les dames du café. 
Après, la conversation est revenue sur le Président 
Poincaré qui s’en allait inaugurer, justement ce matin-là, 
une exposition de petits chiens ; et puis, de fil en aiguille, 
sur le Temps où c’était écrit. « Tiens, voilà un maître 
journal, le Temps ! » qu’il me taquine Arthur Ganate, à ce 
propos. « Y en a pas deux comme lui pour défendre la race 
française ! – Elle en a bien besoin la race française, vu 
qu’elle n’existe pas ! » que j’ai répondu moi pour montrer 
que j’étais documenté, et du tac au tac. 
« Si donc ! qu’il y en a une ! Et une belle de race ! qu’il 
insistait lui, et même que c’est la plus belle race du monde 
et bien cocu qui s’en dédit ! » Et puis, le voilà parti à 
m’engueuler. J’ai tenu ferme bien entendu. 
« C’est pas vrai ! La race, ce que t’appelles comme ça, 
c’est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon 
genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici 
poursuivis par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, 
venus vaincus des quatre coins du monde. Ils ne pouvaient 
pas aller plus loin à cause de la mer. C’est ça la France et 
puis c’est ça les Français. 
– Bardamu, qu’il me fait alors gravement et un peu 
triste, nos pères nous valaient bien, n’en dis pas de mal !... 
– T’as raison, Arthur, pour ça t’as raison ! Haineux et 
dociles, violés, volés, étripés et couillons toujours, ils nous 
valaient bien ! Tu peux le dire ! Nous ne changeons pas ! Ni 
de chaussettes, ni de maîtres, ni d’opinions, ou bien si tard, 
que ça n’en vaut plus la peine. On est nés fidèles, on en 
crève nous autres ! Soldats gratuits, héros pour tout le 
monde et singes parlants, mots qui souffrent, on est nous 
les mignons du Roi Misère. C’est lui qui nous possède ! 
Quand on est pas sages, il serre... On a ses doigts autour 
du cou, toujours, ça gêne pour parler, faut faire bien 
attention si on tient à pouvoir manger... Pour des riens, il 
vous étrangle... C’est pas une vie... 
– Il y a l’amour, Bardamu ! 
– Arthur, l’amour c’est l’infini mis à la portée des 
caniches et j’ai ma dignité moi ! que je lui réponds. 
– Parlons-en de toi ! T’es un anarchiste et puis voilà 
tout ! » 
Un petit malin, dans tous les cas, vous voyez ça d’ici, et 
tout ce qu’il y avait d’avancé dans les opinions. 
« Tu l’as dit, bouffi, que je suis anarchiste ! Et la preuve 
la meilleure, c’est que j’ai composé une manière de prière 
vengeresse et sociale dont tu vas me dire tout de suite des 
nouvelles : LES AILES EN OR ! C’est le titre !... » Et je lui 
récite alors : 
Un Dieu qui compte les minutes et les sous, un Dieu 
désespéré, sensuel et grognon comme un cochon. Un 
cochon avec des ailes en or qui retombe partout, le 
ventre en l’air, prêt aux caresses, c’est lui, c’est notre 
maître. Embrassons-nous ! 
« Ton petit morceau ne tient pas devant la vie, j’en suis, 
moi, pour l’ordre établi et je n’aime pas la politique. Et 
d’ailleurs le jour où la patrie me demandera de verser mon 
sang pour elle, elle me trouvera moi bien sûr, et pas 
fainéant, prêt à le donner. » Voilà ce qu’il m’a répondu. 
Justement la guerre approchait de nous deux sans 
qu’on s’en soye rendu compte et je n’avais plus la tête très 
solide. Cette brève mais vivace discussion m’avait fatigué. 
Et puis, j’étais ému aussi parce que le garçon m’avait un 
peu traité de sordide à cause du pourboire. Enfin, nous 
nous réconciliâmes avec Arthur pour finir, tout à fait. On 
était du même avis sur presque tout. 
« C’est vrai, t’as raison en somme, que j’ai convenu, 
conciliant, mais enfin on est tous assis sur une grande 
galère, on rame tous à tour de bras, tu peux pas venir me 
dire le contraire !... Assis sur des clous même à tirer tout 
nous autres ! Et qu’est-ce qu’on en a ? Rien ! Des coups de 
trique seulement, des misères, des bobards et puis des 
vacheries encore. On travaille ! qu’ils disent. C’est ça 
encore qu’est plus infect que tout le reste, leur travail. On 
est en bas dans les cales à souffler de la gueule, puants, 
suintants des rouspignolles, et puis voilà ! En haut sur le 
pont, au frais, il y a les maîtres et qui s’en font pas, avec 
des belles femmes roses et gonflées de parfums sur les 
genoux. On nous fait monter sur le pont. Alors, ils mettent 
leurs chapeaux haut de forme et puis ils nous en mettent un 
bon coup de la gueule comme ça : “Bandes de charognes, 
c’est la guerre ! qu’ils font. On va les aborder, les saligauds 
qui sont sur la patrie n° 2 et on va leur faire sauter la 
caisse ! Allez ! Allez ! Y a de tout ce qu’il faut à bord ! Tous 
en chœur ! Gueulez voir d’abord un bon coup et que ça 
tremble : Vive la Patrie n° 1 ! Qu’on vous entende de loin ! 
Celui qui gueulera le plus fort, il aura la médaille et la 
dragée du bon Jésus ! Nom de Dieu ! Et puis ceux qui ne 
voudront pas crever sur mer, ils pourront toujours aller 
crever sur terre où c’est fait bien plus vite encore qu’ici !” 
– C’est tout à fait comme ça ! » que m’approuva Arthur, 
décidément devenu facile à convaincre. 
Mais voilà-t-y pas que juste devant le café où nous 
étions attablés un régiment se met à passer, et avec le 
colonel par-devant sur son cheval, et même qu’il avait l’air 
bien gentil et richement gaillard, le colonel ! Moi, je ne fis 
qu’un bond d’enthousiasme. 
« J’ vais voir si c’est ainsi ! que je crie à Arthur, et me 
voici parti à m’engager, et au pas de course encore. 
– T’es rien c... Ferdinand ! » qu’il me crie, lui Arthur en 
retour, vexé sans aucun doute par l’effet de mon héroïsme 
sur tout le monde qui nous regardait. 
Ça m’a un peu froissé qu’il prenne la chose ainsi, mais 
ça m’a pas arrêté. J’étais au pas. « J’y suis, j’y reste ! » 
que je me dis. 
« On verra bien, eh navet ! » que j’ai même encore eu le 
temps de lui crier avant qu’on tourne la rue avec le 
régiment derrière le colonel et sa musique. Ça s’est fait 
exactement ainsi. 
Alors on a marché longtemps. Y en avait plus qu’il y en 
avait encore des rues, et puis dedans des civils et leurs 
femmes qui nous poussaient des encouragements, et qui 
lançaient des fleurs, des terrasses, devant les gares, des 
pleines églises. Il y en avait des patriotes ! Et puis il s’est 
mis à y en avoir moins des patriotes... La pluie est 
tombée, et puis encore de moins en moins et puis plus du 
tout d’encouragements, plus un seul, sur la route. 
Nous n’étions donc plus rien qu’entre nous ? Les uns 
derrière les autres ? La musique s’est arrêtée. « En 
résumé, que je me suis dit alors, quand j’ai vu comment ça 
tournait, c’est plus drôle ! C’est tout à recommencer ! » 
J’allais m’en aller. Mais trop tard ! Ils avaient refermé la 
porte en douce derrière nous les civils. On était faits, 
comme des rats. 
quand on s’en allait, dessinaient des méandres comme la 
Seine à la sortie de Paris. Ses filles étaient grandes, 
disait-on, pas mariées, et comme lui, pas riches. C’était 
peut-être à cause de ces souvenirs-là qu’il avait tant l’air 
vétillard et grognon, comme un vieux chien qu’on aurait 
dérangé dans ses habitudes et qui essaye de retrouver 
son panier à coussin partout où on veut bien lui ouvrir la 
porte. 
Il aimait les beaux jardins et les rosiers, il n’en ratait pas 
une, de roseraie, partout où nous passions. Personne 
comme les généraux pour aimer les rosiers. C’est connu. 
Tout de même on se mettait en route. Le boulot c’était 
pour les faire passer au trot les canards. Ils avaient peur de 
bouger à cause des plaies d’abord et puis ils avaient peur 
de nous et de la nuit aussi, ils avaient peur de tout, quoi ! 
Nous aussi ! Dix fois on s’en retournait pour lui redemander 
la route au commandant. Dix fois qu’il nous traitait de 
fainéants et de tire-au-cul dégueulasses. À coups 
d’éperons enfin on franchissait le dernier poste de garde, 
on leur passait le mot aux plantons et puis on plongeait 
d’un coup dans la sale aventure, dans les ténèbres de ces 
pays à personne. 
À force de déambuler d’un bord de l’ombre à l’autre, on 
finissait par s’y reconnaître un petit peu, qu’on croyait du 
moins... Dès qu’un nuage semblait plus clair qu’un autre on 
se disait qu’on avait vu quelque chose... Mais devant soi, il 
n’y avait de sûr que l’écho allant et venant, l’écho du bruit 
que faisaient les chevaux en trottant, un bruit qui vous 
étouffe, énorme, tellement qu’on en veut pas. Ils avaient l’air 
de trotter jusqu’au ciel, d’appeler tout ce qu’il y avait sur la 
terre les chevaux, pour nous faire massacrer. On aurait pu 
faire ça d’ailleurs d’une seule main, avec une carabine, il 
suffisait de l’appuyer en nous attendant, le long d’un arbre. 
Je me disais toujours que la première lumière qu’on verrait 
ce serait celle du coup de fusil de la fin. 
Depuis quatre semaines qu’elle durait, la guerre, on 
était devenus si fatigués, si malheureux, que j’en avais 
perdu, à force de fatigue, un peu de ma peur en route. La 
torture d’être tracassés jour et nuit par ces gens, les 
gradés, les petits surtout, plus abrutis, plus mesquins et 
plus haineux encore que d’habitude, ça finit par faire 
hésiter les plus entêtés, à vivre encore. 
Ah ! l’envie de s’en aller ! Pour dormir ! D’abord ! Et s’il 
n’y a plus vraiment moyen de partir pour dormir alors 
l’envie de vivre s’en va toute seule. Tant qu’on y resterait en 
vie faudrait avoir l’air de chercher le régiment. 
Pour que dans le cerveau d’un couillon la pensée fasse 
un tour, il faut qu’il lui arrive beaucoup de choses et des 
bien cruelles. Celui qui m’avait fait penser pour la première 
fois de ma vie, vraiment penser, des idées pratiques et 
bien à moi, c’était bien sûrement le commandant Pinçon, 
cette gueule de torture. Je pensais donc à lui aussi 
fortement que je pouvais, tout en brinquebalant, garni, 
croulant sous les armures, accessoire figurant dans cette 
incroyable affaire internationale, où je m’étais embarqué 
d’enthousiasme... Je l’avoue. 
Chaque mètre d’ombre devant nous était une promesse 
nouvelle d’en finir et de crever, mais de quelle façon ? Il n’y 
avait guère d’imprévu dans cette histoire que l’uniforme de 
l’exécutant. Serait-ce un d’ici ? Ou bien un d’en face ? 
Je ne lui avais rien fait, moi, à ce Pinçon ! À lui, pas plus 
d’ailleurs qu’aux Allemands !... Avec sa tête de pêche 
pourrie, ses quatre galons qui lui scintillaient partout de sa 
tête au nombril, ses moustaches rêches et ses genoux 
aigus, et ses jumelles qui lui pendaient au cou comme une 
cloche de vache, et sa carte au 1/1000, donc ? Je me 
demandais quelle rage d’envoyer crever les autres le 
possédait celui-là ? Les autres qui n’avaient pas de carte. 
Nous quatre cavaliers sur la route nous faisions autant 
de bruit qu’un demi-régiment. On devait nous entendre 
venir à quatre heures de là ou bien c’est qu’on voulait pas 
nous entendre. Cela demeurait possible... Peut-être qu’ils 
avaient peur de nous les Allemands ? Qui sait ? 
Un mois de sommeil sur chaque paupière voilà ce que 
nous portions et autant derrière la tête, en plus de ces kilos 
de ferraille. 
Ils s’exprimaient mal mes cavaliers d’escorte. Ils 
parlaient à peine pour tout dire. C’étaient des garçons 
venus du fond de la Bretagne pour le service et tout ce 
qu’ils savaient ne venait pas de l’école, mais du régiment. 
Ce soir-là, j’avais essayé de m’entretenir un peu du village 
de Barbagny avec celui qui était à côté de moi et qui 
s’appelait Kersuzon. 
« Dis donc, Kersuzon, que je lui dis, c’est les Ardennes 
ici tu sais... Tu ne vois rien toi loin devant nous ? Moi, je 
vois rien du tout... 
– C’est tout noir comme un cul », qu’il m’a répondu 
Kersuzon. Ça suffisait... 
« Dis donc, t’as pas entendu parler de Barbagny toi 
dans la journée ? Par où que c’était ? que je lui ai demandé 
encore. 
– Non. » 
Et voilà. 
On ne l’a jamais trouvé le Barbagny. On a tourné sur 
nous-mêmes seulement jusqu’au matin, jusqu’à un autre 
village, où nous attendait l’homme aux jumelles. Son 
général prenait le petit café sous la tonnelle devant la 
maison du Maire quand nous arrivâmes. 
« Ah ! comme c’est beau la jeunesse, Pinçon ! » qu’il lui 
a fait remarquer très haut à son chef d’État-major en nous 
voyant passer, le vieux. Ceci dit, il se leva et partit faire un 
pipi et puis encore un tour les mains derrière le dos, voûté. 
Il était très fatigué ce matin-là, m’a soufflé l’ordonnance, il 
avait mal dormi le général, quelque chose qui le tracassait 
dans la vessie, qu’on racontait. 
Kersuzon me répondait toujours pareil quand je le 
questionnais la nuit, ça finissait par me distraire comme un 
tic. Il m’a répété ça encore deux ou trois fois à propos du 
noir et du cul et puis il est mort, tué qu’il a été, quelque 
temps plus tard, en sortant d’un village, je m’en souviens 
bien, un village qu’on avait pris pour un autre, par des 
Français qui nous avaient pris pour des autres. 
C’est même quelques jours après la mort de Kersuzon 
qu’on a réfléchi et qu’on a trouvé un petit moyen, dont on 
était bien content, pour ne plus se perdre dans la nuit. 
Donc, on nous foutait à la porte du cantonnement. Bon. 
Alors on disait plus rien. On ne rouspétait plus. « Allez- 
vous-en ! qu’il faisait, comme d’habitude, la gueule en cire. 
– Bien mon commandant ! » 
Et nous voilà dès lors partis du côté du canon et sans 
se faire prier tous les cinq. On aurait dit qu’on allait aux 
cerises. C’était bien vallonné de ce côté-là. C’était la 
Meuse, avec ses collines, avec des vignes dessus, du 
raisin pas encore mûr et l’automne, et des villages en bois 
bien séchés par trois mois d’été, donc qui brûlaient 
facilement. 
On avait remarqué ça nous autres, une nuit qu’on savait 
plus du tout où aller. Un village brûlait toujours du côté du 
canon. On en approchait pas beaucoup, pas de trop, on le 
regardait seulement d’assez loin le village, en spectateurs 
pourrait-on dire, à dix, douze kilomètres par exemple. Et 
tous les soirs ensuite vers cette époque là, bien des 
villages se sont mis à flamber à l’horizon, ça se répétait, on 
en était entourés, comme par un très grand cercle d’une 
drôle de fête de tous ces pays-là qui brûlaient, devant soi 
et des deux côtés, avec des flammes qui montaient et 
léchaient les nuages. 
On voyait tout y passer dans les flammes, les églises, 
les granges, les unes après les autres, les meules qui 
donnaient des flammes plus animées, plus hautes que le 
reste, et puis les poutres qui se redressaient tout droit dans 
la nuit avec des barbes de flammèches avant de chuter 
dans la lumière. 
Ça se remarque bien comment que ça brûle un village, 
même à vingt kilomètres. C’était gai. Un petit hameau de 
rien du tout qu’on apercevait même pas pendant la journée, 
au fond d’une moche petite campagne, eh bien, on a pas 
idée la nuit, quand il brûle, de l’effet qu’il peut faire ! On 
dirait Notre-Dame ! Ça dure bien toute une nuit à brûler un 
village, même un petit, à la fin on dirait une fleur énorme, 
puis, rien qu’un bouton, puis plus rien. 
Ça fume et alors c’est le matin. 
Les chevaux qu’on laissait tout sellés, dans les champs 
à côté de nous, ne bougeaient pas. Nous, on allait roupiller 
dans l’herbe, sauf un, qui prenait la garde, à son tour, 
forcément. Mais quand on a des feux à regarder la nuit 
passe bien mieux, c’est plus rien à endurer, c’est plus de la 
solitude. 
Malheureux qu’ils n’ont pas duré les villages... Au bout 
d’un mois, dans ce canton-là, il n’y en avait déjà plus. Les 
forêts, on a tiré dessus aussi, au canon. Elles n’ont pas 
existé huit jours les forêts. Ça fait encore des beaux feux 
les forêts, mais ça dure à peine. 
Après ce temps-là, les convois d’artillerie prirent toutes 
les routes dans un sens et les civils qui se sauvaient, dans 
l’autre. 
En somme, on ne pouvait plus, nous, ni aller, ni revenir ; 
fallait rester où on était. 
On faisait queue pour aller crever. Le général même ne 
trouvait plus de campements sans soldats. Nous finîmes 
par coucher tous en pleins champs, général ou pas. Ceux 
qui avaient encore un peu de cœur l’ont perdu. C’est à 
partir de ces mois-là qu’on a commencé à fusiller des 
troupiers pour leur remonter le moral, par escouades, et 
que le gendarme s’est mis à être cité à l’ordre du jour pour 
la manière dont il faisait sa petite guerre à lui, la profonde, 
la vraie de vraie. 
moi papa, ruisselant d’asticots et bien plus infect qu’un kilo 
d’étrons de 14 juillet pourrira fantastiquement de toute sa 
viande déçue... Engraisser les sillons du laboureur 
anonyme c’est le véritable avenir du véritable soldat ! Ah ! 
camarade ! Ce monde n’est je vous l’assure qu’une 
immense entreprise à se foutre du monde ! Vous êtes 
jeune. Que ces minutes sagaces vous comptent pour des 
années ! Écoutez-moi bien, camarade, et ne le laissez plus 
passer sans bien vous pénétrer de son importance, ce 
signe capital dont resplendissent toutes les hypocrisies 
meurtrières de notre Société : “L’attendrissement sur le 
sort, sur la condition du miteux...” Je vous le dis, petits 
bonshommes, couillons de la vie, battus, rançonnés, 
transpirants de toujours, je vous préviens, quand les grands 
de ce monde se mettent à vous aimer, c’est qu’ils vont 
vous tourner en saucissons de bataille... C’est le signe... Il 
est infaillible. C’est par l’affection que ça commence. 
Louis XIV lui au moins, qu’on se souvienne, s’en foutait à 
tout rompre du bon peuple. Quant à Louis XV, du même. Il 
s’en barbouillait le pourtour anal. On ne vivait pas bien en 
ce temps-là, certes, les pauvres n’ont jamais bien vécu, 
mais on ne mettait pas à les étriper l’entêtement et 
l’acharnement qu’on trouve à nos tyrans d’aujourd’hui. Il n’y 
a de repos, vous dis-je, pour les petits, que dans le mépris 
des grands qui ne peuvent penser au peuple que par 
intérêt ou sadisme... Les philosophes, ce sont eux, notez- 
le encore pendant que nous y sommes, qui ont commencé 
par raconter des histoires au bon peuple... Lui qui ne 
connaissait que le catéchisme ! Ils se sont mis, 
proclamèrent-ils, à l’éduquer... Ah ! ils en avaient des 
vérités à lui révéler ! et des belles ! Et des pas fatiguées ! 
Qui brillaient ! Qu’on en restait tout ébloui ! C’est ça ! qu’il a 
commencé par dire, le bon peuple, c’est bien ça ! C’est 
tout à fait ça ! Mourons tous pour ça ! Il ne demande jamais 
qu’à mourir le peuple ! Il est ainsi. “Vive Diderot !” qu’ils ont 
gueulé et puis “Bravo Voltaire !” En voilà au moins des 
philosophes ! Et vive aussi Carnot qui organise si bien les 
victoires ! Et vive tout le monde ! Voilà au moins des gars 
qui ne le laissent pas crever dans l’ignorance et le 
fétichisme le bon peuple ! Ils lui montrent eux les routes de 
la Liberté ! Ils l’émancipent ! Ça n’a pas traîné ! Que tout le 
monde d’abord sache lire les journaux ! C’est le salut ! Nom 
de Dieu ! Et en vitesse ! Plus d’illettrés ! Il en faut plus ! Rien 
que des soldats citoyens ! Qui votent ! Qui lisent ! Et qui se 
battent ! Et qui marchent ! Et qui envoient des baisers ! À 
ce régime-là, bientôt il fut fin mûr le bon peuple. Alors n’est- 
ce pas l’enthousiasme d’être libéré il faut bien que ça 
serve à quelque chose ? Danton n’était pas éloquent pour 
les prunes. Par quelques coups de gueule si bien sentis, 
qu’on les entend encore, il vous l’a mobilisé en un tour de 
main le bon peuple ! Et ce fut le premier départ des 
premiers bataillons d’émancipés frénétiques ! Des 
premiers couillons voteurs et drapeautiques qu’emmena le 
Dumouriez se faire trouer dans les Flandres ! Pour lui- 
même Dumouriez, venu trop tard à ce petit jeu idéaliste, 
entièrement inédit, préférant somme toute le pognon, il 
déserta. Ce fut notre dernier mercenaire... Le soldat gratuit 
ça c’était du nouveau... Tellement nouveau que Gœthe, 
tout Gœthe qu’il était, arrivant à Valmy en reçut plein la vue. 
Devant ces cohortes loqueteuses et passionnées qui 
venaient se faire étripailler spontanément par le roi de 
Prusse pour la défense de l’inédite fiction patriotique, 
Gœthe eut le sentiment qu’il avait encore bien des choses 
à apprendre. “De ce jour, clama-t-il, magnifiquement, selon 
les habitudes de son génie, commence une époque 
nouvelle !” Tu parles ! Par la suite, comme le système était 
excellent, on se mit à fabriquer des héros en série, et qui 
coûtèrent de moins en moins cher, à cause du 
perfectionnement du système. Tout le monde s’en est bien 
trouvé. Bismarck, les deux Napoléon, Barrès aussi bien 
que la cavalière Elsa. La religion drapeautique remplaça 
promptement la céleste, vieux nuage déjà dégonflé par la 
Réforme et condensé depuis longtemps en tirelires 
épiscopales. Autrefois, la mode fanatique, c’était “Vive 
Jésus ! Au bûcher les hérétiques !”, mais rares et 
volontaires après tout les hérétiques... Tandis que 
désormais, où nous voici, c’est par hordes immenses que 
les cris : “Au poteau les salsifis sans fibres ! Les citrons 
sans jus ! Les innocents lecteurs ! Par millions face à 
droite !” provoquent les vocations. Les hommes qui ne 
veulent ni découdre, ni assassiner personne, les 
Pacifiques puants, qu’on s’en empare et qu’on les 
écartèle ! Et les trucide aussi de treize façons et bien 
fadées ! Qu’on leur arrache pour leur apprendre à vivre les 
tripes du corps d’abord, les yeux des orbites, et les années 
de leur sale vie baveuse ! Qu’on les fasse par légions et 
légions encore, crever, tourner en mirlitons, saigner, fumer 
dans les acides, et tout ça pour que la Patrie en devienne 
plus aimée, plus joyeuse et plus douce ! Et s’il y en a là- 
dedans des immondes qui se refusent à comprendre ces 
choses sublimes, ils n’ont qu’à aller s’enterrer tout de suite 
avec les autres, pas tout à fait cependant, mais au fin bout 
du cimetière, sous l’épitaphe infamante des lâches sans 
idéal, car ils auront perdu, ces ignobles, le droit magnifique 
à un petit bout d’ombre du monument adjudicataire et 
communal élevé pour les morts convenables dans l’allée du 
centre, et puis aussi perdu le droit de recueillir un peu de 
l’écho du Ministre qui viendra ce dimanche encore uriner 
chez le Préfet et frémir de la gueule au-dessus des tombes 
après le déjeuner... » 
Mais du fond du jardin, on l’appela Princhard. Le 
médecin-chef le faisait demander d’urgence par son 
infirmier de service. 
« J’y vais », qu’il a répondu Princhard, et n’eut que le 
temps juste de me passer le brouillon du discours qu’il 
venait ainsi d’essayer sur moi. Un truc de cabotin. 
Lui, Princhard, je ne le revis jamais. Il avait le vice des 
intellectuels, il était futile. Il savait trop de choses ce 
garçon-là et ces choses l’embrouillaient. Il avait besoin de 
tas de trucs pour s’exciter, se décider. C’est loin déjà de 
nous le soir où il est parti, quand j’y pense. Je m’en 
souviens bien quand même. Ces maisons du faubourg qui 
limitaient notre parc se détachaient encore une fois, bien 
nettes, comme font toutes les choses avant que le soir les 
prenne. Les arbres grandissaient dans l’ombre et 
montaient au ciel rejoindre la nuit. 
Je n’ai jamais rien fait pour avoir de ses nouvelles, pour 
savoir s’il était vraiment « disparu » ce Princhard, comme 
on l’a répété. Mais c’est mieux qu’il soit disparut. 
 
 

 

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Modifié en dernier lieu le 18.11.2022
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