L'Assommoir : Texte intégral
L'Assommoir --- Emile Zola
I
Gervaise avait attendu Lantier jusqu’à deux
heures du matin. Puis, toute frissonnante d’être
restée en camisole à l’air vif de la fenêtre, elle
s’était assoupie, jetée en travers du lit, fiévreuse,
les joues trempées de larmes. Depuis huit jours,
au sortir du Veau-à-Deux-Têtes, où ils
mangeaient, il l’envoyait se coucher avec les
enfants et ne reparaissait que tard dans la nuit, en
racontant qu’il cherchait du travail. Ce soir-là,
pendant qu’elle guettait son retour, elle croyait
l’avoir vu entrer au bal du Grand-Balcon, dont les
dix fenêtres flambantes éclairaient d’une nappe
d’incendie la coulée noire des boulevards
extérieurs ; et, derrière lui, elle avait aperçu la
petite Adèle, une brunisseuse qui dînait à leur
restaurant, marchant à cinq ou six pas, les mains
ballantes, comme si elle venait de lui quitter le
bras pour ne pas passer ensemble sous la clarté
crue des globes de la porte.
Quand Gervaise s’éveilla, vers cinq heures,
raidie, les reins brisés, elle éclata en sanglots.
Lantier n’était pas rentré. Pour la première fois, il
découchait. Elle resta assise au bord du lit, sous
le lambeau de perse déteinte qui tombait de la
flèche attachée au plafond par une ficelle. Et,
lentement, de ses yeux voilés de larmes, elle
faisait le tour de la misérable chambre garnie,
meublée d’une commode de noyer dont un tiroir
manquait, de trois chaises de paille et d’une petite
table graisseuse, sur laquelle traînait un pot à eau
ébréché. On avait ajouté, pour les enfants, un lit
de fer qui barrait la commode et emplissait les
deux tiers de la pièce. La malle de Gervaise et de
Lantier, grande ouverte dans un coin, montrait
ses flancs vides, un vieux chapeau d’homme tout
au fond, enfoui sous des chemises et des
chaussettes sales ; tandis que, le long des murs,
sur le dossier des meubles, pendaient un châle
troué, un pantalon mangé par la boue, les
dernières nippes dont les marchands d’habits ne
voulaient pas. Au milieu de la cheminée, entre
deux flambeaux de zinc dépareillés, il y avait un
paquet de reconnaissances du Mont-de-Piété,
d’un rose tendre. C’était la belle chambre de
l’hôtel, la chambre du premier, qui donnait sur le
boulevard.
Cependant, couchés côte à côte sur le même
oreiller, les deux enfants dormaient. Claude, qui
avait huit ans, ses petites mains rejetées hors de la
couverture, respirait d’une haleine lente, tandis
qu’Étienne, âgé de quatre ans seulement, souriait,
un bras passé au cou de son frère. Lorsque le
regard noyé de leur mère s’arrêta sur eux, elle eut
une nouvelle crise de sanglots, elle tamponna un
mouchoir sur sa bouche pour étouffer les légers
cris qui lui échappaient. Et, pieds nus, sans
songer à remettre ses savates tombées, elle
retourna s’accouder à la fenêtre, elle reprit son
attente de la nuit, interrogeant les trottoirs, au
loin.
L’hôtel se trouvait sur le boulevard de la
Chapelle, à gauche de la barrière Poissonnière.
C’était une masure de deux étages, peinte en
rouge lie de vin jusqu’au second, avec des
persiennes pourries par la pluie. Au-dessus d’une
lanterne aux vitres étoilées, on parvenait à lire,
entre les deux fenêtres : Hôtel Boncoeur, tenu par
Marsoullier, en grandes lettres jaunes, dont la
moisissure du plâtre avait emporté des morceaux.
Gervaise, que la lanterne gênait, se haussait, son
mouchoir sur les lèvres. Elle regardait à droite, du
côté du boulevard de Rochechouart, où des
groupes de bouchers, devant les abattoirs,
stationnaient en tabliers sanglants ; et le vent frais
apportait une puanteur par moments, une odeur
fauve de bêtes massacrées. Elle regardait à
gauche, enfilant un long ruban d’avenue,
s’arrêtant, presque en face d’elle, à la masse
blanche de l’hôpital de Lariboisière, alors en
construction. Lentement, d’un bout à l’autre de
l’horizon, elle suivait le mur de l’octroi, derrière
lequel, la nuit, elle entendait parfois des cris
d’assassinés ; et elle fouillait les angles écartés,
les coins sombres, noirs d’humidité et d’ordure,
avec la peur d’y découvrir le corps de Lantier, le
ventre troué de coups de couteau. Quand elle
levait les yeux, au-delà de cette muraille grise et
interminable qui entourait la ville d’une bande de
désert, elle apercevait une grande lueur, une
poussière de soleil, pleine déjà du grondement
matinal de Paris. Mais c’était toujours à la
barrière Poissonnière qu’elle revenait, le cou
tendu, s’étourdissant à voir couler, entre les deux
pavillons trapus de l’octroi, le flot ininterrompu
d’hommes, de bêtes, de charrettes, qui descendait
des hauteurs de Montmartre et de la Chapelle. Il y
avait là un piétinement de troupeau, une foule
que de brusques arrêts étalaient en mares sur la
chaussée, un défilé sans fin d’ouvriers allant au
travail, leurs outils sur le dos, leur pain sous le
bras ; et la cohue s’engouffrait dans Paris où elle
se noyait, continuellement. Lorsque Gervaise,
parmi tout ce monde, croyait reconnaître Lantier,
elle se penchait davantage, au risque de tomber ;
puis, elle appuyait plus fortement son mouchoir
sur sa bouche, comme pour renfoncer sa douleur.
Une voix jeune et gaie lui fit quitter la fenêtre.
– Le bourgeois n’est donc pas là, madame
Lantier ?
– Mais non, monsieur Coupeau, répondit-elle
en tâchant de sourire.
C’était un ouvrier zingueur qui occupait, tout
en haut de l’hôtel, un cabinet de dix francs. Il
avait son sac passé à l’épaule. Ayant trouvé la
clef sur la porte, il était entré, en ami.
– Vous savez, continua-t-il, maintenant, je
travaille là, à l’hôpital... Hein ! quel joli mois de
mai ! Ça pique dur, ce matin.
Et il regardait le visage de Gervaise, rougi par
les larmes. Quand il vit que le lit n’était pas
défait, il hocha doucement la tête ; puis, il vint
jusqu’à la couchette des enfants qui dormaient
toujours avec leurs mines roses de chérubins ; et,
baissant la voix :
– Allons ! le bourgeois n’est pas sage, n’est-ce
pas ?... Ne vous désolez pas, madame Lantier. Il
s’occupe beaucoup de politique ; l’autre jour,
quand on a voté pour Eugène Sue, un bon, paraîtil,
il était comme un fou. Peut-être bien qu’il a
passé la nuit avec des amis à dire du mal de cette
crapule de Bonaparte.
– Non, non, murmura-t-elle avec effort, ce
n’est pas ce que vous croyez. Je sais où est
Lantier... Nous avons nos chagrins comme tout le
monde, mon Dieu !
Coupeau cligna les yeux, pour montrer qu’il
n’était pas dupe de ce mensonge. Et il partit,
après lui avoir offert d’aller chercher son lait, si
elle ne voulait pas sortir : elle était une belle et
brave femme, elle pouvait compter sur lui, le jour
où elle serait dans la peine. Gervaise, dès qu’il se
fut éloigné, se remit à la fenêtre.
À la barrière, le piétinement de troupeau
continuait, dans le froid du matin. On
reconnaissait les serruriers à leurs bourgerons
bleus, les maçons à leurs cottes blanches, les
peintres à leurs paletots, sous lesquels de longues
blouses passaient. Cette foule, de loin, gardait un
effacement plâtreux, un ton neutre où le bleu
déteint et le gris sale dominaient. Par moments,
un ouvrier s’arrêtait court, rallumait sa pipe,
tandis qu’autour de lui les autres marchaient
toujours, sans un rire, sans une parole dite à un
camarade, les joues terreuses, la face tendue vers
Paris, qui, un à un, les dévorait, par la rue béante
du Faubourg-Poissonnière. Cependant, aux deux
coins de la rue des Poissonniers, à la porte des
deux marchands de vin qui enlevaient leurs
volets, des hommes ralentissaient le pas ; et,
avant d’entrer, ils restaient au bord du trottoir,
avec des regards obliques sur Paris, les bras
mous, déjà gagnés à une journée de flâne. Devant
les comptoirs, des groupes s’offraient des
tournées, s’oubliaient là, debout, emplissant les
salles, crachant, toussant, s’éclaircissant la gorge
à coups de petits verres.
Gervaise guettait, à gauche de la rue, la salle
du père Colombe, où elle pensait avoir vu
Lantier, lorsqu’une grosse femme, nu-tête, en
tablier, l’interpella du milieu de la chaussée.
– Dites donc, madame Lantier, vous êtes bien
matinale !
Gervaise se pencha.
– Tiens ! c’est vous, madame Boche !... Oh !
j’ai un tas de besogne, aujourd’hui !
– Oui, n’est-ce pas ? les choses ne se font pas
toutes seules.
Et une conversation s’engagea, de la fenêtre
au trottoir. Madame Boche était concierge de la
maison dont le restaurant du Veau-à-Deux-Têtes
occupait le rez-de-chaussée. Plusieurs fois,
Gervaise avait attendu Lantier dans sa loge, pour
ne pas s’attabler seule avec tous les hommes qui
mangeaient, à côté. La concierge raconta qu’elle
allait à deux pas, rue de la Charbonnière, pour
trouver au lit un employé, dont son mari ne
pouvait pas tirer le raccommodage d’une
redingote. Ensuite, elle parla d’un de ses
locataires qui était rentré avec une femme, la
veille, et qui avait empêché le monde de dormir,
jusqu’à trois heures du matin. Mais, tout en
bavardant, elle dévisageait la jeune femme, d’un
air de curiosité aiguë ; et elle semblait n’être
venue là, se poser sous la fenêtre, que pour
savoir.
– Monsieur Lantier est donc encore couché ?
demanda-t-elle brusquement.
– Oui, il dort, répondit Gervaise, qui ne put
s’empêcher de rougir.
Madame Boche vit les larmes lui remonter aux
yeux, et, satisfaite sans doute, elle s’éloignait en
traitant les hommes de sacrés fainéants,
lorsqu’elle revint, pour crier :
– C’est ce matin que vous allez au lavoir,
n’est-ce pas ?... J’ai quelque chose à laver, je
vous garderai une place à côté de moi, et nous
causerons.
Puis, comme prise d’une subite pitié :
– Ma pauvre petite, vous feriez bien mieux de
ne pas rester là, vous prendrez du mal... Vous
êtes violette.
Gervaise s’entêta encore à la fenêtre pendant
deux mortelles heures, jusqu’à huit heures. Les
boutiques s’étaient ouvertes. Le flot de blouses
descendant des hauteurs avait cessé ; et seuls
quelques retardataires franchissaient la barrière à
grandes enjambées. Chez les marchands de vin,
les mêmes hommes, debout, continuaient à boire,
à tousser et à cracher. Aux ouvriers avaient
succédé les ouvrières, les brunisseuses, les
modistes, les fleuristes, se serrant dans leurs
minces vêtements, trottant le long des boulevards
extérieurs ; elles allaient par bandes de trois ou
quatre, causaient vivement, avec de légers rires et
des regards luisants jetés autour d’elles ; de loin
en loin, une, toute seule, maigre, l’air pâle et
sérieux, suivait le mur de l’octroi, en évitant les
coulées d’ordures. Puis, les employés étaient
passés, soufflant dans leurs doigts, mangeant leur
pain d’un sou en marchant ; des jeunes gens
efflanqués, aux habits trop courts, aux yeux
battus, tout brouillés de sommeil ; de petits vieux
qui roulaient sur leurs pieds, la face blême, usée
par les longues heures du bureau, regardant leur
montre pour régler leur marche à quelques
secondes près. Et les boulevards avaient pris leur
paix du matin ; les rentiers du voisinage se
promenaient au soleil ; les mères, en cheveux, en
jupes sales, berçaient dans leurs bras des enfants
au maillot, qu’elles changeaient sur les bancs ;
toute une marmaille mal mouchée, débraillée, se
bousculait, se traînait par terre, au milieu de
piaulements, de rires et de pleurs. Alors, Gervaise
se sentit étouffer, saisie d’un vertige d’angoisse, à
bout d’espoir ; il lui semblait que tout était fini,
que les temps étaient finis, que Lantier ne
rentrerait plus jamais. Elle allait, les regards
perdus, des vieux abattoirs noirs de leur massacre
et de leur puanteur, à l’hôpital neuf, blafard,
montrant, par les trous encore béants de ses
rangées de fenêtres, des salles nues où la mort
devait faucher. En face d’elle, derrière le mur de
l’octroi, le ciel éclatant, le lever de soleil qui
grandissait au-dessus du réveil énorme de Paris,
l’éblouissait.
La jeune femme était assise sur une chaise, les
mains abandonnées, ne pleurant plus, lorsque
Lantier entra tranquillement.
– C’est toi ! c’est toi ! cria-t-elle, en voulant se
jeter à son cou.
– Oui, c’est moi. Après ? répondit-il. Tu ne
vas pas commencer tes bêtises, peut-être !
Il l’avait écartée. Puis, d’un geste de mauvaise
humeur, il lança à la volée son chapeau de feutre
noir sur la commode. C’était un garçon de vingtsix
ans, petit, très brun, d’une jolie figure, avec
de minces moustaches, qu’il frisait toujours d’un
mouvement machinal de la main. Il portait une
cotte d’ouvrier, une vieille redingote tachée, qu’il
pinçait à la taille, et avait en parlant un accent
provençal très prononcé.
Gervaise, retombée sur la chaise, se plaignait
doucement, par courtes phrases.
– Je n’ai pas pu fermer l’oeil... Je croyais
qu’on t’avait donné un mauvais coup... Où es-tu
allé ? où as-tu passé la nuit ? Mon Dieu ! ne
recommence pas, je deviendrais folle... Dis,
Auguste, où es-tu allé ?
– Où j’avais affaire, parbleu ! dit-il avec un
haussement d’épaules. J’étais à huit heures à la
Glacière, chez cet ami qui doit monter une
fabrique de chapeaux. Je me suis attardé. Alors,
j’ai préféré coucher... Puis, tu sais, je n’aime pas
qu’on me moucharde. Fiche-moi la paix !
La jeune femme se remit à sangloter. Les
éclats de voix, les mouvements brusques de
Lantier, qui culbutait les chaises, venaient de
réveiller les enfants. Ils se dressèrent sur leur
séant, demi-nus, débrouillant leurs cheveux de
leurs petites mains ; et, entendant pleurer leur
mère, ils poussèrent des cris terribles, pleurant
eux aussi de leurs yeux à peine ouverts.
– Ah ! voilà la musique ! s’écria Lantier
furieux. Je vous avertis, je reprends la porte,
moi ! Et je file pour tout de bon, cette fois... Vous
ne voulez pas vous taire ? Bonsoir ! je retourne
d’où je viens.
Il avait déjà repris son chapeau sur la
commode. Mais Gervaise se précipita,
balbutiant :
– Non, non !
Et elle étouffa les larmes des petits sous des
caresses. Elle baisait leurs cheveux, elle les
recouchait avec des paroles tendres. Les petits,
calmés tout d’un coup, riant sur l’oreiller,
s’amusèrent à se pincer. Cependant, le père, sans
même retirer ses bottes, s’était jeté sur le lit, l’air
éreinté, la face marbrée par une nuit blanche. Il
ne s’endormit pas, il resta les yeux grands
ouverts, à faire le tour de la chambre.
– C’est propre, ici ! murmura-t-il.
Puis, après avoir regardé un instant Gervaise,
il ajouta méchamment :
– Tu ne te débarbouilles donc plus ?
Gervaise n’avait que vingt-deux ans. Elle était
grande, un peu mince, avec des traits fins, déjà
tirés par les rudesses de sa vie. Dépeignée, en
savates, grelottant sous sa camisole blanche où
les meubles avaient laissé de leur poussière et de
leur graisse, elle semblait vieillie de dix ans par
les heures d’angoisse et de larmes qu’elle venait
de passer. Le mot de Lantier la fit sortir de son
attitude peureuse et résignée.
– Tu n’es pas juste, dit-elle en s’animant. Tu
sais bien que je fais tout ce que je peux. Ce n’est
pas ma faute, si nous sommes tombés ici... Je
voudrais te voir, avec les deux enfants, dans une
pièce où il n’y a pas même un fourneau pour
avoir de l’eau chaude... Il fallait, en arrivant à
Paris, au lieu de manger ton argent, nous établir
tout de suite, comme tu l’avais promis.
– Dis donc ! cria-t-il, tu as croqué le magot
avec moi ; ça ne te va pas, aujourd’hui, de
cracher sur les bons morceaux !
Mais elle ne parut pas l’entendre, elle
continua :
– Enfin, avec du courage, on pourra encore
s’en tirer... J’ai vu, hier soir, madame Fauconnier,
la blanchisseuse de la rue Neuve ; elle me
prendra lundi. Si tu te mets avec ton ami de la
Glacière, nous reviendrons sur l’eau avant six
mois, le temps de nous nipper et de louer un trou
quelque part, où nous serons chez nous... Oh ! il
faudra travailler, travailler...
Lantier se tourna vers la ruelle, d’un air
d’ennui. Gervaise alors s’emporta.
– Oui, c’est ça, on sait que l’amour du travail
ne t’étouffe guère. Tu crèves d’ambition, tu
voudrais être habillé comme un monsieur et
promener des catins en jupes de soie. N’est-ce
pas ? tu ne me trouves plus assez bien, depuis que
tu m’as fait mettre toutes mes robes au Mont-de-
Piété... Tiens ! Auguste, je ne voulais pas t’en
parler, j’aurais attendu encore, mais je sais où tu
as passé la nuit ; je t’ai vu entrer au Grand-
Balcon avec cette traînée d’Adèle. Ah ! tu les
choisis bien ! Elle est propre, celle-là ! elle a
raison de prendre des airs de princesse... Elle a
couché avec tout le restaurant.
D’un saut, Lantier se jeta à bas du lit. Ses yeux
étaient devenus d’un noir d’encre dans son visage
blême. Chez ce petit homme, la colère soufflait
une tempête.
– Oui, oui, avec tout le restaurant ! répéta la
jeune femme. Madame Boche va leur donner
congé, à elle et à sa grande bringue de soeur,
parce qu’il y a toujours une queue d’hommes
dans l’escalier.
Lantier leva les deux poings ; puis, résistant au
besoin de la battre, il lui saisit les bras, la secoua
violemment, l’envoya tomber sur le lit des
enfants, qui se mirent de nouveau à crier. Et il se
recoucha, en bégayant, de l’air farouche d’un
homme qui prend une résolution devant laquelle
il hésitait encore :
– Tu ne sais pas ce que tu viens de faire,
Gervaise... Tu as eu tort, tu verras.
Pendant un instant, les enfants sanglotèrent.
Leur mère, restée ployée au bord du lit, les tenait
dans une même étreinte ; et elle répétait cette
phrase, à vingt reprises, d’une voix monotone :
– Ah ! si vous n’étiez pas là, mes pauvres
petits !... Si vous n’étiez pas là !... Si vous n’étiez
pas là !...
Tranquillement allongé, les yeux levés audessus
de lui, sur le lambeau de perse déteinte,
Lantier n’écoutait plus, s’enfonçait dans une idée
fixe. Il resta ainsi près d’une heure, sans céder au
sommeil, malgré la fatigue qui appesantissait ses
paupières. Quand il se retourna, s’appuyant sur le
coude, la face dure et déterminée, Gervaise
achevait de ranger la chambre. Elle faisait le lit
des enfants, qu’elle venait de lever et d’habiller.
Il la regarda donner un coup de balai, essuyer les
meubles ; la pièce restait noire, lamentable, avec
son plafond fumeux, son papier décollé par
l’humidité, ses trois chaises et sa commode
éclopées, où la crasse s’entêtait et s’étalait sous le
torchon. Puis, pendant qu’elle se lavait à grande
eau, après avoir rattaché ses cheveux, devant le
petit miroir rond, pendu à l’espagnolette, qui lui
servait pour se raser, il parut examiner ses bras
nus, son cou nu, tout le nu qu’elle montrait,
comme si des comparaisons s’établissaient dans
son esprit. Et il eut une moue des lèvres. Gervaise
boitait de la jambe droite ; mais on ne s’en
apercevait guère que les jours de fatigue, quand
elle s’abandonnait, les hanches brisées. Ce matinlà,
rompue par sa nuit, elle traînait sa jambe, elle
s’appuyait aux murs.
Le silence régnait, ils n’avaient plus échangé
une parole. Lui, semblait attendre. Elle, rongeant
sa douleur, s’efforçant d’avoir un visage
indifférent, se hâtait. Comme elle faisait un
paquet de linge sale jeté dans un coin, derrière la
malle, il ouvrit enfin les lèvres, il demanda :
– Qu’est-ce que tu fais ?... Où vas-tu ?
Elle ne répondit pas d’abord. Puis, lorsqu’il
répéta sa question, furieusement, elle se décida.
– Tu le vois bien, peut-être... Je vais laver tout
ça... Les enfants ne peuvent pas vivre dans la
crotte.
Il lui laissa ramasser deux ou trois mouchoirs.
Et, au bout d’un nouveau silence, il reprit :
– Est-ce que tu as de l’argent ?
Du coup, elle se releva, le regarda en face,
sans lâcher les chemises sales des petits qu’elle
tenait à la main.
– De l’argent ! où veux-tu donc que je l’aie
volé ?... Tu sais bien que j’ai eu trois francs
avant-hier sur ma jupe noire. Nous avons déjeuné
deux fois là-dessus, et l’on va vite, avec la
charcuterie... Non, sans doute, je n’ai pas
d’argent. J’ai quatre sous pour le lavoir... Je n’en
gagne pas comme certaines femmes.
Il ne s’arrêta pas à cette allusion. Il était
descendu du lit, il passait en revue les quelques
loques pendues autour de la chambre. Il finit par
décrocher le pantalon et le châle, ouvrit la
commode, ajouta au paquet une camisole et deux
chemises de femme ; puis, il jeta le tout sur les
bras de Gervaise en disant :
– Tiens, porte ça au clou.
– Tu ne veux pas que je porte aussi les
enfants ? demanda-t-elle. Hein ! si l’on prêtait sur
les enfants, ce serait un fameux débarras !
Elle alla au Mont-de-Piété, pourtant. Quand
elle revint, au bout d’une demi-heure, elle posa
une pièce de cent sous sur la cheminée, en
joignant la reconnaissance aux autres, entre les
deux flambeaux.
– Voilà ce qu’ils m’ont donné, dit-elle. Je
voulais six francs, mais il n’y a pas eu moyen.
Oh ! ils ne se ruineront pas... Et l’on trouve
toujours un monde, là-dedans !
Lantier ne prit pas tout de suite la pièce de
cent sous. Il aurait voulu qu’elle fit de la
monnaie, pour lui laisser quelque chose. Mais il
se décida à la glisser dans la poche de son gilet,
quand il vit, sur la commode, un reste de jambon
dans un papier, avec un bout de pain.
– Je n’ai pas osé aller chez la laitière, parce
que nous lui devons huit jours, expliqua
Gervaise. Mais je reviendrai de bonne heure, tu
iras chercher du pain et des côtelettes panées,
pendant que je ne serai pas là, et nous
déjeunerons... Prends aussi un litre de vin.
Il ne dit pas non. La paix semblait se faire. La
jeune femme achevait de mettre en paquet le
linge sale. Mais quand elle voulut prendre les
chemises et les chaussettes de Lantier au fond de
la malle, il lui cria de laisser ça.
– Laisse mon linge, entends-tu ! Je ne veux
pas !
– Qu’est-ce que tu ne veux pas ? demanda-telle
en se redressant. Tu ne comptes pas, sans
doute, remettre ces pourritures ? Il faut bien les
laver.
Et elle l’examinait, inquiète, retrouvant sur
son visage de joli garçon la même dureté, comme
si rien, désormais, ne devait le fléchir. Il se fâcha,
lui arracha des mains le linge qu’il rejeta dans la
malle.
– Tonnerre de Dieu ! obéis-moi donc une
fois ! Quand je te dis que je ne veux pas !
– Mais pourquoi ? reprit-elle, pâlissante,
effleurée d’un soupçon terrible. Tu n’as pas
besoin de tes chemises maintenant, tu ne vas pas
partir... Qu’est-ce que ça peut te faire que je les
emporte ?
Il hésita un instant, gêné par les yeux ardents
qu’elle fixait sur lui.
– Pourquoi ? pourquoi ? bégayait-il...
Parbleu ! tu vas dire partout que tu m’entretiens,
que tu laves, que tu raccommodes. Eh bien ! ça
m’embête, là ! Fais tes affaires, je ferai les
miennes... Les blanchisseuses ne travaillent pas
pour les chiens.
Elle le supplia, se défendit de s’être jamais
plainte ; mais il ferma la malle brutalement,
s’assit dessus, lui cria : Non ! dans la figure. Il
était bien le maître de ce qui lui appartenait !
Puis, pour échapper aux regards dont elle le
poursuivait, il retourna s’étendre sur le lit, en
disant qu’il avait sommeil, et qu’elle ne lui cassât
pas la tête davantage. Cette fois, en effet, il parut
s’endormir.
Gervaise resta un moment indécise. Elle était
tentée de repousser du pied le paquet de linge, de
s’asseoir là, à coudre. La respiration régulière de
Lantier finit par la rassurer. Elle prit la boule de
bleu et le morceau de savon qui lui restaient de
son dernier savonnage ; et s’approchant des petits
qui jouaient tranquillement avec de vieux
bouchons, devant la fenêtre, elle les baisa, en leur
disant à voix basse :
– Soyez bien sages, ne faites pas de bruit. Papa
dort.
Quand elle quitta la chambre, les rires adoucis
de Claude et d’Étienne sonnaient seuls dans le
grand silence, sous le plafond noir. Il était dix
heures. Une raie de soleil entrait par la fenêtre
entrouverte.
Sur le boulevard, Gervaise tourna à gauche et
suivit la rue Neuve-de-la-Goutte-d’Or. En passant
devant la boutique de madame Fauconnier, elle
salua d’un petit signe de tête. Le lavoir où elle
allait, était situé vers le milieu de la rue, à
l’endroit où le pavé commençait à monter. Audessus
d’un bâtiment plat, trois énormes
réservoirs d’eau, des cylindres de zinc fortement
boulonnés, mettaient leurs rondeurs grises ;
tandis que, derrière, s’élevait le séchoir, un
deuxième étage très haut, clos de tous les côtés
par des persiennes à lames minces, au travers
desquelles passait le grand air, et qui laissaient
voir des pièces de linge séchant sur des fils de
laiton. À droite des réservoirs, le tuyau étroit de
la machine à vapeur soufflait, d’une haleine rude
et régulière, des jets de fumée blanche. Gervaise,
sans retrousser ses jupes, en femme habituée aux
flaques, s’engagea sous la porte, encombrée de
jarres d’eau de javelle. Elle connaissait déjà la
maîtresse du lavoir, une petite femme délicate,
aux yeux malades, assise dans un cabinet vitré,
avec des registres devant elle, des pains de savon
sur des étagères, des boules de bleu dans des
bocaux, des livres de bicarbonates de soude en
paquets. Et, en passant, elle lui réclama son
battoir et sa brosse, qu’elle lui avait donnés à
garder, lors de son dernier savonnage. Puis, après
avoir pris son numéro, elle entra.
C’était un immense hangar, à plafond plat, à
poutres apparentes, monté sur des piliers de
fonte, fermé par de larges fenêtres claires. Un
plein jour blafard passait librement dans la buée
chaude suspendue comme un brouillard laiteux.
Des fumées montaient de certains coins, s’étalant,
noyant les fonds d’un voile bleuâtre. Il pleuvait
une humidité lourde, chargée d’une odeur
savonneuse, une odeur fade, moite, continue ; et,
par moments, des souffles plus forts d’eau de
javelle dominaient. Le long des batteries, aux
deux côtés de l’allée centrale, il y avait des files
de femmes, les bras nus jusqu’aux épaules, le cou
nu, les jupes raccourcies montrant des bas de
couleur et de gros souliers lacés. Elles tapaient
furieusement, riaient, se renversaient pour crier
un mot dans le vacarme, se penchaient au fond de
leurs baquets, ordurières, brutales, dégingandées,
trempées comme par une averse, les chairs
rougies et fumantes. Autour d’elles, sous elles,
coulait un grand ruissellement, les seaux d’eau
chaude promenés et vidés d’un trait, les robinets
d’eau froide ouverts, pissant de haut, les
éclaboussements des battoirs, les égouttures des
linges rincés, les mares où elles pataugeaient s’en
allant par petits ruisseaux sur les dalles en pente.
Et, au milieu des cris, des coups cadencés, du
bruit murmurant de pluie, de cette clameur
d’orage s’étouffant sous le plafond mouillé, la
machine à vapeur, à droite, toute blanche d’une
rosée fine, haletait et ronflait sans relâche, avec la
trépidation dansante de son volant qui semblait
régler l’énormité du tapage.
Cependant, Gervaise, à petits pas, suivait
l’allée, en jetant des regards à droite et à gauche.
Elle portait son paquet de linge passé au bras, la
hanche haute, boitant plus fort, dans le va-etvient
des laveuses qui la bousculaient.
– Eh ! par ici, ma petite ! cria la grosse voix de
madame Boche.
Puis, quand la jeune femme l’eut rejointe, à
gauche, tout au bout, la concierge, qui frottait
furieusement une chaussette, se mit à parler d’une
façon continue, sans lâcher sa besogne.
– Mettez-vous là, je vous ai gardé votre
place... Oh ! je n’en ai pas pour longtemps.
Boche ne salit presque pas son linge... Et vous ?
ça ne va pas traîner non plus, hein ? Il est tout
petit, votre paquet. Avant midi, nous aurons
expédié ça, et nous pourrons aller déjeuner...
Moi, je donnais mon linge à une blanchisseuse de
la rue Poulet ; mais elle m’emportait tout, avec
son chlore et ses brosses. Alors, je lave moimême.
C’est tout gagné. Ça ne coûte que le
savon... Dites donc, voilà des chemises que vous
auriez dû mettre à couler. Ces gueux d’enfants,
ma parole ! ça a de la suie au derrière.
Gervaise défaisait son paquet, étalait les
chemises des petits ; et comme madame Boche
lui conseillait de prendre un seau d’eau de
lessive, elle répondit :
– Oh ! non, l’eau chaude suffira... Ça me
connaît.
Elle avait trié le linge, mis à part les quelques
pièces de couleur. Puis, après avoir empli son
baquet de quatre seaux d’eau froide, pris au
robinet, derrière elle, elle plongea le tas du linge
blanc ; et, relevant sa jupe, la tirant entre ses
cuisses, elle entra dans une boîte posée debout,
qui lui arrivait au ventre.
– Ça vous connaît, hein ? répétait madame
Boche. Vous étiez blanchisseuse dans votre pays,
n’est-ce pas, ma petite ?
Gervaise, les manches retroussées, montrant
ses beaux bras de blonde, jeunes encore, à peines
rosés aux coudes, commençait à décrasser son
linge. Elle venait d’étaler une chemise sur la
planche étroite de la batterie, mangée et blanchie
par l’usure de l’eau ; elle la frottait de savon, la
retournait, la frottait de l’autre côté. Avant de
répondre, elle empoigna son battoir, se mit à
taper, criant ses phrases, les ponctuant à coups
rudes et cadencés.
– Oui, oui, blanchisseuses... À dix ans... Il y a
douze ans de ça... Nous allions à la rivière... Ça
sentait meilleur qu’ici... Il fallait voir, il y avait
un coin sous les arbres... avec de l’eau claire qui
courait... Vous savez, à Plassans... Vous ne
connaissez pas Plassans ?... près de Marseille ?
– C’est du chien, ça ! s’écria madame Boche,
émerveillée de la rudesse des coups de battoir.
Quelle mâtine ! elle vous aplatirait du fer, avec
ses petits bras de demoiselle !
La conversation continua, très haut. La
concierge, parfois, était obligée de se pencher,
n’entendant pas. Tout le linge blanc fut battu, et
ferme ! Gervaise le replongea dans le baquet, le
reprit pièce par pièce pour le frotter de savon une
seconde fois et le brosser. D’une main, elle fixait
la pièce sur la batterie ; de l’autre main, qui tenait
la courte brosse de chiendent, elle tirait du linge
une mousse salie, qui, par longues bavures,
tombait. Alors, dans le petit bruit de la brosse,
elles se rapprochèrent, elles causèrent d’une
façon plus intime.
– Non, nous ne sommes pas mariés, reprit
Gervaise. Moi, je ne m’en cache pas. Lantier
n’est pas si gentil pour qu’on souhaite d’être sa
femme. S’il n’y avait pas les enfants, allez !...
J’avais quatorze ans et lui dix-huit, quand nous
avons eu notre premier. L’autre est venu quatre
ans plus tard... C’est arrivé comme ça arrive
toujours, vous savez. Je n’étais pas heureuse chez
nous ; le père Macquart, pour un oui, pour un
non, m’allongeait des coups de pied dans les
reins. Alors, ma foi, on songe à s’amuser
dehors... On nous aurait mariés, mais je ne sais
plus, nos parents n’ont pas voulu.
Elle secoua ses mains, qui rougissaient sous la
mousse blanche.
– L’eau est joliment dure à Paris, dit-elle.
Madame Boche ne lavait plus que mollement.
Elle s’arrêtait, faisant durer son savonnage, pour
rester là, à connaître cette histoire, qui torturait sa
curiosité depuis quinze jours. Sa bouche était à
demi ouverte dans sa grosse face ; ses yeux, à
fleur de tête, luisaient. Elle pensait, avec la
satisfaction d’avoir deviné :
– C’est ça, la petite cause trop. Il y a eu du
grabuge.
Puis, tout haut :
– Il n’est pas gentil, alors ?
– Ne m’en parlez pas ! répondit Gervaise, il
était très bien pour moi, là-bas ; mais, depuis que
nous sommes à Paris, je ne peux plus en venir à
bout... Il faut vous dire que sa mère est morte
l’année dernière, en lui laissant quelque chose,
dix-sept cents francs à peu près. Il voulait partir
pour Paris. Alors, comme le père Macquart
m’envoyait toujours des gifles sans crier gare, j’ai
consenti à m’en aller avec lui ; nous avons fait le
voyage avec les deux enfants. Il devait m’établir
blanchisseuse et travailler de son état de
chapelier. Nous aurions été très heureux... Mais,
voyez-vous, Lantier est un ambitieux, un
dépensier, un homme qui ne songe qu’à son
amusement. Il ne vaut pas grand-chose, enfin...
Nous sommes donc descendus à l’hôtel
Montmartre, rue Montmartre. Et ç’a été des
dîners, des voitures, le théâtre, une montre pour
lui, une robe de soie pour moi ; car il n’a pas
mauvais coeur, quand il a de l’argent. Vous
comprenez, tout le tremblement, si bien qu’au
bout de deux mois nous étions nettoyés. C’est à
ce moment-là que nous sommes venus habiter
l’hôtel Boncoeur et que la sacrée vie a
commencé...
Elle s’interrompit, serrée tout d’un coup à la
gorge, rentrant ses larmes. Elle avait fini de
brosser son linge.
– Il faut que j’aille chercher mon eau chaude,
murmura-t-elle.
Mais madame Boche, très contrariée de cet
arrêt dans les confidences, appela le garçon du
lavoir qui passait.
– Mon petit Charles, vous serez bien gentil,
allez donc chercher un seau d’eau chaude à
madame, qui est pressée.
Le garçon prit le seau et le rapporta plein.
Gervaise paya, c’était un sou le seau. Elle versa
l’eau chaude dans le baquet, et savonna le linge
une dernière fois, avec les mains, se ployant audessus
de la batterie, au milieu d’une vapeur qui
accrochait des filets de fumée grise dans ses
cheveux blonds.
– Tenez, mettez donc des cristaux, j’en ai là,
dit obligeamment la concierge.
Et elle vida dans le baquet de Gervaise le fond
d’un sac de bicarbonate de soude, qu’elle avait
apporté. Elle lui offrit aussi de l’eau de javelle ;
mais la jeune femme refusa ; c’était bon pour les
taches de graisse et les taches de vin.
– Je le crois un peu coureur, reprit madame
Boche, en revenant à Lantier, sans le nommer.
Gervaise, les reins en deux, les mains
enfoncées et crispées dans le linge, se contenta de
hocher la tête.
– Oui, oui, continua l’autre, je me suis aperçue
de plusieurs petites choses...
Mais elle se récria, devant le brusque
mouvement de Gervaise qui s’était relevée, toute
pâle, en la dévisageant.
– Oh ! non, je ne sais rien !... Il aime à rire, je
crois, voilà tout... Ainsi, les deux filles qui logent
chez nous, Adèle et Virginie, vous les connaissez,
eh bien ! il plaisante avec elles, et ça ne va pas
plus loin, j’en suis sûre.
La jeune femme, droite devant elle, la face en
sueur, les bras ruisselants, la regardait toujours,
d’un regard fixe et profond. Alors, la concierge se
fâcha, s’appliqua un coup de poing sur la
poitrine, en donnant sa parole d’honneur. Elle
criait :
– Je ne sais rien, là, quand je vous le dis !
Puis, se calmant, elle ajouta d’une voix
doucereuse, comme on parle à une personne à qui
la vérité ne vaudrait rien :
– Moi, je trouve qu’il a les yeux francs... Il
vous épousera, ma petite, je vous le promets !
Gervaise s’essuya le front de sa main
mouillée. Elle tira de l’eau une autre pièce de
linge, en hochant de nouveau la tête. Un instant,
toutes deux gardèrent le silence. Autour d’elles,
le lavoir s’était apaisé. Onze heures sonnaient. La
moitié des laveuses, assises d’une jambe au bord
de leurs baquets, avec un litre de vin débouché à
leurs pieds, mangeaient des saucisses dans des
morceaux de pain fendus. Seules, les ménagères
venues là pour laver leurs petits paquets de linge,
se hâtaient, en regardant l’oeil-de-boeuf accroché
au-dessus du bureau. Quelques coups de battoir
partaient encore, espacés, au milieu des rires
adoucis, des conversations qui s’empâtaient dans
un bruit glouton de mâchoires ; tandis que la
machine à vapeur, allant son train, sans repos ni
trêve, semblait hausser la voix, vibrante,
ronflante, emplissant l’immense salle. Mais pas
une des femmes ne l’entendait ; c’était comme la
respiration même du lavoir, une haleine ardente
amassant sous les poutres du plafond l’éternelle
buée qui flottait. La chaleur devenait intolérable ;
des rais de soleil entraient à gauche, par les
hautes fenêtres, allumant les vapeurs fumantes de
nappes opalisées, d’un gris rose et d’un gris bleu
très tendre. Et, comme des plaintes s’élevaient, le
garçon Charles allait d’une fenêtre à l’autre, tirait
des stores de grosse toile ; ensuite, il passa de
l’autre côté, du côté de l’ombre, et ouvrit des
vasistas. On l’acclamait, on battait des mains ;
une gaieté formidable roulait. Puis, les derniers
battoirs eux-mêmes se turent. Les laveuses, la
bouche pleine, ne faisaient plus que des gestes
avec les couteaux ouverts qu’elles tenaient au
poing. Le silence devenait tel, qu’on entendait
régulièrement, tout au bout, le grincement de la
pelle du chauffeur, prenant du charbon de terre et
le jetant dans le fourneau de la machine.
Cependant, Gervaise lavait son linge de
couleur dans l’eau chaude, grasse de savon,
qu’elle avait conservée. Quand elle eut fini, elle
approcha un tréteau, jeta en travers toutes les
pièces, qui faisaient à terre des mares bleuâtres.
Et elle commença à rincer. Derrière elle, le
robinet d’eau froide coulait au-dessus d’un vaste
baquet, fixé au sol, et que traversaient deux
barres de bois, pour soutenir le linge. Au-dessus,
en l’air, deux autres barres passaient, où le linge
achevait de s’égoutter.
– Voilà qui va être fini, ce n’est pas
malheureux, dit madame Boche. Je reste pour
vous aider à tordre tout ça.
– Oh ! ce n’est pas la peine, je vous remercie
bien, répondit la jeune femme, qui pétrissait de
ses poings et barbotait les pièces de couleur dans
l’eau claire. Si j’avais des draps, je ne dis pas.
Mais il lui fallut pourtant accepter l’aide de la
concierge. Elles tordaient toutes deux, chacune à
un bout, une jupe, un petit lainage marron
mauvais teint, d’où sortait une eau jaunâtre,
lorsque madame Boche s’écria :
– Tiens ! la grande Virginie !... Qu’est-ce
qu’elle vient laver ici, celle-là, avec ses quatre
guenilles dans un mouchoir ?
Gervaise avait vivement levé la tête. Virginie
était une fille de son âge, plus grande qu’elle,
brune, jolie malgré sa figure un peu longue. Elle
avait une vieille robe noire à volants, un ruban
rouge au cou ; et elle était coiffée avec soin, le
chignon pris dans un filet en chenille bleue. Un
instant, au milieu de l’allée centrale, elle pinça les
paupières, ayant l’air de chercher ; puis, quand
elle eut aperçu Gervaise, elle vint passer près
d’elle, raide, insolente, balançant ses hanches, et
s’installa sur la même rangée, à cinq baquets de
distance.
– En voilà un caprice ! continuait madame
Boche, à voix plus basse. Jamais elle ne savonne
une paire de manches... Ah ! une fameuse
fainéante, je vous en réponds ! Une couturière qui
ne recoud pas seulement ses bottines ! C’est
comme sa soeur, la brunisseuse, cette gredine
d’Adèle, qui manque l’atelier deux jours sur
trois ! Ça n’a ni père ni mère connus, ça vit d’on
ne sait quoi, et si l’on voulait parler... Qu’est-ce
qu’elle frotte donc là ? Hein ? c’est un jupon ? Il
est joliment dégoûtant, il a dû en voir de propres,
ce jupon !
Madame Boche, évidemment, voulait faire
plaisir à Gervaise. La vérité était qu’elle prenait
souvent le café avec Adèle et Virginie, quand les
petites avaient de l’argent. Gervaise ne répondait
pas, se dépêchait, les mains fiévreuses. Elle
venait de faire son bleu, dans un petit baquet
monté sur trois pieds. Elle trempait ses pièces de
blanc, les agitait un instant au fond de l’eau
teintée, dont le reflet prenait une pointe de laque ;
et, après les avoir tordues légèrement, elle les
alignait sur les barres de bois, en haut. Pendant
toute cette besogne, elle affectait de tourner le
dos à Virginie. Mais elle entendait ses
ricanements, elle sentait sur elle ses regards
obliques. Virginie semblait n’être venue que pour
la provoquer. Un instant, Gervaise s’était
retournée, elles se regardèrent toutes deux,
fixement.
– Laissez-la donc, murmura madame Boche.
Vous n’allez peut-être pas vous prendre aux
cheveux... Quand je vous dis qu’il n’y a rien ! Ce
n’est pas elle, là !
À ce moment, comme la jeune femme pendait
sa dernière pièce de linge, il y eut des rires à la
porte du lavoir.
– C’est deux gosses qui demandent maman !
cria Charles.
Toutes les femmes se penchèrent. Gervaise
reconnut Claude et Étienne. Dès qu’ils
l’aperçurent, ils coururent à elle, au milieu des
flaques, tapant sur les dalles les talons de leurs
souliers dénoués. Claude, l’aîné, donnait la main
à son petit frère. Les laveuses, sur leur passage,
avaient de légers cris de tendresse, à les voir un
peu effrayés, souriant pourtant. Et ils restèrent là,
devant leur mère, sans se lâcher, levant leurs têtes
blondes.
– C’est papa qui vous envoie ? demanda
Gervaise.
Mais comme elle se baissait pour rattacher les
cordons des souliers d’Étienne, elle vit, à un doigt
de Claude, la clef de la chambre avec son numéro
de cuivre, qu’il balançait.
– Tiens ! tu m’apportes la clef ! dit-elle, très
surprise. Pourquoi donc ?
L’enfant, en apercevant la clef qu’il avait
oubliée à son doigt, parut se souvenir et cria de sa
voix claire :
– Papa est parti.
– Il est allé acheter le déjeuner, il vous a dit de
venir me chercher ici ?
Claude regarda son frère, hésita, ne sachant
plus. Puis, il reprit d’un trait :
– Papa est parti... Il a sauté du lit, il a mis
toutes les affaires dans la malle, il a descendu la
malle sur une voiture... Il est parti.
Gervaise, accroupie, se releva lentement, la
figure blanche, portant les mains à ses joues et à
ses tempes, comme si elle entendait sa tête
craquer. Et elle ne put trouver qu’un mot, elle le
répéta vingt fois sur le même ton :
– Ah ! mon Dieu !... ah ! mon Dieu !... ah !
mon Dieu !...
Madame Boche, cependant, interrogeait
l’enfant à son tour, tout allumée de se trouver
dans cette histoire.
– Voyons, mon petit, il faut dire les choses...
C’est lui qui a fermé la porte et qui vous a dit
d’apporter la clef, n’est-ce pas ?
Et, baissant la voix, à l’oreille de Claude :
– Est-ce qu’il y avait une dame dans la
voiture ?
L’enfant se troubla de nouveau. Il
recommença son histoire, d’un air triomphant :
– Il a sauté du lit, il a mis toutes les affaires
dans la malle, il est parti...
Alors, comme madame Boche le laissait aller,
il tira son frère devant le robinet. Ils s’amusèrent
tous les deux à faire couler l’eau.
Gervaise ne pouvait pleurer. Elle étouffait, les
reins appuyés contre son baquet, le visage
toujours entre les mains. De courts frissons la
secouaient. Par moments, un long soupir passait,
tandis qu’elle s’enfonçait davantage les poings
sur les yeux, comme pour s’anéantir dans le noir
de son abandon. C’était un trou de ténèbres au
fond duquel il lui semblait tomber.
– Allons, ma petite, que diable ! murmurait
madame Boche.
– Si vous saviez ! si vous saviez ! dit-elle
enfin tout bas. Il m’a envoyée ce matin porter
mon châle et mes chemises au Mont-de-Piété
pour payer cette voiture...
Et elle pleura. Le souvenir de sa course au
Mont-de-Piété, en précisant un fait de la matinée,
lui avait arraché les sanglots qui s’étranglaient
dans sa gorge.
Cette course-là, c’était une abomination, la
grosse douleur dans son désespoir. Les larmes
coulaient sur son menton que ses mains avaient
déjà mouillé, sans qu’elle songeât seulement à
prendre son mouchoir.
– Soyez raisonnable, taisez-vous, on vous
regarde, répétait madame Boche qui s’empressait
autour d’elle. Est-il possible de se faire tant de
mal pour un homme !... Vous l’aimiez donc
toujours, hein ? ma pauvre chérie. Tout à l’heure,
vous étiez joliment montée contre lui. Et vous
voilà, maintenant, à le pleurer, à vous crever le
coeur... Mon Dieu, que nous sommes bêtes !
Puis, elle se montra maternelle.
– Une jolie petite femme comme vous ! s’il est
permis !... On peut tout vous raconter à présent,
n’est-ce pas ? Eh bien ! vous vous souvenez,
quand je suis passée sous votre fenêtre, je me
doutais déjà... Imaginez-vous que, cette nuit,
lorsque Adèle est rentrée, j’ai entendu un pas
d’homme avec le sien. Alors, j’ai voulu savoir,
j’ai regardé dans l’escalier. Le particulier était
déjà au deuxième étage, mais j’ai bien reconnu la
redingote de monsieur Lantier. Boche, qui faisait
le guet, ce matin, l’a vu redescendre
tranquillement... C’était avec Adèle, vous
entendez. Virginie a maintenant un monsieur
chez lequel elle va deux fois par semaine.
Seulement, ce n’est guère propre tout de même,
car elles n’ont qu’une chambre et une alcôve, et
je ne sais trop où Virginie a pu coucher.
Elle s’interrompit un instant, se retournant,
reprenant de sa grosse voix étouffée :
– Elle rit de vous voir pleurer, cette sans-coeur,
là-bas. Je mettrais ma main au feu que son
savonnage est une frime... Elle a emballé les deux
autres et elle est venue ici pour leur raconter la
tête que vous feriez.
Gervaise ôta ses mains, regarda. Quand elle
aperçut devant elle Virginie, au milieu de trois ou
quatre femmes, parlant bas, la dévisageant, elle
fut prise d’une colère folle. Les bras en avant,
cherchant à terre, tournant sur elle-même, dans
un tremblement de tous ses membres, elle marcha
quelques pas, rencontra un seau plein, le saisit à
deux mains, le vida à toute volée.
– Chameau, va ! cria la grande Virginie.
Elle avait fait un saut en arrière, ses bottines
seules étaient mouillées. Cependant, le lavoir,
que les larmes de la jeune femme
révolutionnaient depuis un instant, se bousculait
pour voir la bataille. Des laveuses, qui achevaient
leur pain, montèrent sur des baquets. D’autres
accoururent, les mains pleines de savon. Un
cercle se forma.
– Ah ! le chameau ! répétait la grande
Virginie. Qu’est-ce qui lui prend, à cette enragéelà
!
Gervaise en arrêt, le menton tendu, la face
convulsée, ne répondait pas, n’ayant point encore
le coup de gosier de Paris. L’autre continua :
– Va donc ! C’est las de rouler la province, ça
n’avait pas douze ans que ça servait de paillasse à
soldats, ça a laissé une jambe dans son pays...
Elle est tombée de pourriture, sa jambe...
Un rire courut. Virginie, voyant son succès,
s’approcha de deux pas, redressant sa haute taille,
criant plus fort :
– Hein ! avance un peu, pour voir, que je te
fasse ton affaire ! Tu sais, il ne faut pas venir
nous embêter, ici... Est-ce que je la connais, moi,
cette peau ! Si elle m’avait attrapée, je lui aurais
joliment retroussé ses jupons ; vous auriez vu ça.
Qu’elle dise seulement ce que je lui ai fait... Dis,
Rouchie, qu’est-ce qu’on t’a fait ?
– Ne causez pas tant, bégaya Gervaise. Vous
savez bien... On a vu mon mari, hier soir... Et
taisez-vous, parce que je vous étranglerais, bien
sûr.
– Son mari ! Ah ! elle est bonne, celle-là ! Le
mari à madame ! comme si on avait des maris
avec cette dégaine ! Ce n’est pas ma faute s’il t’a
lâchée. Je ne te l’ai pas volé, peut-être. On peut
me fouiller... Veux-tu que je te dise, tu
l’empoisonnais, cet homme ! Il était trop gentil
pour toi... Avait-il son collier, au moins ? Qui estce
qui a trouvé le mari à madame ?... Il y aura
récompense...
Les rires recommencèrent. Gervaise, à voix
presque basse, se contentait toujours de
murmurer :
– Vous savez bien, vous savez bien... C’est
votre soeur, je l’étranglerai, votre soeur...
– Oui, va te frotter à ma soeur, reprit Virginie
en ricanant. Ah ! c’est ma soeur ! C’est bien
possible, ma soeur a un autre chic que toi... Mais
est-ce que ça me regarde ! est-ce qu’on ne peut
plus laver son linge tranquillement ! Flanque-moi
la paix, entends-tu, parce qu’en voilà assez !
Et ce fut elle qui revint, après avoir donné cinq
ou six coups de battoir, grisée par les injures,
emportée. Elle se tut et recommença ainsi trois
fois :
– Eh bien ! oui, c’est ma soeur. Là, es-tu
contente ?... Ils s’adorent tous les deux. Il faut les
voir se bécoter !... Et il t’a lâchée avec tes
bâtards ! De jolis mômes qui ont des croûtes
plein la figure ! Il y en a un d’un gendarme, n’estce
pas ? et tu en as fait crever trois autres, parce
que tu ne voulais pas de surcroît de bagage pour
venir... C’est ton Lantier qui nous a raconté ça.
Ah ! il en dit de belles, il en avait assez de ta
carcasse !
– Salope ! salope ! salope ! hurla Gervaise,
hors d’elle, reprise par un tremblement furieux.
Elle tourna, chercha une fois encore par terre ;
et, ne trouvant que le petit baquet, elle le prit par
les pieds, lança l’eau du bleu à la figure de
Virginie.
– Rosse ! elle m’a perdu ma robe ! cria celleci,
qui avait toute une épaule mouillée et sa main
gauche teinte en bleu. Attends, gadoue !
À son tour, elle saisit un seau, le vida sur la
jeune femme. Alors, une bataille formidable
s’engagea. Elles couraient toutes deux le long des
baquets, s’emparant des seaux pleins, revenant se
les jeter à la tête. Et chaque déluge était
accompagné d’un éclat de voix. Gervaise ellemême
répondait, à présent.
– Tiens ! saleté !... Tu l’as reçu celui-là. Ça te
calmera le derrière.
– Ah ! la carne ! Voilà pour ta crasse.
Débarbouille-toi une fois dans ta vie.
– Oui, oui, je vas te dessaler, grande morue !
– Encore un !... Rince-toi les dents, fais ta
toilette pour ton quart de ce soir, au coin de la rue
Belhomme.
Elles finirent par emplir les seaux aux
robinets. Et, en attendant qu’ils fussent pleins,
elles continuaient leurs ordures. Les premiers
seaux, mal lancés, les touchaient à peine. Mais
elles se faisaient la main. Ce fut Virginie qui, la
première, en reçut un en pleine figure ; l’eau,
entrant par son cou, coula dans son dos et dans sa
gorge, pissa par-dessous sa robe. Elle était encore
tout étourdie, quand un second la prit de biais, lui
donna une forte claque contre l’oreille gauche, en
trempant son chignon, qui se déroula comme une
ficelle. Gervaise fut d’abord atteinte aux jambes ;
un seau lui emplit ses souliers, rejaillit jusqu’à
ses cuisses ; deux autres l’inondèrent aux
hanches. Bientôt, d’ailleurs, il ne fut plus possible
de juger les coups. Elles étaient l’une et l’autre
ruisselantes de la tête aux pieds, les corsages
plaqués aux épaules, les jupes collant sur les
reins, maigries, roidies, grelottantes, s’égouttant
de tous les côtés ainsi que des parapluies pendant
une averse.
– Elles sont rien drôles ! dit la voix enrouée
d’une laveuse.
Le lavoir s’amusait énormément. On s’était
reculé, pour ne pas recevoir les éclaboussures.
Des applaudissements, des plaisanteries
montaient, au milieu du bruit d’écluse des seaux
vidés à toute volée. Par terre, des mares
coulaient, les deux femmes pataugeaient
jusqu’aux chevilles. Cependant, Virginie,
ménageant une traîtrise, s’emparant brusquement
d’un seau d’eau de lessive bouillante, qu’une de
ses voisines avait laissé là, le jeta. Il y eut un cri.
On crut Gervaise ébouillantée. Mais elle n’avait
que le pied gauche brûlé légèrement. Et, de toutes
ses forces, exaspérée par la douleur, sans le
remplir cette fois, elle envoya un seau dans les
jambes de Virginie, qui tomba.
Toutes les laveuses parlaient ensemble.
– Elle lui a cassé une patte !
– Dame ! l’autre a bien voulu la faire cuire !
– Elle a raison, après tout, la blonde, si on lui a
pris son homme !
Mme Boche levait les bras au ciel, en
s’exclamant. Elle s’était prudemment garée entre
deux baquets ; et les enfants, Claude et Étienne,
pleurant, suffoquant, épouvantés, se pendaient à
sa robe, avec ce cri continu : Maman ! maman !
qui se brisait dans leurs sanglots. Quand elle vit
Virginie par terre, elle accourut, tirant Gervaise
par ses jupes, répétant :
– Voyons, allez-vous-en ! Soyez raisonnable...
J’ai les sangs tournés, ma parole ! On n’a jamais
vu une tuerie pareille.
Mais elle recula, elle retourna se réfugier entre
les deux baquets, avec les enfants. Virginie venait
de sauter à la gorge de Gervaise. Elle la serrait au
cou, tâchait de l’étrangler. Alors, celle-ci, d’une
violente secousse, se dégagea, se pendit à son
tour à la queue de son chignon, comme si elle
avait voulu lui arracher la tête. La bataille
recommença, muette, sans un cri, sans une injure.
Elles ne se prenaient pas corps à corps,
s’attaquaient à la figure, les mains ouvertes et
crochues, pinçant, griffant ce qu’elles
empoignaient. Le ruban rouge et le filet en
chenille bleue de la grande brune furent arrachés ;
son corsage, craqué au cou, montra sa peau, tout
un bout d’épaule ; tandis que la blonde,
déshabillée, une manche de sa camisole blanche
ôtée sans qu’elle sût comment, avait un accroc à
sa chemise qui découvrait le pli nu de sa taille.
Des lambeaux d’étoffe volaient. D’abord, ce fut
sur Gervaise que le sang parut, trois longues
égratignures descendant de la bouche sous le
menton ; et elle garantissait ses yeux, les fermait
à chaque claque, de peur d’être éborgnée.
Virginie ne saignait pas encore. Gervaise visait
ses oreilles, s’enrageait de ne pouvoir les prendre,
quand elle saisit enfin l’une des boucles, une
poire de verre jaune ; elle tira, fendit l’oreille ; le
sang coula.
– Elles se tuent ! séparez-les, ces guenons !
dirent plusieurs voix.
Les laveuses s’étaient rapprochées. Il se
formait deux camps : les unes excitaient les deux
femmes comme des chiennes qui se battent ; les
autres, plus nerveuses, toutes tremblantes,
tournaient la tête, en avaient assez, répétaient
qu’elles en seraient malades, bien sûr. Et une
bataille générale faillit avoir lieu ; on se traitait de
sans-coeur, de propre à rien ; des bras nus se
tendaient ; trois gifles retentirent.
Mme Boche, pourtant, cherchait le garçon du
lavoir.
– Charles ! Charles !... Où est-il donc ?
Et elle le trouva au premier rang, regardant,
les bras croisés. C’était un grand gaillard, à cou
énorme. Il riait, il jouissait des morceaux de peau
que les deux femmes montraient. La petite blonde
était grasse comme une caille. Ça serait farce, si
sa chemise se fendait.
– Tiens ! murmura-t-il en clignant un oeil, elle
a une fraise sous le bras.
– Comment ! vous êtes là ! cria madame
Boche en l’apercevant. Mais aidez-nous donc à
les séparer !... Vous pouvez bien les séparer,
vous !
– Ah bien ! non, merci ! s’il n’y a que moi !
dit-il tranquillement. Pour me faire griffer l’oeil
comme l’autre jour, n’est-ce pas ?... Je ne suis
pas ici pour ça, j’aurais trop de besogne... N’ayez
pas peur, allez ! Ça leur fait du bien, une petite
saignée. Ça les attendrit.
La concierge parla alors d’aller avertir les
sergents de ville. Mais la maîtresse du lavoir, la
jeune femme délicate, aux yeux malades, s’y
opposa formellement. Elle répéta à plusieurs
reprises :
– Non, non, je ne veux pas, ça compromet la
maison.
Par terre, la lutte continuait. Tout d’un coup,
Virginie se redressa sur les genoux. Elle venait de
ramasser un battoir, elle le brandissait. Elle râlait,
la voix changée :
– Voilà du chien, attends ! Apprête ton linge
sale !
Gervaise, vivement, allongea la main, prit
également un battoir, le tint levé comme une
massue. Et elle avait, elle aussi, une voix rauque.
– Ah ! tu veux la grande lessive... Donne ta
peau, que j’en fasse des torchons !
Un moment, elles restèrent là, agenouillées, à
se menacer. Les cheveux dans la face, la poitrine
soufflante, boueuses, tuméfiées, elles se
guettaient, attendant, reprenant haleine. Gervaise
porta le premier coup ; son battoir glissa sur
l’épaule de Virginie. Et elle se jeta de côté pour
éviter le battoir de celle-ci, qui l’effleura à la
hanche. Alors, mises en train, elles se tapèrent
comme les laveuses tapent leur linge, rudement,
en cadence. Quand elles se touchaient, le coup
s’amortissait, on aurait dit une claque dans un
baquet d’eau.
Autour d’elles, les blanchisseuses ne riaient
plus ; plusieurs s’en étaient allées, en disant que
ça leur cassait l’estomac ; les autres, celles qui
restaient, allongeaient le cou, les yeux allumés
d’une lueur de cruauté, trouvant ces gaillardes-là
très crânes. Mme Boche avait emmené Claude et
Étienne ; et l’on entendait, à l’autre bout, l’éclat
de leurs sanglots mêlé aux heurts sonores des
deux battoirs.
Mais Gervaise, brusquement, hurla. Virginie
venait de l’atteindre à toute volée sur son bras nu,
au-dessus du coude ; une plaque rouge parut, la
chair enfla tout de suite. Alors, elle se rua. On
crut qu’elle voulait assommer l’autre.
– Assez ! assez ! criait-on.
Elle avait un visage si terrible, que personne
n’osa approcher. Les forces décuplées, elle saisit
Virginie par la taille, la plia, lui colla la figure sur
les dalles, les reins en l’air ; et, malgré les
secousses, elle lui releva les jupes, largement.
Dessous, il y avait un pantalon. Elle passa la
main dans la fente, l’arracha, montra tout, les
cuisses nues, les fesses nues. Puis, le battoir levé,
elle se mit à battre, comme elle battait autrefois à
Plassans, au bord de la Viorne, quand sa patronne
lavait le linge de la garnison. Le bois mollissait
dans les chairs avec un bruit mouillé. À chaque
tape, une bande rouge marbrait la peau blanche.
– Oh ! oh ! murmurait le garçon Charles,
émerveillé, les yeux agrandis.
Des rires, de nouveau, avaient couru. Mais
bientôt le cri : Assez ! assez ! recommença.
Gervaise n’entendait pas, ne se lassait pas. Elle
regardait sa besogne, penchée, préoccupée de ne
pas laisser une place sèche. Elle voulait toute
cette peau battue, couverte de confusion. Et elle
causait, prise d’une gaieté féroce, se rappelant
une chanson de lavandière :
– Pan ! pan ! Margot au lavoir... Pan ! pan ! à
coups de battoir... Pan ! pan ! va laver son coeur...
Pan ! pan ! tout noir de douleur...
Et elle reprenait :
– Ça c’est pour toi, ça c’est pour ta soeur, ça
c’est pour Lantier... Quand tu les verras, tu leur
donneras ça... Attention ! je recommence. Ça
c’est pour Lantier, ça c’est pour ta soeur, ça c’est
pour toi... Pan ! pan ! Margot au lavoir... Pan !
pan ! à coups de battoir...
On dut lui arracher Virginie des mains. La
grande brune, la figure en larmes, pourpre,
confuse, reprit son linge, se sauva ; elle était
vaincue. Cependant, Gervaise repassait la
manche de sa camisole, rattachait ses jupes. Son
bras la faisait souffrir, et elle pria madame Boche
de lui mettre son linge sur l’épaule. La concierge
racontait la bataille, disait ses émotions, parlait de
lui visiter le corps, pour voir.
– Vous avez peut-être bien quelque chose de
cassé... J’ai entendu un coup...
Mais la jeune femme voulait s’en aller. Elle ne
répondait pas aux apitoiements, à l’ovation
bavarde des laveuses qui l’entouraient, droites
dans leurs tabliers. Quand elle fut chargée, elle
gagna la porte, où ses enfants l’attendaient.
– C’est deux heures, ça fait deux sous, lui dit
en l’arrêtant la maîtresse du lavoir, déjà
réinstallée dans son cabinet vitré.
Pourquoi deux sous ? Elle ne comprenait plus
qu’on lui demandait le prix de sa place. Puis, elle
donna ses deux sous. Et, boitant fortement sous le
poids du linge mouillé pendu à son épaule,
ruisselante, le coude bleui, la joue en sang, elle
s’en alla, en traînant de ses bras nus Étienne et
Claude, qui trottaient à ses côtés, secoués encore
et barbouillés de leurs sanglots.
Derrière elle, le lavoir reprenait son bruit
énorme d’écluse. Les laveuses avaient mangé
leur pain, bu leur vin, et elles tapaient plus dur,
les faces allumées, égayées par le coup de
torchon de Gervaise et de Virginie. Le long des
baquets, de nouveau, s’agitaient une fureur de
bras, des profils anguleux de marionnettes aux
reins cassés, aux épaules déjetées, se pliant
violemment comme sur des charnières. Les
conversations continuaient d’un bout à l’autre des
allées. Les voix, les rires, les mots gras, se
mêlaient dans le grand gargouillement de l’eau.
Les robinets crachaient, les seaux jetaient des
flaquées, une rivière coulait sous les batteries.
C’était le chien de l’après-midi, le linge pilé à
coups de battoir. Dans l’immense salle, les
fumées devenaient rousses, trouées seulement par
des ronds de soleil, des balles d’or, que les
déchirures des rideaux laissaient passer. On
respirait l’étouffement tiède des odeurs
savonneuses. Tout d’un coup, le hangar s’emplit
d’une buée blanche ; l’énorme couvercle du
cuvier où bouillait la lessive, montait
mécaniquement le long d’une tige centrale à
crémaillère ; et le trou béant du cuivre, au fond de
sa maçonnerie de briques, exhalait des tourbillons
de vapeur, d’une saveur sucrée de potasse.
Cependant, à côté, les essoreuses fonctionnaient ;
des paquets de linge, dans des cylindres de fonte,
rendaient leur eau sous un tour de roue de la
machine, haletante, fumante, secouant plus
rudement le lavoir de la besogne continue de ses
bras d’acier.
Quand Gervaise mit le pied dans l’allée de
l’hôtel Boncoeur, les larmes la reprirent. C’était
une allée noire, étroite, avec un ruisseau longeant
le mur, pour les eaux sales ; et cette puanteur
qu’elle retrouvait lui faisait songer aux quinze
jours passés là avec Lantier, quinze jours de
misère et de querelles, dont le souvenir, à cette
heure, était un regret cuisant. Il lui sembla entrer
dans son abandon.
En haut, la chambre était nue, pleine de soleil,
la fenêtre ouverte. Ce coup de soleil, cette nappe
de poussière d’or dansante, rendait lamentables le
plafond noir, les murs au papier arraché. Il n’y
avait plus, à un clou de la cheminée, qu’un petit
fichu de femme, tordu comme une ficelle. Le lit
des enfants, tiré au milieu de la pièce, découvrait
la commode, dont les tiroirs laissés ouverts
montraient leurs flancs vides. Lantier s’était lavé
et avait achevé la pommade, deux sous de
pommade dans une carte à jouer ; l’eau grasse de
ses mains emplissait la cuvette. Et il n’avait rien
oublié, le coin occupé jusque-là par la malle
paraissait à Gervaise faire un trou immense. Elle
ne retrouva même pas le petit miroir rond,
accroché à l’espagnolette. Alors, elle eut un
pressentiment, elle regarda sur la cheminée :
Lantier avait emporté les reconnaissances, le
paquet rose tendre n’était plus là, entre les
flambeaux de zinc dépareillés.
Elle pendit son linge au dossier d’une chaise,
elle demeura debout, tournant, examinant les
meubles, frappée d’une telle stupeur, que ses
larmes ne coulaient plus. Il lui restait un sou sur
les quatre sous gardés pour le lavoir. Puis,
entendant rire à la fenêtre Étienne et Claude, déjà
consolés, elle s’approcha, prit leurs têtes sous ses
bras, s’oublia un instant devant cette chaussée
grise, où elle avait vu, le matin, s’éveiller le
peuple ouvrier, le travail géant de Paris. À cette
heure, le pavé échauffé par les besognes du jour
allumait une réverbération ardente au-dessus de
la ville, derrière le mur de l’octroi. C’était sur ce
pavé, dans cet air de fournaise, qu’on la jetait
toute seule avec les petits ; et elle enfila d’un
regard les boulevards extérieurs, à droite, à
gauche, s’arrêtant aux deux bouts, prise d’une
épouvante sourde, comme si sa vie, désormais,
allait tenir là, entre un abattoir et un hôpital.
II
Trois semaines plus tard, vers onze heures et
demie, un jour de beau soleil, Gervaise et
Coupeau, l’ouvrier zingueur, mangeaient
ensemble une prune, à l’Assommoir du père
Colombe. Coupeau, qui fumait une cigarette sur
le trottoir, l’avait forcée à entrer, comme elle
traversait la rue, revenant de porter du linge ; et
son grand panier carré de blanchisseuse était par
terre, près d’elle, derrière la petite table de zinc.
L’Assommoir du père Colombe se trouvait au
coin de la rue des Poissonniers et du boulevard de
Rochechouart. L’enseigne portait, en longues
lettres bleues, le seul mot : Distillation, d’un bout
à l’autre. Il y avait à la porte, dans deux moitiés
de futaille, des lauriers-roses poussiéreux. Le
comptoir énorme, avec ses files de verres, sa
fontaine et ses mesures d’étain, s’allongeait à
gauche en entrant ; et la vaste salle, tout autour,
était ornée de gros tonneaux peints en jaune clair,
miroitants de vernis, dont les cercles et les
cannelles de cuivre luisaient. Plus haut, sur des
étagères, des bouteilles de liqueurs, des bocaux
de fruits, toutes sortes de fioles en bon ordre,
cachaient les murs, reflétaient dans la glace,
derrière le comptoir, leurs taches vives, vert
pomme, or pâle, laque tendre. Mais la curiosité
de la maison était, au fond, de l’autre côté d’une
barrière de chêne, dans une cour vitrée, l’appareil
à distiller que les consommateurs voyaient
fonctionner, des alambics aux longs cols, des
serpentins descendant sous terre, une cuisine du
diable devant laquelle venaient rêver les ouvriers
soûlards.
À cette heure du déjeuner, l’Assommoir restait
vide. Un gros homme de quarante ans, le père
Colombe, en gilet à manches, servait une petite
fille d’une dizaine d’années, qui lui demandait
quatre sous de goutte dans une tasse. Une nappe
de soleil entrait par la porte, chauffait le parquet
toujours humide des crachats des fumeurs. Et, du
comptoir, des tonneaux, de toute la salle, montait
une odeur liquoreuse, une fumée d’alcool qui
semblait épaissir et griser les poussières volantes
du soleil.
Cependant, Coupeau roulait une nouvelle
cigarette. Il était très propre, avec un bourgeron et
une petite casquette de toile bleue, riant, montrant
ses dents blanches. La mâchoire inférieure
saillante, le nez légèrement écrasé, il avait de
beaux yeux marron, la face d’un chien joyeux et
bon enfant. Sa grosse chevelure frisée se tenait
tout debout. Il gardait la peau encore tendre de
ses vingt-six ans. En face de lui, Gervaise, en
caraco d’orléans noir, la tête nue, achevait de
manger sa prune, qu’elle tenait par la queue, du
bout des doigts. Ils étaient près de la rue, à la
première des quatre tables rangées le long des
tonneaux, devant le comptoir.
Lorsque le zingueur eut allumé sa cigarette, il
posa les coudes sur la table, avança la face,
regarda un instant sans parler la jeune femme,
dont le joli visage de blonde avait, ce jour-là, une
transparence laiteuse de fine porcelaine. Puis,
faisant allusion à une affaire connue d’eux seuls,
débattue déjà, il demanda simplement, à demi-
voix :
– Alors, non ? vous dites non ?
– Oh ! bien sûr, non, monsieur Coupeau,
répondit tranquillement Gervaise souriante. Vous
n’allez peut-être pas me parler de ça ici. Vous
m’aviez promis pourtant d’être raisonnable... Si
j’avais su, j’aurais refusé votre consommation.
Il ne reprit pas la parole, continua à la
regarder, de tout près, avec une tendresse hardie
et qui s’offrait, passionné surtout pour les coins
de ses lèvres, de petits coins d’un rose pâle, un
peu mouillé, laissant voir le rouge vif de la
bouche, quand elle souriait. Elle, pourtant, ne se
reculait pas, demeurait placide et affectueuse. Au
bout d’un silence, elle dit encore :
– Vous n’y songez pas, vraiment. Je suis une
vieille femme, moi ; j’ai un grand garçon de huit
ans... Qu’est-ce que nous ferions ensemble ?
– Pardi ! murmura Coupeau en clignant les
yeux, ce que font les autres !
Mais elle eut un geste d’ennui.
– Ah ! si vous croyez que c’est toujours
amusant ? On voit bien que vous n’avez pas été
en ménage... Non, monsieur Coupeau, il faut que
je pense aux choses sérieuses. La rigolade, ça ne
mène à rien, entendez-vous ! J’ai deux bouches à
la maison, et qui avalent ferme, allez ! Comment
voulez-vous que j’arrive à élever mon petit
monde, si je m’amuse à la bagatelle ?... Et puis,
écoutez, mon malheur a été une fameuse leçon.
Vous savez, les hommes maintenant, ça ne fait
plus mon affaire. On ne me repincera pas de
longtemps.
Elle s’expliquait sans colère, avec une grande
sagesse, très froide, comme si elle avait traité une
question d’ouvrage, les raisons qui l’empêchaient
de passer un corps de fichu à l’empois. On voyait
qu’elle avait arrêté ça dans sa tête, après de mûres
réflexions.
Coupeau, attendri, répétait :
– Vous me causez bien de la peine, bien de la
peine...
– Oui, c’est ce que je vois, reprit-elle, et j’en
suis fâchée pour vous, monsieur Coupeau... Il ne
faut pas que ça vous blesse. Si j’avais des idées à
rire, mon Dieu ! ça serait encore plutôt avec vous
qu’avec un autre. Vous avez l’air bon garçon,
vous êtes gentil. On se mettrait ensemble, n’estce
pas ? et on irait tant qu’on irait. Je ne fais pas
ma princesse, je ne dis point que ça n’aurait pas
pu arriver... Seulement, à quoi bon, puisque je
n’en ai pas envie ? Me voilà chez madame
Fauconnier depuis quinze jours. Les petits vont à
l’école. Je travaille, je suis contente... Hein, le
mieux alors est de rester comme on est.
Et elle se baissa pour prendre son panier.
– Vous me faites causer, on doit m’attendre
chez la patronne... Vous en trouverez une autre,
allez ! monsieur Coupeau, plus jolie que moi, et
qui n’aura pas deux marmots à traîner.
Il regardait l’oeil-de-boeuf, encadré dans la
glace. Il la fit rasseoir, en criant :
– Attendez donc ! Il n’est que onze heures
trente-cinq... J’ai encore vingt-cinq minutes...
Vous ne craignez pourtant pas que je fasse des
bêtises ; il y a la table entre nous... Alors, vous
me détestez, au point de ne pas vouloir faire un
bout de causette ?
Elle posa de nouveau son panier, pour ne pas
le désobliger ; et ils parlèrent en bons amis. Elle
avait mangé, avant d’aller porter son linge ; lui,
ce jour-là, s’était dépêché d’avaler sa soupe et
son boeuf, pour venir la guetter. Gervaise, tout en
répondant avec complaisance, regardait par les
vitres, entre les bocaux de fruits à l’eau-de-vie, le
mouvement de la rue, où l’heure du déjeuner
mettait un écrasement de foule extraordinaire.
Sur les deux trottoirs, dans l’étranglement étroit
des maisons, c’était une hâte de pas, des bras
ballants, un coudoiement sans fin. Les
retardataires, des ouvriers retenus au travail, la
mine maussade de faim, coupaient la chaussée à
grandes enjambées, entraient en face chez un
boulanger ; et, lorsqu’ils reparaissaient, une livre
de pain sous le bras, ils allaient trois portes plus
haut, au Veau-à-Deux-Têtes, manger un ordinaire
de six sous. Il y avait aussi, à côté du boulanger,
une fruitière qui vendait des pommes de terre
frites et des moules au persil ; un défilé continu
d’ouvrières, en longs tabliers, emportaient des
cornets de pommes de terre et des moules dans
des tasses ; d’autres, de jolies filles en cheveux,
l’air délicat, achetaient des bottes de radis. Quand
Gervaise se penchait, elle apercevait encore une
boutique de charcutier, pleine de monde, d’où
sortaient des enfants, tenant sur leur main,
enveloppés d’un papier gras, une côtelette panée,
une saucisse ou un bout de boudin tout chaud.
Cependant, le long de la chaussée poissée d’une
boue noire, même par les beaux temps, dans le
piétinement de la foule en marche, quelques
ouvriers quittaient déjà les gargotes, descendaient
en bandes, flânant, les mains ouvertes battant les
cuisses, lourds de nourriture, tranquilles et lents
au milieu des bousculades de la cohue.
Un groupe s’était formé à la porte de
l’Assommoir.
– Dis donc, Bibi-la-Grillade, demanda une
voix enrouée, est-ce que tu payes une tournée de
vitriol ?
Cinq ouvriers entrèrent, se tinrent debout.
– Ah ! ce voleur de père Colombe ! reprit la
voix. Vous savez, il nous faut de la vieille, et pas
des coquilles de noix, de vrais verres !
Le père Colombe, paisiblement, servait. Une
autre société de trois ouvriers arriva. Peu à peu,
les blouses s’amassaient à l’angle du trottoir,
faisaient là une courte station, finissaient par se
pousser dans la salle, entre les deux lauriers-roses
gris de poussière.
– Vous êtes bête ! vous ne songez qu’à la
saleté ! disait Gervaise à Coupeau. Sans doute
que je l’aimais... Seulement, après la façon
dégoûtante dont il m’a lâchée...
Ils parlaient de Lantier. Gervaise ne l’avait pas
revu ; elle croyait qu’il vivait avec la soeur de
Virginie, à la Glacière, chez cet ami qui devait
monter une fabrique de chapeaux. D’ailleurs, elle
ne songeait guère à courir après lui. Ça lui avait
d’abord fait une grosse peine ; elle voulait même
aller se jeter à l’eau ; mais, à présent, elle s’était
raisonnée, tout se trouvait pour le mieux. Peutêtre
qu’avec Lantier elle n’aurait jamais pu élever
les petits, tant il mangeait d’argent. Il pouvait
venir embrasser Claude et Étienne, elle ne le
flanquerait pas à la porte. Seulement, pour elle,
elle se ferait hacher en morceaux avant de se
laisser toucher du bout des doigts. Et elle disait
ces choses en femme résolue, ayant son plan de
vie bien arrêté, tandis que Coupeau, qui ne lâchait
pas son désir de l’avoir, plaisantait, tournait tout à
l’ordure, lui faisait sur Lantier des questions très
crues, si gaiement, avec des dents si blanches,
qu’elle ne pensait pas à se blesser.
– C’est vous qui le battiez, dit-il enfin. Oh !
vous n’êtes pas bonne ! Vous donnez le fouet au
monde.
Elle l’interrompit par un long rire. C’était vrai,
pourtant, elle avait donné le fouet à cette grande
carcasse de Virginie. Ce jour-là, elle aurait
étranglé quelqu’un de bien bon coeur. Et elle se
mit à rire plus fort, parce que Coupeau lui
racontait que Virginie, désolée d’avoir tout
montré, venait de quitter le quartier. Son visage,
pourtant, gardait une douceur enfantine ; elle
avançait ses mains potelées, en répétant qu’elle
n’écraserait pas une mouche ; elle ne connaissait
les coups que pour en avoir déjà joliment reçu
dans sa vie. Alors, elle en vint à causer de sa
jeunesse, à Plassans. Elle n’était point coureuse
du tout ; les hommes l’ennuyaient ; quand Lantier
l’avait prise, à quatorze ans, elle trouvait ça
gentil, parce qu’il se disait son mari et qu’elle
croyait jouer au ménage. Son seul défaut,
assurait-elle, était d’être très sensible, d’aimer
tout le monde, de se passionner pour des gens qui
lui faisaient ensuite mille misères. Ainsi, quand
elle aimait un homme, elle ne songeait pas aux
bêtises, elle rêvait uniquement de vivre toujours
ensemble, très heureux. Et, comme Coupeau
ricanait et lui parlait de ses deux enfants, qu’elle
n’avait certainement pas mis couver sous le
traversin, elle lui allongea des tapes sur les
doigts, elle ajouta que, bien sûr, elle était bâtie
sur le patron des autres femmes ; seulement, on
avait tort de croire les femmes toujours acharnées
après ça ; les femmes songeaient à leur ménage,
se coupaient en quatre dans la maison, se
couchaient trop lasses, le soir, pour ne pas dormir
tout de suite. Elle, d’ailleurs, ressemblait à sa
mère, une grosse travailleuse, morte à la peine,
qui avait servi de bête de somme au père
Macquart pendant plus de vingt ans. Elle était
encore toute mince, tandis que sa mère avait des
épaules à démolir les portes en passant ; mais ça
n’empêchait pas, elle lui ressemblait par sa rage
de s’attacher aux gens. Même, si elle boitait un
peu, elle tenait ça de la pauvre femme, que le
père Macquart rouait de coups. Cent fois, celle-ci
lui avait raconté les nuits où le père, rentrant soûl,
se montrait d’une galanterie si brutale, qu’il lui
cassait les membres ; et, sûrement elle avait
poussé une de ces nuits-là, avec sa jambe en
retard.
– Oh ! ce n’est presque rien, ça ne se voit pas,
dit Coupeau pour faire sa cour.
Elle hocha le menton ; elle savait bien que ça
se voyait ; à quarante ans, elle se casserait en
deux. Puis, doucement, avec un léger rire :
– Vous avez un drôle de goût d’aimer une
boiteuse.
Alors, lui, les coudes toujours sur la table,
avançant la face davantage, la complimenta en
risquant les mots, comme pour la griser. Mais elle
disait toujours non de la tête, sans se laisser
tenter, caressée pourtant par cette voix câline.
Elle écoutait, les regards dehors, paraissant
s’intéresser de nouveau à la foule croissante.
Maintenant, dans les boutiques vides, on donnait
un coup de balai ; la fruitière retirait sa dernière
poêlée de pommes de terre frites, tandis que le
charcutier remettait en ordre les assiettes
débandées de son comptoir. De tous les gargots,
des bandes d’ouvriers sortaient ; des gaillards
barbus se poussaient d’une claque, jouaient
comme des gamins, avec le tapage de leurs gros
souliers ferrés, écorchant le pavé dans une
glissade ; d’autres, les deux mains au fond de
leurs poches, fumaient d’un air réfléchi, les yeux
au soleil, les paupières clignotantes. C’était un
envahissement du trottoir, de la chaussée, des
ruisseaux, un flot paresseux coulant des portes
ouvertes, s’arrêtant au milieu des voitures, faisant
une traînée de blouses, de bourgerons et de vieux
paletots, toute pâlie et déteinte sous la nappe de
lumière blonde qui enfilait la rue. Au loin, des
cloches d’usine sonnaient ; et les ouvriers ne se
pressaient pas, rallumaient des pipes ; puis, le dos
arrondi, après s’être appelés d’un marchand de
vin à l’autre, ils se décidaient à reprendre le
chemin de l’atelier, en traînant les pieds.
Gervaise s’amusa à suivre trois ouvriers, un
grand et deux petits, qui se retournaient tous les
dix pas ; ils finirent par descendre la rue, ils
vinrent droit à l’Assommoir du père Colombe.
– Ah bien ! murmura-t-elle, en voilà trois qui
ont un fameux poil dans la main !
– Tiens, dit Coupeau, je le connais, le grand ;
c’est Mes-Bottes, un camarade.
L’Assommoir s’était empli. On parlait très
fort, avec des éclats de voix qui déchiraient le
murmure gras des enrouements. Des coups de
poing sur le comptoir, par moments, faisaient
tinter les verres. Tous debout, les mains croisées
sur le ventre ou rejetées derrière le dos, les
buveurs formaient de petits groupes, serrés les
uns contre les autres ; il y avait des sociétés, près
des tonneaux, qui devaient attendre un quart
d’heure, avant de pouvoir commander leurs
tournées au père Colombe.
– Comment ! c’est cet aristo de Cadet-Cassis !
cria Mes-Bottes, en appliquant une rude tape sur
l’épaule de Coupeau. Un joli monsieur qui fume
du papier et qui a du linge !... On veut donc
épater sa connaissance, on lui paye des
douceurs !
– Hein ! ne m’embête pas ! répondit Coupeau,
très contrarié.
Mais l’autre ricanait.
– Suffit ! on est à la hauteur, mon
bonhomme... Les mufes sont des mufes, voilà !
Il tourna le dos, après avoir louché
terriblement, en regardant Gervaise. Celle-ci se
reculait, un peu effrayée. La fumée des pipes,
l’odeur forte de tous ces hommes, montaient dans
l’air chargé d’alcool ; et elle étouffait, prise d’une
petite toux.
– Oh ! c’est vilain de boire ! dit-elle à demivoix.
Et elle raconta qu’autrefois, avec sa mère, elle
buvait de l’anisette, à Plassans. Mais elle avait
failli en mourir un jour, et ça l’avait dégoûtée ;
elle ne pouvait plus voir les liqueurs.
– Tenez, ajouta-t-elle en montrant son verre,
j’ai mangé ma prune ; seulement, je laisserai la
sauce, parce que ça me ferait du mal.
Coupeau, lui aussi, ne comprenait pas qu’on
pût avaler de pleins verres d’eau-de-vie. Une
prune par-ci par-là, ça n’était pas mauvais. Quant
au vitriol, à l’absinthe et aux autres cochonneries,
bonsoir ! il n’en fallait pas. Les camarades
avaient beau le blaguer, il restait à la porte,
lorsque ces cheulards-là entraient à la mine à
poivre. Le papa Coupeau, qui était zingueur
comme lui, s’était écrabouillé la tête sur le pavé
de la rue Coquenard, en tombant, un jour de
ribote, de la gouttière du n° 25 ; et ce souvenir,
dans la famille, les rendait tous sages. Lui,
lorsqu’il passait rue Coquenard et qu’il voyait la
place, il aurait plutôt bu l’eau du ruisseau que
d’avaler un canon gratis chez le marchand de vin.
Il conclut par cette phrase :
– Dans notre métier, il faut des jambes solides.
Gervaise avait repris son panier. Elle ne se
levait pourtant pas, le tenait sur ses genoux, les
regards perdus, rêvant, comme si les paroles du
jeune ouvrier éveillaient en elle des pensées
lointaines d’existence. Et elle dit encore,
lentement, sans transition apparente :
– Mon Dieu ! je ne suis pas ambitieuse, je ne
demande pas grand-chose... Mon idéal, ce serait
de travailler tranquille, de manger toujours du
pain, d’avoir un trou un peu propre pour dormir,
vous savez, un lit, une table et deux chaises, pas
davantage... Ah ! je voudrais aussi élever mes
enfants, en faire de bons sujets, si c’était
possible... Il y a encore un idéal, ce serait de ne
pas être battue, si je me remettais jamais en
ménage ; non, ça ne me plairait pas d’être
battue... Et c’est tout, vous voyez, c’est tout...
Elle cherchait, interrogeait ses désirs, ne
trouvait plus rien de sérieux qui la tentât.
Cependant, elle reprit, après avoir hésité :
– Oui, on peut à la fin avoir le désir de mourir
dans son lit... Moi, après avoir bien trimé toute
ma vie, je mourrais volontiers dans mon lit, chez
moi.
Et elle se leva. Coupeau, qui approuvait
vivement ses souhaits, était déjà debout,
s’inquiétant de l’heure. Mais ils ne sortirent pas
tout de suite ; elle eut la curiosité d’aller regarder,
au fond, derrière la barrière de chêne, le grand
alambic de cuivre rouge, qui fonctionnait sous le
vitrage clair de la petite cour ; et le zingueur, qui
l’avait suivie, lui expliqua comment ça marchait,
indiquant du doigt les différentes pièces de
l’appareil, montrant l’énorme cornue d’où
tombait un filet limpide d’alcool. L’alambic, avec
ses récipients de forme étrange, ses enroulements
sans fin de tuyaux, gardait une mine sombre ; pas
une fumée ne s’échappait ; à peine entendait-on
un souffle intérieur, un ronflement souterrain ;
c’était comme une besogne de nuit faite en plein
jour, par un travailleur morne, puissant et muet.
Cependant, Mes-Bottes, accompagné de ses deux
camarades, était venu s’accouder sur la barrière,
en attendant qu’un coin du comptoir fût libre. Il
avait un rire de poulie mal graissée, hochant la
tête, les yeux attendris, fixés sur la machine à
soûler. Tonnerre de Dieu ! elle était bien
gentille ! Il y avait, dans ce gros bedon de cuivre,
de quoi se tenir le gosier au frais pendant huit
jours. Lui, aurait voulu qu’on lui soudât le bout
du serpentin entre les dents, pour sentir le vitriol
encore chaud, l’emplir, lui descendre jusqu’aux
talons, toujours, toujours, comme un petit
ruisseau. Dame ! il ne se serait plus dérangé, ça
aurait joliment remplacé les dés à coudre de ce
roussin de père Colombe ! Et les camarades
ricanaient, disaient que cet animal de Mes-Bottes
avait un fichu grelot, tout de même. L’alambic,
sourdement, sans une flamme, sans une gaieté
dans les reflets éteints de ses cuivres, continuait,
laissait couler sa sueur d’alcool, pareil à une
source lente et entêtée, qui à la longue devait
envahir la salle, se répandre sur les boulevards
extérieurs, inonder le trou immense de Paris.
Alors, Gervaise, prise d’un frisson, recula ; et elle
tâchait de sourire, en murmurant :
– C’est bête, ça me fait froid, cette machine...
la boisson me fait froid...
Puis, revenant sur l’idée qu’elle caressait d’un
bonheur parfait :
– Hein ? n’est-ce pas ? ça vaudrait bien
mieux : travailler, manger du pain, avoir un trou à
soi, élever ses enfants, mourir dans son lit...
– Et ne pas être battue, ajouta Coupeau
gaiement. Mais je ne vous battrais pas, moi, si
vous vouliez, madame Gervaise... Il n’y a pas de
crainte, je ne bois jamais, puis je vous aime trop...
Voyons, c’est pour ce soir, nous nous chaufferons
les petons.
Il avait baissé la voix, il lui parlait dans le cou,
tandis qu’elle s’ouvrait un chemin, son panier en
avant, au milieu des hommes. Mais elle dit
encore non, de la tête, à plusieurs reprises.
Pourtant, elle se retournait, lui souriait, semblait
heureuse de savoir qu’il ne buvait pas. Bien sûr,
elle lui aurait dit oui, si elle ne s’était pas juré de
ne point se remettre avec un homme. Enfin, ils
gagnèrent la porte, ils sortirent. Derrière eux,
l’Assommoir restait plein, soufflant jusqu’à la rue
le bruit des voix enrouées et l’odeur liquoreuse
des tournées de vitriol. On entendait Mes-Bottes
traiter le père Colombe de fripouille, en
l’accusant de n’avoir rempli son verre qu’à
moitié. Lui, était un bon, un chouette, un
d’attaque. Ah ! zut ! le singe pouvait se fouiller, il
ne retournait pas à la boîte, il avait la flemme. Et
il proposait aux deux camarades d’aller au Petit-
Bonhomme-qui-tousse, une mine à poivre de la
barrière Saint-Denis, où l’on buvait du chien tout
pur.
– Ah ! on respire, dit Gervaise, sur le trottoir.
Eh bien ! adieu, et merci, monsieur Coupeau... Je
rentre vite.
Elle allait suivre le boulevard. Mais il lui avait
pris la main, il ne la lâchait pas, répétant :
– Faites donc le tour avec moi, passez par la
rue de la Goutte-d’Or, ça ne vous allonge guère...
Il faut que j’aille chez ma soeur, avant de
retourner au chantier... Nous nous
accompagnerons.
Elle finit par accepter, et ils montèrent
lentement la rue des Poissonniers, côte à côte,
sans se donner le bras. Il lui parlait de sa famille.
La mère, maman Coupeau, une ancienne
giletière, faisait des ménages, à cause de ses yeux
qui s’en allaient. Elle avait eu ses soixante-deux
ans, le 3 du mois dernier. Lui, était le plus jeune.
L’une de ses soeurs, madame Lerat, une veuve de
trente-six ans, travaillait dans les fleurs et habitait
la rue des Moines, aux Batignolles. L’autre, âgée
de trente ans, avait épousé un chaîniste, ce pincesans-
rire de Lorilleux. C’était chez celle-là qu’il
allait, rue de la Goutte-d’Or. Elle logeait dans la
grande maison, à gauche. Le soir, il mangeait la
pot-bouille chez les Lorilleux ; c’était une
économie pour tous les trois. Même, il passait
chez eux les avertir de ne pas l’attendre, parce
qu’il était invité ce jour-là par un ami.
Gervaise, qui l’écoutait, lui coupa
brusquement la parole pour lui demander en
souriant :
– Vous vous appelez donc Cadet-Cassis,
monsieur Coupeau ?
– Oh ! répondit-il, c’est un surnom que les
camarades m’ont donné, parce que je prends
généralement du cassis, quand ils m’emmènent
de force chez le marchand de vin... Autant
s’appeler Cadet-Cassis que Mes-Bottes, n’est-ce
pas ?
– Bien sûr, ce n’est pas vilain, Cadet-Cassis,
déclara la jeune femme.
Et elle l’interrogea sur son travail. Il travaillait
toujours là, derrière le mur de l’octroi, au nouvel
hôpital. Oh ! la besogne ne manquait pas, il ne
quitterait certainement pas ce chantier avant
l’année. Il y en avait des mètres et des mètres de
gouttières !
– Vous savez, dit-il, je vois l’hôtel Boncoeur,
quand je suis là-haut... Hier, vous étiez à la
fenêtre, j’ai fait aller les bras, mais vous ne
m’avez pas aperçu.
Cependant, ils s’étaient déjà engagés d’une
centaine de pas dans la rue de la Goutte-d’Or,
lorsqu’il s’arrêta, levant les yeux, disant :
– Voilà la maison... Moi, je suis né plus loin,
au 22... Mais cette maison-là, tout de même, fait
un joli tas de maçonnerie ! C’est grand comme
une caserne, là-dedans !
Gervaise haussait le menton, examinait la
façade. Sur la rue, la maison avait cinq étages,
alignant chacun à la file quinze fenêtres, dont les
persiennes noires, aux lames cassées, donnaient
un air de ruine à cet immense pan de muraille. En
bas, quatre boutiques occupaient le rez-dechaussée
: à droite de la porte, une vaste salle de
gargote graisseuse ; à gauche, un charbonnier, un
mercier et une marchande de parapluies. La
maison paraissait d’autant plus colossale qu’elle
s’élevait entre deux petites constructions basses,
chétives, collées contre elle ; et, carrée, pareille à
un bloc de mortier gâché grossièrement, se
pourrissant et s’émiettant sous la pluie, elle
profilait sur le ciel clair, au-dessus des toits
voisins, son énorme cube brut, ses flancs non
crépis, couleur de boue, d’une nudité
interminable de murs de prison, où des rangées
de pierres d’attente semblaient des mâchoires
caduques, bâillant dans le vide. Mais Gervaise
regardait surtout la porte, une immense porte
ronde, s’élevant jusqu’au deuxième étage,
creusant un porche profond, à l’autre bout duquel
on voyait le coup de jour blafard d’une grande
cour. Au milieu de ce porche, pavé comme la rue,
un ruisseau coulait, roulant une eau rose très
tendre.
– Entrez donc, dit Coupeau, on ne vous
mangera pas.
Gervaise voulut l’attendre dans la rue.
Cependant, elle ne put s’empêcher de s’enfoncer
sous le porche, jusqu’à la loge du concierge, qui
était à droite. Et là, au seuil, elle leva de nouveau
les yeux. À l’intérieur, les façades avaient six
étages, quatre façades régulières enfermant le
vaste carré de la cour. C’étaient des murailles
grises, mangées d’une lèpre jaune, rayées de
bavures par l’égouttement des toits, qui
montaient toutes plates du pavé aux ardoises,
sans une moulure, seuls les tuyaux de descente se
coudaient aux étages, où les caisses béantes des
plombs mettaient la tache de leur fonte rouillée.
Les fenêtres sans persienne montraient des vitres
nues, d’un vert glauque d’eau trouble. Certaines,
ouvertes, laissaient pendre des matelas à carreaux
bleus, qui prenaient l’air ; devant d’autres, sur des
cordes tendues, des linges séchaient, toute la
lessive d’un ménage, les chemises de l’homme,
les camisoles de la femme, les culottes des
gamins ; il y en avait une, au troisième, où
s’étalait une couche d’enfant, emplâtrée d’ordure.
Du haut en bas, les logements trop petits
crevaient au-dehors, lâchaient des bouts de leur
misère par toutes les fentes. En bas, desservant
chaque façade, une porte haute et étroite, sans
boiserie, taillée dans le nu du plâtre, creusait un
vestibule lézardé, au fond duquel tournaient les
marches boueuses d’un escalier à rampe de fer ;
et l’on comptait ainsi quatre escaliers, indiqués
par les quatre premières lettres de l’alphabet,
peintes sur le mur. Les rez-de-chaussée étaient
aménagés en immenses ateliers, fermés par des
vitrages noirs de poussière : la forge d’un
serrurier y flambait ; on entendait plus loin les
coups de rabot d’un menuisier ; tandis que, près
de la loge, un laboratoire de teinturier lâchait à
gros bouillons ce ruisseau d’un rose tendre
coulant sous le porche. Salie de flaques d’eau
teintée, de copeaux, d’escarbilles de charbon,
plantée d’herbe sur ses bords, entre ses pavés
disjoints, la cour s’éclairait d’une clarté crue,
comme coupée en deux par la ligne où le soleil
s’arrêtait. Du côté de l’ombre, autour de la
fontaine dont le robinet entretenait là une
continuelle humidité, trois petites poules
piquaient le sol, cherchaient des vers de terre, les
pattes crottées. Et Gervaise lentement promenait
son regard, l’abaissait du sixième étage au pavé,
remontait, surprise de cette énormité, se sentant
au milieu d’un organe vivant, au coeur même
d’une ville, intéressée par la maison, comme si
elle avait eu devant elle une personne géante.
– Est-ce que madame demande quelqu’un ?
cria la concierge, intriguée, en paraissant à la
porte de la loge.
Mais la jeune femme expliqua qu’elle
attendait une personne. Elle retourna vers la rue ;
puis, comme Coupeau tardait, elle revint, attirée,
regardant encore. La maison ne lui semblait pas
laide. Parmi les loques pendues aux fenêtres, des
coins de gaieté riaient, une giroflée fleurie dans
un pot, une cage de serins d’où tombait un
gazouillement, des miroirs à barbe mettant au
fond de l’ombre des éclats d’étoiles rondes. En
bas, un menuisier chantait, accompagné par les
sifflements réguliers de sa varlope ; pendant que,
dans l’atelier de serrurerie, un tintamarre de
marteaux battant en cadence faisait une grosse
sonnerie argentine. Puis, à presque toutes les
croisées ouvertes, sur le fond de la misère
entrevue, des enfants montraient leurs têtes
barbouillées et rieuses, des femmes cousaient,
avec des profils calmes penchés sur l’ouvrage.
C’était la reprise de la tâche après le déjeuner, les
chambres vides des hommes travaillant audehors,
la maison rentrant dans cette grande paix,
coupée uniquement du bruit des métiers, du
bercement d’un refrain, toujours le même, répété
pendant des heures. La cour seulement était un
peu humide. Si Gervaise avait demeuré là, elle
aurait voulu un logement au fond, du côté du
soleil. Elle avait fait cinq ou six pas, elle respirait
cette odeur fade des logis pauvres, une odeur de
poussière ancienne, de saleté rance ; mais,
comme l’âcreté des eaux de teinture dominait,
elle trouvait que ça sentait beaucoup moins
mauvais qu’à l’hôtel Boncoeur. Et elle choisissait
déjà sa fenêtre, une fenêtre dans l’encoignure de
gauche, où il y avait une petite caisse, plantée de
haricots d’Espagne, dont les tiges minces
commençaient à s’enrouler autour d’un berceau
de ficelles.
– Je vous ai fait attendre, hein ? dit Coupeau,
qu’elle entendit tout d’un coup près d’elle. C’est
une histoire, quand je ne dîne pas chez eux,
d’autant plus qu’aujourd’hui ma soeur a acheté du
veau.
Et comme elle avait eu un léger tressaillement
de surprise, il continua, en promenant à son tour
ses regards :
– Vous regardiez la maison. C’est toujours
loué du haut en bas. Il y a trois cents locataires, je
crois... Moi, si j’avais eu des meubles, j’aurais
guetté un cabinet... On serait bien ici, n’est-ce
pas ?
– Oui, on serait bien, murmura Gervaise. À
Plassans, ce n’était pas si peuplé, dans notre rue...
Tenez, c’est gentil, cette fenêtre, au cinquième,
avec des haricots.
Alors, avec son entêtement, il lui demanda
encore si elle voulait. Dès qu’ils auraient un lit,
ils loueraient là. Mais elle se sauvait, elle se
hâtait sous le porche, en le priant de ne pas
recommencer ses bêtises. La maison pouvait
crouler, elle n’y coucherait bien sûr pas sous la
même couverture que lui. Pourtant, Coupeau, en
la quittant devant l’atelier de madame
Fauconnier, put garder un instant dans la sienne
sa main qu’elle lui abandonnait en toute amitié.
Pendant un mois, les bons rapports de la jeune
femme et de l’ouvrier zingueur continuèrent. Il la
trouvait joliment courageuse, quand il la voyait se
tuer au travail, soigner les enfants, trouver encore
le moyen de coudre le soir à toutes sortes de
chiffons. Il y avait des femmes pas propres,
noceuses, sur leur bouche ; mais, sacré mâtin !
elle ne leur ressemblait guère, elle prenait trop la
vie au sérieux ! Alors, elle riait, elle se défendait
modestement. Pour son malheur, elle n’avait pas
été toujours aussi sage. Et elle faisait allusion à
ses premières couches, dès quatorze ans ; elle
revenait sur les litres d’anisette vidés avec sa
mère, autrefois. L’expérience la corrigeait un
peu, voilà tout. On avait tort de lui croire une
grosse volonté ; elle était très faible, au contraire ;
elle se laissait aller où on la poussait, par crainte
de causer de la peine à quelqu’un. Son rêve était
de vivre dans une société honnête, parce que la
mauvaise société, disait-elle, c’était comme un
coup d’assommoir, ça vous cassait le crâne, ça
vous aplatissait une femme en moins de rien. Elle
se sentait prise d’une sueur devant l’avenir et se
comparait à un sou lancé en l’air, retombant pile
ou face, selon les hasards du pavé. Tout ce
qu’elle avait déjà vu, les mauvais exemples étalés
sous ses yeux d’enfant, lui donnaient une fière
leçon. Mais Coupeau la plaisantait de ses idées
noires, la ramenait à tout son courage, en
essayant de lui pincer les hanches ; elle le
repoussait, lui allongeait des claques sur les
mains, pendant qu’il criait en riant que, pour une
femme faible, elle n’était pas d’un assaut
commode. Lui, rigoleur, ne s’embarrassait pas de
l’avenir. Les jours amenaient les jours, pardi ! On
aurait toujours bien la niche et la pâtée. Le
quartier lui semblait propre, à part une bonne
moitié des soûlards dont on aurait pu débarrasser
les ruisseaux. Il n’était pas méchant diable, tenait
parfois des discours très sensés, avait même un
brin de coquetterie, une raie soignée sur le côté
de la tête, de jolies cravates, une paire de souliers
vernis pour le dimanche. Avec cela, une adresse
et une effronterie de singe, une drôlerie
gouailleuse d’ouvrier parisien, pleine de bagou,
charmante encore sur son museau jeune.
Tous deux avaient fini par se rendre une foule
de services, à l’hôtel Boncoeur. Coupeau allait lui
chercher son lait, se chargeait de ses
commissions, portait ses paquets de linge ;
souvent, le soir, comme il revenait du travail le
premier, il promenait les enfants, sur le boulevard
extérieur. Gervaise, pour lui rendre ses politesses,
montait dans l’étroit cabinet où il couchait, sous
les toits ; et elle visitait ses vêtements, mettant
des boutons aux cottes, reprisant les vestes de
toile. Une grande familiarité s’établissait entre
eux. Elle ne s’ennuyait pas, quand il était là,
amusée des chansons qu’il apportait, de cette
continuelle blague des faubourgs de Paris, toute
nouvelle encore pour elle. Lui, à se frotter
toujours contre ses jupes, s’allumait de plus en
plus. Il était pincé, et ferme ! Ça finissait par le
gêner. Il riait toujours, mais l’estomac si mal à
l’aise, si serré, qu’il ne trouvait plus ça drôle. Les
bêtises continuaient, il ne pouvait la rencontrer
sans lui crier : « Quand est-ce ? » Elle savait ce
qu’il voulait dire, et elle lui promettait la chose
pour la semaine des quatre jeudis. Alors, il la
taquinait, se rendait chez elle avec ses pantoufles
à la main, comme pour emménager. Elle en
plaisantait, passait très bien sa journée sans une
rougeur dans les continuelles allusions
polissonnes, au milieu desquelles il la faisait
vivre. Pourvu qu’il ne fût pas brutal, elle lui
tolérait tout. Elle se fâcha seulement un jour où,
voulant lui prendre un baiser de force, il lui avait
arraché des cheveux.
Vers les derniers jours de juin, Coupeau perdit
sa gaieté. Il devenait tout chose. Gervaise,
inquiète de certains regards, se barricadait la nuit.
Puis, après une bouderie qui avait duré du
dimanche au mardi, tout d’un coup, un mardi
soir, il vint frapper chez elle, vers onze heures.
Elle ne voulait pas lui ouvrir ; mais il avait la
voix si douce et si tremblante, qu’elle finit par
retirer la commode poussée contre la porte.
Quand il fut entré, elle le crut malade, tant il lui
parut pâle, les yeux rougis, le visage marbré. Et il
restait debout, bégayant, hochant la tête. Non,
non, il n’était pas malade. Il pleurait depuis deux
heures, en haut, dans sa chambre ; il pleurait
comme un enfant, en mordant son oreiller, pour
ne pas être entendu des voisins. Voilà trois nuits
qu’il ne dormait plus. Ça ne pouvait pas
continuer comme ça.
– Écoutez, madame Gervaise, dit-il la gorge
serrée, sur le point d’être repris par les larmes, il
faut en finir, n’est-ce pas ?... Nous allons nous
marier ensemble. Moi je veux bien, je suis
décidé.
Gervaise montrait une grande surprise. Elle
était très grave.
– Oh ! monsieur Coupeau, murmura-t-elle,
qu’est-ce que vous allez chercher là ! Je ne vous
ai jamais demandé cette chose, vous le savez
bien... Ça ne me convenait pas, voilà tout... Oh !
non, non, c’est sérieux, maintenant, réfléchissez,
je vous en prie.
Mais il continuait à hocher la tête, d’un air de
résolution inébranlable. C’était tout réfléchi. Il
était descendu, parce qu’il avait besoin de passer
une bonne nuit. Elle n’allait pas le laisser
remonter pleurer, peut-être ! Dès qu’elle aurait dit
oui, il ne la tourmenterait plus, elle pourrait se
coucher tranquille. Il voulait simplement lui
entendre dire oui. On causerait le lendemain.
– Bien sûr, je ne dirai pas oui comme ça, reprit
Gervaise. Je ne tiens pas à ce que, plus tard, vous
m’accusiez de vous avoir poussé à faire une
bêtise... Voyez-vous, monsieur Coupeau, vous
avez tort de vous entêter. Vous ignorez vousmême
ce que vous éprouvez pour moi. Si vous ne
me rencontriez pas de huit jours, ça vous
passerait, je parie. Les hommes, souvent, se
marient pour une nuit, la première, et puis les
nuits se suivent, les jours s’allongent, toute la vie,
et ils sont joliment embêtés... Asseyez-vous là, je
veux bien causer tout de suite.
Alors, jusqu’à une heure du matin, dans la
chambre noire, à la clarté fumeuse d’une
chandelle qu’ils oubliaient de moucher, ils
discutèrent leur mariage, baissant la voix, afin de
ne pas réveiller les deux enfants, Claude et
Étienne, qui dormaient avec leur petit souffle, la
tête sur le même oreiller. Et Gervaise revenait
toujours à eux, les montrait à Coupeau ; c’était là
une drôle de dot qu’elle lui apportait, elle ne
pouvait pas vraiment l’encombrer de deux
mioches. Puis, elle était prise de honte pour lui.
Qu’est-ce qu’on dirait dans le quartier ? On
l’avait connue avec son amant, on savait son
histoire ; ce ne serait guère propre, quand on les
verrait s’épouser, au bout de deux mois à peine.
À toutes ces bonnes raisons, Coupeau répondait
par des haussements d’épaules. Il se moquait bien
du quartier ! Il ne mettait pas son nez dans les
affaires des autres ; il aurait eu trop peur de le
salir, d’abord ! Eh bien ! oui, elle avait eu Lantier
avant lui. Où était le mal ? Elle ne faisait pas la
vie, elle n’amènerait pas des hommes dans son
ménage, comme tant de femmes, et des plus
riches. Quant aux enfants, ils grandiraient, on les
élèverait, parbleu ! Jamais il ne trouverait une
femme aussi courageuse, aussi bonne, remplie de
plus de qualités. D’ailleurs, ce n’était pas tout ça,
elle aurait pu rouler sur les trottoirs, être laide,
fainéante, dégoûtante, avoir une séquelle
d’enfants crottés, ça n’aurait pas compté à ses
yeux : il la voulait.
– Oui, je vous veux, répétait-il, en tapant son
poing sur son genou d’un martèlement continu.
Vous entendez bien, je vous veux... Il n’y a rien à
dire à ça, je pense ?
Gervaise, peu à peu, s’attendrissait. Une
lâcheté du coeur et des sens la prenait, au milieu
de ce désir brutal dont elle se sentait enveloppée.
Elle ne hasardait plus que des objections timides,
les mains tombées sur ses jupes, la face noyée de
douceur. Du dehors, par la fenêtre entrouverte, la
belle nuit de juin envoyait des souffles chauds,
qui effaraient la chandelle, dont la haute mèche
rougeâtre charbonnait ; dans le grand silence du
quartier endormi, on entendait seulement les
sanglots d’enfant d’un ivrogne, couché sur le dos,
au milieu du boulevard ; tandis que, très loin, au
fond de quelque restaurant, un violon jouait un
quadrille canaille à quelque noce attardée, une
petite musique cristalline, nette et déliée comme
une phrase d’harmonica. Coupeau, voyant la
jeune femme à bout d’arguments, silencieuse et
vaguement souriante, avait saisi ses mains,
l’attirait vers lui. Elle était dans une de ces heures
d’abandon dont elle se méfiait tant, gagnée, trop
émue pour rien refuser et faire de la peine à
quelqu’un. Mais le zingueur ne comprit pas
qu’elle se donnait ; il se contenta de lui serrer les
poignets à les broyer, pour prendre possession
d’elle ; et ils eurent tous les deux un soupir, à
cette légère douleur, dans laquelle se satisfaisait
un peu de leur tendresse.
– Vous dites oui, n’est-ce pas ? demanda-t-il.
– Comme vous me tourmentez ! murmura-telle.
Vous le voulez ? eh bien, oui... Mon Dieu,
nous faisons là une grande folie, peut-être.
Il s’était levé, l’avait empoignée par la taille,
lui appliquait un rude baiser sur la figure, au
hasard. Puis, comme cette caresse faisait un gros
bruit, il s’inquiéta le premier, regardant Claude et
Étienne, marchant à pas de loup, baissant la voix.
– Chut ! soyons sages, dit-il, il ne faut pas
réveiller les gosses... À demain.
Et il remonta à sa chambre. Gervaise, toute
tremblante, resta près d’une heure assise au bord
de son lit, sans songer à se déshabiller. Elle était
touchée, elle trouvait Coupeau très honnête ; car
elle avait bien cru un moment que c’était fini,
qu’il allait coucher là. L’ivrogne, en bas, sous la
fenêtre, avait une plainte plus rauque de bête
perdue. Au loin, le violon à la ronde canaille se
taisait.
Les jours suivants, Coupeau voulut décider
Gervaise à monter un soir chez sa soeur, rue de la
Goutte-d’Or. Mais la jeune femme, très timide,
montrait un grand effroi de cette visite aux
Lorilleux. Elle remarquait parfaitement que le
zingueur avait une peur sourde du ménage. Sans
doute il ne dépendait pas de sa soeur, qui n’était
même pas l’aînée. Maman Coupeau donnerait
son consentement des deux mains, car jamais elle
ne contrariait son fils. Seulement, dans la famille,
les Lorilleux passaient pour gagner jusqu’à dix
francs par jour ; et ils tiraient de là une véritable
autorité. Coupeau n’aurait pas osé se marier, sans
qu’ils eussent avant tout accepté sa femme.
– Je leur ai parlé de vous, ils connaissent nos
projets, expliquait-il à Gervaise. Mon Dieu ! que
vous êtes enfant ! Venez ce soir... Je vous ai
avertie, n’est-ce pas ? Vous trouverez ma soeur un
peu raide. Lorilleux non plus n’est pas toujours
aimable. Au fond, ils sont très vexés, parce que,
si je me marie, je ne mangerai plus chez eux, et
ce sera une économie de moins. Mais ça ne fait
rien, ils ne vous mettront pas à la porte... Faites
ça pour moi, c’est absolument nécessaire.
Ces paroles effrayaient Gervaise davantage.
Un samedi soir, pourtant, elle céda. Coupeau vint
la chercher à huit heures et demie. Elle s’était
habillée : une robe noire, avec un châle à palmes
jaunes en mousseline de laine imprimée, et un
bonnet blanc garni d’une petite dentelle. Depuis
six semaines qu’elle travaillait, elle avait
économisé les sept francs du châle et les deux
francs cinquante du bonnet ; la robe était une
vieille robe nettoyée et refaite.
– Ils vous attendent, lui dit Coupeau, pendant
qu’ils faisaient le tour par la rue des Poissonniers.
Oh ! ils commencent à s’habituer à l’idée de me
voir marié. Ce soir, ils ont l’air très gentil... Et
puis, si vous n’avez jamais vu faire des chaînes
d’or, ça vous amusera à regarder. Ils ont
justement une commande pressée pour lundi.
– Ils ont de l’or chez eux ? demanda Gervaise.
– Je crois bien ! il y en a sur les murs, il y en a
par terre, il y en a partout.
Cependant, ils s’étaient engagés sous la porte
ronde et avaient traversé la cour. Les Lorilleux
demeuraient au sixième, escalier B. Coupeau lui
cria en riant d’empoigner ferme la rampe et de ne
plus la lâcher. Elle leva les yeux, cligna les
paupières, en apercevant la haute tour creuse de
la cage de l’escalier, éclairée par trois becs de
gaz, de deux étages en deux étages ; le dernier,
tout en haut, avait l’air d’une étoile tremblotante
dans un ciel noir, tandis que les deux autres
jetaient de longues clartés, étrangement
découpées, le long de la spirale interminable des
marches.
– Hein ? dit le zingueur en arrivant au palier
du premier étage, ça sent joliment la soupe à
l’oignon. On a mangé de la soupe à l’oignon pour
sûr.
En effet, l’escalier B, gris, sale, la rampe et les
marches graisseuses, les murs éraflés montrant le
plâtre, était encore plein d’une violente odeur de
cuisine. Sur chaque palier, des couloirs
s’enfonçaient, sonores de vacarme, des portes
s’ouvraient, peintes en jaune, noircies à la serrure
par la crasse des mains ; et, au ras de la fenêtre, le
plomb soufflait une humidité fétide, dont la
puanteur se mêlait à l’âcreté de l’oignon cuit. On
entendait, du rez-de-chaussée au sixième, des
bruits de vaisselle, des poêlons qu’on barbotait,
des casseroles qu’on grattait avec des cuillers
pour les récurer. Au premier étage, Gervaise
aperçut, dans l’entrebâillement d’une porte, sur
laquelle le mot : Dessinateur, était écrit en
grosses lettres, deux hommes attablés devant une
toile cirée desservie, causant furieusement, au
milieu de la fumée de leurs pipes. Le second
étage et le troisième, plus tranquilles, laissaient
passer seulement par les fentes des boiseries la
cadence d’un berceau, les pleurs étouffés d’un
enfant, la grosse voix d’une femme coulant avec
un sourd murmure d’eau courante, sans paroles
distinctes ; et elle put lire des pancartes clouées,
portant des noms : Madame Gaudron, cardeuse,
et plus loin : Monsieur Madinier, atelier de
cartonnage. On se battait au quatrième : un
piétinement dont le plancher tremblait, des
meubles culbutés, un effroyable tapage de jurons
et de coups ; ce qui n’empêchait pas les voisins
d’en face de jouer aux cartes, la porte ouverte,
pour avoir de l’air. Mais, quand elle fut au
cinquième, Gervaise dut souffler, elle n’avait pas
l’habitude de monter ; ce mur qui tournait
toujours, ces logements entrevus qui défilaient,
lui cassaient la tête. Une famille, d’ailleurs,
barrait le palier ; le père lavait des assiettes sur un
petit fourneau de terre, près du plomb, tandis que
la mère, adossée à la rampe, nettoyait le bambin,
avant d’aller le coucher. Cependant, Coupeau
encourageait la jeune femme. Ils arrivaient. Et,
lorsqu’il fut enfin au sixième, il se retourna pour
l’aider d’un sourire. Elle, la tête levée, cherchait
d’où venait un filet de voix, qu’elle écoutait
depuis la première marche, clair et perçant,
dominant les autres bruits. C’était, sous les toits,
une petite vieille qui chantait en habillant des
poupées à treize sous. Gervaise vit encore, au
moment où une grande fille rentrait avec un seau
dans une chambre voisine, un lit défait, où un
homme en manches de chemise attendait, vautré,
les yeux en l’air ; sur la porte refermée, une carte
de visite écrite à la main indiquait :
Mademoiselle Clémence, repasseuse. Alors, tout
en haut, les jambes cassées, l’haleine courte, elle
eut la curiosité de se pencher au-dessus de la
rampe ; maintenant, c’était le bec de gaz d’en bas
qui semblait une étoile, au fond du puits étroit des
six étages ; et les odeurs, la vie énorme et
grondante de la maison, lui arrivaient dans une
seule haleine, battaient d’un coup de chaleur son
visage inquiet, se hasardant là comme au bord
d’un gouffre.
– Nous ne sommes pas arrivés, dit Coupeau.
Oh ! c’est un voyage !
Il avait pris, à gauche, un long corridor. Il
tourna deux fois, la première encore à gauche, la
seconde à droite. Le corridor s’allongeait
toujours, se bifurquait, resserré, lézardé, décrépi,
de loin en loin éclairé par une mince flamme de
gaz ; et les portes uniformes, à la file comme des
portes de prison ou de couvent, continuaient à
montrer, presque toutes grandes ouvertes, des
intérieurs de misère et de travail, que la chaude
soirée de juin emplissait d’une buée rousse.
Enfin, ils arrivèrent à un bout de couloir
complètement sombre.
– Nous y sommes, reprit le zingueur.
Attention ! tenez-vous au mur ; il y a trois
marches.
Et Gervaise fit encore une dizaine de pas, dans
l’obscurité, prudemment. Elle buta, compta les
trois marches. Mais, au fond du couloir, Coupeau
venait de pousser une porte, sans frapper. Une
vive clarté s’étala sur le carreau. Ils entrèrent.
C’était une pièce étranglée, une sorte de
boyau, qui semblait le prolongement même du
corridor. Un rideau de laine déteinte, en ce
moment relevé par une ficelle, coupait le boyau
en deux. Le premier compartiment contenait un
lit, poussé sous un angle du plafond mansardé, un
poêle de fonte encore tiède du dîner, deux
chaises, une table et une armoire dont il avait
fallu scier la corniche pour qu’elle pût tenir entre
le lit et la porte. Dans le second compartiment se
trouvait installé l’atelier : au fond, une étroite
forge avec son soufflet ; à droite, un étau scellé
au mur, sous une étagère où traînaient des
ferrailles ; à gauche, auprès de la fenêtre, un
établi tout petit, encombré de pinces, de cisailles,
de scies microscopiques, grasses et très sales.
– C’est nous ! cria Coupeau, en s’avançant
jusqu’au rideau de laine.
Mais on ne répondit pas tout de suite.
Gervaise, fort émotionnée, remuée surtout par
cette idée qu’elle allait entrer dans un lieu plein
d’or, se tenait derrière l’ouvrier, balbutiant,
hasardant des hochements de tête, pour saluer. La
grande clarté, une lampe brûlant sur l’établi, un
brasier de charbon flambant dans la forge,
accroissait encore son trouble. Elle finit pourtant
par voir madame Lorilleux, petite, rousse, assez
forte, tirant de toute la vigueur de ses bras courts,
à l’aide d’une grosse tenaille, un fil de métal noir,
qu’elle passait dans les trous d’une filière, fixée à
l’étau. Devant l’établi, Lorilleux, aussi petit de
taille, mais d’épaules plus grêles, travaillait, du
bout de ses pinces, avec une vivacité de singe, à
un travail si menu, qu’il se perdait entre ses
doigts noueux. Ce fut le mari qui leva le premier
la tête, une tête aux cheveux rares, d’une pâleur
jaune de vieille cire, longue et souffrante.
– Ah ! c’est vous, bien, bien ! murmura-t-il.
Nous sommes pressés, vous savez... N’entrez pas
dans l’atelier, ça nous gênerait. Restez dans la
chambre.
Et il reprit son travail menu, la face de
nouveau dans le reflet verdâtre d’une boule
d’eau, à travers laquelle la lampe envoyait sur
son ouvrage un rond de vive lumière.
– Prends les chaises ! cria à son tour Mme
Lorilleux. C’est cette dame, n’est-ce pas ? Très
bien, très bien !
Elle avait roulé le fil ; elle le porta à la forge,
et là, activant le brasier avec un large éventail de
bois, elle le mit à recuire, avant de le passer dans
les derniers trous de la filière.
Coupeau avança les chaises, fit asseoir
Gervaise au bord du rideau. La pièce était si
étroite, qu’il ne put se caser à côté d’elle. Il
s’assit en arrière, et il se penchait pour lui donner,
dans le cou, des explications sur le travail. La
jeune femme, interdite par l’étrange accueil des
Lorilleux, mal à l’aise sous leurs regards
obliques, avait un bourdonnement aux oreilles
qui l’empêchait d’entendre. Elle trouvait la
femme très vieille pour ses trente ans, l’air
revêche, malpropre avec ses cheveux queue de
vache, roulés sur sa camisole défaite. Le mari,
d’une année plus âgé seulement, lui semblait un
vieillard, aux minces lèvres méchantes, en
manches de chemise, les pieds nus dans des
pantoufles éculées. Et ce qui la consternait
surtout, c’était la petitesse de l’atelier, les murs
barbouillés, la ferraille ternie des outils, toute la
saleté noire traînant là dans un bric-à-brac de
marchand de vieux clous. Il faisait terriblement
chaud. Des gouttes de sueur perlaient sur la face
verdie de Lorilleux ; tandis que madame
Lorilleux se décidait à retirer sa camisole, les
bras nus, la chemise plaquant sur les seins
tombés.
– Et l’or ? demanda Gervaise à demi-voix.
Ses regards inquiets fouillaient les coins,
cherchaient, parmi toute cette crasse, le
resplendissement qu’elle avait rêvé.
Mais Coupeau s’était mis à rire.
– L’or ? dit-il ; tenez, en voilà, en voilà
encore, et en voilà à vos pieds !
Il avait indiqué successivement le fil aminci
que travaillait sa soeur, et un autre paquet de fil,
pareil à une liasse de fil de fer, accroché au mur,
près de l’étau ; puis, se mettant à quatre pattes, il
venait de ramasser par terre, sous la claie de bois
qui recouvrait le carreau de l’atelier, un déchet,
un brin semblable à la pointe d’une aiguille
rouillée. Gervaise se récriait. Ce n’était pas de
l’or, peut-être, ce métal noirâtre, vilain comme du
fer ! Il dut mordre le déchet, lui montrer l’entaille
luisante de ses dents. Et il reprenait ses
explications : les patrons fournissaient l’or en fil,
tout allié ; les ouvriers le passaient d’abord par la
filière pour l’obtenir à la grosseur voulue, en
ayant soin de le faire recuire cinq ou six fois
pendant l’opération, afin qu’il ne cassât pas. Oh !
il fallait une bonne poigne et de l’habitude ! Sa
soeur empêchait son mari de toucher aux filières,
parce qu’il toussait. Elle avait de fameux bras, il
lui avait vu tirer l’or aussi mince qu’un cheveu.
Cependant, Lorilleux, pris d’un accès de toux,
se pliait sur son tabouret. Au milieu de la quinte,
il parla, il dit d’une voix suffoquée, toujours sans
regarder Gervaise, comme s’il eût constaté la
chose uniquement pour lui :
– Moi, je fais la colonne.
Coupeau força Gervaise à se lever. Elle
pouvait bien s’approcher, elle verrait. Le
chaîniste consentit d’un grognement. Il enroulait
le fil préparé par sa femme autour d’un mandrin,
une baguette d’acier très mince. Puis, il donna un
léger coup de scie, qui tout le long du mandrin
coupa le fil, dont chaque tour forma un maillon.
Ensuite, il souda. Les maillons étaient posés sur
un gros morceau de charbon de bois. Il les
mouillait d’une goutte de borax, prise dans le cul
d’un verre cassé, à côté de lui ; et, rapidement, il
les rougissait à la lampe, sous la flamme
horizontale du chalumeau. Alors, quand il eut une
centaine de maillons, il se remit une fois encore à
son travail menu, appuyé au bord de la cheville,
un bout de planchette que le frottement de ses
mains avait poli. Il ployait la maille à la pince, la
serrait d’un côté, l’introduisait dans la maille
supérieure déjà en place, la rouvrait à l’aide
d’une pointe ; cela avec une régularité continue,
les mailles succédant aux mailles, si vivement,
que la chaîne s’allongeait peu à peu sous les yeux
de Gervaise, sans lui permettre de suivre et de
bien comprendre.
– C’est la colonne, dit Coupeau. Il y a le
jaseron, le forçat, la gourmette, la corde. Mais ça,
c’est la colonne. Lorilleux ne fait que la colonne.
Celui-ci eut un ricanement de satisfaction. Il
cria, tout en continuant à pincer les mailles,
invisibles entre ses ongles noirs :
– Écoute donc, Cadet-Cassis !... J’établissais
un calcul, ce matin. J’ai commencé à douze ans,
n’est-ce pas ? Eh bien ! sais-tu quel bout de
colonne j’ai dû faire au jour d’aujourd’hui ?
Il leva sa face pâle, cligna ses paupières
rougies.
– Huit mille mètres, entends-tu ! Deux
lieues !... Hein ! un bout de colonne de deux
lieues ! Il y a de quoi entortiller le cou à toutes les
femelles du quartier... Et, tu sais, le bout
s’allonge toujours. J’espère bien aller de Paris à
Versailles.
Gervaise était retournée s’asseoir,
désillusionnée, trouvant tout très laid. Elle sourit
pour faire plaisir aux Lorilleux. Ce qui la gênait
surtout, c’était le silence gardé sur son mariage,
sur cette affaire si grosse pour elle, sans laquelle
elle ne serait certainement pas venue. Les
Lorilleux continuaient à la traiter en curieuse
importune amenée par Coupeau. Et une
conversation s’étant enfin engagée, elle roula
uniquement sur les locataires de la maison. Mme
Lorilleux demanda à son frère s’il n’avait pas
entendu en montant les gens du quatrième se
battre. Ces Bénard s’assommaient tous les jours ;
le mari rentrait soûl comme un cochon ; la femme
aussi avait bien des torts, elle criait des choses
dégoûtantes. Puis, on parla du dessinateur du
premier, ce grand escogriffe de Baudequin, un
poseur criblé de dettes, toujours fumant, toujours
gueulant avec des camarades. L’atelier de
cartonnage de M. Madinier n’allait plus que
d’une patte ; le patron avait encore congédié deux
ouvrières la veille ; ce serait pain bénit s’il faisait
la culbute, car il mangeait tout, il laissait ses
enfants le derrière nu. Mme Gaudron cardait
drôlement ses matelas : elle se trouvait encore
enceinte, ce qui finissait par n’être guère propre,
à son âge. Le propriétaire venait de donner congé
aux Coquet du cinquième ; ils devaient trois
termes ; puis, ils s’entêtaient à allumer leur
fourneau sur le carré ; même que, le samedi
d’auparavant, mademoiselle Remanjou, la vieille
du sixième, en reportant ses poupées, était
descendue à temps pour empêcher le petit
Linguerlot d’avoir le corps tout brûlé. Quant à
mademoiselle Clémence, la repasseuse, elle se
conduisait comme elle l’entendait, mais on ne
pouvait pas dire, elle adorait les animaux, elle
possédait un coeur d’or. Hein ! quel dommage,
une belle fille pareille aller avec tous les
hommes ! On la rencontrerait une nuit sur un
trottoir, pour sûr.
– Tiens, en voilà une, dit Lorilleux à sa
femme, en lui donnant le bout de chaîne auquel il
travaillait depuis le déjeuner. Tu peux la dresser.
Et il ajouta, avec l’insistance d’un homme qui
ne lâche pas aisément une plaisanterie :
– Encore quatre pieds et demi... Ça me
rapproche de Versailles.
Cependant, madame Lorilleux, après l’avoir
fait recuire, dressait la colonne, en la passant à la
filière de réglage. Elle la mit ensuite dans une
petite casserole de cuivre à long manche, pleine
d’eau seconde, et la dérocha, au feu de la forge.
Gervaise, de nouveau poussée par Coupeau, dut
suivre cette dernière opération. Quand la chaîne
fut dérochée, elle devint d’un rouge sombre. Elle
était finie, prête à livrer.
– On livre en blanc, expliqua encore le
zingueur. Ce sont les polisseuses qui frottent ça
avec du drap.
Mais Gervaise se sentait à bout de courage. La
chaleur, de plus en plus forte, la suffoquait. On
laissait la porte fermée, parce que le moindre
courant d’air enrhumait Lorilleux. Alors, comme
on ne parlait pas toujours de leur mariage, elle
voulut s’en aller, elle tira légèrement la veste de
Coupeau. Celui-ci comprit. Il commençait,
d’ailleurs, à être également embarrassé et vexé de
cette affectation de silence.
– Eh bien, nous partons, dit-il. Nous vous
laissons travailler.
Il piétina un instant, il attendit, espérant un
mot, une allusion quelconque. Enfin, il se décida
à entamer les choses lui-même.
– Dites donc, Lorilleux, nous comptons sur
vous, vous serez le témoin de ma femme.
Le chaîniste leva la tête, joua la surprise, avec
un ricanement ; tandis que sa femme, lâchant les
filières, se plantait au milieu de l’atelier.
– C’est donc sérieux, murmura-t-il. Ce sacré
Cadet-Cassis, on ne sait jamais s’il veut rire.
– Ah ! oui, madame est la personne, dit à son
tour la femme en dévisageant Gervaise. Mon
Dieu ! nous n’avons pas de conseil à vous
donner, nous autres... C’est une drôle d’idée de se
marier tout de même. Enfin, si ça vous va à l’un
et à l’autre. Quand ça ne réussit pas, on s’en
prend à soi, voilà tout. Et ça ne réussit pas
souvent, pas souvent, pas souvent...
La voix ralentie sur ces derniers mots, elle
hochait la tête, passant de la figure de la jeune
femme à ses mains, à ses pieds, comme si elle
avait voulu la déshabiller, pour lui voir les grains
de la peau. Elle dut la trouver mieux qu’elle ne
comptait.
– Mon frère est bien libre, continua-t-elle d’un
ton plus pincé. Sans doute, la famille aurait peutêtre
désiré... On fait toujours des projets. Mais les
choses tournent si drôlement... Moi, d’abord, je
ne veux pas me disputer. Il nous aurait amené la
dernière des dernières, je lui aurais dit : Épousela
et fiche-moi la paix... Il n’était pourtant pas
mal ici, avec nous. Il est assez gras, on voit bien
qu’il ne jeûnait guère. Et toujours sa soupe
chaude, juste à la minute... Dis donc, Lorilleux, tu
ne trouves pas que madame ressemble à Thérèse,
tu sais bien, cette femme d’en face qui est morte
de la poitrine ?
– Oui, il y a un faux air, répondit le chaîniste.
– Et vous avez deux enfants, madame. Ah ! çà,
par exemple, je l’ai dit à mon frère : Je ne
comprends pas comment tu épouses une femme
qui a deux enfants... Il ne faut pas vous fâcher, si
je prends ses intérêts ; c’est bien naturel... Vous
n’avez pas l’air forte, avec ça... N’est-ce pas,
Lorilleux, madame n’a pas l’air forte ?
– Non, non, elle n’est pas forte.
Ils ne parlèrent pas de sa jambe. Mais
Gervaise comprenait, à leurs regards obliques et
au pincement de leurs lèvres, qu’ils y faisaient
allusion. Elle restait devant eux, serrée dans son
mince châle à palmes jaunes, répondant par des
monosyllabes, comme devant des juges.
Coupeau, la voyant souffrir, finit par crier :
– Ce n’est pas tout ça... Ce que vous dites et
rien, c’est la même chose. La noce aura lieu le
samedi 29 juillet. J’ai calculé sur l’almanach. Estce
convenu ? ça vous va-t-il ?
– Oh ! ça nous va toujours, dit sa soeur. Tu
n’avais pas besoin de nous consulter... Je
n’empêcherai pas Lorilleux d’être témoin. Je
veux avoir la paix.
Gervaise, la tête basse, ne sachant plus à quoi
s’occuper, avait fourré le bout de son pied dans
un losange de la claie de bois, dont le carreau de
l’atelier était couvert ; puis, de peur d’avoir
dérangé quelque chose en le retirant, elle s’était
baissée, tâtant avec la main. Lorilleux, vivement,
approcha la lampe. Et il lui examinait les doigts
avec méfiance.
– Il faut prendre garde, dit-il, les petits
morceaux d’or, ça se colle sous les souliers, et ça
s’emporte, sans qu’on le sache.
Ce fut toute une affaire. Les patrons
n’accordaient pas un milligramme de déchet. Et il
montra la patte de lièvre, avec laquelle il brossait
les parcelles d’or restées sur la cheville, et la peau
étalée sur ses genoux, mise là pour les recevoir.
Deux fois par semaine, on balayait
soigneusement l’atelier ; on gardait les ordures,
on les brûlait, on passait les cendres, dans
lesquelles on trouvait par mois jusqu’à vingt-cinq
et trente francs d’or.
Mme Lorilleux ne quittait pas du regard les
souliers de Gervaise.
– Mais il n’y a pas à se fâcher, murmura-t-elle,
avec un sourire aimable. Madame peut regarder
ses semelles.
Et Gervaise, très rouge, se rassit, leva les
pieds, fit voir qu’il n’y avait rien. Coupeau avait
ouvert la porte en criant : Bonsoir ! d’une voix
brusque. Il l’appela, du corridor. Alors, elle sortit
à son tour, après avoir balbutié une phrase de
politesse : elle espérait bien qu’on se reverrait et
qu’on s’entendrait tous ensemble. Mais les
Lorilleux s’étaient déjà remis à l’ouvrage, au
fond du trou noir de l’atelier, où la petite forge
luisait, comme un dernier charbon blanchissant
dans la grosse chaleur d’un four. La femme, un
coin de la chemise glissé sur l’épaule, la peau
rougie par le reflet du brasier, tirait un nouveau
fil, gonflait à chaque effort son cou, dont les
muscles se roulaient, pareils à des ficelles. Le
mari, courbé sous la lueur verte de la boule d’eau,
recommençant un bout de chaîne, ployait la
maille à la pince, la serrait d’un côté,
l’introduisait dans la maille supérieure, la
rouvrait à l’aide d’une pointe, continuellement,
mécaniquement, sans perdre un geste pour
essuyer la sueur de sa face.
Quand Gervaise déboucha des corridors sur le
palier du sixième, elle ne put retenir cette parole,
les larmes aux yeux :
– Ça ne promet pas beaucoup de bonheur.
Coupeau branla furieusement la tête. Lorilleux
lui revaudrait cette soirée-là. Avait-on jamais vu
un pareil grigou ! croire qu’on allait lui emporter
trois grains de sa poussière d’or ! Toutes ces
histoires, c’était de l’avarice pure. Sa soeur avait
peut-être cru qu’il ne se marierait jamais, pour lui
économiser quatre sous sur son pot-au-feu ?
Enfin, ça se ferait quand même le 29 juillet. Il se
moquait pas mal d’eux !
Mais Gervaise, en descendant l’escalier, se
sentait toujours le coeur gros, tourmentée d’une
bête de peur, qui lui faisait fouiller avec
inquiétude les ombres grandies de la rampe. À
cette heure, l’escalier dormait, désert, éclairé
seulement par le bec de gaz du second étage, dont
la flamme rapetissée mettait, au fond de ce puits
de ténèbres, la goutte de clarté d’une veilleuse.
Derrière les portes fermées, on entendait le gros
silence, le sommeil écrasé des ouvriers couchés
au sortir de table. Pourtant, un rire adouci sortait
de la chambre de la repasseuse, tandis qu’un filet
de lumière glissait par la serrure de mademoiselle
Remanjou, taillant encore, avec un petit bruit de
ciseaux, les robes de gaze des poupées à treize
sous. En bas, chez madame Gaudron, un enfant
continuait à pleurer. Et les plombs soufflaient une
puanteur plus forte, au milieu de la grande paix,
noire et muette.
Puis, dans la cour, pendant que Coupeau
demandait le cordon d’une voix chantante,
Gervaise se retourna, regarda une dernière fois la
maison. Elle paraissait grandie sous le ciel sans
lune. Les façades grises, comme nettoyées de leur
lèpre et badigeonnées d’ombre, s’étendaient,
montaient ; et elles étaient plus nues encore,
toutes plates, déshabillées des loques séchant le
jour au soleil. Les fenêtres closes dormaient.
Quelques-unes, éparses, vivement allumées,
ouvraient des yeux, semblaient faire loucher
certains coins. Au-dessus de chaque vestibule, de
bas en haut, à la file, les vitres des six paliers,
blanches d’une lueur pâle, dressaient une tour
étroite de lumière. Un rayon de lampe, tombé de
l’atelier de cartonnage, au second, mettait une
traînée jaune sur le pavé de la cour, trouant les
ténèbres qui noyaient les ateliers des rez-dechaussée.
Et, du fond de ces ténèbres, dans le
coin humide, des gouttes d’eau, sonores au milieu
du silence, tombaient une à une du robinet mal
tourné de la fontaine. Alors, il sembla à Gervaise
que la maison était sur elle, écrasante, glaciale à
ses épaules. C’était toujours sa bête de peur, un
enfantillage dont elle souriait ensuite.
– Prenez garde ! cria Coupeau.
Et elle dut, pour sortir, sauter par-dessus une
grande mare, qui avait coulé de la teinturerie. Ce
jour-là, la mare était bleue, d’un azur profond de
ciel d’été, où la petite lampe de nuit du concierge
allumait des étoiles.
III
Gervaise ne voulait pas de noce. À quoi bon
dépenser de l’argent ? Puis, elle restait un peu
honteuse ; il lui semblait inutile d’étaler le
mariage devant tout le quartier. Mais Coupeau se
récriait : on ne pouvait pas se marier comme ça,
sans manger un morceau ensemble. Lui, se battait
joliment l’oeil du quartier ! Oh ! quelque chose de
tout simple, un petit tour de balade l’après-midi,
en attendant d’aller tordre le cou à un lapin, au
premier gargot venu. Et pas de musique au
dessert, bien sûr, pas de clarinette pour secouer le
panier aux crottes des dames. Histoire de trinquer
seulement, avant de revenir faire dodo chacun
chez soi.
Le zingueur, plaisantant, rigolant, décida la
jeune femme, lorsqu’il lui eut juré qu’on ne
s’amuserait pas. Il aurait l’oeil sur les verres, pour
empêcher les coups de soleil. Alors, il organisa
un pique-nique à cent sous par tête, chez
Auguste, au Moulin-d’Argent, boulevard de la
Chapelle. C’était un petit marchand de vin dans
les prix doux, qui avait un bastringue au fond de
son arrière-boutique, sous les trois acacias de sa
cour. Au premier, on serait parfaitement bien.
Pendant dix jours, il racola des convives, dans la
maison de sa soeur, rue de la Goutte-d’Or : M.
Madinier, Mlle Remanjou, Mme Gaudron et son
mari. Il finit même par faire accepter à Gervaise
deux camarades, Bibi-la-Grillade et Mes-Bottes ;
sans doute Mes-Bottes levait le coude, mais il
avait un appétit si farce, qu’on l’invitait toujours
dans les pique-niques, à cause de la tête du
marchand de soupe en voyant ce sacré trou-là
avaler ses douze livres de pain. La jeune femme,
de son côté, promit d’amener sa patronne, Mme
Fauconnier, et les Boche, de très braves gens.
Tout compte fait, on se trouverait quinze à table,
c’était assez. Quand on est trop de monde, ça se
termine toujours par des disputes.
Cependant, Coupeau n’avait pas le sou. Sans
chercher à crâner, il entendait agir en homme
propre. Il emprunta cinquante francs à son patron.
Là-dessus, il acheta d’abord l’alliance, une
alliance d’or de douze francs, que Lorilleux lui
procura en fabrique pour neuf francs. Il se
commanda ensuite une redingote, un pantalon et
un gilet, chez un tailleur de la rue Myrrha, auquel
il donna seulement un acompte de vingt-cinq
francs ; ses souliers vernis et son bolivar
pouvaient encore marcher. Quand il eut mis de
côté les dix francs du pique-nique, son écot et
celui de Gervaise, les enfants devant passer pardessus
le marché, il lui resta tout juste six francs,
le prix d’une messe à l’autel des pauvres. Certes,
il n’aimait pas les corbeaux, ça lui crevait le coeur
de porter ses six francs à ces galfatres-là, qui n’en
avaient pas besoin pour se tenir le gosier frais.
Mais un mariage sans messe, on avait beau dire,
ce n’était pas un mariage. Il alla lui-même à
l’église marchander ; et, pendant une heure, il
s’attrapa avec un vieux petit prêtre, en soutane
sale, voleur comme une fruitière. Il avait envie de
lui ficher des calottes. Puis, par blague, il lui
demanda s’il ne trouverait pas, dans sa boutique,
une messe d’occasion, point trop détériorée, et
dont un couple bon enfant ferait encore son
beurre. Le vieux petit prêtre, tout en grognant que
Dieu n’aurait aucun plaisir à bénir son union,
finit par lui laisser sa messe à cinq francs. C’était
toujours vingt sous d’économie. Il lui restait vingt
sous.
Gervaise, elle aussi, tenait à être propre. Dès
que le mariage fut décidé, elle s’arrangea, fit des
heures en plus, le soir, arriva à mettre trente
francs de côté. Elle avait une grosse envie d’un
petit mantelet de soie, affiché treize francs, rue du
Faubourg-Poissonnière. Elle se le paya, puis
racheta pour dix francs au mari d’une
blanchisseuse, morte dans la maison de madame
Fauconnier, une robe de laine gros bleu, qu’elle
refit complètement à sa taille. Avec les sept
francs qui restaient, elle eut une paire de gants de
coton, une rose pour son bonnet et des souliers
pour son aîné Claude. Heureusement les petits
avaient des blouses possibles. Elle passa quatre
nuits, nettoyant tout, visitant jusqu’aux plus petits
trous de ses bas et de sa chemise.
Enfin, le vendredi soir, la veille du grand jour,
Gervaise et Coupeau, en rentrant du travail,
eurent encore à trimer jusqu’à onze heures. Puis,
avant de se coucher chacun chez soi, ils passèrent
une heure ensemble, dans la chambre de la jeune
femme, bien contents d’être au bout de cet
embarras. Malgré leur résolution de ne pas se
casser les côtes pour le quartier, ils avaient fini
par prendre les choses à coeur et par s’éreinter.
Quand ils se dirent bonsoir, ils dormaient debout.
Mais, tout de même, ils poussaient un gros soupir
de soulagement. Maintenant, c’était réglé.
Coupeau avait pour témoins M. Madinier et Bibila-
Grillade ; Gervaise comptait sur Lorilleux et
sur Boche. On devait aller tranquillement à la
mairie et à l’église, tous les six, sans traîner
derrière soi une queue de monde. Les deux soeurs
du marié avaient même déclaré qu’elles
resteraient chez elles, leur présence n’étant pas
nécessaire. Seule maman Coupeau s’était mise à
pleurer, en disant qu’elle partirait plutôt en avant
pour se cacher dans un coin ; et on avait promis
de l’emmener. Quant au rendez-vous de toute la
société, il était fixé à une heure, au Moulind’Argent.
De là, on irait gagner la faim dans la
plaine Saint-Denis ; on prendrait le chemin de fer
et on retournerait à pattes, le long de la grande
route. La partie s’annonçait très bien, pas une
bosse à tout avaler, mais un brin de rigolade,
quelque chose de gentil et d’honnête.
Le samedi matin en s’habillant, Coupeau fut
pris d’inquiétude, devant sa pièce de vingt sous.
Il venait de songer que, par politesse, il lui
faudrait offrir un verre de vin et une tranche de
jambon aux témoins, en attendant le dîner. Puis,
il y aurait peut-être des frais imprévus.
Décidément, vingt sous, ça ne suffisait pas.
Alors, après s’être chargé de conduire Claude et
Étienne chez madame Boche, qui devait les
amener le soir au dîner, il courut rue de la
Goutte-d’Or et monta carrément emprunter dix
francs à Lorilleux. Par exemple, ça lui écorchait
le gosier, car il s’attendait à la grimace de son
beau-frère. Celui-ci grogna, ricana d’un air de
mauvaise bête, et finalement prêta les deux pièces
de cent sous. Mais Coupeau entendit sa soeur qui
disait entre ses dents que « ça commençait bien ».
Le mariage à la mairie était pour dix heures et
demie. Il faisait très beau, un soleil du tonnerre,
rôtissant les rues. Pour ne pas être regardés, les
mariés, la maman et les quatre témoins se
séparèrent en deux bandes. En avant, Gervaise
marchait au bras de Lorilleux, tandis que M.
Madinier conduisait maman Coupeau ; puis, à
vingt pas, sur l’autre trottoir, venaient Coupeau,
Boche et Bibi-la-Grillade. Ces trois-là étaient en
redingote noire, le dos rond, les bras ballants ;
Boche avait un pantalon jaune ; Bibi-la-Grillade,
boutonné jusqu’au cou, sans gilet, laissait passer
seulement un coin de cravate roulé en corde.
Seul, M. Madinier portait un habit, un grand habit
à queue carrée ; et les passants s’arrêtaient pour
voir ce monsieur promenant la grosse mère
Coupeau, en châle vert, en bonnet noir, avec des
rubans rouges. Gervaise, très douce, gaie, dans sa
robe d’un bleu dur, les épaules serrées sous son
étroit mantelet, écoutait complaisamment les
ricanements de Lorilleux, perdu au fond d’un
immense paletot sac, malgré la chaleur ; puis, de
temps à autre, au coude des rues, elle tournait un
peu la tête, jetait un fin sourire à Coupeau, que
ses vêtements neufs, luisant au soleil, gênaient.
Tout en marchant très lentement, ils arrivèrent
à la mairie une grande demi-heure trop tôt. Et,
comme le maire fut en retard, leur tour vint
seulement vers onze heures. Ils attendirent sur
des chaises, dans un coin de la salle, regardant le
haut plafond et la sévérité des murs, parlant bas,
reculant leurs sièges par excès de politesse,
chaque fois qu’un garçon de bureau passait.
Pourtant, à demi-voix, ils traitaient le maire de
fainéant ; il devait être pour sûr chez sa blonde, à
frictionner sa goutte ; peut-être bien aussi qu’il
avait avalé son écharpe. Mais, quand le magistrat
parut, ils se levèrent respectueusement. On les fit
rasseoir. Alors, ils assistèrent à trois mariages,
perdus dans trois noces bourgeoises, avec des
mariés en blanc, des fillettes frisées, des
demoiselles à ceintures roses, des cortèges
interminables de messieurs et de dames sur leur
trente-et-un, l’air très comme il faut. Puis, quand
on les appela, ils faillirent ne pas être mariés,
Bibi-la-Grillade ayant disparu. Boche le retrouva
en bas, sur la place, fumant une pipe. Aussi, ils
étaient encore de jolis cocos dans cette boîte, de
se ficher du monde, parce qu’on n’avait pas de
gants beurre frais à leur mettre sous le nez ! Et les
formalités, la lecture du Code, les questions
posées, la signature des pièces, furent expédiées
si rondement, qu’ils se regardèrent, se croyant
volés d’une bonne moitié de la cérémonie.
Gervaise, étourdie, le coeur gonflé, appuyait son
mouchoir sur ses lèvres. Maman Coupeau
pleurait à chaudes larmes. Tous s’étaient
appliqués sur le registre, dessinant leurs noms en
grosses lettres boiteuses, sauf le marié qui avait
tracé une croix, ne sachant pas écrire. Ils
donnèrent chacun quatre sous pour les pauvres.
Lorsque le garçon remit à Coupeau le certificat
de mariage, celui-ci, le coude poussé par
Gervaise, se décida à sortir encore cinq sous.
La trotte était bonne de la mairie à l’église. En
chemin, les hommes prirent de la bière, maman
Coupeau et Gervaise du cassis avec de l’eau. Et
ils eurent à suivre une longue rue, où le soleil
tombait d’aplomb, sans un filet d’ombre. Le
bedeau les attendait au milieu de l’église vide ; il
les poussa vers une petite chapelle, en leur
demandant furieusement si c’était pour se moquer
de la religion qu’ils arrivaient en retard. Un prêtre
vint à grandes enjambées, l’air maussade, la face
pâle de faim, précédé par un clerc en surplis sale
qui trottinait. Il dépêcha sa messe, mangeant les
phrases latines, se tournant, se baissant,
élargissant les bras, en hâte, avec des regards
obliques sur les mariés et sur les témoins. Les
mariés, devant l’autel, très embarrassés, ne
sachant pas quand il fallait s’agenouiller, se lever,
s’asseoir, attendaient un geste du clerc. Les
témoins, pour être convenables, se tenaient
debout tout le temps ; tandis que maman
Coupeau, reprise par les larmes, pleurait dans le
livre de messe qu’elle avait emprunté à une
voisine. Cependant, midi avait sonné, la dernière
messe était dite, l’église s’emplissait du
piétinement des sacristains, du vacarme, des
chaises remises en place. On devait préparer le
maître-autel pour quelque fête, car on entendait le
marteau des tapissiers clouant des tentures. Et, au
fond de la chapelle perdue, dans la poussière d’un
coup de balai donné par le bedeau, le prêtre à
l’air maussade promenait vivement ses mains
sèches sur les têtes inclinées de Gervaise et de
Coupeau, semblait les unir au milieu d’un
déménagement, pendant une absence du bon
Dieu, entre deux messes sérieuses. Quand la noce
eut de nouveau signé sur un registre, à la
sacristie, et qu’elle se retrouva en plein soleil,
sous le porche, elle resta un instant là, ahurie et
essoufflée d’avoir été menée au galop.
– Voilà ! dit Coupeau, avec un rire gêné.
Il se dandinait, il ne trouvait rien de rigolo.
Pourtant, il ajouta :
– Ah bien ! ça ne traîne pas. Ils vous envoient
ça en quatre mouvements... C’est comme chez les
dentistes : on n’a pas le temps de crier ouf ! ils
marient sans douleur.
– Oui, oui, de la belle ouvrage, murmura
Lorilleux en ricanant. Ça se bâcle en cinq
minutes et ça tient bon toute la vie... Ah ! ce
pauvre Cadet-Cassis, va !
Et les quatre témoins donnèrent des tapes sur
les épaules du zingueur qui faisait le gros dos.
Pendant ce temps, Gervaise embrassait maman
Coupeau, souriante, les yeux humides pourtant.
Elle répondait aux paroles entrecoupées de la
vieille femme :
– N’ayez pas peur, je ferai mon possible. Si ça
tournait mal, ça ne serait pas de ma faute. Non,
bien sûr, j’ai trop envie d’être heureuse... Enfin,
c’est fait, n’est-ce pas ? C’est à lui et à moi de
nous entendre et d’y mettre du nôtre.
Alors, on alla droit au Moulin-d’Argent.
Coupeau avait pris le bras de sa femme. Ils
marchaient vite, riant, comme emportés, à deux
cents pas devant les autres, sans voir les maisons,
ni les passants, ni les voitures. Les bruits
assourdissants du faubourg sonnaient des cloches
à leurs oreilles. Quand ils arrivèrent chez le
marchand de vin, Coupeau commanda tout de
suite deux litres, du pain et des tranches de
jambon, dans le petit cabinet vitré du rez-dechaussée,
sans assiettes ni nappe, simplement
pour casser une croûte. Puis, voyant Boche et
Bibi-la-Grillade montrer un appétit sérieux, il fit
venir un troisième litre et un morceau de brie.
Maman Coupeau n’avait pas faim, était trop
suffoquée pour manger. Gervaise, qui mourait de
soif, buvait de grands verres d’eau à peine rougie.
– Ça me regarde, dit Coupeau, en passant
immédiatement au comptoir, où il paya quatre
francs cinq sous.
Cependant, il était une heure, les invités
arrivaient. Mme Fauconnier, une femme grasse,
belle encore, parut la première ; elle avait une
robe écrue, à fleurs imprimées, avec une cravate
rose et un bonnet très chargé de fleurs. Ensuite
vinrent ensemble Mlle Remanjou, toute fluette
dans l’éternelle robe noire qu’elle semblait garder
même pour se coucher, et le ménage Gaudron, le
mari, d’une lourdeur de brute, faisant craquer sa
veste brune au moindre geste, la femme, énorme,
étalant son ventre de femme enceinte, dont sa
jupe, d’un violet cru, élargissait encore la
rondeur. Coupeau expliqua qu’il ne faudrait pas
attendre Mes-Bottes ; le camarade devait
retrouver la noce sur la route de Saint-Denis.
– Ah bien ! s’écria madame Lerat en entrant,
nous allons avoir une jolie saucée ! Ça va être
drôle !
Et elle appela la société sur la porte du
marchand de vin, pour voir les nuages, un orage
d’un noir d’encre qui montait rapidement au sud
de Paris. Mme Lerat, l’aînée des Coupeau, était
une grande femme, sèche, masculine, parlant du
nez, fagotée dans une robe puce trop large, dont
les longs effilés la faisaient ressembler à un
caniche maigre sortant de l’eau. Elle jouait avec
son ombrelle comme avec un bâton. Quand elle
eut embrassé Gervaise, elle reprit :
– Vous n’avez pas idée, on reçoit un soufflet
dans la rue... On dirait qu’on vous jette du feu à
la figure.
Tout le monde déclara alors sentir l’orage
depuis longtemps. Quand on était sorti de
l’église, M. Madinier avait bien vu ce dont il
retournait. Lorilleux racontait que ses cors
l’avaient empêché de dormir, à partir de trois
heures du matin. D’ailleurs, ça ne pouvait pas
finir autrement ; voilà trois jours qu’il faisait
vraiment trop chaud.
– Oh ! ça va peut-être couler, répétait
Coupeau, debout à la porte, interrogeant le ciel
d’un regard inquiet. On n’attend plus que ma
soeur, on pourrait tout de même partir, si elle
arrivait.
Mme Lorilleux, en effet, était en retard. Mme
Lerat venait de passer chez elle, pour la prendre ;
mais comme elle l’avait trouvée en train de
mettre son corset, elles s’étaient disputées toutes
les deux. La grande veuve ajouta à l’oreille de
son frère :
– Je l’ai plantée là. Elle est d’une humeur !...
Tu verras quelle tête !
Et la noce dut patienter un quart d’heure
encore, piétinant dans la boutique du marchand
de vin, coudoyée, bousculée, au milieu des
hommes qui entraient boire un canon sur le
comptoir. Par moments, Boche, ou madame
Fauconnier, ou Bibi-la-Grillade, se détachaient,
s’avançaient au bord du trottoir, les yeux en l’air.
Ça ne coulait pas du tout ; le jour baissait, des
souffles de vent, rasant le sol, enlevaient de petits
tourbillons de poussière blanche. Au premier
coup de tonnerre, mademoiselle Remanjou se
signa. Tous les regards se portaient avec anxiété
sur l’oeil-de-boeuf, au-dessus de la glace : il était
déjà deux heures moins vingt.
– Allez-y ! cria Coupeau. Voilà les anges qui
pleurent.
Une rafale de pluie balayait la chaussée, où
des femmes fuyaient en tenant leurs jupes à deux
mains. Et ce fut sous cette première ondée que
madame Lorilleux arriva enfin, essoufflée,
furibonde, se battant sur le seuil avec son
parapluie qui ne voulait pas se fermer.
– A-t-on jamais vu ! bégayait-elle. Ça m’a pris
juste à la porte. J’avais envie de remonter et de
me déshabiller. J’aurais rudement bien fait... Ah !
elle est jolie, la noce ! Je le disais, je voulais tout
renvoyer à samedi prochain. Et il pleut parce
qu’on ne m’a pas écoutée ! Tant mieux ! tant
mieux ! que le ciel crève !
Coupeau essaya de la calmer. Mais elle
l’envoya coucher. Ce ne serait pas lui qui paierait
sa robe, si elle était perdue. Elle avait une robe de
soie noire, dans laquelle elle étouffait ; le
corsage, trop étroit, tirait sur les boutonnières, la
coupait aux épaules ; et la jupe, taillée en
fourreau, lui serrait si fort les cuisses, qu’elle
devait marcher à tout petits pas. Pourtant, les
dames de la société la regardaient, les lèvres
pincées, l’air ému de sa toilette. Elle ne parut
même pas voir Gervaise, assise à côté de maman
Coupeau. Elle appela Lorilleux, lui demanda son
mouchoir ; puis, dans un coin de la boutique,
soigneusement, elle essuya une à une les gouttes
de pluie roulées sur la soie.
Cependant, l’ondée avait brusquement cessé.
Le jour baissait encore, il faisait presque nuit, une
nuit livide traversée par de larges éclairs. Bibi-la-
Grillade répétait en riant qu’il allait tomber des
curés, bien sûr. Alors, l’orage éclata avec une
extrême violence. Pendant une demi-heure, l’eau
tomba à seaux, la foudre gronda sans relâche. Les
hommes, debout devant la porte, contemplaient le
voile gris de l’averse, les ruisseaux grossis, la
poussière d’eau volante montant du clapotement
des flaques. Les femmes s’étaient assises,
effrayées, les mains aux yeux. On ne causait plus,
la gorge un peu serrée. Une plaisanterie faite sur
le tonnerre par Boche, disant que saint Pierre
éternuait là-haut, ne fit sourire personne. Mais,
quand la foudre espaça ses coups, se perdit au
loin, la société recommença à s’impatienter, se
fâcha contre l’orage, jurant et montrant le poing
aux nuées. Maintenant, du ciel couleur de cendre,
une pluie fine tombait, interminable.
– Il est deux heures passées, cria Mme
Lorilleux. Nous ne pouvons pourtant pas coucher
ici !
Mlle Remanjou ayant parlé d’aller à la
campagne tout de même, quand on devrait
s’arrêter dans le fossé des fortifications, la noce
se récria : les chemins devaient être jolis, on ne
pourrait seulement pas s’asseoir sur l’herbe ;
puis, ça ne paraissait pas fini, il reviendrait peutêtre
une saucée. Coupeau, qui suivait des yeux un
ouvrier trempé marchant tranquillement sous la
pluie, murmura :
– Si cet animal de Mes-Bottes nous attend sur
la route de Saint-Denis, il n’attrapera pas un coup
de soleil.
Cela fit rire. Mais la mauvaise humeur
grandissait. Ça devenait crevant à la fin. Il fallait
décider quelque chose. On ne comptait pas sans
doute se regarder comme ça le blanc des yeux
jusqu’au dîner. Alors, pendant un quart d’heure,
en face de l’averse entêtée, on se creusa le
cerveau. Bibi-la-Grillade proposait de jouer aux
cartes ; Boche, de tempérament polisson et
sournois, savait un petit jeu bien drôle, le jeu du
confesseur ; Mme Gaudron parlait d’aller manger
de la tarte aux oignons, chaussée Clignancourt ;
Mme Lerat aurait souhaité qu’on racontât des
histoires ; Gaudron ne s’embêtait pas, se trouvait
bien là, offrait seulement de se mettre à table tout
de suite. Et, à chaque proposition, on discutait, on
se fâchait : c’était bête, ça endormirait tout le
monde, on les prendrait pour des moutards. Puis,
comme Lorilleux, voulant dire son mot, trouvait
quelque chose de bien simple, une promenade sur
les boulevards extérieurs jusqu’au Père-Lachaise,
où l’on pourrait entrer voir le tombeau d’Héloïse
et d’Abélard, si l’on avait le temps, madame
Lorilleux, ne se contenant plus, éclata. Elle
fichait le camp, elle ! Voilà ce qu’elle faisait !
Est-ce qu’on se moquait du monde ? Elle
s’habillait, elle recevait la pluie, et c’était pour
s’enfermer chez un marchand de vin ! Non, non,
elle en avait assez d’une noce comme ça, elle
préférait son chez-elle. Coupeau et Lorilleux
durent barrer la porte. Elle répétait :
– Ôtez-vous de là ! Je vous dis que je m’en
vais !
Son mari ayant réussi à la calmer, Coupeau
s’approcha de Gervaise, toujours tranquille dans
son coin, causant avec sa belle-mère et madame
Fauconnier.
– Mais vous ne proposez rien, vous ! dit-il,
sans oser encore la tutoyer.
– Oh ! tout ce qu’on voudra, répondit-elle en
riant. Je ne suis pas difficile. Sortons, ne sortons
pas, ça m’est égal. Je me sens très bien, je n’en
demande pas plus.
Et elle avait, en effet, la figure tout éclairée
d’une joie paisible. Depuis que les invités se
trouvaient là, elle parlait à chacun d’une voix un
peu basse et émue, l’air raisonnable, sans se
mêler aux disputes. Pendant l’orage, elle était
restée les yeux fixes, regardant les éclairs,
comme voyant des choses graves, très loin, dans
l’avenir, à ces lueurs brusques.
M. Madinier, pourtant, n’avait encore rien
proposé. Il était appuyé contre le comptoir, les
pans de son habit écartés, gardant son importance
de patron. Il cracha longuement, roula ses gros
yeux.
– Mon Dieu ! dit-il, on pourrait aller au
musée...
Et il se caressa le menton, en consultant la
société d’un clignement de paupières.
– Il y a des antiquités, des images, des
tableaux, un tas de choses. C’est très instructif...
Peut-être bien que vous ne connaissez pas ça.
Oh ! c’est à voir, au moins une fois.
La noce se regardait, se tâtait. Non Gervaise
ne connaissait pas ça ; Mme Fauconnier non plus,
ni Boche, ni les autres, Coupeau croyait bien être
monté un dimanche, mais il ne se souvenait plus
bien. On hésitait cependant, lorsque Mme
Lorilleux, sur laquelle l’importance de M.
Madinier produisait une grande impression,
trouva l’offre très comme il faut, très honnête.
Puisqu’on sacrifiait la journée, et qu’on était
habillé, autant valait-il visiter quelque chose pour
son instruction. Tout le monde approuva. Alors,
comme la pluie tombait encore un peu, on
emprunta au marchand de vin des parapluies, de
vieux parapluies, bleus, verts, marron, oubliés par
les clients ; et l’on partit pour le musée.
La noce tourna à droite, descendit dans Paris
par le faubourg Saint-Denis. Coupeau et Gervaise
marchaient de nouveau en tête, courant,
devançant les autres. M. Madinier donnait
maintenant le bras à Mme Lorilleux, maman
Coupeau étant restée chez le marchand de vin, à
cause de ses jambes. Puis venaient Lorilleux et
Mme Lerat, Boche et Mme Fauconnier, Bibi-la-
Grillade et Mlle Remanjou, enfin le ménage
Gaudron. On était douze. Ça faisait encore une
jolie queue sur le trottoir.
– Oh ! nous n’y sommes pour rien, je vous
jure, expliquait Mme Lorilleux à M. Madinier.
Nous ne savons pas où il l’a prise, ou plutôt nous
ne le savons que trop ; mais ce n’est pas à nous
de parler, n’est-ce pas ?... Mon mari a dû acheter
l’alliance. Ce matin, au saut du lit, il a fallu leur
prêter dix francs, sans quoi rien ne se faisait
plus... Une mariée qui n’amène seulement pas un
parent à sa noce ! Elle dit avoir à Paris une soeur
charcutière. Pourquoi ne l’a-t-elle pas invitée,
alors ?
Elle s’interrompit, pour montrer Gervaise, que
la pente du trottoir faisait fortement boiter.
– Regardez-la ! S’il est permis !... Oh ! la
Banban !
Et ce mot : la Banban, courut dans la société.
Lorilleux ricanait, disait qu’il fallait l’appeler
comme ça. Mais Mme Fauconnier prenait la
défense de Gervaise ; on avait tort de se moquer
d’elle, elle était propre comme un sou et abattait
fièrement l’ouvrage, quand il le fallait. Mme Lerat,
toujours pleine d’allusions polissonnes, appelait
la jambe de la petite « une quille d’amour » ; et
elle ajoutait que beaucoup d’hommes aimaient
ça, sans vouloir s’expliquer davantage.
La noce, débouchant de la rue Saint-Denis,
traversa le boulevard. Elle attendit un moment,
devant le flot des voitures ; puis, elle se risqua sur
la chaussée, changée par l’orage en une mare de
boue coulante. L’ondée reprenait, la noce venait
d’ouvrir les parapluies ; et, sous les riflards
lamentables, balancés à la main des hommes, les
femmes se retroussaient, le défilé s’espaçait dans
la crotte, tenant d’un trottoir à l’autre. Alors,
deux voyous crièrent à la chienlit ; des
promeneurs accoururent ; des boutiquiers, l’air
amusé, se haussèrent derrière leurs vitrines. Au
milieu du grouillement de la foule, sur les fonds
gris et mouillés du boulevard, les couples en
procession mettaient des taches violentes, la robe
gros bleu de Gervaise, la robe écrue à fleurs
imprimées de Mme Fauconnier, le pantalon jaune
canari de Boche ; une raideur de gens
endimanchés donnait des drôleries de carnaval à
la redingote luisante de Coupeau et à l’habit carré
de M. Madinier ; tandis que la belle toilette de
Mme Lorilleux, les effilés de Mme Lerat, les jupes
fripées de Mlle Remanjou, mêlaient les modes,
traînaient à la file les décrochez-moi-ça du luxe
des pauvres. Mais c’étaient surtout les chapeaux
des messieurs qui égayaient, de vieux chapeaux
conservés, ternis par l’obscurité de l’armoire,
avec des formes pleines de comique, hautes,
évasées, en pointe, des ailes extraordinaires,
retroussées, plates, trop larges ou trop étroites. Et
les sourires augmentaient encore, quand, tout au
bout, pour clore le spectacle, Mme Gaudron, la
cardeuse, s’avançait dans sa robe d’un violet cru,
avec son ventre de femme enceinte, qu’elle
portait énorme, très en avant. La noce, cependant,
ne hâtait point sa marche, bonne enfant, heureuse
d’être regardée, s’amusant des plaisanteries.
– Tiens ! la mariée ! cria l’un des voyous, en
montrant Mme Gaudron. Ah ! malheur ! elle a
avalé un rude pépin !
Toute la société éclata de rire. Bibi-la-
Grillade, se tournant, dit que le gosse avait bien
envoyé ça. La cardeuse riait le plus fort, s’étalait ;
ça n’était pas déshonorant, au contraire ; il y avait
plus d’une dame qui louchait en passant et qui
aurait voulu être comme elle.
On s’était engagé dans la rue de Cléry.
Ensuite, on prit la rue du Mail. Sur la place des
Victoires, il y eut un arrêt. La mariée avait le
cordon de son soulier gauche dénoué ; et, comme
elle le rattachait, au pied de la statue de
Louis XIV, les couples se serrèrent derrière elle,
attendant, plaisantant sur le bout de mollet qu’elle
montrait. Enfin, après avoir descendu la rue
Croix-des-Petits-Champs, on arriva au Louvre.
M. Madinier, poliment, demanda à prendre la
tête du cortège.
C’était très grand, on pouvait se perdre ; et lui,
d’ailleurs, connaissait les beaux endroits, parce
qu’il était souvent venu avec un artiste, un garçon
bien intelligent, auquel une grande maison de
cartonnage achetait des dessins, pour les mettre
sur des boîtes. En bas, quand la noce se fut
engagée dans le musée assyrien, elle eut un petit
frisson. Fichtre ! il ne faisait pas chaud ; la salle
aurait fait une fameuse cave. Et, lentement, les
couples avançaient, le menton levé, les paupières
battantes, entre les colosses de pierre, les dieux
de marbre noir muets dans leur raideur hiératique,
les bêtes monstrueuses, moitié chattes et moitié
femmes, avec des figures de mortes, le nez
aminci, les lèvres gonflées. Ils trouvaient tout ça
très vilain. On travaillait joliment mieux la pierre
au jour d’aujourd’hui. Une inscription en
caractères phéniciens les stupéfia. Ce n’était pas
possible, personne n’avait jamais lu ce grimoire.
Mais M. Madinier, déjà sur le premier palier avec
Mme Lorilleux, les appelait, criant sous les
voûtes :
– Venez donc. Ce n’est rien, ces machines...
C’est au premier qu’il faut voir.
La nudité sévère de l’escalier les rendit graves.
Un huissier superbe, en gilet rouge, la livrée
galonnée d’or, qui semblait les attendre sur le
palier, redoubla leur émotion. Ce fut avec un
grand respect, marchant le plus doucement
possible, qu’ils entrèrent dans la galerie française.
Alors, sans s’arrêter, les yeux emplis de l’or
des cadres, ils suivirent l’enfilade des petits
salons, regardant passer les images, trop
nombreuses pour être bien vues. Il aurait fallu
une heure devant chacune, si l’on avait voulu
comprendre. Que de tableaux, sacredié ! ça ne
finissait pas. Il devait y en avoir pour de l’argent.
Puis, au bout, M. Madinier les arrêta
brusquement devant le Radeau de la Méduse ; et
il leur expliqua le sujet. Tous, saisis, immobiles,
ne disaient rien. Quand on se remit à marcher,
Boche résuma le sentiment général : c’était tapé.
Dans la galerie d’Apollon, le parquet surtout
émerveilla la société, un parquet luisant, clair
comme un miroir, où les pieds des banquettes se
reflétaient. Mademoiselle Remanjou fermait les
yeux, parce qu’elle croyait marcher sur de l’eau.
On criait à Mme Gaudron de poser ses souliers à
plat, à cause de sa position. M. Madinier voulait
leur montrer les dorures et les peintures du
plafond ; mais ça leur cassait le cou, et ils ne
distinguaient rien. Alors, avant d’entrer dans le
salon carré, il indiqua une fenêtre du geste, en
disant :
– Voilà le balcon d’où Charles IX a tiré sur le
peuple.
Cependant, il surveillait la queue du cortège.
D’un geste, il commanda une halte, au milieu du
salon carré. Il n’y avait là que des chefs-d’oeuvre,
murmurait-il à demi-voix, comme dans une
église. On fit le tour du salon. Gervaise demanda
le sujet des Noces de Cana ; c’était bête de ne pas
écrire les sujets sur les cadres. Coupeau s’arrêta
devant la Joconde, à laquelle il trouva une
ressemblance avec une de ses tantes. Boche et
Bibi-la-Grillade ricanaient, en se montrant du
coin de l’oeil les femmes nues ; les cuisses de
l’Antiope surtout leur causèrent un saisissement.
Et, tout au bout, le ménage Gaudron, l’homme la
bouche ouverte, la femme les mains sur son
ventre, restaient béants, attendris et stupides, en
face de la Vierge de Murillo.
Le tour du salon terminé, M. Madinier voulut
qu’on recommençât ; ça en valait la peine. Il
s’occupait beaucoup de Mme Lorilleux, à cause de
sa robe de soie ; et, chaque fois qu’elle
l’interrogeait, il répondait gravement, avec un
grand aplomb. Comme elle s’intéressait à la
maîtresse du Titien, dont elle trouvait la
chevelure jaune pareille à la sienne, il la lui
donna pour la Belle Ferronnière, une maîtresse
d’Henri IV, sur laquelle on avait joué un drame, à
l’Ambigu.
Puis, la noce se lança dans la longue galerie où
sont les écoles italiennes et flamandes. Encore
des tableaux, toujours des tableaux, des saints,
des hommes et des femmes avec des figures
qu’on ne comprenait pas, des paysages tout noirs,
des bêtes devenues jaunes, une débandade de
gens et de choses dont le violent tapage de
couleurs commençait à leur causer un gros mal de
tête. M. Madinier ne parlait plus, menait
lentement le cortège, qui le suivait en ordre, tous
les cous tordus et les yeux en l’air. Des siècles
d’art passaient devant leur ignorance ahurie, la
sécheresse fine des primitifs, les splendeurs des
Vénitiens, la vie grasse et belle de lumière des
Hollandais. Mais ce qui les intéressait le plus,
c’étaient encore les copistes, avec leurs chevalets
installés parmi le monde, peignant sans gêne ;
une vieille dame, montée sur une grande échelle,
promenant un pinceau à badigeon dans le ciel
tendre d’une immense toile, les frappa d’une
façon particulière. Peu à peu, pourtant, le bruit
avait dû se répandre qu’une noce visitait le
Louvre ; des peintres accouraient, la bouche
fendue d’un rire ; des curieux s’asseyaient à
l’avance sur des banquettes, pour assister
commodément au défilé ; tandis que les gardiens,
les lèvres pincées, retenaient des mots d’esprit. Et
la noce, déjà lasse, perdant de son respect, traînait
ses souliers à clous, tapait ses talons sur les
parquets sonores, avec le piétinement d’un
troupeau débandé, lâché au milieu de la propreté
nue et recueillie des salles.
M. Madinier se taisait pour ménager un effet.
Il alla droit à la Kermesse de Rubens. Là, il ne dit
toujours rien, il se contenta d’indiquer la toile,
d’un coup d’oeil égrillard. Les dames, quand elles
eurent le nez sur la peinture, poussèrent de petits
cris ; puis, elles se détournèrent, très rouges. Les
hommes les retinrent, rigolant, cherchant les
détails orduriers.
– Voyez donc ! répétait Boche, ça vaut
l’argent. En voilà un qui dégobille. Et celui-là, il
arrose les pissenlits. Et celui-là, oh ! celui-là... Ah
bien ! ils sont propres, ici !
– Allons-nous-en, dit M. Madinier, ravi de son
succès. Il n’y a plus rien à voir de ce côté.
La noce retourna sur ses pas, traversa de
nouveau le salon carré et la galerie d’Apollon.
Mme Lerat et Mlle Remanjou se plaignaient,
déclarant que les jambes leur rentraient dans le
corps. Mais le cartonnier voulait montrer à
Lorilleux les bijoux anciens. Ça se trouvait à
côté, au fond d’une petite pièce, où il serait allé
les yeux fermés. Pourtant, il se trompa, égara la
noce le long de sept ou huit salles, désertes,
froides, garnies seulement de vitrines sévères où
s’alignaient une quantité innombrable de pots
cassés et de bonshommes très laids. La noce
frissonnait, s’ennuyait ferme. Puis, comme elle
cherchait une porte, elle tomba dans les dessins.
Ce fut une nouvelle course immense ; les dessins
n’en finissaient pas, les salons succédaient aux
salons, sans rien de drôle, avec des feuilles de
papier gribouillées, sous des vitres, contre les
murs. M. Madinier, perdant la tête, ne voulant
point avouer qu’il était perdu, enfila un escalier,
fit monter un étage à la noce. Cette fois, elle
voyageait au milieu du musée de la marine, parmi
des modèles d’instruments et de canons, des
plans en relief, des vaisseaux grands comme des
joujoux. Un autre escalier se rencontra, très loin,
au bout d’un quart d’heure de marche. Et, l’ayant
descendu, elle se retrouva en plein dans les
dessins. Alors, le désespoir la prit, elle roula au
hasard des salles, les couples toujours à la file,
suivant M. Madinier qui s’épongeait le front, hors
de lui, furieux contre l’administration, qu’il
accusait d’avoir changé les portes de place. Les
gardiens et les visiteurs la regardaient passer,
pleins d’étonnement. En moins de vingt minutes,
on la revit au salon carré, dans la galerie
française, le long des vitrines où dorment les
petits dieux de l’Orient. Jamais plus elle ne
sortirait. Les jambes cassées, s’abandonnant, la
noce faisait un vacarme énorme, laissant dans sa
course le ventre de Mme Gaudron en arrière.
– On ferme ! on ferme ! crièrent les voix
puissantes des gardiens.
Et elle faillit se laisser enfermer. Il fallut qu’un
gardien se mît à sa tête, la reconduisit jusqu’à une
porte. Puis, dans la cour du Louvre, lorsqu’elle
eut repris ses parapluies au vestiaire, elle respira.
M. Madinier retrouvait son aplomb ; il avait eu
tort de ne pas tourner à gauche ; maintenant, il se
souvenait que les bijoux étaient à gauche. Toute
la société, d’ailleurs, affectait d’être contente
d’avoir vu ça.
Quatre heures sonnaient. On avait encore deux
heures à employer avant le dîner. On résolut de
faire un tour, pour tuer le temps. Les dames, très
lasses, auraient bien voulu s’asseoir ; mais,
comme personne n’offrait des consommations, on
se remit en marche, on suivit le quai. Là, une
nouvelle averse arriva, si drue que, malgré les
parapluies, les toilettes des dames s’abîmaient.
Mme Lorilleux, le coeur noyé à chaque goutte qui
mouillait sa robe, proposa de se réfugier sous le
Pont-Royal ; d’ailleurs, si on ne la suivait pas,
elle menaçait d’y descendre toute seule. Et le
cortège alla sous le Pont-Royal. On y était
joliment bien. Par exemple, on pouvait appeler ça
une idée chouette ! Les dames étalèrent leurs
mouchoirs sur les pavés, se reposèrent là, les
genoux écartés, arrachant des deux mains les
brins d’herbe poussés entre les pierres, regardant
couler l’eau noire, comme si elles se trouvaient à
la campagne. Les hommes s’amusèrent à crier
très fort, pour éveiller l’écho de l’arche, en face
d’eux ; Boche et Bibi-la-Grillade, l’un après
l’autre, injuriaient le vide, lui lançaient à toute
volée : « Cochon ! » et riaient beaucoup, quand
l’écho leur renvoyait le mot ; puis, la gorge
enrouée, ils prirent des cailloux plats et jouèrent à
faire des ricochets. L’averse avait cessé, mais la
société se trouvait si bien, qu’elle ne songeait
plus à s’en aller. La Seine charriait des nappes
grasses, de vieux bouchons et des épluchures de
légumes, un tas d’ordures qu’un tourbillon
retenait un instant, dans l’eau inquiétante, tout
assombrie par l’ombre de la voûte ; tandis que,
sur le pont, passait le roulement des omnibus et
des fiacres, la cohue de Paris, dont on apercevait
seulement les toits, à droite et à gauche, comme
du fond d’un trou. Mademoiselle Remanjou
soupirait ; s’il y avait eu des feuilles, ça lui aurait
rappelé, disait-elle, un coin de la Marne, où elle
allait, vers 1817, avec un jeune homme qu’elle
pleurait encore.
Cependant, M. Madinier donna le signal du
départ. On traversa le jardin des Tuileries, au
milieu d’un petit peuple d’enfants dont les
cerceaux et les ballons dérangèrent le bel ordre
des couples. Puis, comme la noce, arrivée sur la
place Vendôme, regardait la colonne, M.
Madinier songea à faire une galanterie aux
dames ; il leur offrit de monter dans la colonne,
pour voir Paris. Son offre parut très farce. Oui,
oui, il fallait monter, on en rirait longtemps.
D’ailleurs, ça ne manquait pas d’intérêt pour les
personnes qui n’avaient jamais quitté le plancher
aux vaches.
– Si vous croyez que la Banban va se risquer
là-dedans, avec sa quille ! murmurait Mme
Lorilleux.
– Moi, je monterais volontiers, disait Mme
Lerat, mais je ne veux pas qu’il y ait d’homme
derrière moi.
Et la noce monta. Dans l’étroite spirale de
l’escalier, les douze grimpaient à la file, butant
contre les marches usées, se tenant aux murs.
Puis, quand l’obscurité devint complète, ce fut
une bosse de rires. Les dames poussaient de petits
cris. Les messieurs les chatouillaient, leur
pinçaient les jambes. Mais elles étaient bien bêtes
de causer ! on a l’air de croire que ce sont des
souris. D’ailleurs, ça restait sans conséquence ;
ils savaient s’arrêter où il fallait, pour
l’honnêteté. Puis, Boche trouva une plaisanterie
que toute la société répéta. On appelait Mme
Gaudron, comme si elle était restée en chemin, et
on lui demandait si son ventre passait. Songez
donc ! si elle s’était trouvée prise là, sans pouvoir
monter ni descendre, elle aurait bouché le trou,
on n’aurait jamais su comment s’en aller. Et l’on
riait de ce ventre de femme enceinte, avec une
gaieté formidable qui secouait la colonne.
Ensuite, Boche, tout à fait lancé, déclara qu’on se
faisait vieux, dans ce tuyau de cheminée ; ça ne
finissait donc pas, on allait donc au ciel ? Et il
cherchait à effrayer les dames, en criant que ça
remuait. Cependant, Coupeau ne disait rien ; il
venait derrière Gervaise, la tenait à la taille, la
sentait s’abandonner. Lorsque, brusquement, on
rentra dans le jour, il était juste en train de lui
embrasser le cou.
– Eh bien ! vous êtes propres, ne vous gênez
pas tous les deux ! dit Mme Lorilleux d’un air
scandalisé.
Bibi-la-Grillade paraissait furieux. Il répétait
entre ses dents :
– Vous en avez fait un bruit ! Je n’ai pas
seulement pu compter les marches.
Mais M. Madinier, sur la plate-forme, montrait
déjà les monuments. Jamais Mme Fauconnier ni
Mlle Remanjou ne voulurent sortir de l’escalier ;
la pensée seule du pavé, en bas, leur tournait les
sangs ; et elles se contentaient de risquer des
coups d’oeil par la petite porte. Mme Lerat, plus
crâne, faisait le tour de l’étroite terrasse, en se
collant contre le bronze du dôme. Mais c’était
tout de même rudement émotionnant, quand on
songeait qu’il aurait suffi de passer une jambe.
Quelle culbute, sacré Dieu ! Les hommes, un peu
pâles, regardaient la place. On se serait cru en
l’air, séparé de tout. Non, décidément, ça vous
faisait froid aux boyaux. M. Madinier, pourtant,
recommandait de lever les yeux, de les diriger
devant soi, très loin ; ça empêchait le vertige. Et
il continuait à indiquer du doigt les Invalides, le
Panthéon, Notre-Dame, la tour Saint-Jacques, les
buttes Montmartre. Puis, Mme Lorilleux eut l’idée
de demander si l’on apercevait, sur le boulevard
de la Chapelle, le marchand de vin où l’on allait
manger, au Moulin-d’Argent. Alors, pendant dix
minutes, on chercha, on se disputa même ;
chacun plaçait le marchand de vin à un endroit.
Paris, autour d’eux, étendait son immensité grise,
aux lointains bleuâtres, ses vallées profondes, où
roulait une houle de toitures ; toute la rive droite
était dans l’ombre, sous un grand haillon de
nuage cuivré ; et, du bord de ce nuage, frangé
d’or, un large rayon coulait, qui allumait les
milliers de vitres de la rive gauche d’un
pétillement d’étincelles, détachant en lumière ce
coin de la ville sur un ciel très pur, lavé par
l’orage.
– Ce n’était pas la peine de monter pour nous
manger le nez, dit Boche, furieux, en reprenant
l’escalier.
La noce descendit, muette, boudeuse, avec la
seule dégringolade des souliers sur les marches.
En bas, M. Madinier voulait payer. Mais
Coupeau se récria, se hâta de mettre dans la main
du gardien vingt-quatre sous, deux sous par
personne. Il était près de cinq heures et demie ;
on avait tout juste le temps de rentrer. Alors, on
revint par les boulevards et par le faubourg
Poissonnière. Coupeau, pourtant, trouvait que la
promenade ne pouvait pas se terminer comme
ça ; il poussa tout le monde au fond d’un
marchand de vin, où l’on prit du vermouth.
Le repas était commandé pour six heures. On
attendait la noce depuis vingt minutes, au
Moulin-d’Argent. Mme Boche, qui avait confié sa
loge à une dame de la maison, causait avec
maman Coupeau, dans le salon du premier, en
face de la table servie ; et les deux gamins,
Claude et Étienne, amenés par elle, jouaient à
courir sous la table, au milieu d’une débandade
de chaises. Lorsque Gervaise, en entrant, aperçut
les petits, qu’elle n’avait pas vus de la journée,
elle les prit sur ses genoux, les caressa, avec de
gros baisers.
– Ont-ils été sages ? demanda-t-elle à Mme
Boche. Ils ne vous ont pas trop fait endêver, au
moins ?
Et, comme celle-ci lui racontait les mots à
mourir de rire de ces vermines-là, pendant
l’après-midi, elle les enleva de nouveau, les serra
contre elle, prise d’une rage de tendresse.
– C’est drôle pour Coupeau tout de même,
disait Mme Lorilleux aux autres dames, dans le
fond du salon.
Gervaise avait gardé sa tranquillité souriante
de la matinée. Depuis la promenade pourtant, elle
devenait par moments toute triste, elle regardait
son mari et les Lorilleux de son air pensif et
raisonnable. Elle trouvait Coupeau lâche devant
sa soeur. La veille encore, il criait fort, il jurait de
les remettre à leur place, ces langues de vipères,
s’ils lui manquaient. Mais en face d’eux, elle le
voyait bien, il faisait le chien couchant, guettait
sortir leurs paroles, était aux cent coups quand il
les croyait fâchés. Et cela, simplement, inquiétait
la jeune femme pour l’avenir.
Cependant, on n’attendait plus que Mes-
Bottes, qui n’avait pas encore paru.
– Ah ! zut ! cria Coupeau, mettons-nous à
table. Vous allez le voir abouler ; il a le nez
creux, il sent la boustifaille de loin... Dites donc,
il doit rire, s’il est toujours à faire le poireau sur
la route de Saint-Denis !
Alors, la noce, très égayée, s’attabla avec un
grand bruit de chaises. Gervaise était entre
Lorilleux et M. Madinier, et Coupeau, entre Mme
Fauconnier et Mme Lorilleux. Les autres convives
se placèrent à leur goût, parce que ça finissait
toujours par des jalousies et des disputes,
lorsqu’on indiquait les couverts. Boche se glissa
près de Mme Lerat. Bibi-la-Grillade eut pour
voisines Mlle Remanjou et Mme Gaudron. Quant à
Mme Boche et à maman Coupeau, tout au bout,
elles gardèrent les enfants, elles se chargèrent de
couper leur viande, de leur verser à boire, surtout
pas beaucoup de vin.
– Personne ne dit le bénédicité ? demanda
Boche, pendant que les dames arrangeaient leurs
jupes sous la nappe, par peur des taches.
Mais Mme Lorilleux n’aimait pas ces
plaisanteries-là. Et le potage au vermicelle,
presque froid, fut mangé très vite, avec des
sifflements de lèvres dans les cuillers. Deux
garçons servaient, en petites vestes graisseuses,
en tabliers d’un blanc douteux. Par les quatre
fenêtres ouvertes sur les acacias de la cour, le
plein jour entrait, une fin de journée d’orage,
lavée et chaude encore. Le reflet des arbres, dans
ce coin humide, verdissait la salle enfumée,
faisait danser des ombres de feuilles au-dessus de
la nappe, mouillée d’une odeur vague de moisi. Il
y avait deux glaces, pleines de chiures de
mouches, une à chaque bout, qui allongeaient la
table à l’infini, couverte de sa vaisselle épaisse,
tournant au jaune, où le gras des eaux de l’évier
restait en noir dans les égratignures des couteaux.
Au fond, chaque fois qu’un garçon remontait de
la cuisine, la porte battait, soufflait une odeur
forte de graillon.
– Ne parlons pas tous à la fois, dit Boche,
comme chacun se taisait, le nez sur son assiette.
Et l’on buvait le premier verre de vin, en
suivant des yeux deux tourtes aux godiveaux,
servies par les garçons, lorsque Mes-Bottes entra.
– Eh bien ! vous êtes de la jolie fripouille,
vous autres ! cria-t-il. J’ai usé mes plantes
pendant trois heures sur la route, même qu’un
gendarme m’a demandé mes papiers... Est-ce
qu’on fait de ces cochonneries-là à un ami !
Fallait au moins m’envoyer un sapin par un
commissionnaire. Ah ! non, vous savez, blague
dans le coin, je la trouve raide. Avec ça, il
pleuvait si fort, que j’avais de l’eau dans mes
poches. Vrai, on y pêcherait encore une friture.
La société riait, se tordait. Cet animal de Mes-
Bottes était allumé ; il avait bien déjà ses deux
litres ; histoire seulement de ne pas se laisser
embêter par tout ce sirop de grenouille que
l’orage avait craché sur ses abattis.
– Eh ! le comte de Gigot-Fin ! dit Coupeau, va
t’asseoir là-bas, à côté de Mme Gaudron. Tu vois,
on t’attendait.
Oh ! ça ne l’embarrassait pas, il rattraperait les
autres ; et il redemanda trois fois du potage, des
assiettes de vermicelle, dans lesquelles il coupait
d’énormes tranches de pain. Alors, quand on eut
attaqué les tourtes, il devint la profonde
admiration de toute la table. Comme il bâfrait !
Les garçons effarés faisaient la chaîne pour lui
passer du pain, des morceaux finement coupés
qu’il avalait d’une bouchée. Il finit par se fâcher ;
il voulait un pain à côté de lui. Le marchand de
vin, très inquiet, se montra un instant sur le seuil
de la salle. La société, qui l’attendait, se tordit de
nouveau. Ça la lui coupait au gargotier ! Quel
sacré zig tout de même, ce Mes-Bottes ! Est-ce
qu’un jour il n’avait pas mangé douze oeufs durs
et bu douze verres de vin, pendant que les douze
coups de midi sonnaient ! On n’en rencontre pas
beaucoup de cette force-là. Et Mlle Remanjou,
attendrie, regardait Mes-Bottes mâcher, tandis
que M. Madinier, cherchant un mot pour
exprimer son étonnement presque respectueux,
déclara une telle capacité extraordinaire.
Il y eut un silence. Un garçon venait de poser
sur la table une gibelotte de lapin, dans un vaste
plat, creux comme un saladier. Coupeau, très
blagueur, en lança une bonne.
– Dites donc, garçon, c’est du lapin de
gouttière, ça... Il miaule encore.
En effet, un léger miaulement, parfaitement
imité, semblait sortir du plat. C’était Coupeau,
qui faisait ça avec la gorge, sans remuer les
lèvres ; un talent de société d’un succès certain, si
bien qu’il ne mangeait jamais dehors sans
commander une gibelotte. Ensuite, il ronronna.
Les dames se tamponnaient la figure avec leurs
serviettes, parce quelles riaient trop.
Mme Fauconnier demanda la tête ; elle n’aimait
que la tête. Mlle Remanjou adorait les lardons. Et,
comme Boche disait préférer les petits oignons,
quand ils étaient bien revenus, Mme Lerat pinça
les lèvres, en murmurant :
– Je comprends ça.
Elle était sèche comme un échalas, menait une
vie d’ouvrière cloîtrée dans son train-train,
n’avait pas vu le nez d’un homme chez elle
depuis son veuvage, tout en montrant une
préoccupation continuelle de l’ordure, une manie
de mots à double entente et d’allusions
polissonnes, d’une telle profondeur, qu’elle seule
se comprenait. Boche, se penchant et réclamant
une explication, tout bas, à l’oreille, elle reprit :
– Sans doute les petits oignons... Ça suffit, je
pense.
Mais la conversation devenait sérieuse.
Chacun parlait de son métier. M. Madinier
exaltait le cartonnage ; il y avait de vrais artistes,
dans la partie ; ainsi, il citait des bottes
d’étrennes, dont il connaissait les modèles, des
merveilles de luxe. Lorilleux, pourtant, ricanait ;
il était très vaniteux de travailler l’or, il en voyait
comme un reflet sur ses doigts et sur toute sa
personne. Enfin, disait-il souvent, les bijoutiers,
au temps jadis, portaient l’épée ; et il citait
Bernard Palissy, sans savoir. Coupeau, lui,
racontait une girouette, un chef-d’oeuvre d’un de
ses camarades ; ça se composait d’une colonne,
puis d’une gerbe, puis d’une corbeille de fruits,
puis d’un drapeau ; le tout, très bien reproduit,
fait rien qu’avec des morceaux de zinc découpés
et soudés. Mme Lerat montrait à Bibi-la-Grillade
comment on tournait une queue de rose, en
roulant le manche de son couteau entre ses doigts
osseux. Cependant, les voix montaient, se
croisaient ; on entendait, dans le bruit, des mots
lancés très haut par Mme Fauconnier, en train de
se plaindre de ses ouvrières, d’un petit chausson
d’apprentie qui lui avait encore brûlé, la veille,
une paire de draps.
– Vous avez beau dire, cria Lorilleux en
donnant un coup de poing sur la table, l’or, c’est
de l’or.
Et, au milieu du silence causé par cette vérité,
il n’y eut plus que la voix fluette de Mlle
Remanjou, continuant :
– Alors, je leur relève la jupe, je couds en
dedans... Je leur plante une épingle dans la tête
pour tenir le bonnet... Et c’est fait, on les vend
treize sous.
Elle expliquait ses poupées à Mes-Bottes, dont
les mâchoires, lentement, roulaient comme des
meules. Il n’écoutait pas, il hochait la tête,
guettant les garçons, pour ne pas leur laisser
emporter les plats sans les avoir torchés. On avait
mangé un fricandeau au jus et des haricots verts.
On apportait le rôti, deux poulets maigres,
couchés sur un lit de cresson, fané et cuit par le
four. Au-dehors, le soleil mourait sur les
branches hautes des acacias. Dans la salle, le
reflet verdâtre s’épaississait des buées montant de
la table, tachée de vin et de sauce, encombrée de
la débâcle du couvert ; et, le long du mur, des
assiettes sales, des litres vides, posés là par les
garçons, semblaient les ordures balayées et
culbutées de la nappe. Il faisait très chaud. Les
hommes retirèrent leurs redingotes et
continuèrent à manger en manches de chemise.
– Madame Boche, je vous en prie, ne les
bourrez pas tant, dit Gervaise, qui parlait peu,
surveillant de loin Claude et Étienne.
Elle se leva, alla causer un instant, debout
derrière les chaises des petits. Les enfants, ça
n’avait pas de raison, ça mangeait toute une
journée sans refuser les morceaux ; et elle leur
servit elle-même du poulet, un peu de blanc. Mais
maman Coupeau dit qu’ils pouvaient bien, pour
une fois, se donner une indigestion. Mme Boche, à
voix basse, accusa Boche de pincer les genoux de
Mme Lerat. Oh ! c’était un sournois, il godaillait.
Elle avait bien vu sa main disparaître. S’il
recommençait, jour de Dieu ! elle était femme à
lui flanquer une carafe à la tête.
Dans le silence, M. Madinier causait politique.
– Leur loi du 31 mai est une abomination.
Maintenant, il faut deux ans de domicile. Trois
millions de citoyens sont rayés des listes... On
m’a dit que Bonaparte, au fond, est très vexé, car
il aime le peuple, il en a donné des preuves.
Lui, était républicain ; mais il admirait le
prince à cause de son oncle, un homme comme il
n’en reviendrait jamais plus. Bibi-la-Grillade se
fâcha : il avait travaillé à l’Élysée, il avait vu le
Bonaparte comme il voyait Mes-Bottes, là, en
face de lui ; eh bien ! ce mufle de président
ressemblait à un roussin, voilà ! On disait qu’il
allait faire un tour du côté de Lyon ; ce serait un
fameux débarras, s’il se cassait le cou dans un
fossé. Et, comme la discussion tournait au vilain,
Coupeau dut intervenir.
– Ah bien ! vous êtes encore innocents de vous
attraper pour la politique !... En voilà une blague,
la politique ! Est-ce que ça existe pour nous ?...
On peut bien mettre ce qu’on voudra, un roi, un
empereur, rien du tout, ça ne m’empêchera pas de
gagner mes cinq francs, de manger et de dormir,
pas vrai ?... Non, c’est trop bête !
Lorilleux hochait la tête. Il était né le même
jour que le comte de Chambord, le 29 septembre
1820. Cette coïncidence le frappait beaucoup,
l’occupait d’un rêve vague, dans lequel il
établissait une relation entre le retour en France
du roi et sa fortune personnelle. Il ne disait pas
nettement ce qu’il espérait, mais il donnait à
entendre qu’il lui arriverait alors quelque chose
d’extraordinairement agréable. Aussi, à chacun
de ses désirs trop gros pour être contenté, il
renvoyait ça à plus tard, « quand le roi
reviendrait ».
– D’ailleurs, raconta-t-il, j’ai vu un soir le
comte de Chambord...
Tous les visages se tournèrent vers lui.
– Parfaitement. Un gros homme en paletot,
l’air bon garçon... J’étais chez Péquignot, un de
mes amis, qui vend des meubles, Grande-Rue de
la Chapelle... Le comte de Chambord avait la
veille laissé là un parapluie. Alors, il est entré, il
a dit comme ça, tout simplement : « Voulez-vous
bien me rendre mon parapluie ? » Mon Dieu !
oui, c’était lui, Péquignot m’a donné sa parole
d’honneur.
Aucun des convives n’émit le moindre doute.
On était au dessert. Les garçons débarrassaient la
table avec un grand bruit de vaisselle. Et Mme
Lorilleux, jusque-là très convenable, très dame,
laissa échapper un : « Sacré salaud ! » parce que
l’un des garçons, en enlevant un plat, lui avait fait
couler quelque chose de mouillé dans le cou.
Pour sûr, sa robe de soie était tachée. M.
Madinier dut lui regarder le dos, mais il n’y avait
rien, il le jurait. Maintenant, au milieu de la
nappe, s’étalaient des oeufs à la neige dans un
saladier, flanqués de deux assiettes de fromage et
de deux assiettes de fruits. Les oeufs à la neige,
les blancs trop cuits nageant sur la crème jaune,
causèrent un recueillement ; on ne les attendait
pas, on trouva ça distingué. Mes-Bottes mangeait
toujours. Il avait redemandé un pain. Il acheva les
deux fromages ; et, comme il restait de la crème,
il se fit passer le saladier, au fond duquel il tailla
de larges tranches, comme pour une soupe.
– Monsieur est vraiment bien remarquable, dit
M. Madinier retombé dans son admiration.
Alors, les hommes se levèrent pour prendre
leurs pipes. Ils restèrent un instant derrière Mes-
Bottes, à lui donner des tapes sur les épaules, en
lui demandant si ça allait mieux. Bibi-la-Grillade
le souleva avec la chaise ; mais, tonnerre de
Dieu ! l’animal avait doublé de poids. Coupeau,
par blague, racontait que le camarade
commençait seulement à se mettre en train, qu’il
allait à présent manger comme ça du pain toute la
nuit. Les garçons, épouvantés, disparurent.
Boche, descendu depuis un instant, remonta en
racontant la bonne tête du marchand de vin, en
bas ; il était tout pâle dans son comptoir, la
bourgeoise consternée venait d’envoyer voir si
les boulangers restaient ouverts, jusqu’au chat de
la maison qui avait l’air ruiné. Vrai, c’était trop
cocasse, ça valait l’argent du dîner, il ne pouvait
pas y avoir de pique-nique sans cet avale-tout de
Mes-Bottes. Et les hommes, leurs pipes allumées,
le couvaient d’un regard jaloux ; car enfin, pour
tant manger, il fallait être solidement bâti !
– Je ne voudrais pas être chargée de vous
nourrir, dit Mme Gaudron. Ah ! non, par exemple !
– Dites donc, la petite mère, faut pas blaguer,
répondit Mes-Bottes, avec un regard oblique sur
le ventre de sa voisine. Vous en avez avalé plus
long que moi.
On applaudit, on cria bravo : c’était envoyé. Il
faisait nuit noire, trois becs de gaz flambaient
dans la salle, remuant de grandes clartés troubles,
au milieu de la fumée des pipes. Les garçons,
après avoir servi le café et le cognac, venaient
d’emporter les dernières piles d’assiettes sales.
En bas, sous les trois acacias, le bastringue
commençait, un cornet à pistons et deux violons
jouant très fort, avec des rires de femme, un peu
rauques dans la nuit chaude.
– Faut faire un brûlot ! cria Mes-Bottes ; deux
litres de casse-poitrine, beaucoup de citron et pas
beaucoup de sucre !
Mais Coupeau, voyant en face de lui le visage
inquiet de Gervaise, se leva en déclarant qu’on ne
boirait pas davantage. On avait vidé vingt-cinq
litres, chacun son litre et demi, en comptant les
enfants comme des grandes personnes ; c’était
déjà trop raisonnable. On venait de manger un
morceau ensemble, en bonne amitié, sans flafla,
parce qu’on avait de l’estime les uns pour les
autres et qu’on désirait célébrer entre soi une fête
de famille. Tout se passait très gentiment, on était
gai, il ne fallait pas maintenant se cocarder
cochonnément, si l’on voulait respecter les
dames. En un mot, et comme fin finale, on s’était
réuni pour porter une santé au conjungo, et non
pour se mettre dans les brindezingues. Ce petit
discours, débité d’une voix convaincue par le
zingueur, qui posait la main sur sa poitrine à la
chute de chaque phrase, eut la vive approbation
de Lorilleux et de M. Madinier. Mais les autres,
Boche, Gaudron, Bibi-la-Grillade, surtout Mes-
Bottes, très allumés tous les quatre, ricanèrent, la
langue épaissie, ayant une sacrée coquine de soif,
qu’il fallait pourtant arroser.
– Ceux qui ont soif, ont soif, et ceux qui n’ont
pas soif, n’ont pas soif, fit remarquer Mes-Bottes.
Pour lors, on va commander le brûlot... On
n’esbrouffe personne. Les aristos feront monter
de l’eau sucrée.
Et comme le zingueur recommençait à
prêcher, l’autre, qui s’était mis debout, se donna
une claque sur la fesse, en criant :
– Ah ! tu sais, baise cadet !... Garçon, deux
litres de vieille !
Alors, Coupeau dit que c’était très bien, qu’on
allait seulement régler le repas tout de suite. Ça
éviterait des disputes. Les gens bien élevés
n’avaient pas besoin de payer pour les soûlards.
Et, justement, Mes-Bottes, après s’être fouillé
longtemps, ne trouva que trois francs sept sous.
Aussi pourquoi l’avait-on laissé droguer sur la
route de Saint-Denis ? Il ne pouvait pas se laisser
noyer, il avait cassé la pièce de cent sous. Les
autres étaient fautifs, voilà ! Enfin, il donna trois
francs, gardant les sept sous pour son tabac du
lendemain. Coupeau, furieux, aurait cogné, si
Gervaise ne l’avait tiré par sa redingote, très
effrayée, suppliante. Il se décida à emprunter
deux francs à Lorilleux, qui, après les avoir
refusés, se cacha pour les prêter, car sa femme,
bien sûr, n’aurait jamais voulu.
Cependant, M. Madinier avait pris une
assiette. Les demoiselles et les dames seules, Mme
Lerat, Mme Fauconnier, Mlle Remanjou,
déposèrent leur pièce de cent sous les premières,
discrètement. Ensuite, les messieurs s’isolèrent à
l’autre bout de la salle, firent les comptes. On
était quinze ; ça montait donc à soixante-quinze
francs. Lorsque les soixante-quinze francs furent
dans l’assiette, chaque homme ajouta cinq sous
pour les garçons. Il fallut un quart d’heure de
calculs laborieux, avant de tout régler à la
satisfaction de chacun.
Mais quand M. Madinier, qui voulait avoir
affaire au patron, eut demandé le marchand de
vin, la société resta saisie, en entendant celui-ci
dire avec un sourire que ça ne faisait pas du tout
son compte. Il y avait des suppléments. Et,
comme ce mot de « supplément » était accueilli
par des exclamations furibondes, il donna le
détail : vingt-cinq litres, au lieu de vingt, nombre
convenu à l’avance ; les oeufs à la neige, qu’il
avait ajoutés, en voyant le dessert un peu maigre ;
enfin un carafon de rhum, servi avec le café, dans
le cas où des personnes aimeraient le rhum.
Alors, une querelle formidable s’engagea.
Coupeau, pris à partie, se débattait : jamais il
n’avait parlé de vingt litres ; quant aux oeufs à la
neige, ils rentraient dans le dessert, tant pis si le
gargotier les avait ajoutés de son plein gré ;
restait le carafon de rhum, une frime, une façon
de grossir la note, en glissant sur la table des
liqueurs dont on ne se méfiait pas.
– Il était sur le plateau au café, criait-il ; eh
bien ! il doit être compté avec le café... Fichez-
nous la paix. Emportez votre argent, et du
tonnerre si nous remettons jamais les pieds dans
votre baraque !
– C’est six francs de plus, répétait le marchand
de vin. Donnez-moi mes six francs... Et je ne
compte pas les trois pains de monsieur, encore !
Toute la société, serrée autour de lui,
l’entourait d’une rage de gestes, d’un
glapissement de voix que la colère étranglait. Les
femmes, surtout, sortaient de leur réserve,
refusaient d’ajouter un centime. Ah bien ! merci,
elle était jolie, la noce ! C’était Mlle Remanjou,
qui ne se fourrerait plus dans un de ces dîners-là !
Mme Fauconnier avait très mal mangé ; chez elle,
pour ses quarante sous, elle aurait eu un petit plat
à se lécher les doigts. Mme Gaudron se plaignait
amèrement d’avoir été poussée au mauvais bout
de la table, à côté de Mes-Bottes, qui n’avait pas
montré le moindre égard. Enfin, ces parties
tournaient toujours mal. Quand on voulait avoir
du monde à son mariage, on invitait les
personnes, parbleu ! Et Gervaise, réfugiée auprès
de maman Coupeau, devant une des fenêtres, ne
disait rien, honteuse, sentant que toutes ces
récriminations retombaient sur elle.
M. Madinier finit par descendre avec le
marchand de vin. On les entendit discuter en bas.
Puis, au bout d’une demi-heure, le cartonnier
remonta ; il avait réglé, en donnant trois francs.
Mais la société restait vexée, exaspérée, revenant
sans cesse sur la question des suppléments. Et le
vacarme s’accrut d’un acte de vigueur de Mme
Boche. Elle guettait toujours Boche, elle le vit,
dans un coin, pincer la taille de Mme Lerat. Alors,
à toute volée, elle lança une carafe qui s’écrasa
contre le mur.
– On voit bien que votre mari est tailleur,
madame, dit la grande veuve, avec son pincement
de lèvres plein de sous-entendu. C’est un
juponnier numéro un... Je lui ai pourtant allongé
de fameux coups de pied, sous la table.
La soirée était gâtée. On devint de plus en plus
aigre. M. Madinier proposa de chanter ; mais
Bibi-la-Grillade, qui avait une belle voix, venait
de disparaître ; et Mlle Remanjou, accoudée à une
fenêtre, l’aperçut, sous les acacias, faisant sauter
une grosse fille en cheveux. Le cornet à pistons et
les deux violons jouaient, Le Marchand de
moutarde, un quadrille où l’on tapait dans ses
mains, à la pastourelle. Alors, il y eut une
débandade : Mes-Bottes et le ménage Gaudron
descendirent ; Boche lui-même fila. Des fenêtres,
on voyait les couples tourner, entre les feuilles,
auxquelles les lanternes pendues aux branches
donnaient un vert peint et cru de décor. La nuit
dormait, sans une haleine, pâmée par la grosse
chaleur. Dans la salle, une conversation sérieuse
s’était engagée entre Lorilleux et M. Madinier,
pendant que les dames, ne sachant plus comment
soulager leur besoin de colère, regardaient leurs
robes, cherchant si elles n’avaient pas attrapé des
taches.
Les effilés de Mme Lerat devaient avoir trempé
dans le café. La robe écrue de Mme Fauconnier
était pleine de sauce. Le châle vert de maman
Coupeau, tombé d’une chaise, venait d’être
retrouvé dans un coin, roulé et piétiné. Mais
c’était surtout Mme Lorilleux qui ne décolérait
pas. Elle avait une tache dans le dos, on avait
beau lui jurer que non, elle la sentait. Et elle finit,
en se tordant devant une glace, par l’apercevoir.
– Qu’est-ce que je disais ? cria-t-elle. C’est du
jus de poulet. Le garçon payera la robe. Je lui
ferai plutôt un procès... Ah ! la journée est
complète. J’aurais mieux fait de rester couchée...
Je m’en vais, d’abord. J’en ai assez, de leur
fichue noce !
Elle partit rageusement, en faisant trembler
l’escalier sous les coups de ses talons. Lorilleux
courut derrière elle. Mais tout ce qu’il put
obtenir, ce fut qu’elle attendrait cinq minutes sur
le trottoir, si l’on voulait partir ensemble. Elle
aurait dû s’en aller après l’orage, comme elle en
avait eu l’envie. Coupeau lui revaudrait cette
journée-là. Quand ce dernier la sut si furieuse, il
parut consterné ; et Gervaise, pour lui éviter des
ennuis, consentit à rentrer tout de suite. Alors, on
s’embrassa rapidement. M. Madinier se chargea
de reconduire maman Coupeau. Mme Boche
devait, pour la première nuit, emmener Claude et
Étienne coucher chez elle ; leur mère pouvait être
sans crainte, les petits dormiraient sur des
chaises, alourdis par une grosse indigestion
d’oeufs à la neige. Enfin, les mariés se sauvaient
avec Lorilleux, laissant le reste de la noce chez le
marchand de vin, lorsqu’une bataille s’engagea
en bas, dans le bastringue, entre leur société et
une autre société ; Boche et Mes-Bottes, qui
avaient embrassé une dame, ne voulaient pas la
rendre à deux militaires auxquels elle appartenait,
et menaçaient de nettoyer tout le tremblement,
dans le tapage enragé du cornet à pistons et des
deux violons, jouant la polka des Perles.
Il était à peine onze heures. Sur le boulevard
de la Chapelle, et dans tout le quartier de la
Goutte-d’Or, la paye de grande quinzaine, qui
tombait ce samedi-là, mettait un vacarme énorme
de soûlerie. Mme Lorilleux attendait à vingt pas du
Moulin-d’Argent, debout sous un bec de gaz. Elle
prit le bras de Lorilleux, marcha devant, sans se
retourner, d’un tel pas que Gervaise et Coupeau
s’essoufflaient à les suivre. Par moments, ils
descendaient du trottoir, pour laisser la place à un
ivrogne, tombé là, les quatre fers en l’air.
Lorilleux se retourna, cherchant à raccommoder
les choses.
– Nous allons vous conduire à votre porte, ditil.
Mais Mme Lorilleux, élevant la voix, trouvait
ça drôle de passer sa nuit de noces dans ce trou
infect de l’hôtel Boncoeur. Est-ce qu’ils
n’auraient pas dû remettre le mariage,
économiser quatre sous et acheter des meubles,
pour rentrer chez eux, le premier soir ? Ah ! ils
allaient être bien, sous les toits, empilés tous les
deux dans un cabinet de dix francs, où il n’y avait
seulement pas d’air.
– J’ai donné congé, nous ne restons pas en
haut, objecta Coupeau timidement. Nous gardons
la chambre de Gervaise, qui est plus grande.
Mme Lorilleux s’oublia, se tourna d’un
mouvement brusque.
– Ça, c’est plus fort ! cria-t-elle. Tu vas
coucher dans la chambre à la Banban !
Gervaise devint toute pâle. Ce surnom, qu’elle
recevait à la face pour la première fois, la frappait
comme un soufflet. Puis, elle entendait bien
l’exclamation de sa belle-soeur : la chambre à la
Banban, c’était la chambre où elle avait vécu un
mois avec Lantier, où les loques de sa vie passée
traînaient encore. Coupeau ne comprit pas, fut
seulement blessé du surnom.
– Tu as tort de baptiser les autres, répondit-il
avec humeur. Tu ne sais pas, toi, qu’on t’appelle
Queue-de-Vache, dans le quartier, à cause de tes
cheveux. Là, ça ne te fait pas plaisir, n’est-ce
pas ?... Pourquoi ne garderions-nous pas la
chambre du premier ? Ce soir, les enfants n’y
couchent pas, nous y serons très bien.
Mme Lorilleux n’ajouta rien, se renfermant
dans sa dignité, horriblement vexée de s’appeler
Queue-de-Vache. Coupeau, pour consoler
Gervaise, lui serrait doucement le bras ; et il
réussit même à l’égayer, en lui racontant à
l’oreille qu’ils entraient en ménage avec la
somme de sept sous toute ronde, trois gros sous et
un petit sou, qu’il faisait sonner de la main dans
la poche de son pantalon. Quand on fut arrivé à
l’hôtel Boncoeur, on se dit bonsoir d’un air fâché.
Et au moment où Coupeau poussait les deux
femmes au cou l’une de l’autre, en les traitant de
bêtes, un pochard, qui semblait vouloir passer à
droite, eut un brusque crochet à gauche, et vint se
jeter entre elles.
– Tiens ! c’est le père Bazouge ! dit Lorilleux.
Il a son compte, aujourd’hui.
Gervaise, effrayée, se collait contre la porte de
l’hôtel. Le père Bazouge, un croque-mort d’une
cinquantaine d’années, avait son pantalon noir
taché de boue, son manteau noir agrafé sur
l’épaule, son chapeau de cuir noir cabossé, aplati
dans quelque chute.
– N’ayez pas peur, il n’est pas méchant,
continuait Lorilleux. C’est un voisin ; la troisième
chambre dans le corridor, avant d’arriver chez
nous... Il serait propre, si son administration le
voyait comme ça !
Cependant, le père Bazouge s’offusquait de la
terreur de la jeune femme.
– Eh bien, quoi ! bégaya-t-il, on ne mange
personne dans notre partie... J’en vaux un autre,
allez, ma petite... Sans doute que j’ai bu un coup !
Quand l’ouvrage donne, faut bien se graisser les
roues. Ce n’est pas vous, ni la compagnie, qui
auriez descendu le particulier de six cents livres
que nous avons amené à deux du quatrième sur le
trottoir, et sans le casser encore... Moi, j’aime les
gens rigolos.
Mais Gervaise se rentrait davantage dans
l’angle de la porte, prise d’une grosse envie de
pleurer, qui lui gâtait toute sa journée de joie
raisonnable. Elle ne songeait plus à embrasser sa
belle-soeur, elle suppliait Coupeau d’éloigner
l’ivrogne. Alors, Bazouge, en chancelant, eut un
geste plein de dédain philosophique.
– Ça ne vous empêchera pas d’y passer, ma
petite... Vous serez peut-être bien contente d’y
passer, un jour... Oui, j’en connais des femmes,
qui diraient merci, si on les emportait.
Et, comme les Lorilleux se décidaient à
l’emmener, il se retourna, il balbutia une dernière
phrase, entre deux hoquets :
– Quand on est mort... écoutez ça... quand on
est mort, c’est pour longtemps.
IV
Ce furent quatre années de dur travail. Dans le
quartier, Gervaise et Coupeau étaient un bon
ménage, vivant à l’écart, sans batteries, avec un
tour de promenade régulier le dimanche, du côté
de Saint-Ouen. La femme faisait des journées de
douze heures chez Mme Fauconnier, et trouvait le
moyen de tenir son chez elle propre comme un
sou, de donner la pâtée à tout son monde, matin
et soir. L’homme ne se soûlait pas, rapportait ses
quinzaines, fumait une pipe à sa fenêtre avant de
se coucher, pour prendre l’air. On les citait, à
cause de leur gentillesse. Et, comme ils gagnaient
à eux deux près de neuf francs par jour, on
calculait qu’ils devaient mettre de côté pas mal
d’argent.
Mais, dans les premiers temps surtout, il leur
fallut joliment trimer, pour joindre les deux
bouts. Leur mariage leur avait mis sur le dos une
dette de deux cents francs. Puis, ils
s’abominaient, à l’hôtel Boncoeur ; ils trouvaient
ça dégoûtant, plein de sales fréquentations ; et ils
rêvaient d’être chez eux, avec des meubles à eux,
qu’ils soigneraient. Vingt fois, ils calculèrent la
somme nécessaire ; ça montait, en chiffre rond, à
trois cent cinquante francs, s’ils voulaient tout de
suite n’être pas embarrassés pour serrer leurs
affaires et avoir sous la main une casserole ou un
poêlon, quand ils en auraient besoin. Ils
désespéraient d’économiser une si grosse somme
en moins de deux années, lorsqu’il leur arriva une
bonne chance : un vieux monsieur de Plassans
leur demanda Claude, l’aîné des petits, pour le
placer là-bas au collège ; une toquade généreuse
d’un original, amateur de tableaux, que des
bonshommes barbouillés autrefois par le mioche
avaient vivement frappé. Claude leur coûtait déjà
les yeux de la tête. Quand ils n’eurent plus à leur
charge que le cadet, Étienne, ils amassèrent les
trois cent cinquante francs en sept mois et demi.
Le jour où ils achetèrent leurs meubles, chez un
revendeur de la rue Belhomme, ils firent, avant
de rentrer, une promenade sur les boulevards
extérieurs, le coeur gonflé d’une grosse joie. Il y
avait un lit, une table de nuit, une commode à
dessus de marbre, une armoire, une table ronde
avec sa toile cirée, six chaises, le tout en vieil
acajou ; sans compter la literie, du linge, des
ustensiles de cuisine presque neufs. C’était pour
eux comme une entrée sérieuse et définitive dans
la vie, quelque chose qui, en les faisant
propriétaires, leur donnait de l’importance au
milieu des gens bien posés du quartier.
Le choix d’un logement, depuis deux mois, les
occupait. Ils voulurent, avant tout, en louer un
dans la grande maison, rue de la Goutte-d’Or.
Mais pas une chambre n’y était libre, ils durent
renoncer à leur ancien rêve. Pour dire la vérité,
Gervaise ne fut pas fâchée, au fond : le voisinage
des Lorilleux, porte à porte, l’effrayait beaucoup.
Alors, ils cherchèrent ailleurs. Coupeau, très
justement, tenait à ne pas s’éloigner de l’atelier
de Mme Fauconnier, pour que Gervaise pût, d’un
saut, être chez elle à toutes les heures du jour. Et
ils eurent enfin une trouvaille, une grande
chambre, avec un cabinet et une cuisine, rue
Neuve-de-la-Goutte-d’Or, presque en face de la
blanchisseuse. C’était une petite maison à un seul
étage, un escalier très raide, en haut duquel il y
avait seulement deux logements, l’un à droite,
l’autre à gauche ; le bas se trouvait habité par un
loueur de voitures, dont le matériel occupait des
hangars dans une vaste cour, le long de la rue. La
jeune femme, charmée, croyait retourner en
province ; pas de voisines, pas de cancans à
craindre, un coin de tranquillité qui lui rappelait
une ruelle de Plassans, derrière les remparts ; et,
pour comble de chance, elle pouvait voir sa
fenêtre, de son établi, sans quitter ses fers, en
allongeant la tête.
L’emménagement eut lieu au terme d’avril.
Gervaise était alors enceinte de huit mois. Mais
elle montrait une belle vaillance, disant avec un
rire que l’enfant l’aidait, lorsqu’elle travaillait ;
elle sentait, en elle, ses petites menottes pousser
et lui donner des forces. Ah bien ! elle recevait
joliment Coupeau, les jours où il voulait la faire
coucher pour se dorloter un peu ! Elle se
coucherait aux grosses douleurs. Ce serait
toujours assez tôt ; car, maintenant, avec une
bouche de plus, il allait falloir donner un rude
coup de collier. Et ce fut elle qui nettoya le
logement, avant d’aider son mari à mettre les
meubles en place. Elle eut une religion pour ces
meubles, les essuyant avec des soins maternels, le
coeur crevé à la vue de la moindre égratignure.
Elle s’arrêtait, saisie, comme si elle se fût tapée
elle-même, quand elle les cognait en balayant. La
commode surtout lui était chère ; elle la trouvait
belle, solide, l’air sérieux. Un rêve, dont elle
n’osait parler, était d’avoir une pendule pour la
mettre au beau milieu du marbre, où elle aurait
produit un effet magnifique. Sans le bébé qui
venait, elle se serait peut-être risquée à acheter sa
pendule. Enfin, elle renvoyait ça à plus tard, avec
un soupir.
Le ménage vécut dans l’enchantement de sa
nouvelle demeure. Le lit d’Étienne occupait le
cabinet, où l’on pouvait encore installer une autre
couchette d’enfant. La cuisine était grande
comme la main et toute noire ; mais, en laissant
la porte ouverte, on y voyait assez clair ; puis,
Gervaise n’avait pas à faire des repas de trente
personnes, il suffisait qu’elle y trouvât la place de
son pot-au-feu. Quant à la grande chambre, elle
était leur orgueil. Dès le matin, ils fermaient les
rideaux de l’alcôve, des rideaux de calicot blanc ;
et la chambre se trouvait transformée en salle à
manger, avec la table au milieu, l’armoire et la
commode en face l’une de l’autre. Comme la
cheminée brûlait jusqu’à quinze sous de charbon
de terre par jour, ils l’avaient bouchée ; un petit
poêle de fonte, posé sur la plaque de marbre, les
chauffait pour sept sous pendant les grands
froids. Ensuite, Coupeau avait orné les murs de
son mieux, en se promettant des
embellissements : une haute gravure représentant
un maréchal de France, caracolant avec son bâton
à la main, entre un canon et un tas de boulets,
tenait lieu de glace ; au-dessus de la commode,
les photographies de la famille étaient rangées sur
deux lignes, à droite et à gauche d’un ancien
bénitier de porcelaine dorée, dans lequel on
mettait les allumettes ; sur la corniche de
l’armoire, un buste de Pascal faisait pendant à un
buste de Béranger, l’un grave, l’autre souriant,
près du coucou, dont ils semblaient écouter le tictac.
C’était vraiment une belle chambre.
– Devinez combien nous payons ici ?
demandait Gervaise à chaque visiteur.
Et quand on estimait son loyer trop haut, elle
triomphait, elle criait, ravie d’être si bien pour si
peu d’argent :
– Cent cinquante francs, pas un liard de
plus !... Hein ! c’est donné !
La rue Neuve-de-la-Goutte-d’Or elle-même
entrait pour une bonne part dans leur
contentement. Gervaise y vivait, allant sans cesse
de chez elle chez Mme Fauconnier. Coupeau, le
soir, descendait maintenant, fumait sa pipe sur le
pas de la porte. La rue, sans trottoir, le pavé
défoncé, montait. En haut, du côté de la rue de la
Goutte-d’Or, il y avait des boutiques sombres,
aux carreaux sales, des cordonniers, des
tonneliers, une épicerie borgne, un marchand de
vin en faillite, dont les volets fermés depuis des
semaines se couvraient d’affiches. À l’autre bout,
vers Paris, des maisons de quatre étages barraient
le ciel, occupées à leur rez-de-chaussée par des
blanchisseuses, les unes près des autres, en tas ;
seule, une devanture de perruquier de petite ville,
peinte en vert, toute pleine de flacons aux
couleurs tendres, égayait ce coin d’ombre du vif
éclair de ses plats de cuivre, tenus très propres.
Mais la gaieté de la rue se trouvait au milieu, à
l’endroit où les constructions, en devenant plus
rares et plus basses, laissaient descendre l’air et le
soleil. Les hangars du loueur de voitures,
l’établissement voisin où l’on fabriquait de l’eau
de Seltz, le lavoir, en face, élargissaient un vaste
espace libre, silencieux, dans lequel les voix
étouffées des laveuses et l’haleine régulière de la
machine à vapeur semblaient grandir encore le
recueillement. Des terrains profonds, des allées
s’enfonçant entre des murs noirs, mettaient là un
village. Et Coupeau, amusé par les rares passants
qui enjambaient le ruissellement continu des eaux
savonneuses, disait ce souvenir d’un pays où
l’avait conduit un de ses oncles, à l’âge de cinq
ans. La joie de Gervaise était, à gauche de sa
fenêtre, un arbre planté dans une cour, un acacia
allongeant une seule de ses branches, et dont la
maigre verdure suffisait au charme de toute la
rue.
Ce fut le dernier jour d’avril que la jeune
femme accoucha. Les douleurs la prirent l’après-
midi, vers quatre heures, comme elle repassait
une paire de rideaux chez Mme Fauconnier. Elle
ne voulut pas s’en aller tout de suite, restant là à
se tortiller sur une chaise, donnant un coup de fer
quand ça se calmait un peu ; les rideaux
pressaient, elle s’entêtait à les finir ; puis, ça
n’était peut-être qu’une colique, il ne fallait pas
s’écouter pour un mal de ventre. Mais, comme
elle parlait de se mettre à des chemises d’homme,
elle devint blanche. Elle dut quitter l’atelier,
traverser la rue, courbée en deux, se tenant aux
murs. Une ouvrière offrait de l’accompagner ;
elle refusa, elle la pria seulement de passer chez
la sage-femme, à côté, rue de la Charbonnière. Le
feu n’était pas à la maison, bien sûr. Elle en avait
sans doute pour toute la nuit. Ça n’allait pas
l’empêcher en rentrant de préparer le dîner de
Coupeau ; ensuite, elle verrait à se jeter un instant
sur le lit, sans même se déshabiller. Dans
l’escalier, elle fut prise d’une telle crise, qu’elle
dut s’asseoir au beau milieu des marches ; et elle
serrait ses deux poings sur sa bouche, pour ne pas
crier, parce qu’elle éprouvait une honte à être
trouvée là par des hommes, s’il en montait. La
douleur passa, elle put ouvrir sa porte, soulagée,
pensant décidément s’être trompée. Elle faisait,
ce soir-là, un ragoût de mouton avec des hauts de
côtelettes. Tout marcha encore bien, pendant
qu’elle pelurait ses pommes de terre. Les hauts de
côtelettes revenaient dans un poêlon, quand les
sueurs et les tranchées reparurent. Elle tourna son
roux, en piétinant devant le fourneau, aveuglée
par de grosses larmes. Si elle accouchait, n’est-ce
pas ? ce n’était point une raison pour laisser
Coupeau sans manger. Enfin le ragoût mijota sur
un feu couvert de cendre. Elle revint dans la
chambre, crut avoir le temps de mettre un couvert
à un bout de la table. Et il lui fallut reposer bien
vite le litre de vin ; elle n’eut plus la force
d’arriver au lit, elle tomba et accoucha par terre,
sur un paillasson. Lorsque la sage-femme arriva,
un quart d’heure plus tard, ce fut là qu’elle la
délivra.
Le zingueur travaillait toujours à l’hôpital.
Gervaise défendit d’aller le déranger. Quand il
rentra, à sept heures, il la trouva couchée, bien
enveloppée, très pâle sur l’oreiller. L’enfant
pleurait, emmailloté dans un châle, aux pieds de
la mère.
– Ah ! ma pauvre femme ! dit Coupeau en
embrassant Gervaise. Et moi qui rigolais, il n’y a
pas une heure, pendant que tu criais aux petits
pâtés !... Dis donc, tu n’es pas embarrassée, tu
vous lâches ça, le temps d’éternuer.
Elle eut un faible sourire ; puis, elle murmura :
– C’est une fille.
– Juste ! reprit le zingueur, blaguant pour la
remettre, j’avais commandé une fille !... Hein !
me voilà servi ! Tu fais donc tout ce que je veux ?
Et, prenant l’enfant, il continua :
– Qu’on vous voie un peu, Mlle Souillon !...
Vous avez une petite frimousse bien noire. Ça
blanchira, n’ayez pas peur. Il faudra être sage, ne
pas faire la gourgandine, grandir raisonnable,
comme papa et maman.
Gervaise, très sérieuse, regardait sa fille, les
yeux grands ouverts, lentement assombris d’une
tristesse. Elle hocha la tête ; elle aurait voulu un
garçon, parce que les garçons se débrouillent
toujours et ne courent pas tant de risques, dans ce
Paris. La sage-femme dut enlever le poupon des
mains de Coupeau. Elle défendit aussi à Gervaise
de parler ; c’était déjà mauvais qu’on fît tant de
bruit autour d’elle. Alors, le zingueur dit qu’il
fallait prévenir maman Coupeau et les Lorilleux ;
mais il crevait de faim, il voulait dîner
auparavant. Ce fut un gros ennui pour
l’accouchée de le voir se servir lui-même, courir
à la cuisine chercher le ragoût, manger dans une
assiette creuse, ne pas trouver le pain. Malgré la
défense, elle se lamentait, se tournait entre les
draps. Aussi, c’était bien bête de n’avoir pas pu
mettre la table ; la colique l’avait assise par terre
comme un coup de bâton. Son pauvre homme lui
en voudrait, d’être là à se dorloter, quand il
mangeait si mal. Les pommes de terre étaientelles
assez cuites au moins ? Elle ne se rappelait
plus si elle les avait salées.
– Taisez-vous donc ! cria la sage-femme.
– Ah ! quand vous l’empêcherez de se miner,
par exemple ! dit Coupeau la bouche pleine. Si
vous n’étiez pas là, je parie qu’elle se lèverait
pour me couper mon pain... Tiens-toi donc sur le
dos, grosse dinde ! Faut pas te démolir, autrement
tu en as pour quinze jours à te remettre sur tes
pattes... Il est très bon, ton ragoût. Madame va en
manger avec moi. N’est-ce pas, madame ?
La sage-femme refusa ; mais elle voulut bien
boire un verre de vin, parce que ça l’avait
émotionnée, disait-elle, de trouver la malheureuse
femme avec le bébé sur le paillasson. Coupeau
partit enfin, pour annoncer la nouvelle à la
famille. Une demi-heure plus tard, il revint avec
tout le monde, maman Coupeau, les Lorilleux,
Mme Lerat, qu’il avait justement rencontrée chez
ces derniers. Les Lorilleux, devant la prospérité
du ménage, étaient devenus très aimables,
faisaient un éloge outré de Gervaise, en laissant
échapper de petits gestes restrictifs, des
hochements de menton, des battements de
paupières, comme pour ajourner leur vrai
jugement. Enfin, ils savaient ce qu’ils savaient ;
seulement, ils ne voulaient pas aller contre
l’opinion de tout le quartier.
– Je t’amène la séquelle ! cria Coupeau. Tant
pis ! ils ont voulu te voir... N’ouvre pas le bec, ça
t’est défendu. Ils resteront là, à te regarder
tranquillement, sans se formaliser, n’est-ce
pas ?... Moi, je vais leur faire du café, et du
chouette !
Il disparut dans la cuisine. Maman Coupeau,
après avoir embrassé Gervaise, s’émerveillait de
la grosseur de l’enfant. Les deux autres femmes
avaient également appliqué de gros baisers sur les
joues de l’accouchée. Et toutes trois, debout
devant le lit, commentaient, en s’exclamant, les
détails des couches, de drôles de couches, une
dent à arracher, pas davantage. Mme Lerat
examinait la petite partout, la déclarait bien
conformée, ajoutait même, avec intention, que ça
ferait une fameuse femme ; et, comme elle lui
trouvait la tête trop pointue, elle la pétrissait
légèrement, malgré ses cris, afin de l’arrondir.
Mme Lorilleux lui arracha le bébé en se fâchant :
ça suffisait pour donner tous les vices à une
créature, de la tripoter ainsi, quand elle avait le
crâne si tendre. Puis, elle chercha la
ressemblance. On manqua se disputer. Lorilleux,
qui allongeait le cou derrière les femmes, répétait
que la petite n’avait rien de Coupeau ; un peu le
nez peut-être, et encore ! C’était toute sa mère,
avec des yeux d’ailleurs ; pour sûr, ces yeux-là ne
venaient pas de la famille.
Cependant, Coupeau ne reparaissait plus. On
l’entendait, dans la cuisine, se battre avec le
fourneau et la cafetière. Gervaise se tournait les
sangs ; ce n’était pas l’occupation d’un homme,
de faire du café ; et elle lui criait comment il
devait s’y prendre, sans écouter les « chut ! »
énergiques de la sage-femme.
– Enlevez le baluchon ! dit Coupeau, qui
rentra, la cafetière à la main. Hein ! est-elle assez
canulante ! il faut qu’elle se cauchemarde... Nous
allons boire ça dans des verres, n’est-ce pas ?
parce que, voyez-vous, les tasses sont restées
chez le marchand.
On s’assit autour de la table, et le zingueur
voulut verser le café lui-même. Il sentait joliment
fort, ce n’était pas de la roupie de sansonnet.
Quand la sage-femme eut siroté son verre, elle
s’en alla : tout marchait bien, on n’avait plus
besoin d’elle ; si la nuit n’était pas bonne, on
l’enverrait chercher le lendemain. Elle descendait
encore l’escalier, que Mme Lorilleux la traita de
licheuse et de propre à rien. Ça se mettait quatre
morceaux de sucre dans son café, ça se faisait
donner des quinze francs, pour vous laisser
accoucher toute seule. Mais Coupeau la
défendait ; il allongerait les quinze francs de bon
coeur ; après tout, ces femmes-là passaient leur
jeunesse à étudier, elles avaient raison de
demander cher. Ensuite, Lorilleux se disputa avec
Mme Lerat ; lui, prétendait que, pour avoir un
garçon, il fallait tourner la tête de son lit vers le
nord ; tandis qu’elle haussait les épaules, traitant
ça d’enfantillage, donnant une autre recette, qui
consistait à cacher sous le matelas, sans le dire à
sa femme, une poignée d’orties fraîches, cueillies
au soleil. On avait poussé la table près du lit.
Jusqu’à dix heures, Gervaise, prise peu à peu
d’une fatigue immense, resta souriante et stupide,
la tête tournée sur l’oreiller ; elle voyait, elle
entendait, mais elle ne trouvait plus la force de
hasarder un geste ni une parole ; il lui semblait
être morte, d’une mort très douce, du fond de
laquelle elle était heureuse de regarder les autres
vivre. Par moments, un vagissement de la petite
montait, au milieu des grosses voix, des
réflexions interminables sur un assassinat,
commis la veille rue du Bon-Puits, à l’autre bout
de la Chapelle.
Puis, comme la société songeait au départ, on
parla du baptême. Les Lorilleux avaient accepté
d’être parrain et marraine ; en arrière, ils
rechignaient ; pourtant, si le ménage ne s’était
pas adressé à eux, ils auraient fait une drôle de
figure. Coupeau ne voyait guère la nécessité de
baptiser la petite ; ça ne lui donnerait pas dix
mille livres de rente, bien sûr ; et encore ça
risquait de l’enrhumer. Moins on avait affaire aux
curés, mieux ça valait. Mais maman Coupeau le
traitait de païen. Les Lorilleux, sans aller manger
le bon Dieu dans les églises, se piquaient d’avoir
de la religion.
– Ce sera pour dimanche, si vous voulez, dit le
chaîniste.
Et Gervaise, ayant consenti d’un signe de tête,
tout le monde l’embrassa en lui recommandant de
se bien porter. On dit adieu aussi au bébé.
Chacun vint se pencher sur ce pauvre petit corps
frissonnant, avec des risettes, des mots de
tendresse, comme s’il avait pu comprendre. On
l’appelait Nana, la caresse du nom d’Anna, que
portait sa marraine.
– Bonsoir, Nana... Allons, Nana, soyez belle
fille...
Quand ils furent enfin partis, Coupeau mit sa
chaise tout contre le lit, et acheva sa pipe, en
tenant dans la sienne la main de Gervaise. Il
fumait lentement, lâchant des phrases entre deux
bouffées, très ému.
– Hein ? ma vieille, ils t’ont cassé la tête ? Tu
comprends, je n’ai pas pu les empêcher de venir.
Après tout, ça prouve leur amitié... Mais, n’est-ce
pas ? on est mieux seul. Moi, j’avais besoin
d’être un peu seul, comme ça, avec toi. La soirée
m’a paru d’un long !... Cette pauvre poule ! elle a
eu bien du bobo ! Ces crapoussins-là, quand ça
vient au monde, ça ne se doute guère du mal que
ça fait. Vrai, ça doit être comme si on vous
ouvrait les reins... Où est-il le bobo, que je
l’embrasse ?
Il lui avait glissé délicatement sous le dos une
de ses grosses mains, et il l’attirait, il lui baisait le
ventre à travers le drap, pris d’un attendrissement
d’homme rude pour cette fécondité endolorie
encore. Il demandait s’il ne lui faisait pas du mal,
il aurait voulu la guérir en soufflant dessus. Et
Gervaise était bien heureuse. Elle lui jurait
qu’elle ne souffrait plus du tout. Elle songeait
seulement à se relever le plus tôt possible, parce
qu’il ne fallait pas se croiser les bras, maintenant.
Mais lui, la rassurait. Est-ce qu’il ne se chargeait
pas de gagner la pâtée de la petite ? Il serait un
grand lâche, si jamais il lui laissait cette gamine
sur le dos. Ça ne lui semblait pas malin de savoir
faire un enfant ; le mérite, pas vrai ? c’était de le
nourrir.
Coupeau, cette nuit-là, ne dormit guère. Il
avait couvert le feu du poêle. Toutes les heures, il
dut se relever pour donner au bébé des cuillerées
d’eau sucrée tiède. Ça ne l’empêcha pas de partir
le matin au travail comme à son habitude. Il
profita même de l’heure de son déjeuner, alla à la
mairie faire sa déclaration. Pendant ce temps,
Mme Boche, prévenue, était accourue passer la
journée auprès de Gervaise. Mais celle-ci, après
dix heures de profond sommeil, se lamentait,
disait déjà se sentir toute courbaturée de garder le
lit. Elle tomberait malade, si on ne la laissait pas
se lever. Le soir, quand Coupeau revint, elle lui
conta ses tourments : sans doute elle avait
confiance en Mme Boche ; seulement ça la mettait
hors d’elle de voir une étrangère s’installer dans
sa chambre, ouvrir les tiroirs, toucher à ses
affaires. Le lendemain, la concierge, en revenant
d’une commission, la trouva debout, habillée,
balayant et s’occupant du dîner de son mari. Et
jamais elle ne voulut se recoucher. On se moquait
d’elle, peut-être ! C’était bon pour les dames
d’avoir l’air d’être cassées. Lorsqu’on n’était pas
riche, on n’avait pas le temps. Trois jours après
ses couches, elle repassait des jupons chez Mme
Fauconnier, tapant ses fers, mise en sueur par la
grosse chaleur du fourneau.
Dès le samedi soir, Mme Lorilleux apporta ses
cadeaux de marraine : un bonnet de trente-cinq
sous et une robe de baptême, plissée et garnie
d’une petite dentelle, qu’elle avait eue pour six
francs, parce qu’elle était défraîchie. Le
lendemain, Lorilleux, comme parrain, donna à
l’accouchée six livres de sucre. Ils faisaient les
choses proprement. Même le soir, au repas qui
eut lieu chez les Coupeau, ils ne se présentèrent
point les mains vides. Le mari arriva avec un litre
de vin cacheté sous chaque bras, tandis que la
femme tenait un large flan acheté chez un
pâtissier de la chaussée Clignancourt, très en
renom. Seulement, les Lorilleux allèrent raconter
leurs largesses dans tout le quartier ; ils avaient
dépensé près de vingt francs. Gervaise, en
apprenant leurs commérages, resta suffoquée et
ne leur tint plus aucun compte de leurs bonnes
manières.
Ce fut à ce dîner de baptême que les Coupeau
achevèrent de se lier étroitement avec les voisins
du palier. L’autre logement de la petite maison
était occupé par deux personnes, la mère et le fils,
les Goujet, comme on les appelait. Jusque-là, on
s’était salué dans l’escalier et dans la rue, rien de
plus ; les voisins semblaient un peu ours. Puis, la
mère lui ayant monté un seau d’eau, le lendemain
de ses couches, Gervaise avait jugé convenable
de les inviter au repas, d’autant plus qu’elle les
trouvait très bien. Et là, naturellement, on avait
fait connaissance.
Les Goujet étaient du département du Nord.
La mère raccommodait les dentelles ; le fils,
forgeron de son état, travaillait dans une fabrique
de boulons. Ils occupaient l’autre logement du
palier depuis cinq ans. Derrière la paix muette de
leur vie, se cachait tout un chagrin ancien : le
père Goujet, un jour d’ivresse furieuse, à Lille,
avait assommé un camarade à coups de barre de
fer, puis s’était étranglé dans sa prison, avec son
mouchoir. La veuve et l’enfant, venus à Paris
après leur malheur, sentaient toujours ce drame
sur leurs têtes, le rachetaient par une honnêteté
stricte, une douceur et un courage inaltérables.
Même il se mêlait un peu de fierté dans leur cas,
car ils finissaient par se voir meilleurs que les
autres. Mme Goujet, toujours vêtue de noir, le
front encadré d’une coiffe monacale, avait une
face blanche et reposée de matrone, comme si la
pâleur des dentelles, le travail minutieux de ses
doigts, lui donnaient un reflet de sérénité. Goujet
était un colosse de vingt-trois ans, superbe, le
visage rose, les yeux bleus, d’une force
herculéenne. À l’atelier, les camarades
l’appelaient la Gueule-d’Or, à cause de sa belle
barbe jaune.
Gervaise se sentit tout de suite prise d’une
grande amitié pour ces gens. Quand elle pénétra
la première fois chez eux, elle resta émerveillée
de la propreté du logis. Il n’y avait pas à dire, on
pouvait souffler partout, pas un grain de
poussière ne s’envolait. Et le carreau luisait,
d’une clarté de glace. Mme Goujet la fit entrer
dans la chambre de son fils, pour voir. C’était
gentil et blanc comme dans la chambre d’une
fille : un petit lit de fer garni de rideaux de
mousseline, une table, une toilette, une étroite
bibliothèque pendue au mur ; puis des images du
haut en bas, des bonshommes découpés, des
gravures coloriées fixées à l’aide de quatre clous,
des portraits de toutes sortes de personnages,
détachés des journaux illustrés. Mme Goujet disait,
avec un sourire, que son fils était un grand
enfant ; le soir, la lecture le fatiguait ; alors, il
s’amusait à regarder ses images. Gervaise
s’oublia une heure près de sa voisine, qui s’était
remise à son tambour, devant une fenêtre. Elle
s’intéressait aux centaines d’épingles attachant la
dentelle, heureuse d’être là, respirant la bonne
odeur de propreté du logement, où cette besogne
délicate mettait un silence recueilli. Les Goujet
gagnaient encore à être fréquentés. Ils faisaient de
grosses journées et plaçaient plus du quart de leur
quinzaine à la Caisse d’épargne. Dans le quartier,
on les saluait, on parlait de leurs économies.
Goujet n’avait jamais un trou, sortait avec des
bourgerons propres, sans une tache. Il était très
poli, même un peu timide, malgré ses larges
épaules. Les blanchisseuses du bout de la rue
s’égayaient à le voir baisser le nez, quand il
passait. Il n’aimait pas leurs gros mots, trouvait
ça dégoûtant que des femmes eussent sans cesse
des saletés à la bouche. Un jour pourtant, il était
rentré gris. Alors, Mme Goujet, pour tout
reproche, l’avait mis en face d’un portrait de son
père, une mauvaise peinture cachée pieusement
au fond de la commode. Et, depuis cette leçon,
Goujet ne buvait plus qu’à sa suffisance, sans
haine pourtant contre le vin, car le vin est
nécessaire à l’ouvrier. Le dimanche, il sortait
avec sa mère, à laquelle il donnait le bras ; le plus
souvent, il la menait du côté de Vincennes ;
d’autres fois, il la conduisait au théâtre. Sa mère
restait sa passion. Il lui parlait encore comme s’il
était tout petit. La tête carrée, la chair alourdie
par le rude travail du marteau, il tenait des
grosses bêtes : dur d’intelligence, bon tout de
même.
Les premiers jours, Gervaise le gêna
beaucoup. Puis, en quelques semaines, il
s’habitua à elle. Il la guettait pour lui monter ses
paquets, la traitait en soeur, avec une brusque
familiarité, découpant des images à son intention.
Cependant, un matin, ayant tourné la clef sans
frapper, il la surprit à moitié nue, se lavant le
cou ; et, de huit jours, il ne la regarda pas en face,
si bien qu’il finissait par la faire rougir ellemême.
Cadet-Cassis, avec son bagou parisien,
trouvait la Gueule-d’Or bêta. C’était bien de ne
pas licher, de ne pas souffler dans le nez des
filles, sur les trottoirs ; mais il fallait pourtant
qu’un homme fût un homme, sans quoi autant
valait-il tout de suite porter des jupons. Il le
blaguait devant Gervaise, en l’accusant de faire
de l’oeil à toutes les femmes du quartier ; et ce
tambour-major de Goujet se défendait
violemment. Ça n’empêchait pas les deux
ouvriers d’être camarades. Ils s’appelaient le
matin, partaient ensemble, buvaient parfois un
verre de bière avant de rentrer. Depuis le dîner du
baptême, ils se tutoyaient, parce que dire toujours
« vous », ça allonge les phrases. Leur amitié en
restait là, quand la Gueule-d’Or rendit à Cadet-
Cassis un fier service, un de ces services signalés
dont on se souvient la vie entière. C’était au 2
décembre. Le zingueur, par rigolade, avait eu la
belle idée de descendre voir l’émeute ; il se
fichait pas mal de la République, du Bonaparte et
de tout le tremblement ; seulement, il adorait la
poudre, les coups de fusil lui semblaient drôles.
Et il allait très bien être pincé derrière une
barricade, si le forgeron ne s’était rencontré là,
juste à point pour le protéger de son grand corps
et l’aider à filer. Goujet, en remontant la rue du
Faubourg-Poissonnière, marchait vite, la figure
grave. Lui, s’occupait de politique, était
républicain, sagement, au nom de la justice et du
bonheur de tous. Cependant, il n’avait pas fait le
coup de fusil. Et il donnait ses raisons : le peuple
se lassait de payer aux bourgeois les marrons
qu’il tirait des cendres, en se brûlant les pattes ;
février et juin étaient de fameuses leçons ; aussi,
désormais, les faubourgs laisseraient-ils la ville
s’arranger comme elle l’entendrait. Puis, arrivé
sur la hauteur, rue des Poissonniers, il avait
tourné la tête, regardant Paris ; on bâclait tout de
même là-bas de la fichue besogne, le peuple un
jour pourrait se repentir de s’être croisé les bras.
Mais Coupeau ricanait, appelait trop bêtes les
ânes qui risquaient leur peau, à la seule fin de
conserver leurs vingt-cinq francs aux sacrés
fainéants de la Chambre. Le soir, les Coupeau
invitèrent les Goujet à dîner. Au dessert, Cadet-
Cassis et la Gueule-d’Or se posèrent chacun deux
gros baisers sur les joues. Maintenant, c’était à la
vie à la mort.
Pendant trois années, la vie des deux familles
coula, aux deux côtés du palier, sans un
événement. Gervaise avait élevé la petite, en
trouvant moyen de perdre, au plus, deux jours de
travail par semaine. Elle devenait une bonne
ouvrière de fin, gagnait jusqu’à trois francs.
Aussi s’était-elle décidée à mettre Étienne, qui
allait sur ses huit ans, dans une petite pension de
la rue de Chartres, où elle payait cent sous. Le
ménage, malgré la charge des deux enfants,
plaçait des vingt francs et des trente francs
chaque mois à la Caisse d’épargne. Quand leurs
économies atteignirent la somme de six cents
francs, la jeune femme ne dormit plus, obsédée
d’un rêve d’ambition : elle voulait s’établir, louer
une petite boutique, prendre à son tour des
ouvrières. Elle avait tout calculé. Au bout de
vingt ans, si le travail marchait, ils pouvaient
avoir une rente, qu’ils iraient manger quelque
part, à la campagne. Pourtant, elle n’osait se
risquer. Elle disait chercher une boutique, pour se
donner le temps de la réflexion. L’argent ne
craignait rien à la Caisse d’épargne ; au contraire,
il faisait des petits. En trois années, elle avait
contenté une seule de ses envies, elle s’était
acheté une pendule ; encore cette pendule, une
pendule de palissandre, à colonnes torses, à
balancier de cuivre doré, devait-elle être payée en
un an, par acompte de vingt sous tous les lundis.
Elle se fâchait, lorsque Coupeau parlait de la
monter ; elle seule enlevait le globe, essuyait les
colonnes avec religion, comme si le marbre de sa
commode s’était transformé en chapelle. Sous le
globe, derrière la pendule, elle cachait le livret de
la Caisse d’épargne. Et souvent, quand elle rêvait
à sa boutique, elle s’oubliait là, devant le cadran,
à regarder fixement tourner les aiguilles, ayant
l’air d’attendre quelque minute particulière et
solennelle pour se décider.
Les Coupeau sortaient presque tous les
dimanches avec les Goujet. C’étaient des parties
gentilles, une friture à Saint-Ouen ou un lapin à
Vincennes, mangés sans épate, sous le bosquet
d’un traiteur. Les hommes buvaient à leur soif,
revenaient sains comme l’oeil, en donnant le bras
aux dames. Le soir, avant de se coucher, les deux
ménages comptaient, partageaient la dépense par
moitié ; et jamais un sou en plus ou en moins ne
soulevait une discussion. Les Lorilleux étaient
jaloux des Goujet. Ça leur paraissait drôle, tout
de même, de voir Cadet-Cassis et la Banban aller
sans cesse avec des étrangers, quand ils avaient
une famille. Ah bien ! oui ! ils s’en souciaient
comme d’une guigne, de leur famille ! Depuis
qu’ils avaient quatre sous de côté, ils faisaient
joliment leur tête. Mme Lorilleux, très vexée de
voir son frère lui échapper, recommençait à
vomir des injures contre Gervaise. Mme Lerat, au
contraire, prenait parti pour la jeune femme, la
défendait en racontant des contes extraordinaires,
des tentatives de séduction, le soir, sur le
boulevard, dont elle la montrait sortant en héroïne
de drame, flanquant une paire de claques à ses
lâches agresseurs. Quant à maman Coupeau, elle
tâchait de raccommoder tout le monde, de se faire
bien venir de tous ses enfants : sa vue baissait de
plus en plus, elle n’avait plus qu’un ménage, elle
était contente de trouver cent sous chez les uns et
chez les autres.
Le jour même où Nana prenait ses trois ans,
Coupeau, en rentrant le soir, trouva Gervaise
bouleversée. Elle refusait de parler, elle n’avait
rien du tout, disait-elle. Mais, comme elle mettait
la table à l’envers, s’arrêtant avec les assiettes
pour tomber dans de grosses réflexions, son mari
voulut absolument savoir.
– Eh bien ! voilà, finit-elle par avouer, la
boutique du petit mercier, rue de la Goutte-d’Or,
est à louer... J’ai vu ça, il y a une heure, en allant
acheter du fil. Ça m’a donné un coup.
C’était une boutique très propre, juste dans la
grande maison où ils rêvaient d’habiter autrefois.
Il y avait la boutique, une arrière-boutique, avec
deux autres chambres, à droite et à gauche ;
enfin, ce qu’il leur fallait, les pièces un peu
petites, mais bien distribuées. Seulement, elle
trouvait ça trop cher : le propriétaire parlait de
cinq cents francs.
– Tu as donc visité et demandé le prix ? dit
Coupeau.
– Oh ! tu sais, par curiosité ! répondit-elle, en
affectant un air d’indifférence. On cherche, on
entre à tous les écriteaux, ça n’engage à rien...
Mais celle-là est trop chère, décidément. Puis, ce
serait peut-être une bêtise de m’établir.
Cependant, après le dîner, elle revint à la
boutique du mercier. Elle dessina les lieux, sur la
marge d’un journal. Et, peu à peu, elle en causait,
mesurait les coins, arrangeait les pièces, comme
si elle avait dû, dès le lendemain, y caser ses
meubles. Alors, Coupeau la poussa à louer, en
voyant sa grande envie ; pour sûr, elle ne
trouverait rien de propre, à moins de cinq cents
francs ; d’ailleurs, on obtiendrait peut-être une
diminution. La seule chose ennuyeuse, c’était
d’aller habiter la maison des Lorilleux, qu’elle ne
pouvait pas souffrir. Mais elle se fâcha, elle ne
détestait personne ; dans le feu de son désir, elle
défendit même les Lorilleux ; ils n’étaient pas
méchants au fond, on s’entendrait très bien. Et,
quand ils furent couchés, Coupeau dormait déjà
qu’elle continuait ses aménagements intérieurs,
sans avoir pourtant, d’une façon nette, consenti à
louer.
Le lendemain, restée seule, elle ne put résister
au besoin d’enlever le globe de la pendule et de
regarder le livret de la Caisse d’épargne. Dire que
sa boutique était là-dedans, dans ces feuillets salis
de vilaines écritures ! Avant d’aller au travail,
elle consulta Mme Goujet, qui approuva beaucoup
son projet de s’établir ; avec un homme comme le
sien, bon sujet, ne buvant pas, elle était certaine
de faire ses affaires et de ne pas être mangée. Au
déjeuner, elle monta même chez les Lorilleux
pour avoir leur avis ; elle désirait ne pas paraître
se cacher de la famille. Mme Lorilleux resta saisie.
Comment ! la Banban allait avoir une boutique, à
cette heure ! Et, le coeur crevé, elle balbutia, elle
dut se montrer très contente : sans doute, la
boutique était commode, Gervaise avait raison de
la prendre. Pourtant, lorsqu’elle se fut un peu
remise, elle et son mari parlèrent de l’humidité de
la cour, du jour triste des pièces du rez-dechaussée.
Oh ! c’était un bon coin pour les
rhumatismes. Enfin, si elle était décidée à louer,
n’est-ce pas ? leurs observations, bien
certainement, ne l’empêcheraient pas de louer.
Le soir, Gervaise avouait franchement en riant
qu’elle en serait tombée malade, si on l’avait
empêchée d’avoir la boutique. Toutefois, avant
de dire : « C’est fait ! » elle voulait emmener
Coupeau voir les lieux et tâcher d’obtenir une
diminution sur le loyer.
– Alors, demain, si ça te plaît, dit son mari. Tu
viendras me prendre vers six heures à la maison
où je travaille, rue de la Nation, et nous passerons
rue de la Goutte-d’Or, en rentrant.
Coupeau terminait alors la toiture d’une
maison neuve, à trois étages. Ce jour-là, il devait
justement poser les dernières feuilles de zinc.
Comme le toit était presque plat, il y avait installé
son établi, un large volet sur deux tréteaux. Un
beau soleil de mai se couchait, dorant les
cheminées. Et, tout là-haut, dans le ciel clair,
l’ouvrier taillait tranquillement son zinc à coups
de cisaille, penché sur l’établi, pareil à un tailleur
coupant chez lui une paire de culottes. Contre le
mur de la maison voisine, son aide, un gamin de
dix-sept ans, fluet et blond, entretenait le feu du
réchaud en manoeuvrant un énorme soufflet, dont
chaque haleine faisait envoler un pétillement
d’étincelles.
– Hé ! Zidore, mets les fers ! cria Coupeau.
L’aide enfonça les fers à souder au milieu de
la braise, d’un rose pâle dans le plein jour. Puis, il
se remit à souffler. Coupeau tenait la dernière
feuille de zinc. Elle restait à poser au bord du toit,
près de la gouttière ; là, il y avait une brusque
pente, et le trou béant de la rue se creusait. Le
zingueur, comme chez lui, en chaussons de
lisières, s’avança, traînant les pieds, sifflotant
l’air d’Ohé ! les p’tits agneaux. Arrivé devant le
trou, il se laissa couler, s’arc-bouta d’un genou
contre la maçonnerie d’une cheminée, resta à
moitié chemin du pavé. Une de ses jambes
pendait. Quand il se renversait pour appeler cette
couleuvre de Zidore, il se rattrapait à un coin de
la maçonnerie à cause du trottoir, là-bas, sous lui.
– Sacré lambin, va !... Donne donc les fers !
Quand tu regarderas en l’air, bougre d’efflanqué !
les alouettes ne te tomberont pas toutes rôties !
Mais Zidore ne se pressait pas. Il s’intéressait
aux toits voisins, à une grosse fumée qui montait
au fond de Paris, du côté de Grenelle ; ça pouvait
bien être un incendie. Pourtant, il vint se mettre à
plat ventre, la tête au-dessus du trou ; et il passa
les fers à Coupeau. Alors, celui-ci commença à
souder la feuille. Il s’accroupissait, s’allongeait,
trouvant toujours son équilibre, assis d’une fesse,
perché sur la pointe d’un pied, retenu par un
doigt. Il avait un sacré aplomb, un toupet du
tonnerre, familier, bravant le danger. Ça le
connaissait. C’était la rue qui avait peur de lui.
Comme il ne lâchait pas sa pipe, il se tournait de
temps à autre, il crachait paisiblement dans la rue.
– Tiens ! Mme Boche ! cria-t-il tout d’un coup.
Ohé ! Mme Boche !
Il venait d’apercevoir la concierge traversant
la chaussée. Elle leva la tête, le reconnut. Et une
conversation s’engagea du toit au trottoir. Elle
cachait ses mains sous son tablier, le nez en l’air.
Lui, debout maintenant, son bras gauche passé
autour d’un tuyau, se penchait.
– Vous n’avez pas vu ma femme ? demanda-til.
– Non, bien sûr, répondit la concierge. Elle est
par ici ?
– Elle doit venir me prendre... Et l’on se porte
bien chez vous ?
– Mais oui, merci, c’est moi la plus malade,
vous voyez... Je vais chaussée Clignancourt
chercher un petit gigot. Le boucher, près du
Moulin-Rouge, ne le vend que seize sous.
Ils haussaient la voix, parce qu’une voiture
passait. Dans la rue de la Nation, large, déserte,
leurs paroles, lancées à toute volée, avaient
seulement fait mettre à sa fenêtre une petite
vieille ; et cette vieille restait là, accoudée, se
donnant la distraction d’une grosse émotion, à
regarder cet homme, sur la toiture d’en face,
comme si elle espérait le voir tomber d’une
minute à l’autre.
– Eh bien ! bonsoir, cria encore Mme Boche. Je
ne veux pas vous déranger.
Coupeau se tourna, reprit le fer que Zidore lui
tendait. Mais au moment où la concierge
s’éloignait, elle aperçut sur l’autre trottoir
Gervaise, tenant Nana par la main. Elle relevait
déjà la tête pour avertir le zingueur, lorsque la
jeune femme lui ferma la bouche d’un geste
énergique. Et, à demi-voix, afin de n’être pas
entendue là-haut, elle dit sa crainte : elle
redoutait, en se montrant tout d’un coup, de
donner à son mari une secousse, qui le
précipiterait. En quatre ans, elle était allée le
chercher une seule fois à son travail. Ce jour-là,
c’était la seconde fois. Elle ne pouvait pas
assister à ça, son sang ne faisait qu’un tour,
quand elle voyait son homme entre ciel et terre, à
des endroits où les moineaux eux-mêmes ne se
risquaient pas.
– Sans doute, ce n’est pas agréable, murmurait
Mme Boche. Moi, le mien est tailleur, je n’ai pas
ces tremblements.
– Si vous saviez, dans les premiers temps, dit
encore Gervaise, j’avais des frayeurs du matin au
soir. Je le voyais toujours, la tête cassée, sur une
civière... Maintenant, je n’y pense plus autant. On
s’habitue à tout. Il faut bien que le pain se
gagne... N’importe, c’est un pain joliment cher,
car on y risque ses os plus souvent qu’à son tour.
Elle se tut, cachant Nana dans sa jupe,
craignant un cri de la petite. Malgré elle, toute
pâle, elle regardait. Justement, Coupeau soudait
le bord extrême de la feuille, près de la gouttière ;
il se coulait le plus possible, ne pouvait atteindre
le bout. Alors, il se risqua, avec ces mouvements
ralentis des ouvriers, pleins d’aisance et de
lourdeur. Un moment, il fut au-dessus du pavé,
ne se tenant plus, tranquille, à son affaire ; et,
d’en bas, sous le fer promené d’une main
soigneuse, on voyait grésiller la petite flamme
blanche de la soudure. Gervaise, muette, la gorge
étranglée par l’angoisse, avait serré les mains, les
élevait d’un geste machinal de supplication. Mais
elle respira bruyamment, Coupeau venait de
remonter sur le toit, sans se presser, en prenant le
temps de cracher une dernière fois dans la rue.
– On moucharde donc ! cria-t-il gaiement en
l’apercevant. Elle a fait la bête, n’est-ce pas ?
Mme Boche ; elle n’a pas voulu appeler... Attendsmoi,
j’en ai encore pour dix minutes.
Il lui restait à poser un chapiteau de cheminée,
une bricole de rien du tout. La blanchisseuse et la
concierge demeurèrent sur le trottoir, causant du
quartier, surveillant Nana, pour l’empêcher de
barboter dans le ruisseau, où elle cherchait des
petits poissons ; et les deux femmes revenaient
toujours à la toiture, avec des sourires, des
hochements de tête, comme pour dire qu’elles ne
s’impatientaient pas. En face, la vieille n’avait
pas quitté sa fenêtre, regardant l’homme,
attendant.
– Qu’est-ce qu’elle a donc à espionner, cette
bique ! dit Mme Boche. Une fichue mine !
Là-haut, on entendait la voix forte du zingueur
chantant : Ah ! qu’il fait donc bon cueillir la
fraise ! Maintenant, penché sur son établi, il
coupait son zinc en artiste. D’un tour de compas,
il avait tracé une ligne, et il détachait un large
éventail, à l’aide d’une paire de cisailles cintrées ;
puis, légèrement, au marteau, il ployait cet
éventail en forme de champignon pointu. Zidore
s’était remis à souffler la braise du réchaud. Le
soleil se couchait derrière la maison, dans une
grande clarté rose, lentement pâlie, tournant au
lilas tendre. Et, en plein ciel, à cette heure
recueillie du jour, les silhouettes des deux
ouvriers, grandies démesurément, se découpaient
sur le fond limpide de l’air, avec la barre sombre
de l’établi et l’étrange profil du soufflet.
Quand le chapiteau fut taillé, Coupeau jeta son
appel :
– Zidore ! les fers !
Mais Zidore venait de disparaître. Le
zingueur, en jurant, le chercha du regard, l’appela
par la lucarne du grenier restée ouverte. Enfin, il
le découvrit sur un toit voisin, à deux maisons de
distance. Le galopin se promenait, explorait les
environs, ses maigres cheveux blonds s’envolant
au grand air, clignant les yeux en face de
l’immensité de Paris.
– Dis donc, la flâne ! est-ce que tu te crois à la
campagne ! dit Coupeau furieux. Tu es comme
M. Béranger, tu composes des vers, peut-être !...
Veux-tu bien me donner les fers ! A-t-on jamais
vu ! se balader sur les toits ! Amène-z-y ta
connaissance tout de suite, pour lui chanter des
mamours... Veux-tu me donner les fers, sacrée
andouille !
Il souda, il cria à Gervaise :
– Voilà, c’est fini... Je descends.
Le tuyau auquel il devait adapter le chapiteau,
se trouvait au milieu du toit. Gervaise,
tranquillisée, continuait à sourire en suivant ses
mouvements. Nana, amusée tout d’un coup par la
vue de son père, tapait dans ses petites mains.
Elle s’était assise sur le trottoir, pour mieux voir
là-haut.
– Papa ! papa ! criait-elle de toute sa force ;
papa ! regarde donc !
Le zingueur voulut se pencher, mais son pied
glissa. Alors, brusquement, bêtement, comme un
chat dont les pattes s’embrouillent, il roula, il
descendit la pente légère de la toiture, sans
pouvoir se rattraper.
– Nom de Dieu ! dit-il d’une voix étouffée.
Et il tomba. Son corps décrivit une courbe
molle, tourna deux fois sur lui-même, vint
s’écraser au milieu de la rue avec le coup sourd
d’un paquet de linge jeté de haut.
Gervaise, stupide, la gorge déchirée d’un
grand cri, resta les bras en l’air. Des passants
accoururent, un attroupement se forma. Mme
Boche, bouleversée, fléchissant sur ses jambes,
prit Nana entre ses bras, pour lui cacher la tête et
l’empêcher de voir. Cependant, en face, la petite
vieille, comme satisfaite, fermait tranquillement
sa fenêtre.
Quatre hommes finirent par transporter
Coupeau chez un pharmacien, au coin de la rue
des Poissonniers ; et il demeura là près d’une
heure, au milieu de la boutique, sur une
couverture, pendant qu’on était allé chercher un
brancard à l’hôpital Lariboisière. Il respirait
encore, mais le pharmacien avait de petits
hochements de tête. Maintenant, Gervaise, à
genoux par terre, sanglotait d’une façon continue,
barbouillée de ses larmes, aveuglée, hébétée.
D’un mouvement machinal, elle avançait les
mains, tâtait les membres de son mari, très
doucement. Puis, elle les retirait, en regardant le
pharmacien qui lui avait défendu de toucher ; et
elle recommençait quelques secondes plus tard,
ne pouvant s’empêcher de s’assurer s’il restait
chaud, croyant lui faire du bien. Quand le
brancard arriva enfin, et qu’on parla de partir
pour l’hôpital, elle se releva, en disant
violemment :
– Non, non, pas à l’hôpital !... Nous
demeurons rue Neuve-de-la-Goutte-d’Or.
On eut beau lui expliquer que la maladie lui
coûterait très cher, si elle prenait son mari chez
elle. Elle répétait avec entêtement :
– Rue Neuve-de-la-Goutte-d’Or, je montrerai
la porte... Qu’est-ce que ça vous fait ? J’ai de
l’argent... C’est mon mari, n’est-ce pas ? Il est à
moi, je le veux.
Et l’on dut rapporter Coupeau chez lui.
Lorsque le brancard traversa la foule qui
s’écrasait devant la boutique du pharmacien, les
femmes du quartier parlaient de Gervaise avec
animation : elle boitait, la mâtine, mais elle avait
tout de même du chien ; bien sûr, elle sauverait
son homme, tandis qu’à l’hôpital les médecins
faisaient passer l’arme à gauche aux malades trop
détériorés, histoire de ne pas se donner
l’embêtement de les guérir. Mme Boche, après
avoir emmené Nana chez elle, était revenue et
racontait l’accident avec des détails
interminables, toute secouée encore d’émotion.
– J’allais chercher un gigot, j’étais là, je l’ai vu
tomber, répétait-elle. C’est à cause de sa petite, il
a voulu la regarder, et patatras ! Ah ! Dieu de
Dieu ! je ne demande pas à en voir tomber un
second... Il faut pourtant que j’aille chercher mon
gigot.
Pendant huit jours, Coupeau fut très bas. La
famille, les voisins, tout le monde, s’attendaient à
le voir tourner de l’oeil d’un instant à l’autre. Le
médecin, un médecin très cher qui se faisait payer
cent sous la visite, craignait des lésions
intérieures ; et ce mot effrayait beaucoup, on
disait dans le quartier que le zingueur avait eu le
coeur décroché par la secousse. Seule, Gervaise,
pâlie par les veilles, sérieuse, résolue, haussait les
épaules. Son homme avait la jambe droite
cassée ; ça, tout le monde le savait ; on la lui
remettrait, voilà tout. Quant au reste, au coeur
décroché, ce n’était rien. Elle le lui raccrocherait,
son coeur. Elle savait comment les coeurs se
raccrochent, avec des soins, de la propreté, une
amitié solide. Et elle montrait une conviction
superbe, certaine de le guérir, rien qu’à rester
autour de lui et à le toucher de ses mains, dans les
heures de fièvre. Elle ne douta pas une minute.
Toute une semaine, on la vit sur ses pieds, parlant
peu, recueillie dans son entêtement de le sauver,
oubliant les enfants, la rue, la ville entière. Le
neuvième jour, le soir où le médecin répondit
enfin du malade, elle tomba sur une chaise, les
jambes molles, l’échine brisée, tout en larmes.
Cette nuit-là, elle consentit à dormir deux heures,
la tête posée sur le pied du lit.
L’accident de Coupeau avait mis la famille en
l’air. Maman Coupeau passait les nuits avec
Gervaise ; mais, dès neuf heures, elle s’endormait
sur sa chaise. Chaque soir, en rentrant du travail,
Mme Lerat faisait un grand détour pour prendre
des nouvelles. Les Lorilleux étaient d’abord
venus deux et trois fois par jour, offrant de
veiller, apportant même un fauteuil pour
Gervaise. Puis, des querelles n’avaient pas tardé à
s’élever sur la façon de soigner les malades. Mme
Lorilleux prétendait avoir sauvé assez de gens
dans sa vie pour savoir comment il fallait s’y
prendre. Elle accusait aussi la jeune femme de la
bousculer, de l’écarter du lit de son frère. Bien
sûr, la Banban avait raison de vouloir quand
même guérir Coupeau ; car enfin, si elle n’était
pas allée le déranger rue de la Nation, il ne serait
pas tombé. Seulement, de la manière dont elle
l’accommodait, elle était certaine de l’achever.
Lorsqu’elle vit Coupeau hors de danger,
Gervaise cessa de garder son lit avec autant de
rudesse jalouse. Maintenant, on ne pouvait plus le
lui tuer, et elle laissait approcher les gens sans
méfiance. La famille s’étalait dans la chambre.
La convalescence devait être très longue ; le
médecin avait parlé de quatre mois. Alors,
pendant les longs sommeils du zingueur, les
Lorilleux traitèrent Gervaise de bête. Ça
l’avançait beaucoup d’avoir son mari chez elle. À
l’hôpital, il se serait remis sur pied deux fois plus
vite. Lorilleux aurait voulu être malade, attraper
un bobo quelconque, pour lui montrer s’il
hésiterait une seconde à entrer à Lariboisière. Mme
Lorilleux connaissait une dame qui en sortait ; eh
bien ! elle avait mangé du poulet matin et soir. Et
tous deux, pour la vingtième fois, refaisaient le
calcul de ce que coûteraient au ménage les quatre
mois de convalescence ; d’abord les journées de
travail perdues, puis le médecin, les remèdes, et
plus tard le bon vin, la viande saignante. Si les
Coupeau croquaient seulement leurs quatre sous
d’économies, ils devraient s’estimer fièrement
heureux. Mais ils s’endetteraient, c’était à croire.
Oh ! ça les regardait. Surtout, ils n’avaient pas à
compter sur la famille, qui n’était pas assez riche,
pour entretenir un malade chez lui. Tant pis pour
la Banban, n’est-ce pas ? elle pouvait bien faire
comme les autres, laisser porter son homme à
l’hôpital. Ça la complétait, d’être une
orgueilleuse.
Un soir, Mme Lorilleux eut la méchanceté de
lui demander brusquement :
– Eh bien ! et votre boutique, quand la louezvous
?
– Oui, ricana Lorilleux, le concierge vous
attend encore.
Gervaise resta suffoquée. Elle avait
complètement oublié la boutique. Mais elle
voyait la joie mauvaise de ces gens, à la pensée
que désormais la boutique était flambée. Dès ce
soir-là, en effet, ils guettèrent les occasions pour
la plaisanter sur son rêve tombé à l’eau. Quand
on parlait d’un espoir irréalisable, ils renvoyaient
la chose au jour où elle serait patronne, dans un
beau magasin, donnant sur la rue. Et, derrière
elle, c’étaient des gorges chaudes. Elle ne voulait
pas faire d’aussi vilaines suppositions ; mais, en
vérité, les Lorilleux avaient l’air maintenant
d’être très contents de l’accident de Coupeau, qui
l’empêchait de s’établir blanchisseuse, rue de la
Goutte-d’Or.
Alors, elle-même voulut rire et leur montrer
combien elle sacrifiait volontiers l’argent pour la
guérison de son mari. Chaque fois qu’elle prenait
en leur présence le livret de la Caisse d’épargne,
sous le globe de la pendule, elle disait gaiement :
– Je sors, je vais louer ma boutique.
Elle n’avait pas voulu retirer l’argent tout
d’une fois. Elle le redemandait par cent francs,
pour ne pas garder un si gros tas de pièces dans
sa commode ; puis, elle espérait vaguement
quelque miracle, un rétablissement brusque, qui
leur permettrait de ne pas déplacer la somme
entière. À chaque course à la Caisse d’épargne,
quand elle rentrait, elle additionnait sur un bout
de papier l’argent qu’ils avaient encore là-bas.
C’était uniquement pour le bon ordre. Le trou
avait beau se creuser dans la monnaie, elle tenait,
de son air raisonnable, avec son tranquille
sourire, les comptes de cette débâcle de leurs
économies. N’était-il pas déjà une consolation
d’employer si bien cet argent, de l’avoir eu sous
la main, au moment de leur malheur ? Et, sans un
regret, d’une main soigneuse, elle replaçait le
livret derrière la pendule, sous le globe.
Les Goujet se montrèrent très gentils pour
Gervaise pendant la maladie de Coupeau. Mme
Goujet était à son entière disposition ; elle ne
descendait pas une fois sans lui demander si elle
avait besoin de sucre, de beurre, de sel ; elle lui
offrait toujours le premier bouillon, les soirs où
elle mettait un pot-au-feu ; même, si elle la voyait
trop occupée, elle soignait sa cuisine, lui donnait
un coup de main pour la vaisselle. Goujet, chaque
matin, prenait les seaux de la jeune femme, allait
les emplir à la fontaine de la rue des
Poissonniers ; c’était une économie de deux sous.
Puis, après le dîner, quand la famille
n’envahissait pas la chambre, les Goujet venaient
tenir compagnie aux Coupeau. Pendant deux
heures, jusqu’à dix heures, le forgeron fumait sa
pipe, en regardant Gervaise tourner autour du
malade. Il ne disait pas dix paroles de la soirée.
Sa grande face blonde enfoncée entre ses épaules
de colosse, il s’attendrissait à la voir verser de la
tisane dans une tasse, remuer le sucre sans faire
de bruit avec la cuiller. Lorsqu’elle bordait le lit
et qu’elle encourageait Coupeau d’une voix
douce, il restait tout secoué. Jamais il n’avait
rencontré une aussi brave femme. Ça ne lui allait
même pas mal de boiter, car elle en avait plus de
mérite encore à se décarcasser tout le long de la
journée auprès de son mari. On ne pouvait pas
dire, elle ne s’asseyait pas un quart d’heure, le
temps de manger. Elle courait sans cesse chez le
pharmacien, mettait son nez dans des choses pas
propres, se donnait un mal du tonnerre pour tenir
en ordre cette chambre où l’on faisait tout ; avec
ça, pas une plainte, toujours aimable, même les
soirs où elle dormait debout, les yeux ouverts,
tant elle était lasse. Et le forgeron, dans cet air de
dévouement, au milieu des drogues traînant sur
les meubles, se prenait d’une grande affection
pour Gervaise, à la regarder ainsi aimer et soigner
Coupeau de tout son coeur.
– Hein ? mon vieux, te voilà recollé, dit-il un
jour au convalescent. Je n’étais pas en peine, ta
femme est le bon Dieu.
Lui, devait se marier. Du moins, sa mère avait
trouvé une jeune fille très convenable, une
dentellière comme elle, qu’elle désirait vivement
lui voir épouser. Pour ne pas la chagriner, il disait
oui, et la noce était même fixée aux premiers
jours de septembre. L’argent de l’entrée en
ménage dormait depuis longtemps à la Caisse
d’épargne. Mais il hochait la tête quand Gervaise
lui parlait de ce mariage, il murmurait de sa voix
lente :
– Toutes les femmes ne sont pas comme vous,
Mme Coupeau. Si toutes les femmes étaient
comme vous, on en épouserait dix.
Cependant, Coupeau, au bout de deux mois,
put commencer à se lever. Il ne se promenait pas
loin, du lit à la fenêtre, et encore soutenu par
Gervaise. Là, il s’asseyait dans le fauteuil des
Lorilleux, la jambe droite allongée sur un
tabouret. Ce blagueur, qui allait rigoler des pattes
cassées, les jours de verglas, était très vexé de
son accident. Il manquait de philosophie. Il avait
passé ces deux mois dans le lit, à jurer, à faire
enrager le monde. Ce n’était pas une existence,
vraiment, de vivre sur le dos, avec une quille
ficelée et raide comme un saucisson.
Ah ! il connaîtrait le plafond, par exemple ; il
y avait une fente, au coin de l’alcôve, qu’il aurait
dessinée les yeux fermés. Puis, quand il s’installa
dans le fauteuil, ce fut une autre histoire. Est-ce
qu’il resterait longtemps cloué là, pareil à une
momie ? La rue n’était pas si drôle, il n’y passait
personne, ça puait l’eau de javelle toute la
journée. Non, vrai, il se faisait trop vieux, il
aurait donné dix ans de sa vie pour savoir
seulement comment se portaient les fortifications.
Et il revenait toujours à des accusations violentes
contre le sort. Ça n’était pas juste, son accident ;
ça n’aurait pas dû lui arriver, à lui, un bon
ouvrier, pas fainéant, pas soûlard. À d’autres
peut-être, il aurait compris.
– Le papa Coupeau, disait-il, s’est cassé le
cou, un jour de ribote. Je ne puis pas dire que
c’était mérité, mais enfin la chose s’expliquait...
Moi, j’étais à jeun, tranquille comme Baptiste,
sans une goutte de liquide dans le corps, et voilà
que je dégringole en voulant me tourner pour
faire une risette à Nana !... Vous ne trouvez pas
ça trop fort ? S’il y a un bon Dieu, il arrange
drôlement les choses. Jamais je n’avalerai ça.
Et, quand les jambes lui revinrent, il garda une
sourde rancune contre le travail. C’était un métier
de malheur, de passer ses journées comme les
chats, le long des gouttières. Eux pas bêtes, les
bourgeois ! ils vous envoyaient à la mort, bien
trop poltrons pour se risquer sur une échelle,
s’installant solidement au coin de leur feu et se
fichant du pauvre monde. Et il en arrivait à dire
que chacun aurait dû poser son zinc sur sa
maison. Dame ! en bonne justice, on devait en
venir là : si tu ne veux pas être mouillé, mets-toi à
couvert. Puis, il regrettait de ne pas avoir appris
un autre métier, plus joli et moins dangereux,
celui d’ébéniste, par exemple. Ça, c’était encore
la faute du père Coupeau ; les pères avaient cette
bête d’habitude de fourrer quand même les
enfants dans leur partie.
Pendant deux mois encore, Coupeau marcha
avec des béquilles. Il avait d’abord pu descendre
dans la rue, fumer une pipe devant la porte.
Ensuite, il était allé jusqu’au boulevard extérieur,
se traînant au soleil, restant des heures assis sur
un banc. La gaieté lui revenait, son bagou d’enfer
s’aiguisait dans ses longues flâneries. Et il prenait
là, avec le plaisir de vivre, une joie à ne rien faire,
les membres abandonnés, les muscles glissant à
un sommeil très doux ; c’était comme une lente
conquête de la paresse, qui profitait de sa
convalescence pour entrer dans sa peau et
l’engourdir, en le chatouillant. Il revenait bien
portant, goguenard, trouvant la vie belle, ne
voyant pas pourquoi ça ne durerait pas toujours.
Lorsqu’il put se passer de béquilles, il poussa ses
promenades plus loin, courut les chantiers pour
revoir les camarades. Il restait les bras croisés en
face des maisons en construction, avec des
ricanements, des hochements de tête ; et il
blaguait les ouvriers qui trimaient, il allongeait sa
jambe, pour leur montrer où ça menait de
s’esquinter le tempérament. Ces stations
gouailleuses devant la besogne des autres
satisfaisaient sa rancune contre le travail. Sans
doute, il s’y remettrait, il le fallait bien ; mais ce
serait le plus tard possible. Oh ! il était payé pour
manquer d’enthousiasme. Puis, ça lui semblait si
bon de faire un peu la vache !
Les après-midi où Coupeau s’ennuyait, il
montait chez les Lorilleux. Ceux-ci le plaignaient
beaucoup, l’attiraient par toutes sortes de
prévenances aimables. Dans les premières années
de son mariage, il leur avait échappé, grâce à
l’influence de Gervaise. Maintenant, ils le
reprenaient, en le plaisantant sur la peur que lui
causait sa femme. Il n’était donc pas un homme !
Pourtant, les Lorilleux montraient une grande
discrétion, célébraient d’une façon outrée les
mérites de la blanchisseuse. Coupeau, sans se
disputer encore, jurait à celle-ci que sa soeur
l’adorait, et lui demandait d’être moins mauvaise
pour elle. La première querelle du ménage, un
soir, était venue au sujet d’Étienne. Le zingueur
avait passé l’après-midi chez les Lorilleux. En
rentrant, comme le dîner se faisait attendre et que
les enfants criaient après la soupe, il s’en était
pris brusquement à Étienne, lui envoyant une
paire de calottes soignées. Et, pendant une heure,
il avait ronchonné : ce mioche n’était pas à lui, il
ne savait pas pourquoi il le tolérait dans la
maison ; il finirait par le flanquer à la porte.
Jusque-là, il avait accepté le gamin sans tant
d’histoires. Le lendemain, il parlait de sa dignité.
Trois jours après, il lançait des coups de pied au
derrière du petit, matin et soir, si bien que
l’enfant, quand il l’entendait monter, se sauvait
chez les Goujet, où la vieille dentellière lui
gardait un coin de la table pour faire ses devoirs.
Gervaise, depuis longtemps, s’était remise au
travail. Elle n’avait plus la peine d’enlever et de
replacer le globe de la pendule ; toutes les
économies se trouvaient mangées ; et il fallait
piocher dur, piocher pour quatre, car ils étaient
quatre bouches à table. Elle seule nourrissait tout
ce monde. Quand elle entendait les gens la
plaindre, elle excusait vite Coupeau. Pensez
donc ! il avait tant souffert, ce n’était pas
étonnant, si son caractère prenait de l’aigreur !
Mais ça passerait avec la santé. Et si on lui
laissait entendre que Coupeau semblait solide à
présent, qu’il pouvait bien retourner au chantier,
elle se récriait. Non, non, pas encore ! Elle ne
voulait pas l’avoir de nouveau au lit. Elle savait
bien ce que le médecin lui disait, peut-être !
C’était elle qui l’empêchait de travailler, en lui
répétant chaque matin de prendre son temps, de
ne pas se forcer. Elle lui glissait même des pièces
de vingt sous dans la poche de son gilet. Coupeau
acceptait ça comme une chose naturelle ; il se
plaignait de toutes sortes de douleurs pour se
faire dorloter ; au bout de six mois, sa
convalescence durait toujours. Maintenant, les
jours où il allait regarder travailler les autres, il
entrait volontiers boire un canon avec les
camarades. Tout de même, on n’était pas mal
chez le marchand de vin ; on rigolait, on restait là
cinq minutes. Ça ne déshonorait personne. Les
poseurs seuls affectaient de crever de soif à la
porte. Autrefois, on avait bien raison de le
blaguer, attendu qu’un verre de vin n’a jamais tué
un homme. Mais il se tapait la poitrine en se
faisant un honneur de ne boire que du vin ;
toujours du vin, jamais de l’eau-de-vie ; le vin
prolongeait l’existence, n’indisposait pas, ne
soûlait pas. Pourtant, à plusieurs reprises, après
des journées de désoeuvrement, passées de
chantier en chantier, de cabaret en cabaret, il était
rentré éméché. Gervaise, ces jours-là, avait fermé
sa porte, en prétextant elle-même un gros mal de
tête, pour empêcher les Goujet d’entendre les
bêtises de Coupeau.
Peu à peu, cependant, la jeune femme
s’attrista. Matin et soir, elle allait, rue de la
Goutte-d’Or, voir la boutique, qui était toujours à
louer ; et elle se cachait, comme si elle
commettait un enfantillage indigne d’une grande
personne. Cette boutique recommençait à lui
tourner la tête ; la nuit, quand la lumière était
éteinte, elle trouvait à y songer, les yeux ouverts,
le charme d’un plaisir défendu. Elle faisait de
nouveau ses calculs, deux cent cinquante francs
pour le loyer, cent cinquante francs d’outils et
d’installation, cent francs d’avance afin de vivre
quinze jours, en tout cinq cents francs, au chiffre
le plus bas. Si elle n’en parlait pas tout haut,
continuellement, c’était de crainte de paraître
regretter les économies mangées par la maladie
de Coupeau. Elle devenait toute pâle souvent,
ayant failli laisser échapper son envie, rattrapant
sa phrase avec la confusion d’une vilaine pensée.
Maintenant, il faudrait travailler quatre ou cinq
années, avant d’avoir mis de côté une si grosse
somme. Sa désolation était justement de ne
pouvoir s’établir tout de suite ; elle aurait fourni
aux besoins du ménage, sans compter sur
Coupeau, en lui laissant des mois pour reprendre
goût au travail ; elle se serait tranquillisée,
certaine de l’avenir, débarrassée des peurs
secrètes dont elle se sentait prise parfois, lorsqu’il
revenait très gai, chantant, racontant quelque
bonne farce de cet animal de Mes-Bottes, auquel
il avait payé un litre.
Un soir, Gervaise se trouvant seule chez elle,
Goujet entra et ne se sauva pas, comme à son
habitude. Il s’était assis, il fumait en la regardant.
Il devait avoir une phrase grave à prononcer ; il la
retournait, la mûrissait, sans pouvoir lui donner
une forme convenable. Enfin, après un gros
silence, il se décida, il retira sa pipe de la bouche,
pour dire tout d’un trait :
– Mme Gervaise, voudriez-vous me permettre
de vous prêter de l’argent ?
Elle était penchée sur un tiroir de sa commode,
cherchant des torchons. Elle se releva, très rouge.
Il l’avait donc vue, le matin, rester en extase
devant la boutique, pendant près de dix minutes ?
Lui, souriait d’un air gêné, comme s’il avait fait
là une proposition blessante. Mais elle refusa
vivement ; jamais elle n’accepterait de l’argent
sans savoir quand elle pourrait le rendre. Puis, il
s’agissait vraiment d’une trop forte somme. Et
comme il insistait, consterné, elle finit par crier :
– Mais votre mariage ? Je ne puis pas prendre
l’argent de votre mariage, bien sûr !
– Oh ! ne vous gênez pas, répondit-il en
rougissant à son tour. Je ne me marie plus. Vous
savez, une idée... Vrai, j’aime mieux vous prêter
l’argent.
Alors, tous deux baissèrent la tête. Il y avait
entre eux quelque chose de très doux qu’ils ne
disaient pas. Et Gervaise accepta. Goujet avait
prévenu sa mère. Ils traversèrent le palier,
allèrent la voir tout de suite. La dentellière était
grave, un peu triste, son calme visage penché sur
son tambour. Elle ne voulait pas contrarier son
fils, mais elle n’approuvait plus le projet de
Gervaise ; et elle dit nettement pourquoi :
Coupeau tournait mal, Coupeau lui mangerait sa
boutique. Elle ne pardonnait surtout point au
zingueur d’avoir refusé d’apprendre à lire,
pendant sa convalescence ; le forgeron s’était
offert pour lui montrer, mais l’autre l’avait
envoyé dinguer, en accusant la science de maigrir
le monde. Cela avait presque fâché les deux
ouvriers ; ils allaient chacun de son côté.
D’ailleurs, Mme Goujet, en voyant les regards
suppliants de son grand enfant, se montra très
bonne pour Gervaise. Il fut convenu qu’on
prêterait cinq cents francs aux voisins ; ils les
rembourseraient en donnant chaque mois un
acompte de vingt francs ; ça durerait ce que ça
durerait.
– Dis donc ! le forgeron te fait de l’oeil, s’écria
Coupeau en riant, quand il apprit l’histoire. Oh !
je suis bien tranquille, il est trop godiche... On le
lui rendra, son argent. Mais, vrai, s’il avait affaire
à de la fripouille, il serait joliment jobardé.
Dès le lendemain, les Coupeau louèrent la
boutique. Gervaise courut toute la journée, de la
rue Neuve à la rue de la Goutte-d’Or. Dans le
quartier, à la voir passer ainsi, légère, ravie au
point de ne plus boiter, on racontait qu’elle avait
dû se laisser faire une opération.
V
Justement, les Boche, depuis le terme d’avril,
avaient quitté la rue des Poissonniers et tenaient
la loge de la grande maison, rue de la Goutted’Or.
Comme ça se rencontrait, tout de même !
Un des ennuis de Gervaise, qui avait vécu si
tranquille sans concierge dans son trou de la rue
Neuve, était de retomber sous la sujétion de
quelque mauvaise bête, avec laquelle il faudrait
se disputer pour un peu d’eau répandue, ou pour
la porte refermée trop fort, le soir. Les concierges
sont une si sale espèce ! Mais, avec les Boche, ce
serait un plaisir. On se connaissait, on
s’entendrait toujours. Enfin, ça se passerait en
famille.
Le jour de la location, quand les Coupeau
vinrent signer le bail, Gervaise se sentit le coeur
tout gros, en passant sous la haute porte. Elle
allait donc habiter cette maison vaste comme une
petite ville, allongeant et entrecroisant les rues
interminables de ses escaliers et de ses corridors.
Les façades grises avec les loques des fenêtres
séchant au soleil, la cour blafarde aux pavés
défoncés de place publique, le ronflement de
travail qui sortait des murs, lui causaient un grand
trouble, une joie d’être enfin près de contenter
son ambition, une peur de ne pas réussir et de se
trouver écrasée dans cette lutte énorme contre la
faim, dont elle entendait le souffle. Il lui semblait
faire quelque chose de très hardi, se jeter au beau
milieu d’une machine en branle, pendant que les
marteaux du serrurier et les rabots de l’ébéniste
tapaient et sifflaient, au fond des ateliers du rezde-
chaussée. Ce jour-là, les eaux de la teinturerie
coulant sous le porche, étaient d’un vert pomme
très tendre. Elle les enjamba, en souriant ; elle
voyait dans cette couleur un heureux présage.
Le rendez-vous avec le propriétaire était dans
la loge même des Boche. M. Marescot, un grand
coutelier de la rue de la Paix, avait jadis tourné la
meule, le long des trottoirs. On le disait riche
aujourd’hui à plusieurs millions. C’était un
homme de cinquante-cinq ans, fort, osseux,
décoré, étalant ses mains immenses d’ancien
ouvrier ; et un de ses bonheurs était d’emporter
les couteaux et les ciseaux de ses locataires, qu’il
aiguisait lui-même, par plaisir. Il passait pour
n’être pas fier, parce qu’il restait des heures chez
ses concierges, caché dans l’ombre de la loge, à
demander des comptes. Il traitait là toutes ses
affaires. Les Coupeau le trouvèrent devant la
table graisseuse de Mme Boche, écoutant
comment la couturière du second, dans l’escalier
A, avait refusé de payer, d’un mot dégoûtant.
Puis, quand on eut signé le bail, il donna une
poignée de main au zingueur. Lui, aimait les
ouvriers. Autrefois, il avait eu joliment du tirage.
Mais le travail menait à tout. Et, après avoir
compté les deux cent cinquante francs du premier
semestre, qu’il engloutit dans sa vaste poche, il
dit sa vie, il montra sa décoration.
Gervaise, cependant, demeurait un peu gênée
en voyant l’attitude des Boche. Ils affectaient de
ne pas la connaître. Ils s’empressaient autour du
propriétaire, courbés en deux, guettant ses
paroles, les approuvant de la tête. Mme Boche
sortit vivement, alla chasser une bande d’enfants
qui pataugeaient devant la fontaine, dont le
robinet grand ouvert inondait le pavé ; et quand
elle revint, droite et sévère dans ses jupes,
traversant la cour avec de lents regards à toutes
les fenêtres, comme pour s’assurer du bon ordre
de la maison, elle eut un pincement de lèvres
disant de quelle autorité elle était investie,
maintenant qu’elle avait sous elle trois cents
locataires. Boche, de nouveau, parlait de la
couturière du second ; il était d’avis de
l’expulser ; il calculait les termes en retard, avec
une importance d’intendant dont la gestion
pouvait être compromise. M. Marescot approuva
l’idée de l’expulsion ; mais il voulait attendre
jusqu’au demi-terme. C’était dur de jeter les gens
à la rue, d’autant plus que ça ne mettait pas un
sou dans la poche du propriétaire. Et Gervaise,
avec un léger frisson, se demandait si on la
jetterait à la rue, elle aussi, le jour où un malheur
l’empêcherait de payer. La loge, enfumée, emplie
de meubles noirs, avait une humidité et un jour
livide de cave ; devant la fenêtre, toute la lumière
tombait sur l’établi du tailleur, où traînait une
vieille redingote à retourner ; tandis que Pauline,
la petite des Boche, une enfant rousse de quatre
ans, assise par terre, regardait sagement cuire un
morceau de veau, baignée et ravie dans l’odeur
forte de cuisine montant du poêlon.
M. Marescot tendait de nouveau la main au
zingueur, lorsque celui-ci parla des réparations,
en lui rappelant sa promesse verbale de causer de
cela plus tard. Mais le propriétaire se fâcha ; il ne
s’était engagé à rien ; jamais, d’ailleurs, on ne
faisait des réparations dans une boutique.
Pourtant, il consentit à aller voir les lieux, suivi
des Coupeau et de Boche. Le petit mercier était
parti en emportant son agencement de casiers et
de comptoirs ; la boutique, toute nue, montrait
son plafond noir, ses murs crevés, où des
lambeaux d’un ancien papier jaune pendaient. Là,
dans le vide sonore des pièces, une discussion
furieuse s’engagea. M. Marescot criait que c’était
aux commerçants à embellir leurs magasins, car
enfin un commerçant pouvait vouloir de l’or
partout, et lui, propriétaire, ne pouvait pas mettre
de l’or ; puis, il raconta sa propre installation, rue
de la Paix, où il avait dépensé plus de vingt mille
francs. Gervaise, avec son entêtement de femme,
répétait un raisonnement qui lui semblait
irréfutable : dans un logement, n’est-ce pas, il
ferait coller du papier ? alors, pourquoi ne
considérait-il pas la boutique comme un
logement ? Elle ne lui demandait pas autre chose,
blanchir le plafond et remettre du papier.
Boche, cependant, restait impénétrable et
digne ; il tournait, regardait en l’air, sans se
prononcer. Coupeau avait beau lui adresser des
clignements d’yeux, il affectait de ne pas vouloir
abuser de sa grande influence sur le propriétaire.
Il finit pourtant par laisser échapper un jeu de
physionomie, un petit sourire mince accompagné
d’un hochement de tête. Justement, M. Marescot,
exaspéré, l’air malheureux, écartant ses dix doigts
dans une crampe d’avare auquel on arrache son
or, cédait à Gervaise, promettait le plafond et le
papier, à la condition qu’elle paierait la moitié du
papier. Et il se sauva vite, ne voulant plus
entendre parler de rien.
Alors, quand Boche fut seul avec les Coupeau,
il leur donna des claques sur les épaules, très
expansif. Hein ? c’était enlevé ! Sans lui, jamais
ils n’auraient eu leur papier ni leur plafond.
Avaient-ils remarqué comme le propriétaire
l’avait consulté du coin de l’oeil et s’était
brusquement décidé en le voyant sourire ? Puis,
en confidence, il avoua être le vrai maître de la
maison : il décidait des congés, louait si les gens
lui plaisaient, touchait les termes qu’il gardait des
quinze jours dans sa commode. Le soir, les
Coupeau, pour remercier les Boche, crurent poli
de leur envoyer deux litres de vin. Ça méritait un
cadeau.
Dès le lundi suivant, les ouvriers se mirent à la
boutique. L’achat du papier fut surtout une grosse
affaire. Gervaise voulait un papier gris à fleurs
bleues, pour éclairer et égayer les murs. Boche lui
offrit de l’emmener ; elle choisirait. Mais il avait
des ordres formels du propriétaire, il ne devait
pas dépasser le prix de quinze sous le rouleau. Ils
restèrent une heure chez le marchand, la
blanchisseuse revenait toujours à une perse très
gentille de dix-huit sous, désespérée, trouvant les
autres papiers affreux. Enfin, le concierge céda ;
il arrangerait la chose, il compterait un rouleau de
plus, s’il le fallait. Et Gervaise, en rentrant,
acheta des gâteaux pour Pauline. Elle n’aimait
pas rester en arrière, il y avait tout bénéfice avec
elle à se montrer complaisant.
En quatre jours, la boutique devait être prête.
Les travaux durèrent trois semaines. D’abord, on
avait parlé de lessiver simplement les peintures.
Mais ces peintures, anciennement lie de vin,
étaient si sales et si tristes, que Gervaise se laissa
entraîner à faire remettre toute la devanture en
bleu clair, avec des filets jaunes. Alors, les
réparations s’éternisèrent. Coupeau, qui ne
travaillait toujours pas, arrivait dès le matin, pour
voir si ça marchait. Boche lâchait la redingote ou
le pantalon dont il refaisait les boutonnières,
venait de son côté surveiller ses hommes. Et tous
deux, debout en face des ouvriers, les mains
derrière le dos, fumant, crachant, passaient la
journée à juger chaque coup de pinceau. C’étaient
des réflexions interminables, des rêveries
profondes pour un clou à arracher. Les peintres,
deux grands diables bons enfants, quittaient leurs
échelles, se plantaient, eux aussi, au milieu de la
boutique, se mêlant à la discussion, hochant la
tête pendant des heures, en regardant d’un oeil
songeur leur besogne commencée. Le plafond se
trouva badigeonné assez rapidement. Ce furent
les peintures dont on faillit ne jamais sortir. Ça ne
voulait pas sécher. Vers neuf heures, les peintres
se montraient avec leurs pots à couleur, les
posaient dans un coin, donnaient un coup d’oeil,
puis disparaissaient ; et on ne les revoyait plus.
Ils étaient allés déjeuner, ou bien ils avaient dû
finir une bricole, à côté, rue Myrha. D’autres fois,
Coupeau emmenait toute la coterie boire un
canon, Boche, les peintres, avec les camarades
qui passaient ; c’était encore une après-midi
flambée. Gervaise se mangeait les sangs.
Brusquement, en deux jours, tout fut terminé, les
peintures vernies, le papier collé, les saletés
jetées au tombereau. Les ouvriers avaient bâclé
ça comme en se jouant, sifflant sur leurs échelles,
chantant à étourdir le quartier.
L’emménagement eut lieu tout de suite.
Gervaise, les premiers jours, éprouvait des joies
d’enfant, quand elle traversait la rue, en rentrant
d’une commission. Elle s’attardait, souriait à son
chez elle. De loin, au milieu de la file noire des
autres devantures, sa boutique lui apparaissait
toute claire, d’une gaieté neuve, avec son
enseigne bleu tendre, où les mots : Blanchisseuse
de fin, étaient peints en grandes lettres jaunes.
Dans la vitrine, fermée au fond par des petits
rideaux de mousseline, tapissée de papier bleu
pour faire valoir la blancheur du linge, des
chemises d’homme restaient en montre, des
bonnets de femme pendaient, les brides nouées à
des fils de laiton. Et elle trouvait sa boutique
jolie, couleur du ciel. Dedans, on entrait encore
dans du bleu ; le papier qui imitait une perse
Pompadour, représentait une treille où couraient
des liserons ; l’établi, une immense table tenant
les deux tiers de la pièce, garni d’une épaisse
couverture, se drapait d’un bout de cretonne à
grands ramages bleuâtres, pour cacher les
tréteaux. Gervaise s’asseyait sur un tabouret,
soufflait un peu de contentement, heureuse de
cette belle propreté, couvant des yeux ses outils
neufs. Mais son premier regard allait toujours à
sa mécanique, un poêle de fonte, où dix fers
pouvaient chauffer à la fois, rangés autour du
foyer, sur des plaques obliques. Elle venait se
mettre à genoux, regardait avec la continuelle
peur que sa petite bête d’apprentie ne fit éclater la
fonte, en fourrant trop de coke.
Derrière la boutique, le logement était très
convenable. Les Coupeau couchaient dans la
première chambre, où l’on faisait la cuisine et où
l’on mangeait ; une porte, au fond, ouvrait sur la
cour de la maison. Le lit de Nana se trouvait dans
la chambre de droite, un grand cabinet, qui
recevait le jour par une lucarne ronde, près du
plafond. Quant à Étienne, il partageait la chambre
de gauche avec le linge sale, dont d’énormes tas
traînaient toujours sur le plancher. Pourtant, il y
avait un inconvénient, les Coupeau ne voulaient
pas en convenir d’abord ; mais les murs pissaient
l’humidité, et on ne voyait plus clair dès trois
heures de l’après-midi.
Dans le quartier, la nouvelle boutique
produisit une grosse émotion. On accusa les
Coupeau d’aller trop vite et de faire des
embarras. Ils avaient, en effet, dépensé les cinq
cents francs des Goujet en installation, sans
garder même de quoi vivre une quinzaine,
comme ils se l’étaient promis. Le matin où
Gervaise enleva ses volets pour la première fois,
elle avait juste six francs dans son porte-monnaie.
Mais elle n’était pas en peine, les pratiques
arrivaient, ses affaires s’annonçaient très bien.
Huit jours plus tard, le samedi, avant de se
coucher, elle resta deux heures à calculer, sur un
bout de papier ; et elle réveilla Coupeau, la mine
luisante, pour lui dire qu’il y avait des mille et
des cents à gagner, si l’on était raisonnable.
– Ah bien ! criait Mme Lorilleux dans toute la
rue de la Goutte-d’Or, mon imbécile de frère en
voit de drôles !... Il ne manquait plus à la Banban
que de faire la vie. Ça lui va bien, n’est-ce pas ?
Les Lorilleux s’étaient brouillés à mort avec
Gervaise. D’abord, pendant les réparations de la
boutique, ils avaient failli crever de rage ; rien
qu’à voir les peintres de loin, ils passaient sur
l’autre trottoir, ils remontaient chez eux les dents
serrées. Une boutique bleue à cette rien-du-tout,
si ce n’était pas fait pour casser les bras des
honnêtes gens ! Aussi, dès le second jour, comme
l’apprentie vidait à la volée un bol d’amidon,
juste au moment où Mme Lorilleux sortait, celle-ci
avait-elle ameuté la rue en accusant sa belle-soeur
de la faire insulter par ses ouvrières. Et tous
rapports étaient rompus, on n’échangeait plus que
des regards terribles, quand on se rencontrait.
– Oui, une jolie vie ! répétait Mme Lorilleux.
On sait d’où il lui vient, l’argent de sa baraque !
Elle a gagné ça avec le forgeron... Encore du
propre monde, de ce côté-là ! Le père ne s’est-il
pas coupé la tête avec un couteau, pour éviter la
peine à la guillotine ? Enfin, quelque sale histoire
dans ce genre !
Elle accusait très carrément Gervaise de
coucher avec Goujet. Elle mentait, elle prétendait
les avoir surpris un soir ensemble, sur un banc du
boulevard extérieur. La pensée de cette liaison,
des plaisirs que devait goûter sa belle-soeur,
l’exaspérait davantage, dans son honnêteté de
femme laide. Chaque jour, le cri de son coeur lui
revenait aux lèvres :
– Mais qu’a-t-elle donc sur elle, cette infirme,
pour se faire aimer ! Est-ce qu’on m’aime, moi !
Puis, c’étaient des potins interminables avec
les voisines. Elle racontait toute l’histoire. Allez,
le jour du mariage, elle avait fait une drôle de
tête ! Oh ! elle avait le nez creux, elle sentait déjà
comment ça devait tourner. Plus tard, mon Dieu !
la Banban s’était montrée si douce, si hypocrite,
qu’elle et son mari, par égard pour Coupeau,
avaient consenti à être parrain et marraine de
Nana ; même que ça coûtait bon, un baptême
comme celui-là. Mais maintenant, voyez-vous !
la Banban pouvait être à l’article de la mort et
avoir besoin d’un verre d’eau, ce ne serait pas
elle, bien sûr, qui le lui donnerait. Elle n’aimait
pas les insolentes, ni les coquines, ni les
dévergondées. Quant à Nana, elle serait toujours
bien reçue, si elle montait voir son parrain et sa
marraine ; la petite, n’est-ce pas ? n’était point
coupable des crimes de la mère. Coupeau, lui,
n’avait pas besoin de conseil ; à sa place, tout
homme aurait trempé le derrière de sa femme
dans un baquet, en lui allongeant une paire de
claques ; enfin, ça le regardait, on lui demandait
seulement d’exiger du respect pour sa famille.
Jour de Dieu ! si Lorilleux l’avait trouvée, elle,
Mme Lorilleux, en flagrant délit ! ça ne se serait
pas passé tranquillement, il lui aurait planté ses
cisailles dans le ventre.
Les Boche, pourtant, juges sévères des
querelles de la maison, donnaient tort aux
Lorilleux. Sans doute, les Lorilleux étaient des
personnes comme il faut, tranquilles, travaillant
toute la sainte journée, payant régulièrement leur
terme. Mais là, franchement, la jalousie les
enrageait. Avec ça, ils auraient tondu un oeuf. Des
pingres, quoi ! des gens qui cachaient leur litre,
quand on montait, pour ne pas offrir un verre de
vin ; enfin, du monde pas propre. Un jour,
Gervaise venait de payer aux Boche du cassis
avec de l’eau de Seltz, qu’on buvait dans la loge,
quand Mme Lorilleux était passée, très raide, en
affectant de cracher devant la porte des
concierges. Et, depuis lors, chaque samedi, Mme
Boche, lorsqu’elle balayait les escaliers et les
couloirs, laissait des ordures devant la porte des
Lorilleux.
– Parbleu ! criait Mme Lorilleux, la Banban les
gorge, ces goinfres ! Ah ! ils sont bien tous les
mêmes !... Mais qu’ils ne m’embêtent pas !
J’irais me plaindre au propriétaire... Hier encore,
j’ai vu ce sournois de Boche se frotter aux jupes
de Mme Gaudron. S’attaquer à une femme de cet
âge, qui a une demi-douzaine d’enfants, hein ?
c’est de la cochonnerie pure !... Encore une saleté
de leur part, et je préviens la mère Boche, pour
qu’elle flanque une tripotée à son homme...
Dame ! on rirait un peu.
Maman Coupeau voyait toujours les deux
ménages, disant comme tout le monde, arrivant
même à se faire retenir plus souvent à dîner, en
écoutant complaisamment sa fille et sa belle-fille,
un soir chacune. Mme Lerat, pour le moment,
n’allait plus chez les Coupeau, parce qu’elle
s’était disputée avec la Banban, au sujet d’un
zouave qui venait découper le nez de sa maîtresse
d’un coup de rasoir ; elle soutenait le zouave, elle
trouvait le coup de rasoir très amoureux, sans
donner ses raisons. Et elle avait encore exaspéré
les colères de Mme Lorilleux, en lui affirmant que
la Banban, dans la conversation, devant des
quinze et des vingt personnes, l’appelait Queuede-
Vache sans se gêner. Mon Dieu ! oui, les
Boche, les voisins maintenant l’appelaient
Queue-de-Vache.
Au milieu de ces cancans, Gervaise, tranquille,
souriante, sur le seuil de sa boutique, saluait les
amis d’un petit signe de tête affectueux. Elle se
plaisait à venir là, une minute, entre deux coups
de fer, pour rire à la rue, avec le gonflement de
vanité d’une commerçante, qui a un bout de
trottoir à elle. La rue de la Goutte-d’Or lui
appartenait, et les rues voisines, et le quartier tout
entier. Quand elle allongeait la tête, en camisole
blanche, les bras nus, ses cheveux blonds envolés
dans le feu du travail, elle jetait un regard à
gauche, un regard à droite, aux deux bouts, pour
prendre d’un trait les passants, les maisons, le
pavé et le ciel : à gauche, la rue de la Goutte-d’Or
s’enfonçait, paisible, déserte, dans un coin de
province, où des femmes causaient bas sur les
portes ; à droite, à quelques pas, la rue des
Poissonniers mettait un vacarme de voitures, un
continuel piétinement de foule, qui refluait et
faisait de ce bout un carrefour de cohue
populaire. Gervaise aimait la rue, les cahots des
camions dans les trous du gros pavé bossué, les
bousculades des gens le long des minces trottoirs,
interrompus par des cailloutis en pente raide ; ses
trois mètres de ruisseau, devant sa boutique,
prenaient une importance énorme, un fleuve
large, qu’elle voulait très propre, un fleuve
étrange et vivant, dont la teinturerie de la maison
colorait les eaux des caprices les plus tendres, au
milieu de la boue noire. Puis, elle s’intéressait à
des magasins, une vaste épicerie, avec un étalage
de fruits secs garanti par des filets à petites
mailles, une lingerie et bonneterie d’ouvriers,
balançant au moindre souffle des cottes et des
blouses bleues, pendues les jambes et les bras
écartés. Chez la fruitière, chez la tripière, elle
apercevait des angles de comptoir, où des chats
superbes et tranquilles ronronnaient. Sa voisine,
Mme Vigouroux, la charbonnière, lui rendait son
salut, une petite femme grasse, la face noire, les
yeux luisants, fainéantant à rire avec des
hommes, adossée contre sa devanture, que des
bûches peintes sur un fond lie-de-vin décoraient
d’un dessin compliqué de chalet rustique. Mmes
Cudorge, la mère et la fille, ses autres voisines
qui tenaient la boutique de parapluies, ne se
montraient jamais, leur vitrine assombrie, leur
porte close, ornée de deux petites ombrelles de
zinc enduites d’une épaisse couche de vermillon
vif. Mais Gervaise, avant de rentrer, donnait
toujours un coup d’oeil, en face d’elle, à un grand
mur blanc, sans une fenêtre, percé d’une
immense porte cochère, par laquelle on voyait le
flamboiement d’une forge, dans une cour
encombrée de charrettes et de carrioles, les
brancards en l’air. Sur le mur, le mot :
Maréchalerie, était écrit en grandes lettres,
encadré d’un éventail de fers à cheval. Toute la
journée, les marteaux sonnaient sur l’enclume,
des incendies d’étincelles éclairaient l’ombre
blafarde de la cour. Et, au bas de ce mur, au fond
d’un trou, grand comme une armoire, entre une
marchande de ferraille et une marchande de
pommes de terre frites, il y avait un horloger, un
monsieur en redingote, l’air propre, qui fouillait
continuellement des montres avec des outils
mignons, devant un établi où des choses délicates
dormaient sous des verres ; tandis que, derrière
lui, les balanciers de deux ou trois douzaines de
coucous tout petits battaient à la fois, dans la
misère noire de la rue et le vacarme cadencé de la
maréchalerie.
Le quartier trouvait Gervaise bien gentille.
Sans doute, on clabaudait sur son compte, mais il
n’y avait qu’une voix pour lui reconnaître de
grands yeux, une bouche pas plus longue que ça,
avec des dents très blanches. Enfin, c’était une
jolie blonde, et elle aurait pu se mettre parmi les
plus belles, sans le malheur de sa jambe. Elle
était dans ses vingt-huit ans, elle avait engraissé.
Ses traits fins s’empâtaient, ses gestes prenaient
une lenteur heureuse. Maintenant, elle s’oubliait
parfois sur le bord d’une chaise, le temps
d’attendre son fer, avec un sourire vague, la face
noyée d’une joie gourmande. Elle devenait
gourmande ; ça, tout le monde le disait ; mais ce
n’était pas un vilain défaut, au contraire. Quand
on gagne de quoi se payer de fins morceaux,
n’est-ce pas ? on serait bien bête de manger des
pelures de pommes de terre. D’autant plus qu’elle
travaillait toujours dur, se mettant en quatre pour
ses pratiques, passant elle-même les nuits, les
volets fermés, lorsque la besogne était pressée.
Comme on disait dans le quartier, elle avait la
veine ; tout lui prospérait. Elle blanchissait la
maison, M. Madinier, Mlle Remanjou, les Boche ;
elle enlevait même à son ancienne patronne, Mme
Fauconnier, des dames de Paris logées rue du
Faubourg-Poissonnière. Dès la seconde
quinzaine, elle avait dû prendre deux ouvrières,
Mme Putois et la grande Clémence, cette fille qui
habitait autrefois au sixième ; ça lui faisait trois
personnes chez elle, avec son apprentie, ce petit
louchon d’Augustine, laide comme un derrière de
pauvre homme. D’autres auraient pour sûr perdu
la tête dans ce coup de fortune. Elle était bien
pardonnable de fricoter un peu le lundi, après
avoir trimé la semaine entière. D’ailleurs, il lui
fallait ça ; elle serait restée gnangnan, à regarder
les chemises se repasser toutes seules, si elle ne
s’était pas collé un velours sur la poitrine,
quelque chose de bon dont l’envie lui chatouillait
le jabot.
Jamais Gervaise n’avait encore montré tant de
complaisance. Elle était douce comme un
mouton, bonne comme du pain. À part Mme
Lorilleux, qu’elle appelait Queue-de-Vache, pour
se venger, elle ne détestait personne, elle excusait
tout le monde. Dans le léger abandon de sa
gueulardise, quand elle avait bien déjeuné et pris
son café, elle cédait au besoin d’une indulgence
générale. Son mot était : « On doit se pardonner
entre soi, n’est-ce pas ? si l’on ne veut pas vivre
comme des sauvages. » Quand on lui parlait de sa
bonté, elle riait. Il n’aurait plus manqué qu’elle
fût méchante ! Elle se défendait, elle disait
n’avoir aucun mérite à être bonne. Est-ce que
tous ses rêves n’étaient pas réalisés, est-ce qu’il
lui restait à ambitionner quelque chose dans
l’existence ? Elle rappelait son idéal d’autrefois,
lorsqu’elle se trouvait sur le pavé travailler,
manger du pain, avoir un trou à soi, élever ses
enfants, ne pas être battue, mourir dans son lit. Et
maintenant son idéal était dépassé ; elle avait
tout, et en plus beau. Quant à mourir dans son lit,
ajoutait-elle en plaisantant, elle y comptait, mais
le plus tard possible, bien entendu.
C’était surtout pour Coupeau que Gervaise se
montrait gentille. Jamais une mauvaise parole,
jamais une plainte, derrière le dos de son mari. Le
zingueur avait fini par se remettre au travail ; et,
comme son chantier était alors à l’autre bout de
Paris, elle lui donnait tous les matins quarante
sous pour son déjeuner, sa goutte et son tabac.
Seulement, deux jours sur six, Coupeau s’arrêtait
en route, buvait les quarante sous avec un ami, et
revenait déjeuner en racontant une histoire. Une
fois même, il n’était pas allé loin, il s’était payé
avec Mes-Bottes et trois autres un gueuleton
soigné, des escargots, du rôti et du vin cacheté, au
Capucin, barrière de la Chapelle ; puis, comme
ses quarante sous ne suffisaient pas, il avait
envoyé la note à sa femme par un garçon, en lui
faisant dire qu’il était au clou. Celle-ci riait,
haussait les épaules. Où était le mal, si son
homme s’amusait un peu ? Il fallait laisser aux
hommes la corde longue, quand on voulait vivre
en paix dans son ménage. D’un mot à un autre,
on en arrivait vite aux coups. Mon Dieu ! on
devait tout comprendre, Coupeau souffrait encore
de sa jambe, puis il se trouvait entraîné, il était
bien forcé de faire comme les autres, sous peine
de passer pour un mufle. D’ailleurs, ça ne tirait
pas à conséquence ; s’il rentrait éméché, il se
couchait, et deux heures après il n’y paraissait
plus.
Cependant, les fortes chaleurs étaient venues.
Une après-midi de juin, un samedi que l’ouvrage
pressait, Gervaise avait elle-même bourré de coke
la mécanique, autour de laquelle dix fers
chauffaient, dans le ronflement du tuyau. À cette
heure, le soleil tombait d’aplomb sur la
devanture, le trottoir renvoyait une réverbération
ardente, dont les grandes moires dansaient au
plafond de la boutique ; et ce coup de lumière,
bleui par le reflet du papier des étagères et de la
vitrine, mettait au-dessus de l’établi un jour
aveuglant, comme une poussière de soleil tamisée
dans les linges fins. Il faisait là une température à
crever. On avait laissé ouverte la porte de la rue,
mais pas un souffle de vent ne venait ; les pièces
qui séchaient en l’air, pendues aux fils de laiton,
fumaient, étaient raides comme des copeaux en
moins de trois quarts d’heure. Depuis un instant,
sous cette lourdeur de fournaise, un gros silence
régnait, au milieu duquel les fers seuls tapaient
sourdement, étouffés par l’épaisse couverture
garnie de calicot.
– Ah bien ! dit Gervaise, si nous ne fondons
pas, aujourd’hui ! On retirerait sa chemise !
Elle était accroupie par terre, devant une
terrine, occupée à passer du linge à l’amidon. En
jupon blanc, la camisole retroussée aux manches
et glissée des épaules, elle avait les bras nus, le
cou nu, toute rose, si suante, que des petites
mèches blondes de ses cheveux ébouriffés se
collaient à sa peau. Soigneusement, elle trempait
dans l’eau laiteuse des bonnets, des devants de
chemises d’homme, des jupons entiers, des
garnitures de pantalons de femme. Puis, elle
roulait les pièces et les posait au fond d’un panier
carré, après avoir plongé dans un seau et secoué
sa main sur les corps des chemises et des
pantalons qui n’étaient pas amidonnés.
– C’est pour vous, ce panier, Mme Putois,
reprit-elle. Dépêchez-vous, n’est-ce pas ? Ça
sèche tout de suite, il faudrait recommencer dans
une heure.
Mme Putois, une femme de quarante-cinq ans,
maigre, petite, repassait sans une goutte de sueur,
boutonnée dans un vieux caraco marron. Elle
n’avait pas même retiré son bonnet, un bonnet
noir garni de rubans verts tournés au jaune. Et
elle restait raide devant l’établi, trop haut pour
elle, les coudes en l’air, poussant son fer avec des
gestes cassés de marionnette. Tout d’un coup,
elle s’écria :
– Ah ! non, Mlle Clémence, remettez votre
camisole. Vous savez, je n’aime pas les
indécences. Pendant que vous y êtes, montrez
toute votre boutique. Il y a déjà trois hommes
arrêtés en face.
La grande Clémence la traita de vieille bête,
entre ses dents. Elle suffoquait, elle pouvait bien
se mettre à l’aise ; tout le monde n’avait pas une
peau d’amadou. D’ailleurs, est-ce qu’on voyait
quelque chose ? Et elle levait les bras, sa gorge
puissante de belle fille crevait sa chemise, ses
épaules faisaient craquer les courtes manches.
Clémence s’en donnait à se vider les moelles
avant trente ans ; le lendemain des noces
sérieuses, elle ne sentait plus le carreau sous ses
pieds, elle dormait sur la besogne, la tête et le
ventre comme bourrés de chiffons. Mais on la
gardait quand même, car pas une ouvrière ne
pouvait se flatter de repasser une chemise
d’homme avec son chic. Elle avait la spécialité
des chemises d’homme.
– C’est à moi, allez ! finit-elle par déclarer, en
se donnant des claques sur la gorge. Et ça ne
mord pas, ça ne fait bobo à personne.
– Clémence, remettez votre camisole, dit
Gervaise. Mme Putois a raison, ce n’est pas
convenable... On prendrait ma maison pour ce
qu’elle n’est pas.
Alors, la grande Clémence se rhabilla en
bougonnant. En voilà des giries ! Avec ça que les
passants n’avaient jamais vu des nénais ! Et elle
soulagea sa colère sur l’apprentie, ce louchon
d’Augustine, qui repassait à côté d’elle du linge
plat, des bas et des mouchoirs ; elle la bouscula,
la poussa avec son coude. Mais Augustine,
hargneuse, d’une méchanceté sournoise de
monstre et de souffre-douleur, cracha par-derrière
sur sa robe, sans qu’on la vit, pour se venger.
Gervaise pourtant venait de commencer un
bonnet appartenant à Mme Boche, qu’elle voulait
soigner. Elle avait préparé de l’amidon cuit pour
le remettre à neuf. Elle promenait doucement,
dans le fond de la coiffe, le polonais, un petit fer
arrondi des deux bouts, lorsqu’une femme entra,
osseuse, la face tachée de plaques rouges, les
jupes trempées. C’était une maîtresse laveuse qui
employait trois ouvrières au lavoir de la Goutted’Or.
– Vous arrivez trop tôt, Mme Bijard ! cria
Gervaise. Je vous avais dit ce soir... Vous me
dérangez joliment, à cette heure-ci !
Mais comme la laveuse se lamentait, craignant
de ne pouvoir mettre couler le jour même, elle
voulut bien lui donner le linge sale tout de suite.
Elles allèrent chercher les paquets dans la pièce
de gauche où couchait Étienne, et revinrent avec
des brassées énormes, qu’elles empilèrent sur le
carreau, au fond de la boutique. Le triage dura
une grosse demi-heure. Gervaise faisait des tas
autour d’elle, jetait ensemble les chemises
d’homme, les chemises de femme, les mouchoirs,
les chaussettes, les torchons. Quand une pièce
d’un nouveau client lui passait entre les mains,
elle la marquait d’une croix au fil rouge, pour la
reconnaître. Dans l’air chaud, une puanteur fade
montait de tout ce linge sale remué.
– Oh ! là, là, ça gazouille ! dit Clémence, en se
bouchant le nez.
– Pardi ! si c’était propre, on ne nous le
donnerait pas, expliqua tranquillement Gervaise.
Ça sent son fruit, quoi !... Nous disions quatorze
chemises de femme, n’est-ce pas, Mme Bijard ?...
quinze, seize, dix-sept...
Elle continua à compter tout haut. Elle n’avait
aucun dégoût, habituée à l’ordure ; elle enfonçait
ses bras nus et roses au milieu des chemises
jaunes de crasse, des torchons raidis par la graisse
des eaux de vaisselle, des chaussettes mangées et
pourries de sueur. Pourtant, dans l’odeur forte qui
battait son visage penché au-dessus des tas, une
nonchalance la prenait. Elle s’était assise au bord
d’un tabouret, se courbant en deux, allongeant les
mains à droite, à gauche, avec des gestes ralentis,
comme si elle se grisait de cette puanteur
humaine, vaguement souriante, les yeux noyés.
Et il semblait que ses premières paresses vinssent
de là, de l’asphyxie des vieux linges
empoisonnant l’air autour d’elle.
Juste au moment où elle secouait une couche
d’enfant, qu’elle ne reconnaissait pas, tant elle
était pisseuse, Coupeau entra.
– Cré coquin ! bégaya-t-il, quel coup de
soleil !... Ça vous tape dans la tête !
Le zingueur se retint à l’établi pour ne pas
tomber. C’était la première fois qu’il prenait une
pareille cuite. Jusque-là, il était rentré pompette,
rien de plus. Mais, cette fois, il avait un gnon sur
l’oeil, une claque amicale égarée dans une
bousculade. Ses cheveux frisés, où des fils blancs
se montraient déjà, devaient avoir épousseté une
encoignure de quelque salle louche de marchand
de vin, car une toile d’araignée pendait à une
mèche, sur la nuque. Il restait rigolo d’ailleurs,
les traits un peu tirés et vieillis, la mâchoire
inférieure saillant davantage, mais toujours bon
enfant, disait-il, et la peau encore assez tendre
pour faire envie à une duchesse.
– Je vais t’expliquer, reprit-il en s’adressant à
Gervaise. C’est Pied-de-Céleri, tu le connais
bien, celui qui a une quille de bois... Alors, il part
pour son pays, il a voulu nous régaler... Oh ! nous
étions d’aplomb, sans ce gueux de soleil... Dans
la rue, le monde est malade. Vrai ! le monde
festonne...
Et comme la grande Clémence s’égayait de ce
qu’il avait vu la rue soûle, il fut pris lui-même
d’une joie énorme dont il faillit étrangler. Il
criait :
– Hein ! les sacrés pochards ! Ils sont d’un
farce !... Mais ce n’est pas leur faute, c’est le
soleil...
Toute la boutique riait, même Mme Putois qui
n’aimait pas les ivrognes. Ce louchon
d’Augustine avait un chant de poule, la bouche
ouverte, suffoquant. Cependant, Gervaise
soupçonnait Coupeau de n’être pas rentré tout
droit, d’avoir passé une heure chez les Lorilleux,
où il recevait de mauvais conseils. Quand il lui
eut juré que non, elle rit à son tour, pleine
d’indulgence, ne lui reprochant même pas d’avoir
encore perdu une journée de travail.
– Dit-il des bêtises, mon Dieu ! murmura-telle.
Peut-on dire des bêtises pareilles !
Puis, d’une voix maternelle :
– Va te coucher n’est-ce pas ? Tu vois, nous
sommes occupées ; tu nous gênes... Ça fait trentedeux
mouchoirs, Mme Bijard ; et deux autres,
trente-quatre...
Mais Coupeau n’avait pas sommeil. Il resta là,
à se dandiner, avec un mouvement de balancier
d’horloge, ricanant d’un air entêté et taquin.
Gervaise, qui voulait se débarrasser de Mme
Bijard, appela Clémence, lui fit compter le linge
pendant qu’elle l’inscrivait. Alors, à chaque
pièce, cette grande vaurienne lâcha un mot cru,
une saleté ; elle étalait les misères des clients, les
aventures des alcôves, elle avait des plaisanteries
d’atelier sur tous les trous et toutes les taches qui
lui passaient par les mains. Augustine faisait celle
qui ne comprend pas, ouvrait de grandes oreilles
de petite fille vicieuse. Mme Putois pinçait les
lèvres, trouvait ça bête, de dire ces choses devant
Coupeau ; un homme n’a pas besoin de voir le
linge ; c’est un de ces déballages qu’on évite chez
les gens comme il faut. Quant à Gervaise,
sérieuse, à son affaire, elle semblait ne pas
entendre. Tout en écrivant, elle suivait les pièces
d’un regard attentif, pour les reconnaître au
passage ; et elle ne se trompait jamais, elle
mettait un nom sur chacune, au flair, à la couleur.
Ces serviettes-là appartenaient aux Goujet ; ça
sautait aux yeux, elles n’avaient pas servi à
essuyer le cul des poêlons. Voilà une taie
d’oreiller qui venait certainement des Boche, à
cause de la pommade dont Mme Boche emplâtrait
tout son linge. Il n’y avait pas besoin non plus de
mettre son nez sur les gilets de flanelle de M.
Madinier, pour savoir qu’ils étaient à lui ; il
teignait la laine, cet homme, tant il avait la peau
grasse. Et elle savait d’autres particularités, les
secrets de la propreté de chacun, les dessous des
voisines qui traversaient la rue en jupes de soie,
le nombre de bas, de mouchoirs, de chemises
qu’on salissait par semaine, la façon dont les gens
déchiraient certaines pièces, toujours au même
endroit. Aussi était-elle pleine d’anecdotes. Les
chemises de Mlle Remanjou, par exemple,
fournissaient des commentaires interminables ;
elles s’usaient par le haut, la vieille fille devait
avoir les os des épaules pointus ; et jamais elles
n’étaient sales, les eût-elle portées quinze jours,
ce qui prouvait qu’à cet âge-là on est quasiment
comme un morceau de bois, dont on serait bien
en peine de tirer une larme de quelque chose.
Dans la boutique, à chaque triage, on déshabillait
ainsi tout le quartier de la Goutte-d’Or.
– Ça, c’est du nanan ! cria Clémence, en
ouvrant un nouveau paquet.
Gervaise, prise brusquement d’une grande
répugnance, s’était reculée.
– Le paquet de Mme Gaudron, dit-elle. Je ne
veux plus la blanchir, je cherche un prétexte...
Non, je ne suis pas plus difficile qu’une autre, j’ai
touché à du linge bien dégoûtant dans ma vie ;
mais, vrai, celui-là, je ne peux pas. Ça me ferait
jeter du coeur sur du carreau... Qu’est-ce qu’elle
fait donc, cette femme, pour mettre son linge
dans un état pareil !
Et elle pria Clémence de se dépêcher. Mais
l’ouvrière continuait ses remarques, fourrait ses
doigts dans les trous, avec des allusions sur les
pièces, qu’elle agitait comme les drapeaux de
l’ordure triomphante. Cependant, les tas avaient
monté autour de Gervaise. Maintenant, toujours
assise au bord du tabouret, elle disparaissait entre
les chemises et les jupons ; elle avait devant elle
les draps, les pantalons, les nappes, une débâcle
de malpropreté ; et, là-dedans, au milieu de cette
mare grandissante, elle gardait ses bras nus, son
cou nu, avec ses mèches de petits cheveux blonds
collés à ses tempes, plus rose et plus alanguie.
Elle retrouvait son air posé, son sourire de
patronne attentive et soigneuse, oubliant le linge
de Mme Gaudron, ne le sentant plus, fouillant
d’une main dans les tas pour voir s’il n’y avait
pas d’erreur. Ce louchon d’Augustine, qui adorait
jeter des pelletées de coke dans la mécanique,
venait de la bourrer à un tel point, que les plaques
de fonte rougissaient. Le soleil oblique battait la
devanture, la boutique flambait. Alors, Coupeau,
que la grosse chaleur grisait davantage, fut pris
d’une soudaine tendresse. Il s’avança vers
Gervaise, les bras ouverts, très ému.
– T’es une bonne femme, bégayait-il. Faut que
je t’embrasse.
Mais il s’emberlificota dans les jupons, qui lui
barraient le chemin, et faillit tomber.
– Es-tu bassin ! dit Gervaise sans se fâcher.
Reste tranquille, nous avons fini.
Non, il voulait l’embrasser, il avait besoin de
ça, parce qu’il l’aimait bien. Tout en balbutiant, il
tournait le tas des jupons, il butait dans le tas des
chemises ; puis, comme il s’entêtait, ses pieds
s’accrochèrent, il s’étala, le nez au beau milieu
des torchons. Gervaise, prise d’un
commencement d’impatience, le bouscula, en
criant qu’il allait tout mélanger. Mais Clémence,
Mme Putois elle-même, lui donnèrent tort. Il était
gentil, après tout. Il voulait l’embrasser. Elle
pouvait bien se laisser embrasser.
– Vous êtes heureuse, allez ! madame
Coupeau, dit Mme Bijard, que son soûlard de
mari, un serrurier, tuait de coups chaque soir en
rentrant. Si le mien était comme ça, quand il s’est
piqué le nez, ce serait un plaisir !
Gervaise, calmée, regrettait déjà sa vivacité.
Elle aida Coupeau à se remettre debout. Puis, elle
tendit la joue en souriant. Mais le zingueur, sans
se gêner devant le monde, lui prit les seins.
– Ce n’est pas pour dire, murmurait-il, il
chelingue rudement, ton linge ! Mais je t’aime
tout de même, vois-tu !
– Laisse-moi, tu me chatouilles, cria-t-elle en
riant plus fort. Quelle grosse bête ! On n’est pas
bête comme ça !
Il l’avait empoignée, il ne la lâchait pas. Elle
s’abandonnait, étourdie par le léger vertige qui lui
venait du tas de linge, sans dégoût pour l’haleine
vineuse de Coupeau. Et le gros baiser qu’ils
échangèrent à pleine bouche, au milieu des
saletés du métier, était comme une première
chute, dans le lent avachissement de leur vie.
Cependant, Mme Bijard nouait le linge en
paquets. Elle parlait de sa petite, âgée de deux
ans, une enfant nommée Eulalie, qui avait déjà de
la raison comme une femme. On pouvait la
laisser seule ; elle ne pleurait jamais, elle ne
jouait pas avec les allumettes. Enfin, elle emporta
les paquets de linge un à un, sa grande taille
cassée sous le poids, sa face se marbrant de
taches violettes.
– Ce n’est plus tenable, nous grillons, dit
Gervaise en s’essuyant la figure, avant de se
remettre au bonnet de Mme Boche.
Et l’on parla de ficher des claques à
Augustine, quand on s’aperçut que la mécanique
était rouge. Les fers, eux aussi, rougissaient. Elle
avait donc le diable dans le corps ! On ne pouvait
pas tourner le dos sans qu’elle fit quelque
mauvais coup. Maintenant, il fallait attendre un
quart d’heure pour se servir des fers. Gervaise
couvrit le feu de deux pelletées de cendre. Elle
imagina en outre de tendre une paire de draps sur
les fils de laiton du plafond, en manière de stores,
afin d’amortir le soleil. Alors, on fut très bien
dans la boutique. La température y était encore
joliment douce ; mais on se serait cru dans une
alcôve, avec un jour blanc, enfermé comme chez
soi, loin du monde, bien qu’on entendit, derrière
les draps, les gens marchant vite sur le trottoir ; et
l’on avait la liberté de se mettre à son aise.
Clémence retira sa camisole. Coupeau refusant
toujours d’aller se coucher, on lui permit de
rester, mais il dut promettre de se tenir tranquille
dans un coin, car il s’agissait à cette heure de ne
pas s’endormir sur le rôti.
– Qu’est-ce que cette vermine a encore fait du
polonais ? murmurait Gervaise, en parlant
d’Augustine.
On cherchait toujours le petit fer, que l’on
retrouvait dans des endroits singuliers, où
l’apprentie, disait-on, le cachait par malice.
Gervaise acheva enfin la coiffe du bonnet de Mme
Boche. Elle en avait ébauché les dentelles, les
détirant à la main, les redressant d’un léger coup
de fer. C’était un bonnet dont la passe, très ornée,
se composait d’étroits bouillonnés alternant avec
des entre-deux brodés. Aussi s’appliquait-elle,
muette, soigneuse, repassant les bouillonnés et les
entre-deux au coq, un oeuf de fer fiché par une
tige dans un pied de bois.
Alors, un silence régna. On n’entendit plus,
pendant un instant, que les coups sourds, étouffés
sur la couverture. Aux deux côtés de la vaste
table carrée, la patronne, les deux ouvrières et
l’apprentie, debout, se penchaient, toutes à leur
besogne, les épaules arrondies, les bras promenés
dans un va-et-vient continu. Chacune, à sa droite,
avait un carreau, une brique plate, brûlée par les
fers trop chauds. Au milieu de la table, au bord
d’une assiette creuse pleine d’eau claire,
trempaient un chiffon et une petite brosse. Un
bouquet de grands lis, dans un ancien bocal de
cerises à l’eau-de-vie, s’épanouissait, mettait là
un coin de jardin royal, avec la touffe de ses
larges fleurs de neige. Mme Putois avait attaqué le
panier de linge préparé par Gervaise, des
serviettes, des pantalons, des camisoles, des
paires de manches. Augustine faisait traîner ses
bas et ses torchons, le nez en l’air, intéressée par
une grosse mouche qui volait. Quant à la grande
Clémence, elle en était, depuis le matin, à sa
trente-cinquième chemise d’homme.
– Toujours du vin, jamais de casse-poitrine !
dit tout d’un coup le zingueur, qui éprouva le
besoin de faire cette déclaration. Le cassepoitrine,
ça soûle, n’en faut pas !
Clémence prenait un fer à la mécanique, avec
sa poignée de cuir garnie de tôle, et l’approchait
de sa joue, pour s’assurer s’il était assez chaud.
Elle le frotta sur son carreau, l’essuya sur un
linge pendu à sa ceinture, et attaqua sa trentecinquième
chemise, en repassant d’abord
l’empiècement et les deux manches.
– Bah ! monsieur Coupeau, dit-elle, au bout
d’une minute, un petit verre de cric, ce n’est pas
mauvais. Moi, ça me donne du chien... Puis, vous
savez, plus vite on est tortillé, plus c’est drôle.
Oh ! je ne me monte pas le bourrichon, je sais
que je ne ferai pas de vieux os.
– Êtes-vous tannante avec vos idées
d’enterrement ! interrompit Mme Putois, qui
n’aimait pas les conversations tristes.
Coupeau s’était levé, et se fâchait, en croyant
qu’on l’accusait d’avoir bu de l’eau-de-vie. Il le
jurait sur sa tête, sur celles de sa femme et de son
enfant, il n’avait pas une goutte d’eau-de-vie dans
les veines. Et il s’approchait de Clémence, lui
soufflant dans la figure pour qu’elle le sentît.
Puis, quand il eut le nez sur ses épaules nues, il se
mit à ricaner. Il voulait voir. Clémence, après
avoir plié le dos de la chemise et donné un coup
de fer des deux côtés, en était aux poignets et au
col. Mais, comme il se poussait toujours contre
elle, il lui fit faire un faux pli ; et elle dut prendre
la brosse, au bord de l’assiette creuse, pour lisser
l’amidon.
– Madame ! dit-elle, empêchez-le donc d’être
comme ça après moi !
– Laisse-la, tu n’es pas raisonnable, déclara
tranquillement Gervaise. Nous sommes pressées,
entends-tu !
Elles étaient pressées, eh bien ! quoi ? ce
n’était pas sa faute. Il ne faisait rien de mal. Il ne
touchait pas, il regardait seulement. Est-ce qu’il
n’était plus permis de regarder les belles choses
que le bon Dieu a faites ? Elle avait tout de même
de sacrés ailerons, cette dessalée de Clémence !
Elle pouvait se montrer pour deux sous et laisser
tâter, personne ne regretterait son argent.
L’ouvrière, cependant, ne se défendait plus, riait
de ces compliments tout crus d’homme en ribote.
Et elle en venait à plaisanter avec lui. Il la
blaguait sur les chemises d’homme. Alors, elle
était toujours dans les chemises d’homme. Mais
oui, elle vivait là-dedans. Ah ! Dieu de Dieu ! elle
les connaissait joliment, elle savait comment
c’était fait. Il lui en avait passé par les mains, et
des centaines, et des centaines ! Tous les blonds
et tous les bruns du quartier portaient de son
ouvrage sur le corps. Pourtant, elle continuait, les
épaules secouées de son rire ; elle avait marqué
cinq grands plis à plat dans le dos, en introduisant
le fer par l’ouverture du plastron ; elle rabattait le
pan de devant et le plissait également à larges
coups.
– Ça, c’est la bannière ! dit-elle en riant plus
fort.
Ce louchon d’Augustine éclata, tant le mot lui
parut drôle. On la gronda. En voilà une morveuse
qui riait des mots qu’elle ne devait pas
comprendre ! Clémence lui passa son fer ;
l’apprentie finissait les fers sur ses torchons et sur
ses bas, quand ils n’étaient plus assez chauds
pour les pièces amidonnées. Mais elle empoigna
celui-là si maladroitement, qu’elle se fit une
manchette, une longue brûlure au poignet. Et elle
sanglota, elle accusa Clémence de l’avoir brûlée
exprès. L’ouvrière, qui était allée chercher un fer
très chaud pour le devant de la chemise, la
consola tout de suite en la menaçant de lui
repasser les deux oreilles, si elle continuait.
Cependant, elle avait fourré une laine sous le
plastron, elle poussait lentement le fer, laissant à
l’amidon le temps de ressortir et de sécher. Le
devant de chemise prenait une raideur et un
luisant de papier fort.
– Sacré mâtin ! jura Coupeau, qui piétinait
derrière elle, avec une obstination d’ivrogne.
Il se haussait, riant d’un rire de poulie mal
graissée. Clémence, appuyée fortement sur
l’établi, les poignets retournés, les coudes en l’air
et écartés, pliait le cou, dans un effort ; et toute sa
chair nue avait un gonflement, ses épaules
remontaient avec le jeu lent des muscles mettant
des battements sous la peau fine, la gorge
s’enflait, moite de sueur, dans l’ombre rose de la
chemise béante. Alors, il envoya les mains, il
voulut toucher.
– Madame ! madame ! cria Clémence, faites-le
tenir tranquille, à la fin !... Je m’en vais, si ça
continue. Je ne veux pas être insultée.
Gervaise venait de poser le bonnet de Mme
Boche sur un champignon garni d’un linge, et en
tuyautait les dentelles minutieusement au petit
fer. Elle leva les yeux juste au moment où le
zingueur envoyait encore les mains, fouillant
dans la chemise.
– Décidément, Coupeau, tu n’es pas
raisonnable, dit-elle d’un air d’ennui, comme si
elle avait grondé un enfant s’entêtant à manger
ses confitures sans pain. Tu vas venir te coucher.
– Oui, allez vous coucher, monsieur Coupeau,
ça vaudra mieux, déclara Mme Putois.
– Ah bien ! bégaya-t-il sans cesser de ricaner,
vous êtes encore joliment toc !... On ne peut plus
rigoler, alors ? Les femmes, ça me connaît, je ne
leur ai jamais rien cassé. On pince une dame,
n’est-ce pas ? mais on ne va pas plus loin ; on
honore simplement le sexe... Et puis, quand on
étale sa marchandise, c’est pour qu’on fasse son
choix, pas vrai ? Pourquoi la grande blonde
montre-t-elle tout ce qu’elle a ? Non, ce n’est pas
propre...
Et, se tournant vers Clémence :
– Tu sais, ma biche, tu as tort de faire ta
poire... Si c’est parce qu’il y a du monde...
Mais il ne put continuer. Gervaise, sans
violence, l’empoignait d’une main et lui posait
l’autre main sur la bouche. Il se débattit, par
manière de blague, pendant qu’elle le poussait au
fond de la boutique, vers la chambre. Il dégagea
sa bouche, il dit qu’il voulait bien se coucher,
mais que la grande blonde allait venir lui chauffer
les petons. Puis, on entendit Gervaise lui ôter ses
souliers. Elle le déshabillait, en le bourrant un
peu, maternellement. Lorsqu’elle tira sur sa
culotte, il creva de rire, s’abandonnant, renversé,
vautré au beau milieu du lit ; et il gigotait, il
racontait qu’elle lui faisait des chatouilles. Enfin,
elle l’emmaillota avec soin, comme un enfant.
Était-il bien, au moins ? Mais il ne répondit pas,
il cria à Clémence :
– Dis donc, ma biche, j’y suis, je t’attends.
Quand Gervaise retourna dans la boutique, ce
louchon d’Augustine recevait décidément une
claque de Clémence. C’était venu à propos d’un
fer sale, trouvé sur la mécanique par Mme Putois ;
celle-ci, ne se méfiant pas, avait noirci toute une
camisole ; et comme Clémence, pour se défendre
de ne pas avoir nettoyé son fer, accusait
Augustine, jurait ses grands dieux que le fer
n’était pas à elle, malgré la plaque d’amidon
brûlé restée dessous, l’apprentie lui avait craché
sur la robe, sans se cacher, par-devant, outrée
d’une pareille injustice. De là, une calotte
soignée. Le louchon rentra ses larmes, nettoya le
fer, en le grattant, puis en l’essuyant, après
l’avoir frotté avec un bout de bougie ; mais,
chaque fois qu’elle devait passer derrière
Clémence, elle gardait de la salive, elle crachait,
riant en dedans, quand ça dégoulinait le long de
la jupe.
Gervaise se remit à tuyauter les dentelles du
bonnet. Et, dans le calme brusque qui se fit, on
distingua, au fond de l’arrière-boutique, la voix
épaisse de Coupeau. Il restait bon enfant, il riait
tout seul, en lâchant des bouts de phrase.
– Est-elle bête, ma femme !... Est-elle bête de
me coucher !... Hein ! c’est trop bête, en plein
midi, quand on n’a pas dodo !
Mais, tout d’un coup, il ronfla. Alors, Gervaise
eut un soupir de soulagement, heureuse de le
savoir enfin en repos, cuvant sa soûlographie sur
deux bons matelas. Et elle parla dans le silence,
d’une voix lente et continue, sans quitter des
yeux le petit fer à tuyauter, qu’elle maniait
vivement.
– Que voulez-vous ? il n’a pas sa raison, on ne
peut pas se fâcher. Quand je le bousculerais, ça
n’avancerait à rien. J’aime mieux dire comme lui
et le coucher ; au moins, c’est fini tout de suite et
je suis tranquille... Puis, il n’est pas méchant, il
m’aime bien. Vous avez vu tout à l’heure, il se
serait fait hacher pour m’embrasser. C’est encore
très gentil, ça ; car il y en a joliment, lorsqu’ils
ont bu, qui vont voir les femmes... Lui, rentre tout
droit ici. Il plaisante bien avec les ouvrières, mais
ça ne va pas plus loin. Entendez-vous, Clémence,
il ne faut pas vous blesser. Vous savez ce que
c’est, un homme soûl ; ça tuerait père et mère, et
ça ne s’en souviendrait seulement pas... Oh ! je
lui pardonne de bon coeur. Il est comme tous les
autres, pardi !
Elle disait ces choses mollement, sans passion,
habituée déjà aux bordées de Coupeau,
raisonnant encore ses complaisances pour lui,
mais ne voyant déjà plus de mal à ce qu’il pinçât,
chez elle, les hanches des filles. Quand elle se tut,
le silence retomba, ne fut plus troublé. Mme
Putois, à chaque pièce qu’elle prenait, tirait la
corbeille, enfoncée sous la tenture de cretonne
qui garnissait l’établi ; puis, la pièce repassée,
elle haussait ses petits bras et la posait sur une
étagère. Clémence achevait de plisser au fer sa
trente-cinquième chemise d’homme. L’ouvrage
débordait ; on avait calculé qu’il faudrait veiller
jusqu’à onze heures, en se dépêchant. Tout
l’atelier, maintenant, n’ayant plus de distraction,
bûchait ferme, tapait dur. Les bras nus allaient,
venaient, éclairaient de leurs taches roses la
blancheur des linges. On avait encore empli de
coke la mécanique, et comme le soleil, glissant
entre les draps, frappait en plein sur le fourneau,
on voyait la grosse chaleur monter dans le rayon,
une flamme invisible dont le frisson secouait
l’air. L’étouffement devenait tel, sous les jupes et
les nappes séchant au plafond, que ce louchon
d’Augustine, à bout de salive, laissait passer un
coin de langue au bord des lèvres. Ça sentait la
fonte surchauffée, l’eau d’amidon aigrie, le roussi
des fers, une fadeur tiède de baignoire où les
quatre ouvrières, se démanchant les épaules,
mettaient l’odeur plus rude de leurs chignons et
de leurs nuques trempées ; tandis que le bouquet
de grands lis, dans l’eau verdie de son bocal, se
fanait, en exhalant un parfum très pur, très fort.
Et, par moments, au milieu du bruit des fers et du
tisonnier grattant la mécanique, un ronflement de
Coupeau roulait, avec la régularité d’un tic-tac
énorme d’horloge, réglant la grosse besogne de
l’atelier.
Les lendemains de culotte, le zingueur avait
mal aux cheveux, un mal aux cheveux terrible qui
le tenait tout le jour les crins défrisés, le bec
empesté, la margoulette enflée et de travers. Il se
levait tard, secouait ses puces sur les huit heures
seulement ; et il crachait, traînaillait dans la
boutique, ne se décidait pas à partir pour le
chantier. La journée était encore perdue. Le
matin, il se plaignait d’avoir des guibolles de
coton, il s’appelait trop bête de gueuletonner
comme ça, puisque ça vous démantibulait le
tempérament. Aussi, on rencontrait un tas de
gouapes, qui ne voulaient pas vous lâcher le
coude ; on gobelottait malgré soi, on se trouvait
dans toutes sortes de fourbis, on finissait par se
laisser pincer et raide ! Ah ! fichtre non ! ça ne lui
arriverait plus ; il n’entendait pas laisser ses
bottes chez le mastroquet, à la fleur de l’âge.
Mais, après le déjeuner, il se requinquait,
poussant des hum ! hum ! pour se prouver qu’il
avait encore un bon creux. Il commençait à nier
la noce de la veille, un peu d’allumage peut-être.
On n’en faisait plus de comme lui, solide au
poste, une poigne du diable, buvant tout ce qu’il
voulait sans cligner un oeil. Alors, l’après-midi
entière, il flânochait dans le quartier. Quand il
avait bien embêté les ouvrières, sa femme lui
donnait vingt sous pour qu’il débarrassât le
plancher. Il filait, il allait acheter son tabac à la
Petite-Civette, rue des Poissonniers, où il prenait
généralement une prune, lorsqu’il rencontrait un
ami. Puis, il achevait de casser la pièce de vingt
sous chez François, au coin de la rue de la
Goutte-d’Or, où il y avait un joli vin, tout jeune,
chatouillant le gosier. C’était un mannezingue de
l’ancien jeu, une boutique noire, sous un plafond
bas, avec une salle enfumée, à côté, dans laquelle
on vendait de la soupe. Et il restait là jusqu’au
soir, à jouer des canons au tourniquet ; il avait
l’oeil chez François, qui promettait formellement
de ne jamais présenter la note à la bourgeoise.
N’est-ce pas ? il fallait bien se rincer un peu la
dalle, pour la débarrasser des crasses de la veille.
Un verre de vin en pousse un autre. Lui,
d’ailleurs, toujours bon zigue, ne donnant pas une
chiquenaude au sexe, aimant la rigolade, bien sûr,
et se piquant le nez à son tour, mais gentiment,
plein de mépris pour ces saloperies d’hommes
tombés dans l’alcool, qu’on ne voit pas
dessoûler ! Il rentrait gai et galant comme un
pinson.
– Est-ce que ton amoureux est venu ?
demandait-il parfois à Gervaise pour la taquiner.
On ne l’aperçoit plus, il faudra que j’aille le
chercher.
L’amoureux, c’était Goujet. Il évitait, en effet,
de venir trop souvent, par peur de gêner et de
faire causer. Pourtant, il saisissait les prétextes,
apportait le linge, passait vingt fois sur le trottoir.
Il y avait un coin dans la boutique, au fond, où il
aimait rester des heures, assis sans bouger,
fumant sa courte pipe. Le soir, après son dîner,
une fois tous les dix jours, il se risquait,
s’installait ; et il n’était guère causeur, la bouche
cousue, les yeux sur Gervaise, ôtant seulement sa
pipe de la bouche pour rire de tout ce qu’elle
disait. Quand l’atelier veillait le samedi, il
s’oubliait, paraissait s’amuser là plus que s’il était
allé au spectacle. Des fois, les ouvrières
repassaient jusqu’à trois heures du matin. Une
lampe pendait du plafond, à un fil de fer ; l’abatjour
jetait un grand rond de clarté vive, dans
lequel les linges prenaient des blancheurs molles
de neige. L’apprentie mettait les volets de la
boutique ; mais, comme les nuits de juillet étaient
brûlantes, on laissait la porte ouverte sur la rue.
Et, à mesure que l’heure avançait, les ouvrières se
dégrafaient, pour être à l’aise. Elles avaient une
peau fine, toute dorée dans le coup de lumière de
la lampe, Gervaise surtout, devenue grasse, les
épaules blondes, luisantes comme une soie, avec
un pli de bébé au cou, dont il aurait dessiné de
souvenir la petite fossette, tant il le connaissait.
Alors, il était pris par la grosse chaleur de la
mécanique, par l’odeur des linges fumant sous les
fers ; et il glissait à un léger étourdissement, la
pensée ralentie, les yeux occupés de ces femmes
qui se hâtaient, balançant leurs bras nus, passant
la nuit à endimancher le quartier. Autour de la
boutique, les maisons voisines s’endormaient, le
grand silence du sommeil tombait lentement.
Minuit sonnait, puis une heure, puis deux heures.
Les voitures, les passants s’en étaient allés.
Maintenant, dans la rue déserte et noire, la porte
envoyait seule une raie de jour, pareille à un bout
d’étoffe jaune déroulé à terre. Par moments, un
pas sonnait au loin, un homme approchait ; et,
lorsqu’il traversait la raie de jour, il allongeait la
tête, surpris des coups de fer qu’il entendait,
emportant la vision rapide des ouvrières
dépoitraillées, dans une buée rousse.
Goujet, voyant Gervaise embarrassée
d’Étienne, et voulant le sauver des coups de pied
au derrière de Coupeau, l’avait embauché pour
tirer le soufflet, à sa fabrique de boulons. L’état
de cloutier, s’il n’avait rien de flatteur en luimême,
à cause de la saleté de la forge et de
l’embêtement de toujours taper sur les mêmes
morceaux de fer, était un riche état, où l’on
gagnait des dix et des douze francs par jour. Le
petit, alors âgé de douze ans, pourrait s’y mettre
bientôt, si le métier lui allait. Et Étienne était
ainsi devenu un lien de plus entre la
blanchisseuse et le forgeron. Celui-ci ramenait
l’enfant, donnait des nouvelles de sa bonne
conduite. Tout le monde disait en riant à Gervaise
que Goujet avait un béguin pour elle. Elle le
savait bien, elle rougissait comme une jeune fille,
avec une fleur de pudeur qui lui mettait aux joues
des tons vifs de pomme d’api. Ah ! le pauvre cher
garçon, il n’était pas gênant ! Jamais il ne lui
avait parlé de ça ; jamais un geste sale, jamais un
mot polisson. On n’en rencontrait pas beaucoup
de cette honnête pâte. Et, sans vouloir l’avouer,
elle goûtait une grande joie à être aimée ainsi,
pareillement à une sainte vierge. Quand il lui
arrivait quelque ennui sérieux, elle songeait au
forgeron ; ça la consolait. Ensemble, s’ils
restaient seuls, ils n’étaient pas gênés du tout ; ils
se regardaient avec des sourires, bien en face,
sans se raconter ce qu’ils éprouvaient. C’était une
tendresse raisonnable, ne songeant pas aux
vilaines choses, parce qu’il faut encore mieux
garder sa tranquillité, quand on peut s’arranger
pour être heureux, tout en restant tranquille.
Cependant, Nana, vers la fin de l’été,
bouleversa la maison. Elle avait six ans, elle
s’annonçait comme une vaurienne finie. Sa mère
la menait chaque matin, pour ne pas la rencontrer
toujours sous ses pieds, dans une petite pension
de la rue Polonceau, chez Mlle Josse. Elle y
attachait par-derrière les robes de ses camarades,
elle emplissait de cendre la tabatière de la
maîtresse, trouvait des inventions moins propres
encore, qu’on ne pouvait pas raconter. Deux fois,
Mlle Josse la mit à la porte, puis la reprit, pour ne
pas perdre les six francs, chaque mois. Dès la
sortie de la classe, Nana se vengeait d’avoir été
enfermée, en faisant une vie d’enfer sous le
porche et dans la cour, où les repasseuses, les
oreilles cassées, lui disaient d’aller jouer. Elle
retrouvait là Pauline, la fille des Boche, et le fils
de l’ancienne patronne de Gervaise, Victor, un
grand dadais de dix ans, qui adorait galopiner en
compagnie des toutes petites filles. Mme
Fauconnier, qui ne s’était pas fâchée avec les
Coupeau, envoyait elle-même son fils. D’ailleurs,
dans la maison, il y avait un pullulement
extraordinaire de mioches, des volées d’enfants
qui dégringolaient les quatre escaliers à toutes les
heures du jour, et s’abattaient sur le pavé, comme
des bandes de moineaux criards et pillards. Mme
Gaudron, à elle seule, en lâchait neuf, des blonds,
des bruns, mal peignés, mal mouchés, avec des
culottes jusqu’aux yeux, des bas tombés sur les
souliers, des vestes fendues, montrant leur peau
blanche sous la crasse. Une autre femme, une
porteuse de pain, au cinquième, en lâchait sept. Il
en sortait des tapées de toutes les chambres. Et,
dans ce grouillement de vermines aux museaux
roses, débarbouillés chaque fois qu’il pleuvait, on
en voyait de grands, l’air ficelle, de gros, ventrus
déjà comme des hommes, de petits, petits,
échappés du berceau, mal d’aplomb encore, tout
bêtes, marchant à quatre pattes quand ils
voulaient courir. Nana régnait sur ce tas de
crapauds ; elle faisait sa mademoiselle jordonne
avec des filles deux fois plus grandes qu’elle, et
daignait seulement abandonner un peu de son
pouvoir à Pauline et à Victor, des confidents
intimes qui appuyaient ses volontés. Cette fichue
gamine parlait sans cesse de jouer à la maman,
déshabillait les plus petits pour les rhabiller,
voulait visiter les autres partout, les tripotait,
exerçait un despotisme fantasque de grande
personne ayant du vice. C’était, sous sa conduite,
des jeux à se faire gifler. La bande pataugeait
dans les eaux de couleur de la teinturerie, sortait
de là les jambes teintes en bleu ou en rouge,
jusqu’aux genoux ; puis, elle s’envolait chez le
serrurier, où elle chipait des clous et de la
limaille, et repartait pour aller s’abattre au milieu
des copeaux du menuisier, des tas de copeaux
énormes, amusants tout plein, dans lesquels on se
roulait en montrant son derrière. La cour lui
appartenait, retentissait du tapage des petits
souliers se culbutant à la débandade, du cri
perçant des voix qui s’enflaient chaque fois que
la bande reprenait son vol. Certains jours même,
la cour ne suffisait pas. Alors, la bande se jetait
dans les caves, remontait, grimpait le long d’un
escalier, enfilait un corridor, redescendait,
reprenait un escalier, suivait un autre corridor, et
cela sans se lasser, pendant des heures, gueulant
toujours, ébranlant la maison géante d’un galop
de bêtes nuisibles lâchées au fond de tous les
coins.
– Sont-ils indignes, ces crapules-là ! criait Mme
Boche. Vraiment, il faut que les gens aient bien
peu de chose à faire, pour faire tant d’enfants... Et
ça se plaint encore de n’avoir pas de pain !
Boche disait que les enfants poussaient sur la
misère comme les champignons sur le fumier. La
portière criait toute la journée, les menaçait de
son balai. Elle finit par fermer la porte des caves,
parce qu’elle apprit par Pauline, à laquelle elle
allongea une paire de calottes, que Nana avait
imaginé de jouer au médecin, là-bas dans
l’obscurité ; cette vicieuse donnait des remèdes
aux autres, avec des bâtons.
Or, une après-midi, il y eut une scène affreuse.
Ça devait arriver, d’ailleurs. Nana s’avisa d’un
petit jeu bien drôle. Elle avait volé, devant la
loge, un sabot à Mme Boche. Elle l’attacha avec
une ficelle, se mit à le traîner, comme une
voiture. De son côté, Victor eut l’idée d’emplir le
sabot de pelures de pomme. Alors, un cortège
s’organisa. Nana marchait la première, tirant le
sabot. Pauline et Victor s’avançaient à sa droite et
à sa gauche. Puis, toute la flopée des mioches
suivait en ordre, les grands d’abord, les petits
ensuite, se bousculant ; un bébé en jupe, haut
comme une botte, portant sur l’oreille un
bourrelet défoncé, venait le dernier. Et le cortège
chantait quelque chose de triste, des oh ! et des
ah ! Nana avait dit qu’on allait jouer à
l’enterrement ; les pelures de pomme, c’était le
mort. Quand on eut fait le tour de la cour, on
recommença. On trouvait ça joliment amusant.
– Qu’est-ce qu’ils font donc ? murmura Mme
Boche, qui sortit de la loge pour voir, toujours
méfiante et aux aguets.
Et lorsqu’elle eut compris :
– Mais c’est mon sabot ! cria-t-elle furieuse.
Ah ! les gredins !
Elle distribua des taloches, souffleta Nana sur
les deux joues, flanqua un coup de pied à Pauline,
cette grande dinde qui laissait prendre le sabot de
sa mère. Justement, Gervaise emplissait un seau,
à la fontaine. Quand elle aperçut Nana le nez en
sang, étranglée de sanglots, elle faillit sauter au
chignon de la concierge. Est-ce qu’on tapait sur
un enfant comme sur un boeuf ? Il fallait manquer
de coeur, être la dernière des dernières.
Naturellement, Mme Boche répliqua. Lorsqu’on
avait une saloperie de fille pareille, on la tenait
sous clef. Enfin, Boche lui-même parut sur le
seuil de la loge, pour crier à sa femme de rentrer
et de ne pas avoir tant d’explications avec de la
saleté. Ce fut une brouille complète.
À la vérité, ça n’allait plus du tout bien entre
les Boche et les Coupeau depuis un mois.
Gervaise, très donnante de sa nature, lâchait à
chaque instant des litres de vin, des tasses de
bouillon, des oranges, des parts de gâteau. Un
soir, elle avait porté à la loge un fond de saladier,
de la barbe de capucin avec de la betterave,
sachant que la concierge aurait fait des bassesses
pour la salade. Mais, le lendemain, elle devint
toute blanche en entendant Mlle Remanjou
raconter comment Mme Boche avait jeté la barbe
de capucin devant du monde, d’un air dégoûté,
sous prétexte que, Dieu merci ! elle n’en était pas
encore réduite à se nourrir de choses où les autres
avaient pataugé. Et, dès lors, Gervaise coupa net
à tous les cadeaux : plus de litres de vin, plus de
tasses de bouillon, plus d’oranges, plus de parts
de gâteau, plus rien. Il fallait voir le nez des
Boche ! Ça leur semblait comme un vol que les
Coupeau leur faisaient. Gervaise comprenait sa
faute ; car enfin, si elle n’avait point eu la bêtise
de tant leur fourrer, ils n’auraient pas pris de
mauvaises habitudes et seraient restés gentils.
Maintenant, la concierge disait d’elle pis que
pendre. Au terme d’octobre, elle fit des ragots à
n’en plus finir au propriétaire, M. Marescot,
parce que la blanchisseuse, qui mangeait son
saint-frusquin en gueulardises, se trouvait en
retard d’un jour pour son loyer, et même M.
Marescot, pas très poli non plus celui-là, entra
dans la boutique, le chapeau sur la tête,
demandant son argent, qu’on lui allongea tout de
suite d’ailleurs. Naturellement, les Boche avaient
tendu la main aux Lorilleux. C’était à présent
avec les Lorilleux qu’on godaillait dans la loge,
au milieu des attendrissements de la
réconciliation. Jamais on ne se serait fâché sans
cette Banban, qui aurait fait battre des
montagnes. Ah ! les Boche la connaissaient à
cette heure, ils comprenaient combien les
Lorilleux devaient souffrir. Et, quand elle passait,
tous affectaient de ricaner, sous la porte.
Gervaise pourtant monta un jour chez les
Lorilleux. Il s’agissait de maman Coupeau, qui
avait alors soixante-sept ans. Les yeux de maman
Coupeau étaient complètement perdus. Ses
jambes non plus n’allaient pas du tout. Elle venait
de renoncer à son dernier ménage par force, et
menaçait de crever de faim, si on ne la secourait
pas. Gervaise trouvait honteux qu’une femme de
cet âge, ayant trois enfants, fût ainsi abandonnée
du ciel et de la terre. Et comme Coupeau refusait
de parler aux Lorilleux, en disant à Gervaise
qu’elle pouvait bien monter, elle, celle-ci monta
sous le coup d’une indignation, dont tout son
coeur était gonflé.
En haut, elle entra sans frapper, comme une
tempête. Rien n’était changé depuis le soir où les
Lorilleux, pour la première fois, lui avaient fait
un accueil si peu engageant. Le même lambeau
de laine déteinte séparait la chambre de l’atelier,
un logement en coup de fusil qui semblait bâti
pour une anguille. Au fond, Lorilleux, penché sur
son établi, pinçait un à un les maillons d’un bout
de colonne, tandis que Mme Lorilleux tirait un fil
d’or à la filière, debout devant l’étau. La petite
forge, sous le plein jour, avait un reflet rose.
– Oui, c’est moi ! dit Gervaise. Ça vous
étonne, parce que nous sommes à couteaux tirés ?
Mais je ne viens pas pour moi ni pour vous, vous
pensez bien... C’est pour maman Coupeau que je
viens. Oui, je viens voir si nous la laisserons
attendre un morceau de pain de la charité des
autres.
– Ah bien ! en voilà une entrée ! murmura Mme
Lorilleux ! Il faut avoir un fier toupet.
Et elle tourna le dos, elle se remit à tirer son fil
d’or, en affectant d’ignorer la présence de sa
belle-soeur. Mais Lorilleux avait levé sa face
blême, criant :
– Qu’est-ce que vous dites ?
Puis, comme il avait parfaitement entendu, il
continua :
– Encore des potins, n’est-ce pas ? Elle est
gentille, maman Coupeau, de pleurer misère
partout !... Avant-hier, pourtant, elle a mangé ici.
Nous faisons ce que nous pouvons, nous autres.
Nous n’avons pas le Pérou... Seulement, si elle va
bavarder chez les autres, elle peut y rester, parce
que nous n’aimons pas les espions.
Il reprit le bout de chaîne, tourna le dos à son
tour, en ajoutant comme à regret :
– Quand tout le monde donnera cent sous par
mois, nous donnerons cent sous.
Gervaise s’était calmée, toute refroidie par les
figures en coin de rue des Lorilleux. Elle n’avait
jamais mis les pieds chez eux sans éprouver un
malaise. Les yeux à terre, sur les losanges de la
claie de bois, où tombaient les déchets d’or, elles
s’expliquait maintenant d’un air raisonnable.
Maman Coupeau avait trois enfants ; si chacun
donnait cent sous, ça ne ferait que quinze francs,
et vraiment ce n’était pas assez, on ne pouvait pas
vivre avec ça ; il fallait au moins tripler la
somme. Mais Lorilleux se récriait. Où voulait-on
qu’il volât quinze francs par mois ? Les gens
étaient drôles, on le croyait riche parce qu’il avait
de l’or chez lui. Puis, il tapait sur maman
Coupeau : elle ne voulait pas se passer de café le
matin, elle buvait la goutte, elle montrait les
exigences d’une personne qui aurait eu de la
fortune. Parbleu ! tout le monde aimait ses aises ;
mais, n’est-ce pas ? quand on n’avait pas su
mettre un sou de côté, on faisait comme les
camarades, on se serrait le ventre. D’ailleurs,
maman Coupeau n’était pas d’un âge à ne plus
travailler ; elle y voyait encore joliment clair
quand il s’agissait de piquer un bon morceau au
fond du plat ; enfin, c’était une vieille rouée, elle
rêvait de se dorloter. Même s’il en avait eu les
moyens, il aurait cru mal agir en entretenant
quelqu’un dans la paresse.
Cependant, Gervaise restait conciliante,
discutait paisiblement ces mauvaises raisons. Elle
tâchait d’attendrir les Lorilleux. Mais le mari finit
par ne plus lui répondre. La femme maintenant
était devant la forge, en train de dérocher un bout
de chaîne, dans la petite casserole de cuivre à
long manche, pleine d’eau seconde. Elle affectait
toujours de tourner le dos, comme à cent lieues.
Et Gervaise parlait encore, les regardant s’entêter
au travail, au milieu de la poussière noire de
l’atelier, le corps déjeté, les vêtements rapiécés et
graisseux, devenus d’une dureté abêtie de vieux
outils, dans leur besogne étroite de machine.
Alors, brusquement, la colère remonta à sa gorge,
elle cria :
– C’est ça, j’aime mieux ça, gardez votre
argent !... Je prends maman Coupeau, entendezvous
! J’ai ramassé un chat l’autre soir, je peux
bien ramasser votre mère. Et elle ne manquera de
rien, et elle aura son café et sa goutte !... Mon
Dieu ! quelle sale famille !
Mme Lorilleux, du coup, s’était retournée. Elle
brandissait la casserole, comme si elle allait jeter
l’eau seconde à la figure de sa belle soeur. Elle
bredouillait :
– Fichez le camp, ou je fais un malheur !... Et
ne comptez pas sur les cent sous, parce que je ne
donnerai pas un radis ! non pas un radis !... Ah
bien ! oui, cent sous ! Maman vous servirait de
domestique, et vous vous gobergeriez avec mes
cent sous ! Si elle va chez vous, dites-lui ça, elle
peut crever, je ne lui enverrai pas un verre
d’eau... Allons, houp ! débarrassez le plancher !
– Quel monstre de femme ! dit Gervaise en
refermant la porte avec violence.
Dès le lendemain, elle prit maman Coupeau
chez elle. Elle mit son lit dans le grand cabinet où
couchait Nana, et qui recevait le jour par une
lucarne ronde, près du plafond. Le
déménagement ne fut pas long, car maman
Coupeau, pour tout mobilier, avait ce lit, une
vieille armoire de noyer qu’on plaça dans la
chambre au linge sale, une table et deux chaises ;
on vendit la table, on fit rempailler les deux
chaises. Et la vieille femme, le soir même de son
installation, donnait un coup de balai, lavait la
vaisselle, enfin se rendait utile, bien contente
d’être tirée d’affaire. Les Lorilleux rageaient à
crever, d’autant plus que Mme Lerat venait de se
remettre avec les Coupeau. Un beau jour, les
deux soeurs, la fleuriste et la chaîniste, avaient
échangé des torgnoles, au sujet de Gervaise ; la
première s’était risquée à approuver la conduite
de celle-ci, vis-à-vis de leur mère ; puis, par un
besoin de taquinerie, voyant l’autre exaspérée,
elle en était arrivée à trouver les yeux de la
blanchisseuse magnifiques, des yeux auxquels on
aurait allumé des bouts de papier ; et là-dessus
toutes deux, après s’être giflées, avaient juré de
ne plus se revoir. Maintenant, Mme Lerat passait
ses soirées dans la boutique, où elle s’amusait en
dedans des cochonneries de la grande Clémence.
Trois années se passèrent. On se fâcha et on se
raccommoda encore plusieurs fois. Gervaise se
moquait pas mal des Lorilleux, des Boche et de
tous ceux qui ne disaient point comme elle. S’ils
n’étaient pas contents, n’est-ce pas ? ils pouvaient
aller s’asseoir. Elle gagnait ce qu’elle voulait,
c’était le principal. Dans le quartier, on avait fini
par avoir pour elle beaucoup de considération,
parce que, en somme, on ne trouvait pas des
masses de pratiques aussi bonnes, payant recta,
pas chipoteuse, pas râleuse. Elle prenait son pain
chez Mme Coudeloup, rue des Poissonniers, sa
viande chez le gros Charles, un boucher de la rue
Polonceau, son épicerie chez Lehongre, rue de la
Goutte-d’Or, presque en face de sa boutique.
François, le marchand de vin du coin de la rue,
lui apportait son vin par paniers de cinquante
litres. Le voisin Vigouroux, dont la femme devait
avoir les hanches bleues, tant les hommes la
pinçaient, lui vendait son coke au prix de la
Compagnie du gaz. Et, l’on pouvait le dire, ses
fournisseurs la servaient en conscience, sachant
bien qu’il y avait tout à gagner avec elle, en se
montrant gentil. Aussi, quand elle sortait dans le
quartier, en savates et en cheveux, recevait-elle
des bonjours de tous les côtés ; elle restait là chez
elle, les rues voisines étaient comme les
dépendances naturelles de son logement, ouvert
de plain-pied sur le trottoir. Il lui arrivait
maintenant de faire traîner une commission,
heureuse d’être dehors, au milieu de ses
connaissances. Les jours où elle n’avait pas le
temps de mettre quelque chose au feu, elle allait
chercher des portions, elle bavardait chez le
traiteur, qui occupait la boutique de l’autre côté
de la maison, une vaste salle avec de grands
vitrages poussiéreux, à travers la saleté desquels
on apercevait le jour terni de la cour, au fond. Ou
bien, elle s’arrêtait et causait, les mains chargées
d’assiettes et de bols, devant quelque fenêtre du
rez-de-chaussée, un intérieur de savetier entrevu,
le lit défait, le plancher encombré de loques, de
deux berceaux éclopés et de la terrine à la poix
pleine d’eau noire. Mais le voisin qu’elle
respectait le plus était encore, en face, l’horloger,
le monsieur en redingote, l’air propre, fouillant
continuellement des montres avec des outils
mignons ; et souvent elle traversait la rue pour le
saluer, riant d’aise à regarder, dans la boutique
étroite comme une armoire, la gaieté des petits
coucous dont les balanciers se dépêchaient,
battant l’heure à contretemps, tous à la fois.
VI
Une après-midi d’automne, Gervaise, qui
venait de reporter du linge chez une pratique, rue
des Portes-Blanches, se trouva dans le bas de la
rue des Poissonniers comme le jour tombait. Il
avait plu le matin, le temps était très doux, une
odeur s’exhalait du pavé gras ; et la
blanchisseuse, embarrassée de son grand panier,
étouffait un peu, la marche ralentie, le corps
abandonné, remontant la rue avec la vague
préoccupation d’un désir sensuel, grandi dans sa
lassitude. Elle aurait volontiers mangé quelque
chose de bon. Alors, en levant les yeux, elle
aperçut la plaque de la rue Marcadet, elle eut tout
d’un coup l’idée d’aller voir Goujet à sa forge.
Vingt fois, il lui avait dit de pousser une pointe,
un jour qu’elle serait curieuse de regarder
travailler le fer. D’ailleurs, devant les autres
ouvriers, elle demanderait Étienne, elle
semblerait s’être décidée à entrer uniquement
pour le petit.
La fabrique de boulons et de rivets devait se
trouver par là, dans ce bout de la rue Marcadet,
elle ne savait pas bien où ; d’autant plus que les
numéros manquaient souvent, le long des
masures espacées par des terrains vagues. C’était
une rue où elle n’aurait pas demeuré pour tout
l’or du monde, une rue large, sale, noire de la
poussière de charbon des manufactures voisines,
avec des pavés défoncés et des ornières, dans
lesquelles des flaques d’eau croupissaient. Aux
deux bords, il y avait un défilé de hangars, de
grands ateliers vitrés, de constructions grises,
comme inachevées, montrant leurs briques et
leurs charpentes, une débandade de maçonneries
branlantes, coupées par des trouées sur la
campagne, flanquées de garnis borgnes et de
gargotes louches. Elle se rappelait seulement que
la fabrique était près d’un magasin de chiffons et
de ferraille, une sorte de cloaque ouvert à ras de
terre, où dormaient pour des centaines de mille
francs de marchandises, à ce que racontait
Goujet. Et elle cherchait à s’orienter, au milieu du
tapage des usines ; de minces tuyaux, sur les
toits, soufflaient violemment des jets de vapeur ;
une scierie mécanique avait des grincements
réguliers, pareils à de brusques déchirures dans
une pièce de calicot ; des manufactures de
boutons secouaient le sol du roulement et du tictac
de leurs machines. Comme elle regardait vers
Montmartre, indécise, ne sachant pas si elle
devait pousser plus loin, un coup de vent rabattit
la suie d’une haute cheminée, empesta la rue ; et
elle fermait les yeux, suffoquée, lorsqu’elle
entendit un bruit cadencé de marteaux : elle était,
sans le savoir, juste en face de la fabrique, ce
qu’elle reconnut au trou plein de chiffons, à côté.
Cependant, elle hésita encore, ne sachant par
où entrer. Une palissade crevée ouvrait un
passage qui semblait s’enfoncer au milieu des
plâtras d’un chantier de démolitions. Comme une
mare d’eau bourbeuse barrait le chemin, on avait
jeté deux planches en travers. Elle finit par se
risquer sur les planches, tourna à gauche, se
trouva perdue dans une étrange forêt de vieilles
charrettes renversées les brancards en l’air, de
masures en ruines dont les carcasses de poutres
restaient debout. Au fond, trouant la nuit salie
d’un reste de jour, un feu rouge luisait. Le bruit
des marteaux avait cessé. Elle s’avançait
prudemment, marchant vers la lueur, lorsqu’un
ouvrier passa près d’elle, la figure noire de
charbon, embroussaillée d’une barbe de bouc,
avec un regard oblique de ses yeux pâles.
– Monsieur, demanda-t-elle, c’est ici, n’est-ce
pas, que travaille un enfant du nom d’Étienne...
C’est mon garçon.
– Étienne, Étienne, répétait l’ouvrier qui se
dandinait, la voix enrouée ; Étienne, non, connais
pas.
La bouche ouverte, il exhalait cette odeur
d’alcool des vieux tonneaux d’eau-de-vie, dont
on a enlevé la bonde. Et, comme cette rencontre
d’une femme dans ce coin d’ombre commençait à
le rendre goguenard, Gervaise recula, en
murmurant :
– C’est bien ici pourtant que M. Goujet
travaille ?
– Ah ! Goujet, oui ! dit l’ouvrier, connu
Goujet !... Si c’est pour Goujet que vous venez...
Allez au fond.
Et, se tournant, il cria de sa voix qui sonnait le
cuivre fêlé :
– Dis donc, la Gueule-d’Or, voilà une dame
pour toi !
Mais un tapage de ferraille étouffa ce cri.
Gervaise alla au fond. Elle arriva à une porte,
allongea le cou. C’était une vaste salle, où elle ne
distingua d’abord rien. La forge, comme morte,
avait dans un coin une lueur pâlie d’étoile, qui
reculait encore l’enfoncement des ténèbres. De
larges ombres flottaient. Et il y avait par
moments des masses noires passant devant le feu,
bouchant cette dernière tache de clarté, des
hommes démesurément grandis dont on devinait
les gros membres. Gervaise, n’osant s’aventurer,
appelait de la porte, à demi-voix :
– Monsieur Goujet, monsieur Goujet...
Brusquement, tout s’éclaira. Sous le
ronflement du soufflet, un jet de flamme blanche
avait jailli. Le hangar apparut, fermé par des
cloisons de planches, avec des trous maçonnés
grossièrement, des coins consolidés à l’aide de
murs de briques. Les poussières envolées du
charbon badigeonnaient cette halle d’une suie
grise. Des toiles d’araignée pendaient aux
poutres, comme des haillons qui séchaient làhaut,
alourdies par des années de saleté amassée.
Autour des murailles, sur des étagères, accrochés
à des clous ou jetés dans les angles sombres, un
pêle-mêle de vieux fers, d’ustensiles cabossés,
d’outils énormes, traînaient, mettaient des profils
cassés, ternes et durs. Et la flamme blanche
montait toujours, éclatante, éclairant d’un coup
de soleil le sol battu, où l’acier poli de quatre
enclumes, enfoncées dans leurs billots, prenait un
reflet d’argent pailleté d’or.
Alors, Gervaise reconnut Goujet devant la
forge, à sa belle barbe jaune. Étienne tirait le
soufflet. Deux autres ouvriers étaient là. Elle ne
vit que Goujet, elle s’avança, se posa devant lui.
– Tiens ! Mme Gervaise ! s’écria-t-il, la face
épanouie ; quelle bonne surprise !
Mais, comme les camarades avaient de drôles
de figures, il reprit en poussant Étienne vers sa
mère :
– Vous venez voir le petit... Il est sage, il
commence à avoir de la poigne.
– Ah bien ! dit-elle, ce n’est pas commode
d’arriver ici... Je me croyais au bout du monde...
Et elle raconta son voyage. Ensuite, elle
demanda pourquoi on ne connaissait pas le nom
d’Étienne dans l’atelier. Goujet riait ; il lui
expliqua que tout le monde appelait le petit
Zouzou, parce qu’il avait des cheveux coupés ras,
pareils à ceux d’un zouave. Pendant qu’ils
causaient ensemble, Étienne ne tirait plus le
soufflet, la flamme de la forge baissait, une clarté
rose se mourait, au milieu du hangar redevenu
noir. Le forgeron attendri regardait la jeune
femme souriante, toute fraîche dans cette lueur.
Puis, comme tous deux ne se disaient plus rien,
noyés de ténèbres, il parut se souvenir, il rompit
le silence :
– Vous permettez, madame Gervaise, j’ai
quelque chose à terminer. Restez là, n’est-ce
pas ? vous ne gênez personne.
Elle resta. Étienne s’était pendu de nouveau au
soufflet. La forge flambait, avec des fusées
d’étincelles ; d’autant plus que le petit, pour
montrer sa poigne à sa mère, déchaînait une
haleine énorme d’ouragan. Goujet, debout,
surveillant une barre de fer qui chauffait,
attendait, les pinces à la main. La grande clarté
l’éclairait violemment, sans une ombre. Sa
chemise roulée aux manches, ouverte au col,
découvrait ses bras nus, sa poitrine nue, une peau
rose de fille où frisaient des poils blonds ; et, la
tête un peu basse entre ses grosses épaules
bossuées de muscles, la face attentive, avec ses
yeux pâles fixés sur la flamme, sans un
clignement, il semblait un colosse au repos,
tranquille dans sa force. Quand la barre fut
blanche, il la saisit avec les pinces et la coupa au
marteau sur une enclume, par bouts réguliers,
comme s’il avait abattu des bouts de verre, à
légers coups. Puis, il remit les morceaux au feu,
où il les reprit un à un, pour les façonner. Il
forgeait des rivets à six pans. Il posait les bouts
dans une clouière, écrasait le fer qui formait la
tête, aplatissait les six pans, jetait les rivets
terminés, rouges encore, dont la tache vive
s’éteignait sur le sol noir ; et cela d’un
martèlement continu, balançant dans sa main
droite un marteau de cinq livres, achevant un
détail à chaque coup, tournant et travaillant son
fer avec une telle adresse, qu’il pouvait causer et
regarder le monde. L’enclume avait une sonnerie
argentine. Lui, sans une goutte de sueur, très à
l’aise, tapait d’un air bonhomme, sans paraître
faire plus d’effort que les soirs où il découpait
des images, chez lui.
– Oh ! ça, c’est du petit rivet, du vingt
millimètres, disait-il pour répondre aux questions
de Gervaise. On peut aller à ses trois cents par
jour... Mais il faut de l’habitude, parce que le bras
se rouille vite...
Et comme elle lui demandait si le poignet ne
s’engourdissait pas à la fin de la journée, il eut un
bon rire. Est-ce qu’elle le croyait une
demoiselle ? Son poignet en avait vu de grises
depuis quinze ans ; il était devenu en fer, tant il
s’était frotté aux outils. D’ailleurs, elle avait
raison : un monsieur qui n’aurait jamais forgé un
rivet ni un boulon, et qui aurait voulu faire joujou
avec son marteau de cinq livres, se serait collé
une fameuse courbature au bout de deux heures.
Ça n’avait l’air de rien, mais ça vous nettoyait
souvent des gaillards solides en quelques années.
Cependant, les autres ouvriers tapaient aussi, tous
à la fois. Leurs grandes ombres dansaient dans la
clarté, les éclairs rouges du fer sortant du brasier
traversaient les fonds noirs, des éclaboussements
d’étincelles partaient sous les marteaux,
rayonnaient comme des soleils, au ras des
enclumes. Et Gervaise se sentait prise dans le
branle de la forge, contente, ne s’en allant pas.
Elle faisait un large détour, pour se rapprocher
d’Étienne sans risquer d’avoir les mains brûlées,
lorsqu’elle vit entrer l’ouvrier sale et barbu,
auquel elle s’était adressée, dans la cour.
– Alors, vous avez trouvé, madame ? dit-il de
son air d’ivrogne goguenard. La Gueule-d’Or, tu
sais, c’est moi qui t’ai indiqué à madame...
Lui, se nommait Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif,
le lapin des lapins, un boulonnier du grand chic,
qui arrosait son fer d’un litre de tord-boyaux par
jour. Il était allé boire une goutte, parce qu’il ne
se sentait plus assez graissé pour attendre six
heures. Quand il apprit que Zouzou s’appelait
Étienne, il trouva ça trop farce ; et il riait en
montrant ses dents noires. Puis, il reconnut
Gervaise. Pas plus tard que la veille, il avait
encore bu un canon avec Coupeau. On pouvait
parler à Coupeau de Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif,
il dirait tout de suite : C’est un zig ! Ah ! cet
animal de Coupeau ! il était bien gentil, il rendait
les tournées plus souvent qu’à son tour.
– Ça me fait plaisir de vous savoir sa femme,
répétait-il. Il mérite d’avoir une belle femme...
N’est-ce pas ? la Gueule-d’Or, madame est une
belle femme ?
Il se montrait galant, se poussait contre la
blanchisseuse, qui reprit son panier et le garda
devant elle, afin de le tenir à distance. Goujet,
contrarié, comprenant que le camarade blaguait, à
cause de sa bonne amitié pour Gervaise, lui cria :
– Dis donc, feignant ! pour quand les quarante
millimètres ?... Es-tu d’attaque, maintenant que tu
as le sac plein, sacré soiffard ?
Le forgeron voulait parler d’une commande de
gros boulons qui nécessitaient deux frappeurs à
l’enclume.
– Pour tout de suite, si tu veux, grand bébé !
répondit Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif. Ça tète son
pouce et ça fait l’homme ! Tu as beau être gros,
j’en ai mangé d’autres !
– Oui, c’est ça, tout de suite. Arrive, et à nous
deux !
– On y est, malin !
Ils se défiaient, allumés par la présence de
Gervaise. Goujet mit au feu les bouts de fer
coupés à l’avance ; puis, il fixa sur une enclume
une clouière de fort calibre. Le camarade avait
pris contre le mur deux masses de vingt livres, les
deux grandes soeurs de l’atelier, que les ouvriers
nommaient Fifine et Dédèle. Et il continuait à
crâner, il parlait d’une demi-grosse de rivets qu’il
avait forgés pour le phare de Dunkerque, des
bijoux, des choses à placer dans un musée, tant
c’était fignolé. Sacristi, non ! il ne craignait pas la
concurrence ; avant de rencontrer un cadet
comme lui, on pouvait fouiller toutes les boîtes
de la capitale. On allait rire, on allait voir ce
qu’on allait voir.
– Madame jugera, dit-il en se tournant vers la
jeune femme.
– Assez causé ! cria Goujet. Zouzou, du nerf !
Ça ne chauffe pas, mon garçon.
Mais Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, demanda
encore :
– Alors, nous frappons ensemble ?
– Pas du tout ! chacun son boulon, mon
brave !
La proposition jeta un froid, et du coup le
camarade, malgré son bagou, resta sans salive.
Des boulons de quarante millimètres établis par
un seul homme, ça ne s’était jamais vu ; d’autant
plus que les boulons devaient être à tête ronde, un
ouvrage d’une fichue difficulté, un vrai chefd’oeuvre
à faire. Les trois autres ouvriers de
l’atelier avaient quitté leur travail pour voir ; un
grand sec pariait un litre que Goujet serait battu.
Cependant, les deux forgerons prirent chacun une
masse, les yeux fermés, parce que Fifine pesait
une demi-livre de plus que Dédèle. Bec-Salé, dit
Boit-sans-Soif, eut la chance de mettre la main
sur Dédèle ; la Gueule-d’Or tomba sur Fifine. Et,
en attendant que le fer blanchit, le premier,
redevenu crâne, posa devant l’enclume en roulant
des yeux tendres du côté de la blanchisseuse ; il
se campait, tapait des appels du pied comme un
monsieur qui va se battre, dessinait déjà le geste
de balancer Dédèle à toute volée. Ah ! tonnerre
de Dieu ! il était bon là ; il aurait fait une galette
de la colonne Vendôme !
– Allons, commence ! dit Goujet, en plaçant
lui-même dans la clouière un des morceaux de
fer, de la grosseur d’un poignet de fille.
Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, se renversa,
donna le branle à Dédèle, des deux mains. Petit,
desséché, avec sa barbe de bouc et ses yeux de
loup, luisant sous sa tignasse mal peignée, il se
cassait à chaque volée du marteau, sautait du sol
comme emporté par son élan. C’était un rageur,
qui se battait avec son fer, par embêtement de le
trouver si dur ; et même il poussait un
grognement, quand il croyait lui avoir appliqué
une claque soignée. Peut-être bien que l’eau-devie
amollissait les bras des autres, mais lui avait
besoin d’eau-de-vie dans les veines, au lieu de
sang ; la goutte de tout à l’heure lui chauffait la
carcasse comme une chaudière, il se sentait une
sacrée force de machine à vapeur. Aussi, le fer
avait-il peur de lui, ce soir-là ; il l’aplatissait plus
mou qu’une chique. Et Dédèle valsait, il fallait
voir ! Elle exécutait le grand entrechat, les petons
en l’air, comme une baladeuse de l’Élysée-
Montmartre, qui montre son linge ; car il
s’agissait de ne pas flâner, le fer est si canaille,
qu’il se refroidit tout de suite, à la seule fin de se
ficher du marteau. En trente coups, Bec-Salé, dit
Boit-sans-Soif, avait façonné la tête de son
boulon. Mais il soufflait, les yeux hors de leurs
trous, et il était pris d’une colère furieuse en
entendant ses bras craquer. Alors, emballé,
dansant et gueulant, il allongea encore deux
coups, uniquement pour se venger de sa peine.
Lorsqu’il le retira de la clouière, le boulon,
déformé, avait la tête mal plantée d’un bossu.
– Hein ! est-ce torché ? dit-il tout de même,
avec son aplomb, en présentant son travail à
Gervaise.
– Moi, je ne m’y connais pas, monsieur,
répondit la blanchisseuse d’un air de réserve.
Mais elle voyait bien, sur le boulon, les deux
derniers coups de talon de Dédèle, et elle était
joliment contente, elle se pinçait les lèvres pour
ne pas rire, parce que Goujet à présent avait
toutes les chances.
C’était le tour de la Gueule-d’Or. Avant de
commencer, il jeta à la blanchisseuse un regard
plein de tendresse confiante. Puis, il ne se pressa
pas, il prit sa distance, lança le marteau de haut, à
grandes volées régulières. Il avait le jeu
classique, correct, balancé et souple. Fifine, dans
ses deux mains, ne dansait pas un chahut de
bastringue, les guibolles emportées par-dessus les
jupes ; elle s’enlevait, retombait en cadence,
comme une dame noble, l’air sérieux, conduisant
quelque menuet ancien. Les talons de Fifine
tapaient la mesure, gravement ; et ils
s’enfonçaient dans le fer rouge, sur la tête du
boulon, avec une science réfléchie, d’abord
écrasant le métal au milieu, puis le modelant par
une série de coups d’une précision rythmée. Bien
sûr, ce n’était pas de l’eau-de-vie que la Gueuled’Or
avait dans les veines, c’était du sang, du
sang pur, qui battait puissamment jusque dans
son marteau, et qui réglait la besogne. Un homme
magnifique au travail, ce gaillard-là ! Il recevait
en plein la grande flamme de la forge. Ses
cheveux courts, frisant sur son front bas, sa belle
barbe jaune, aux anneaux tombants s’allumaient,
lui éclairaient toute la figure de leurs fils d’or,
une vraie figure d’or, sans mentir. Avec ça, un
cou pareil à une colonne, blanc comme un cou
d’enfant ; une poitrine vaste, large à y coucher
une femme en travers ; des épaules et des bras
sculptés qui paraissaient copiés sur ceux d’un
géant, dans un musée. Quand il prenait son élan,
on voyait ses muscles se gonfler, des montagnes
de chair roulant et durcissant sous la peau ; ses
épaules, sa poitrine, son cou enflaient ; il faisait
de la clarté autour de lui, il devenait beau, toutpuissant,
comme un bon Dieu. Vingt fois déjà, il
avait abattu Fifine, les yeux sur le fer, respirant à
chaque coup, ayant seulement à ses tempes deux
grosses gouttes de sueur qui coulaient. Il
comptait : vingt-et-un, vingt-deux, vingt-trois.
Fifine continuait tranquillement ses révérences de
grande dame.
– Quel poseur ! murmura en ricanant Bec-
Salé, dit Boit-sans-Soif.
Et Gervaise, en face de la Gueule-d’Or,
regardait avec un sourire attendri. Mon Dieu !
que les hommes étaient donc bêtes ! Est-ce que
ces deux-là ne tapaient pas sur leurs boulons pour
lui faire la cour !
Oh ! elle comprenait bien, ils se la disputaient
à coups de marteau, ils étaient comme deux
grands coqs rouges qui font les gaillards devant
une petite poule blanche. Faut-il avoir des
inventions, n’est-ce pas ? Le coeur a tout de
même, parfois, des façons drôles de se déclarer.
Oui, c’était pour elle, ce tonnerre de Dédèle et de
Fifine sur l’enclume ; c’était pour elle, tout ce fer
écrasé ; c’était pour elle, cette forge en branle,
flambante d’un incendie, emplie d’un pétillement
d’étincelles vives. Ils lui forgeaient là un amour,
ils se la disputaient, à qui forgerait le mieux. Et,
vrai, cela lui faisait plaisir au fond ; car enfin les
femmes aiment les compliments. Les coups de
marteau de la Gueule-d’Or surtout lui
répondaient dans le coeur ; ils y sonnaient,
comme sur l’enclume, une musique claire, qui
accompagnait les gros battements de son sang. Ça
semble une bêtise, mais elle sentait que ça lui
enfonçait quelque chose là, quelque chose de
solide, un peu du fer du boulon. Au crépuscule,
avant d’entrer, elle avait eu, le long des trottoirs
humides, un désir vague, un besoin de manger un
bon morceau ; maintenant, elle se trouvait
satisfaite, comme si les coups de marteau de la
Gueule-d’Or l’avaient nourrie. Oh ! elle ne
doutait pas de sa victoire. C’était à lui qu’elle
appartiendrait. Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, était
trop laid, dans sa cotte et son bourgeron sales,
sautant d’un air de singe échappé. Et elle
attendait, très rouge, heureuse de la grosse
chaleur pourtant, prenant une jouissance à être
secouée des pieds à la tête par les dernières
volées de Fifine.
Goujet comptait toujours.
– Et vingt-huit ! cria-t-il enfin, en posant le
marteau à terre. C’est fait, vous pouvez voir.
La tête du boulon était polie, nette, sans une
bavure, un vrai travail de bijouterie, une rondeur
de bille faite au moule. Les ouvriers la
regardèrent en hochant le menton ; il n’y avait
pas à dire, c’était à se mettre à genoux devant.
Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, essaya bien de
blaguer ; mais il barbota, il finit par retourner à
son enclume, le nez pincé. Cependant, Gervaise
s’était serrée contre Goujet, comme pour mieux
voir. Étienne avait lâché le soufflet, la forge de
nouveau s’emplissait d’ombre, d’un coucher
d’astre rouge, qui tombait tout d’un coup à une
grande nuit. Et le forgeron et la blanchisseuse
éprouvaient une douceur en sentant cette nuit les
envelopper, dans ce hangar noir de suie et de
limaille, où des odeurs de vieux fers montaient ;
ils ne se seraient pas crus plus seuls dans le bois
de Vincennes, s’ils s’étaient donné un rendezvous
au fond d’un trou d’herbe. Il lui prit la main
comme s’il l’avait conquise.
Puis, dehors, ils n’échangèrent pas un mot. Il
ne trouva rien ; il dit seulement qu’elle aurait pu
emmener Étienne, s’il n’y avait pas eu encore une
demi-heure de travail. Elle s’en allait enfin,
quand il la rappela, cherchant à la garder
quelques minutes de plus.
– Venez donc, vous n’avez pas tout vu... Non,
vrai, c’est très curieux.
Il la conduisit à droite, dans un autre hangar,
où son patron installait toute une fabrication
mécanique. Sur le seuil, elle hésita, prise d’une
peur instinctive. La vaste salle, secouée par les
machines, tremblait ; et de grandes ombres
flottaient, tachées de feux rouges. Mais lui la
rassura en souriant, jura qu’il n’y avait rien à
craindre ; elle devait seulement avoir bien soin de
ne pas laisser traîner ses jupes trop près des
engrenages. Il marcha le premier, elle le suivit,
dans ce vacarme assourdissant où toutes sortes de
bruits sifflaient et ronflaient, au milieu de ces
fumées peuplées d’êtres vagues, des hommes
noirs affairés, des machines agitant leurs bras,
qu’elle ne distinguait pas les uns des autres. Les
passages étaient très étroits, il fallait enjamber
des obstacles, éviter des trous, se ranger pour ne
pas être bousculé. On ne s’entendait pas parler.
Elle ne voyait rien encore, tout dansait. Puis,
comme elle éprouvait au-dessus de sa tête la
sensation d’un grand frôlement d’ailes, elle leva
les yeux, elle s’arrêta à regarder les courroies, les
longs rubans qui tendaient au plafond une
gigantesque toile d’araignée, dont chaque fil se
dévidait sans fin ; le moteur à vapeur se cachait
dans un coin, derrière un petit mur de briques ;
les courroies semblaient filer toutes seules,
apporter le branle du fond de l’ombre, avec leur
glissement continu, régulier, doux comme le vol
d’un oiseau de nuit. Mais elle faillit tomber, en se
heurtant à un des tuyaux du ventilateur, qui se
ramifiait sur le sol battu, distribuant son souffle
de vent aigre aux petites forges, près des
machines. Et il commença par lui faire voir ça, il
lâcha le vent sur un fourneau ; de larges flammes
s’étalèrent des quatre côtés en éventail, une
collerette de feu dentelée, éblouissante, à peine
teintée d’une pointe de laque ; la lumière était si
vive, que les petites lampes des ouvriers
paraissaient des gouttes d’ombre dans du soleil.
Ensuite, il haussa la voix pour donner des
explications, il passa aux machines : les cisailles
mécaniques qui mangeaient des barres de fer,
croquant un bout à chaque coup de dents,
crachant les bouts par-derrière, un à un ; les
machines à boulons et à rivets, hautes,
compliquées, forgeant les têtes d’une seule pesée
de leur vis puissante ; les ébarbeuses, au volant
de fonte, une boule de fonte qui battait l’air
furieusement à chaque pièce dont elles enlevaient
les bavures ; les taraudeuses, manoeuvrées par des
femmes, taraudant les boulons et leurs écrous,
avec le tic-tac de leurs rouages d’acier luisant
sous la graisse des huiles. Elle pouvait suivre
ainsi tout le travail, depuis le fer en barre, dressé
contre les murs, jusqu’aux boulons et aux rivets
fabriqués, dont des caisses pleines encombraient
les coins. Alors, elle comprit, elle eut un sourire
en hochant le menton ; mais elle restait tout de
même un peu serrée à la gorge, inquiète d’être si
petite et si tendre parmi ces rudes travailleurs de
métal, se retournant parfois, les sangs glacés, au
coup sourd d’une ébarbeuse. Elle s’accoutumait à
l’ombre, voyait des enfoncements où des
hommes immobiles réglaient la danse haletante
des volants, quand un fourneau lâchait
brusquement le coup de lumière de sa collerette
de flamme. Et malgré elle, c’était toujours au
plafond qu’elle revenait, à la vie, au sang même
des machines, au vol souple des courroies, dont
elle regardait, les yeux levés, la force énorme et
muette passer dans la nuit vague des charpentes.
Cependant, Goujet s’était arrêté devant une
des machines à rivets. Il restait là, songeur, la tête
basse, les regards fixes. La machine forgeait des
rivets de quarante millimètres, avec une aisance
tranquille de géante. Et rien n’était plus simple en
vérité. Le chauffeur prenait le bout de fer dans le
fourneau ; le frappeur le plaçait dans la clouière,
qu’un filet d’eau continu arrosait pour éviter d’en
détremper l’acier ; et c’était fait, la vis s’abaissait,
le boulon sautait à terre, avec sa tête ronde
comme coulée au moule. En douze heures, cette
sacrée mécanique en fabriquait des centaines de
kilogrammes. Goujet n’avait pas de méchanceté ;
mais, à certains moments, il aurait volontiers pris
Fifine pour taper dans toute cette ferraille, par
colère de lui voir des bras plus solides que les
siens. Ça lui causait un gros chagrin, même
quand il se raisonnait, en se disant que la chair ne
pouvait pas lutter contre le fer. Un jour, bien sûr,
la machine tuerait l’ouvrier ; déjà leurs journées
étaient tombées de douze francs à neuf francs, et
on parlait de les diminuer encore ; enfin, elles
n’avaient rien de gai, ces grosses bêtes, qui
faisaient des rivets et des boulons comme elles
auraient fait de la saucisse. Il regarda celle-là
trois bonnes minutes sans rien dire ; ses sourcils
se fronçaient, sa belle barbe jaune avait un
hérissement de menace. Puis, un air de douceur et
de résignation amollit peu à peu ses traits. Il se
tourna vers Gervaise qui se serrait contre lui, il
dit avec un sourire triste :
– Hein ! ça nous dégotte joliment ! Mais peutêtre
que plus tard ça servira au bonheur de tous.
Gervaise se moquait du bonheur de tous. Elle
trouva les boulons à la mécanique mal faits.
– Vous me comprenez, s’écria-t-elle avec feu,
ils sont trop bien faits... J’aime mieux les vôtres.
On sent la main d’un artiste, au moins.
Elle lui causa un bien grand contentement en
parlant ainsi, parce qu’un moment il avait eu peur
qu’elle ne le méprisât, après avoir vu les
machines. Dame ! s’il était plus fort que Bec-
Salé, dit Boit-sans-Soif, les machines étaient plus
fortes que lui. Lorsqu’il la quitta enfin dans la
cour, il lui serra les poignets à les briser, à cause
de sa grosse joie.
La blanchisseuse allait tous les samedis chez
les Goujet pour reporter leur linge. Ils habitaient
toujours la petite maison de la rue Neuve-de-la-
Goutte-d’Or. La première année, elle leur avait
rendu régulièrement vingt francs par mois, sur les
cinq cents francs ; afin de ne pas embrouiller les
comptes, on additionnait le livre à la fin du mois
seulement, et elle ajoutait l’appoint nécessaire
pour compléter les vingt francs, car le
blanchissage des Goujet, chaque mois, ne
dépassait guère sept ou huit francs. Elle venait
donc de s’acquitter de la moitié de la somme
environ, lorsque, un jour de terme, ne sachant
plus par où passer, des pratiques lui ayant
manqué de parole, elle avait dû courir chez les
Goujet et leur emprunter son loyer. Deux autres
fois, pour payer ses ouvrières, elle s’était
adressée également à eux, si bien que la dette se
trouvait remontée à quatre cent vingt-cinq francs.
Maintenant, elle ne donnait plus un sou, elle se
libérait par le blanchissage, uniquement. Ce
n’était pas qu’elle travaillât moins ni que ses
affaires devinssent mauvaises. Au contraire. Mais
il se faisait des trous chez elle, l’argent avait l’air
de fondre, et elle était contente, quand elle
pouvait joindre les deux bouts. Mon Dieu !
pourvu qu’on vive, n’est-ce pas ? on n’a point
trop à se plaindre. Elle engraissait, elle cédait à
tous les petits abandons de son embonpoint
naissant, n’ayant plus la force de s’effrayer en
songeant à l’avenir. Tant pis ! l’argent viendrait
toujours, ça le rouillait de le mettre de côté. Mme
Goujet cependant restait maternelle pour
Gervaise. Elle la chapitrait parfois avec douceur,
non pas à cause de son argent, mais parce qu’elle
l’aimait et qu’elle craignait de lui voir faire le
saut. Elle n’en parlait seulement pas, de son
argent. Enfin, elle y mettait beaucoup de
délicatesse.
Le lendemain de la visite de Gervaise à la
forge était justement le dernier samedi du mois.
Lorsqu’elle arriva chez les Goujet, où elle tenait à
aller elle-même, son panier lui avait tellement
cassé les bras, qu’elle étouffa pendant deux
bonnes minutes. On ne sait pas comme le linge
pèse, surtout quand il y a des draps.
– Vous apportez bien tout ? demanda Mme
Goujet.
Elle était très sévère là-dessus. Elle voulait
qu’on lui rapportât son linge, sans qu’une pièce
manquât, pour le bon ordre, disait-elle. Une autre
de ses exigences était que la blanchisseuse vint
exactement le jour fixé et chaque fois à la même
heure ; comme ça, personne ne perdait son temps.
– Oh ! il y a bien tout, répondit Gervaise en
souriant. Vous savez que je ne laisse rien en
arrière.
– C’est vrai, confessa Mme Goujet, vous prenez
des défauts, mais vous n’avez pas encore celui-là.
Et, pendant que la blanchisseuse vidait son
panier, posant le linge sur le lit, la vieille femme
fit son éloge : elle ne brûlait pas les pièces, ne les
déchirait pas comme tant d’autres, n’arrachait pas
les boutons avec le fer ; seulement elle mettait
trop de bleu et amidonnait trop les devants de
chemise.
– Tenez, c’est du carton, reprit-elle en faisant
craquer un devant de chemise. Mon fils ne se
plaint pas, mais ça lui coupe le cou... Demain, il
aura le cou en sang, quand nous reviendrons de
Vincennes.
– Non, ne dites pas ça ! s’écria Gervaise
désolée. Les chemises pour s’habiller doivent être
un peu raides, si l’on ne veut pas avoir un chiffon
sur le corps. Voyez les messieurs... C’est moi qui
fais tout votre linge. Jamais une ouvrière n’y
touche, et je le soigne, je vous assure, je le
recommencerais plutôt dix fois, parce que c’est
pour vous, vous comprenez.
Elle avait rougi légèrement, en balbutiant la
fin de la phrase. Elle craignait de laisser voir le
plaisir qu’elle prenait à repasser elle-même les
chemises de Goujet. Bien sûr, elle n’avait pas de
pensées sales ; mais elle n’en était pas moins un
peu honteuse.
– Oh ! je n’attaque pas votre travail, vous
travaillez dans la perfection, je le sais, dit Mme
Goujet. Ainsi, voilà un bonnet qui est perlé. Il n’y
a que vous pour faire ressortir les broderies
comme ça. Et les tuyautés sont d’un suivi ! Allez,
je reconnais votre main tout de suite. Quand vous
donnez seulement un torchon à une ouvrière, ça
se voit... N’est-ce pas ? vous mettrez un peu
moins d’amidon, voilà tout ! Goujet ne tient pas à
avoir l’air d’un monsieur.
Cependant, elle avait pris le livre et effaçait les
pièces d’un trait de plume. Tout y était bien.
Quand elles réglèrent, elle vit que Gervaise lui
comptait un bonnet six sous ; elle se récria, mais
elle dut convenir qu’elle n’était vraiment pas
chère pour le courant ; non, les chemises
d’homme cinq sous, les pantalons de femme
quatre sous, les taies d’oreiller un sou et demi, les
tabliers un sou, ce n’était pas cher, attendu que
bien des blanchisseuses prenaient deux liards ou
même un sou de plus pour toutes ces pièces. Puis,
lorsque Gervaise eut appelé le linge sale, que la
vieille femme inscrivait, elle le fourra dans son
panier, elle ne s’en alla pas, embarrassée, ayant
aux lèvres une demande qui la gênait beaucoup.
– Mme Goujet, dit-elle enfin, si ça ne vous
faisait rien, je prendrais l’argent du blanchissage,
ce mois-ci.
Justement, le mois était très fort, le compte
qu’elles venaient d’arrêter ensemble se montait à
dix francs sept sous. Mme Goujet la regarda un
moment d’un air sérieux. Puis, elle répondit :
– Mon enfant, ce sera comme il vous plaira. Je
ne veux pas vous refuser cet argent, du moment
où vous en avez besoin... Seulement, ce n’est
guère le chemin de vous acquitter ; je dis cela
pour vous, vous entendez. Vrai, vous devriez
prendre garde.
Gervaise, la tête basse, reçut la leçon en
bégayant. Les dix francs devaient compléter
l’argent d’un billet qu’elle avait souscrit à son
marchand de coke. Mais Mme Goujet devint plus
sévère au mot de billet. Elle s’offrit en exemple :
elle réduisait sa dépense, depuis qu’on avait
baissé les journées de Goujet de douze francs à
neuf francs. Quand on manquait de sagesse en
étant jeune, on crevait la faim dans sa vieillesse.
Pourtant, elle se retint, elle ne dit pas à Gervaise
qu’elle lui donnait son linge uniquement pour lui
permettre de payer sa dette ; autrefois, elle lavait
tout, et elle recommencerait à tout laver, si le
blanchissage devait encore lui faire sortir de
pareilles sommes de la poche. Quand Gervaise
tint les dix francs sept sous, elle remercia, elle se
sauva vite. Et, sur le palier, elle se sentit à l’aise,
elle eut envie de danser, car elle s’accoutumait
déjà aux ennuis et aux saletés de l’argent, ne
gardant de ces embêtements-là que le bonheur
d’en être sortie, jusqu’à la prochaine fois.
Ce fut précisément ce samedi que Gervaise fit
une drôle de rencontre, comme elle descendait
l’escalier des Goujet. Elle dut se ranger contre la
rampe, avec son panier, pour laisser passer une
grande femme en cheveux qui montait, en portant
sur la main, dans un bout de papier, un
maquereau très frais, les ouïes saignantes. Et
voilà qu’elle reconnut Virginie, la fille dont elle
avait retroussé les jupes au lavoir. Toutes deux se
regardèrent bien en face. Gervaise ferma les
yeux, car elle crut un instant qu’elle allait
recevoir le maquereau par la figure. Mais non,
Virginie eut un mince sourire. Alors, la
blanchisseuse, dont le panier bouchait l’escalier,
voulut se montrer polie.
– Je vous demande pardon, dit-elle.
– Vous êtes toute pardonnée, répondit la
grande brune.
Et elles restèrent au milieu des marches, elles
causèrent, raccommodées du coup, sans avoir
risqué une seule allusion au passé. Virginie, alors
âgée de vingt-neuf ans, était devenue une femme
superbe, découplée, la face un peu longue entre
ses deux bandeaux d’un noir de jais. Elle raconta
tout de suite son histoire pour se poser : elle était
mariée maintenant, elle avait épousé au
printemps un ancien ouvrier ébéniste qui sortait
du service et qui sollicitait une place de sergent
de ville, parce qu’une place, c’est plus sûr et plus
comme il faut. Justement, elle venait d’acheter un
maquereau pour lui.
– Il adore le maquereau, dit-elle. Il faut bien
les gâter, ces vilains hommes, n’est-ce pas ?...
Mais, montez donc. Vous verrez notre cheznous...
Nous sommes ici dans un courant d’air.
Quand Gervaise, après lui avoir à son tour
conté son mariage, lui apprit qu’elle avait habité
le logement, où elle était même accouchée d’une
fille, Virginie la pressa de monter plus vivement
encore. Ça fait toujours plaisir de revoir les
endroits où l’on a été heureux. Elle, pendant cinq
ans, avait demeuré de l’autre côté de l’eau, au
Gros-Caillou. C’était là qu’elle avait connu son
mari, quand il était au service. Mais elle
s’ennuyait, elle rêvait de revenir dans le quartier
de la Goutte-d’Or, où elle connaissait tout le
monde. Et, depuis quinze jours, elle occupait la
chambre en face des Goujet. Oh ! toutes ses
affaires étaient encore bien en désordre ; ça
s’arrangerait petit à petit.
Puis, sur le palier, elles se dirent enfin leurs
noms.
– Madame Coupeau.
– Madame Poisson.
Et, dès lors, elle s’appelèrent gros comme le
bras Mme Poisson et Mme Coupeau, uniquement
pour le plaisir d’être des dames, elles qui
s’étaient connues autrefois dans des positions peu
catholiques. Cependant, Gervaise conservait un
fond de méfiance. Peut-être bien que la grande
brune se raccommodait pour se mieux venger de
la fessée du lavoir, en roulant quelque plan de
mauvaise bête hypocrite. Gervaise se promettait
de rester sur ses gardes. Pour le quart d’heure,
Virginie se montrait trop gentille, il fallait bien
être gentille aussi.
En haut, dans la chambre, Poisson, le mari, un
homme de trente-cinq ans à la face terreuse, avec
des moustaches et une impériale rouges,
travaillait, assis devant une table, près de la
fenêtre. Il faisait des petites boîtes. Il avait pour
seuls outils un canif, une scie grande comme une
lime à ongles, un pot à colle. Le bois qu’il
employait provenait de vieilles boîtes à cigares,
de minces planchettes d’acajou brut sur lesquelles
il se livrait à des découpages et à des
enjolivements d’une délicatesse extraordinaire.
Tout le long de la journée, d’un bout de l’année à
l’autre, il refaisait la même boîte, huit centimètres
sur six. Seulement, il la marquetait, inventait des
formes de couvercle, introduisait des
compartiments. C’était pour s’amuser, une façon
de tuer le temps, en attendant sa nomination de
sergent de ville. De son ancien métier d’ébéniste,
il n’avait gardé que la passion des petites boîtes.
Il ne vendait pas son travail, il le donnait en
cadeau aux personnes de sa connaissance.
Poisson se leva, salua poliment Gervaise, que
sa femme lui présenta comme une ancienne amie.
Mais il n’était pas causeur, il reprit tout de suite
sa petite scie. De temps à autre, il lançait
seulement un regard sur le maquereau, posé au
bord de la commode. Gervaise fut très contente
de revoir son ancien logement ; elle dit où les
meubles étaient placés, et elle montra l’endroit où
elle avait accouché, par terre. Comme ça se
rencontrait, pourtant ! Quand elles s’étaient
perdues de vue toutes deux, autrefois, elles
n’auraient jamais cru se retrouver ainsi, en
habitant l’une après l’autre la même chambre.
Virginie ajouta de nouveaux détails sur elle et son
mari : il avait fait un petit héritage d’une tante ; il
l’établirait sans doute plus tard ; pour le moment,
elle continuait à s’occuper de couture, elle bâclait
une robe par-ci par-là. Enfin, au bout d’une
grosse demi-heure, la blanchisseuse voulut partir.
Poisson tourna à peine le dos. Virginie, qui
l’accompagna, promit de lui rendre sa visite ;
d’ailleurs, elle lui donnait sa pratique, c’était une
chose entendue. Et, comme elle la gardait sur le
palier, Gervaise s’imagina qu’elle désirait lui
parler de Lantier et de sa soeur Adèle, la
brunisseuse. Elle en était toute révolutionnée à
l’intérieur. Mais pas un mot ne fut échangé sur
ces choses ennuyeuses, elles se quittèrent en se
disant au revoir, d’un air très aimable.
– Au revoir, madame Coupeau.
– Au revoir, madame Poisson.
Ce fut là le point de départ d’une grande
amitié. Huit jours plus tard, Virginie ne passait
plus devant la boutique de Gervaise sans entrer ;
et elle y taillait des bavettes de deux et trois
heures, si bien que Poisson, inquiet, la croyant
écrasée, venait la chercher, avec sa figure muette
de déterré. Gervaise, à voir ainsi journellement la
couturière, éprouva bientôt une singulière
préoccupation ; elle ne pouvait lui entendre
commencer une phrase, sans croire qu’elle allait
causer de Lantier ; elle songeait invinciblement à
Lantier, tout le temps qu’elle restait là. C’était
bête comme tout, car enfin elle se moquait de
Lantier, et d’Adèle, et de ce qu’ils étaient
devenus l’un et l’autre ; jamais elle ne posait une
question ; même elle ne se sentait pas curieuse
d’avoir de leurs nouvelles. Non, ça la prenait en
dehors de sa volonté. Elle avait leur idée dans la
tête comme on a dans la bouche un refrain
embêtant, qui ne veut pas vous lâcher. D’ailleurs,
elle n’en gardait nulle rancune à Virginie, dont ce
n’était point la faute, bien sûr. Elle se plaisait
beaucoup avec elle, et la retenait dix fois avant de
la laisser partir.
Cependant, l’hiver était venu, le quatrième
hiver que les Coupeau passaient rue de la Goutted’Or.
Cette année-là, décembre et janvier furent
particulièrement durs. Il gelait à pierre fendre.
Après le jour de l’an, la neige resta trois semaines
dans la rue sans se fondre. Ça n’empêchait pas le
travail, au contraire, car l’hiver est la belle saison
des repasseuses. Il faisait joliment bon dans la
boutique ! On n’y voyait jamais de glaçons aux
vitres, comme chez l’épicier et le bonnetier d’en
face. La mécanique, bourrée de coke, entretenait
là une chaleur de baignoire ; les linges fumaient,
on se serait cru en plein été ; et l’on était bien, les
portes fermées, ayant chaud partout, tellement
chaud, qu’on aurait fini par dormir, les yeux
ouverts. Gervaise disait en riant qu’elle
s’imaginait être à la campagne. En effet, les
voitures ne faisaient plus de bruit en roulant sur
la neige ; c’était à peine si l’on entendait le
piétinement des passants ; dans le grand silence
du froid, des voix d’enfants seules montaient, le
tapage d’une bande de gamins, qui avaient établi
une grande glissade, le long du ruisseau de la
maréchalerie. Elle allait parfois à un des carreaux
de la porte, enlevait de la main la buée, regardait
ce que devenait le quartier par cette sacrée
température ; mais pas un nez ne s’allongeait hors
des boutiques voisines, le quartier, emmitouflé de
neige, semblait faire le gros dos ; et elle
échangeait seulement un petit signe de tête avec
la charbonnière d’à côté, qui se promenait tête
nue, la bouche fendue d’une oreille à l’autre,
depuis qu’il gelait si fort.
Ce qui était bon surtout, par ces temps de
chien, c’était de prendre, à midi, son café bien
chaud. Les ouvrières n’avaient pas à se plaindre ;
la patronne le faisait très fort et n’y mettait pas
quatre grains de chicorée ; il ne ressemblait guère
au café de Mme Fauconnier, qui était une vraie
lavasse. Seulement, quand maman Coupeau se
chargeait de passer l’eau sur le marc, ça n’en
finissait plus, parce qu’elle s’endormait devant la
bouillotte. Alors, les ouvrières, après le déjeuner,
attendaient le café en donnant un coup de fer.
Justement, le lendemain des Rois, midi et
demi sonnait, que le café n’était pas prêt. Ce jourlà,
il s’entêtait à ne pas vouloir passer. Maman
Coupeau tapait sur le filtre avec une petite
cuiller ; et l’on entendait les gouttes tomber une à
une, lentement, sans se presser davantage.
– Laissez-le donc, dit la grande Clémence. Ça
le rend trouble... Aujourd’hui, bien sûr, il y aura
de quoi boire et manger.
La grande Clémence mettait à neuf une
chemise d’homme, dont elle détachait les plis du
bout de l’ongle. Elle avait un rhume à crever, les
yeux enflés, la gorge arrachée par des quintes de
toux qui la pliaient en deux, au bord de l’établi.
Avec ça, elle ne portait pas même un foulard au
cou, vêtue d’un petit lainage à dix-huit sous, dans
lequel elle grelottait. Près d’elle, Mme Putois,
enveloppée de flanelle, matelassée jusqu’aux
oreilles, repassait un jupon, qu’elle tournait
autour de la planche à robe, dont le petit bout
était posé sur le dossier d’une chaise ; et, par
terre, un drap jeté empêchait le jupon de se salir,
en frôlant le carreau. Gervaise occupait à elle
seule la moitié de l’établi, avec des rideaux de
mousseline brodée, sur lesquels elle poussait son
fer tout droit, les bras allongés, pour éviter les
faux plis. Tout d’un coup, le café qui se mit à
couler bruyamment lui fit lever la tête. C’était ce
louchon d’Augustine qui venait de pratiquer un
trou au milieu du marc, en enfonçant une cuiller
dans le filtre.
– Veux-tu te tenir tranquille ! cria Gervaise.
Qu’est-ce que tu as donc dans le corps ? Nous
allons boire de la boue, maintenant.
Maman Coupeau avait aligné cinq verres sur
un coin libre de l’établi. Alors, les ouvrières
lâchèrent leur travail. La patronne versait
toujours le café elle-même, après avoir mis deux
morceaux de sucre dans chaque verre. C’était
l’heure attendue de la journée. Ce jour-là, comme
chacune prenait son verre et s’accroupissait sur
un petit banc, devant la mécanique, la porte de la
rue s’ouvrit, Virginie entra, toute frissonnante.
– Ah ! mes enfants, dit-elle, ça vous coupe en
deux ! Je ne sens plus mes oreilles. Quel gredin
de froid !
– Tiens ! c’est Mme Poisson ! s’écria Gervaise.
Ah bien ! vous arrivez à propos... Vous allez
prendre du café avec nous.
– Ma foi ! ce n’est pas de refus... Rien que
pour traverser la rue, on a l’hiver dans les os.
Il restait du café, heureusement. Maman
Coupeau alla chercher un sixième verre, et
Gervaise laissa Virginie se sucrer, par politesse.
Les ouvrières s’écartèrent, firent à celle-ci une
petite place près de la mécanique. Elle grelotta un
instant, le nez rouge, serrant ses mains raidies
autour de son verre, pour se réchauffer. Elle
venait de chez l’épicier, où l’on gelait, rien qu’à
attendre un quart de gruyère. Et elle s’exclamait
sur la grosse chaleur de la boutique : vrai, on
aurait cru entrer dans un four, ça aurait suffi pour
réveiller un mort, tant ça vous chatouillait
agréablement la peau. Puis, dégourdie, elle
allongea ses grandes jambes. Alors, toutes les six,
elles sirotèrent lentement leur café, au milieu de
la besogne interrompue, dans l’étouffement moite
des linges qui fumaient. Maman Coupeau et
Virginie seules étaient assises sur des chaises ; les
autres, sur leurs petits bancs, semblaient par
terre ; même ce louchon d’Augustine avait tiré un
coin du drap, sous le jupon, pour s’étendre. On ne
parla pas tout de suite, les nez dans les verres,
goûtant le café.
– Il est tout de même bon, déclara Clémence.
Mais elle faillit étrangler, prise d’une quinte.
Elle appuyait sa tête contre le mur pour tousser
plus fort.
– Vous êtes joliment pincée, dit Virginie. Où
avez-vous donc empoigné ça ?
– Est-ce qu’on sait ! reprit Clémence, en
s’essuyant la figure avec sa manche. Ça doit être
l’autre soir. Il y en avait deux qui se dépiautaient,
à la sortie du Grand-Balcon. J’ai voulu voir, je
suis restée là, sous la neige. Ah ! quelle roulée
c’était à mourir de rire. L’une avait le nez
arraché ; le sang giclait par terre. Lorsque l’autre
a vu le sang, un grand échalas comme moi, elle a
pris ses cliques et ses claques... Alors, la nuit, j’ai
commencé à tousser. Il faut dire aussi que ces
hommes sont d’un bête, quand ils couchent avec
une femme, ils vous découvrent toute la nuit...
– Une jolie conduite, murmura Mme Putois.
Vous vous crevez, ma petite.
– Et si ça m’amuse de me crever, moi !... Avec
ça que la vie est drôle. S’escrimer toute la sainte
journée pour gagner cinquante-cinq sous, se
brûler le sang du matin au soir devant la
mécanique, non, vous savez, j’en ai par-dessus la
tête !... Allez, ce rhume-là ne me rendra pas le
service de m’emporter ; il s’en ira comme il est
venu.
Il y eut un silence. Cette vaurienne de
Clémence, qui dans les bastringues, menait le
chahut avec des cris de merluche, attristait
toujours le monde par ses idées de crevaison,
quand elle était à l’atelier. Gervaise la connaissait
bien et se contenta de dire :
– Vous n’êtes pas gaie, les lendemains de
noce, vous !
Le vrai était que Gervaise aurait mieux aimé
qu’on ne parlât pas de batteries de femmes. Ça
l’ennuyait, à cause de la fessée du lavoir, quand
on causait devant elle et Virginie de coups de
sabot dans les quilles et de giroflées à cinq
feuilles. Justement, Virginie la regardait en
souriant.
– Oh ! murmura-t-elle, j’ai vu un crêpage de
chignons, hier. Elles s’écharpillaient...
– Qui donc ? demanda Mme Putois.
– L’accoucheuse du bout de la rue et sa bonne,
vous savez, une petite blonde... Une gale, cette
fille ! Elle criait à l’autre : « Oui, oui, t’as
décroché un enfant à la fruitière, même que je
vais aller chez le commissaire, si tu ne me payes
pas. » Et elle en débagoulait, fallait voir !
L’accoucheuse, là-dessus, lui a lâché une baffe,
v’lan ! en plein museau. Voilà alors que ma
sacrée gouine saute aux yeux de sa bourgeoise, et
qu’elle la graffigne, et qu’elle la déplume, oh !
mais aux petits oignons ! Il a fallu que le
charcutier la lui retirât des pattes.
Les ouvrières eurent un rire de complaisance.
Puis, toutes burent une petite gorgée de café, d’un
air gueulard.
– Vous croyez ça, vous, qu’elle a décroché un
enfant ? reprit Clémence.
– Dame ! le bruit a couru dans le quartier,
répondit Virginie. Vous comprenez, je n’y étais
pas... C’est dans le métier, d’ailleurs. Toutes en
décrochent.
– Ah bien ! dit Mme Putois, on est trop bête de
se confier à elles. Merci, pour se faire
estropier !... Voyez-vous, il y a un moyen
souverain. Tous les soirs, on avale un verre d’eau
bénite en se traçant sur le ventre trois signes de
croix avec le pouce. Ça s’en va comme un vent.
Maman Coupeau, qu’on croyait endormie,
hocha la tête pour protester. Elle connaissait un
autre moyen, infaillible celui-là. Il fallait manger
un oeuf dur toutes les deux heures et s’appliquer
des feuilles d’épinard sur les reins. Les quatre
autres femmes restèrent graves. Mais ce louchon
d’Augustine, dont les gaietés partaient toutes
seules, sans qu’on sût jamais pourquoi, lâcha le
gloussement de poule qui était son rire à elle. On
l’avait oubliée. Gervaise releva le jupon,
l’aperçut sur le drap qui se roulait comme un
goret, les jambes en l’air. Et elle la tira de làdessous,
la mit debout d’une claque. Qu’est-ce
qu’elle avait à rire, cette dinde ? Est-ce qu’elle
devait écouter, quand les grandes personnes
causaient ! D’abord, elle allait reporter le linge
d’une amie de Mme Lerat, aux Batignolles. Tout
en parlant, la patronne lui mettait le panier au
bras et la poussait vers la porte. Le louchon,
rechignant, sanglotant, s’éloigna en traînant les
pieds dans la neige.
Cependant, maman Coupeau, Mme Putois et
Clémence discutaient l’efficacité des oeufs durs et
des feuilles d’épinard. Alors, Virginie, qui restait
rêveuse, son verre de café à la main, dit tout bas :
– Mon Dieu ! on se cogne, on s’embrasse, ça
va toujours quand on a bon coeur...
Et, se penchant vers Gervaise, avec un
sourire :
– Non, bien sûr, je ne vous en veux pas...
L’affaire du lavoir, vous vous souvenez ?
La blanchisseuse demeura toute gênée. Voilà
ce qu’elle craignait. Maintenant, elle devinait
qu’il allait être question de Lantier et d’Adèle. La
mécanique ronflait, un redoublement de chaleur
rayonnait du tuyau rouge. Dans cet
assoupissement, les ouvrières, qui faisaient durer
leur café pour se remettre à l’ouvrage le plus tard
possible, regardaient la neige de la rue, avec des
mines gourmandes et alanguies. Elles en étaient
aux confidences ; elles disaient ce qu’elles
auraient fait, si elles avaient eu dix mille francs
de rente ; elles n’auraient rien fait du tout, elles
seraient restées comme ça des après-midi à se
chauffer, en crachant de loin sur la besogne.
Virginie s’était rapprochée de Gervaise, de façon
à ne pas être entendue des autres. Et Gervaise se
sentait toute lâche, à cause sans doute de la trop
grande chaleur, si molle et si lâche, qu’elle ne
trouvait pas la force de détourner la
conversation ; même elle attendait les paroles de
la grande brune, le coeur gros d’une émotion dont
elle jouissait sans se l’avouer.
– Je ne vous fais pas de la peine, au moins ?
reprit la couturière. Vingt fois déjà, ça m’est venu
sur la langue. Enfin, puisque nous sommes làdessus...
C’est pour causer, n’est-ce pas ?... Ah !
bien sûr, non, je ne vous en veux pas de ce qui
s’est passé. Parole d’honneur ! je n’ai pas gardé
ça de rancune contre vous.
Elle tourna le fond de son café dans le verre,
pour avoir tout le sucre, puis elle but trois
gouttes, avec un petit sifflement des lèvres.
Gervaise, la gorge serrée, attendait toujours, elle
se demandait si réellement Virginie lui avait
pardonné sa fessée tant que ça ; car elle voyait,
dans ses yeux noirs, des étincelles jaunes
s’allumer. Cette grande diablesse devait avoir mis
sa rancune dans sa poche avec son mouchoir pardessus.
– Vous aviez une excuse, continua-t-elle. On
venait de vous faire une saleté, une
abomination... Oh ! je suis juste, allez ! Moi,
j’aurais pris un couteau.
Elle but encore trois gouttes, sifflant au bord
du verre. Et elle quitta sa voix traînante, elle
ajouta rapidement, sans s’arrêter :
– Aussi ça ne leur a pas porté bonheur, ah !
Dieu de Dieu ! non, pas bonheur du tout !... Ils
étaient allés demeurer au diable, du côté de la
Glacière, dans une sale rue où il y a toujours de la
boue jusqu’aux genoux. Moi, deux jours après, je
suis partie un matin pour déjeuner avec eux ; une
fière course d’omnibus, je vous assure ! Eh bien !
ma chère, je les ai trouvés en train de se
houspiller déjà. Vrai, comme j’entrais, ils
s’allongeaient des calottes. Hein ! en voilà des
amoureux !... Vous savez qu’Adèle ne vaut pas la
corde pour la pendre. C’est ma soeur, mais ça ne
m’empêche pas de dire qu’elle est dans la peau
d’une fière salope. Elle m’a fait un tas de
cochonneries ; ça serait trop long à conter, puis ce
sont des affaires à régler entre nous... Quant à
Lantier, dame ! vous le connaissez, il n’est pas
bon non plus. Un petit monsieur, n’est-ce pas ?
qui vous enlève le derrière pour un oui, pour un
non ! Et il ferme le poing, lorsqu’il tape... Alors
donc ils se sont échignés en conscience. Quand
on montait l’escalier, on les entendait se bûcher.
Un jour même, la police est venue. Lantier avait
voulu une soupe à l’huile, une horreur qu’ils
mangent dans le midi ; et, comme Adèle trouvait
ça infect, ils se sont jeté la bouteille d’huile à la
figure, la casserole, la soupière, tout le
tremblement ; enfin, une scène à révolutionner un
quartier.
Elle raconta d’autres tueries, elle ne tarissait
pas sur le ménage, savait des choses à faire
dresser les cheveux sur la tête. Gervaise écoutait
toute cette histoire, sans un mot, la face pâle,
avec un pli nerveux aux coins des lèvres qui
ressemblait à un petit sourire. Depuis bientôt sept
ans, elle n’avait plus entendu parler de Lantier.
Jamais elle n’aurait cru que le nom de Lantier,
ainsi murmuré à son oreille, lui causerait une
pareille chaleur au creux de l’estomac. Non, elle
ne se savait pas une telle curiosité de ce que
devenait ce malheureux, qui s’était si mal conduit
avec elle. Elle ne pouvait plus être jalouse
d’Adèle, maintenant ; mais elle riait tout de
même en dedans des raclées du ménage, elle
voyait le corps de cette fille plein de bleus, et ça
la vengeait, ça l’amusait. Aussi serait-elle restée
là jusqu’au lendemain matin, à écouter les
rapports de Virginie. Elle ne posait pas de
questions, parce qu’elle ne voulait pas paraître
intéressée tant que ça. C’était comme si,
brusquement, on comblait un trou pour elle ; son
passé, à cette heure, allait droit à son présent.
Cependant, Virginie finit par remettre son nez
dans son verre ; elle suçait le sucre, les yeux à
demi fermés. Alors, Gervaise, comprenant qu’elle
devait dire quelque chose, prit un air indifférent,
demanda :
– Et ils demeurent toujours à la Glacière ?
– Mais non ! répondit l’autre ; je ne vous ai
donc pas raconté ?... Voici huit jours qu’ils ne
sont plus ensemble. Adèle, un beau matin, a
emporté ses frusques, et Lantier n’a pas couru
après, je vous assure.
La blanchisseuse laissa échapper un léger cri,
répétant tout haut :
– Ils ne sont plus ensemble !
– Qui donc ? demanda Clémence, en
interrompant sa conversation avec maman
Coupeau et Mme Putois.
– Personne, dit Virginie ; des gens que vous ne
connaissez pas.
Mais elle examinait Gervaise, elle la trouvait
joliment émue. Elle se rapprocha, sembla prendre
un mauvais plaisir à recommencer ses histoires.
Puis, tout d’un coup, elle lui demanda ce qu’elle
ferait, si Lantier venait rôder autour d’elle ; car,
enfin, les hommes sont si drôles, Lantier était
bien capable de retourner à ses premières amours.
Gervaise se redressa, se montra très nette, très
digne. Elle était mariée, elle mettrait Lantier
dehors, voilà tout. Il ne pouvait plus y avoir rien
entre eux, même pas une poignée de main.
Vraiment, elle manquerait tout à fait de coeur, si
elle regardait un jour cet homme en face.
– Je sais bien, dit-elle, Étienne est de lui, il y a
un lien que je ne peux pas rompre. Si Lantier a le
désir d’embrasser Étienne, je le lui enverrai,
parce qu’il est impossible d’empêcher un père
d’aimer son enfant... Mais quant à moi, voyezvous,
Mme Poisson, je me laisserais plutôt hacher
en petits morceaux que de lui permettre de me
toucher du bout du doigt. C’est fini.
En prononçant ces derniers mots, elle traça en
l’air une croix, comme pour sceller à jamais son
serment. Et, désireuse de rompre la conversation,
elle parut s’éveiller en sursaut, elle cria aux
ouvrières :
– Dites donc, vous autres ! est-ce que vous
croyez que le linge se repasse tout seul ?... En
voilà des flemmes ! Houp ! à l’ouvrage !
Les ouvrières ne se pressèrent pas, engourdies
d’une torpeur de paresse, les bras abandonnés sur
leurs jupes, tenant toujours d’une main leurs
verres vides, où un peu de marc de café restait.
Elles continuèrent de causer.
– C’était la petite Célestine, disait Clémence.
Je l’ai connue. Elle avait la folie des poils de
chat... Vous savez, elle voyait des poils de chat
partout, elle tournait toujours la langue comme
ça, parce qu’elle croyait avoir des poils de chat
plein la bouche.
– Moi, reprenait Mme Putois, j’ai eu pour amie
une femme qui avait un ver... Oh ! ces animauxlà
ont des caprices !... Il lui tortillait le ventre,
quand elle ne lui donnait pas du poulet. Vous
pensez, le mari gagnait sept francs, ça passait en
gourmandises pour le ver...
– Je l’aurais guérie tout de suite, moi,
interrompait maman Coupeau. Mon Dieu ! oui,
on avale une souris grillée. Ça empoisonne le ver
du coup.
Gervaise elle-même avait glissé de nouveau à
une fainéantise heureuse. Mais elle se secoua,
elle se mit debout. Ah bien ! en voilà une aprèsmidi
passée à faire les rosses ! C’était ça qui
n’emplissait pas la bourse ! Elle retourna la
première à ses rideaux ; mais elle les trouva salis
d’une tache de café, et elle dut, avant de
reprendre le fer, frotter la tache avec un linge
mouillé. Les ouvrières s’étiraient devant la
mécanique, cherchaient leurs poignées en
rechignant. Dès que Clémence se remua, elle eut
un accès de toux, à cracher sa langue ; puis, elle
acheva sa chemise d’homme, dont elle épingla les
manchettes et le col. Mme Putois s’était remise à
son jupon.
– Eh bien ! au revoir, dit Virginie. J’étais
descendue chercher un quart de gruyère. Poisson
doit croire que le froid m’a gelée en route.
Mais, comme elle avait déjà fait trois pas sur
le trottoir, elle rouvrit la porte pour crier qu’elle
voyait Augustine au bout de la rue, en train de
glisser sur la glace avec des gamins. Cette
gredine-là était partie depuis deux grandes
heures. Elle accourut rouge, essoufflée, son
panier au bras, le chignon emplâtré par une boule
de neige ; et elle se laissa gronder d’un air
sournois, en racontant qu’on ne pouvait pas
marcher, à cause du verglas. Quelque voyou avait
dû, par blague, lui fourrer des morceaux de glace
dans les poches ; car, au bout d’un quart d’heure,
ses poches se mirent à arroser la boutique comme
des entonnoirs.
Maintenant, les après-midi se passaient toutes
ainsi. La boutique, dans le quartier, était le refuge
des gens frileux. Toute la rue de la Goutte-d’Or
savait qu’il y faisait chaud. Il y avait sans cesse là
des femmes bavardes qui prenaient un air de feu
devant la mécanique, leurs jupes troussées
jusqu’aux genoux, faisant la petite chapelle.
Gervaise avait l’orgueil de cette bonne chaleur, et
elle attirait le monde, elle tenait salon, comme
disaient méchamment les Lorilleux et les Boche.
Le vrai était qu’elle restait obligeante et
secourable, au point de faire entrer les pauvres,
quand elle les voyait grelotter dehors. Elle se prit
surtout d’amitié pour un ancien ouvrier peintre,
un vieillard de soixante-dix ans, qui habitait dans
la maison une soupente, où il crevait de faim et
de froid ; il avait perdu ses trois fils en Crimée, il
vivait au petit bonheur, depuis deux ans qu’il ne
pouvait plus tenir un pinceau. Dès que Gervaise
apercevait le père Bru, piétinant dans la neige
pour se réchauffer, elle l’appelait, elle lui
ménageait une place près du poêle ; souvent
même elle le forçait à manger un morceau de
pain avec du fromage. Le père Bru, le corps
voûté, la barbe blanche, la face ridée comme une
vieille pomme, demeurait des heures sans rien
dire, à écouter le grésillement du coke. Peut-être
évoquait-il ses cinquante années de travail sur des
échelles, le demi-siècle passé à peindre des portes
et à blanchir des plafonds aux quatre coins de
Paris.
– Eh bien ! père Bru, lui demandait parfois la
blanchisseuse, à quoi pensez-vous ?
– À rien, à toutes sortes de choses, répondait-il
d’un air hébété.
Les ouvrières plaisantaient, racontaient qu’il
avait des peines de coeur. Mais lui, sans les
entendre, retombait dans son silence, dans son
attitude morne et réfléchie.
À partir de cette époque, Virginie reparla
souvent de Lantier à Gervaise. Elle semblait se
plaire à l’occuper de son ancien amant, pour le
plaisir de l’embarrasser, en faisant des
suppositions. Un jour, elle dit l’avoir rencontré ;
et, comme la blanchisseuse restait muette, elle
n’ajouta rien, puis le lendemain seulement laissa
entendre qu’il lui avait longuement parlé d’elle,
avec beaucoup de tendresse. Gervaise était très
troublée par ces conversations chuchotées à voix
basse dans un angle de la boutique. Le nom de
Lantier lui causait toujours une brûlure au creux
de l’estomac, comme si cet homme eût laissé là,
sous la peau, quelque chose de lui. Certes, elle se
croyait bien solide, elle voulait vivre en honnête
femme, parce que l’honnêteté est la moitié du
bonheur. Aussi ne songeait-elle pas à Coupeau,
dans cette affaire, n’ayant rien à se reprocher
contre son mari, pas même en pensée. Elle
songeait au forgeron, le coeur tout hésitant et
malade. Il lui semblait que le retour du souvenir
de Lantier en elle, cette lente possession dont elle
était reprise, la rendait infidèle à Goujet, à leur
amour inavoué, d’une douceur d’amitié. Elle
vivait des journées tristes, lorsqu’elle se croyait
coupable envers son bon ami. Elle aurait voulu
n’avoir de l’affection que pour lui, en dehors de
son ménage. Cela se passait très haut en elle, audessus
de toutes les saletés, dont Virginie guettait
le feu sur son visage.
Quand le printemps fut venu, Gervaise alla se
réfugier auprès de Goujet. Elle ne pouvait plus ne
réfléchir à rien, sur une chaise, sans penser
aussitôt à son premier amant ; elle le voyait
quitter Adèle, remettre son linge au fond de leur
ancienne malle, revenir chez elle, avec la malle
sur la voiture. Les jours où elle sortait, elle était
prise tout d’un coup de peurs bêtes, dans la rue ;
elle croyait entendre le pas de Lantier derrière
elle, elle n’osait pas se retourner, tremblante,
s’imaginant sentir ses mains la saisir à la taille.
Bien sûr, il devait l’espionner ; il tomberait sur
elle une après-midi ; et cette idée lui donnait des
sueurs froides, parce qu’il l’embrasserait
certainement dans l’oreille, comme il le faisait
par taquinerie, autrefois. C’était ce baiser qui
l’épouvantait ; à l’avance, il la rendait sourde, il
l’emplissait d’un bourdonnement, dans lequel elle
ne distinguait plus que le bruit de son coeur
battant à grands coups. Alors, dès que ces peurs
la prenaient, la forge était son seul asile ; elle y
redevenait tranquille et souriante, sous la
protection de Goujet, dont le marteau sonore
mettait en fuite ses mauvais rêves.
Quelle heureuse saison ! La blanchisseuse
soignait d’une façon particulière sa pratique de la
rue des Portes-Blanches ; elle lui reportait
toujours son linge elle-même, parce que cette
course, chaque vendredi, était un prétexte tout
trouvé pour passer rue Marcadet et entrer à la
forge. Dès qu’elle tournait le coin de la rue, elle
se sentait légère, gaie, comme si elle faisait une
partie de campagne, au milieu de ces terrains
vagues, bordés d’usines grises ; la chaussée noire
de charbon, les panaches de vapeur sur les toits,
l’amusaient autant qu’un sentier de mousse dans
un bois de la banlieue, s’enfonçant entre de
grands bouquets de verdure ; et elle aimait
l’horizon blafard, rayé par les hautes cheminées
des fabriques, la butte Montmartre qui bouchait le
ciel, avec ses maisons crayeuses, percées des
trous réguliers de leurs fenêtres. Puis, elle
ralentissait le pas en arrivant, sautant les flaques
d’eau, prenant plaisir à traverser les coins déserts
et embrouillés du chantier de démolitions. Au
fond, la forge luisait, même en plein midi. Son
coeur sautait à la danse des marteaux. Quand elle
entrait, elle était toute rouge, les petits cheveux
blonds de sa nuque envolés comme ceux d’une
femme qui arrive à un rendez-vous. Goujet
l’attendait, les bras nus, la poitrine nue, tapant
plus fort sur l’enclume, ces jours-là, pour se faire
entendre de plus loin. Il la devinait, l’accueillait
d’un bon rire silencieux, dans sa barbe jaune.
Mais elle ne voulait pas qu’il se dérangeât de son
travail, elle le suppliait de reprendre le marteau,
parce qu’elle l’aimait davantage, lorsqu’il le
brandissait de ses gros bras, bossués de muscles.
Elle allait donner une légère claque sur la joue
d’Étienne pendu au soufflet, et elle restait là une
heure, à regarder les boulons. Ils n’échangeaient
pas dix paroles. Ils n’auraient pas mieux satisfait
leur tendresse dans une chambre, enfermés à
double tour. Les ricanements de Bec-Salé, dit
Boit-sans-Soif, ne les gênaient guère, car ils ne
les entendaient même plus. Au bout d’un quart
d’heure, elle commençait à étouffer un peu ; la
chaleur, l’odeur forte, les fumées qui montaient,
l’étourdissaient, tandis que les coups sourds la
secouaient des talons à la gorge. Elle ne désirait
plus rien alors, c’était son plaisir. Goujet l’aurait
serrée dans ses bras que ça ne lui aurait pas donné
une émotion si grosse. Elle se rapprochait de lui,
pour sentir le vent de son marteau sur sa joue,
pour être dans le coup qu’il tapait. Quand des
étincelles piquaient ses mains tendres, elle ne les
retirait pas, elle jouissait au contraire de cette
pluie de feu qui lui cinglait la peau. Lui, bien sûr,
devinait le bonheur qu’elle goûtait là ; il réservait
pour le vendredi les ouvrages difficiles, afin de
lui faire la cour avec toute sa force et toute son
adresse ; il ne se ménageait plus, au risque de
fendre les enclumes en deux, haletant, les reins
vibrant de la joie qu’il lui donnait. Pendant un
printemps, leurs amours emplirent ainsi la forge
d’un grondement d’orage. Ce fut une idylle dans
une besogne de géant, au milieu du flamboiement
de la houille, de l’ébranlement du hangar, dont la
carcasse noire de suie craquait. Tout ce fer
écrasé, pétri comme de la cire rouge, gardait les
marques rudes de leurs tendresses. Le vendredi,
quand la blanchisseuse quittait la Gueule-d’Or,
elle remontait lentement la rue des Poissonniers,
contentée, lassée, l’esprit et la chair tranquilles.
Peu à peu, sa peur de Lantier diminua, elle
redevint raisonnable. À cette époque, elle aurait
encore vécu très heureuse, sans Coupeau, qui
tournait mal, décidément. Un jour, elle revenait
justement de la forge, lorsqu’elle crut reconnaître
Coupeau dans l’Assommoir du père Colombe, en
train de se payer des tournées de vitriol, avec
Mes-Bottes, Bibi-la-Grillade et Bec-Salé, dit
Boit-sans-Soif. Elle passa vite, pour ne pas avoir
l’air de les moucharder. Mais elle se retourna :
c’était bien Coupeau qui se jetait son petit verre
de schnick dans le gosier, d’un geste familier
déjà. Il mentait donc, il en était donc à l’eau-devie,
maintenant ! Elle rentra désespérée ; toute
son épouvante de l’eau-de-vie la reprenait. Le
vin, elle le pardonnait, parce que le vin nourrit
l’ouvrier ; les alcools, au contraire, étaient des
saletés, des poisons qui ôtaient à l’ouvrier le goût
du pain. Ah ! le gouvernement aurait bien dû
empêcher la fabrication de ces cochonneries !
En arrivant rue de la Goutte-d’Or, elle trouva
toute la maison bouleversée. Ses ouvrières
avaient quitté l’établi, et étaient dans la cour, à
regarder en l’air. Elle interrogea Clémence.
– C’est le père Bijard qui flanque une roulée à
sa femme, répondit la repasseuse. Il était sous la
porte, gris comme un Polonais, à la guetter
revenir du lavoir... Il lui a fait grimper l’escalier à
coups de poing, et maintenant il l’assomme làhaut,
dans leur chambre... Tenez, entendez-vous
les cris ?
Gervaise monta rapidement. Elle avait de
l’amitié pour Mme Bijard, sa laveuse, qui était une
femme d’un grand courage. Elle espérait mettre
le holà. En haut, au sixième, la porte de la
chambre était restée ouverte, quelques locataires
s’exclamaient sur le carré, tandis que Mme Boche,
devant la porte, criait :
– Voulez-vous bien finir !... On va aller
chercher les sergents de ville, entendez-vous !
Personne n’osait se risquer dans la chambre,
parce qu’on connaissait Bijard, une bête brute
quand il était soûl. Il ne dessoûlait jamais,
d’ailleurs. Les rares jours où il travaillait, il posait
un litre d’eau-de-vie près de son étau de serrurier,
buvant au goulot toutes les demi-heures. Il ne se
soutenait plus autrement, il aurait pris feu comme
une torche, si l’on avait approché une allumette
de sa bouche.
– Mais on ne peut pas la laisser massacrer ! dit
Gervaise toute tremblante.
Et elle entra. La chambre, mansardée, très
propre, était nue et froide, vidée par l’ivrognerie
de l’homme, qui enlevait les draps du lit pour les
boire. Dans la lutte, la table avait roulé jusqu’à la
fenêtre les deux chaises culbutées étaient
tombées, les pieds en l’air. Sur le carreau, au
milieu, Mme Bijard, les jupes encore trempées par
l’eau du lavoir et collées à ses cuisses, les
cheveux arrachés, saignante, râlait d’un souffle
fort, avec des oh ! oh ! prolongés, à chaque coup
de talon de Bijard. Il l’avait d’abord abattue de
ses deux poings ; maintenant, il la piétinait.
– Ah ! garce !... ah ! garce !... ah ! garce !...
grognait-il d’une voix étouffée, accompagnant de
ce mot chaque coup, s’affolant à le répéter,
frappant plus fort à mesure qu’il s’étranglait
davantage.
Puis, la voix lui manqua, il continua de taper
sourdement, follement, raidi dans sa cotte et son
bourgeron déguenillés, la face bleuie sous sa
barbe sale, avec son front chauve taché de
grandes plaques rouges. Sur le carré, les voisins
disaient qu’il la battait parce qu’elle lui avait
refusé vingt sous, le matin. On entendit la voix de
Boche, au bas de l’escalier. Il appelait Mme
Boche, il lui criait :
– Descends, laisse-les se tuer, ça fera de la
canaille de moins !
Cependant, le père Bru avait suivi Gervaise
dans la chambre. À eux deux, ils tâchaient de
raisonner le serrurier, de le pousser vers la porte.
Mais il se retournait, muet, une écume aux
lèvres ; et, dans ses yeux pâles, l’alcool flambait,
allumait une flamme de meurtre. La
blanchisseuse eut le poignet meurtri ; le vieil
ouvrier alla tomber sur la table. Par terre, Mme
Bijard soufflait plus fort, la bouche grande
ouverte, les paupières closes. À présent, Bijard la
manquait ; il revenait, s’acharnait, frappait à côté,
enragé, aveuglé, s’attrapant lui-même avec les
claques qu’il envoyait dans le vide. Et, pendant
toute cette tuerie, Gervaise voyait, dans un coin
de la chambre, la petite Lalie, alors âgée de
quatre ans, qui regardait son père assommer sa
mère. L’enfant tenait entre ses bras, comme pour
la protéger, sa soeur Henriette, sevrée de la veille.
Elle était debout, la tête serrée dans une coiffe
d’indienne, très pâle, l’air sérieux. Elle avait un
large regard noir, d’une fixité pleine de pensées,
sans une larme.
Quand Bijard eut rencontré une chaise et se fut
étalé sur le carreau, où on le laissa ronfler, le père
Bru aida Gervaise à relever Mme Bijard.
Maintenant, celle-ci pleurait à gros sanglots ; et
Lalie, qui s’était approchée, la regardait pleurer,
habituée à ces choses, résignée déjà. La
blanchisseuse, en redescendant, au milieu de la
maison calmée, voyait toujours devant elle ce
regard d’enfant de quatre ans, grave et courageux
comme un regard de femme.
– Monsieur Coupeau est sur le trottoir d’en
face, lui cria Clémence, dès qu’elle l’aperçut. Il a
l’air joliment poivré !
Coupeau traversait justement la rue. Il faillit
enfoncer un carreau d’un coup d’épaule, en
manquant la porte. Il avait une ivresse blanche,
les dents serrées, le nez pincé. Et Gervaise
reconnut tout de suite le vitriol de l’Assommoir,
dans le sang empoisonné qui lui blêmissait la
peau. Elle voulut rire, le coucher, comme elle
faisait les jours où il avait le vin bon enfant. Mais
il la bouscula, sans desserrer les lèvres ; et, en
passant, en gagnant de lui-même son lit, il leva le
poing sur elle. Il ressemblait à l’autre, au soûlard
qui ronflait là-haut, las d’avoir tapé. Alors, elle
resta toute froide, elle pensait aux hommes, à son
mari, à Goujet, à Lantier, le coeur coupé,
désespérant d’être jamais heureuse.
VII
La fête de Gervaise tombait le 19 juin. Les
jours de fête, chez les Coupeau, on mettait les
petits plats dans les grands ; c’étaient des noces
dont on sortait ronds comme des balles, le ventre
plein pour la semaine. Il y avait un nettoyage
général de la monnaie. Dès qu’on avait quatre
sous, dans le ménage, on les bouffait. On
inventait des saints sur almanach, histoire de se
donner des prétextes de gueuletons. Virginie
approuvait joliment Gervaise de se fourrer de
bons morceaux sous le nez. Lorsqu’on a un
homme qui boit tout, n’est-ce pas ? c’est pain
bénit de ne pas laisser la maison s’en aller en
liquides et, de se garnir d’abord l’estomac.
Puisque l’argent filait quand même, autant valaitil
faire gagner au boucher qu’au marchand de vin.
Et Gervaise, agourmandie, s’abandonnait à cette
excuse. Tant pis ! ça venait de Coupeau, s’ils
n’économisaient plus un rouge liard. Elle avait
encore engraissé, elle boitait davantage, parce
que sa jambe, qui s’enflait de graisse, semblait se
raccourcir à mesure.
Cette année-là, un mois à l’avance, on causa
de la fête. On cherchait des plats, on s’en léchait
les lèvres. Toute la boutique avait une sacrée
envie de nocer. Il fallait une rigolade à mort,
quelque chose de pas ordinaire et de réussi. Mon
Dieu ! on ne prenait pas tous les jours du bon
temps. La grosse préoccupation de la
blanchisseuse était de savoir qui elle inviterait ;
elle désirait douze personnes à table, pas plus, pas
moins. Elle, son mari, maman Coupeau, Mme
Lerat, ça faisait déjà quatre personnes de la
famille. Elle aurait aussi les Goujet et les Poisson.
D’abord, elle s’était bien promis de ne pas inviter
ses ouvrières, Mme Putois et Clémence, pour ne
pas les rendre trop familières ; mais, comme on
parlait toujours de la fête devant elles et que leurs
nez s’allongeaient, elle finit par leur dire de venir.
Quatre et quatre, huit, et deux, dix. Alors, voulant
absolument compléter les douze, elle se
réconcilia avec les Lorilleux, qui tournaient
autour d’elle depuis quelque temps ; du moins, il
fut convenu que les Lorilleux descendraient dîner
et qu’on ferait la paix, le verre à la main. Bien
sûr, on ne peut pas toujours rester brouillé dans
les familles. Puis, l’idée de la fête attendrissait
tous les coeurs. C’était une occasion impossible à
refuser. Seulement, quand les Boche connurent le
raccommodement projeté, ils se rapprochèrent
aussitôt de Gervaise, avec des politesses, des
sourires obligeants ; et il fallut les prier aussi
d’être du repas. Voilà ! on serait quatorze, sans
compter les enfants. Jamais elle n’avait donné un
dîner pareil, elle en était tout effarée et glorieuse.
La fête tombait justement un lundi. C’était une
chance : Gervaise comptait sur l’après-midi du
dimanche pour commencer la cuisine. Le samedi,
comme les repasseuses bâclaient leur besogne, il
y eut une longue discussion dans la boutique, afin
de savoir ce qu’on mangerait, décidément. Une
seule pièce était adoptée depuis trois semaines :
une oie grasse rôtie. On en causait avec des yeux
gourmands. Même, l’oie était achetée. Maman
Coupeau alla la chercher pour la faire soupeser à
Clémence et à Mme Putois. Et il y eut des
exclamations, tant la bête parut énorme, avec sa
peau rude, ballonnée de graisse jaune.
– Avant ça, le pot-au-feu, n’est-ce pas ? dit
Gervaise. Le potage et un petit morceau de
bouilli, c’est toujours bon... Puis, il faudrait un
plat à la sauce.
La grande Clémence proposa du lapin ; mais
on ne mangeait que de ça ; tout le monde en avait
par-dessus la tête. Gervaise rêvait quelque chose
de plus distingué. Mme Putois ayant parlé d’une
blanquette de veau, elles se regardèrent toutes
avec un sourire qui grandissait. C’était une idée ;
rien ne ferait l’effet d’une blanquette de veau.
– Après, reprit Gervaise, il faudrait encore un
plat à la sauce.
Maman Coupeau songea à du poisson. Mais
les autres eurent une grimace, en tapant leurs fers
plus fort. Personne n’aimait le poisson, ça ne
tenait pas à l’estomac, et c’était plein d’arêtes. Ce
louchon d’Augustine ayant osé dire qu’elle aimait
la raie, Clémence lui ferma le bec d’une
bourrade. Enfin, la patronne venait de trouver une
épinée de cochon aux pommes de terre, qui avait
de nouveau épanoui les visages, lorsque Virginie
entra comme un coup de vent, la figure allumée.
– Vous arrivez bien ! cria Gervaise. Maman
Coupeau, montrez-lui donc la bête.
Et maman Coupeau alla chercher une seconde
fois l’oie grasse, que Virginie dut prendre sur ses
mains. Elle s’exclama : « Sacredié ! qu’elle était
lourde ! » Mais elle la posa tout de suite au bord
de l’établi, entre un jupon et un paquet de
chemises. Elle avait la cervelle ailleurs ; elle
emmena Gervaise dans la chambre du fond.
– Dites donc, ma petite, murmura-t-elle
rapidement, je veux vous avertir... Vous ne
devineriez jamais qui j’ai rencontré au bout de la
rue ? Lantier, ma chère ! Il est là à rôder, à
guetter... Alors, je suis accourue. Ça m’a effrayée
pour vous, vous comprenez.
La blanchisseuse était devenue toute pâle. Que
lui voulait-il donc, ce malheureux ? Et justement
il tombait en plein dans les préparatifs de la fête.
Jamais elle n’avait eu de chance ; on ne pouvait
pas lui laisser prendre un plaisir tranquillement.
Mais Virginie lui répondait qu’elle était bien
bonne de se tourner la bile. Pardi ! si Lantier
s’avisait de la suivre, elle appellerait un agent et
le ferait coffrer. Depuis un mois que son mari
avait obtenu sa place de sergent de ville, la
grande brune prenait des allures cavalières et
parlait d’arrêter tout le monde. Comme elle
élevait la voix, en souhaitant d’être pincée dans la
rue, à la seule fin d’emmener elle-même
l’insolent au poste et de le livrer à Poisson,
Gervaise, d’un geste, la supplia de se taire, parce
que les ouvrières écoutaient. Elle rentra la
première dans la boutique ; elle reprit, en
affectant beaucoup de calme :
– Maintenant, il faudrait un légume ?
– Hein ? des petits pois au lard, dit Virginie.
Moi, je ne mangerais que de ça.
– Oui, oui, des petits pois au lard !
approuvèrent toutes les autres, pendant
qu’Augustine, enthousiasmée, enfonçait de
grands coups de tisonnier dans la mécanique.
Le lendemain dimanche, dès trois heures,
maman Coupeau alluma les deux fourneaux de la
maison et un troisième fourneau en terre
emprunté aux Boche. À trois heures et demie, le
pot-au-feu bouillait dans une grosse marmite,
prêtée par le restaurant d’à côté, la marmite du
ménage ayant semblé trop petite. On avait décidé
d’accommoder la veille la blanquette de veau et
l’épinée de cochon, parce que ces plats-là sont
meilleurs réchauffés ; seulement, on ne lierait la
sauce de la blanquette qu’au moment de se mettre
à table. Il resterait encore bien assez de besogne
pour le lundi, le potage, les pois au lard, l’oie
rôtie. La chambre du fond était tout éclairée par
les trois brasiers ; des roux graillonnaient dans les
poêlons, avec une fumée forte de farine brûlée ;
tandis que la grosse marmite soufflait des jets de
vapeur comme une chaudière, les flancs secoués
par des glouglous graves et profonds. Maman
Coupeau et Gervaise, un tablier blanc noué
devant elles, emplissaient la pièce de leur hâte à
éplucher du persil, à courir après le poivre et le
sel, à tourner la viande avec la mouvette de bois.
Elles avaient mis Coupeau dehors pour
débarrasser le plancher. Mais elles eurent quand
même du monde sur le dos toute l’après-midi. Ça
sentait si bon la cuisine, dans la maison, que les
voisines descendirent les unes après les autres,
entrèrent sous des prétextes, uniquement pour
savoir ce qui cuisait ; et elles se plantaient là, en
attendant que la blanchisseuse fût forcée de lever
les couvercles. Puis, vers cinq heures, Virginie
parut ; elle avait encore vu Lantier ; décidément,
on ne mettait plus les pieds dans la rue sans le
rencontrer. Mme Boche, elle aussi, venait de
l’apercevoir au coin du trottoir, avançant la tête
d’un air sournois. Alors, Gervaise, qui justement
allait acheter un sou d’oignons brûlés pour le potau-
feu, fut prise d’un tremblement et n’osa plus
sortir ; d’autant plus que la concierge et la
couturière l’effrayaient beaucoup en racontant
des histoires terribles, des hommes attendant des
femmes avec des couteaux et des pistolets cachés
sous leur redingote. Dame, oui ! on lisait ça tous
les jours dans les journaux ; quand un de ces
gredins-là enrage de retrouver une ancienne
heureuse, il devient capable de tout. Virginie
offrit obligeamment de courir chercher les
oignons brûlés. Il fallait s’aider entre femmes, on
ne pouvait pas laisser massacrer cette pauvre
petite. Lorsqu’elle revint, elle dit que Lantier
n’était plus là ; il avait dû filer, en se sachant
découvert. La conversation, autour des poêlons,
n’en roula pas moins sur lui jusqu’au soir. Mme
Boche ayant conseillé d’instruire Coupeau,
Gervaise montra une grande frayeur et la supplia
de ne jamais lâcher un mot de ces choses. Ah
bien ! ce serait du propre ! Son mari devait déjà
se douter de l’affaire, car depuis quelques jours,
en se couchant, il jurait et donnait des coups de
poing dans le mur. Elle en restait les mains
tremblantes, à l’idée que deux hommes se
mangeraient pour elle ; elle connaissait Coupeau,
il était jaloux à tomber sur Lantier avec ses
cisailles. Et, pendant que, toutes quatre, elles
s’enfonçaient dans ce drame, les sauces, sur les
fourneaux garnis de cendre, mijotaient
doucement ; la blanquette et l’épinée, quand
maman Coupeau les découvrait, avaient un petit
bruit, un frémissement discret ; le pot-au-feu
gardait son ronflement de chantre endormi le
ventre au soleil. Elles finirent par se tremper
chacune une soupe dans une tasse, pour goûter le
bouillon.
Enfin, le lundi arriva. Maintenant que
Gervaise allait avoir quatorze personnes à dîner,
elle craignait de ne pas pouvoir caser tout ce
monde. Elle se décida à mettre le couvert dans la
boutique ; et encore, dès le matin, mesura-t-elle
avec un mètre, pour savoir dans quel sens elle
placerait la table. Ensuite, il fallut déménager le
linge, démonter l’établi ; c’était l’établi, posé sur
d’autres tréteaux, qui devait servir de table. Mais,
juste au milieu de tout ce remue-ménage, une
cliente se présenta et fit une scène, parce qu’elle
attendait son linge depuis le vendredi ; on se
fichait d’elle, elle voulait son linge
immédiatement. Alors, Gervaise s’excusa, mentit
avec aplomb ; il n’y avait pas de sa faute, elle
nettoyait sa boutique, les ouvrières reviendraient
seulement le lendemain ; et elle renvoya la cliente
calmée, en lui promettant de s’occuper d’elle à la
première heure. Puis, lorsque l’autre fut partie,
elle éclata en mauvaises paroles. C’est vrai, si
l’on écoutait les pratiques, on ne prendrait pas
même le temps de manger, on se tuerait la vie
entière pour leurs beaux yeux ! On n’était pas des
chiens à l’attache, pourtant ! Ah bien ! quand le
Grand Turc en personne serait venu lui apporter
un faux-col, quand il se serait agi de gagner cent
mille francs, elle n’aurait pas donné un coup de
fer ce lundi-là, parce qu’à la fin c’était son tour
de jouir un peu.
La matinée entière fut employée à terminer les
achats. Trois fois, Gervaise sortit et rentra
chargée comme un mulet. Mais, au moment où
elle repartait pour commander le vin, elle
s’aperçut qu’elle n’avait plus assez d’argent. Elle
aurait bien pris le vin à crédit ; seulement, la
maison ne pouvait pas rester sans le sou, à cause
des mille petites dépenses auxquelles on ne pense
pas. Et, dans la chambre du fond, maman
Coupeau et elle se désolèrent, calculèrent qu’il
leur fallait au moins vingt francs. Où les trouver,
ces quatre pièces de cent sous ? Maman Coupeau,
qui autrefois avait fait le ménage d’une petite
actrice du théâtre des Batignolles, parla la
première du Mont-de-Piété. Gervaise eut un rire
de soulagement. Était-elle bête ! elle n’y songeait
plus. Elle plia vivement sa robe de soie noire
dans une serviette, qu’elle épingla. Puis, elle
cacha elle-même le paquet sous le tablier de
maman Coupeau, en lui recommandant de le tenir
bien aplati sur son ventre, à cause des voisins, qui
n’avaient pas besoin de savoir ; et elle vint
guetter sur la porte, pour voir si on ne suivait pas
la vieille femme. Mais celle-ci n’était pas devant
le charbonnier qu’elle la rappela.
– Maman ! maman !
Elle la fit rentrer dans la boutique, ôta de son
doigt son alliance, en disant :
– Tenez, mettez ça avec. Nous aurons
davantage.
Et quand maman Coupeau lui eut rapporté
vingt-cinq francs, elle dansa de joie. Elle allait
commander en plus six bouteilles de vin cacheté
pour boire avec le rôti. Les Lorilleux seraient
écrasés.
Depuis quinze jours, c’était le rêve des
Coupeau : écraser les Lorilleux. Est-ce que ces
sournois, l’homme et la femme, une jolie paire
vraiment, ne s’enfermaient pas quand ils
mangeaient un bon morceau, comme s’ils
l’avaient volé ? Oui, ils bouchaient la fenêtre
avec une couverture pour cacher la lumière et
faire croire qu’ils dormaient. Naturellement, ça
empêchait les gens de monter ; et ils bâfraient
seuls, ils se dépêchaient de s’empiffrer, sans
lâcher un mot tout haut. Même, le lendemain, ils
se gardaient de jeter leurs os sur les ordures,
parce qu’on aurait su alors ce qu’ils avaient
mangé ; Mme Lorilleux allait, au bout de la rue,
les lancer dans une bouche d’égout ; un matin,
Gervaise l’avait surprise vidant là son panier
plein d’écailles d’huîtres. Ah ! non, pour sûr, ces
rapiats n’étaient pas larges des épaules, et toutes
ces manigances venaient de leur rage à vouloir
paraître pauvres. Eh bien ! on leur donnerait une
leçon, on leur prouverait qu’on n’était pas chien.
Gervaise aurait mis sa table au travers de la rue,
si elle avait pu, histoire d’inviter chaque passant.
L’argent, n’est-ce pas ? n’a pas été inventé pour
moisir. Il est joli, quand il luit tout neuf au soleil.
Elle leur ressemblait si peu maintenant, que, les
jours où elle avait vingt sous, elle s’arrangeait de
façon à laisser croire qu’elle en avait quarante.
Maman Coupeau et Gervaise parlèrent des
Lorilleux, en mettant la table, dès trois heures.
Elles avaient accroché de grands rideaux dans la
vitrine ; mais, comme il faisait chaud, la porte
restait ouverte, la rue entière passait devant la
table. Les deux femmes ne posaient pas une
carafe, une bouteille, une salière, sans chercher à
y glisser une intention vexatoire pour les
Lorilleux. Elles les avaient placés de manière à ce
qu’ils pussent voir le développement superbe du
couvert, et elles leur réservaient la belle vaisselle,
sachant bien que les assiettes de porcelaine leur
porteraient un coup.
– Non, non, maman, cria Gervaise, ne leur
donnez pas ces serviettes-là ! J’en ai deux qui
sont damassées.
– Ah bien ! murmura la vieille femme, ils en
crèveront, c’est sûr.
Et elles se sourirent, debout aux deux côtés de
cette grande table blanche, où les quatorze
couverts alignés leur causaient un gonflement
d’orgueil. Ça faisait comme une chapelle, au
milieu de la boutique.
– Aussi, reprit Gervaise, pourquoi sont-ils si
rats !... vous savez, ils ont menti, le mois dernier,
quand la femme a raconté partout qu’elle avait
perdu un bout de chaîne d’or, en allant reporter
l’ouvrage. Vrai ! si celle-là perd jamais quelque
chose !... C’était simplement une façon de pleurer
misère et de ne pas vous donner vos cent sous.
– Je ne les ai encore vus que deux fois, mes
cent sous, dit maman Coupeau.
– Voulez-vous parier ! le mois prochain, ils
inventeront une autre histoire... Ça explique
pourquoi ils bouchent leur fenêtre, quand ils
mangent un lapin. N’est-ce pas ? on serait en
droit de leur dire : « Puisque vous mangez un
lapin, vous pouvez bien donner cent sous à votre
mère. » Oh ! ils ont du vice !... Qu’est-ce que
vous seriez devenue, si je ne vous avais pas prise
avec nous ?
Maman Coupeau hocha la tête. Ce jour-là, elle
était tout à fait contre les Lorilleux, à cause du
grand repas que les Coupeau donnaient. Elle
aimait la cuisine, les bavardages autour des
casseroles, les maisons mises en l’air par les
noces des jours de fête. D’ailleurs, elle
s’entendait d’ordinaire assez bien avec Gervaise.
Les autres jours, quand elles s’asticotaient
ensemble, comme ça arrive dans tous les
ménages, la vieille femme bougonnait, se disait
horriblement malheureuse d’être ainsi à la merci
de sa belle-fille. Au fond, elle devait garder une
tendresse pour Mme Lorilleux ; c’était sa fille,
après tout.
– Hein ? répéta Gervaise, vous ne seriez pas si
grasse, chez eux ? Et pas de café, pas de tabac,
aucune douceur !... Dites, est-ce qu’ils vous
auraient mis deux matelas à votre lit ?
– Non, bien sûr, répondit maman Coupeau.
Lorsqu’ils vont entrer, je me placerai en face de
la porte pour voir leur nez.
Le nez des Lorilleux les égayait à l’avance.
Mais il s’agissait de ne pas rester planté là, à
regarder la table. Les Coupeau avaient déjeuné
très tard, vers une heure, avec un peu de
charcuterie, parce que les trois fourneaux étaient
déjà occupés, et qu’ils ne voulaient pas salir la
vaisselle lavée pour le soir. À quatre heures, les
deux femmes furent dans leur coup de feu. L’oie
rôtissait devant une coquille placée par terre,
contre le mur, à côté de la fenêtre ouverte ; et la
bête était si grosse, qu’il avait fallu l’enfoncer de
force dans la rôtissoire. Ce louchon d’Augustine,
assise sur un petit banc, recevant en plein le reflet
d’incendie de la coquille, arrosait l’oie gravement
avec une cuiller à long manche. Gervaise
s’occupait des pois au lard. Maman Coupeau, la
tête perdue au milieu de tous ces plats, tournait,
attendait le moment de mettre réchauffer l’épinée
et la blanquette. Vers cinq heures, les invités
commencèrent à arriver. Ce furent d’abord les
deux ouvrières, Clémence et Mme Putois, toutes
deux endimanchées, la première en bleu, la
seconde en noir ; Clémence tenait un géranium,
Mme Putois, un héliotrope ; et Gervaise, qui
justement avait les mains blanches de farine, dut
leur appliquer à chacune deux gros baisers, les
mains rejetées en arrière. Puis, sur leurs talons,
Virginie entra, mise comme une dame, en robe de
mousseline imprimée, avec une écharpe et un
chapeau, bien qu’elle eût eu seulement la rue à
traverser. Celle-là apportait un pot d’oeillets
rouges. Elle prit elle-même la blanchisseuse dans
ses grands bras et la serra fortement. Enfin,
parurent Boche avec un pot de pensées, Mme
Boche avec un pot de réséda, Mme Lerat avec une
citronnelle, un pot dont la terre avait sali sa robe
de mérinos violet. Tout ce monde s’embrassait,
s’entassait dans la chambre, au milieu des trois
fourneaux et de la coquille, d’où montait une
chaleur d’asphyxie. Les bruits de friture des
poêlons couvraient les voix. Une robe qui
accrocha la rôtissoire, causa une émotion. Ça
sentait l’oie si fort, que les nez s’agrandissaient.
Et Gervaise était très aimable, remerciait chacun
de son bouquet, sans cesser pour cela de préparer
la liaison de la blanquette, au fond d’une assiette
creuse. Elle avait posé les pots dans la boutique,
au bout de la table, sans leur enlever leur haute
collerette de papier blanc. Un parfum doux de
fleurs se mêlait à l’odeur de la cuisine.
– Voulez-vous qu’on vous aide ? dit Virginie.
Quand je pense que vous travaillez depuis trois
jours à toute cette nourriture, et qu’on va rafler ça
en un rien de temps !
– Dame ! répondit Gervaise, ça ne se ferait pas
tout seul... Non, ne vous salissez pas les mains.
Vous voyez, tout est prêt. Il n’y a plus que le
potage...
Alors, on se mit à l’aise. Les dames posèrent
sur le lit leurs châles et leurs bonnets, puis
relevèrent leurs jupes avec des épingles, pour ne
pas les salir. Boche, qui avait renvoyé sa femme
garder la loge jusqu’à l’heure du dîner, poussait
déjà Clémence dans le coin de la mécanique, en
lui demandant si elle était chatouilleuse ; et
Clémence haletait, se tordait, pelotonnée et les
seins crevant son corsage, car l’idée seule de
chatouilles lui faisait courir un frisson partout.
Les autres dames, afin de ne pas gêner les
cuisinières, venaient également de passer dans la
boutique, où elles se tenaient contre les murs, en
face de la table ; mais, comme la conversation
continuait par la porte ouverte, et qu’on ne
s’entendait pas, à tous moments elles retournaient
au fond, envahissant la pièce avec de brusques
éclats de voix, entourant Gervaise qui s’oubliait à
leur répondre, sa cuiller fumante au poing. On
riait, on en lâchait de fortes. Virginie ayant dit
qu’elle ne mangeait plus depuis deux jours, pour
se faire un trou, cette grande sale de Clémence en
raconta une plus raide : elle s’était creusée, en
prenant le matin un bouillon pointu, comme les
Anglais. Alors, Boche donna un moyen de
digérer tout de suite, qui consistait à se serrer
dans une porte, après chaque plat ; ça se
pratiquait aussi chez les Anglais, ça permettait de
manger douze heures à la file, sans se fatiguer
l’estomac. N’est-ce pas ? la politesse veut qu’on
mange, lorsqu’on est invité à dîner. On ne met
pas du veau, et du cochon, et de l’oie, pour les
chats. Oh ! la patronne pouvait être tranquille. on
allait lui nettoyer ça si proprement, qu’elle
n’aurait même pas besoin de laver sa vaisselle le
lendemain. Et la société semblait s’ouvrir
l’appétit en venant renifler au-dessus des poêlons
et de la rôtissoire. Les dames finirent par faire les
jeunes filles ; elles jouaient à se pousser, elles
couraient d’une pièce à l’autre, ébranlant le
plancher, remuant et développant les odeurs de
cuisine avec leurs jupons, dans un vacarme
assourdissant, où les rires se mêlaient au bruit du
couperet de maman Coupeau, hachant du lard.
Justement, Goujet se présenta au moment où
tout le monde sautait en criant, pour la rigolade.
Il n’osait pas entrer, intimidé, avec un grand
rosier blanc entre les bras, une plante magnifique
dont la tige montait jusqu’à sa figure et mêlait
des fleurs dans sa barbe jaune. Gervaise courut à
lui, les joues enflammées par le feu des
fourneaux. Mais il ne savait pas se débarrasser de
son pot ; et, quand elle le lui eut pris des mains, il
bégaya, n’osant l’embrasser. Ce fut elle qui dut se
hausser, poser la joue contre ses lèvres ; même il
était si troublé, qu’il l’embrassa sur l’oeil,
rudement, à l’éborgner. Tous deux restèrent
tremblants.
– Oh ! monsieur Goujet, c’est trop beau ! ditelle
en plaçant le rosier à côté des autres fleurs,
qu’il dépassait de tout son panache de feuillage.
– Mais non, mais non, répétait-il sans trouver
autre chose.
Et, quand il eut poussé un gros soupir, un peu
remis, il annonça qu’il ne fallait pas compter sur
sa mère ; elle avait sa sciatique. Gervaise fut
désolée ; elle parla de mettre un morceau d’oie de
côté, car elle tenait absolument à ce que Mme
Goujet mangeât de la bête. Cependant, on
n’attendait plus personne. Coupeau devait flâner
par là, dans le quartier, avec Poisson, qu’il était
allé prendre chez lui, après le déjeuner ; ils ne
tarderaient pas à rentrer, ils avaient promis d’être
exacts pour six heures. Alors, comme le potage
était presque cuit, Gervaise appela Mme Lerat, en
disant que le moment lui semblait venu de monter
chercher les Lorilleux. Mme Lerat, aussitôt, devint
très grave : c’était elle qui avait mené toute la
négociation et réglé entre les deux ménages
comment les choses se passeraient. Elle remit son
châle et son bonnet ; elle monta, raide dans ses
jupes, l’air important. En bas, la blanchisseuse
continua à tourner son potage, des pâtes d’Italie,
sans dire un mot. La société, brusquement
sérieuse, attendait avec solennité.
Ce fut Mme Lerat qui reparut la première. Elle
avait fait le tour par la rue, pour donner plus de
pompe à la réconciliation. Elle tint de la main la
porte de la boutique grande ouverte, tandis que
Mme Lorilleux, en robe de soie, s’arrêtait sur le
seuil. Tous les invités s’étaient levés, Gervaise
s’avança, embrassa sa belle-soeur, comme il était
convenu, en disant :
– Allons, entrez. C’est fini, n’est-ce pas ?...
Nous serons gentilles toutes les deux.
Et Mme Lorilleux répondit :
– Je ne demande pas mieux que ça dure
toujours.
Quand elle fut entrée, Lorilleux s’arrêta
également sur le seuil, et il attendit aussi d’être
embrassé, avant de pénétrer dans la boutique. Ni
l’un ni l’autre n’avait apporté de bouquet ; ils s’y
étaient refusés, ils trouvaient qu’ils auraient trop
l’air de se soumettre à la Banban, s’ils arrivaient
chez elle avec des fleurs, la première fois.
Cependant, Gervaise criait à Augustine de donner
deux litres. Puis, sur un bout de la table, elle
versa des verres de vin, appela tout le monde. Et
chacun prit un verre, on trinqua à la bonne amitié
de la famille. Il y eut un silence, la société buvait,
les dames levaient le coude, d’un trait, jusqu’à la
dernière goutte.
– Rien n’est meilleur avant la soupe, déclara
Boche, avec un claquement de langue. Ça vaut
mieux qu’un coup de pied au derrière.
Maman Coupeau s’était placée en face de la
porte, pour voir le nez des Lorilleux. Elle tirait
Gervaise par la jupe, elle l’emmena dans la pièce
du fond. Et, toutes deux penchées au-dessus du
potage, elles causèrent vivement, à voix basse.
– Hein ? quel pif ! dit la vieille femme. Vous
n’avez pas pu les voir, vous. Mais moi, je les
guettais... Quand elle a aperçu la table, tenez ! sa
figure s’est tortillée comme ça, les coins de sa
bouche sont montés toucher ses yeux ; et lui, ça
l’a étranglé, il s’est mis à tousser... Maintenant,
regardez-les, là-bas ; ils n’ont plus de salive, ils
se mangent les lèvres.
– Ça fait de la peine, des gens jaloux à ce
point, murmura Gervaise.
Vrai, les Lorilleux avaient une drôle de tête.
Personne, bien sûr, n’aime à être écrasé ; dans les
familles surtout, quand les uns réussissent, les
autres ragent, c’est naturel. Seulement, on se
contient, n’est-ce pas ? on ne se donne pas en
spectacle. Eh bien ! les Lorilleux ne pouvaient
pas se contenir. C’était plus fort qu’eux, ils
louchaient, ils avaient le bec de travers. Enfin, ça
se voyait si clairement, que les autres invités les
regardaient et leur demandaient s’ils n’étaient pas
indisposés. Jamais ils n’avaleraient la table avec
ses quatorze couverts, son linge blanc, ses
morceaux de pain coupés à l’avance. On se serait
cru dans un restaurant des boulevards. Mme
Lorilleux fit le tour, baissa le nez pour ne pas voir
les fleurs ; et, sournoisement, elle tâta la grande
nappe, tourmentée par l’idée qu’elle devait être
neuve.
– Nous y sommes ! cria Gervaise, en
reparaissant, souriante, les bras nus, ses petits
cheveux blonds envolés sur les tempes.
Les invités piétinaient autour de la table. Tous
avaient faim, bâillaient légèrement, l’air embêté.
– Si le patron arrivait, reprit la blanchisseuse,
nous pourrions commencer.
– Ah bien ! dit Mme Lorilleux, la soupe a le
temps de refroidir... Coupeau oublie toujours. Il
ne fallait pas le laisser filer.
Il était déjà six heures et demie. Tout brûlait,
maintenant ; l’oie serait trop cuite. Alors,
Gervaise, désolée, parla d’envoyer quelqu’un
dans le quartier voir, chez les marchands de vin,
si l’on n’apercevait pas Coupeau. Puis, comme
Goujet s’offrait, elle voulut aller avec lui ;
Virginie, inquiète de son mari, les accompagna.
Tous les trois, en cheveux, barraient le trottoir.
Le forgeron, qui avait sa redingote, tenait
Gervaise à son bras gauche et Virginie à son bras
droit : il faisait le panier à deux anses, disait-il ; et
le mot leur parut si drôle, qu’ils s’arrêtèrent, les
jambes cassées par le rire. Ils se regardèrent dans
la glace du charcutier, ils rirent plus fort. Entre
Goujet tout noir, les deux femmes semblaient
deux cocottes mouchetées, la couturière avec sa
toilette de mousseline semée de bouquets roses,
la blanchisseuse en robe de percale blanche à pois
bleus, les poignets nus, une petite cravate de soie
grise nouée au cou. Le monde se retournait pour
les voir passer, si gais, si frais, endimanchés un
jour de semaine, bousculant la foule qui
encombrait la rue des Poissonniers, dans la tiède
soirée de juin. Mais il ne s’agissait pas de rigoler.
Ils allaient droit à la porte de chaque marchand de
vin, allongeaient la tête, cherchaient devant le
comptoir. Est-ce que cet animal de Coupeau était
parti boire la goutte à l’Arc-de-Triomphe ? Déjà
ils avaient battu tout le haut de la rue, regardant
aux bons endroits : à la Petite-Civette, renommée
pour les prunes ; chez la mère Baquet, qui vendait
du vin d’Orléans à huit sous ; au Papillon, le
rendez-vous des cochers, des gens difficiles. Pas
de Coupeau. Alors, comme ils descendaient vers
le boulevard, Gervaise, en passant devant
François, le mastroquet du coin, poussa un léger
cri.
– Quoi donc ? demanda Goujet.
La blanchisseuse ne riait plus. Elle était très
blanche, et si émotionnée, qu’elle avait failli
tomber. Virginie comprit tout d’un coup, en
voyant chez François, assis à une table, Lantier
qui dînait tranquillement. Les deux femmes
entraînèrent le forgeron.
– Le pied m’a tourné, dit Gervaise, quand elle
put parler.
Enfin, au bas de la rue, ils découvrirent
Coupeau et Poisson dans l’Assommoir du père
Colombe. Ils se tenaient debout, au milieu d’un
tas d’hommes ; Coupeau, en blouse grise, criait,
avec des gestes furieux et des coups de poing sur
le comptoir ; Poisson, qui n’était pas de service
ce jour-là, serré dans un vieux paletot marron,
l’écoutait, la mine terne et silencieuse, hérissant
son impériale et ses moustaches rouges. Goujet
laissa les femmes au bord du trottoir, vint poser la
main sur l’épaule du zingueur. Mais quand ce
dernier aperçut Gervaise et Virginie dehors, il se
fâcha. Qui est-ce qui lui avait fichu des femelles
de cette espèce ? Voilà que les jupons le
relançaient maintenant ! Eh bien ! il ne bougerait
pas, elles pouvaient manger leur saloperie de
dîner toutes seules. Pour l’apaiser, il fallut que
Goujet acceptât une tournée de quelque chose ;
encore mit-il de la méchanceté à traîner cinq
grandes minutes devant le comptoir. Lorsqu’il
sortit enfin, il dit à sa femme :
– Ça ne me va pas... Je reste où j’ai affaire,
entends-tu !
Elle ne répondit rien. Elle était toute
tremblante. Elle avait dû causer de Lantier avec
Virginie, car celle-ci poussa son mari et Goujet,
en leur criant de marcher les premiers. Les deux
femmes se mirent ensuite aux côtés du zingueur,
pour l’occuper et l’empêcher de voir. Il était à
peine allumé, plutôt étourdi d’avoir gueulé que
d’avoir bu. Par taquinerie, comme elles
semblaient vouloir suivre le trottoir de gauche, il
les bouscula, il passa sur le trottoir de droite.
Elles coururent, effrayées, et tâchèrent de
masquer la porte de François. Mais Coupeau
devait savoir que Lantier était là. Gervaise
demeura stupide, en l’entendant grogner :
– Oui, n’est-ce pas ! ma biche, il y a là un
cadet de notre connaissance. Faut pas me prendre
pour un jobard... Que je te pince à te balader
encore, avec tes yeux en coulisse !
Et il lâcha des mots crus. Ce n’était pas lui
qu’elle cherchait, les coudes à l’air, la
margoulette enfarinée ; c’était son ancien marlou.
Puis, brusquement, il fut pris d’une rage folle
contre Lantier. Ah ! le brigand, ah ! la crapule ! Il
fallait que l’un des deux restât sur le trottoir, vidé
comme un lapin. Cependant, Lantier paraissait ne
pas comprendre, mangeait lentement du veau à
l’oseille. On commençait à s’attrouper. Virginie
emmena enfin Coupeau, qui se calma subitement,
dès qu’il eut tourné le coin de la rue. N’importe,
on revint à la boutique moins gaiement qu’on
n’en était sorti.
Autour de la table, les invités attendaient avec
des mines longues. Le zingueur donna des
poignées de main, en se dandinant devant les
dames. Gervaise, un peu oppressée, parlait à
demi-voix, faisait placer le monde. Mais,
brusquement, elle s’aperçut que, Mme Goujet
n’étant pas venue, une place allait rester vide, la
place à côté de Mme Lorilleux.
– Nous sommes treize ! dit-elle, très émue,
voyant là une nouvelle preuve du malheur dont
elle se sentait menacée depuis quelque temps.
Les dames, déjà assises, se levèrent d’un air
inquiet et fâché. Mme Putois offrit de se retirer,
parce que, selon elle, il ne fallait pas jouer avec
ça ; d’ailleurs, elle ne toucherait à rien, les
morceaux ne lui profiteraient pas. Quant à Boche,
il ricanait : il aimait mieux être treize que
quatorze ; les parts seraient plus grosses, voilà
tout.
– Attendez ! reprit Gervaise. Ça va s’arranger.
Et, sortant sur le trottoir, elle appela le père
Bru qui traversait justement la chaussée. Le vieil
ouvrier entra, courbé, roidi, la face muette.
– Asseyez-vous là, mon brave homme, dit la
blanchisseuse. Vous voulez bien manger avec
nous, n’est-ce pas ?
Il hocha simplement la tête. Il voulait bien, ça
lui était égal.
– Hein ! autant lui qu’un autre, continua-t-elle,
baissant la voix. Il ne mange pas souvent à sa
faim. Au moins, il se régalera encore une fois...
Nous n’aurons pas de remords à nous emplir,
maintenant.
Goujet avait les yeux humides, tant il était
touché. Les autres s’apitoyèrent, trouvèrent ça
très bien, en ajoutant que ça leur porterait
bonheur à tous. Cependant, Mme Lorilleux ne
semblait pas contente d’être près du vieux ; elle
s’écartait, elle jetait des coups d’oeil dégoûtés sur
ses mains durcies, sur sa blouse rapiécée et
déteinte. Le père Bru restait la tête basse, gêné
surtout par la serviette qui cachait l’assiette,
devant lui. Il finit par l’enlever et la posa
doucement au bord de la table, sans songer à la
mettre sur ses genoux.
Enfin, Gervaise servait le potage aux pâtes
d’Italie, les invités prenaient leurs cuillers,
lorsque Virginie fit remarquer que Coupeau avait
encore disparu. Il était peut-être bien retourné
chez le père Colombe. Mais la société se fâcha.
Cette fois, tant pis ! on ne courrait pas après lui, il
pouvait rester dans la rue, s’il n’avait pas faim.
Et, comme les cuillers tapaient au fond des
assiettes, Coupeau reparut, avec deux pots, un
sous chaque bras, une giroflée et une balsamine.
Toute la table battit des mains. Lui, galant, alla
poser ses pots, l’un à droite, l’autre à gauche du
verre de Gervaise ; puis, il se pencha, et,
l’embrassant :
– Je t’avais oubliée, ma biche... Ça n’empêche
pas, on s’aime tout de même, dans un jour
comme le jour d’aujourd’hui.
– Il est très bien, monsieur Coupeau, ce soir,
murmura Clémence à l’oreille de Boche. Il a tout
ce qu’il lui faut, juste assez pour être aimable.
La bonne manière du patron rétablit la gaieté,
un moment compromise. Gervaise, tranquillisée,
était redevenue toute souriante. Les convives
achevaient le potage. Puis les litres circulèrent, et
l’on but le premier verre de vin, quatre doigts de
vin pur, pour faire couler les pâtes. Dans la pièce
voisine, on entendait les enfants se disputer. Il y
avait là Étienne, Nana, Pauline et le petit Victor
Fauconnier. On s’était décidé à leur installer une
table pour eux quatre, en leur recommandant
d’être bien sages. Ce louchon d’Augustine, qui
surveillait les fourneaux, devait manger sur ses
genoux.
– Maman ! maman ! s’écria brusquement
Nana, c’est Augustine qui laisse tomber son pain
dans la rôtissoire !
La blanchisseuse accourut et surprit le louchon
en train de se brûler le gosier, pour avaler plus
vite une tartine toute trempée de graisse d’oie
bouillante. Elle la calotta, parce que cette satanée
gamine criait que ce n’était pas vrai.
Après le boeuf, quand la blanquette apparut,
servie dans un saladier, le ménage n’ayant pas de
plat assez grand, un rire courut parmi les
convives.
– Ça va devenir sérieux, déclara Poisson, qui
parlait rarement.
Il était sept heures et demie. Ils avaient fermé
la porte de la boutique, afin de ne pas être
mouchardés par le quartier ; en face surtout, le
petit horloger ouvrait des yeux comme des tasses,
et leur ôtait les morceaux de la bouche, d’un
regard si glouton, que ça les empêchait de
manger. Les rideaux pendus devant les vitres
laissaient tomber une grande lumière blanche,
égale, sans une ombre, dans laquelle baignait la
table, avec ses couverts encore symétriques, ses
pots de fleurs habillés de hautes collerettes de
papier ; et cette clarté pâle, ce lent crépuscule
donnait à la société un air distingué. Virginie
trouva le mot : elle regarda la pièce, close et
tendue de mousseline, et déclara que c’était
gentil. Quand une charrette passait dans la rue,
les verres sautaient sur la nappe, les dames
étaient obligées de crier aussi fort que les
hommes. Mais on causait peu, on se tenait bien,
on se faisait des politesses. Coupeau seul était en
blouse, parce que, disait-il, on n’a pas besoin de
se gêner avec des amis, et que la blouse est du
reste le vêtement d’honneur de l’ouvrier. Les
dames, sanglées dans leur corsage, avaient des
bandeaux empâtés de pommade, où le jour se
reflétait ; tandis que les messieurs, assis loin de la
table, bombaient la poitrine et écartaient les
coudes, par crainte de tacher leur redingote.
Ah ! tonnerre ! quel trou dans la blanquette !
Si l’on ne parlait guère, on mastiquait ferme. Le
saladier se creusait, une cuiller plantée dans la
sauce épaisse, une bonne sauce jaune qui
tremblait comme une gelée. Là-dedans, on
pêchait les morceaux de veau ; et il y en avait
toujours, le saladier voyageait de main en main,
les visages se penchaient et cherchaient des
champignons. Les grands pains, posés contre le
mur, derrière les convives, avaient l’air de fondre.
Entre les bouchées, on entendait les culs des
verres retomber sur la table. La sauce était un peu
trop salée, il fallut quatre litres pour noyer cette
bougresse de blanquette, qui s’avalait comme une
crème et qui vous mettait un incendie dans le
ventre. Et l’on n’eut pas le temps de souffler,
l’épinée de cochon, montée sur un plat creux,
flanquée de grosses pommes de terre rondes,
arrivait au milieu d’un nuage. Il y eut un cri.
Sacré nom ! c’était trouvé ! Tout le monde aimait
ça. Pour le coup, on allait se mettre en appétit ; et
chacun suivait le plat d’un oeil oblique, en
essuyant son couteau sur son pain, afin d’être
prêt. Puis, lorsqu’on se fut servi, on se poussa du
coude, on parla, la bouche pleine. Hein ? quel
beurre, cette épinée ! quelque chose de doux et de
solide qu’on sentait couler le long de son boyau,
jusque dans ses bottes. Les pommes de terre
étaient un sucre. Ça n’était pas salé ; mais, juste à
cause des pommes de terre, ça demandait un coup
d’arrosoir toutes les minutes. On cassa le goulot à
quatre nouveaux litres. Les assiettes furent si
proprement torchées, qu’on n’en changea pas
pour manger les pois au lard. Oh ! les légumes ne
tiraient pas à conséquence. On gobait ça à pleine
cuiller, en s’amusant. De la vraie gourmandise
enfin, comme qui dirait le plaisir des dames. Le
meilleur, dans les pois, c’étaient les lardons,
grillés à point, puant le sabot de cheval. Deux
litres suffirent.
– Maman ! maman ! cria tout à coup Nana,
c’est Augustine qui met ses mains dans mon
assiette !
– Tu m’embêtes ! fiche-lui une claque !
répondit Gervaise, en train de se bourrer de petits
pois.
Dans la pièce voisine, à la table des enfants,
Nana faisait la maîtresse de maison. Elle s’était
assise à côté de Victor et avait placé son frère
Étienne près de la petite Pauline ; comme ça, ils
jouaient au ménage, ils étaient des mariés en
partie de plaisir. D’abord, Nana avait servi ses
invités très gentiment, avec des mines souriantes
de grande personne ; mais elle venait de céder à
son amour des lardons, elle les avait tous gardés
pour elle. Ce louchon d’Augustine, qui rôdait
sournoisement autour des enfants, profitait de ça
pour prendre les lardons à pleine main, sous
prétexte de refaire le partage. Nana, furieuse, la
mordit au poignet.
– Ah ! tu sais, murmura Augustine, je vais
rapporter à ta mère qu’après la blanquette tu as
dit à Victor de t’embrasser.
Mais tout rentra dans l’ordre, Gervaise et
maman Coupeau arrivaient pour débrocher l’oie.
À la grande table, on respirait, renversé sur les
dossiers des chaises. Les hommes déboutonnaient
leur gilet, les dames s’essuyaient la figure avec
leur serviette. Le repas fut comme interrompu ;
seuls, quelques convives, les mâchoires en
branle, continuaient à avaler de grosses bouchées
de pain, sans même s’en apercevoir. On laissait la
nourriture se tasser, on attendait. La nuit,
lentement, était tombée ; un jour sale, d’un gris
de cendre, s’épaississait derrière les rideaux.
Quand Augustine posa deux lampes allumées,
une à chaque bout de la table, la débandade du
couvert apparut sous la vive clarté, les assiettes et
les fourchettes grasses, la nappe tachée de vin,
couverte de miettes. On étouffait dans l’odeur
forte qui montait. Cependant, les nez se
tournaient vers la cuisine, à certaines bouffées
chaudes.
– Peut-on vous donner un coup de main ? cria
Virginie.
Elle quitta sa chaise, passa dans la pièce
voisine. Toutes les femmes, une à une, la
suivirent. Elles entourèrent la rôtissoire, elles
regardèrent avec un intérêt profond Gervaise et
maman Coupeau qui tiraient sur la bête. Puis, une
clameur s’éleva, où l’on distinguait les voix
aiguës et les sauts de joie des enfants. Et il y eut
une rentrée triomphale : Gervaise portait l’oie, les
bras raidis, la face suante, épanouie dans un large
rire silencieux ; les femmes marchaient derrière
elle, riaient comme elle ; tandis que Nana, tout au
bout, les yeux démesurément ouverts, se haussait
pour voir. Quand, l’oie fut sur la table, énorme,
dorée, ruisselante de jus, on ne l’attaqua pas tout
de suite. C’était un étonnement, une surprise
respectueuse, qui avait coupé la voix à la société.
On se la montrait avec des clignements d’yeux et
des hochements de menton. Sacré mâtin ! quelle
dame ! quelles cuisses et quel ventre !
– Elle ne s’est pas engraissée à lécher les
murs, celle-là ! dit Boche.
Alors, on entra dans des détails sur la bête.
Gervaise précisa des faits : la bête était la plus
belle pièce qu’elle eût trouvée chez le marchand
de volailles du faubourg Poissonnière ; elle pesait
douze livres et demie à la balance du
charbonnier ; on avait brûlé un boisseau de
charbon pour la faire cuire, et elle venait de
rendre trois bols de graisse. Virginie l’interrompit
pour se vanter d’avoir vu la bête crue : on l’aurait
mangée comme ça, disait-elle, tant la peau était
fine et blanche, une peau de blonde, quoi ! Tous
les hommes riaient avec une gueulardise
polissonne, qui leur gonflait les lèvres.
Cependant, Lorilleux et Mme Lorilleux pinçaient
le nez, suffoqués de voir une oie pareille sur la
table de la Banban.
– Eh bien ! voyons, on ne va pas la manger
entière, finit par dire la blanchisseuse. Qui est-ce
qui coupe ?... Non, non, pas moi ! C’est trop gros,
ça me fait peur.
Coupeau s’offrait. Mon Dieu ! c’était bien
simple : on empoignait les membres, on tirait
dessus ; les morceaux restaient bons tout de
même. Mais on se récria, on reprit de force le
couteau de cuisine au zingueur ; quand il
découpait, il faisait un vrai cimetière dans le plat.
Pendant un moment, on chercha un homme de
bonne volonté. Enfin, Mme Lerat dit d’une voix
aimable :
– Écoutez, c’est à monsieur Poisson...
certainement, à monsieur Poisson...
Et, comme la société semblait ne pas
comprendre, elle ajouta avec une intention plus
flatteuse encore :
– Bien sûr, c’est à monsieur Poisson qui a
l’usage des armes.
Et elle passa au sergent de ville le couteau de
cuisine qu’elle tenait à la main. Toute la table eut
un rire d’aise et d’approbation. Poisson inclina la
tête avec une raideur militaire et prit l’oie devant
lui. Ses voisines, Gervaise et Mme Boche,
s’écartèrent, firent de la place à ses coudes. Il
découpait lentement, les gestes élargis, les yeux
fixés sur la bête, comme pour la clouer au fond
du plat. Quand il enfonça le couteau dans la
carcasse, qui craqua, Lorilleux eut un élan de
patriotisme. Il cria :
– Hein ! si c’était un Cosaque !
– Est-ce que vous vous êtes battu avec des
Cosaques, monsieur Poisson ? demanda Mme
Boche.
– Non, avec des Bédouins, répondit le sergent
de ville, qui détachait une aile. Il n’y a plus de
Cosaques.
Mais un gros silence se fit. Les têtes
s’allongeaient, les regards suivaient le couteau.
Poisson ménageait une surprise. Brusquement, il
donna un dernier coup ; l’arrière-train de la bête
se sépara et se tint debout, le croupion en l’air :
c’était le bonnet d’évêque. Alors l’admiration
éclata. Il n’y avait que les anciens militaires pour
être aimables en société. Cependant, l’oie venait
de laisser échapper un flot de jus par le trou béant
de son derrière ; et Boche rigolait.
– Moi, je m’abonne, murmura-t-il, pour qu’on
me fasse comme ça pipi dans la bouche.
– Oh ! le sale ! crièrent les dames. Faut-il être
sale !
– Non, je ne connais pas d’homme aussi
dégoûtant ! dit Mme Boche, plus furieuse que les
autres. Tais-toi, entends-tu ! Tu dégoûterais une
armée... Vous savez que c’est pour tout manger !
À ce moment, Clémence répétait, au milieu du
bruit, avec insistance :
– Monsieur Poisson, écoutez, monsieur
Poisson... Vous me garderez le croupion, n’est-ce
pas !
– Ma chère, le croupion vous revient de droit,
dit Mme Lerat, de son air discrètement égrillard.
Pourtant, l’oie était découpée. Le sergent de
ville, après avoir laissé la société admirer le
bonnet d’évêque pendant quelques minutes,
venait d’abattre les morceaux et de les ranger
autour du plat. On pouvait se servir. Mais les
dames, qui dégrafaient leur robe, se plaignaient
de la chaleur. Coupeau cria qu’on était chez soi,
qu’il emmiellait les voisins ; et il ouvrit toute
grande la porte de la rue, la noce continua au
milieu du roulement des fiacres et de la
bousculade des passants sur les trottoirs. Alors,
les mâchoires reposées, un nouveau trou dans
l’estomac, on recommença à dîner, on tomba sur
l’oie furieusement. Rien qu’à attendre et à
regarder découper la bête, disait ce farceur de
Boche, ça lui avait fait descendre la blanquette et
l’épinée dans les mollets.
Par exemple, il y eut là un fameux coup de
fourchette ; c’est-à-dire que personne de la
société ne se souvenait de s’être jamais collé une
pareille indigestion sur la conscience. Gervaise,
énorme, tassée sur les coudes, mangeait de gros
morceaux de blanc, ne parlant pas, de peur de
perdre une bouchée ; et elle était seulement un
peu honteuse devant Goujet, ennuyée de se
montrer ainsi, gloutonne comme une chatte.
Goujet, d’ailleurs, s’emplissait trop lui-même, à
la voir toute rose de nourriture. Puis, dans sa
gourmandise, elle restait si gentille et si bonne !
Elle ne parlait pas, mais elle se dérangeait à
chaque instant, pour soigner le père Bru et lui
passer quelque chose de délicat sur son assiette.
C’était même touchant de regarder cette
gourmande s’enlever un bout d’aile de la bouche,
pour le donner au vieux, qui ne semblait pas
connaisseur et qui avalait tout, la tête basse, abêti
de tant bâfrer, lui dont le gésier avait perdu le
goût du pain. Les Lorilleux passaient leur rage
sur le rôti ; ils en prenaient pour trois jours, ils
auraient englouti le plat, la table et la boutique,
afin de ruiner la Banban du coup. Toutes les
dames avaient voulu de la carcasse ; la carcasse,
c’est le morceau des dames. Mme Lerat, Mme
Boche, Mme Putois grattaient des os, tandis que
maman Coupeau, qui adorait le cou, en arrachait
la viande avec ses deux dernières dents. Virginie,
elle, aimait la peau, quand elle était rissolée, et
chaque convive lui passait sa peau, par
galanterie ; si bien que Poisson jetait à sa femme
des regards sévères, en lui ordonnant de s’arrêter,
parce qu’elle en avait assez comme ça : une fois
déjà, pour avoir trop mangé d’oie rôtie, elle était
restée quinze jours au lit, le ventre enflé. Mais
Coupeau se fâcha et servit un haut de cuisse à
Virginie, criant que, tonnerre de Dieu ! si elle ne
le décrottait pas, elle n’était pas une femme. Estce
que l’oie avait jamais fait du mal à quelqu’un ?
Au contraire, l’oie guérissait les maladies de rate.
On croquait ça sans pain, comme un dessert. Lui,
en aurait bouffé toute la nuit, sans être
incommodé ; et, pour crâner, il s’enfonçait un
pilon entier dans la bouche. Cependant,
Clémence achevait son croupion, le suçait avec
un gloussement des lèvres, en se tordant de rire
sur sa chaise, à cause de Boche qui lui disait tout
bas des indécences. Ah ! nom de Dieu ! oui, on
s’en flanqua une bosse ! Quand on y est, on y est,
n’est-ce pas ? et si l’on ne se paie qu’un
gueuleton par-ci par-là, on serait joliment
godiche de ne pas s’en fourrer jusqu’aux oreilles.
Vrai, on voyait les bedons se gonfler à mesure.
Les dames étaient grosses. Ils pétaient dans leur
peau, les sacrés goinfres ! La bouche ouverte, le
menton barbouillé de graisse, ils avaient des faces
pareilles à des derrières, et si rouges, qu’on aurait
dit des derrières de gens riches, crevant de
prospérité.
Et le vin donc, mes enfants ! ça coulait autour
de la table comme l’eau coule de la Seine. Un
vrai ruisseau, lorsqu’il a plu et que la terre a soif.
Coupeau versait de haut, pour voir le jet rouge
écumer ; et quand un litre était vide, il faisait la
blague de retourner le goulot et de le presser, du
geste familier aux femmes qui traient les vaches.
Encore une négresse qui avait la gueule cassée !
Dans un coin de la boutique, le tas des négresses
mortes grandissait, un cimetière de bouteilles sur
lequel on poussait les ordures de la nappe. Mme
Putois ayant demandé de l’eau, le zingueur
indigné venait d’enlever lui-même les carafes.
Est-ce que les honnêtes gens buvaient de l’eau ?
Elle voulait donc avoir des grenouilles dans
l’estomac ? Et les verres se vidaient d’une
lampée, on entendait le liquide jeté d’un trait
tomber dans la gorge, avec le bruit des eaux de
pluie le long des tuyaux de descente, les jours
d’orage. Il pleuvait du piqueton, quoi ! un
piqueton qui avait d’abord un goût de vieux
tonneau, mais auquel on s’habituait joliment, à ce
point qu’il finissait par sentir la noisette. Ah !
Dieu de Dieu ! les jésuites avaient beau dire, le
jus de la treille était tout de même une fameuse
invention ! La société riait, approuvait ; car,
enfin, l’ouvrier n’aurait pas pu vivre sans le vin,
le papa Noé devait avoir planté la vigne pour les
zingueurs, les tailleurs et les forgerons. Le vin
décrassait et reposait du travail, mettait le feu au
ventre des fainéants ; puis, lorsque le farceur
vous jouait des tours, eh bien ! le roi n’était pas
votre oncle, Paris vous appartenait. Avec ça que
l’ouvrier, échiné, sans le sou, méprisé par les
bourgeois, avait tant de sujets de gaieté, et qu’on
était bien venu de lui reprocher une cocarde de
temps à autre, prise à la seule fin de voir la vie en
rose ! Hein ! à cette heure, justement, est-ce
qu’on ne se fichait pas de l’empereur ? Peut-être
bien que l’empereur lui aussi était rond, mais ça
n’empêchait pas, on se fichait de lui, on le défiait
bien d’être plus rond et de rigoler davantage. Zut
pour les aristos ! Coupeau envoyait le monde à la
balançoire. Il trouvait les femmes chouettes, il
tapait sur sa poche où trois sous se battaient, en
riant comme s’il avait remué des pièces de cent
sous à la pelle. Goujet lui-même, si sobre
d’habitude, se piquait le nez. Les yeux de Boche
se rapetissaient, ceux de Lorilleux devenaient
pâles, tandis que Poisson roulait des regards de
plus en plus sévères dans sa face bronzée
d’ancien soldat. Ils étaient déjà soûls comme des
tiques. Et les dames avaient leur pointe, oh ! une
culotte encore légère, le vin pur aux joues, avec
un besoin de se déshabiller qui leur faisait enlever
leur fichu ; seule, Clémence commençait à n’être
plus convenable. Mais, brusquement, Gervaise se
souvint des six bouteilles de vin cacheté ; elle
avait oublié de les servir avec l’oie ; elle les
apporta, on emplit les verres. Alors, Poisson se
souleva et dit, son verre à la main :
– Je bois à la santé de la patronne.
Toute la société, avec un fracas de chaises
remuées, se mit debout ; les bras se tendirent, les
verres se choquèrent, au milieu d’une clameur.
– Dans cinquante ans d’ici ! cria Virginie.
– Non, non, répondit Gervaise émue et
souriante, je serais trop vieille. Allez, il vient un
jour où l’on est content de partir.
Cependant, par la porte grande ouverte, le
quartier regardait et était de la noce. Des passants
s’arrêtaient dans le coup de lumière élargi sur les
pavés, et riaient d’aise, à voir ces gens avaler de
si bon coeur. Les cochers, penchés sur leurs
sièges, fouettant leurs rosses, jetaient un regard,
lâchaient une rigolade : « Dis donc, tu ne paies
rien ?... Ohé ! la grosse mère, je vas chercher
l’accoucheuse !... » Et l’odeur de l’oie réjouissait
et épanouissait la rue ; les garçons de l’épicier
croyaient manger de la bête, sur le trottoir d’en
face ; la fruitière et la tripière, à chaque instant,
venaient se planter devant leur boutique, pour
renifler l’air en se léchant les lèvres.
Positivement, la rue crevait d’indigestion.
Mesdames Cudorge, la mère et la fille, les
marchandes de parapluies d’à côté, qu’on
n’apercevait jamais, traversèrent la chaussée
l’une derrière l’autre, les yeux en coulisse, rouges
comme si elles avaient fait des crêpes. Le petit
bijoutier, assis à son établi, ne pouvait plus
travailler, soûl d’avoir compté les litres, très
excité au milieu de ses coucous joyeux. Oui, les
voisins en fumaient ! criait Coupeau. Pourquoi
donc se serait-on caché ? La société, lancée,
n’avait plus honte de se montrer à table ; au
contraire, ça la flattait et l’échauffait, ce monde
attroupé, béant de gourmandise ; elle aurait voulu
enfoncer la devanture, pousser le couvert jusqu’à
la chaussée, se payer là le dessert, sous le nez du
public, dans le branle du pavé. On n’était pas
dégoûtant à voir, n’est-ce pas ? Alors, on n’avait
pas besoin de s’enfermer comme des égoïstes.
Coupeau, voyant le petit horloger cracher là-bas
des pièces de dix sous, lui montra de loin une
bouteille ; et, l’autre ayant accepté de la tête, il lui
porta la bouteille et un verre. Une fraternité
s’établissait avec la rue. On trinquait à ceux qui
passaient. On appelait les camarades qui avaient
l’air bon zig. Le gueuleton s’étalait, gagnait de
proche en proche, tellement que le quartier de la
Goutte-d’Or entier sentait la boustifaille et se
tenait le ventre dans un bacchanal de tous les
diables.
Depuis un instant, Mme Vigouroux, la
charbonnière, passait et repassait devant la porte.
– Eh ! madame Vigouroux ! madame
Vigouroux ! hurla la société.
Elle entra, avec un rire de bête, débarbouillée,
grasse à crever son corsage. Les hommes
aimaient à la pincer, parce qu’ils pouvaient la
pincer partout, sans jamais rencontrer un os.
Boche la fit asseoir près de lui ; et, tout de suite,
sournoisement, il prit son genou, sous la table.
Mais elle, habituée à ça, vidait tranquillement un
verre de vin, en racontant que les voisins étaient
aux fenêtres, et que des gens, dans la maison,
commençaient à se fâcher.
– Oh ! ça, c’est notre affaire, dit Mme Boche.
Nous sommes les concierges, n’est-ce pas ? Eh
bien, nous répondons de la tranquillité... Qu’ils
viennent se plaindre, nous les recevrons joliment.
Dans la pièce du fond, il venait d’y avoir une
bataille furieuse entre Nana et Augustine, à
propos de la rôtissoire, que toutes les deux
voulaient torcher. Pendant un quart d’heure, la
rôtissoire avait rebondi sur le carreau, avec un
bruit de vieille casserole. Maintenant, Nana
soignait le petit Victor, qui avait un os d’oie dans
le gosier ; elle lui fourrait les doigts sous le
menton, en le forçant à avaler de gros morceaux
de sucre, comme médicament. Ça ne l’empêchait
pas de surveiller la grande table. Elle venait à
chaque instant demander du vin, du pain, de la
viande, pour Étienne et Pauline.
– Tiens ! crève ! lui disait sa mère. Tu me
ficheras la paix, peut-être !
Les enfants ne pouvaient plus avaler, mais ils
mangeaient tout de même, en tapant leur
fourchette sur un air de cantique, afin de
s’exciter.
Au milieu du bruit, cependant, une
conversation s’était engagée entre le père Bru et
maman Coupeau. Le vieux, que la nourriture et le
vin laissaient blême, parlait de ses fils morts en
Crimée. Ah ! si les petits avaient vécu, il aurait eu
du pain tous les jours. Mais maman Coupeau, la
langue un peu épaisse, se penchant, lui disait :
– On a bien du tourment avec les enfants,
allez ! Ainsi, moi, j’ai l’air d’être heureuse ici,
n’est-ce pas ? eh bien ! je pleure plus d’une fois...
Non, ne souhaitez pas d’avoir des enfants.
Le père Bru hochait la tête.
– On ne veut plus de moi nulle part pour
travailler, murmura-t-il. Je suis trop vieux. Quand
j’entre dans un atelier, les jeunes rigolent et me
demandent si c’est moi qui ai verni les bottes
d’Henri IV... L’année dernière, j’ai encore gagné
trente sous par jour à peindre un pont ; il fallait
rester sur le dos, avec la rivière qui coulait en bas.
Je tousse depuis ce temps... Aujourd’hui, c’est
fini, on m’a mis à la porte de partout.
Il regarda ses pauvres mains raidies et ajouta :
– Ça se comprend, puisque je ne suis bon à
rien. Ils ont raison, je ferais comme eux... Voyezvous,
le malheur, c’est que je ne sois pas mort.
Oui, c’est ma faute. On doit se coucher et crever,
quand on ne peut plus travailler.
– Vraiment, dit Lorilleux qui écoutait, je ne
comprends pas comment le gouvernement ne
vient pas au secours des invalides du travail... Je
lisais ça l’autre jour dans un journal...
Mais Poisson crut devoir défendre le
gouvernement.
– Les ouvriers ne sont pas des soldats, déclarat-
il. Les Invalides sont pour les soldats... Il ne
faut pas demander des choses impossibles.
Le dessert était servi. Au milieu, il y avait un
gâteau de Savoie, en forme de temple, avec un
dôme à côtes de melon ; et, sur le dôme, se
trouvait plantée une rose artificielle, près de
laquelle se balançait un papillon en papier
d’argent, au bout d’un fil de fer. Deux gouttes de
gomme, au coeur de la fleur, imitaient deux
gouttes de rosée. Puis, à gauche, un morceau de
fromage blanc nageait dans un plat creux tandis
que, dans un autre plat, à droite, s’entassaient de
grosses fraises meurtries dont le jus coulait.
Pourtant, il restait de la salade, de larges feuilles
de romaine trempées d’huile.
– Voyons, Mme Boche, dit obligeamment
Gervaise, encore un peu de salade. C’est votre
passion, je le sais.
– Non, non, merci ! j’en ai jusque-là, répondit
la concierge.
La blanchisseuse s’étant tournée du côté de
Virginie, celle-ci fourra son doigt dans sa bouche,
comme pour toucher la nourriture.
– Vrai, je suis pleine, murmura-t-elle. Il n’y a
plus de place. Une bouchée n’entrerait pas.
– Oh ! en vous forçant un peu, reprit Gervaise
qui souriait. On a toujours un petit trou. La
salade, ça se mange sans faim... Vous n’allez pas
laisser perdre de la romaine ?
– Vous la mangerez confite demain, dit Mme
Lerat. C’est meilleur confit.
Ces dames soufflaient, en regardant d’un air
de regret le saladier. Clémence raconta qu’elle
avait un jour avalé trois bottes de cresson à son
déjeuner. Mme Putois était plus forte encore, elle
prenait des têtes de romaine sans les éplucher ;
elle les broutait comme ça, à la croque-au-sel.
Toutes auraient vécu de salade, s’en seraient payé
des baquets. Et, cette conversation aidant, ces
dames finirent le saladier.
– Moi, je me mettrais à quatre pattes dans un
pré, répétait la concierge, la bouche pleine.
Alors, on ricana devant le dessert. Ça ne
comptait pas, le dessert. Il arrivait un peu tard,
mais ça ne faisait rien, on allait tout de même le
caresser. Quand on aurait dû éclater comme des
bombes, on ne pouvait pas se laisser embêter par
des fraises et du gâteau. D’ailleurs, rien ne
pressait, on avait le temps, la nuit entière si l’on
voulait. En attendant, on emplit les assiettes de
fraises et de fromage blanc. Les hommes
allumaient les pipes ; et, comme les bouteilles
cachetées étaient vides, ils revenaient aux litres,
ils buvaient du vin en fumant. Mais on voulut que
Gervaise coupât tout de suite le gâteau de Savoie.
Poisson, très galant, se leva pour prendre la rose,
qu’il offrit à la patronne, aux applaudissements
de la société. Elle dut l’attacher avec une épingle,
sur le sein gauche, du côté du coeur. À chacun de
ses mouvements, le papillon voltigeait.
– Dites donc ! s’écria Lorilleux, qui venait de
faire une découverte, mais c’est sur votre établi
que nous mangeons !... Ah bien ! on n’a peut-être
jamais autant travaillé dessus !
Cette plaisanterie méchante eut un grand
succès. Les allusions spirituelles se mirent à
pleuvoir : Clémence n’avalait plus une cuillerée
de fraises, sans dire qu’elle donnait un coup de
fer ; Mme Lerat prétendait que le fromage blanc
sentait l’amidon ; tandis que Mme Lorilleux, entre
ses dents, répétait que c’était trouvé, bouffer si
vite l’argent, sur les planches où l’on avait eu tant
de peine à le gagner. Une tempête de rires et de
cris montait.
Mais, brusquement, une voix forte imposa
silence à tout le monde. C’était Boche, debout,
prenant un air déhanché et canaille, qui chantait
le Volcan d’amour, ou le Troupier séduisant.
C’est moi, Blavin, que je séduis les belles...
Un tonnerre de bravos accueillit le premier
couplet. Oui, oui, on allait chanter ! Chacun dirait
la sienne. C’était plus amusant que tout. Et la
société s’accouda sur la table, se renversa contre
les dossiers des chaises, hochant le menton aux
bons endroits, buvant un coup aux refrains. Cet
animal de Boche avait la spécialité des chansons
comiques. Il aurait fait rire les carafes, quand il
imitait le tourlourou, les doigts écartés, le
chapeau en arrière. Tout de suite après le Volcan
d’amour, il entama la Baronne de Follebiche, un
de ses succès. Lorsqu’il arriva au troisième
couplet, il se retourna vers Clémence, il murmura
d’une voix ralentie et voluptueuse :
La baronne avait du monde,
Mais c’étaient ses quatre soeurs,
Dont trois brunes, l’autre blonde,
Qu’avaient huit-z-yeux ravisseurs.
Alors, la société, enlevée, alla au refrain. Les
hommes marquaient la mesure à coups de talons.
Les dames avaient pris leur couteau et tapaient en
cadence sur leur verre. Tous gueulaient :
Sapristi ! qu’est-ce qui paiera
La goutte à la pa..., à la pa... pa...,
Sapristi ! qu’est-ce qui paiera
La goutte à la pa... à la patrou... ou... ouille !
Les vitres de la boutique sonnaient, le grand
souffle des chanteurs faisait envoler les rideaux
de mousseline. Cependant, Virginie avait déjà
disparu deux fois, et s’était, en rentrant, penchée
à l’oreille de Gervaise, pour lui donner tout bas
un renseignement. La troisième fois, lorsqu’elle
revint, au milieu du tapage, elle lui dit :
– Ma chère, il est toujours chez François, il
fait semblant de lire le journal... Bien sûr, il y a
quelque coup de mistoufle.
Elle parlait de Lantier. C’était lui qu’elle allait
ainsi guetter. À chaque nouveau rapport,
Gervaise devenait grave.
– Est-ce qu’il est soûl ? demanda-t-elle à
Virginie.
– Non, répondit la grande brune. Il a l’air
rassis. C’est ça surtout qui est inquiétant. Hein !
pourquoi reste-t-il chez le marchand de vin, s’il
est rassis ?... Mon Dieu ! mon Dieu ! pourvu qu’il
n’arrive rien !
La blanchisseuse, très inquiète, la supplia de
se taire. Un profond silence, tout d’un coup,
s’était fait. Mme Putois venait de se lever et
chantait : À l’abordage ! Les convives, muets et
recueillis, la regardaient ; même Poisson avait
posé sa pipe au bord de la table, pour mieux
l’entendre. Elle se tenait raide, petite et rageuse,
la face blême sous son bonnet noir ; elle lançait
son poing gauche en avant avec une fierté
convaincue, en grondant d’une voix plus grosse
qu’elle :
Qu’un forban téméraire
Nous chasse vent arrière !
Malheur au flibustier !
Pour lui point de quartier !
Enfants, aux caronades !
Rhum à pleines rasades !
Pirates et forbans
Sont gibiers de haubans !
Ça, c’était du sérieux. Mais, sacré mâtin ! ça
donnait une vraie idée de la chose. Poisson, qui
avait voyagé sur mer, dodelinait de la tête pour
approuver les détails. On sentait bien, d’ailleurs,
que cette chanson-là était dans le sentiment de
Mme Putois. Coupeau se pencha pour raconter
comment Mme Putois avait un soir, rue Poulet,
souffleté quatre hommes qui voulaient la
déshonorer.
Cependant, Gervaise, aidée de maman
Coupeau, servit le café bien qu’on mangeât
encore du gâteau de Savoie. On ne la laissa pas se
rasseoir ; on lui criait que c’était son tour. Et elle
se défendit, la figure blanche, l’air mal à son
aise ; même on lui demanda si l’oie ne
l’incommodait pas, par hasard. Alors, elle dit :
Ah ! laissez-moi dormir ! d’une voix faible et
douce ; quand elle arrivait au refrain, à ce souhait
d’un sommeil peuplé de beaux rêves, ses
paupières se fermaient un peu, son regard noyé se
perdait dans le noir, du côté de la rue. Tout de
suite après, Poisson salua les dames d’un brusque
signe de tête et entonna une chanson à boire, les
Vins de France, mais il chantait comme une
seringue ; le dernier couplet seul, le couplet
patriotique, eut du succès, parce qu’en parlant du
drapeau tricolore, il leva son verre très haut, le
balança et finit par le vider au fond de sa bouche
grande ouverte. Puis, des romances se
succédèrent ; il fut question de Venise et des
gondoliers dans la barcarolle de Mme Boche, de
Séville et des Andalouses, dans le boléro de Mme
Lorilleux, tandis que Lorilleux alla jusqu’à parler
des parfums de l’Arabie, à propos des amours de
Fatma la danseuse. Autour de la table grasse,
dans l’air épaissi d’un souffle d’indigestion,
s’ouvraient des horizons d’or, passaient des cous
d’ivoire, des chevelures d’ébène, des baisers sous
la lune aux sons des guitares, des bayadères
semant sous leurs pas une pluie de perles et de
pierreries ; et les hommes fumaient béatement
leurs pipes, les dames gardaient un sourire
inconscient de jouissance, tous croyaient être làbas,
en train de respirer de bonnes odeurs.
Lorsque Clémence se mit à roucouler : Faites un
nid, avec un tremblement de la gorge, ça causa
aussi beaucoup de plaisir ; car ça rappelait la
campagne, les oiseaux légers, les danses sous la
feuillée, les fleurs au calice de miel, enfin ce
qu’on voyait au bois de Vincennes, les jours où
l’on allait tordre le cou à un lapin. Mais Virginie
ramena la rigolade avec Mon petit riquiqui, elle
imitait la vivandière, une main repliée sur la
hanche, le coude arrondi ; elle versait la goutte de
l’autre main, dans le vide, en tournant le poignet.
Si bien que la société supplia alors maman
Coupeau de chanter la Souris. La vieille femme
refusait, jurant qu’elle ne savait pas cette
polissonnerie-là. Pourtant, elle commença de son
filet de voix cassé ; et son visage ridé, aux petits
yeux vifs, soulignait les allusions, les terreurs de
Mlle Lise serrant ses jupes à la vue de la souris.
Toute la table riait ; les femmes ne pouvaient pas
tenir leur sérieux, jetaient à leurs voisins des
regards luisants ; ce n’était pas sale, après tout, il
n’y avait pas de mots crus. Boche, pour dire le
vrai, faisait la souris le long des mollets de la
charbonnière. Ça aurait pu devenir du vilain, si
Goujet, sur un coup d’oeil de Gervaise, n’avait
ramené le silence et le respect avec les Adieux
d’Abd-el-Kader, qu’il grondait de sa voix de
basse. Celui-là possédait un creux solide, par
exemple ! Ça sortait de sa belle barbe jaune
étalée, comme d’une trompette en cuivre. Quand
il lança le cri : « Ô ma noble compagne ! » en
parlant de la noire jument du guerrier, les coeurs
battirent, on l’applaudit sans attendre la fin, tant il
avait crié fort.
– À vous, père Bru, à vous ! dit maman
Coupeau. Chantez la vôtre. Les anciennes sont
les plus jolies, allez !
Et la société se tourna vers le vieux, insistant,
l’encourageant. Lui, engourdi, avec son masque
immobile de peau tannée, regardait le monde,
sans paraître comprendre. On lui demanda s’il
connaissait les Cinq Voyelles. Il baissa le
menton ; il ne se rappelait plus ; toutes les
chansons du bon temps se mêlaient dans sa
caboche. Comme on se décidait à le laisser
tranquille, il parut se souvenir, il bégaya d’une
voix caverneuse :
Trou la la, trou la la,
Trou la, trou la, trou la la !
Sa face s’animait, ce refrain devait éveiller en
lui de lointaines gaietés, qu’il goûtait seul,
écoutant sa voix de plus en plus sourde, avec un
ravissement d’enfant.
Trou la la, trou la la,
Trou la, trou la, trou la la !
– Dites donc, ma chère, vint murmurer
Virginie à l’oreille de Gervaise, vous savez que
j’en arrive encore. Ça me taquinait... Eh bien !
Lantier a filé de chez François.
– Vous ne l’avez pas rencontré dehors ?
demanda la blanchisseuse.
– Non, j’ai marché vite, je n’ai pas eu l’idée de
voir.
Mais Virginie, qui levait les yeux,
s’interrompit et poussa un soupir étouffé.
– Ah ! mon Dieu !... Il est là, sur le trottoir
d’en face ; il regarde ici.
Gervaise, toute saisie, hasarda un coup d’oeil.
Du monde s’était amassé dans la rue, pour
entendre la société chanter. Les garçons épiciers,
la tripière, le petit horloger faisaient un groupe,
semblaient être au spectacle. Il y avait des
militaires, des bourgeois en redingote, trois
petites filles de cinq ou six ans, se tenant par la
main, très graves, émerveillées. Et Lantier, en
effet, se trouvait planté là, au premier rang,
écoutant et regardant d’un air tranquille. Pour le
coup, c’était du toupet. Gervaise sentit un froid
lui monter des jambes au coeur, et elle n’osait
plus bouger, pendant que le père Bru continuait :
Trou la la, trou la la,
Trou la, trou la, trou la la !
– Ah bien ! non, mon vieux, il y en a assez !
dit Coupeau. Est-ce que vous la savez tout
entière ?... Vous nous la chanterez un autre jour,
hein ! quand nous serons trop gais.
Il y eut des rires. Le vieux resta court, fit de
ses yeux pâles le tour de la table, et reprit son air
de brute songeuse. Le café était bu, le zingueur
avait redemandé du vin. Clémence venait de se
remettre à manger des fraises. Pendant un instant,
les chansons cessèrent, on parlait d’une femme
qu’on avait trouvée pendue le matin, dans la
maison d’à côté. C’était le tour de Mme Lerat,
mais il lui fallait des préparatifs. Elle trempa le
coin de sa serviette dans un verre d’eau et se
l’appliqua sur les tempes, parce qu’elle avait trop
chaud. Ensuite, elle demanda une larme d’eau-devie,
la but, s’essuya longuement les lèvres.
– L’Enfant du bon Dieu, n’est-ce pas ?
murmura-t-elle, l’Enfant du bon Dieu...
Et, grande, masculine, avec son nez osseux et
ses épaules carrées de gendarme, elle commença :
L’enfant perdu que sa mère abandonne,
Trouve toujours un asile au saint lieu.
Dieu qui le voit le défend de son trône.
L’enfant perdu, c’est l’enfant du bon Dieu.
Sa voix tremblait sur certains mots, traînait en
notes mouillées ; elle levait en coin ses yeux vers
le ciel, pendant que sa main droite se balançait
devant sa poitrine et s’appuyait sur son coeur,
d’un geste pénétré. Alors, Gervaise, torturée par
la présence de Lantier, ne put retenir ses pleurs ;
il lui semblait que la chanson disait son tourment,
qu’elle était cette enfant perdue, abandonnée,
dont le bon Dieu allait prendre la défense.
Clémence, très soûle, éclata brusquement en
sanglots ; et, la tête tombée au bord de la table,
elle étouffait ses hoquets dans la nappe. Un
silence frissonnant régnait. Les dames avaient tiré
leur mouchoir, s’essuyaient les yeux, la face
droite, en s’honorant de leur émotion. Les
hommes, le front penché, regardaient fixement
devant eux, les paupières battantes. Poisson,
étranglant et serrant les dents, cassa à deux
reprises des bouts de sa pipe, et les cracha par
terre, sans cesser de fumer. Boche, qui avait
laissé sa main sur le genou de la charbonnière, ne
la pinçait plus, pris d’un remords et d’un respect
vagues ; tandis que deux grosses larmes
descendaient le long de ses joues. Ces noceurs-là
étaient raides comme la justice et tendres comme
des agneaux. Le vin leur sortait par les yeux,
quoi ! Quand le refrain recommença, plus ralenti
et plus larmoyant, tous se lâchèrent, tous
viaupèrent dans leurs assiettes, se déboutonnant
le ventre, crevant d’attendrissement.
Mais Gervaise et Virginie, malgré elles, ne
quittaient plus du regard le trottoir d’en face. Mme
Boche, à son tour, aperçut Lantier, et laissa
échapper un léger cri, sans cesser de se
barbouiller de ses larmes. Alors, toutes trois
eurent des figures anxieuses, en échangeant
d’involontaires signes de tête. Mon Dieu ! si
Coupeau se retournait, si Coupeau voyait l’autre !
Quelle tuerie ! quel carnage ! Et elles firent si
bien, que le zingueur leur demanda :
– Qu’est-ce que vous regardez donc ?
Il se pencha, il reconnut Lantier.
– Nom de Dieu ! c’est trop fort, murmura-t-il.
Ah ! le sale mufe, ah ! le sale mufe... Non, c’est
trop fort, ça va finir...
Et, comme il se levait en bégayant des
menaces atroces, Gervaise le supplia à voix
basse.
– Écoute, je t’en supplie.. Laisse le couteau...
Reste à ta place, ne fais pas un malheur.
Virginie dut lui enlever le couteau qu’il avait
pris sur la table. Mais elle ne put l’empêcher de
sortir et de s’approcher de Lantier. La société,
dans son émotion croissante, ne voyait rien,
pleurait plus fort, pendant que Mme Lerat chantait,
avec une expression déchirante :
Orpheline on l’avait perdue,
Et sa voix n’était entendue
Que des grands arbres et du vent.
Le dernier vers passa comme un souffle
lamentable de tempête. Mme Putois, en train de
boire, fut si touchée, qu’elle renversa son vin sur
la nappe. Cependant, Gervaise demeurait glacée,
un poing serré contre la bouche pour ne pas crier,
clignant les paupières d’épouvante, s’attendant à
voir, d’une seconde à l’autre, l’un des deux
hommes, là-bas, tomber assommé au milieu de la
rue. Virginie et Mme Boche suivaient aussi la
scène, profondément intéressées. Coupeau,
surpris par le grand air, avait failli s’asseoir dans
le ruisseau, en voulant se jeter sur Lantier. Celuici,
les mains dans les poches, s’était simplement
écarté. Et les deux hommes maintenant
s’engueulaient, le zingueur surtout habillait
l’autre proprement, le traitait de cochon malade,
parlait de lui manger les tripes. On entendait le
bruit enragé des voix, on distinguait des gestes
furieux, comme s’ils allaient se dévisser les bras,
à force de claques. Gervaise défaillait, fermait les
yeux, parce que ça durait trop longtemps et
qu’elle les croyait toujours sur le point de
s’avaler le nez, tant ils se rapprochaient, la figure
dans la figure. Puis, comme elle n’entendait plus
rien, elle rouvrit les yeux, elle resta toute bête, en
les voyant causer tranquillement.
La voix de Mme Lerat s’élevait, roucoulante et
pleurarde, commençant un couplet :
Le lendemain, à demi morte,
On recueillit la pauvre enfant...
– Y a-t-il des femmes qui sont garces, tout de
même ! dit Mme Lorilleux, au milieu de
l’approbation générale.
Gervaise avait échangé un regard avec Mme
Boche et Virginie. Ça s’arrangeait donc ?
Coupeau et Lantier continuaient de causer au
bord du trottoir. Ils s’adressaient encore des
injures, mais amicalement. Ils s’appelaient
« sacré animal », d’un ton où perçait une pointe
de tendresse. Comme on les regardait, ils finirent
par se promener doucement côte à côte, le long
des maisons, tournant sur eux-mêmes tous les dix
pas. Une conversation très vive s’était engagée.
Brusquement, Coupeau parut se fâcher de
nouveau, tandis que l’autre refusait, se faisait
prier. Et ce fut le zingueur qui poussa Lantier et
le força à traverser la rue, pour entrer dans la
boutique.
– Je vous dis que c’est de bon coeur ! criait-il.
Vous boirez un verre de vin... Les hommes sont
des hommes, n’est-ce pas ? On est fait pour se
comprendre...
Mme Lerat achevait le dernier refrain. Les
dames répétaient toutes ensemble, en roulant
leurs mouchoirs :
L’enfant perdu, c’est l’enfant du bon Dieu.
On complimenta beaucoup la chanteuse, qui
s’assit en affectant d’être brisée. Elle demanda à
boire quelque chose, parce qu’elle mettait trop de
sentiment dans cette chanson-là, et qu’elle avait
toujours peur de se décrocher un nerf. Toute la
table, cependant, fixait les yeux sur Lantier, assis
paisiblement à côté de Coupeau, mangeant déjà la
dernière part du gâteau de Savoie, qu’il trempait
dans un verre de vin. En dehors de Virginie et de
Mme Boche, personne ne le connaissait. Les
Lorilleux flairaient bien quelque micmac ; mais
ils ne savaient pas, ils avaient pris un air pincé.
Goujet, qui s’était aperçu de l’émotion de
Gervaise, regardait le nouveau venu de travers.
Comme un silence gêné se faisait, Coupeau dit
simplement :
– C’est un ami.
Et, s’adressant à sa femme :
– Voyons, remue-toi donc !... Peut-être qu’il y
a encore du café chaud.
Gervaise les contemplait l’un après l’autre,
douce et stupide. D’abord, quand son mari avait
poussé son ancien amant dans la boutique, elle
s’était pris la tête entre les deux poings, du même
geste instinctif que les jours de gros orage, à
chaque coup de tonnerre. Ça ne lui semblait pas
possible ; les murs allaient tomber et écraser tout
le monde. Puis, en voyant les deux hommes assis,
sans que même les rideaux de mousseline eussent
bougé, elle avait subitement trouvé ces choses
naturelles. L’oie la gênait un peu ; elle en avait
trop mangé, décidément, et ça l’empêchait de
penser. Une paresse heureuse l’engourdissait, la
tenait tassée au bord de la table, avec le seul
besoin de n’être pas embêtée. Mon Dieu ! à quoi
bon se faire de la bile, lorsque les autres ne s’en
font pas, et que les histoires paraissent s’arranger
d’elles-mêmes, à la satisfaction générale ? Elle se
leva pour aller voir s’il restait du café.
Dans la pièce du fond, les enfants dormaient.
Ce louchon d’Augustine les avait terrorisés
pendant tout le dessert, leur chipant leurs fraises,
les intimidant par des menaces abominables.
Maintenant, elle était très malade, accroupie sur
un petit banc, la figure blanche, sans rien dire. La
grosse Pauline avait laissé tomber sa tête contre
l’épaule d’Étienne, endormi lui-même au bord de
la table. Nana se trouvait assise sur la descente de
lit, auprès de Victor, qu’elle tenait contre elle, un
bras passé autour de son cou ; et, ensommeillée,
les yeux fermés, elle répétait d’une voix faible et
continue :
– Oh ! maman, j’ai bobo... oh ! maman, j’ai
bobo...
– Pardi ! murmura Augustine, dont la tête
roulait sur les épaules, ils sont paf ; ils ont chanté
comme les grandes personnes.
Gervaise reçut un nouveau coup, à la vue
d’Étienne. Elle se sentit étouffer, en songeant que
le père de ce gamin était là, à côté, en train de
manger du gâteau, sans qu’il eût seulement
témoigné le désir d’embrasser le petit. Elle fut sur
le point de réveiller Étienne, de l’apporter dans
ses bras. Puis, une fois encore, elle trouva très
bien la façon tranquille dont s’arrangeaient les
choses. Il n’aurait pas été convenable, sûrement,
de troubler la fin du dîner. Elle revint avec la
cafetière et servit un verre de café à Lantier, qui
d’ailleurs ne semblait pas s’occuper d’elle.
– Alors, c’est mon tour, bégayait Coupeau
d’une voix pâteuse. Hein ! on me garde pour la
bonne bouche... Eh bien ! je vais vous dire : Qué
cochon d’enfant !
– Oui, oui, Qué cochon d’enfant ! criait toute
la table.
Le vacarme reprenait, Lantier était oublié. Les
dames apprêtèrent leurs verres et leurs couteaux,
pour accompagner le refrain. On riait à l’avance,
en regardant le zingueur, qui se calait sur les
jambes d’un air canaille. Il prit une voix enrouée
de vieille femme.
Tous les matins, quand je m’lève,
J’ai l’coeur sens sus d’sous ;
J’ l’envoi’ chercher cont’ la Grève
Un poisson d’ quatr’ sous.
Il rest’ trois quarts d’heure en route,
Et puis, en rmontant,
I’ m’ lich’ la moitié d’ ma goutte :
Qué cochon d’enfant !
Et les dames, tapant sur leur verre, reprirent en
choeur, au milieu d’une gaieté formidable :
Qué cochon d’enfant !
Qué cochon d’enfant !
La rue de la Goutte-d’Or elle-même,
maintenant, s’en mêlait. Le quartier chantait Qué
cochon d’enfant ! En face, le petit horloger, les
garçons épiciers, la tripière, la fruitière, qui
savaient la chanson, allaient au refrain, en
s’allongeant des claques pour rire. Vrai, la rue
finissait par être soûle ; rien que l’odeur de noce
qui sortait de chez les Coupeau, faisait festonner
les gens sur les trottoirs. Il faut dire qu’à cette
heure ils étaient joliment soûls, là-dedans. Ça
grandissait petit à petit, depuis le premier coup de
vin pur, après le potage. À présent, c’était le
bouquet, tous braillant, tous éclatant de
nourriture, dans la buée rousse des deux lampes
qui charbonnaient. La clameur de cette rigolade
énorme couvrait le roulement des dernières
voitures. Deux sergents de ville, croyant à une
émeute, accoururent ; mais, en apercevant
Poisson, ils eurent un petit salut d’intelligence. Ils
s’éloignèrent lentement, côte à côte, le long des
maisons noires.
Coupeau en était à ce couplet :
L’dimanche, à la P’tite Villette,
Après la chaleur,
J’allons chez mon oncl’ Tinette,
Qu’est maîtr’ vidangeur.
Pour avoir des noyaux de c’rise,
En nous en r’tournant,
I’s’roul’dans la marchandise :
Qué cochon d’enfant !
Qué cochon d’enfant !
Alors, la maison craqua, un tel gueulement
monta dans l’air tiède et calme de la nuit, que ces
gueulards-là s’applaudirent eux-mêmes, car il ne
fallait pas espérer de pouvoir gueuler plus fort.
Personne de la société ne parvint jamais à se
rappeler au juste comment la noce se termina. Il
devait être très tard, voilà tout, parce qu’il ne
passait plus un chat dans la rue. Peut-être bien,
tout de même, qu’on avait dansé autour de la
table, en se tenant par les mains. Ça se noyait
dans un brouillard jaune, avec des figures rouges
qui sautaient, la bouche fendue d’une oreille à
l’autre. Pour sûr, on s’était payé du vin à la
française vers la fin ; seulement, on ne savait plus
si quelqu’un n’avait pas fait la farce de mettre du
sel dans les verres. Les enfants devaient s’être
déshabillés et couchés seuls. Le lendemain, Mme
Boche se vantait d’avoir allongé deux calottes à
Boche, dans un coin, où il causait de trop près
avec la charbonnière ; mais Boche, qui ne se
souvenait de rien, traitait ça de blague. Ce que
chacun déclarait peu propre, c’était la conduite de
Clémence, une fille à ne pas inviter, décidément ;
elle avait fini par montrer tout ce qu’elle
possédait, et s’était trouvée prise de mal de coeur,
au point d’abîmer entièrement un des rideaux de
mousseline. Les hommes, au moins, sortaient
dans la rue ; Lorilleux et Poisson, l’estomac
dérangé, avaient filé raide jusqu’à la boutique du
charcutier. Quand on a été bien élevé, ça se voit
toujours. Ainsi, ces dames, Mme Putois, Mme Lerat
et Virginie, incommodées par la chaleur, étaient
simplement allées dans la pièce du fond ôter leur
corset ; même Virginie avait voulu s’étendre sur
le lit, l’affaire d’un instant, pour empêcher les
mauvaises suites. Puis, la société semblait avoir
fondu, les uns s’effaçant derrière les autres, tous
s’accompagnant, se noyant au fond du quartier
noir, dans un dernier vacarme, une dispute
enragée des Lorilleux, un « trou la la, trou la la »,
entêté et lugubre du père Bru. Gervaise croyait
bien que Goujet s’était mis à sangloter en
partant ; Coupeau chantait toujours ; quant à
Lantier, il avait dû rester jusqu’à la fin, elle
sentait même encore un souffle dans ses cheveux,
à un moment, mais elle ne pouvait pas dire si ce
souffle venait de Lantier ou de la nuit chaude.
Cependant, comme Mme Lerat refusait de
retourner aux Batignolles à cette heure, on enleva
du lit un matelas qu’on étendit pour elle dans un
coin de la boutique, après avoir poussé la table.
Elle dormit là, au milieu des miettes du dîner. Et,
toute la nuit, dans le sommeil écrasé des
Coupeau, cuvant la fête, le chat d’une voisine qui
avait profité d’une fenêtre ouverte, croqua les os
de l’oie, acheva d’enterrer la bête, avec le petit
bruit de ses dents fines.
VIII
Le samedi suivant, Coupeau, qui n’était pas
rentré dîner, amena Lantier vers dix heures. Ils
avaient mangé ensemble des pieds de mouton,
chez Thomas, à Montmartre.
– Faut pas gronder, la bourgeoise, dit le
zingueur. Nous sommes sages, tu vois... Oh ! il
n’y a pas de danger avec lui ; il vous met droit
dans le bon chemin.
Et il raconta comment ils s’étaient rencontrés
rue Rochechouart. Après le dîner, Lantier avait
refusé une consommation au café de la Boule
noire, en disant que, lorsqu’on était marié avec
une femme gentille et honnête, on ne devait pas
gouaper dans tous les bastringues. Gervaise
écoutait avec un petit sourire. Bien sûr, non, elle
ne songeait pas à gronder ; elle se sentait trop
gênée. Depuis la fête, elle s’attendait bien à
revoir son ancien amant un jour ou l’autre ; mais,
à pareille heure, au moment de se mettre au lit,
l’arrivée brusque des deux hommes l’avait
surprise ; et, les mains tremblantes, elle rattachait
son chignon roulé dans son cou.
– Tu ne sais pas, reprit Coupeau, puisqu’il a eu
la délicatesse de refuser dehors une
consommation, tu vas nous payer la goutte... Ah !
tu nous dois bien ça !
Les ouvrières étaient parties depuis longtemps.
Maman Coupeau et Nana venaient de se coucher.
Alors, Gervaise, qui tenait déjà un volet quand ils
avaient paru, laissa la boutique ouverte, apporta
sur un coin de l’établi des verres et le fond d’une
bouteille de cognac. Lantier restait debout, évitait
de lui adresser directement la parole. Pourtant,
quand elle le servit, il s’écria :
– Une larme seulement, madame, je vous prie.
Coupeau les regarda, s’expliqua très
carrément. Ils n’allaient pas faire les dindes, peutêtre
! Le passé était le passé, n’est-ce pas ? Si on
conservait de la rancune après des neuf ans et des
dix ans, on finirait par ne plus voir personne.
Non, non, il avait le coeur sur la main, lui !
D’abord, il savait à qui il avait affaire, à une
brave femme et à un brave homme, à deux amis,
quoi ! Il était tranquille, il connaissait leur
honnêteté.
– Oh ! bien sûr... bien sûr... répétait Gervaise,
les paupières baissées, sans comprendre ce
qu’elle disait.
– C’est une soeur, maintenant, rien qu’une
soeur ! murmura à son tour Lantier.
– Donnez-vous la main, nom de Dieu ! cria
Coupeau, et foutons-nous des bourgeois ! Quand
on a de ça dans le coco, voyez-vous, on est plus
chouette que les millionnaires. Moi, je mets
l’amitié avant tout, parce que l’amitié, c’est
l’amitié, et qu’il n’y a rien au-dessus.
Il s’enfonçait de grands coups de poing dans
l’estomac, l’air si ému, qu’ils durent le calmer.
Tous trois, en silence, trinquèrent et burent leur
goutte. Gervaise put alors regarder Lantier à son
aise ; car, le soir de la fête, elle l’avait vu dans un
brouillard. Il s’était épaissi, gras et rond, les
jambes et les bras lourds, à cause de sa petite
taille. Mais sa figure gardait de jolis traits sous la
bouffissure de sa vie de fainéantise ; et comme il
soignait toujours beaucoup ses minces
moustaches, on lui aurait donné juste son âge,
trente-cinq ans. Ce jour-là, il portait un pantalon
gris et un paletot gros bleu comme un monsieur,
avec un chapeau rond ; même il avait une montre
et une chaîne d’argent, à laquelle pendait une
bague, un souvenir.
– Je m’en vais, dit-il. Je reste au diable.
Il était déjà sur le trottoir, lorsque le zingueur
le rappela pour lui faire promettre de ne plus
passer devant la porte sans leur dire un petit
bonjour. Cependant, Gervaise, qui venait de
disparaître doucement, rentra en poussant devant
elle Étienne, en manches de chemise, la face déjà
endormie. L’enfant souriait, se frottait les yeux.
Mais quand il aperçut Lantier, il resta tremblant
et gêné, coulant des regards inquiets du côté de sa
mère et de Coupeau.
– Tu ne reconnais pas ce monsieur ? demanda
celui-ci.
L’enfant baissa la tête sans répondre. Puis, il
eut un léger signe pour dire qu’il reconnaissait le
monsieur.
– Eh bien ! ne fais pas la bête, va l’embrasser.
Lantier, grave et tranquille, attendait. Lorsque
Étienne se décida à s’approcher, il se courba,
tendit les deux joues, puis posa lui-même un gros
baiser sur le front du gamin. Alors, celui-ci osa
regarder son père. Mais, tout d’un coup, il éclata
en sanglots, il se sauva comme un fou, débraillé,
grondé par Coupeau qui le traitait de sauvage.
– C’est l’émotion, dit Gervaise, pâle et
secouée elle-même.
– Oh ! il est très doux, très gentil d’habitude,
expliquait Coupeau. Je l’ai crânement élevé, vous
verrez... Il s’habituera à vous. Il faut qu’il
connaisse les gens... Enfin, quand il n’y aurait eu
que ce petit, on ne pouvait pas rester toujours
brouillé, n’est-ce pas ? Nous aurions dû faire ça
pour lui il y a beaux jours, car je donnerais plutôt
ma tête à couper que d’empêcher un père de voir
son enfant.
Là-dessus, il parla d’achever la bouteille de
cognac. Tous trois trinquèrent de nouveau.
Lantier ne s’étonnait pas, avait un beau calme.
Avant de s’en aller, pour rendre ses politesses au
zingueur, il voulut absolument fermer la boutique
avec lui. Puis, tapant dans ses mains par propreté,
il souhaita une bonne nuit au ménage.
– Dormez bien. Je vais tâcher de pincer
l’omnibus... Je vous promets de revenir bientôt.
À partir de cette soirée, Lantier se montra
souvent rue de la Goutte-d’Or. Il se présentait
quand le zingueur était là, demandant de ses
nouvelles dès la porte, affectant d’entrer
uniquement pour lui. Puis, assis contre la vitrine,
toujours en paletot, rasé et peigné, il causait
poliment, avec les manières d’un homme qui
aurait reçu de l’instruction. C’est ainsi que les
Coupeau apprirent peu à peu des détails sur sa
vie. Pendant les huit dernières années, il avait un
moment dirigé une fabrique de chapeaux ; et
quand on lui demandait pourquoi il s’était retiré,
il se contentait de parler de la coquinerie d’un
associé, un compatriote, une canaille qui avait
mangé la maison avec les femmes. Mais son
ancien titre de patron restait sur toute sa personne
comme une noblesse à laquelle il ne pouvait plus
déroger. Il se disait sans cesse près de conclure
une affaire superbe, des maisons de chapellerie
devaient l’établir, lui confier des intérêts
énormes. En attendant, il ne faisait absolument
rien, se promenait au soleil, les mains dans les
poches, ainsi qu’un bourgeois. Les jours où il se
plaignait, si l’on se risquait à lui indiquer une
manufacture demandant des ouvriers, il semblait
pris d’une pitié souriante, il n’avait pas envie de
crever la faim, en s’échinant pour les autres. Ce
gaillard-là, toutefois, comme disait Coupeau, ne
vivait pas de l’air du temps. Oh ! c’était un malin,
il savait s’arranger, il bibelotait quelque
commerce, car enfin il montrait une figure de
prospérité, il lui fallait bien de l’argent pour se
payer du linge blanc et des cravates de fils de
famille. Un matin, le zingueur l’avait vu se faire
cirer, boulevard Montmartre. La vraie vérité était
que Lantier, très bavard sur les autres, se taisait
ou mentait quand il s’agissait de lui. Il ne voulait
même pas dire où il demeurait. Non, il logeait
chez un ami, là-bas, au diable, le temps de
trouver une belle situation ; et il défendait aux
gens de venir le voir, parce qu’il n’y était jamais.
– On rencontre dix positions pour une,
expliquait-il souvent. Seulement, ce n’est pas la
peine d’entrer dans des boîtes où l’on ne restera
pas vingt-quatre heures... Ainsi, j’arrive un lundi
chez Champion, à Montrouge. Le soir, Champion
m’embête sur la politique ; il n’avait pas les
mêmes idées que moi. Eh bien ! le mardi matin,
je filais, attendu que nous ne sommes plus au
temps des esclaves et que je ne veux pas me
vendre pour sept francs par jour.
On était alors dans les premiers jours de
novembre. Lantier apporta galamment des
bouquets de violettes, qu’il distribuait à Gervaise
et aux deux ouvrières. Peu à peu, il multiplia ses
visites, il vint presque tous les jours. Il paraissait
vouloir faire la conquête de la maison, du quartier
entier ; et il commença par séduire Clémence et
Mme Putois, auxquelles il témoignait, sans
distinction d’âge, les attentions les plus
empressées. Au bout d’un mois, les deux
ouvrières l’adoraient. Les Boche, qu’il flattait
beaucoup en allant les saluer dans leur loge,
s’extasiaient sur sa politesse. Quant aux
Lorilleux, lorsqu’ils surent quel était ce monsieur,
arrivé au dessert, le jour de la fête, ils vomirent
d’abord mille horreurs contre Gervaise, qui osait
introduire ainsi son ancien individu dans son
ménage. Mais, un jour, Lantier monta chez eux,
se présenta si bien en leur commandant une
chaîne pour une dame de sa connaissance, qu’ils
lui dirent de s’asseoir et le gardèrent une heure,
charmés de sa conversation ; même, ils se
demandaient comment un homme si distingué
avait pu vivre avec la Banban. Enfin, les visites
du chapelier chez les Coupeau n’indignaient plus
personne et semblaient naturelles, tant il avait
réussi à se mettre dans les bonnes grâces de toute
la rue de la Goutte-d’Or. Goujet seul restait
sombre. S’il se trouvait là, quand l’autre arrivait,
il prenait la porte, pour ne pas être obligé de lier
connaissance avec ce particulier.
Cependant, au milieu de cette coqueluche de
tendresse pour Lantier, Gervaise, les premières
semaines, vécut dans un grand trouble. Elle
éprouvait au creux de l’estomac cette chaleur
dont elle s’était sentie brûlée, le jour des
confidences de Virginie. Sa grande peur venait de
ce qu’elle redoutait d’être sans force, s’il la
surprenait un soir toute seule et s’il s’avisait de
l’embrasser. Elle pensait trop à lui, elle restait
trop pleine de lui. Mais, lentement, elle se calma,
en le voyant si convenable, ne la regardant pas en
face, ne la touchant pas du bout des doigts, quand
les autres avaient le dos tourné. Puis, Virginie,
qui semblait lire en elle, lui faisait honte de ses
vilaines pensées. Pourquoi tremblait-elle ? On ne
pouvait pas rencontrer un homme plus gentil.
Bien sûr, elle n’avait plus rien à craindre. Et la
grande brune manoeuvra un jour de façon à les
pousser tous deux dans un coin et à mettre la
conversation sur le sentiment. Lantier déclara
d’une voix grave, en choisissant les termes, que
son coeur était mort, qu’il voulait désormais se
consacrer uniquement au bonheur de son fils. Il
ne parlait jamais de Claude, qui était toujours
dans le Midi. Il embrassait Étienne sur le front
tous les soirs, ne savait que lui dire si l’enfant
restait là, l’oubliait pour entrer en compliments
avec Clémence. Alors, Gervaise, tranquillisée,
sentit mourir en elle le passé. La présence de
Lantier usait ses souvenirs de Plassans et de
l’hôtel Boncoeur. À le voir sans cesse, elle ne le
rêvait plus. Même elle se trouvait prise d’une
répugnance à la pensée de leurs anciens rapports.
Oh ! c’était fini, bien fini. S’il osait un jour lui
demander ça, elle lui répondrait par une paire de
claques, elle instruirait plutôt son mari. Et, de
nouveau, elle songeait sans remords, avec une
douceur extraordinaire, à la bonne amitié de
Goujet.
En arrivant un matin à l’atelier, Clémence
raconta qu’elle avait rencontré la veille, vers onze
heures, M. Lantier donnant le bras à une femme.
Elle disait cela en mots très sales, avec de la
méchanceté par-dessous, pour voir la tête de la
patronne. Oui, M. Lantier grimpait la rue Notre-
Dame-de-Lorette ; la femme était blonde, un de
ces chameaux du boulevard à moitié crevés, le
derrière nu sous leur robe de soie. Et elle les avait
suivis, par blague. Le chameau était entré chez un
charcutier acheter des crevettes et du jambon.
Puis, rue de La Rochefoucauld, M. Lantier avait
posé sur le trottoir, devant la maison, le nez en
l’air, en attendant que la petite, montée toute
seule, lui eût fait par la fenêtre le signe de la
rejoindre. Mais Clémence eut beau ajouter des
commentaires dégoûtants, Gervaise continuait à
repasser tranquillement une robe blanche. Par
moments, l’histoire lui mettait aux lèvres un petit
sourire. Ces Provençaux, disait-elle, étaient tous
enragés après les femmes ; il leur en fallait quand
même ; ils en auraient ramassé sur une pelle dans
un tas d’ordures. Et, le soir, quand le chapelier
arriva, elle s’amusa des taquineries de Clémence,
qui l’intriguait avec sa blonde. D’ailleurs, il
semblait flatté d’avoir été aperçu. Mon Dieu !
c’était une ancienne amie, qu’il voyait encore de
temps à autre, lorsque ça ne devait déranger
personne ; une fille très chic, meublée en
palissandre ; et il citait d’anciens amants à elle,
un vicomte, un grand marchand de faïence, le fils
d’un notaire. Lui, aimait les femmes qui
embaument. Il poussait sous le nez de Clémence
son mouchoir, que la petite lui avait parfumé,
lorsque Étienne rentra. Alors, il prit son air grave,
il baisa l’enfant, en ajoutant que la rigolade ne
tirait pas à conséquence et que son coeur était
mort. Gervaise, penchée sur son ouvrage, hocha
la tête d’un air d’approbation. Et ce fut encore
Clémence qui porta la peine de sa méchanceté,
car elle avait bien senti Lantier la pincer déjà
deux ou trois fois, sans avoir l’air, et elle crevait
de jalousie de ne pas puer le musc comme le
chameau du boulevard.
Quand le printemps revint, Lantier, tout à fait
de la maison, parla d’habiter le quartier, afin
d’être plus près de ses amis. Il voulait une
chambre meublée dans une maison propre. Mme
Boche, Gervaise elle-même, se mirent en quatre
pour lui trouver ça. On fouilla les rues voisines.
Mais il était trop difficile, il désirait une grande
cour, il demandait un rez-de-chaussée, enfin
toutes les commodités imaginables. Et
maintenant, chaque soir, chez les Coupeau, il
semblait mesurer la hauteur des plafonds, étudier
la distribution des pièces, convoiter un logement
pareil. Oh ! il n’aurait pas demandé autre chose,
il se serait volontiers creusé un trou dans ce coin
tranquille et chaud. Puis, il terminait chaque fois
son examen par cette phrase :
– Sapristi, vous êtes joliment bien, tout de
même !
Un soir, comme il avait dîné là et qu’il lâchait
sa phrase au dessert, Coupeau, qui s’était mis à le
tutoyer, lui cria brusquement :
– Faut rester ici, ma vieille, si le coeur t’en
dit... On s’arrangera...
Et il expliqua que la chambre au linge sale,
nettoyée, ferait une jolie pièce. Étienne
coucherait dans la boutique, sur un matelas jeté
par terre, voilà tout.
– Non, non, dit Lantier, je ne puis pas
accepter. Ça vous gênerait trop. Je sais que c’est
de bon coeur, mais on aurait trop chaud les uns
sur les autres... Puis, vous savez, chacun sa
liberté. Il me faudrait traverser votre chambre, et
ça ne serait pas toujours drôle.
– Ah ! l’animal ! reprit le zingueur étranglant
de rire, tapant sur la table pour s’éclaircir la voix,
il songe toujours aux bêtises !... Mais, bougre de
serin, on est inventif ! Pas vrai ? il y a deux
fenêtres, dans la pièce. Eh bien ! on en colle une
par terre, on en fait une porte. Alors, comprends-
tu, tu entres par la cour, nous bouchons même
cette porte de communication, si ça nous plaît. Ni
vu ni connu, tu es chez toi, nous sommes chez
nous.
Il y eut un silence. Le chapelier murmurait :
– Ah ! oui, de cette façon, je ne dis pas... Et
encore non, je serais trop sur votre dos.
Il évitait de regarder Gervaise. Mais il
attendait évidemment un mot de sa part pour
accepter. Celle-ci était très contrariée de l’idée de
son mari ; non pas que la pensée de voir Lantier
demeurer chez eux la blessât ni l’inquiétât
beaucoup ; mais elle se demandait où elle mettrait
le linge sale. Cependant, le zingueur faisait valoir
les avantages de l’arrangement. Le loyer de cinq
cents francs avait toujours été un peu fort. Eh
bien ! le camarade leur paierait la chambre toute
meublée vingt francs par mois ; ce ne serait pas
cher pour lui, et ça les aiderait au moment du
terme. Il ajouta qu’il se chargeait de manigancer,
sous leur lit, une grande caisse où tout le linge
sale du quartier pourrait tenir. Alors, Gervaise
hésita, parut consulter du regard maman
Coupeau, que Lantier avait conquise depuis des
mois, en lui apportant des boules de gomme pour
son catarrhe.
– Vous ne nous gêneriez pas, bien sûr, finitelle
par dire. Il y aurait moyen de s’organiser...
– Non, non, merci, répéta le chapelier. Vous
êtes trop gentils, ce serait abuser.
Coupeau, cette fois, éclata. Est-ce qu’il allait
faire son andouille encore longtemps ? Quand on
lui disait que c’était de bon coeur ! Il leur rendrait
service, là, comprenait-il ! Puis, d’une voix
furibonde, il gueula :
– Étienne, Étienne !
Le gamin s’était endormi sur la table. Il leva la
tête en sursaut.
– Écoute, dis-lui que tu le veux... Oui, à ce
monsieur-là... Dis-lui bien fort : Je le veux !
– Je le veux ! bégaya Étienne, la bouche
empâtée de sommeil.
Tout le monde se mit à rire. Mais Lantier
reprit bientôt son air grave et pénétré. Il serra la
main de Coupeau, par-dessus la table, en disant :
– J’accepte... C’est de bonne amitié de part et
d’autre, n’est-ce pas ? Oui, j’accepte pour
l’enfant.
Dès le lendemain, le propriétaire, M.
Marescot, étant venu passer une heure dans la
loge des Boche, Gervaise lui parla de l’affaire. Il
se montra d’abord inquiet, refusant, se fâchant,
comme si elle lui avait demandé d’abattre toute
une aile de sa maison. Puis, après une inspection
minutieuse des lieux, lorsqu’il eut regardé en l’air
pour voir si les étages supérieurs n’allaient pas
être ébranlés, il finit par donner l’autorisation,
mais à la condition de ne supporter aucun frais ;
et les Coupeau durent lui signer un papier, dans
lequel ils s’engageaient à rétablir les choses en
l’état, à l’expiration de leur bail. Le soir même, le
zingueur amena des camarades, un maçon, un
menuisier, un peintre, de bons zigs qui feraient
cette bricole-là après leur journée, histoire de
rendre service. La pose de la nouvelle porte, le
nettoyage de la pièce, n’en coûtèrent pas moins
une centaine de francs, sans compter les litres
dont on arrosa la besogne. Le zingueur dit aux
camarades qu’il leur paierait ça plus tard, avec le
premier argent de son locataire. Ensuite, il fut
question de meubler la pièce. Gervaise y laissa
l’armoire de maman Coupeau ; elle ajouta une
table et deux chaises, prises dans sa propre
chambre ; il lui fallut enfin acheter une tabletoilette
et un lit, avec la literie complète, en tout
cent trente francs, qu’elle devait payer à raison de
dix francs par mois. Si, pendant une dizaine de
mois, les vingt francs de Lantier se trouvaient
mangés à l’avance par les dettes contractées, plus
tard il y aurait un joli bénéfice.
Ce fut dans les premiers jours de juin que
l’installation du chapelier eut lieu. La veille,
Coupeau avait offert d’aller avec lui chercher sa
malle, pour lui éviter les trente sous d’un fiacre.
Mais l’autre était resté gêné, disant que sa malle
pesait trop lourd, comme s’il avait voulu cacher
jusqu’au dernier moment l’endroit où il logeait. Il
arriva dans l’après-midi, vers trois heures.
Coupeau ne se trouvait pas là. Et Gervaise, à la
porte de la boutique, devint toute pâle, en
reconnaissant la malle sur le fiacre. C’était leur
ancienne malle, celle avec laquelle elle avait fait
le voyage de Plassans, aujourd’hui écorchée,
cassée, tenue par des cordes. Elle la voyait
revenir comme souvent elle l’avait rêvé, et elle
pouvait s’imaginer que le même fiacre, le fiacre
où cette garce de brunisseuse s’était fichue d’elle,
la lui rapportait. Cependant, Boche donnait un
coup de main à Lantier. La blanchisseuse les
suivit, muette, un peu étourdie. Quand ils eurent
déposé leur fardeau au milieu de la chambre, elle
dit pour parler :
– Hein ? voilà une bonne affaire de faite ?
Puis, se remettant, voyant que Lantier, occupé
à dénouer les cordes, ne la regardait seulement
pas, elle ajouta :
– Monsieur Boche, vous allez boire un coup.
Et elle alla chercher un litre et des verres.
Justement, Poisson, en tenue, passait sur le
trottoir. Elle lui adressa un petit signe, clignant
les yeux, avec un sourire. Le sergent de ville
comprit parfaitement. Quand il était de service, et
qu’on battait de l’oeil, ça voulait dire qu’on lui
offrait un verre de vin. Même, il se promenait des
heures devant la blanchisseuse, à attendre qu’elle
battît de l’oeil. Alors, pour ne pas être vu, il
passait par la cour, il sifflait son verre en se
cachant.
– Ah ! ah ! dit Lantier, quand il le vit entrer,
c’est vous, Badingue !
Il l’appelait Badingue par blague, pour se
ficher de l’empereur. Poisson acceptait ça de son
air raide, sans qu’on pût savoir si ça l’embêtait au
fond. D’ailleurs, les deux hommes, quoique
séparés par leurs convictions politiques, étaient
devenus très bons amis.
– Vous savez que l’empereur a été sergent de
ville à Londres, dit à son tour Boche. Oui, ma
parole ! il ramassait les femmes soûles.
Gervaise pourtant avait rempli trois verres sur
la table. Elle, ne voulait pas boire, se sentait le
coeur tout barbouillé. Mais elle restait, regardant
Lantier enlever les dernières cordes, prise du
besoin de savoir ce que contenait la malle. Elle se
souvenait, dans un coin, d’un tas de chaussettes,
de deux chemises sales, d’un vieux chapeau. Estce
que ces choses étaient encore là ? est-ce
qu’elle allait retrouver les loques du passé ?
Lantier, avant de soulever le couvercle, prit son
verre et trinqua.
– À votre santé.
– À la vôtre, répondirent Boche et Poisson.
La blanchisseuse remplit de nouveau les
verres. Les trois hommes s’essuyaient les lèvres
de la main. Enfin, le chapelier ouvrit la malle.
Elle était pleine d’un pêle-mêle de journaux, de
livres, de vieux vêtements, de linge en paquets. Il
en tira successivement une casserole, une paire de
bottes, un buste de Ledru-Rollin avec le nez
cassé, une chemise brodée, un pantalon de travail.
Et Gervaise, penchée, sentait monter une odeur
de tabac, une odeur d’homme malpropre, qui
soigne seulement le dessus, ce qu’on voit de sa
personne. Non, le vieux chapeau n’était plus dans
le coin de gauche. Il y avait là une pelote qu’elle
ne connaissait pas, quelque cadeau de femme.
Alors, elle se calma, elle éprouva une vague
tristesse, continuant à suivre les objets, en se
demandant s’ils étaient de son temps ou du temps
des autres.
– Dites donc, Badingue, vous ne connaissez
pas ça ? reprit Lantier.
Il lui mettait sous le nez un petit livre imprimé
à Bruxelles : Les Amours de Napoléon III, orné
de gravures. On y racontait, entre autres
anecdotes, comment l’empereur avait séduit la
fille d’un cuisinier, âgée de treize ans ; et l’image
représentait Napoléon III, les jambes nues, ayant
gardé seulement le grand cordon de la Légion
d’honneur, poursuivant une gamine qui se
dérobait à sa luxure.
– Ah ! c’est bien ça ! s’écria Boche, dont les
instincts sournoisement voluptueux étaient
flattés. Ça arrive toujours comme ça !
Poisson restait saisi, consterné ; et il ne
trouvait pas un mot pour défendre l’empereur.
C’était dans un livre, il ne pouvait pas dire non.
Alors, Lantier lui poussant toujours l’image sous
le nez d’un air goguenard, il laissa échapper ce
cri, en arrondissant les bras :
– Eh bien, après ? Est-ce que ce n’est pas dans
la nature ?
Lantier eut le bec cloué par cette réponse. Il
rangea ses livres et ses journaux sur une planche
de l’armoire ; et comme il paraissait désolé de ne
pas avoir une petite bibliothèque, pendue audessus
de la table, Gervaise promit de lui en
procurer une. Il possédait l’Histoire de dix ans,
de Louis Blanc, moins le premier volume, qu’il
n’avait jamais eu d’ailleurs, les Girondins, de
Lamartine, en livraisons à deux sous, les
Mystères de Paris et le Juif errant, d’Eugène Sue,
sans compter un tas de bouquins philosophiques
et humanitaires, ramassés chez les marchands de
vieux clous. Mais il couvait surtout ses journaux
d’un regard attendri et respectueux. C’était une
collection faite par lui, depuis des années.
Chaque fois qu’au café il lisait dans un journal un
article réussi et selon ses idées, il achetait le
journal, il le gardait. Il en avait ainsi un paquet
énorme de toutes les dates et de tous les titres,
empilés sans ordre aucun. Quand il eut sorti ce
paquet du fond de la malle, il donna dessus des
tapes amicales, en disant aux deux autres :
– Vous voyez ça ? eh bien, c’est à papa,
personne ne peut se flatter d’avoir quelque chose
d’aussi chouette... Ce qu’il y a là-dedans, vous ne
vous l’imaginez pas. C’est-à-dire que, si on
appliquait la moitié de ces idées, ça nettoierait du
coup la société. Oui, votre empereur et tous ses
roussins boiraient un bouillon...
Mais il fut interrompu par le sergent de ville,
dont les moustaches et l’impériale rouges
remuaient dans sa face blême.
– Et l’armée, dites donc, qu’est-ce que vous en
faites ?
Alors, Lantier s’emporta. Il criait en donnant
des coups de poing sur ses journaux :
– Je veux la suppression du militarisme, la
fraternité des peuples... Je veux l’abolition des
privilèges, des titres et des monopoles... Je veux
l’égalité des salaires, la répartition des bénéfices,
la glorification du prolétariat... Toutes les
libertés, entendez-vous ! toutes !... Et le divorce !
– Oui, oui, le divorce, pour la morale ! appuya
Boche.
Poisson avait pris un air majestueux. Il
répondit :
– Pourtant, si je n’en veux pas de vos libertés,
je suis bien libre.
– Si vous n’en voulez pas, si vous n’en voulez
pas... bégaya Lantier, que la passion étranglait.
Non, vous n’êtes pas libre !... Si vous n’en voulez
pas, je vous foutrai à Cayenne, moi ! oui, à
Cayenne, avec votre empereur et tous les cochons
de sa bande !
Ils s’empoignaient ainsi, à chacune de leurs
rencontres. Gervaise, qui n’aimait pas les
discussions, intervenait d’ordinaire. Elle sortit de
la torpeur où la plongeait la vue de la malle, toute
pleine du parfum gâté de son ancien amour ; et
elle montra les verres aux trois hommes.
– C’est vrai, dit Lantier, subitement calmé,
prenant son verre. À la vôtre.
– À la vôtre, répondirent Boche et Poisson, qui
trinquèrent avec lui.
Cependant, Boche se dandinait, travaillé par
une inquiétude, regardant le sergent de ville du
coin de l’oeil.
– Tout ça entre nous, n’est-ce pas, monsieur
Poisson ? murmura-t-il enfin. On vous montre et
on vous dit des choses...
Mais Poisson ne le laissa pas achever. Il mit la
main sur son coeur, comme pour expliquer que
tout restait là. Il n’allait pas moucharder des amis,
bien sûr. Coupeau étant arrivé, on vida un second
litre. Le sergent de ville fila ensuite par la cour,
reprit sur le trottoir sa marche raide et sévère, à
pas comptés.
Dans les premiers temps, tout fut en l’air chez
la blanchisseuse. Lantier avait bien sa chambre
séparée, son entrée, sa clef ; mais, comme au
dernier moment, on s’était décidé à ne pas
condamner la porte de communication, il arrivait
que, le plus souvent, il passait par la boutique. Le
linge sale aussi embarrassait beaucoup Gervaise,
car son mari ne s’occupait pas de la grande caisse
dont il avait parlé ; et elle se trouvait réduite à
fourrer le linge un peu partout, dans les coins,
principalement sous son lit, ce qui manquait
d’agrément pendant les nuits d’été. Enfin, elle
était très ennuyée d’avoir chaque soir à faire le lit
d’Étienne au beau milieu de la boutique ; lorsque
les ouvrières veillaient, l’enfant dormait sur une
chaise, en attendant. Aussi Goujet lui ayant parlé
d’envoyer Étienne à Lille, où son ancien patron,
un mécanicien, demandait des apprentis, elle fut
séduite par ce projet, d’autant plus que le gamin,
peu heureux à la maison, désireux d’être son
maître, la suppliait de consentir. Seulement, elle
craignait un refus net de la part de Lantier. Il était
venu habiter chez eux, uniquement pour se
rapprocher de son fils ; il n’allait pas vouloir le
perdre juste quinze jours après son installation.
Pourtant, quand elle lui parla en tremblant de
l’affaire, il approuva beaucoup l’idée, disant que
les jeunes ouvriers ont besoin de voir du pays. Le
matin où Étienne partit, il lui fit un discours sur
ses droits, puis il l’embrassa, il déclama :
– Souviens-toi que le producteur n’est pas un
esclave, mais que quiconque n’est pas un
producteur est un frelon.
Alors, le train-train de la maison reprit, tout se
calma et s’assoupit dans de nouvelles habitudes.
Gervaise s’était accoutumée à la débandade du
linge sale, aux allées et venues de Lantier. Celuici
parlait toujours de ses grandes affaires ; il
sortait parfois, bien peigné, avec du linge blanc,
disparaissait, découchait même, puis rentrait en
affectant d’être éreinté, d’avoir la tête cassée,
comme s’il venait de discuter, vingt-quatre
heures durant, les plus graves intérêts. La vérité
était qu’il la coulait douce. Oh ! il n’y avait pas
de danger qu’il empoignât des durillons aux
mains ! Il se levait d’ordinaire vers dix heures,
faisait une promenade l’après-midi, si la couleur
du soleil lui plaisait, ou bien, les jours de pluie,
restait dans la boutique où il parcourait son
journal. C’était son milieu, il crevait d’aise parmi
les jupes, se fourrait au plus épais des femmes,
adorant leurs gros mots, les poussant à en dire,
tout en gardant lui-même un langage choisi ; et ça
expliquait pourquoi il aimait tant à se frotter aux
blanchisseuses, des filles pas bégueules. Lorsque
Clémence lui dévidait son chapelet, il demeurait
tendre et souriant, en tordant ses minces
moustaches. L’odeur de l’atelier, ces ouvrières en
sueur qui tapaient les fers de leurs bras nus, tout
ce coin pareil à une alcôve où tramait le
déballage des dames du quartier, semblait être
pour lui le trou rêvé, un refuge longtemps
cherché de paresse et de jouissance.
Dans les premiers temps, Lantier mangeait
chez François, au coin de la rue des Poissonniers.
Mais, sur les sept jours de la semaine, il dînait
avec les Coupeau trois et quatre fois ; si bien
qu’il finit par leur offrir de prendre pension chez
eux : il leur donnerait quinze francs chaque
samedi. Alors, il ne quitta plus la maison, il
s’installa tout à fait. On le voyait du matin au soir
aller de la boutique à la chambre du fond, en bras
de chemise, haussant la voix, ordonnant ; il
répondait même aux pratiques, il menait la
baraque. Le vin de François lui ayant déplu, il
persuada à Gervaise d’acheter désormais son vin
chez Vigouroux, le charbonnier d’à côté, dont il
allait pincer la femme avec Boche, en faisant les
commandes. Puis, ce fut le pain de Coudeloup
qu’il trouva mal cuit ; et il envoya Augustine
chercher le pain à la boulangerie viennoise du
faubourg Poissonnière, chez Meyer. Il changea
aussi Lehongre, l’épicier, et ne garda que le
boucher de la rue Polonceau, le gros Charles, à
cause de ses opinions politiques. Au bout d’un
mois, il voulut mettre toute la cuisine à l’huile.
Comme disait Clémence, en le blaguant, la tache
d’huile reparaissait quand même chez ce sacré
Provençal. Il faisait lui-même les omelettes, des
omelettes retournées des deux côtés, plus
rissolées que des crêpes, si fermes qu’on aurait
dit des galettes. Il surveillait maman Coupeau,
exigeant les biftecks très cuits, pareils à des
semelles de soulier, ajoutant de l’ail partout, se
fâchant si l’on coupait de la fourniture dans la
salade, des mauvaises herbes, criait-il, parmi
lesquelles pouvait bien se glisser du poison. Mais
son grand régal était un certain potage, du
vermicelle cuit à l’eau, très épais, où il versait la
moitié d’une bouteille d’huile. Lui seul en
mangeait avec Gervaise, parce que les autres, les
Parisiens, pour s’être un jour risqués à y goûter,
avaient failli rendre tripes et boyaux.
Peu à peu, Lantier en était venu également à
s’occuper des affaires de la famille. Comme les
Lorilleux rechignaient toujours pour sortir de leur
poche les cent sous de la maman Coupeau, il
avait expliqué qu’on pouvait leur intenter un
procès. Est-ce qu’ils se fichaient du monde !
c’étaient dix francs qu’ils devaient donner par
mois ! Et il montait lui-même chercher les dix
francs, d’un air si hardi et si aimable, que la
chaîniste n’osait pas les refuser. Maintenant, Mme
Lerat, elle aussi, donnait deux pièces de cent
sous. Maman Coupeau aurait baisé les mains de
Lantier, qui jouait en outre le rôle de grand
arbitre, dans les querelles de la vieille femme et
de Gervaise. Quand la blanchisseuse, prise
d’impatience, rudoyait sa belle-mère, et que
celle-ci allait pleurer sur son lit, il les bousculait
toutes les deux, les forçait à s’embrasser, en leur
demandant si elles croyaient amuser le monde
avec leurs bons caractères. C’était comme Nana :
on l’élevait joliment mal, à son avis. En cela, il
n’avait pas tort, car lorsque le père tapait dessus,
la mère soutenait la gamine, et lorsque la mère à
son tour cognait, le père faisait une scène. Nana,
ravie de voir ses parents se manger, se sentant
excusée à l’avance, commettait les cent dix-neuf
coups. À présent, elle avait inventé d’aller jouer
dans la maréchalerie en face ; elle se balançait la
journée entière aux brancards des charrettes ; elle
se cachait avec des bandes de voyous au fond de
la cour blafarde, éclairée du feu rouge de la
forge ; et, brusquement, elle reparaissait, courant,
criant, dépeignée et barbouillée, suivie de la
queue des voyous, comme si une volée de
marteaux venait de mettre ces saloperies
d’enfants en fuite. Lantier seul pouvait la
gronder ; et encore elle savait joliment le prendre.
Cette merdeuse de dix ans marchait comme une
dame devant lui, se balançait, le regardait de côté,
les yeux déjà pleins de vice. Il avait fini par se
charger de son éducation : il lui apprenait à
danser et à parler patois.
Une année s’écoula de la sorte. Dans le
quartier, on croyait que Lantier avait des rentes,
car c’était la seule façon de s’expliquer le grand
train des Coupeau. Sans doute, Gervaise
continuait à gagner de l’argent ; mais maintenant
qu’elle nourrissait deux hommes à ne rien faire,
la boutique pour sûr ne pouvait suffire ; d’autant
plus que la boutique devenait moins bonne, des
pratiques s’en allaient, les ouvrières godaillaient
du matin au soir. La vérité était que Lantier ne
payait rien, ni loyer ni nourriture. Les premiers
mois, il avait donné des acomptes ; puis, il s’était
contenté de parler d’une grosse somme qu’il
devait toucher, grâce à laquelle il s’acquitterait
plus tard, en un coup. Gervaise n’osait plus lui
demander un centime. Elle prenait le pain, le vin,
la viande à crédit. Les notes montaient partout, ça
marchait par des trois francs et des quatre francs
chaque jour. Elle n’avait pas allongé un sou au
marchand de meubles ni aux trois camarades, le
maçon, le menuisier et le peintre. Tout ce monde
commençait à grogner, on devenait moins poli
pour elle dans les magasins. Mais elle était
comme grisée par la fureur de la dette ; elle
s’étourdissait, choisissait les choses les plus
chères, se lâchait dans sa gourmandise depuis
qu’elle ne payait plus ; et elle restait très honnête
au fond, rêvant de gagner du matin au soir des
centaines de francs, elle ne savait pas trop de
quelle façon, pour distribuer des poignées de
pièces de cent sous à ses fournisseurs. Enfin, elle
s’enfonçait, et à mesure qu’elle dégringolait, elle
parlait d’élargir ses affaires. Pourtant, vers le
milieu de l’été, la grande Clémence était partie,
parce qu’il n’y avait pas assez de travail pour
deux ouvrières et qu’elle attendait son argent
pendant des semaines. Au milieu de cette
débâcle, Coupeau et Lantier se faisaient des
joues. Les gaillards, attablés jusqu’au menton,
bouffaient la boutique, s’engraissaient de la ruine
de l’établissement ; et ils s’excitaient l’un l’autre
à mettre les morceaux doubles, et ils se tapaient
sur le ventre en rigolant, au dessert, histoire de
digérer plus vite.
Dans le quartier, le grand sujet de
conversation était de savoir si réellement Lantier
s’était remis avec Gervaise. Là-dessus, les avis se
partageaient. À entendre les Lorilleux, la Banban
faisait tout pour repincer le chapelier, mais lui ne
voulait plus d’elle, la trouvait trop décatie, avait
en ville des petites filles d’une frimousse
autrement torchée. Selon les Boche, au contraire,
la blanchisseuse, dès la première nuit, s’en était
allée retrouver son ancien époux, aussitôt que ce
jeanjean de Coupeau avait ronflé. Tout ça, d’une
façon comme d’une autre, ne semblait guère
propre ; mais il y a tant de saletés dans la vie, et
de plus grosses, que les gens finissaient par
trouver ce ménage à trois naturel, gentil même,
car on ne s’y battait jamais et les convenances
étaient gardées. Certainement, si l’on avait mis le
nez dans d’autres intérieurs du quartier, on se
serait empoisonné davantage. Au moins, chez les
Coupeau, ça sentait les bons enfants. Tous les
trois se livraient à leur petite cuisine, se
culottaient et couchottaient ensemble à la papa,
sans empêcher les voisins de dormir. Puis, le
quartier restait conquis par les bonnes manières
de Lantier. Cet enjôleur fermait le bec à toutes les
bavardes. Même, dans le doute où l’on se trouvait
de ses rapports avec Gervaise, quand la fruitière
niait les rapports devant la tripière, celle-ci
semblait dire que c’était vraiment dommage,
parce qu’enfin ça rendait les Coupeau moins
intéressants.
Cependant, Gervaise vivait tranquille de ce
côté, ne pensait guère à ces ordures. Les choses
en vinrent au point qu’on l’accusa de manquer de
coeur. Dans la famille, on ne comprenait pas sa
rancune contre le chapelier. Mme Lerat, qui
adorait se fourrer entre les amoureux, venait tous
les soirs ; et elle traitait Lantier d’homme
irrésistible, dans les bras duquel les dames les
plus huppées devaient tomber. Mme Boche
n’aurait pas répondu de sa vertu, si elle avait eu
dix ans de moins. Une conspiration sourde,
continue, grandissait, poussait lentement
Gervaise, comme si toutes les femmes, autour
d’elle, avaient dû se satisfaire, en lui donnant un
amant. Mais Gervaise s’étonnait, ne découvrait
pas chez Lantier tant de séductions. Sans doute, il
était changé à son avantage : il portait toujours un
paletot, il avait pris de l’éducation dans les cafés
et dans les réunions politiques. Seulement, elle
qui le connaissait bien, lui voyait jusqu’à l’âme
par les deux trous de ses yeux, et retrouvait là un
tas de choses, dont elle gardait un léger frisson.
Enfin, si ça plaisait tant aux autres, pourquoi les
autres ne se risquaient-elles pas à tâter du
monsieur ? Ce fut ce qu’elle laissa entendre un
jour à Virginie, qui se montrait la plus chaude.
Alors, Mme Lerat et Virginie, pour lui monter la
tête, lui racontèrent les amours de Lantier et de la
grande Clémence. Oui, elle ne s’était aperçue de
rien ; mais, dès qu’elle sortait pour une course, le
chapelier emmenait l’ouvrière dans sa chambre.
Maintenant on les rencontrait ensemble, il devait
l’aller voir chez elle.
– Eh bien ? dit la blanchisseuse, la voix un peu
tremblante, qu’est-ce que ça peut me faire ?
Et elle regardait les yeux jaunes de Virginie,
où des étincelles d’or luisaient, comme dans ceux
des chats. Cette femme lui en voulait donc,
qu’elle tâchait de la rendre jalouse ? Mais la
couturière prit son air bête, en répondant :
– Ça ne peut rien vous faire, bien sûr...
Seulement, vous devriez lui conseiller de lâcher
cette fille avec laquelle il aura du désagrément.
Le pis était que Lantier se sentait soutenu et
changeait de manières à l’égard de Gervaise.
Maintenant, quand il lui donnait une poignée de
main, il lui gardait un instant les doigts entre les
siens. Il la fatiguait de son regard, fixait sur elle
des yeux hardis, où elle lisait nettement ce qu’il
lui demandait. S’il passait derrière elle, il
enfonçait les genoux dans ses jupes, soufflait sur
son cou, comme pour l’endormir. Pourtant, il
attendit encore, avant d’être brutal et de se
déclarer. Mais, un soir, se trouvant seul avec elle,
il la poussa devant lui sans dire une parole,
l’accula tremblante contre le mur, au fond de la
boutique, et là voulut l’embrasser. Le hasard fit
que Goujet entra juste à ce moment. Alors, elle se
débattit, s’échappa. Et tous trois échangèrent
quelques mots, comme si de rien n’était. Goujet,
la face toute blanche, avait baissé le nez, en
s’imaginant qu’il les dérangeait, qu’elle venait de
se débattre pour ne pas être embrassée devant le
monde.
Le lendemain, Gervaise piétina dans la
boutique, très malheureuse, incapable de repasser
un mouchoir ; elle avait le besoin de voir Goujet,
de lui expliquer comment Lantier la tenait contre
le mur. Mais, depuis qu’Étienne était à Lille, elle
n’osait plus entrer à la forge, où Bec-Salé, dit
Boit-sans-Soif, l’accueillait avec des rires
sournois. Pourtant, l’après-midi, cédant à son
envie, elle prit un panier vide, elle partit sous le
prétexte d’aller prendre des jupons chez sa
pratique de la rue des Portes-Blanches. Puis,
quand elle fut rue Marcadet, devant la fabrique de
boulons, elle se promena à petits pas, comptant
sur une bonne rencontre. Sans doute, de son côté,
Goujet devait l’attendre, car elle n’était pas là
depuis cinq minutes, qu’il sortit comme par
hasard.
– Tiens ! vous êtes en course, dit-il en souriant
faiblement ; vous rentrez chez vous...
Il disait ça pour parler. Gervaise tournait
justement le dos à la rue des Poissonniers. Et ils
montèrent vers Montmartre, côte à côte, sans se
prendre le bras. Ils devaient avoir la seule idée de
s’éloigner de la fabrique, pour ne pas paraître se
donner des rendez-vous devant la porte. La tête
basse, ils suivaient la chaussée défoncée, au
milieu du ronflement des usines. Puis, à deux
cents pas, naturellement, comme s’ils avaient
connu l’endroit, ils filèrent à gauche, toujours
silencieux, et s’engagèrent dans un terrain vague.
C’était, entre une scierie mécanique et une
manufacture de boutons, une bande de prairie
restée verte, avec des plaques jaunes d’herbe
grillée ; une chèvre, attachée à un piquet, tournait
en bêlant ; au fond, un arbre mort s’émiettait au
grand soleil.
– Vrai ! murmura Gervaise, on se croirait à la
campagne.
Ils allèrent s’asseoir sous l’arbre mort. La
blanchisseuse mit son panier à ses pieds. En face
d’eux, la butte Montmartre étageait ses rangées
de hautes maisons jaunes et grises, dans des
touffes de maigre verdure ; et, quand ils
renversaient la tête davantage, ils apercevaient le
large ciel d’une pureté ardente sur la ville,
traversé au nord par un vol de petits nuages
blancs. Mais la vive lumière les éblouissait, ils
regardaient au ras de l’horizon plat les lointains
crayeux des faubourgs, ils suivaient surtout la
respiration du mince tuyau de la scierie
mécanique, qui soufflait des jets de vapeur. Ces
gros soupirs semblaient soulager leur poitrine
oppressée.
– Oui, reprit Gervaise embarrassée par leur
silence, je me trouvais en course, j’étais sortie...
Après avoir tant souhaité une explication, tout
d’un coup elle n’osait plus parler. Elle était prise
d’une grande honte. Et elle sentait bien,
cependant, qu’ils étaient venus là d’eux-mêmes,
pour causer de ça ; même ils en causaient sans
avoir besoin de prononcer une parole. L’affaire
de la veille restait entre eux comme un poids qui
les gênait.
Alors, prise d’une tristesse atroce, les larmes
aux yeux, elle raconta l’agonie de Mme Bijard, sa
laveuse, morte le matin, après d’épouvantables
douleurs.
– Ça venait d’un coup de pied que lui avait
allongé Bijard, disait-elle d’une voix douce et
monotone. Le ventre a enflé. Sans doute, il lui
avait cassé quelque chose à l’intérieur. Mon
Dieu ! en trois jours, elle a été tortillée... Ah ! il y
a, aux galères, des gredins qui n’en ont pas tant
fait. Mais la justice aurait trop de besogne, si elle
s’occupait des femmes crevées par leurs maris.
Un coup de pied de plus ou de moins, n’est-ce
pas ? ça ne compte pas, quand on en reçoit tous
les jours. D’autant plus que la pauvre femme
voulait sauver son homme de l’échafaud et
expliquait qu’elle s’était abîmé le ventre en
tombant sur un baquet... Elle a hurlé toute la nuit
avant de passer.
Le forgeron se taisait, arrachait des herbes
dans ses poings crispés.
– Il n’y a pas quinze jours, continua Gervaise,
elle avait sevré son dernier, le petit Jules ; et c’est
encore une chance, car l’enfant ne pâtira pas...
N’importe, voilà cette gamine de Lalie chargée
de deux mioches. Elle n’a pas huit ans, mais elle
est sérieuse et raisonnable comme une vraie
mère. Avec ça, son père la roue de coups... Ah
bien ! on rencontre des êtres qui sont nés pour
souffrir.
Goujet la regarda et dit brusquement, les
lèvres tremblantes :
– Vous m’avez fait de la peine, hier, oh ! oui,
beaucoup de peine...
Gervaise, pâlissant, avait joint les mains. Mais
lui, continuait :
– Je sais, ça devait arriver... Seulement, vous
auriez dû vous confier à moi, m’avouer ce qu’il
en était, pour ne pas me laisser dans des idées...
Il ne put achever. Elle s’était levée, en
comprenant que Goujet la croyait remise avec
Lantier, comme le quartier l’affirmait. Et, les bras
tendus, elle cria :
– Non, non, je vous jure... Il me poussait, il
allait m’embrasser, c’est vrai ; mais sa figure n’a
pas même touché la mienne, et c’était la première
fois qu’il essayait... Oh ! tenez, sur ma vie, sur
celle de mes enfants, sur tout ce que j’ai de plus
sacré !
Cependant, le forgeron hochait la tête. Il se
méfiait, parce que les femmes disent toujours
non. Gervaise alors devint très grave, reprit
lentement :
– Vous me connaissez, monsieur Goujet, je ne
suis guère menteuse... Eh bien ! non, ça n’est pas,
ma parole d’honneur !... Jamais ça ne sera,
entendez-vous ? jamais ! Le jour où ça arriverait,
je deviendrais la dernière des dernières, je ne
mériterais plus l’amitié d’un honnête homme
comme vous.
Et elle avait, en parlant, une si belle figure,
toute pleine de franchise, qu’il lui prit la main et
la fit rasseoir. Maintenant, il respirait à l’aise, il
riait en dedans. C’était la première fois qu’il lui
tenait la main et qu’il la serrait dans la sienne.
Tous deux restèrent muets. Au ciel, le vol de
nuages blancs nageait avec une lenteur de cygne.
Dans le coin du champ, la chèvre, tournée vers
eux, les regardait en poussant à de longs
intervalles réguliers un bêlement très doux. Et,
sans se lâcher les doigts, les yeux noyés
d’attendrissement, ils se perdaient au loin, sur la
pente de Montmartre blafard, au milieu de la
haute futaie des cheminées d’usine rayant
l’horizon, dans cette banlieue plâtreuse et
désolée, où les bosquets verts des cabarets
borgnes les touchaient jusqu’aux larmes.
– Votre mère m’en veut, je le sais, reprit
Gervaise à voix basse. Ne dites pas non... Nous
vous devons tant d’argent !
Mais lui, se montra brutal, pour la faire taire.
Il lui secoua la main, à la briser. Il ne voulait pas
qu’elle parlât de l’argent. Puis, il hésita, il bégaya
enfin :
– Écoutez, il y a longtemps que je songe à
vous proposer une chose... Vous n’êtes pas
heureuse. Ma mère assure que la vie tourne mal
pour vous...
Il s’arrêta, un peu étouffé.
– Eh bien ! il faut nous en aller ensemble.
Elle le regarda, ne comprenant pas nettement
d’abord, surprise par cette rude déclaration d’un
amour dont il n’avait jamais ouvert les lèvres.
– Comment ça ? demanda-t-elle.
– Oui, continua-t-il la tête basse, nous nous en
irions, nous vivrions quelque part, en Belgique si
vous voulez... C’est presque mon pays... En
travaillant tous les deux, nous serions vite à notre
aise.
Alors, elle devint très rouge. Il l’aurait prise
contre lui pour l’embrasser, qu’elle aurait eu
moins de honte. C’était un drôle de garçon tout
de même, de lui proposer un enlèvement, comme
cela se passe dans les romans et dans la haute
société. Ah bien ! autour d’elle, elle voyait des
ouvriers faire la cour à des femmes mariées ;
mais ils ne les menaient pas même à Saint-Denis,
ça se passait sur place, et carrément.
– Ah ! monsieur Goujet, monsieur Goujet...
murmurait-elle, sans trouver autre chose.
– Enfin, voilà, nous ne serions que tous les
deux, reprit-il. Les autres me gênent, vous
comprenez ?... Quand j’ai de l’amitié pour une
personne, je ne peux pas voir cette personne avec
d’autres.
Mais elle se remettait, elle refusait maintenant,
d’un air raisonnable.
– Ce n’est pas possible, monsieur Goujet. Ce
serait très mal... Je suis mariée, n’est-ce pas ? j’ai
des enfants... Je sais bien que vous avez de
l’amitié pour moi et que je vous fais de la peine.
Seulement, nous aurions des remords, nous ne
goûterions pas de plaisir... Moi aussi, j’éprouve
de l’amitié pour vous, j’en éprouve trop pour
vous laisser commettre des bêtises. Et ce seraient
des bêtises, bien sûr... Non, voyez-vous, il vaut
mieux demeurer comme nous sommes. Nous
nous estimons, nous nous trouvons d’accord de
sentiment. C’est beaucoup, ça m’a soutenue plus
d’une fois. Quand on reste honnête, dans notre
position, on en est joliment récompensé.
Il hochait la tête, en l’écoutant. Il l’approuvait,
il ne pouvait pas dire le contraire. Brusquement,
dans le grand jour, il la prit entre ses bras, la serra
à l’écraser, lui posa un baiser furieux sur le cou,
comme s’il avait voulu lui manger la peau. Puis,
il la lâcha, sans demander autre chose ; et il ne
parla plus de leur amour. Elle se secouait, elle ne
se fâchait pas, comprenant que tous deux avaient
bien gagné ce petit plaisir.
Le forgeron, cependant, secoué de la tête aux
pieds par un grand frisson, s’écartait d’elle, pour
ne pas céder à l’envie de la reprendre ; et il se
traînait sur les genoux, ne sachant à quoi occuper
ses mains, cueillant des fleurs de pissenlits, qu’il
jetait de loin dans son panier. Il y avait là, au
milieu de la nappe d’herbe brûlée, des pissenlits
jaunes superbes. Peu à peu, ce jeu le calma,
l’amusa. De ses doigts raidis par le travail du
marteau, il cassait délicatement les fleurs, les
lançait une à une, et ses yeux de bon chien
riaient, lorsqu’il ne manquait pas la corbeille. La
blanchisseuse s’était adossée à l’arbre mort, gaie
et reposée, haussant la voix pour se faire
entendre, dans l’haleine forte de la scierie
mécanique. Quand ils quittèrent le terrain vague,
côte à côte, en causant d’Étienne, qui se plaisait
beaucoup à Lille, elle emporta son panier plein de
fleurs de pissenlits.
Au fond, Gervaise ne se sentait pas devant
Lantier si courageuse qu’elle le disait. Certes, elle
était bien résolue à ne pas lui permettre de la
toucher seulement du bout des doigts ; mais elle
avait peur, s’il la touchait jamais, de sa lâcheté
ancienne, de cette mollesse et de cette
complaisance auxquelles elle se laissait aller,
pour faire plaisir au monde. Lantier, pourtant, ne
recommença pas sa tentative. Il se trouva
plusieurs fois seul avec elle et se tint tranquille. Il
semblait maintenant occupé de la tripière, une
femme de quarante-cinq ans, très bien conservée.
Gervaise, devant Goujet, parlait de la tripière,
afin de le rassurer. Elle répondait à Virginie et à
Mme Lerat, quand celles-ci faisaient l’éloge du
chapelier, qu’il pouvait bien se passer de son
admiration, puisque toutes les voisines avaient
des béguins pour lui.
Coupeau, dans le quartier, gueulait que Lantier
était un ami, un vrai. On pouvait baver sur leur
compte, lui savait ce qu’il savait, se fichait du
bavardage, du moment où il avait l’honnêteté de
son côté. Quand ils sortaient tous les trois, le
dimanche, il obligeait sa femme et le chapelier à
marcher devant lui, bras dessus, bras dessous,
histoire de crâner dans la rue ; et il regardait les
gens, tout prêt à leur administrer un va-te-laver,
s’ils s’étaient permis la moindre rigolade. Sans
doute, il trouvait Lantier un peu fiérot, l’accusait
de faire sa Sophie devant le vitriol, le blaguait
parce qu’il savait lire et qu’il parlait comme un
avocat. Mais, à part ça, il le déclarait un bougre à
poils. On n’en aurait pas trouvé deux aussi
solides dans la Chapelle. Enfin, ils se
comprenaient, ils étaient bâtis l’un pour l’autre.
L’amitié avec un homme, c’est plus solide que
l’amour avec une femme.
Il faut dire une chose, Coupeau et Lantier se
payaient ensemble des noces à tout casser.
Lantier, maintenant, empruntait de l’argent à
Gervaise, des dix francs, des vingt francs, quand
il sentait de la monnaie dans la maison. C’était
toujours pour ses grandes affaires. Puis, ces
jours-là, il débauchait Coupeau, parlait d’une
longue course, l’emmenait ; et, attablés nez à nez
au fond d’un restaurant voisin, ils se flanquaient
par le coco des plats qu’on ne peut manger chez
soi, arrosés de vin cacheté. Le zingueur aurait
préféré des ribotes dans le chic bon enfant ; mais
il était impressionné par les goûts d’aristo du
chapelier, qui trouvait sur la carte des noms de
sauces extraordinaires. On n’avait pas idée d’un
homme si douillet, si difficile. Ils sont tous
comme ça, paraît-il, dans le Midi. Ainsi, il ne
voulait rien d’échauffant, il discutait chaque
fricot, au point de vue de la santé, faisant
remporter la viande lorsqu’elle lui semblait trop
salée ou trop poivrée. C’était encore pis pour les
courants d’air, il en avait une peur bleue, il
engueulait tout l’établissement, si une porte
restait entrouverte. Avec ça, très chien, donnant
deux sous au garçon pour des repas de sept et huit
francs. N’importe, on tremblait devant lui, on les
connaissait bien sur les boulevards extérieurs, des
Batignolles à Belleville. Ils allaient, Grande-Rue
des Batignolles, manger des tripes à la mode de
Caen, qu’on leur servait sur de petits réchauds.
En bas de Montmartre, ils trouvaient les
meilleures huîtres du quartier, à la Ville-de-Barle-
Duc. Quand ils se risquaient en haut de la
butte, jusqu’au Moulin-de-la-Galette, on leur
faisait sauter un lapin. Rue des Martyrs, les Lilas
avaient la spécialité de la tête de veau ; tandis
que, chaussée Clignancourt, les restaurants du
Lion-d’Or et des Deux-Marronniers leur
donnaient des rognons sautés à se lécher les
doigts. Mais ils tournaient plus souvent à gauche,
du côté de Belleville, avaient leur table gardée
aux Vendanges-de-Bourgogne, au Cadran-Bleu,
au Capucin, des maisons de confiance, où l’on
pouvait demander de tout, les yeux fermés.
C’étaient des parties sournoises, dont ils parlaient
le lendemain matin à mots couverts, en chipotant
les pommes de terre de Gervaise. Même un jour,
dans un bosquet du Moulin-de-la-Galette, Lantier
amena une femme, avec laquelle Coupeau le
laissa au dessert.
Naturellement, on ne peut pas nocer et
travailler. Aussi, depuis l’entrée du chapelier
dans le ménage, le zingueur, qui fainéantait déjà
pas mal, en était arrivé à ne plus toucher un outil.
Quand il se laissait encore embaucher, las de
traîner ses savates, le camarade le relançait au
chantier, le blaguait à mort en le trouvant pendu
au bout de sa corde à noeuds comme un jambon
fumé ; et il lui criait de descendre prendre un
canon. C’était réglé, le zingueur lâchait
l’ouvrage, commençait une bordée qui durait des
journées et des semaines. Oh ! par exemple, des
bordées fameuses, une revue générale de tous les
mastroquets du quartier, la soûlerie du matin
cuvée à midi et repincée le soir, les tournées de
casse-poitrine se succédant, se perdant dans la
nuit, pareilles aux lampions d’une fête, jusqu’à ce
que la dernière chandelle s’éteignît avec le
dernier verre ! Cet animal de chapelier n’allait
jamais jusqu’au bout. Il laissait l’autre s’allumer,
le lâchait, rentrait en souriant de son air aimable.
Lui, se piquait le nez proprement, sans qu’on s’en
aperçût. Quand on le connaissait bien, ça se
voyait seulement à ses yeux plus minces et à ses
manières plus entreprenantes auprès des femmes.
Le zingueur, au contraire, devenait dégoûtant, ne
pouvait plus boire sans se mettre dans un état
ignoble.
Ainsi, vers les premiers jours de novembre,
Coupeau tira une bordée qui finit d’une façon
tout à fait sale pour lui et pour les autres. La
veille, il avait trouvé de l’ouvrage. Lantier, cette
fois-là, était plein de beaux sentiments ; il
prêchait le travail, attendu que le travail ennoblit
l’homme. Même, le matin, il se leva à la lampe, il
voulut accompagner son ami au chantier,
gravement, honorant en lui l’ouvrier vraiment
digne de ce nom. Mais, arrivés devant la Petite-
Civette qui ouvrait, ils entrèrent prendre une
prune, rien qu’une, dans le seul but d’arroser
ensemble la ferme résolution d’une bonne
conduite. En face du comptoir, sur un banc, Bibila-
Grillade, le dos contre le mur, fumait sa pipe
d’un air maussade.
– Tiens ! Bibi qui fait sa panthère, dit
Coupeau. On a donc la flemme, ma vieille ?
– Non, non, répondit le camarade en s’étirant
les bras. Ce sont les patrons qui vous dégoûtent...
J’ai lâché le mien hier... Tous de la crapule, de la
canaille...
Et Bibi-la-Grillade accepta une prune. Il devait
être là, sur le banc, à attendre une tournée.
Cependant, Lantier défendait les patrons ; ils
avaient parfois joliment du mal, il en savait
quelque chose, lui qui sortait des affaires. De la
jolie fripouille, les ouvriers ! toujours en noce, se
fichant de l’ouvrage, vous lâchant au beau milieu
d’une commande, reparaissant quand leur
monnaie est nettoyée. Ainsi, il avait eu un petit
Picard, dont la toquade était de se trimbaler en
voiture ; oui, dès qu’il touchait sa semaine, il
prenait des fiacres pendant des journées. Est-ce
que c’était là un goût de travailleur ? Puis,
brusquement, Lantier se mit à attaquer aussi les
patrons. Oh ! il voyait clair, il disait ses vérités à
chacun. Une sale race après tout, des exploiteurs
sans vergogne, des mangeurs de monde. Lui,
Dieu merci ! pouvait dormir la conscience
tranquille, car il s’était toujours conduit en ami
avec ses hommes, et avait préféré ne pas gagner
des millions comme les autres.
– Filons, mon petit, dit-il en s’adressant à
Coupeau. Il faut être sage, nous serions en retard.
Bibi-la-Grillade, les bras ballants, sortit avec
eux. Dehors, le jour se levait à peine, un petit jour
sali par le reflet boueux du pavé ; il avait plu la
veille, il faisait très doux. On venait d’éteindre les
becs de gaz ; la rue des Poissonniers, où des
lambeaux de nuit étranglés par les maisons
flottaient encore, s’emplissait du sourd
piétinement des ouvriers descendant vers Paris.
Coupeau, son sac de zingueur passé à l’épaule,
marchait de l’air esbrouffeur d’un citoyen qui est
d’attaque, une fois par hasard. Il se tourna, il
demanda :
– Bibi, veux-tu qu’on t’embauche ? le patron
m’a dit d’amener un camarade, si je pouvais.
– Merci, répondit Bibi-la-Grillade, je me
purge... Faut proposer ça à Mes-Bottes, qui
cherchait hier une baraque... Attends, Mes-Bottes
est bien sûr là-dedans.
Et, comme ils arrivaient au bas de la rue, ils
aperçurent en effet Mes-Bottes chez le père
Colombe. Malgré l’heure matinale, l’Assommoir
flambait, les volets enlevés, le gaz allumé.
Lantier resta sur la porte, en recommandant à
Coupeau de se dépêcher, parce qu’ils avaient tout
juste dix minutes.
– Comment ! tu vas chez ce roussin de
Bourguignon ! cria Mes-Bottes, quand le
zingueur lui eut parlé. Plus souvent qu’on me
pince dans cette boîte ! Non, j’aimerais mieux
tirer la langue jusqu’à l’année prochaine... Mais,
mon vieux, tu ne resteras pas là trois jours, c’est
moi qui te le dis !
– Vrai, une sale boîte ? demanda Coupeau
inquiet.
– Oh ! tout ce qu’il y a de plus sale... On ne
peut pas bouger. Le singe est sans cesse sur votre
dos. Et avec ça des manières, une bourgeoise qui
vous traite de soûlard, une boutique où il est
défendu de cracher... Je les ai envoyés dinguer le
premier soir, tu comprends.
– Bon ! me voilà prévenu. Je ne mangerai pas
chez eux un boisseau de sel... J’en vais tâter ce
matin ; mais si le patron m’embête, je te le
ramasse et je te l’assois sur sa bourgeoise, tu sais,
collés comme une paire de soles !
Le zingueur secouait la main du camarade,
pour le remercier de son bon renseignement ; et il
s’en allait, quand Mes-Bottes se fâcha. Tonnerre
de Dieu ! est-ce que le Bourguignon allait les
empêcher de boire la goutte ? Les hommes
n’étaient plus des hommes, alors ? Le singe
pouvait bien attendre cinq minutes. Et Lantier
entra pour accepter la tournée, les quatre ouvriers
se tinrent debout devant le comptoir. Cependant,
Mes-Bottes, avec ses souliers éculés, sa blouse
noire d’ordures, sa casquette aplatie sur le
sommet du crâne, gueulait fort et roulait des yeux
de maître dans l’Assommoir. Il venait d’être
proclamé empereur des pochards et roi des
cochons, pour avoir mangé une salade de
hannetons vivants et mordu dans un chat crevé.
– Dites donc, espèce de Borgia ! cria-t-il au
père Colombe, donnez-nous de la jaune, de votre
pissat d’âne premier numéro.
Et quand le père Colombe, blême et tranquille
dans son tricot bleu, eut empli les quatre verres,
ces messieurs les vidèrent d’une lampée, histoire
de ne pas laisser le liquide s’éventer.
– Ça fait tout de même du bien où ça passe,
murmura Bibi-la-Grillade.
Mais cet animal de Mes-Bottes en racontait
une comique. Le vendredi, il était si soûl, que les
camarades lui avaient scellé sa pipe dans le bec
avec une poignée de plâtre. Un autre en serait
crevé, lui gonflait le dos et se pavanait.
– Ces messieurs ne renouvellent pas ?
demanda le père Colombe de sa voix grasse.
– Si, redoublez-nous ça, dit Lantier. C’est mon
tour.
Maintenant, on causait des femmes. Bibi-la-
Grillade, le dernier dimanche, avait mené sa scie
à Montrouge, chez une tante. Coupeau demanda
des nouvelles de la Malle-des-Indes, une
blanchisseuse de Chaillot, connue dans
l’établissement. On allait boire, quand Mes-
Bottes, violemment, appela Goujet et Lorilleux
qui passaient. Ceux-ci vinrent jusqu’à la porte et
refusèrent d’entrer. Le forgeron ne sentait pas le
besoin de prendre quelque chose. Le chaîniste,
blafard, grelottant, serrait dans sa poche les
chaînes d’or qu’il reportait ; et il toussait, il
s’excusait, en disant qu’une goutte d’eau-de-vie
le mettait sur le flanc.
– En voilà des cafards ! grogna Mes-Bottes.
Ça doit licher dans les coins.
Et quand il eut mis le nez dans son verre, il
attrapa le père Colombe.
– Vieille drogue, tu as changé de litre !... Tu
sais, ce n’est pas avec moi qu’il faut maquiller
ton vitriol !
Le jour avait grandi, une clarté louche éclairait
l’Assommoir, dont le patron éteignait le gaz.
Coupeau, pourtant, excusait son beau-frère, qui
ne pouvait pas boire, ce dont, après tout, on
n’avait pas à lui faire un crime. Il approuvait
même Goujet, attendu que c’était un honneur de
ne jamais avoir soif. Et il parlait d’aller travailler,
lorsque Lantier, avec son grand air d’homme
comme il faut, lui infligea une leçon : on payait
sa tournée, au moins, avant de se cavaler ; on ne
lâchait pas des amis comme un pleutre, même
pour se rendre à son devoir.
– Est-ce qu’il va nous bassiner longtemps avec
son travail ! cria Mes-Bottes.
– Alors, c’est la tournée de monsieur ?
demanda le père Colombe à Coupeau.
Celui-ci paya sa tournée. Mais, quand vint le
tour de Bibi-la-Grillade, il se pencha à l’oreille
du patron, qui refusa d’un lent signe de tête. Mes-
Bottes comprit et se remit à invectiver cet
entortillé de père Colombe. Comment ! une bride
de son espèce se permettait de mauvaises
manières à l’égard d’un camarade ! Tous les
marchands de coco faisaient l’oeil ! Il fallait venir
dans les mines à poivre pour être insulté ! Le
patron restait calme, se balançait sur ses gros
poings, au bord du comptoir, en répétant
poliment :
– Prêtez de l’argent à monsieur, ce sera plus
simple.
– Nom de Dieu ! oui, je lui en prêterai, hurla
Mes-Bottes. Tiens ! Bibi, jette-lui sa monnaie à
travers la gueule, à ce vendu !
Puis, lancé, agacé par le sac que Coupeau
avait gardé à son épaule, il continua, en
s’adressant au zingueur :
– T’as l’air d’une nourrice. Lâche ton poupon.
Ça rend bossu.
Coupeau hésita un instant ; et, paisiblement,
comme s’il s’était décidé après de mûres
réflexions, il posa son sac par terre, en disant :
– Il est trop tard, à cette heure. J’irai chez
Bourguignon après le déjeuner. Je dirai que ma
bourgeoise a eu des coliques... Écoutez, père
Colombe, je laisse mes outils sous cette
banquette, je les reprendrai à midi.
Lantier, d’un hochement de tête, approuva cet
arrangement. On doit travailler, ça ne fait pas un
doute ; seulement, quand on se trouve avec des
amis, la politesse passe avant tout. Un désir de
godaille les avait peu à peu chatouillés et
engourdis tous les quatre, les mains lourdes, se
tâtant du regard. Et, dès qu’ils eurent cinq heures
de flâne devant eux, ils furent pris brusquement
d’une joie bruyante, ils s’allongèrent des claques,
se gueulèrent des mots de tendresse dans la
figure, Coupeau surtout, soulagé, rajeuni, qui
appelait les autres « ma vieille branche ! » On se
mouilla encore d’une tournée générale ; puis, on
alla à la Puce-qui-renifle, un petit bousingot où il
y avait un billard. Le chapelier fit un instant son
nez parce que c’était une maison pas très propre :
le schnick y valait un franc le litre, dix sous une
chopine en deux verres, et la société de l’endroit
avait commis tant de saletés sur le billard, que les
billes y restaient collées. Mais, la partie une fois
engagée, Lantier qui avait un coup de queue
extraordinaire, retrouva sa grâce et sa belle
humeur, développant son torse, accompagnant
d’un effet de hanches chaque carambolage.
Lorsque vint l’heure du déjeuner, Coupeau eut
une idée. Il tapa des pieds, en criant :
– Faut aller prendre Bec-Salé. Je sais où il
travaille... Nous l’emmènerons manger des pieds
à la poulette chez la mère Louis.
L’idée fut acclamée. Oui, Bec-Salé, dit Boitsans-
Soif, devait avoir besoin de manger des
pieds à la poulette. Ils partirent. Les rues étaient
jaunes, une petite pluie tombait ; mais ils avaient
déjà trop chaud à l’intérieur pour sentir ce léger
arrosage sur leurs abattis. Coupeau les mena rue
Marcadet, à la fabrique de boulons. Comme ils
arrivaient une grosse demi-heure avant la sortie,
le zingueur donna deux sous à un gamin pour
entrer dire à Bec-Salé que sa bourgeoise se
trouvait mal et le demandait tout de suite. Le
forgeron parut aussitôt, en se dandinant, l’air bien
calme, le nez flairant un gueuleton.
– Ah ! les cheulards ! dit-il, dès qu’il les
aperçut cachés sous une porte. J’ai senti ça...
Hein ? qu’est-ce qu’on mange ?
Chez la mère Louis, tout en suçant les petits os
des pieds, on tapa de nouveau sur les patrons.
Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, racontait qu’il y
avait une commande pressée dans sa boîte. Oh !
le singe était coulant pour le quart d’heure ; on
pouvait manquer à l’appel, il restait gentil, il
devait s’estimer encore bien heureux quand on
revenait. D’abord, il n’y avait pas de danger
qu’un patron osât jamais flanquer dehors Bec-
Salé, dit Boit-sans-Soif, parce qu’on n’en trouvait
plus, des cadets de sa capacité. Après les pieds,
on mangea une omelette. Chacun but son litre. La
mère Louis faisait venir son vin de l’Auvergne,
un vin couleur de sang qu’on aurait coupé au
couteau. Ça commençait à être drôle, la bordée
s’allumait.
– Qu’est-ce qu’il a, à m’emmoutarder, cet
encloué de singe ? cria Bec-Salé au dessert. Estce
qu’il ne vient pas d’avoir l’idée d’accrocher
une cloche dans sa baraque ? Une cloche, c’est
bon pour des esclaves... Ah bien ! elle peut
sonner, aujourd’hui ! Du tonnerre si l’on me
repince à l’enclume ! Voilà cinq jours que je me
la foule, je puis bien le balancer... S’il me fiche
un abattage, je l’envoie à Chaillot.
– Moi, dit Coupeau d’un air important, je suis
obligé de vous lâcher, je vais travailler. Oui, j’ai
juré à ma femme... Amusez-vous, je reste de
coeur avec les camaros, vous savez.
Les autres blaguaient. Mais lui, semblait si
décidé, que tous l’accompagnèrent, quand il parla
d’aller chercher ses outils chez le père Colombe.
Il prit son sac sous la banquette, le posa devant
lui, pendant qu’on buvait une dernière goutte. À
une heure, la société s’offrait encore des
tournées. Alors, Coupeau, d’un geste d’ennui,
reporta les outils sous la banquette ; ils le
gênaient, il ne pouvait pas s’approcher du
comptoir sans buter dedans. C’était trop bête, il
irait le lendemain chez Bourguignon. Les quatre
autres, qui se disputaient à propos de la question
des salaires, ne s’étonnèrent pas, lorsque le
zingueur, sans explication, leur proposa un petit
tour sur le boulevard, pour se dérouiller les
jambes. La pluie avait cessé. Le petit tour se
borna à faire deux cents pas sur une même file,
les bras ballants ; et ils ne trouvaient plus un mot,
surpris par l’air, ennuyés d’être dehors.
Lentement, sans avoir seulement à se consulter
du coude, ils remontèrent d’instinct la rue des
Poissonniers, où ils entrèrent chez François
prendre un canon de la bouteille. Vrai, ils avaient
besoin de ça pour se remettre. On tournait trop à
la tristesse dans la rue, il y avait une boue à ne
pas flanquer un sergent de ville à la porte. Lantier
poussa les camarades dans le cabinet, un coin
étroit occupé par une seule table, et qu’une
cloison aux vitres dépolies séparait de la salle
commune. Lui, d’ordinaire, se piquait le nez dans
les cabinets, parce que c’était plus convenable.
Est-ce que les camarades n’étaient pas bien là ?
On se serait cru chez soi, on y aurait fait dodo
sans se gêner. Il demanda le journal, l’étala tout
grand, le parcourut, les sourcils froncés. Coupeau
et Mes-Bottes avaient commencé un piquet. Deux
litres et cinq verres traînaient sur la table.
– Eh bien ? qu’est-ce qu’ils chantent, dans ce
papier-là ? demanda Bibi-la-Grillade au
chapelier.
Il ne répondit pas tout de suite. Puis, sans lever
les yeux :
– Je tiens la Chambre. En voilà des
républicains de quatre sous, ces sacrés fainéants
de la gauche ! Est-ce que le peuple les nomme
pour baver leur eau sucrée !... Il croit en Dieu,
celui-là, et il fait des mamours à ces canailles de
ministres ! Moi, si j’étais nommé, je monterais à
la tribune et je dirais : Merde ! Oui, pas
davantage, c’est mon opinion !
– Vous savez que Badinguet s’est fichu des
claques avec sa bourgeoise, l’autre soir, devant
toute sa cour, raconta Bec-Salé, dit Boit-sans-
Soif. Ma parole d’honneur ! Et à propos de rien,
en s’asticotant. Badinguet était éméché.
– Lâchez-nous donc le coude, avec votre
politique ! cria le zingueur. Lisez les assassinats,
c’est plus rigolo.
Et revenant à son jeu, annonçant une tierce au
neuf et trois dames :
– J’ai une tierce à l’égout et trois colombes...
Les crinolines ne me quittent pas.
On vida les verres. Lantier se mit à lire tout
haut :
« Un crime épouvantable vient de jeter l’effroi
dans la commune de Gaillon (Seine-et-Marne).
Un fils a tué son père à coups de bêche, pour lui
voler trente sous... »
Tous poussèrent un cri d’horreur. En voilà un,
par exemple, qu’ils seraient allés voir raccourcir
avec plaisir ! Non, la guillotine, ce n’était pas
assez ; il aurait fallu le couper en petits
morceaux. Une histoire d’infanticide les révolta
également ; mais le chapelier, très moral, excusa
la femme en mettant tous les torts du côté de son
séducteur ; car, enfin, si une crapule d’homme
n’avait pas fait un gosse à cette malheureuse, elle
n’aurait pas pu en jeter un dans les lieux
d’aisances. Mais ce qui les enthousiasma, ce
furent les exploits du marquis de T... sortant d’un
bal à deux heures du matin et se défendant contre
trois mauvaises gouapes, boulevard des
Invalides ; sans même retirer ses gants, il s’était
débarrassé des deux premiers scélérats avec des
coups de tête dans le ventre, et avait conduit le
troisième au poste, par une oreille. Hein ? quelle
poigne ! C’était embêtant qu’il fût noble.
– Écoutez ça maintenant, continua Lantier. Je
passe aux nouvelles de la haute. « La comtesse de
Brétigny marie sa fille aînée au jeune baron de
Valançay, aide de camp de Sa Majesté. Il y a,
dans la corbeille, pour plus de trois cent mille
francs de dentelle... »
– Qu’est-ce que ça nous fiche ! interrompit
Bibi-la-Grillade. On ne leur demande pas la
couleur de leur chemise... La petite a beau avoir
de la dentelle, elle n’en verra pas moins la lune
par le même trou que les autres.
Comme Lantier faisait mine d’achever sa
lecture, Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, lui enleva le
journal et s’assit dessus, en disant :
– Ah ! non, assez !... Le voilà au chaud... Le
papier, ce n’est bon qu’à ça.
Cependant, Mes-Bottes, qui regardait son jeu,
donnait un coup de poing triomphant sur la table.
Il faisait quatre-vingt-treize.
– J’ai la Révolution, cria-t-il. Quinte
mangeuse, portant son point dans l’herbe à la
vache... Vingt, n’est-ce pas ?... Ensuite, tierce
major dans les vitriers, vingt-trois ; trois boeufs,
vingt-six ; trois larbins, vingt-neuf ; trois borgnes,
quatre-vingt-douze... Et je joue An un de la
République, quatre-vingt-treize.
– T’es rincé, mon vieux, crièrent les autres à
Coupeau.
On commanda deux nouveaux litres. Les
verres ne désemplissaient plus, la soûlerie
montait. Vers cinq heures, ça commençait à
devenir dégoûtant, si bien que Lantier se taisait et
songeait à filer ; du moment où l’on gueulait et
où l’on fichait le vin par terre, ce n’était plus son
genre. Justement, Coupeau se leva pour faire le
signe de croix des pochards. Sur la tête il
prononça Montpernasse, à l’épaule droite
Menilmonte, à l’épaule gauche la Courtille, au
milieu du ventre Bagnolet, et dans le creux de
l’estomac trois fois Lapin sauté. Alors, le
chapelier, profitant de la clameur soulevée par cet
exercice, prit tranquillement la porte. Les
camarades ne s’aperçurent même pas de son
départ. Lui, avait déjà un joli coup de sirop. Mais,
dehors, il se secoua, il retrouva son aplomb ; et il
regagna tranquillement la boutique, où il raconta
à Gervaise que Coupeau était avec des amis.
Deux jours se passèrent. Le zingueur n’avait
pas reparu. Il roulait dans le quartier, on ne savait
pas bien où. Des gens, pourtant, disaient l’avoir
vu chez la mère Baquet, au Papillon, au Petit-
Bonhomme-qui-tousse. Seulement, les uns
assuraient qu’il était seul, tandis que les autres
l’avaient rencontré en compagnie de sept ou huit
soûlards de son espèce. Gervaise haussait les
épaules d’un air résigné. Mon Dieu ! c’était une
habitude à prendre. Elle ne courait pas après son
homme ; même si elle l’apercevait chez un
marchand de vin, elle faisait un détour, pour ne
pas le mettre en colère ; et elle attendait qu’il
rentrât, écoutant la nuit s’il ne ronflait pas à la
porte. Il couchait sur un tas d’ordures, sur un
banc, dans un terrain vague, en travers d’un
ruisseau. Le lendemain, avec son ivresse mal
cuvée de la veille, il repartait, tapait aux volets
des consolations, se lâchait de nouveau dans une
course furieuse, au milieu des petits verres, des
canons et des litres, perdant et retrouvant ses
amis, poussant des voyages dont il revenait plein
de stupeur, voyant danser les rues, tomber la nuit
et naître le jour, sans autre idée que de boire et de
cuver sur place. Lorsqu’il cuvait, c’était fini.
Gervaise alla pourtant, le second jour, à
l’Assommoir du père Colombe, pour savoir ; on
l’y avait revu cinq fois, on ne pouvait pas lui en
dire davantage. Elle dut se contenter d’emporter
les outils, restés sous la banquette.
Lantier, le soir, voyant la blanchisseuse
ennuyée, lui proposa de la conduire au caféconcert,
histoire de passer un moment agréable.
Elle refusa d’abord, elle n’était pas en train de
rire. Sans cela, elle n’aurait pas dit non, car le
chapelier lui faisait son offre d’un air trop
honnête pour qu’elle se méfiât de quelque
traîtrise. Il semblait s’intéresser à son malheur et
se montrait vraiment paternel. Jamais Coupeau
n’avait découché deux nuits. Aussi, malgré elle,
toutes les dix minutes, venait-elle se planter sur la
porte, sans lâcher son fer, regardant aux deux
bouts de la rue si son homme n’arrivait pas. Ça la
tenait dans les jambes, à ce qu’elle disait, des
picotements qui l’empêchaient de rester en place.
Bien sûr, Coupeau pouvait se démolir un
membre, tomber sous une voiture et y rester : elle
serait joliment débarrassée, elle se défendait de
garder dans le coeur la moindre amitié pour un
sale personnage de cette espèce. Mais, à la fin,
c’était agaçant de toujours se demander s’il
rentrerait ou s’il ne rentrerait pas. Et, lorsqu’on
alluma le gaz, comme Lantier lui parlait de
nouveau du café-concert, elle accepta. Après tout,
elle se trouvait trop bête de refuser un plaisir,
lorsque son mari, depuis trois jours, menait une
vie de polichinelle. Puisqu’il ne rentrait pas, elle
aussi allait sortir. La cambuse brûlerait, si elle
voulait. Elle aurait fichu en personne le feu au
bazar, tant l’embêtement de la vie commençait à
lui monter au nez.
On dîna vite. En partant au bras du chapelier, à
huit heures, Gervaise pria maman Coupeau et
Nana de se mettre au lit tout de suite. La boutique
était fermée. Elle s’en alla par la porte de la cour
et donna la clef à Mme Boche, en lui disant que si
son cochon rentrait, elle eût l’obligeance de le
coucher. Le chapelier l’attendait sous la porte,
bien mis, sifflant un air. Elle avait sa robe de
soie. Ils suivirent doucement le trottoir, serrés
l’un contre l’autre, éclairés par les coups de
lumière des boutiques, qui les montraient se
parlant à demi-voix, avec un sourire.
Le café-concert était boulevard de
Rochechouart, un ancien petit café qu’on avait
agrandi sur une cour, par une baraque en
planches. À la porte, un cordon de boules de
verre dessinait un portique lumineux. De longues
affiches, collées sur des panneaux de bois, se
trouvaient posées par terre, au ras du ruisseau.
– Nous y sommes, dit Lantier. Ce soir, débuts
de Mlle Amanda, chanteuse de genre.
Mais il aperçut Bibi-la-Grillade, qui lisait
également l’affiche. Bibi avait un oeil au beurre
noir, quelque coup de poing attrapé la veille.
– Eh bien ! et Coupeau ? demanda le
chapelier, en cherchant autour de lui, vous avez
donc perdu Coupeau ?
– Oh ! il y a beau temps, depuis hier, répondit
l’autre. On s’est allongé un coup de tampon, en
sortant de chez la mère Baquet. Moi, je n’aime
pas les jeux de mains... Vous savez, c’est avec le
garçon de la mère Baquet qu’on a eu des raisons,
par rapport à un litre qu’il voulait nous faire
payer deux fois... Alors, j’ai filé, je suis allé
schloffer un brin.
Il bâillait encore, il avait dormi dix-huit
heures. D’ailleurs, il était complètement dégrisé,
l’air abêti, sa vieille veste pleine de duvet ; car il
devait s’être couché dans son lit tout habillé.
– Et vous ne savez pas où est mon mari,
monsieur ? interrogea la blanchisseuse.
– Mais non, pas du tout... Il était cinq heures,
quand nous avons quitté la mère Baquet.
Voilà !... Il a peut-être bien descendu la rue. Oui,
même je crois l’avoir vu entrer au Papillon avec
un cocher... Oh ! que c’est bête ! Vrai, on est bon
à tuer !
Lantier et Gervaise passèrent une très agréable
soirée au café-concert. À onze heures, lorsqu’on
ferma les portes, ils revinrent en se baladant, sans
se presser. Le froid piquait un peu, le monde se
retirait par bandes ; et il y avait des filles qui
crevaient de rire, sous les arbres, dans l’ombre,
parce que les hommes rigolaient de trop près.
Lantier chantait entre ses dents une des chansons
de Mlle Amanda : C’est dans l’nez qu’ça me
chatouille. Gervaise, étourdie, comme grise,
reprenait le refrain. Elle avait eu très chaud. Puis,
les deux consommations qu’elle avait bues lui
tournaient sur le coeur, avec la fumée des pipes et
l’odeur de toute cette société entassée. Mais elle
emportait surtout une vive impression de Mlle
Amanda. Jamais elle n’aurait osé se mettre nue
comme ça devant le public. Il fallait être juste,
cette dame avait une peau à faire envie. Et elle
écoutait, avec une curiosité sensuelle, Lantier
donner des détails sur la personne en question, de
l’air d’un monsieur qui lui aurait compté les côtes
en particulier.
– Tout le monde dort, dit Gervaise, après avoir
sonné trois fois, sans que les Boche eussent tiré le
cordon.
La porte s’ouvrit, mais le porche était noir, et
quand elle frappa à la vitre de la loge pour
demander sa clef, la concierge ensommeillée lui
cria une histoire, à laquelle elle n’entendit rien
d’abord. Enfin, elle comprit que le sergent de
ville Poisson avait ramené Coupeau dans un drôle
d’état, et que la clef devait être sur la serrure.
– Fichtre ! murmura Lantier, quand ils furent
entrés, qu’est-ce qu’il a donc fait ici ? C’est une
vraie infection.
En effet, ça puait ferme. Gervaise, qui
cherchait des allumettes, marchait dans du
mouillé. Lorsqu’elle fut parvenue à allumer une
bougie, ils eurent devant eux un joli spectacle.
Coupeau avait rendu tripes et boyaux ; il y en
avait plein la chambre ; le lit en était emplâtré, le
tapis également, et jusqu’à la commode qui se
trouvait éclaboussée. Avec ça, Coupeau, tombé
du lit où Poisson devait l’avoir jeté, ronflait làdedans,
au milieu de son ordure. Il s’y étalait,
vautré comme un porc, une joue barbouillée,
soufflant son haleine empestée par sa bouche
ouverte, balayant de ses cheveux déjà gris la
mare élargie autour de sa tête.
– Oh ! le cochon ! le cochon ! répétait
Gervaise indignée, exaspérée. Il a tout sali... Non,
un chien n’aurait pas fait ça, un chien crevé est
plus propre.
Tous deux n’osaient bouger, ne savaient où
poser le pied. Jamais le zingueur n’était revenu
avec une telle culotte et n’avait mis la chambre
dans une ignominie pareille. Aussi, cette vue-là
portait un rude coup au sentiment que sa femme
pouvait encore éprouver pour lui. Autrefois,
quand il rentrait éméché ou poivré, elle se
montrait complaisante et pas dégoûtée. Mais, à
cette heure, c’était trop, son coeur se soulevait.
Elle ne l’aurait pas pris avec des pincettes. L’idée
seule que la peau de ce goujat toucherait sa peau,
lui causait une répugnance, comme si on lui avait
demandé de s’allonger à côté d’un mort, abîmé
par une vilaine maladie.
– Il faut pourtant que je me couche, murmurat-
elle. Je ne puis pas retourner coucher dans la
rue... Oh ! je lui passerai plutôt sur le corps.
Elle tâcha d’enjamber l’ivrogne et dut se
retenir à un coin de la commode, pour ne pas
glisser dans la saleté. Coupeau barrait
complètement le lit. Alors, Lantier, qui avait un
petit rire en voyant bien qu’elle ne ferait pas dodo
sur son oreiller cette nuit-là, lui prit la main, en
disant d’une voix basse et ardente :
– Gervaise... écoute, Gervaise...
Mais elle avait compris, elle se dégagea,
éperdue, le tutoyant à son tour, comme jadis.
– Non, laisse-moi... Je t’en supplie, Auguste,
rentre dans ta chambre... Je vais m’arranger, je
monterai dans le lit par les pieds...
– Gervaise, voyons, ne fais pas la bête,
répétait-il. Ça sent trop mauvais, tu ne peux pas
rester... Viens. Qu’est-ce que tu crains ? Il ne
nous entend pas, va !
Elle luttait, elle disait non de la tête,
énergiquement. Dans son trouble, comme pour
montrer qu’elle resterait là, elle se déshabillait,
jetait sa robe de soie sur une chaise, se mettait
violemment en chemise et en jupon, toute
blanche, le cou et les bras nus. Son lit était à elle,
n’est-ce pas ? elle voulait coucher dans son lit. À
deux reprises, elle tenta encore de trouver un coin
propre et de passer. Mais Lantier ne se lassait
pas, la prenait à la taille, en disant des choses
pour lui mettre le feu dans le sang. Ah ! elle était
bien plantée, avec un loupiat de mari par-devant,
qui l’empêchait de se fourrer honnêtement sous
sa couverture, avec un sacré salaud d’homme par
derrière, qui songeait uniquement à profiter de
son malheur pour la ravoir ! Comme le chapelier
haussait la voix, elle le supplia de se taire. Et elle
écouta, l’oreille tendue vers le cabinet où
couchaient Nana et maman Coupeau. La petite et
la vieille devaient dormir, on entendait une
respiration forte.
– Auguste, laisse-moi, tu vas les réveiller,
reprit-elle, les mains jointes. Sois raisonnable. Un
autre jour, ailleurs... Pas ici, pas devant ma fille...
Il ne parlait plus, il restait souriant ; et,
lentement, il la baisa sur l’oreille, ainsi qu’il la
baisait autrefois pour la taquiner et l’étourdir.
Alors, elle fut sans force, elle sentit un grand
bourdonnement, un grand frisson descendre dans
sa chair. Pourtant, elle fit de nouveau un pas. Et
elle dut reculer. Ce n’était pas possible, la
dégoûtation était si grande, l’odeur devenait telle,
qu’elle se serait elle-même mal conduite dans ses
draps. Coupeau, comme sur de la plume,
assommé par l’ivresse, cuvait sa bordée, les
membres morts, la gueule de travers. Toute la rue
aurait bien pu entrer embrasser sa femme, sans
qu’un poil de son corps en remuât.
– Tant pis, bégayait-elle, c’est sa faute, je ne
puis pas... Ah ! mon Dieu ! ah ! mon Dieu ! il me
renvoie de mon lit, je n’ai plus de lit... Non, je ne
puis pas, c’est sa faute.
Elle tremblait, elle perdait la tête. Et, pendant
que Lantier la poussait dans sa chambre, le visage
de Nana apparut à la porte vitrée du cabinet,
derrière un carreau. La petite venait de se
réveiller et de se lever doucement, en chemise,
pâle de sommeil. Elle regarda son père roulé dans
son vomissement ; puis, la figure collée contre la
vitre, elle resta là, à attendre que le jupon de sa
mère eût disparu chez l’autre homme, en face.
Elle était toute grave. Elle avait de grands yeux
d’enfant vicieuse, allumés d’une curiosité
sensuelle.
IX
Cet hiver-là, maman Coupeau faillit passer,
dans une crise d’étouffement. Chaque année, au
mois de décembre, elle était sûre que son asthme
la collait sur le dos pour des deux et trois
semaines. Elle n’avait plus quinze ans, elle devait
en avoir soixante-treize à la Saint-Antoine. Avec
ça, très patraque, râlant pour un rien, quoique
grosse et grasse. Le médecin annonçait qu’elle
s’en irait en toussant, le temps de crier : Bonsoir,
Jeanneton, la chandelle est éteinte !
Quand elle était dans son lit, maman Coupeau
devenait mauvaise comme la gale. Il faut dire que
le cabinet où elle couchait avec Nana n’avait rien
de gai. Entre le lit de la petite et le sien, se
trouvait juste la place de deux chaises. Le papier
des murs, un vieux papier gris déteint, pendait en
lambeaux. La lucarne ronde, près du plafond,
laissait tomber un jour louche et pâle de cave. On
se faisait joliment vieux là-dedans, surtout une
personne qui ne pouvait pas respirer. La nuit
encore, lorsque l’insomnie la prenait, elle écoutait
dormir la petite, et c’était une distraction. Mais,
dans le jour, comme on ne lui tenait pas
compagnie du matin au soir, elle grognait, elle
pleurait, elle répétait toute seule pendant des
heures, en roulant sa tête sur l’oreiller :
– Mon Dieu ! que je suis malheureuse !... Mon
Dieu que je suis malheureuse !... En prison, oui,
c’est en prison qu’ils me feront mourir !
Et dès qu’une visite lui arrivait, Virginie ou
Mme Boche, pour lui demander comment allait la
santé, elle ne répondait pas, elle entamait tout de
suite le chapitre de ses plaintes.
– Ah ! il est cher, le pain que je mange ici !
Non, je ne souffrirais pas autant chez des
étrangers !... Tenez, j’ai voulu une tasse de tisane,
eh bien ! on m’en a apporté plein un pot à eau,
une manière de me reprocher d’en trop boire...
C’est comme Nana, cette enfant que j’ai élevée,
elle se sauve nu-pieds, le matin, et je ne la revois
plus. On croirait que je sens mauvais. Pourtant, la
nuit, elle dort joliment, elle ne se réveillerait pas
une seule fois pour me demander si je souffre...
Enfin, je les embarrasse, ils attendent que je
crève. Oh ! ce sera bientôt fait. Je n’ai plus de
fils, cette coquine de blanchisseuse me l’a pris.
Elle me battrait, elle m’achèverait, si elle n’avait
pas peur de la justice.
Gervaise, en effet, se montrait un peu rude par
moments. La baraque tournait mal, tout le monde
s’y aigrissait et s’envoyait promener au premier
mot. Coupeau, un matin qu’il avait les cheveux
malades, s’était écrié : « La vieille dit toujours
qu’elle va mourir, et elle ne meurt jamais ! »
parole qui avait frappé maman Coupeau au coeur.
On lui reprochait ce qu’elle coûtait, on disait
tranquillement que, si elle n’était plus là, il y
aurait une grosse économie. À la vérité, elle ne se
conduisait pas non plus comme elle aurait dû.
Ainsi, quand elle voyait sa fille aînée, Mme Lerat,
elle pleurait misère, accusait son fils et sa bellefille
de la laisser mourir de faim, tout ça pour lui
tirer une pièce de vingt sous, qu’elle dépensait en
gourmandises. Elle faisait aussi des cancans
abominables avec les Lorilleux, en leur racontant
à quoi passaient leurs dix francs, aux fantaisies de
la blanchisseuse, des bonnets neufs, des gâteaux
mangés dans les coins, des choses plus sales
même qu’on n’osait pas dire. À deux ou trois
reprises, elle faillit faire battre toute la famille.
Tantôt elle était avec les uns, tantôt elle était avec
les autres ; enfin, ça devenait un vrai gâchis.
Au plus fort de sa crise, cet hiver-là, une
après-midi que Mme Lorilleux et Mme Lerat
s’étaient rencontrées devant son lit, maman
Coupeau cligna les yeux, pour leur dire de se
pencher. Elle pouvait à peine parler. Elle souffla,
à voix basse :
– C’est du propre !... Je les ai entendus cette
nuit. Oui, oui, la Banban et le chapelier... Et ils
menaient un train ! Coupeau est joli. C’est du
propre !
Elle raconta, par phrases courtes, toussant et
étouffant, que son fils avait dû rentrer ivre mort,
la veille. Alors, comme elle ne dormait pas, elle
s’était très bien rendu compte de tous les bruits,
les pieds nus de la Banban trottant sur le carreau,
la voix sifflante du chapelier qui l’appelait, la
porte de communication poussée doucement, et le
reste. Ça devait avoir duré jusqu’au jour, elle ne
savait pas l’heure au juste, parce que, malgré ses
efforts, elle avait fini par s’assoupir.
– Ce qu’il y a de plus dégoûtant, c’est que
Nana aurait pu entendre, continua-t-elle.
Justement, elle a été agitée toute la nuit, elle qui
d’habitude dort à poings fermés ; elle sautait, elle
se retournait, comme s’il y avait eu de la braise
dans son lit.
Les deux femmes ne parurent pas surprises.
– Pardi ! murmura Mme Lorilleux, ça doit avoir
commencé le premier jour... Du moment où ça
plaît à Coupeau, nous n’avons pas à nous en
mêler ! N’importe ! ce n’est guère honorable pour
la famille.
– Moi, si j’étais là, expliqua Mme Lerat en
pinçant les lèvres, je lui ferais une peur, je lui
crierais quelque chose, n’importe quoi : Je te
vois ! ou bien : V’là les gendarmes !... La
domestique d’un médecin m’a dit que son maître
lui avait dit que ça pouvait tuer raide une femme,
dans un certain moment. Et si elle restait sur la
place, n’est-ce pas ? ce serait bien fait, elle se
trouverait punie par où elle aurait péché.
Tout le quartier sut bientôt que, chaque nuit,
Gervaise allait retrouver Lantier. Mme Lorilleux,
devant les voisines, avait une indignation
bruyante ; elle plaignait son frère, ce jeanjean que
sa femme peignait en jaune de la tête aux pieds ;
et, à l’entendre, si elle entrait encore dans un
pareil bazar, c’était uniquement pour sa pauvre
mère, qui se trouvait forcée de vivre au milieu de
ces abominations. Alors, le quartier tomba sur
Gervaise. Ça devait être elle qui avait débauché
le chapelier. On voyait ça dans ses yeux. Oui,
malgré les vilains bruits, ce sacré sournois de
Lantier restait gobé, parce qu’il continuait ses airs
d’homme comme il faut avec tout le monde,
marchant sur les trottoirs en lisant le journal,
prévenant et galant auprès des dames, ayant
toujours à donner des pastilles et des fleurs. Mon
Dieu ! lui, faisait son métier de coq ; un homme
est un homme, on ne peut pas lui demander de
résister aux femmes qui se jettent à son cou. Mais
elle, n’avait pas d’excuse ; elle déshonorait la rue
de la Goutte-d’Or. Et les Lorilleux, comme
parrain et marraine, attiraient Nana chez eux pour
avoir des détails. Quand ils la questionnaient
d’une façon détournée, la petite prenait son air
bêta, répondait en éteignant la flamme de ses
yeux sous ses longues paupières molles.
Au milieu de cette indignation publique,
Gervaise vivait tranquille, lasse et un peu
endormie. Dans les commencements, elle s’était
trouvée bien coupable, bien sale, et elle avait eu
un dégoût d’elle-même. Quand elle sortait de la
chambre de Lantier, elle se lavait les mains, elle
mouillait un torchon et se frottait les épaules à les
écorcher, comme pour enlever son ordure. Si
Coupeau cherchait alors à plaisanter, elle se
fâchait, courait en grelottant s’habiller au fond de
la boutique ; et elle ne tolérait pas davantage que
le chapelier la touchât, lorsque son mari venait de
l’embrasser. Elle aurait voulu changer de peau en
changeant d’homme. Mais, lentement, elle
s’accoutumait. C’était trop fatigant de se
débarbouiller chaque fois. Ses paresses
l’amollissaient, son besoin d’être heureuse lui
faisait tirer tout le bonheur possible de ses
embêtements. Elle était complaisante pour elle et
pour les autres, tâchait uniquement d’arranger les
choses de façon à ce que personne n’eût trop
d’ennui. N’est-ce pas ? pourvu que son mari et
son amant fussent contents, que la maison
marchât son petit train-train régulier, qu’on
rigolât du matin au soir, tous gras, tous satisfaits
de la vie et se la coulant douce, il n’y avait
vraiment pas de quoi se plaindre. Puis, après tout,
elle ne devait pas tant faire de mal, puisque ça
s’arrangeait si bien, à la satisfaction d’un
chacun ; on est puni d’ordinaire, quand on fait le
mal. Alors, son dévergondage avait tourné à
l’habitude. Maintenant, c’était réglé comme le
boire et le manger ; chaque fois que Coupeau
rentrait soûl, elle passait chez Lantier, ce qui
arrivait au moins le lundi, le mardi et le mercredi
de la semaine. Elle partageait ses nuits. Même,
elle avait fini, lorsque le zingueur simplement
ronflait trop fort, par le lâcher au beau milieu du
sommeil, et allait continuer son dodo tranquille
sur l’oreiller du voisin. Ce n’était pas qu’elle
éprouvât plus d’amitié pour le chapelier. Non,
elle le trouvait seulement plus propre, elle se
reposait mieux dans sa chambre, où elle croyait
prendre un bain. Enfin, elle ressemblait aux
chattes qui aiment à se coucher en rond sur le
linge blanc.
Maman Coupeau n’osa jamais parler de ça
nettement. Mais, après une dispute, quand la
blanchisseuse l’avait secouée, la vieille ne
ménageait pas les allusions. Elle disait connaître
des hommes joliment bêtes et des femmes
joliment coquines ; et elle mâchait d’autres mots
plus vifs, avec la verdeur de parole d’une
ancienne giletière. Les premières fois, Gervaise
l’avait regardée fixement, sans répondre. Puis,
tout en évitant elle aussi de préciser, elle se
défendit, par des raisons dites en général. Quand
une femme avait pour homme un soûlard, un
saligaud qui vivait dans la pourriture, cette
femme était bien excusable de chercher de la
propreté ailleurs. Elle allait plus loin, elle laissait
entendre que Lantier était son mari autant que
Coupeau, peut-être même davantage. Est-ce
qu’elle ne l’avait pas connu à quatorze ans ? estce
qu’elle n’avait pas deux enfants de lui ? Eh
bien ! dans ces conditions, tout se pardonnait,
personne ne pouvait lui jeter la pierre. Elle se
disait dans la loi de la nature. Puis, il ne fallait
pas qu’on l’ennuyât. Elle aurait vite fait
d’envoyer à chacun son paquet. La rue de la
Goutte-d’Or n’était pas si propre ! La petite Mme
Vigouroux faisait la cabriole du matin au soir
dans son charbon. Mme Lehongre, la femme de
l’épicier, couchait avec son beau-frère, un grand
baveux qu’on n’aurait pas ramassé sur une pelle.
L’horloger d’en face, ce monsieur pincé, avait
failli passer aux assises, pour une abomination : il
allait avec sa propre fille, une effrontée qui
roulait les boulevards. Et, le geste élargi, elle
indiquait le quartier entier, elle en avait pour une
heure rien qu’à étaler le linge sale de tout ce
peuple, les gens couchés comme des bêtes, en tas,
pères, mères, enfants, se roulant dans leur ordure.
Ah ! elle en savait, la cochonnerie pissait de
partout, ça empoisonnait les maisons d’alentour !
Oui, oui, quelque chose de propre que l’homme
et la femme, dans ce coin de Paris, où l’on est les
uns sur les autres, à cause de la misère ! On aurait
mis les deux sexes dans un mortier, qu’on en
aurait tiré pour toute marchandise de quoi fumer
les cerisiers de la plaine Saint-Denis.
– Ils feraient mieux de ne pas cracher en l’air,
ça leur retombe sur le nez, criait-elle, quand on la
poussait à bout. Chacun dans son trou, n’est-ce
pas ? Qu’ils laissent vivre les braves gens à leur
façon, s’ils veulent vivre à la leur... Moi, je
trouve que tout est bien, mais à la condition de ne
pas être traînée dans le ruisseau par des gens qui
s’y promènent, la tête la première.
Et maman Coupeau s’étant un jour montrée
plus claire, elle lui avait dit, les dents serrées :
– Vous êtes dans votre lit, vous profitez de
ça... Écoutez, vous avez tort, vous voyez bien que
je suis gentille, car jamais je ne vous ai jeté à la
figure votre vie, à vous ! Oh ! je sais, une jolie
vie, des deux ou trois hommes, du vivant du père
Coupeau... Non, ne toussez pas, j’ai fini de
causer. C’est seulement pour vous demander de
me ficher la paix, voilà tout !
La vieille femme avait manqué étouffer. Le
lendemain, Goujet étant venu réclamer le linge de
sa mère pendant une absence de Gervaise,
maman Coupeau l’appela et le garda longtemps
assis devant son lit. Elle connaissait bien l’amitié
du forgeron, elle le voyait sombre et malheureux
depuis quelque temps, avec le soupçon des
vilaines choses qui se passaient. Et, pour
bavarder, pour se venger de la dispute de la
veille, elle lui apprit la vérité crûment, en
pleurant, en se plaignant, comme si la mauvaise
conduite de Gervaise lui faisait surtout du tort.
Lorsque Goujet sortit du cabinet, il s’appuyait
aux murs, suffoquant de chagrin. Puis, au retour
de la blanchisseuse, maman Coupeau lui cria
qu’on la demandait tout de suite chez Mme
Goujet, avec le linge repassé ou non ; et elle était
si animée, que Gervaise flaira les cancans, devina
la triste scène et le crève-coeur dont elle se
trouvait menacée.
Très pâle, les membres cassés à l’avance, elle
mit le linge dans le panier, elle partit. Depuis des
années, elle n’avait pas rendu un sou aux Goujet.
La dette montait toujours à quatre cent vingt-cinq
francs. Chaque fois, elle prenait l’argent du
blanchissage, en parlant de sa gêne. C’était une
grande honte pour elle, parce qu’elle avait l’air de
profiter de l’amitié du forgeron pour le jobarder.
Coupeau, moins scrupuleux maintenant, ricanait,
disait qu’il avait bien dû lui pincer la taille dans
les coins, et qu’alors il était payé. Mais elle,
malgré le commerce où elle était tombée avec
Lantier, se révoltait, demandait à son mari s’il
voulait déjà manger de ce pain-là. Il ne fallait pas
mal parler de Goujet devant elle ; sa tendresse
pour le forgeron lui restait comme un coin de son
honneur. Aussi, toutes les fois qu’elle reportait le
linge chez ces braves gens, se trouvait-elle prise
d’un serrement au coeur, dès la première marche
de l’escalier.
– Ah ! c’est vous enfin ! lui dit sèchement Mme
Goujet, en lui ouvrant la porte. Quand j’aurai
besoin de la mort, je vous l’enverrai chercher.
Gervaise entra, embarrassée, sans oser même
balbutier une excuse. Elle n’était plus exacte, ne
venait jamais à l’heure, se faisait attendre des huit
jours. Peu à peu, elle s’abandonnait à un grand
désordre.
– Voilà une semaine que je compte sur vous,
continua la dentellière. Et vous mentez avec ça,
vous m’envoyez votre apprentie me raconter des
histoires : on est après mon linge, on va me le
livrer le soir même, ou bien c’est un accident, le
paquet qui est tombé dans un seau. Moi, pendant
ce temps-là, je perds ma journée, je ne vois rien
arriver et je me tourmente l’esprit. Non, vous
n’êtes pas raisonnable... Voyons, qu’est-ce que
vous avez, dans ce panier ! Est-ce tout, au
moins ! M’apportez-vous la paire de draps que
vous me gardez depuis un mois, et la chemise qui
est restée en arrière, au dernier blanchissage ?
– Oui, oui, murmura Gervaise, la chemise y
est. La voici.
Mais Mme Goujet se récria. Cette chemise
n’était pas à elle, elle n’en voulait pas. On lui
changeait son linge, c’était le comble ! Déjà,
l’autre semaine, elle avait eu deux mouchoirs qui
ne portaient pas sa marque. Ça ne la ragoûtait
guère, du linge venu elle ne savait d’où. Puis,
enfin, elle tenait à ses affaires.
– Et les draps ? reprit-elle. Ils sont perdus,
n’est-ce pas ?... Eh bien ! ma petite, il faudra
vous arranger, mais je les veux quand même
demain matin, entendez-vous !
Il y eut un silence. Ce qui achevait de troubler
Gervaise, c’était de sentir, derrière elle, la porte
de la chambre de Goujet entrouverte. Le forgeron
devait être là, elle le devinait ; et quel ennui, s’il
écoutait tous ces reproches mérités, auxquels elle
ne pouvait rien répondre ! Elle se faisait très
souple, très douce, courbant la tête, posant le
linge sur le lit le plus vivement possible. Mais ça
se gâta encore, quand Mme Goujet se mit à
examiner les pièces une à une. Elle les prenait,
les rejetait, en disant :
– Ah ! vous perdez joliment la main. On ne
peut plus vous faire des compliments tous les
jours... Oui, vous salopez, vous cochonnez
l’ouvrage, à cette heure... Tenez, regardez-moi ce
devant de chemise, il est brûlé, le fer a marqué
sur les plis. Et les boutons, ils sont arrachés. Je ne
sais pas comment vous vous arrangez, il ne reste
jamais un bouton... Oh ! par exemple, voilà une
camisole que je ne vous paierai pas. Voyez donc
ça ? La crasse y est, vous l’avez étalée
simplement. Merci ! si le linge n’est même plus
propre...
Elle s’arrêta, comptant les pièces. Puis, elle
s’écria :
– Comment ! c’est ce que vous apportez ?.. Il
manque deux paires de bas, six serviettes, une
nappe, des torchons... Vous vous moquez de moi,
alors ! Je vous ai fait dire de tout me rendre,
repassé ou non. Si dans une heure votre apprentie
n’est pas ici avec le reste, nous nous fâcherons,
Mme Coupeau, je vous en préviens.
À ce moment, Goujet toussa dans sa chambre.
Gervaise eut un léger tressaillement. Comme on
la traitait devant lui, mon Dieu ! Et elle resta au
milieu de la chambre, gênée, confuse, attendant le
linge sale. Mais, après avoir arrêté le compte,
Mme Goujet avait tranquillement repris sa place
près de la fenêtre, travaillant au raccommodage
d’un châle de dentelle.
– Et le linge ? demanda timidement la
blanchisseuse.
– Non, merci, répondit la vieille femme, il n’y
a rien cette semaine.
Gervaise pâlit. On lui retirait la pratique.
Alors, elle perdit complètement la tête, elle dut
s’asseoir sur une chaise, parce que ses jambes
s’en allaient sous elle. Et elle ne chercha pas à se
défendre, elle trouva seulement cette phrase :
– Monsieur Goujet est donc malade ?
Oui, il était souffrant, il avait dû rentrer au lieu
de se rendre à la forge, et il venait de s’étendre
sur son lit pour se reposer. Mme Goujet causait
gravement, en robe noire comme toujours, sa face
blanche encadrée dans sa coiffe monacale. On
avait encore baissé la journée des boulonniers ;
de neuf francs, elle était tombée à sept francs, à
cause des machines qui, maintenant, faisaient
toute la besogne. Et elle expliquait qu’ils
économisaient sur tout ; elle voulait de nouveau
laver son linge elle-même. Naturellement, ce
serait bien tombé, si les Coupeau lui avaient
rendu l’argent prêté par son fils. Mais ce n’était
pas elle qui leur enverrait les huissiers, puisqu’ils
ne pouvaient pas payer. Depuis qu’elle parlait de
la dette, Gervaise, la tête basse, semblait suivre le
jeu agile de son aiguille reformant les mailles une
à une.
– Pourtant, continuait la dentellière, en vous
gênant un peu, vous arriveriez à vous acquitter.
Car, enfin, vous mangez très bien, voire,
dépensez beaucoup, j’en suis sûre... Quand vous
nous donneriez seulement dix francs chaque
mois...
Elle fut interrompue par la voix de Goujet qui
l’appelait.
– Maman ! maman !
Et, lorsqu’elle revint s’asseoir, presque tout de
suite, elle changea de conversation. Le forgeron
l’avait sans doute suppliée de ne pas demander de
l’argent à Gervaise. Mais, malgré elle, au bout de
cinq minutes, elle parlait de nouveau de la dette.
Oh ! elle avait prévu ce qui arrivait, le zingueur
buvait la boutique, et il mènerait sa femme loin.
Aussi jamais son fils n’aurait prêté les cinq cents
francs, s’il l’avait écoutée. Aujourd’hui, il serait
marié, il ne crèverait pas de tristesse, avec la
perspective d’être malheureux toute sa vie. Elle
s’animait, elle devenait très dure, accusant
clairement Gervaise de s’être entendue avec
Coupeau pour abuser de son bêta d’enfant. Oui, il
y avait des femmes qui jouaient l’hypocrisie
pendant des années et dont la mauvaise conduite
finissait par éclater au grand jour.
– Maman ! maman ! appela une seconde fois
la voix de Goujet, plus violemment.
Elle se leva, et quand elle reparut, elle dit, en
se remettant à sa dentelle :
– Entrez, il veut vous voir.
Gervaise, tremblante, laissa la porte ouverte.
Cette scène l’émotionnait, parce que c’était
comme un aveu de leur tendresse devant Mme
Goujet. Elle retrouva la petite chambre tranquille,
tapissée d’images, avec son lit de fer étroit,
pareille à la chambre d’un garçon de quinze ans.
Ce grand corps de Goujet, les membres cassés
par la confidence de maman Coupeau, était
allongé sur le lit, les yeux rouges, sa belle barbe
jaune encore mouillée. Il devait avoir défoncé son
oreiller de ses poings terribles, dans le premier
moment de rage, car la toile fendue laissait couler
la plume.
– Écoutez, maman a tort, dit-il à la
blanchisseuse d’une voix presque basse. Vous ne
me devez rien, je ne veux pas qu’on parle de ça.
Il s’était soulevé, il la regardait. De grosses
larmes aussitôt remontèrent à ses yeux.
– Vous souffrez, monsieur Goujet ? murmurat-
elle. Qu’est-ce que vous avez, je vous en prie !
– Rien, merci. Je me suis trop fatigué hier. Je
vais dormir un peu.
Puis, son coeur se brisa, il ne put retenir ce cri :
– Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! jamais ça ne
devait être, jamais ! Vous aviez juré. Et ça est,
maintenant, ça est !... Ah ! mon Dieu ! ça me fait
trop de mal, allez-vous-en !
Et, de la main, il la renvoyait, avec une
douceur suppliante. Elle n’approcha pas du lit,
elle s’en alla, comme il le demandait, stupide,
n’ayant rien à lui dire pour le soulager. Dans la
pièce d’à côté, elle reprit son panier ; et elle ne
sortait toujours pas, elle aurait voulu trouver un
mot. Mme Goujet continuait son raccommodage,
sans lever la tête. Ce fut elle qui dit enfin :
– Eh bien ! bonsoir, renvoyez-moi mon linge,
nous compterons plus tard.
– Oui, c’est ça, bonsoir, balbutia Gervaise.
Elle referma la porte lentement, avec un
dernier coup d’oeil dans ce ménage propre, rangé,
où il lui semblait laisser quelque chose de son
honnêteté. Elle revint à la boutique de l’air bête
des vaches qui rentrent chez elles, sans
s’inquiéter du chemin. Maman Coupeau, sur une
chaise, près de la mécanique, quittait son lit pour
la première fois. Mais la blanchisseuse ne lui fit
pas même un reproche ; elle était trop fatiguée,
les os malades comme si on l’avait battue ; elle
pensait que la vie était trop dure à la fin, et qu’à
moins de crever tout de suite, on ne pouvait
pourtant pas s’arracher le coeur soi-même.
Maintenant, Gervaise se moquait de tout. Elle
avait un geste vague de la main pour envoyer
coucher le monde. À chaque nouvel ennui, elle
s’enfonçait dans le seul plaisir de faire ses trois
repas par jour. La boutique aurait pu crouler ;
pourvu qu’elle ne fût pas dessous, elle s’en serait
allée volontiers, sans une chemise. Et la boutique
croulait, pas tout d’un coup, mais un peu matin et
soir. Une à une, les pratiques se fâchaient et
portaient leur linge ailleurs. M. Madinier, Mlle
Remanjou, les Boche eux-mêmes, étaient
retournés chez Mme Fauconnier, où ils trouvaient
plus d’exactitude. On finit par se lasser de
réclamer une paire de bas pendant trois semaines
et de remettre des chemises avec les taches de
graisse de l’autre dimanche. Gervaise, sans
perdre un coup de dents, leur criait bon voyage,
les arrangeait d’une propre manière, en se disant
joliment contente de ne plus avoir à fouiller dans
leur infection. Ah bien ! tout le quartier pouvait la
lâcher, ça la débarrasserait d’un beau tas
d’ordures ; puis, ce serait toujours de l’ouvrage
de moins. En attendant, elle gardait seulement les
mauvaises payes, les rouleuses, les femmes
comme Mme Gaudron, dont pas une blanchisseuse
de la rue Neuve ne voulait laver le linge, tant il
puait. La boutique était perdue, elle avait dû
renvoyer sa dernière ouvrière, Mme Putois ; elle
restait seule avec son apprentie, ce louchon
d’Augustine, qui bêtissait en grandissant ; et
encore, à elles deux, elles n’avaient pas toujours
de l’ouvrage, elles traînaient leur derrière sur les
tabourets durant des après-midi entières. Enfin,
un plongeon complet. Ça sentait la ruine.
Naturellement, à mesure que la paresse et la
misère entraient, la malpropreté entrait aussi. On
n’aurait pas reconnu cette belle boutique bleue,
couleur du ciel, qui était jadis l’orgueil de
Gervaise. Les boiseries et les carreaux de la
vitrine, qu’on oubliait de laver, restaient du haut
en bas éclaboussés par la crotte des voitures. Sur
les planches, à la tringle de laiton, s’étalaient trois
guenilles grises, laissées par des clientes mortes à
l’hôpital. Et c’était plus minable encore à
l’intérieur : l’humidité des linges séchant au
plafond avait décollé le papier ; la perse
pompadour étalait des lambeaux qui pendaient
pareils à des toiles d’araignée lourdes de
poussière ; la mécanique, cassée, trouée à coups
de tisonnier, mettait dans son coin les débris de
vieille fonte d’un marchand de bric-à-brac ;
l’établi semblait avoir servi de table à toute une
garnison, taché de café et de vin, emplâtré de
confiture, gras des lichades du lundi. Avec ça,
une odeur d’amidon aigre, une puanteur faite de
moisi, de graillon et de crasse. Mais Gervaise se
trouvait très bien là-dedans. Elle n’avait pas vu la
boutique se salir ; elle s’y abandonnait et
s’habituait au papier déchiré, aux boiseries
graisseuses, comme elle en arrivait à porter des
jupes fendues et à ne plus se laver les oreilles.
Même la saleté était un nid chaud où elle jouissait
de s’accroupir. Laisser les choses à la débandade,
attendre que la poussière bouchât les trous et mit
un velours partout, sentir la maison s’alourdir
autour de soi dans un engourdissement de
fainéantise, cela était une vraie volupté dont elle
se grisait. Sa tranquillité d’abord ; le reste, elle
s’en battait l’oeil. Les dettes, toujours croissantes
pourtant, ne la tourmentaient plus. Elle perdait de
sa probité ; on paierait ou on ne paierait pas, la
chose restait vague, et elle préférait ne pas savoir.
Quand on lui fermait un crédit dans une maison,
elle en ouvrait un autre dans la maison d’à côté.
Elle brûlait le quartier, elle avait des poufs tous
les dix pas. Rien que dans la rue de la Goutted’Or,
elle n’osait plus passer devant le
charbonnier, ni devant l’épicier, ni devant la
fruitière ; ce qui lui faisait faire le tour par la rue
des Poissonniers, quand elle allait au lavoir, une
trotte de dix bonnes minutes. Les fournisseurs
venaient la traiter de coquine. Un soir, l’homme
qui avait vendu les meubles de Lantier, ameuta
les voisins ; il gueulait qu’il la trousserait et se
paierait sur la bête, si elle ne lui allongeait pas sa
monnaie. Bien sûr, de pareilles scènes la
laissaient tremblante ; seulement, elle se secouait
comme un chien battu, et c’était fini, elle n’en
dînait pas plus mal, le soir. En voilà des insolents
qui l’embêtaient ! elle n’avait point d’argent, elle
ne pouvait pas en fabriquer, peut-être ! Puis, les
marchands volaient assez, ils étaient faits pour
attendre. Et elle se rendormait dans son trou, en
évitant de songer à ce qui arriverait forcément un
jour. Elle ferait le saut, parbleu ! mais, jusque-là,
elle entendait ne pas être taquinée.
Pourtant, maman Coupeau était remise.
Pendant une année encore, la maison boulotta.
L’été, naturellement, il y avait toujours un peu
plus de travail, les jupons blancs et les robes de
percale des baladeuses du boulevard extérieur. Ça
tournait à la dégringolade lente, le nez davantage
dans la crotte chaque semaine, avec des hauts et
des bas cependant, des soirs où l’on se frottait le
ventre devant le buffet vide, et d’autres où l’on
mangeait du veau à crever. On ne voyait plus que
maman Coupeau sur les trottoirs, cachant des
paquets sous son tablier, allant d’un pas de
promenade au Mont-de-Piété de la rue
Polonceau. Elle arrondissait le dos, avait la mine
confite et gourmande d’une dévote qui va à la
messe ; car elle ne détestait pas ça, les tripotages
d’argent l’amusaient, ce bibelotage de marchande
à la toilette chatouillait ses passions de vieille
commère. Les employés de la rue Polonceau la
connaissaient bien ; ils l’appelaient la mère
« Quatre francs », parce qu’elle demandait
toujours quatre francs, quand ils lui en offraient
trois, sur ses paquets gros comme deux sous de
beurre. Gervaise aurait bazardé la maison ; elle
était prise de la rage du clou, elle se serait tondu
la tête, si on avait voulu lui prêter sur ses
cheveux. C’était trop commode, on ne pouvait
pas s’empêcher d’aller chercher là de la monnaie,
lorsqu’on attendait après un pain de quatre livres.
Tout le saint-frusquin y passait, le linge, les
habits, jusqu’aux outils et aux meubles. Dans les
commencements, elle profitait des bonnes
semaines, pour dégager, quitte à rengager la
semaine suivante. Puis, elle se moqua de ses
affaires, les laissa perdre, vendit les
reconnaissances. Une seule chose lui fendit le
coeur, ce fut de mettre sa pendule en plan, pour
payer un billet de vingt francs à un huissier qui
venait la saisir. Jusque-là, elle avait juré de
mourir plutôt de faim que de toucher à sa
pendule. Quand maman Coupeau l’emporta, dans
une petite caisse à chapeau, elle tomba sur une
chaise, les bras mous, les yeux mouillés, comme
si on lui enlevait sa fortune. Mais, lorsque maman
Coupeau reparut avec vingt-cinq francs, ce prêt
inespéré, ces cinq francs de bénéfice la
consolèrent ; elle renvoya tout de suite la vieille
femme chercher quatre sous de goutte dans un
verre, à la seule fin de fêter la pièce de cent sous.
Souvent maintenant, lorsqu’elles s’entendaient
bien ensemble, elles lichaient ainsi la goutte sur
un coin de l’établi, un mêlé, moitié eau-de-vie et
moitié cassis. Maman Coupeau avait un chic pour
rapporter le verre plein dans la poche de son
tablier, sans renverser une larme. Les voisins
n’avaient pas besoin de savoir, n’est-ce pas ? La
vérité était que les voisins savaient parfaitement.
La fruitière, la tripière, les garçons épiciers
disaient : « Tiens ! la vieille va chez ma tante »,
ou bien : « Tiens ! la vieille rapporte son riquiqui
dans sa poche. » Et, comme de juste, ça montait
encore le quartier contre Gervaise. Elle bouffait
tout, elle aurait bientôt fait d’achever sa baraque.
Oui, oui, plus que trois ou quatre bouchées, la
place serait nette comme torchette.
Au milieu de ce démolissement général,
Coupeau prospérait. Ce sacré soiffard se portait
comme un charme. Le pichenet et le vitriol
l’engraissaient, positivement. Il mangeait
beaucoup, se fichait de cet efflanqué de Lorilleux
qui accusait la boisson de tuer les gens, lui
répondait en se tapant sur le ventre, la peau
tendue par la graisse, pareille à la peau d’un
tambour. Il lui exécutait là-dessus une musique,
les vêpres de la gueule, des roulements et des
battements de grosse caisse à faire la fortune d’un
arracheur de dents. Mais Lorilleux, vexé de ne
pas avoir de ventre, disait que c’était de la graisse
jaune, de la mauvaise graisse. N’importe,
Coupeau se soûlait davantage, pour sa santé. Ses
cheveux poivre et sel, en coup de vent,
flambaient comme un brûlot. Sa face d’ivrogne,
avec sa mâchoire de singe, se culottait, prenait
des tons de vin bleu. Et il restait un enfant de la
gaieté ; il bousculait sa femme, quand elle
s’avisait de lui conter ses embarras. Est-ce que
les hommes sont faits pour descendre dans ces
embêtements ? La cambuse pouvait manquer de
pain, ça ne le regardait pas. Il lui fallait sa pâtée
matin et soir, et il ne s’inquiétait jamais d’où elle
lui tombait. Lorsqu’il passait des semaines sans
travailler, il devenait plus exigeant encore.
D’ailleurs, il allongeait toujours des claques
amicales sur les épaules de Lantier. Bien sûr, il
ignorait l’inconduite de sa femme ; du moins des
personnes, les Boche, les Poisson, juraient leurs
grands dieux qu’il ne se doutait de rien, et que ce
serait un grand malheur, s’il apprenait jamais la
chose. Mais Mme Lerat, sa propre soeur, hochait la
tête, racontait qu’elle connaissait des maris
auxquels ça ne déplaisait pas. Une nuit, Gervaise
elle-même, qui revenait de la chambre du
chapelier, était restée toute froide en recevant,
dans l’obscurité, une tape sur le derrière ; puis,
elle avait fini par se rassurer, elle croyait s’être
cognée contre le bateau du lit. Vrai, la situation
était trop terrible ; son mari ne pouvait pas
s’amuser à lui faire des blagues.
Lantier, lui non plus, ne dépérissait pas. Il se
soignait beaucoup, mesurait son ventre à la
ceinture de son pantalon, avec la continuelle
crainte d’avoir à resserrer ou à desserrer la
boucle ; il se trouvait très bien, il ne voulait ni
grossir ni mincir, par coquetterie. Cela le rendait
difficile sur la nourriture, car il calculait tous les
plats de façon à ne pas changer sa taille. Même
quand il n’y avait pas un sou à la maison, il lui
fallait des oeufs, des côtelettes, des choses
nourrissantes et légères. Depuis qu’il partageait la
patronne avec le mari, il se considérait comme
tout à fait de moitié dans le ménage ; il ramassait
les pièces de vingt sous qui traînaient, menait
Gervaise au doigt et à l’oeil, grognait, gueulait,
avait l’air plus chez lui que le zingueur. Enfin,
c’était une baraque qui avait deux bourgeois. Et
le bourgeois d’occasion, plus malin, tirait à lui la
couverture, prenait le dessus du panier de tout, de
la femme, de la table et du reste. Il écrémait les
Coupeau, quoi ! Il ne se gênait plus pour battre
son beurre en public. Nana restait sa préférée,
parce qu’il aimait les petites filles gentilles. Il
s’occupait de moins en moins d’Étienne, les
garçons, selon lui, devant savoir se débrouiller.
Lorsqu’on venait demander Coupeau, on le
trouvait toujours là, en pantoufles, en manches de
chemise, sortant de l’arrière-boutique avec la tête
ennuyée d’un mari qu’on dérange ; et il répondait
pour Coupeau, il disait que c’était la même chose.
Entre ces deux messieurs, Gervaise ne riait pas
tous les jours. Elle n’avait pas à se plaindre de sa
santé, Dieu merci ! Elle aussi devenait trop
grasse. Mais deux hommes sur le dos, à soigner
et à contenter, ça dépassait ses forces, souvent.
Ah ! Dieu de Dieu ! un seul mari vous esquinte
déjà assez le tempérament ! Le pis était qu’ils
s’entendaient très bien, ces mâtins-là. Jamais ils
ne se disputaient : ils se ricanaient dans la figure,
le soir, après le dîner, les coudes posés au bord de
la table ; ils se frottaient l’un contre l’autre toute
la journée, comme les chats qui cherchent et
cultivent leur plaisir. Les jours où ils rentraient
furieux, c’était sur elle qu’ils tombaient. Allez-y !
tapez sur la bête ! Elle avait bon dos ; ça les
rendait meilleurs camarades de gueuler ensemble.
Et il ne fallait pas qu’elle s’avisât de se rebéquer.
Dans les commencements, quand l’un criait, elle
suppliait l’autre du coin de l’oeil, pour en tirer une
parole de bonne amitié. Seulement, ça ne
réussissait guère. Elle filait doux maintenant, elle
pliait ses grosses épaules, ayant compris qu’ils
s’amusaient à la bousculer, tant elle était ronde,
une vraie boule. Coupeau, très mal embouché, la
traitait avec des mots abominables. Lantier, au
contraire, choisissait ses sottises, allait chercher
les mots que personne ne dit et qui la blessaient
plus encore. Heureusement, on s’accoutume à
tout ; les mauvaises paroles, les injustices des
deux hommes finissaient par glisser sur sa peau
fine comme sur une toile cirée. Elle en était
même arrivée à les préférer en colère, parce que,
les fois où ils faisaient les gentils, ils
l’assommaient davantage, toujours après elle, ne
lui laissant plus repasser un bonnet
tranquillement. Alors, ils lui demandaient des
petits plats, elle devait saler et ne pas saler, dire
blanc et dire noir, les dorloter, les coucher l’un
après l’autre dans du coton. Au bout de la
semaine, elle avait la tête et les membres cassés,
elle restait hébétée, avec des yeux de folle. Ça
use une femme, un métier pareil.
Oui, Coupeau et Lantier l’usaient, c’était le
mot ; ils la brûlaient par les deux bouts, comme
on dit de la chandelle. Bien sûr, le zingueur
manquait d’instruction ; mais le chapelier en
avait trop, ou du moins il avait une instruction
comme les gens pas propres ont une chemise
blanche, avec la crasse par-dessous. Une nuit, elle
rêva qu’elle était au bord d’un puits ; Coupeau la
poussait d’un coup de poing, tandis que Lantier
lui chatouillait les reins pour la faire sauter plus
vite. Eh bien ! ça ressemblait à sa vie. Ah ! elle
était à bonne école, ça n’avait rien d’étonnant, si
elle s’avachissait. Les gens du quartier ne se
montraient guère justes, quand ils lui
reprochaient les vilaines façons qu’elle prenait,
car son malheur ne venait pas d’elle. Parfois,
lorsqu’elle réfléchissait, un frisson lui courait sur
la peau. Puis, elle pensait que les choses auraient
pu tourner plus mal encore. Il valait mieux avoir
deux hommes, par exemple, que de perdre les
deux bras. Et elle trouvait sa position naturelle,
une position comme il y en a tant ; elle tâchait de
s’arranger là-dedans un petit bonheur. Ce qui
prouvait combien ça devenait popote et
bonhomme, c’était qu’elle ne détestait pas plus
Coupeau que Lantier. Dans une pièce, à la Gaité,
elle avait vu une garce qui abominait son mari et
l’empoisonnait, à cause de son amant ; et elle
s’était fâchée, parce qu’elle ne sentait rien de
pareil dans son coeur. Est-ce qu’il n’était pas plus
raisonnable de vivre en bon accord tous les trois ?
Non, non, pas de ces bêtises-là ; ça dérangeait la
vie, qui n’avait déjà rien de bien drôle. Enfin,
malgré les dettes, malgré la misère qui les
menaçait, elle se serait déclarée très tranquille,
très contente, si le zingueur et le chapelier
l’avaient moins échinée et moins engueulée.
Vers l’automne, malheureusement, le ménage
se gâta encore. Lantier prétendait maigrir, faisait
un nez qui s’allongeait chaque jour. Il renaudait à
propos de tout, renâclait sur les potées de
pommes de terre, une ratatouille dont il ne
pouvait pas manger, disait-il, sans avoir des
coliques. Les moindres bisbilles, maintenant,
finissaient par des attrapages, où l’on se jetait la
débine de la maison à la tête ; et c’était le diable
pour se rabibocher, avant d’aller pioncer chacun
dans son dodo. Quand il n’y a plus de son, les
ânes se battent, n’est-ce pas ? Lantier flairait la
panne ; ça l’exaspérait de sentir la maison déjà
mangée, si bien nettoyée, qu’il voyait le jour où il
lui faudrait prendre son chapeau et chercher
ailleurs la niche et la pâtée. Il était bien
accoutumé à son trou, ayant pris là ses petites
habitudes, dorloté par tout le monde ; un vrai
pays de cocagne, dont il ne remplacerait jamais
les douceurs. Dame ! on ne peut pas s’être empli
jusqu’aux oreilles et avoir encore les morceaux
sur son assiette. Il se mettait en colère contre son
ventre, après tout, puisque la maison à cette heure
était dans son ventre. Mais il ne raisonnait point
ainsi ; il gardait aux autres une fière rancune de
s’être laissé rafaler en deux ans. Vrai, les
Coupeau n’étaient guère râblés. Alors, il cria que
Gervaise manquait d’économie. Tonnerre de
Dieu ! qu’est-ce qu’on allait devenir ? Juste les
amis le lâchaient, lorsqu’il était sur le point de
conclure une affaire superbe, six mille francs
d’appointements dans une fabrique, de quoi
mettre toute la petite famille dans le luxe.
En décembre, un soir, on dîna par coeur. Il n’y
avait plus un radis, Lantier, très sombre, sortait
de bonne heure, battait le pavé pour trouver une
autre cambuse, où l’odeur de la cuisine déridât
les visages. Il restait des heures à réfléchir, près
de la mécanique. Puis, tout d’un coup, il montra
une grande amitié pour les Poisson. Il ne blaguait
plus le sergent de ville en l’appelant Badingue,
allait jusqu’à lui concéder que l’empereur était un
bon garçon, peut-être. Il paraissait surtout estimer
Virginie, une femme de tête, disait-il, et qui
saurait joliment mener sa barque. C’était visible,
il les pelotait. Même on pouvait croire qu’il
voulait prendre pension chez eux. Mais il avait
une caboche à double fond, beaucoup plus
compliquée que ça. Virginie lui ayant dit son
désir de s’établir marchande de quelque chose, il
se roulait devant elle, il déclarait ce projet-là très
fort. Oui, elle devait être bâtie pour le commerce,
grande, avenante, active. Oh ! elle gagnerait ce
qu’elle voudrait. Puisque l’argent était prêt
depuis longtemps, l’héritage d’une tante, elle
avait joliment raison de lâcher les quatre robes
qu’elle bâclait par saison, pour se lancer dans les
affaires ; et il citait des gens en train de réaliser
des fortunes, la fruitière du coin de la rue, une
petite marchande de faïence du boulevard
extérieur ; car le moment était superbe, on aurait
vendu les balayures des comptoirs. Cependant,
Virginie hésitait ; elle cherchait une boutique à
louer, elle désirait ne pas quitter le quartier.
Alors, Lantier l’emmena dans les coins, causa
tout bas avec elle pendant des dix minutes. Il
semblait lui pousser quelque chose de force, et
elle ne disait plus non, elle avait l’air de
l’autoriser à agir. C’était comme un secret entre
eux, avec des clignements d’yeux, des mots
rapides, une sourde machination qui se trahissait
jusque dans leurs poignées de main. Dès ce
moment, le chapelier, en mangeant son pain sec,
guetta les Coupeau de son regard en dessous,
redevenu très parleur, les étourdissant de ses
jérémiades continues. Toute la journée, Gervaise
marchait dans cette misère qu’il étalait
complaisamment. Il ne parlait pas pour lui, grand
Dieu ! Il crèverait la faim avec les amis tant
qu’on voudrait. Seulement, la prudence exigeait
qu’on se rendit compte au juste de la situation.
On devait pour le moins cinq cents francs dans le
quartier, au boulanger, au charbonnier, à l’épicier
et aux autres. De plus, on se trouvait en retard de
deux termes, soit encore deux cent cinquante
francs ; le propriétaire, M. Marescot, parlait
même de les expulser, s’ils ne le payaient pas
avant le 1er janvier. Enfin, le Mont-de-Piété avait
tout pris, on n’aurait pas pu y porter pour trois
francs de bibelots, tellement le lavage du
logement était sérieux ; les clous restaient aux
murs, pas davantage, et il y en avait bien deux
livres de trois sous. Gervaise, empêtrée làdedans,
les bras cassés par cette addition, se
fâchait, donnait des coups de poing sur la table,
ou bien finissait par pleurer comme une bête. Un
soir, elle cria :
– Je file demain, moi !... J’aime mieux mettre
la clef sous la porte et coucher sur le trottoir, que
de continuer à vivre dans des transes pareilles.
– Il serait plus sage, dit sournoisement Lantier,
de céder le bail, si l’on trouvait quelqu’un...
Lorsque vous serez décidés tous les deux à lâcher
la boutique...
Elle l’interrompit, avec plus de violence :
– Mais tout de suite, tout de suite !... Ah ! je
serais joliment débarrassée !
Alors, le chapelier se montra très pratique. En
cédant le bail, on obtiendrait sans doute du
nouveau locataire les deux termes en retard. Et il
se risqua à parler des Poisson, il rappela que
Virginie cherchait un magasin ; la boutique lui
conviendrait peut-être. Il se souvenait à présent
de lui en avoir entendu souhaiter une toute
semblable. Mais la blanchisseuse, au nom de
Virginie, avait subitement repris son calme. On
verrait ; on parlait toujours de planter là son chezsoi
dans la colère, seulement la chose ne semblait
pas si facile, quand on réfléchissait.
Les jours suivants, Lantier eut beau
recommencer ses litanies, Gervaise répondait
qu’elle s’était vue plus bas et s’en était tirée. La
belle avance, lorsqu’elle n’aurait plus sa
boutique ! Ça ne lui donnerait pas du pain. Elle
allait, au contraire, reprendre des ouvrières et se
faire une nouvelle clientèle. Elle disait cela pour
se débattre contre les bonnes raisons du chapelier,
qui la montrait par terre, écrasée sous les frais,
sans le moindre espoir de remonter sur sa bête.
Mais il eut la maladresse de prononcer encore le
nom de Virginie, et elle s’entêta alors
furieusement. Non, non, jamais ! Elle avait
toujours douté du coeur de Virginie ; si Virginie
ambitionnait la boutique, c’était pour l’humilier.
Elle l’aurait cédée peut-être à la première femme
dans la rue, mais pas à cette grande hypocrite qui
attendait certainement depuis des années de lui
voir faire le saut. Oh ! ça expliquait tout. Elle
comprenait à présent pourquoi des étincelles
jaunes s’allumaient dans les yeux de chat de cette
margot. Oui, Virginie gardait sur la conscience la
fessée du lavoir, elle mijotait sa rancune dans la
cendre. Eh bien ! elle agirait prudemment en
mettant sa fessée sous verre, si elle ne voulait pas
en recevoir une seconde. Et ça ne serait pas long,
elle pouvait apprêter son pétard. Lantier, devant
ce débordement de mauvaises paroles, remoucha
d’abord Gervaise ; il l’appela tête de pioche,
boîte à ragots, Mme Pètesec, et s’emballa au point
de traiter Coupeau lui-même de pedzouille, en
l’accusant de ne pas savoir faire respecter un ami
par sa femme. Puis, comprenant que la colère
allait tout compromettre, il jura qu’il ne
s’occuperait jamais plus des histoires des autres,
car on en est trop mal récompensé ; et il parut, en
effet, ne pas pousser davantage à la cession du
bail, guettant une occasion pour reparler de
l’affaire et décider la blanchisseuse.
Janvier était arrivé, un sale temps, humide et
froid. Maman Coupeau, qui avait toussé et
étouffé tout décembre, dut se coller dans le lit,
après les Rois. C’était sa rente ; chaque hiver, elle
attendait ça. Mais, cet hiver, autour d’elle, on
disait qu’elle ne sortirait plus de sa chambre que
les pieds en avant ; et elle avait, à la vérité, un
fichu râle qui sonnait joliment le sapin, grosse et
grasse pourtant, avec un oeil déjà mort et la moitié
de la figure tordue. Bien sûr, ses enfants ne
l’auraient pas achevée ; seulement, elle traînait
depuis si longtemps, elle était si encombrante
qu’on souhaitait sa mort, au fond, comme une
délivrance pour tout le monde. Elle-même serait
beaucoup plus heureuse, car elle avait fait son
temps, n’est-ce pas ? et quand on a fait son
temps, on n’a rien à regretter. Le médecin, appelé
une fois, n’était même pas revenu. On lui donnait
de la tisane, histoire de ne pas l’abandonner
complètement. Toutes les heures, on entrait voir
si elle vivait encore. Elle ne parlait plus, tant elle
suffoquait ; mais, de son oeil resté bon, vivant et
clair, elle regardait fixement les personnes ; et il y
avait bien des choses dans cet oeil-là, des regrets
du bel âge, des tristesses à voir les siens si
pressés de se débarrasser d’elle, des colères
contre cette vicieuse de Nana qui ne se gênait
plus, la nuit, pour aller guetter en chemise par la
porte vitrée.
Un lundi soir, Coupeau rentra paf. Depuis que
sa mère était en danger, il vivait dans un
attendrissement continu. Quand il fut couché,
ronflant à poings fermés, Gervaise tourna encore
un instant. Elle veillait maman Coupeau une
partie de la nuit. D’ailleurs, Nana se montrait très
brave, couchait toujours auprès de la vieille, en
disant que si elle l’entendait mourir, elle avertirait
bien tout le monde. Cette nuit-là, comme la petite
dormait et que la malade semblait sommeiller
paisiblement, la blanchisseuse finit par céder à
Lantier, qui l’appelait de sa chambre, où il lui
conseillait de venir se reposer un peu. Ils
gardèrent seulement une bougie allumée, posée à
terre, derrière l’armoire. Mais, vers trois heures,
Gervaise sauta brusquement du lit, grelottante,
prise d’une angoisse. Elle avait cru sentir un
souffle froid lui passer sur le corps. Le bout de
bougie était brûlé, elle renouait ses jupons dans
l’obscurité, étourdie, les mains fiévreuses. Ce fut
seulement dans le cabinet, après s’être cognée
aux meubles, qu’elle put allumer une petite
lampe. Au milieu du silence écrasé des ténèbres,
les ronflements du zingueur mettaient seuls deux
notes graves. Nana, étalée sur le dos, avait un
petit souffle, entre ses lèvres gonflées. Et
Gervaise, ayant baissé la lampe qui faisait danser
de grandes ombres, éclaira le visage de maman
Coupeau, la vit toute blanche, la tête roulée sur
l’épaule, avec les yeux ouverts. Maman Coupeau
était morte.
Doucement, sans pousser un cri, glacée et
prudente, la blanchisseuse revint dans la chambre
de Lantier. Il s’était rendormi. Elle se pencha, en
murmurant :
– Dis donc, c’est fini, elle est morte.
Tout appesanti de sommeil, mal éveillé, il
grogna d’abord :
– Fiche-moi la paix, couche-toi... Nous ne
pouvons rien lui faire, si elle est morte.
Puis, il se leva sur un coude, demandant :
– Quelle heure est-il ?
– Trois heures.
– Trois heures seulement ! Couche-toi donc.
Tu vas prendre du mal... Lorsqu’il fera jour, on
verra.
Mais elle ne l’écoutait pas, elle s’habillait
complètement. Lui, alors, se recolla sous la
couverture, le nez contre la muraille, en parlant
de la sacrée tête des femmes. Est-ce que c’était
pressé d’annoncer au monde qu’il y avait un mort
dans le logement ? Ça manquait de gaieté au
milieu de la nuit ; et il était exaspéré de voir son
sommeil gâté par des idées noires. Cependant,
quand elle eut reporté dans sa chambre ses
affaires, jusqu’à ses épingles à cheveux, elle
s’assit chez elle, sanglotant à son aise, ne
craignant plus d’être surprise avec le chapelier.
Au fond, elle aimait bien maman Coupeau, elle
éprouvait un gros chagrin, après n’avoir ressenti,
dans le premier moment, que de la peur et de
l’ennui, en lui voyant choisir si mal son heure
pour s’en aller. Et elle pleurait toute seule, très
fort dans le silence, sans que le zingueur cessât de
ronfler ; il n’entendait rien, elle l’avait appelé et
secoué, puis elle s’était décidée à le laisser
tranquille, en réfléchissant que ce serait un
nouvel embarras, s’il se réveillait. Comme elle
retournait auprès du corps, elle trouva Nana sur
son séant, qui se frottait les yeux. La petite
comprit, allongea le menton pour mieux voir sa
grand-mère, avec sa curiosité de gamine
vicieuse ; elle ne disait rien, elle était un peu
tremblante, étonnée et satisfaite en face de cette
mort qu’elle se promettait depuis deux jours,
comme une vilaine chose, cachée et défendue aux
enfants ; et, devant ce masque blanc, aminci au
dernier hoquet par la passion de la vie, ses
prunelles de jeune chatte s’agrandissaient, elle
avait cet engourdissement de l’échine dont elle
était clouée derrière les vitres de la porte, quand
elle allait moucharder là ce qui ne regarde pas les
morveuses.
– Allons, lève-toi, lui dit sa mère à voix basse.
Je ne veux pas que tu restes.
Elle se laissa couler du lit à regret, tournant la
tête, ne quittant pas la morte du regard. Gervaise
était fort embarrassée d’elle, ne sachant où la
mettre, en attendant le jour. Elle se décidait à la
faire habiller, lorsque Lantier, en pantalon et en
pantoufles, vint la rejoindre ; il ne pouvait plus
dormir, il avait un peu honte de sa conduite.
Alors, tout s’arrangea.
– Qu’elle se couche dans mon lit, murmura-til.
Elle aura de la place.
Nana leva sur sa mère et sur Lantier ses grands
yeux clairs, en prenant son air bête, son air du
jour de l’an, quand on lui donnait des pastilles de
chocolat. Et on n’eut pas besoin de la pousser,
bien sûr ; elle trotta en chemise, ses petons nus
effleurant à peine le carreau ; elle se glissa
comme une couleuvre dans le lit, qui était encore
tout chaud, et s’y tint allongée, enfoncée, son
corps fluet bossuant à peine la couverture.
Chaque fois que sa mère entra, elle la vit les yeux
luisants dans sa face muette, ne dormant pas, ne
bougeant pas, très rouge et paraissant réfléchir à
des affaires.
Cependant, Lantier avait aidé Gervaise à
habiller maman Coupeau ; et ce n’était pas une
petite besogne, car la morte pesait son poids.
Jamais on n’aurait cru que cette vieille-là était si
grasse et si blanche. Ils lui avaient mis des bas,
un jupon blanc, une camisole, un bonnet ; enfin,
son linge le meilleur. Coupeau ronflait toujours,
deux notes, l’une grave, qui descendait, l’autre
sèche, qui remontait ; on aurait dit de la musique
d’église, accompagnant les cérémonies du
vendredi saint. Aussi, quand la morte fut habillée
et proprement étendue sur son lit, Lantier se
versa-t-il un verre de vin, pour se remettre, car il
avait le coeur à l’envers. Gervaise fouillait dans la
commode, cherchant un petit crucifix en cuivre,
apporté par elle de Plassans ; mais elle se rappela
que maman Coupeau elle-même devait l’avoir
vendu. Ils avaient allumé le poêle. Ils passèrent le
reste de la nuit, à moitié endormis sur des
chaises, achevant le litre entamé, embêtés et se
boudant, comme si c’était de leur faute.
Vers sept heures, avant le jour, Coupeau se
réveilla enfin. Quand il apprit le malheur, il resta
l’oeil sec d’abord, bégayant, croyant vaguement
qu’on lui faisait une farce. Puis, il se jeta par
terre, il alla tomber devant la morte ; et il
l’embrassait, il pleurait comme un veau, avec de
si grosses larmes, qu’il mouillait le drap en
s’essuyant les joues. Gervaise s’était remise à
sangloter, très touchée de la douleur de son mari,
raccommodée avec lui ; oui, il avait le fond
meilleur qu’elle ne le croyait. Le désespoir de
Coupeau se mêlait à un violent mal aux cheveux.
Il se passait les doigts dans les crins, il avait la
bouche pâteuse des lendemains de culotte, encore
un peu allumé malgré ses dix heures de sommeil.
Et il se plaignait, les poings serrés. Nom de
Dieu ! sa pauvre mère qu’il aimait tant, la voilà
qui était partie ! Ah ! qu’il avait mal au crâne, ça
l’achèverait ! Une vraie perruque de braise sur sa
tête, et son coeur avec ça qu’on lui arrachait
maintenant ! Non, le sort n’était pas juste de
s’acharner ainsi après un homme !
– Allons, du courage, mon vieux, dit Lantier
en le relevant. Il faut se remettre.
Il lui versait un verre de vin, mais Coupeau
refusa de boire.
– Qu’est-ce que j’ai donc ? j’ai du cuivre dans
le coco... C’est maman, c’est quand je l’ai vue,
j’ai eu le goût du cuivre... Maman, mon Dieu !
maman, maman...
Et il recommença à pleurer comme un enfant.
Il but tout de même le verre de vin, pour éteindre
le feu qui lui brûlait la poitrine. Lantier fila
bientôt, sous le prétexte d’aller prévenir la famille
et de passer à la mairie faire la déclaration. Il
avait besoin de prendre l’air. Aussi ne se pressa-til
pas, fumant des cigarettes, goûtant le froid vif
de la matinée. En sortant de chez Mme Lerat, il
entra même dans une crémerie dès Batignolles
prendre une tasse de café bien chaud. Et il resta là
une bonne heure, à réfléchir.
Cependant, dès neuf heures, la famille se
trouva réunie dans la boutique, dont on laissait
les volets fermés. Lorilleux ne pleura pas ;
d’ailleurs, il avait de l’ouvrage pressé, il remonta
presque tout de suite à son atelier, après s’être
dandiné un instant avec une figure de
circonstance. Mme Lorilleux et Mme Lerat avaient
embrassé les Coupeau et se tamponnaient les
yeux, où de petites larmes roulaient. Mais la
première, quand elle eut jeté un coup d’oeil rapide
autour de la morte, haussa brusquement la voix
pour dire que ça n’avait pas de bon sens, que
jamais on ne laissait auprès d’un corps une lampe
allumée ; il fallait de la chandelle, et l’on envoya
Nana acheter un paquet de chandelles, des
grandes. Ah bien ! on pouvait mourir chez la
Banban, elle vous arrangerait d’une drôle de
façon ! Quelle cruche, ne pas savoir seulement se
conduire avec un mort ! Elle n’avait donc enterré
personne dans sa vie ? Mme Lerat dut monter chez
les voisines pour emprunter un crucifix ; elle en
rapporta un trop grand, une croix de bois noir où
était cloué un Christ de carton peint, qui barra
toute la poitrine de maman Coupeau, et dont le
poids semblait l’écraser. Ensuite, on chercha de
l’eau bénite ; mais personne n’en avait, ce fut
Nana qui courut de nouveau jusqu’à l’église en
prendre une bouteille. En un tour de main, le
cabinet eut une autre tournure ; sur une petite
table, une chandelle brûlait à côté d’un verre
plein d’eau bénite, dans lequel trempait une
branche de buis. Maintenant, si du monde venait,
ce serait propre, au moins. Et l’on disposa les
chaises en rond, dans la boutique, pour recevoir.
Lantier rentra seulement à onze heures. Il avait
demandé des renseignements au bureau des
pompes funèbres.
– La bière est de douze francs, dit-il. Si vous
voulez avoir une messe, ce sera dix francs de
plus. Enfin, il y a le corbillard, qui se paie suivant
les ornements...
– Oh ! c’est bien inutile, murmura Mme
Lorilleux, en levant la tête d’un air surpris et
inquiet. On ne ferait pas revenir maman, n’est-ce
pas ?... Il faut aller selon sa bourse.
– Sans doute, c’est ce que je pense, reprit le
chapelier. J’ai seulement pris les chiffres pour
votre gouverne... Dites-moi ce que vous désirez ;
après le déjeuner, j’irai commander.
On parlait à demi-voix, dans le petit jour qui
éclairait la pièce par les fentes des volets. La
porte du cabinet restait grande ouverte ; et, de
cette ouverture béante, sortait le gros silence de la
mort. Des rires d’enfants montaient dans la cour,
une ronde de gamines tournait, au pâle soleil
d’hiver. Tout à coup, on entendit Nana, qui s’était
échappée de chez les Boche, où on l’avait
envoyée. Elle commandait de sa voix aiguë, et les
talons battaient les pavés, tandis que ces paroles
chantées s’envolaient avec un tapage d’oiseaux
braillards :
Notre âne, notre âne,
Il a mal à la patte.
Madame lui a fait faire
Un joli patatoire,
Et des souliers lilas, la, la,
Et des souliers lilas !
Gervaise attendit pour dire à son tour :
– Nous ne sommes pas riches, bien sûr ; mais
nous voulons encore nous conduire proprement...
Si maman Coupeau ne nous a rien laissé, ce n’est
pas une raison pour la jeter dans la terre comme
un chien... Non, il faut une messe, avec un
corbillard assez gentil...
– Et qui est-ce qui paiera ? demanda
violemment Mme Lorilleux. Pas nous, qui avons
perdu de l’argent la semaine dernière ; pas vous
non plus, puisque vous êtes ratissés... Ah ! vous
devriez voir pourtant où ça vous a conduits, de
chercher à épater le monde !
Coupeau, consulté, bégaya, avec un geste de
profonde indifférence ; il se rendormait sur sa
chaise. Mme Lerat dit qu’elle paierait sa part. Elle
était de l’avis de Gervaise, on devait se montrer
propre. Alors, toutes deux, sur un bout de papier,
elles calculèrent : en tout, ça monterait à quatrevingt-
dix francs environ, parce qu’elles se
décidèrent, après une longue explication, pour un
corbillard orné d’un étroit lambrequin.
– Nous sommes trois, conclut la
blanchisseuse. Nous donnerons chacun trente
francs. Ce n’est pas la ruine.
Mais Mme Lorilleux éclata, furieuse.
– Eh bien ! moi, je refuse, oui je refuse !... Ce
n’est pas pour les trente francs. J’en donnerais
cent mille, si je les avais, et s’ils devaient
ressusciter maman... Seulement, je n’aime pas les
orgueilleux. Vous avez une boutique, vous rêvez
de crâner devant le quartier. Mais nous n’entrons
pas là-dedans, nous autres. Nous ne posons pas...
Oh ! vous vous arrangerez. Mettez des plumes
sur le corbillard, si ça vous amuse.
– On ne vous demande rien, finit par répondre
Gervaise. Lorsque je devrais me vendre moimême,
je ne veux avoir aucun reproche à me
faire. J’ai nourri maman Coupeau sans vous, je
l’enterrerai bien sans vous... Déjà une fois, je ne
vous l’ai pas mâché : je ramasse les chats perdus,
ce n’est pas pour laisser votre mère dans la crotte.
Alors, Mme Lorilleux pleura, et Lantier dut
l’empêcher de partir. La querelle devenait si
bruyante, que Mme Lerat, poussant des chut !
énergiques, crut devoir aller doucement dans le
cabinet, et jeta sur la morte un regard fâché et
inquiet, comme si elle craignait de la trouver
éveillée, écoutant ce qu’on discutait à côté d’elle.
À ce moment, la ronde des petites filles reprenait
dans la cour, le filet de voix perçant de Nana
dominait les autres.
Notre âne, notre âne,
Il a bien mal au ventre,
Madame lui a fait faire
Un joli ventrouilloire,
Et des souliers lilas, la, la,
Et des souliers lilas !
– Mon Dieu ! que ces enfants sont énervants,
avec leur chanson ! dit à Lantier Gervaise toute
secouée et près de sangloter d’impatience et de
tristesse. Faites-les donc taire, et reconduisez
Nana chez la concierge à coups de pied quelque
part !
Mme Lerat et Mme Lorilleux s’en allèrent
déjeuner en promettant de revenir. Les Coupeau
se mirent à table, mangèrent de la charcuterie,
mais sans faim, en n’osant seulement pas taper
leur fourchette. Ils étaient très ennuyés, hébétés,
avec cette pauvre maman Coupeau qui leur pesait
sur les épaules et leur paraissait emplir toutes les
pièces. Leur vie se trouvait dérangée. Dans le
premier moment, ils piétinaient sans trouver les
objets, ils avaient une courbature, comme au
lendemain d’une noce. Lantier reprit tout de suite
la porte pour retourner aux pompes funèbres,
emportant les trente francs de Mme Lerat et
soixante francs que Gervaise était allée emprunter
à Goujet, en cheveux, pareille à une folle.
L’après-midi, quelques visites arrivèrent, des
voisines mordues de curiosité, qui se présentaient
soupirant, roulant des yeux éplorés ; elles
entraient dans le cabinet, dévisageaient la morte,
en faisant un signe de croix et en secouant le brin
de buis trempé d’eau bénite ; puis, elles
s’asseyaient dans la boutique, où elles parlaient
de la chère femme, interminablement, sans se
lasser de répéter la même phrase pendant des
heures. Mlle Remanjou avait remarqué que son
oeil droit était resté ouvert, Mme Gaudron
s’entêtait à lui trouver une belle carnation pour
son âge, et Mme Fauconnier restait stupéfaite de
lui avoir vu manger son café, trois jours
auparavant. Vrai, on claquait vite, chacun pouvait
graisser ses bottes. Vers le soir, les Coupeau
commençaient à en avoir assez. C’était une trop
grande affliction pour une famille, de garder un
corps si longtemps. Le gouvernement aurait bien
dû faire une autre loi là-dessus. Encore toute une
soirée, toute une nuit et toute une matinée, non !
ça ne finirait jamais. Quand on ne pleure plus,
n’est-ce pas ? le chagrin tourne à l’agacement, on
finirait par mal se conduire. Maman Coupeau,
muette et roide au fond de l’étroit cabinet, se
répandait de plus en plus dans le logement,
devenait d’un poids qui crevait le monde. Et la
famille, malgré elle, reprenait son train-train,
perdait de son respect.
– Vous mangerez un morceau avec nous, dit
Gervaise à Mme Lerat et à Mme Lorilleux,
lorsqu’elles reparurent. Nous sommes trop tristes,
nous ne nous quitterons pas.
On mit le couvert sur l’établi. Chacun, en
voyant les assiettes, songeait aux gueuletons
qu’on avait faits là. Lantier était de retour.
Lorilleux descendit. Un pâtissier venait
d’apporter une tourte, car la blanchisseuse n’avait
pas la tête à s’occuper de cuisine. Comme on
s’asseyait, Boche entra dire que M. Marescot
demandait à se présenter, et le propriétaire se
présenta, très grave, avec sa large décoration sur
sa redingote. Il salua en silence, alla droit au
cabinet, où il s’agenouilla. Il était d’une grande
piété ; il pria d’un air recueilli de curé, puis traça
une croix en l’air, en aspergeant le corps avec la
branche de buis. Toute la famille, qui avait quitté
la table, se tenait debout, fortement
impressionnée. M. Marescot, ayant achevé ses
dévotions, passa dans la boutique et dit aux
Coupeau :
– Je suis venu pour les deux loyers arriérés.
Êtes-vous en mesure ?
– Non, monsieur, pas tout à fait, balbutia
Gervaise, très contrariée d’entendre parler de ça
devant les Lorilleux. Vous comprenez, avec le
malheur qui nous arrive...
– Sans doute, mais chacun a ses peines, reprit
le propriétaire en élargissant ses doigts immenses
d’ancien ouvrier. Je suis bien fâché, je ne puis
attendre davantage... Si je ne suis pas payé aprèsdemain
matin, je serai forcé d’avoir recours à une
expulsion.
Gervaise joignit les mains, les larmes aux
yeux, muette et l’implorant. D’un hochement
énergique de sa grosse tête osseuse, il lui fit
comprendre que les supplications étaient inutiles.
D’ailleurs, le respect dû aux morts interdisait
toute discussion. Il se retira discrètement, à
reculons.
– Mille pardons de vous avoir dérangés,
murmura-t-il. Après-demain matin, n’oubliez pas.
Et, comme en s’en allant il passait de nouveau
devant le cabinet, il salua une dernière fois le
corps d’une génuflexion dévote, à travers la porte
grande ouverte.
On mangea d’abord vite, pour ne pas paraître
y prendre du plaisir. Mais, arrivé au dessert, on
s’attarda, envahi d’un besoin de bien-être. Par
moments, la bouche pleine, Gervaise ou l’une des
deux soeurs se levait, allait jeter un coup d’oeil
dans le cabinet, sans même lâcher sa serviette ; et
quand elle se rasseyait, achevant sa bouchée, les
autres la regardaient une seconde, pour voir si
tout marchait bien, à côté. Puis, les dames se
dérangèrent moins souvent, maman Coupeau fut
oubliée. On avait fait un baquet de café, et du très
fort, afin de se tenir éveillé toute la nuit. Les
Poisson vinrent sur les huit heures. On les invita à
en boire un verre. Alors, Lantier, qui guettait le
visage de Gervaise, parut saisir une occasion
attendue par lui depuis le matin. À propos de la
saleté des propriétaires qui entraient demander de
l’argent dans les maisons où il y avait un mort, il
dit brusquement :
– C’est un jésuite, ce salaud, avec son air de
servir la messe !... Mais, moi, à votre place, je lui
planterais là sa boutique.
Gervaise, éreintée de fatigue, molle et énervée,
répondit en s’abandonnant :
– Oui, bien sûr, je n’attendrai pas les hommes
de loi... Ah ! j’en ai plein le dos, plein le dos.
Les Lorilleux, jouissant à l’idée que la Banban
n’aurait plus de magasin, l’approuvèrent
beaucoup. On ne se doutait pas de ce que coûtait
une boutique. Si elle ne gagnait que trois francs
chez les autres, au moins elle n’avait pas de frais,
elle ne risquait pas de perdre de grosses sommes.
Ils firent répéter cet argument-là à Coupeau, en le
poussant ; il buvait beaucoup, il se maintenait
dans un attendrissement continu, pleurant tout
seul dans son assiette. Comme la blanchisseuse
semblait se laisser convaincre, Lantier cligna les
yeux, en regardant les Poisson. Et la grande
Virginie intervint, se montra très aimable.
– Vous savez, on pourrait s’entendre. Je
prendrais la suite du bail, j’arrangerais votre
affaire avec le propriétaire... Enfin, vous seriez
toujours plus tranquille.
– Non, merci, déclara Gervaise, qui se secoua,
comme prise d’un frisson. Je sais où trouver les
termes, si je veux. Je travaillerai ; j’ai mes deux
bras, Dieu merci ! pour me tirer d’embarras.
– On causera de ça plus tard, se hâta de dire le
chapelier. Ce n’est pas convenable, ce soir... Plus
tard, demain, par exemple.
À ce moment, Mme Lerat, qui était allée dans le
cabinet, poussa un léger cri. Elle avait eu peur,
parce qu’elle avait trouvé la chandelle éteinte,
brûlée jusqu’au bout. Tout le monde s’occupa à
en rallumer une autre ; et l’on hochait la tête, en
répétant que ce n’était pas bon signe, quand la
lumière s’éteignait auprès d’un mort.
La veillée commença. Coupeau s’était allongé,
pas pour dormir, disait-il, pour réfléchir ; et il
ronflait cinq minutes après. Lorsqu’on envoya
Nana coucher chez les Boche, elle pleura ; elle se
régalait depuis le matin, à l’espoir d’avoir bien
chaud dans le grand lit de son bon ami Lantier.
Les Poisson restèrent jusqu’à minuit. On avait
fini par faire du vin à la française, dans un
saladier, parce que le café donnait trop sur les
nerfs de ces dames. La conversation tournait aux
effusions tendres. Virginie parlait de la
campagne : elle aurait voulu être enterrée au coin
d’un bois, avec des fleurs des champs sur sa
tombe. Mme Lerat gardait déjà, dans son armoire,
le drap pour l’ensevelir, et elle le parfumait
toujours d’un bouquet de lavande ; elle tenait à
avoir une bonne odeur sous le nez, quand elle
mangerait les pissenlits par la racine. Puis, sans
transition, le sergent de ville raconta qu’il avait
arrêté une grande belle fille le matin, qui venait
de voler dans la boutique d’un charcutier ; en la
déshabillant chez le commissaire, on lui avait
trouvé dix saucissons pendus autour du corps,
devant et derrière. Et, Mme Lorilleux ayant dit
d’un air de dégoût qu’elle n’en mangerait pas, de
ces saucissons-là, la société s’était mise à rire
doucement. La veillée s’égaya, en gardant les
convenances. Mais comme on achevait le vin à la
française, un bruit singulier, un ruissellement
sourd, sortit du cabinet. Tous levèrent la tête, se
regardèrent.
– Ce n’est rien, dit tranquillement Lantier, en
baissant la voix. Elle se vide.
L’explication fit hocher la tête, d’un air
rassuré, et la compagnie reposa les verres sur la
table.
Enfin, les Poisson se retirèrent. Lantier partit
avec eux : il allait chez un ami, disait-il, pour
laisser son lit aux dames, qui pourraient s’y
reposer une heure, chacune à son tour. Lorilleux
monta se coucher tout seul, en répétant que ça ne
lui était pas arrivé depuis son mariage. Alors,
Gervaise et les deux soeurs, restées avec Coupeau
endormi, s’organisèrent auprès du poêle, sur
lequel elles tinrent du café chaud. Elles étaient là,
pelotonnées, pliées en deux, les mains sous leur
tablier, le nez au-dessus du feu, à causer très bas,
dans le grand silence du quartier. Mme Lorilleux
geignait : elle n’avait pas de robe noire, elle
aurait pourtant voulu éviter d’en acheter une, car
ils étaient bien gênés, bien gênés ; et elle
questionna Gervaise, demandant si maman
Coupeau ne laissait pas une jupe noire, cette jupe
qu’on lui avait donnée pour sa fête. Gervaise dut
aller chercher la jupe. Avec un pli à la taille, elle
pourrait servir. Mais Mme Lorilleux voulait aussi
du vieux linge, parlait du lit, de l’armoire, des
deux chaises, cherchait des yeux les bibelots qu’il
fallait partager. On manqua se fâcher. Mme Lerat
mit la paix ; elle était plus juste : les Coupeau
avaient eu la charge de la mère, ils avaient bien
gagné ses quatre guenilles. Et, toutes trois, elles
s’assoupirent de nouveau au-dessus du poêle,
dans des ragots monotones. La nuit leur semblait
terriblement longue. Par moments, elles se
secouaient, buvaient du café, allongeaient la tête
dans le cabinet, où la chandelle, qu’on ne devait
pas moucher, brûlait avec une flamme rouge et
triste, grossie par les champignons charbonneux
de la mèche. Vers le matin, elles grelottaient,
malgré la forte chaleur du poêle. Une angoisse,
une lassitude d’avoir trop causé, les suffoquaient,
la langue sèche, les yeux malades. Mme Lerat se
jeta sur le lit de Lantier et ronfla comme un
homme ; tandis que les deux autres, la tête
tombée et touchant les genoux, dormaient devant
le feu. Au petit jour, un frisson les réveilla. La
chandelle de maman Coupeau venait encore de
s’éteindre. Et, comme, dans l’obscurité, le
ruissellement sourd recommençait, Mme Lorilleux
donna l’explication à voix haute, pour se
tranquilliser elle-même.
– Elle se vide, répéta-t-elle, en allumant une
autre chandelle.
L’enterrement était pour dix heures et demie.
Une jolie matinée, à mettre avec la nuit et avec la
journée de la veille ! C’est-à-dire que Gervaise,
tout en n’ayant pas un sou, aurait donné cent
francs à celui qui serait venu prendre maman
Coupeau trois heures plus tôt. Non, on a beau
aimer les gens, ils sont trop lourds, quand ils sont
morts ; et même plus on les aime, plus on
voudrait se vite débarrasser d’eux.
Une matinée d’enterrement est par bonheur
pleine de distractions. On a toutes sortes de
préparatifs à faire. On déjeuna d’abord. Puis, ce
fut justement le père Bazouge, le croque-mort du
sixième, qui apporta la bière et le sac de son. Il ne
dessoûlait pas, ce brave homme. Ce jour-là, à huit
heures, il était encore tout rigolo d’une cuite prise
la veille.
– Voilà, c’est pour ici, n’est-ce pas ? dit-il.
Et il posa la bière qui eut un craquement de
boîte neuve.
Mais, comme il jetait à côté le sac de son, il
resta les yeux écarquillés, la bouche ouverte, en
apercevant Gervaise devant lui.
– Pardon, excuse, je me trompe, balbutia-t-il.
On m’avait dit que c’était pour chez vous.
Il avait déjà repris le sac, la blanchisseuse dut
lui crier :
– Laissez donc ça, c’est pour ici.
– Ah ! tonnerre de Dieu ! faut s’expliquer !
reprit-il en se tapant sur la cuisse. Je comprends,
c’est la vieille...
Gervaise était devenue toute blanche. Le père
Bazouge avait apporté la bière pour elle. Il
continuait, se montrant galant, cherchant à
s’excuser :
– N’est-ce pas ? on racontait hier qu’il y en
avait une de partie, au rez-de-chaussée. Alors,
moi, j’avais cru... Vous savez, dans notre métier,
ces choses-là, ça entre par une oreille et ça sort de
l’autre... Je vous fais tout de même mon
compliment. Hein ? le plus tard, c’est encore le
meilleur, quoique la vie ne soit pas toujours
drôle, ah ! non, par exemple !
Elle l’écoutait, se reculait, avec la peur qu’il
ne la saisît de ses grandes mains sales, pour
l’emporter dans sa boîte. Déjà une fois, le soir de
ses noces, il lui avait dit en connaître des
femmes, qui le remercieraient, s’il montait les
prendre. Eh bien ! elle n’en était pas là, ça lui
faisait froid dans l’échine. Son existence s’était
gâtée, mais elle ne voulait pas s’en aller si tôt ;
oui, elle aimait mieux crever la faim pendant des
années, que de crever la mort, l’histoire d’une
seconde.
– Il est poivre, murmura-t-elle d’un air de
dégoût mêlé d’épouvante. L’administration
devrait au moins ne pas envoyer des pochards.
On paye assez cher.
Alors, le croque-mort se montra goguenard et
insolent.
– Dites donc, ma petite mère, ce sera pour une
autre fois. Tout à votre service, entendez-vous !
Vous n’avez qu’à me faire signe. C’est moi qui
suis le consolateur des dames... Et ne crache pas
sur le père Bazouge, parce qu’il en a tenu dans
ses bras de plus chic que toi, qui se sont laissé
arranger sans se plaindre, bien contentes de
continuer leur dodo à l’ombre.
– Taisez-vous, père Bazouge ! dit sévèrement
Lorilleux, accouru au bruit des voix. Ce ne sont
pas des plaisanteries convenables. Si l’on se
plaignait, vous seriez renvoyé... Allons, fichez le
camp, puisque vous ne respectez pas les
principes.
Le croque-mort s’éloigna, mais on l’entendit
longtemps sur le trottoir, qui bégayait :
– De quoi, les principes !... Il n’y a pas de
principes... il n’y a pas de principes... il n’y a que
l’honnêteté !
Enfin, dix heures sonnèrent. Le corbillard était
en retard. Il y avait du monde dans la boutique,
des amis et des voisins, M. Madinier, Mes-
Bottes, Mme Gaudron, Mlle Remanjou ; et, toutes
les minutes, entre les volets fermés, par
l’ouverture béante de la porte, une tête d’homme
ou de femme s’allongeait, pour voir si ce lambin
de corbillard n’arrivait pas. La famille, réunie
dans la pièce du fond, donnait des poignées de
main. De courts silences se faisaient, coupés de
chuchotements rapides, une attente agacée et
fiévreuse, avec des courses brusques de robe, Mme
Lorilleux qui avait oublié son mouchoir, ou bien
Mme Lerat qui cherchait un paroissien à
emprunter. Chacun, en arrivant, apercevait au
milieu du cabinet, devant le lit, la bière ouverte ;
et, malgré soi, chacun restait à l’étudier du coin
de l’oeil, calculant que jamais la grosse maman
Coupeau ne tiendrait là-dedans. Tout le monde se
regardait, avec cette pensée dans les yeux, sans se
la communiquer. Mais, il y eut une poussée à la
porte de la rue. M. Madinier vint annoncer d’une
voix grave et contenue, en arrondissant les bras :
– Les voici !
Ce n’était pas encore le corbillard. Quatre
croque-morts entrèrent à la file, d’un pas pressé,
avec leurs faces rouges et leurs mains gourdes de
déménageurs, dans le noir pisseux de leurs
vêtements, usés et blanchis au frottement des
bières. Le père Bazouge marchait le premier, très
soûl et très convenable ; dès qu’il était à la
besogne, il retrouvait son aplomb. Ils ne
prononcèrent pas un mot, la tête un peu basse,
pesant déjà maman Coupeau du regard. Et ça ne
traîna pas, la pauvre vieille fut emballée, le temps
d’éternuer. Le plus petit, un jeune qui louchait,
avait vidé le son dans le cercueil, et l’étalait en le
pétrissant, comme s’il voulait faire du pain. Un
autre, un grand maigre celui-là, l’air farceur,
venait d’étendre le drap par-dessus. Puis, une,
deux, allez-y ! tous les quatre saisirent le corps,
l’enlevèrent, deux aux pieds, deux à la tête. On ne
retourne pas plus vite une crêpe. Les gens qui
allongeaient le cou purent croire que maman
Coupeau était sautée d’elle-même dans la boîte.
Elle avait glissé là comme chez elle, oh ! tout
juste, si juste, qu’on avait entendu son frôlement
contre le bois neuf. Elle touchait de tous les
côtés, un vrai tableau dans un cadre. Mais enfin
elle y tenait, ce qui étonna les assistants ; bien
sûr, elle avait dû diminuer depuis la veille.
Cependant, les croque-morts s’étaient relevés et
attendaient ; le petit louche prit le couvercle, pour
inviter la famille à faire les derniers adieux ;
tandis que Bazouge mettait des clous dans sa
bouche et apprêtait le marteau. Alors, Coupeau,
ses deux soeurs, Gervaise, d’autres encore, se
jetèrent à genoux, embrassèrent la maman qui
s’en allait, avec de grosses larmes, dont les
gouttes chaudes tombaient et roulaient sur ce
visage raidi, froid comme une glace. Il y avait un
bruit prolongé de sanglots. Le couvercle s’abattit,
le père Bazouge enfonça ses clous avec le chic
d’un emballeur, deux coups pour chaque pointe ;
et personne ne s’écouta pleurer davantage dans ce
vacarme de meuble qu’on répare. C’était fini. On
partait.
– S’il est possible de faire tant d’esbrouffe,
dans un moment pareil ! dit Mme Lorilleux à son
mari, en apercevant le corbillard devant la porte.
Le corbillard révolutionnait le quartier. La
tripière appelait les garçons de l’épicier, le petit
horloger était sorti sur le trottoir, les voisins se
penchaient aux fenêtres. Et tout ce monde causait
du lambrequin à franges de coton blanches. Ah !
les Coupeau auraient mieux fait de payer leurs
dettes ! Mais, comme le déclaraient les Lorilleux,
lorsqu’on a de l’orgueil, ça sort partout et quand
même.
– C’est honteux ! répétait au même instant
Gervaise, en parlant du chaîniste et de sa femme.
Dire que ces rapiats n’ont pas même apporté un
bouquet de violettes pour leur mère !
Les Lorilleux, en effet, étaient venus les mains
vides. Mme Lerat avait donné une couronne de
fleurs artificielles. Et l’on mit encore sur la bière
une couronne d’immortelles et un bouquet
achetés par les Coupeau. Les croque-morts
avaient dû donner un fameux coup d’épaule pour
hisser et charger le corps. Le cortège fut lent à
s’organiser. Coupeau et Lorilleux, en redingote,
le chapeau à la main, conduisaient le deuil ; le
premier dans son attendrissement que deux verres
de vin blanc, le matin, avaient entretenu, se tenait
au bras de son beau-frère, les jambes molles et les
cheveux malades. Puis marchaient les hommes,
M. Madinier, très grave, tout en noir, Mes-Bottes,
un paletot sur sa blouse, Boche, dont le pantalon
jaune fichait un pétard, Lantier, Gaudron, Bibi-la-
Grillade, Poisson, d’autres encore. Les dames
arrivaient ensuite, au premier rang Mme Lorilleux
qui traînait la jupe retapée de la morte, Mme Lerat
cachant sous son châle son deuil improvisé, un
caraco garni de lilas, et à la file Virginie, Mme
Gaudron, Mme Fauconnier, Mlle Remanjou, tout le
reste de la queue. Quand le corbillard s’ébranla et
descendit lentement la rue de la Goutte-d’Or, au
milieu des signes de croix et des coups de
chapeau, les quatre croque-morts prirent la tête,
deux en avant, les deux autres à droite et à
gauche. Gervaise était restée pour fermer la
boutique. Elle confia Nana à Mme Boche, et elle
rejoignit le convoi en courant, pendant que la
petite, tenue par la concierge, sous le porche,
regardait d’un oeil profondément intéressé sa
grand-mère disparaître au fond de la rue, dans
cette belle voiture.
Juste au moment où la blanchisseuse
essoufflée rattrapait la queue, Goujet arrivait de
son côté. Il se mit avec les hommes ; mais il se
retourna, et la salua d’un signe de tête, si
doucement, qu’elle se sentit tout d’un coup très
malheureuse et qu’elle fut reprise par les larmes.
Elle ne pleurait plus seulement maman Coupeau,
elle pleurait quelque chose d’abominable, qu’elle
n’aurait pas pu dire, et qui l’étouffait. Durant tout
le trajet, elle tint son mouchoir appuyé contre ses
yeux. Mme Lorilleux, les joues sèches et
enflammées, la regardait de côté, en ayant l’air de
l’accuser de faire du genre.
À l’église, la cérémonie fut vite bâclée. La
messe traîna pourtant un peu, parce que le prêtre
était très vieux. Mes-Bottes et Bibi-la-Grillade
avaient préféré rester dehors, à cause de la quête.
M. Madinier, tout le temps, étudia les curés, et il
communiquait à Lantier ses observations : ces
farceurs-là, en crachant leur latin, ne savaient
seulement pas ce qu’ils dégoisaient ; ils vous
enterraient une personne comme ils vous
l’auraient baptisée ou mariée, sans avoir dans le
coeur le moindre sentiment. Puis, M. Madinier
blâma ce tas de cérémonies, ces lumières, ces
voix tristes, cet étalage devant les familles. Vrai,
on perdait les siens deux fois, chez soi et à
l’église. Et tous les hommes lui donnaient raison,
car ce fut encore un moment pénible, lorsque, la
messe finie, il y eut un barbotement de prières, et
que les assistants durent défiler devant le corps,
en jetant de l’eau bénite. Heureusement, le
cimetière n’était pas loin, le petit cimetière de La
Chapelle, un bout de jardin qui s’ouvrait sur la
rue Marcadet. Le cortège y arriva débandé, tapant
les pieds, chacun causant de ses affaires. La terre
dure sonnait, on aurait volontiers battu la semelle.
Le trou béant, près duquel on avait posé la bière,
était déjà tout gelé, blafard et pierreux comme
une carrière à plâtre ; et les assistants, rangés
autour des monticules de gravats, ne trouvaient
pas drôle d’attendre par un froid pareil, embêtés
aussi de regarder le trou. Enfin, un prêtre en
surplis sortit d’une maisonnette, il grelottait, on
voyait son haleine fumer, à chaque « de
profundis » qu’il lâchait. Au dernier signe de
croix, il se sauva, sans avoir envie de
recommencer. Le fossoyeur prit sa pelle ; mais à
cause de la gelée, il ne détachait que de grosses
mottes, qui battaient une jolie musique là-bas au
fond, un vrai bombardement sur le cercueil, une
enfilade de coups de canon à croire que le bois se
fendait. On a beau être égoïste, cette musique-là
vous casse l’estomac. Les larmes
recommencèrent. On s’en allait, on était dehors,
qu’on entendait encore les détonations. Mes-
Bottes, soufflant dans ses doigts, fit tout haut une
remarque : Ah ! tonnerre de Dieu ! non ! la
pauvre maman Coupeau n’allait pas avoir chaud !
– Mesdames et la compagnie, dit le zingueur
aux quelques amis restés dans la rue avec la
famille, si vous voulez bien nous permettre de
vous offrir quelque chose...
Et il entra le premier chez un marchand de vin
de la rue Marcadet, À-la-descente-du-cimetière.
Gervaise, demeurée sur le trottoir, appela Goujet
qui s’éloignait, après l’avoir saluée d’un nouveau
signe de tête. Pourquoi n’acceptait-il pas un verre
de vin ? Mais il était pressé, il retournait à
l’atelier. Alors, ils se regardèrent un moment sans
rien dire.
– Je vous demande pardon pour les soixante
francs, murmura enfin la blanchisseuse. J’étais
comme une folle, j’ai songé à vous...
– Oh ! il n’y a pas de quoi, vous êtes
pardonnée, interrompit le forgeron. Et, vous
savez, tout à votre service, s’il vous arrivait un
malheur... Mais n’en dites rien à maman, parce
qu’elle a ses idées, et que je ne veux pas la
contrarier.
Elle le regardait toujours ; et, en le voyant si
bon, si triste, avec sa belle barbe jaune, elle fut
sur le point d’accepter son ancienne proposition,
de s’en aller avec lui, pour être heureux ensemble
quelque part. Puis, il lui vint une autre mauvaise
pensée, celle de lui emprunter ses deux termes, à
n’importe quel prix. Elle tremblait, elle reprit
d’une voix caressante :
– Nous ne sommes pas fâchés, n’est-ce pas ?
Lui, hocha la tête, en répondant :
– Non, bien sûr, jamais nous ne serons
fâchés... Seulement, vous comprenez, tout est
fini.
Et il s’en alla à grandes enjambées, laissant
Gervaise étourdie, écoutant sa dernière parole
battre dans ses oreilles avec un bourdonnement
de cloche. En entrant chez le marchand de vin,
elle entendait sourdement au fond d’elle : « Tout
est fini, eh bien ! tout est fini ; je n’ai plus rien à
faire, moi, si tout est fini ! » Elle s’assit, elle
avala une bouchée de pain et de fromage, vida un
verre plein qu’elle trouva devant elle.
C’était, au rez-de-chaussée, une longue salle à
plafond bas, occupée par deux grandes tables.
Des litres, des quarts de pain, de larges triangles
de brie sur trois assiettes, s’étalaient à la file. La
société mangeait sur le pouce, sans nappe et sans
couverts. Plus loin, près du poêle qui ronflait, les
quatre croque-morts achevaient de déjeuner.
– Mon Dieu ! expliquait M. Madinier, chacun
son tour. Les vieux font de la place aux jeunes...
Ça va vous sembler bien vide, votre logement,
quand vous rentrerez.
– Oh ! mon frère donne congé, dit vivement
Mme Lorilleux. C’est une ruine, cette boutique.
On avait travaillé Coupeau. Tout le monde le
poussait à céder le bail. Mme Lerat elle-même, très
bien avec Lantier et Virginie depuis quelque
temps, chatouillée par l’idée qu’ils devaient avoir
un béguin l’un pour l’autre, parlait de faillite et
de prison, en prenant des airs effrayés. Et,
brusquement, le zingueur se fâcha, son
attendrissement tournait à la fureur, déjà trop
arrosé de liquide.
– Écoute, cria-t-il dans le nez de sa femme, je
veux que tu m’écoutes ! Ta sacrée tête fait
toujours des siennes. Mais, cette fois, je suivrai
ma volonté, je t’avertis !
– Ah bien ! dit Lantier, si jamais on la réduit
par de bonnes paroles ! Il faudrait un maillet pour
lui entrer ça dans le crâne.
Et tous deux tapèrent un instant sur elle. Ça
n’empêchait pas les mâchoires de fonctionner, le
brie disparaissait, les litres coulaient comme des
fontaines. Cependant, Gervaise mollissait sous
les coups. Elle ne répondait rien, la bouche
toujours pleine, se dépêchant, comme si elle avait
eu très faim. Quand ils se lassèrent, elle leva
doucement la tête, elle dit :
– En voilà assez, hein ? Je m’en fiche pas mal
de la boutique ! Je n’en veux plus... Comprenezvous,
je m’en fiche ! Tout est fini !
Alors, on redemanda du fromage et du pain,
on causa sérieusement. Les Poisson prenaient le
bail et offraient de répondre des deux termes
arriérés. D’ailleurs, Boche acceptait
l’arrangement, d’un air d’importance, au nom du
propriétaire. Il loua même, séance tenante, un
logement aux Coupeau, le logement vacant du
sixième, dans le corridor des Lorilleux. Quant à
Lantier, mon Dieu ! il voulait bien garder sa
chambre, si cela ne gênait pas les Poisson. Le
sergent de ville s’inclina, ça ne le gênait pas du
tout ; on s’entend toujours entre amis, malgré les
idées politiques. Et Lantier, sans se mêler
davantage de la cession, en homme qui a conclu
enfin sa petite affaire, se confectionna une
énorme tartine de fromage de Brie ; il se
renversait, il la mangeait dévotement, le sang
sous la peau, brûlant d’une joie sournoise,
clignant les yeux pour guigner tour à tour
Gervaise et Virginie.
– Eh ! père Bazouge ! appela Coupeau, venez
donc boire un coup. Nous ne sommes pas fiers,
nous sommes tous des travailleurs.
Les quatre croque-morts, qui s’en allaient,
rentrèrent pour trinquer avec la société. Ce n’était
pas un reproche, mais la dame de tout à l’heure
pesait son poids et valait bien un verre de vin. Le
père Bazouge regardait fixement la
blanchisseuse, sans lâcher un mot déplacé. Elle se
leva mal à l’aise, elle quitta les hommes qui
achevaient de se cocarder. Coupeau, soûl comme
une grive, recommençait à viauper et disait que
c’était le chagrin.
Le soir, quand Gervaise se retrouva chez elle,
elle resta abêtie sur une chaise. Il lui semblait que
les pièces étaient désertes et immenses. Vrai, ça
faisait un fameux débarras. Mais elle n’avait bien
sûr pas laissé que maman Coupeau au fond du
trou, dans le petit jardin de la rue Marcadet. Il lui
manquait trop de choses, ça devait être un
morceau de sa vie à elle, et sa boutique, et son
orgueil de patronne, et d’autres sentiments
encore, qu’elle avait enterrés ce jour-là. Oui, les
murs étaient nus, son coeur aussi, c’était un
déménagement complet, une dégringolade dans le
fossé. Et elle se sentait trop lasse, elle se
ramasserait plus tard, si elle pouvait.
À dix heures, en se déshabillant, Nana pleura,
trépigna. Elle voulait coucher dans le lit de
maman Coupeau. Sa mère essaya de lui faire
peur ; mais la petite était trop précoce, les morts
lui causaient seulement une grosse curiosité ; si
bien que, pour avoir la paix, on finit par lui
permettre de s’allonger à la place de maman
Coupeau. Elle aimait les grands lits, cette
gamine ; elle s’étalait, elle se roulait. Cette nuitlà,
elle dormit joliment bien, dans la bonne
chaleur et les chatouilles du matelas de plume.
X
Le nouveau logement des Coupeau se trouvait
au sixième, escalier B. Quand on avait passé
devant Mlle Remanjou, on prenait le corridor, à
gauche. Puis, il fallait encore tourner. La
première porte était celle des Bijard. Presque en
face, dans un trou sans air, sous un petit escalier
qui montait à la toiture, couchait le père Bru.
Deux logements plus loin, on arrivait chez
Bazouge. Enfin, contre Bazouge, c’étaient les
Coupeau, une chambre et un cabinet donnant sur
la cour. Et il n’y avait plus, au fond du couloir,
que deux ménages, avant d’être chez les
Lorilleux, tout au bout.
Une chambre et un cabinet, pas plus. Les
Coupeau perchaient là, maintenant. Et encore la
chambre était-elle large comme la main. Il fallait
y faire tout, dormir, manger et le reste. Dans le
cabinet, le lit de Nana tenait juste ; elle devait se
déshabiller chez son père et sa mère, et on laissait
la porte ouverte, la nuit, pour qu’elle n’étouffât
pas. C’était si petit, que Gervaise avait cédé des
affaires aux Poisson en quittant la boutique, ne
pouvant tout caser. Le lit, la table, quatre chaises,
le logement était plein. Même le coeur crevé,
n’ayant pas le courage de se séparer de sa
commode, elle avait encombré le carreau de ce
grand coquin de meuble, qui bouchait la moitié
de la fenêtre. Un des battants se trouvait
condamné, ça enlevait de la lumière et de la
gaieté. Quand elle voulait regarder dans la cour,
comme elle devenait très grosse, elle n’avait pas
la place de ses coudes, elle se penchait de biais, le
cou tordu, pour voir.
Les premiers jours, la blanchisseuse s’asseyait
et pleurait. Ça lui semblait trop dur, de ne plus
pouvoir se remuer chez elle, après avoir toujours
été au large. Elle suffoquait, elle restait à la
fenêtre pendant des heures, écrasée entre le mur
et la commode, à prendre des torticolis. Là
seulement elle respirait. La cour, pourtant, ne lui
inspirait guère que des idées tristes. En face
d’elle, du côté du soleil, elle apercevait son rêve
d’autrefois, cette fenêtre du cinquième où des
haricots d’Espagne, à chaque printemps,
enroulaient leurs tiges minces sur un berceau de
ficelles. Sa chambre, à elle, était du côté de
l’ombre, les pots de réséda y mouraient en huit
jours. Ah ! non, la vie ne tournait pas gentiment,
ce n’était guère l’existence qu’elle avait espérée.
Au lieu d’avoir des fleurs sur sa vieillesse, elle
roulait dans les choses qui ne sont pas propres.
Un jour, en se penchant, elle eut une drôle de
sensation, elle crut se voir en personne là-bas,
sous le porche, près de la loge du concierge, le
nez en l’air, examinant la maison pour la
première fois ; et ce saut de treize ans en arrière
lui donna un élancement au coeur. La cour n’avait
pas changé, les façades nues à peine plus noires
et plus lépreuses ; une puanteur montait des
plombs rongés de rouille ; aux cordes des
croisées, séchaient des linges, des couches
d’enfant emplâtrées d’ordure ; en bas, le pavé
défoncé restait sali des escarbilles de charbon du
serrurier et des copeaux du menuisier ; même,
dans le coin humide de la fontaine, une mare
coulée de la teinturerie avait une belle teinte
bleue, d’un bleu aussi tendre que le bleu de jadis.
Mais elle, à cette heure, se sentait joliment
changée et décatie. Elle n’était plus en bas,
d’abord, la figure vers le ciel, contente et
courageuse, ambitionnant un bel appartement.
Elle était sous les toits, dans le coin des
pouilleux, dans le trou le plus sale, à l’endroit où
l’on ne recevait jamais la visite d’un rayon. Et ça
expliquait ses larmes, elle ne pouvait pas être
enchantée de son sort.
Cependant, lorsque Gervaise se fut un peu
accoutumée, les commencements du ménage,
dans le nouveau logement, ne se présentèrent pas
mal. L’hiver était presque fini, les quatre sous des
meubles cédés à Virginie avaient facilité
l’installation. Puis, dès les beaux jours, il arriva
une chance, Coupeau se trouva embauché pour
aller travailler en province, à Étampes ; et là, il fit
près de trois mois, sans se soûler, guéri un
moment par l’air de la campagne. On ne se doute
pas combien ça désaltère les pochards, de quitter
l’air de Paris, où il y a dans les rues une vraie
fumée d’eau-de-vie et de vin. À son retour, il
était frais comme une rose, et il rapportait quatre
cents francs, avec lesquels ils payèrent les deux
termes arriérés de la boutique, dont les Poisson
avaient répondu, ainsi que d’autres petites dettes
du quartier, les plus criardes. Gervaise déboucha
deux ou trois rues où elle ne passait plus.
Naturellement, elle s’était mise repasseuse à la
journée. Mme Fauconnier, très bonne femme,
pourvu qu’on la flattât, avait bien voulu la
reprendre. Elle lui donnait même trois francs,
comme à une première ouvrière, par égard pour
son ancienne position de patronne. Aussi le
ménage semblait-il devoir boulotter. Même, avec
du travail et de l’économie, Gervaise voyait le
jour où ils pourraient tout payer et s’arranger un
petit train-train supportable. Seulement, elle se
promettait ça, dans la fièvre de la grosse somme
gagnée par son mari. À froid, elle acceptait le
temps comme il venait, elle disait que les belles
choses ne duraient pas.
Ce dont les Coupeau eurent le plus à souffrir
alors, ce fut de voir les Poisson s’installer dans
leur boutique. Ils n’étaient point trop jaloux de
leur naturel, mais on les agaçait, on s’émerveillait
exprès devant eux sur les embellissements de
leurs successeurs. Les Boche, surtout les
Lorilleux, ne tarissaient pas. À les entendre,
jamais on n’aurait vu une boutique plus belle. Et
ils parlaient de l’état de saleté où les Poisson
avaient trouvé les lieux, ils racontaient que le
lessivage seul était monté à trente francs.
Virginie, après des hésitations, s’était décidée
pour un petit commerce d’épicerie fine, des
bonbons, du chocolat, du café, du thé. Lantier lui
avait vivement conseillé ce commerce, car il y
avait, disait-il, des sommes énormes à gagner
dans la friandise. La boutique fut peinte en noir,
et relevée de filets jaunes, deux couleurs
distinguées. Trois menuisiers travaillèrent huit
jours à l’agencement des casiers, des vitrines, un
comptoir avec des tablettes pour les bocaux,
comme chez les confiseurs. Le petit héritage, que
Poisson tenait en réserve, dut être rudement
écorné. Mais Virginie triomphait, et les Lorilleux,
aidés des portiers, n’épargnaient pas à Gervaise
un casier, une vitrine, un bocal, amusés quand ils
voyaient sa figure changer. On a beau n’être pas
envieux, on rage toujours quand les autres
chaussent vos souliers et vous écrasent.
Il y avait aussi une question d’homme pardessous.
On affirmait que Lantier avait quitté
Gervaise. Le quartier déclarait ça très bien. Enfin,
ça mettait un peu de morale dans la rue. Et tout
l’honneur de la séparation revenait à ce finaud de
chapelier, que les dames gobaient toujours. On
donnait des détails, il avait dû calotter la
blanchisseuse pour la faire tenir tranquille, tant
elle était acharnée après lui. Naturellement,
personne ne disait la vérité vraie ; ceux qui
auraient pu la savoir, la jugeaient trop simple et
pas assez intéressante. Si l’on voulait, Lantier
avait en effet quitté Gervaise, en ce sens qu’il ne
la tenait plus à sa disposition, le jour et la nuit ;
mais il montait pour sûr la voir au sixième, quand
l’envie l’en prenait, car Mlle Remanjou le
rencontrait sortant de chez les Coupeau à des
heures peu naturelles. Enfin, les rapports
continuaient, de bric et de broc, va comme je te
pousse, sans que l’un ni l’autre y eût beaucoup de
plaisir ; un reste d’habitude, des complaisances
réciproques, pas davantage. Seulement, ce qui
compliquait la situation, c’était que le quartier,
maintenant, fourrait Lantier et Virginie dans la
même paire de draps. Là encore le quartier se
pressait trop. Sans doute, le chapelier chauffait la
grande brune ; et ça se trouvait indiqué,
puisqu’elle remplaçait Gervaise en tout et pour
tout, dans le logement. Il courait justement une
blague, on prétendait qu’une nuit il était allé
chercher Gervaise sur l’oreiller du voisin, et qu’il
avait ramené et gardé Virginie sans la reconnaître
avant le petit jour, à cause de l’obscurité.
L’histoire faisait rigoler, mais il n’était
réellement pas si avancé, il se permettait à peine
de lui pincer les hanches. Les Lorilleux n’en
parlaient pas moins devant la blanchisseuse des
amours de Lantier et de Mme Poisson avec
attendrissement, espérant la rendre jalouse. Les
Boche, eux aussi, laissaient entendre que jamais
ils n’avaient vu un plus beau couple. Le drôle,
dans tout ça, c’était que la rue de la Goutte-d’Or
ne semblait pas se formaliser du nouveau ménage
à trois ; non, la morale, dure pour Gervaise, se
montrait douce pour Virginie. Peut-être
l’indulgence souriante de la rue venait-elle de ce
que le mari était sergent de ville.
Heureusement, la jalousie ne tourmentait
guère Gervaise. Les infidélités de Lantier la
laissaient bien calme, parce que son coeur, depuis
longtemps, n’était plus pour rien dans leurs
rapports. Elle avait appris, sans chercher à les
savoir, des histoires malpropres, des liaisons du
chapelier avec toutes sortes de filles, les premiers
chiens coiffés qui passaient dans la rue ; et ça lui
faisait si peu d’effet, qu’elle avait continué d’être
complaisante, sans même trouver en elle assez de
colère pour rompre. Cependant, elle n’accepta
pas si aisément le nouveau béguin de son amant.
Avec Virginie, c’était autre chose. Ils avaient
inventé ça dans le seul but de la taquiner tous les
deux ; et si elle se moquait de la bagatelle, elle
tenait aux égards. Aussi, lorsque Mme Lorilleux
ou quelque autre méchante bête affectait en sa
présence de dire que Poisson ne pouvait plus
passer sous la porte Saint-Denis, devenait-elle
toute blanche, la poitrine arrachée, une brûlure
dans l’estomac. Elle pinçait les lèvres, elle évitait
de se fâcher, ne voulant pas donner ce plaisir à
ses ennemis. Mais elle dut quereller Lantier, car
Mlle Remanjou crut distinguer le bruit d’un
soufflet, une après-midi ; d’ailleurs, il y eut
certainement une brouille, Lantier cessa de lui
parler pendant quinze jours, puis il revint le
premier, et le train-train parut recommencer,
comme si de rien n’était. La blanchisseuse
préférait en prendre son parti, reculant devant un
crêpage de chignons, désireuse de ne pas gâter sa
vie davantage. Ah ! elle n’avait plus vingt ans,
elle n’aimait plus les hommes, au point de
distribuer des fessées pour leurs beaux yeux et de
risquer le poste. Seulement, elle additionnait ça
avec le reste.
Coupeau blaguait. Ce mari commode, qui
n’avait pas voulu voir le cocuage chez lui,
rigolait à mort de la paire de cornes de Poisson.
Dans son ménage, ça ne comptait pas ; mais, dans
le ménage des autres, ça lui semblait farce, et il se
donnait un mal du diable pour guetter ces
accidents-là, quand les dames des voisins allaient
regarder la feuille à l’envers. Quel jean-jean, ce
Poisson ! et ça portait une épée, ça se permettait
de bousculer le monde sur les trottoirs ! Puis,
Coupeau poussait le toupet jusqu’à plaisanter
Gervaise. Ah bien ! son amoureux la lâchait
joliment ! Elle n’avait pas de chance : une
première fois, les forgerons ne lui avaient pas
réussi, et, pour la seconde, c’étaient les chapeliers
qui lui claquaient dans la main. Aussi, elle
s’adressait aux corps d’état pas sérieux. Pourquoi
ne prenait-elle pas un maçon, un homme
d’attache, habitué à gâcher solidement son
plâtre ? Bien sûr, il disait ces choses en manière
de rigolade, mais Gervaise n’en devenait pas
moins toute verte, parce qu’il la fouillait de ses
petits yeux gris, comme s’il avait voulu lui entrer
les paroles avec une vrille. Lorsqu’il abordait le
chapitre des saletés, elle ne savait jamais s’il
parlait pour rire ou pour de bon. Un homme qui
se soûle d’un bout de l’année à l’autre, n’a plus la
tête à lui, et il y a des maris, très jaloux à vingt
ans, que la boisson rend très coulants à trente sur
le chapitre de la fidélité conjugale.
Il fallait voir Coupeau crâner dans la rue de la
Goutte-d’Or ! Il appelait Poisson le cocu. Ça leur
clouait le bec, aux bavardes ! Ce n’était plus lui,
le cocu. Oh ! il savait ce qu’il savait. S’il avait eu
l’air de ne pas entendre, dans le temps, c’était
apparemment qu’il n’aimait pas les potins.
Chacun connaît son chez soi et se gratte où ça le
démange. Ça ne le démangeait pas, lui ; il ne
pouvait pas se gratter, pour faire plaisir au
monde. Eh bien ! et le sergent de ville, est-ce
qu’il entendait ? Pourtant ça y était, cette fois ; on
avait vu les amoureux, il ne s’agissait plus d’un
cancan en l’air. Et il se fâchait, il ne comprenait
pas comment un homme, un fonctionnaire du
gouvernement, souffrait chez lui un pareil
scandale. Le sergent de ville devait aimer la
resucée des autres, voilà tout. Les soirs où
Coupeau s’ennuyait, seul avec sa femme dans
leur trou, sous les toits, ça ne l’empêchait pas de
descendre chercher Lantier et de l’amener de
force. Il trouvait la cambuse triste, depuis que le
camarade n’était plus là. Il le raccommodait avec
Gervaise, s’il les voyait en froid. Tonnerre de
Dieu ! est-ce qu’on n’envoie pas le monde à la
balançoire, est-ce qu’il est défendu de s’amuser
comme on l’entend ? Il ricanait, des idées larges
s’allumaient dans ses yeux vacillants de pochard,
des besoins de tout partager avec le chapelier,
pour embellir la vie. Et c’était surtout ces soirs-là
que Gervaise ne savait plus s’il parlait pour rire
ou pour de bon.
Au milieu de ces histoires, Lantier faisait le
gros dos. Il se montrait paternel et digne. À trois
reprises, il avait empêché des brouilles entre les
Coupeau et les Poisson. Le bon accord des deux
ménages entrait dans son contentement. Grâce
aux regards tendres et fermes dont il surveillait
Gervaise et Virginie, elles affectaient toujours
l’une pour l’autre une grande amitié. Lui, régnant
sur la blonde et sur la brune avec une tranquillité
de pacha, s’engraissait de sa roublardise. Ce
mâtin-là digérait encore les Coupeau qu’il
mangeait déjà les Poisson. Oh ! ça ne le gênait
guère ! une boutique avalée, il entamait une
seconde boutique. Enfin, il n’y a que les hommes
de cette espèce qui aient de la chance.
Ce fut cette année-là, en juin, que Nana fit sa
première communion. Elle allait sur ses treize
ans, grande déjà comme une asperge montée,
avec un air d’effronterie ; l’année précédente, on
l’avait renvoyée du catéchisme, à cause de sa
mauvaise conduite ; et, si le curé l’admettait cette
fois, c’était de peur de ne pas la voir revenir et de
lâcher sur le pavé une païenne de plus. Nana
dansait de joie en pensant à la robe blanche. Les
Lorilleux, comme parrain et marraine, avaient
promis la robe, un cadeau dont ils parlaient dans
toute la maison ; Mme Lerat devait donner le voile
et le bonnet, Virginie la bourse, Lantier le
paroissien ; de façon que les Coupeau attendaient
la cérémonie sans trop s’inquiéter. Même les
Poisson, qui voulaient pendre la crémaillère,
choisirent justement cette occasion, sans doute
sur le conseil du chapelier. Ils invitèrent les
Coupeau et les Boche, dont la petite faisait aussi
sa première communion. Le soir, on mangerait
chez eux un gigot et quelque chose autour.
Justement, la veille, au moment où Nana
émerveillée regardait les cadeaux étalés sur la
commode, Coupeau rentra dans un état
abominable. L’air de Paris le reprenait. Et il
attrapa sa femme et l’enfant, avec des raisons
d’ivrogne, des mots dégoûtants qui n’étaient pas
à dire dans la situation. D’ailleurs, Nana ellemême
devenait mal embouchée, au milieu des
conversations sales quelle entendait
continuellement. Les jours de dispute, elle traitait
très bien sa mère de chameau et de vache.
– Et du pain ! gueulait le zingueur. Je veux ma
soupe, tas de rosses !... En voilà des femelles
avec leurs chiffons ! Je m’assois sur les affûtiaux,
vous savez, si je n’ai pas ma soupe !
– Quel lavement, quand il est paf ! murmura
Gervaise impatientée.
Et, se tournant vers lui :
– Elle chauffe, tu nous embêtes.
Nana faisait la modeste, parce qu’elle trouvait
ça gentil, ce jour-là. Elle continuait à regarder les
cadeaux sur la commode, en affectant de baisser
les yeux et de ne pas comprendre les vilains
propos de son père. Mais le zingueur était
joliment taquin, les soirs de ribote. Il lui parlait
dans le cou.
– Je t’en ficherai, des robes blanches ! Hein ?
c’est encore pour te faire des nichons dans ton
corsage avec des boules de papier, comme l’autre
dimanche ?... Oui, oui, attends un peu ! Je te vois
bien tortiller ton derrière. Ça te chatouille, les
belles frusques. Ça te monte le coco... Veux-tu
décaniller de là, bougre de chenillon ! Retire tes
patoches, colle-moi ça dans un tiroir, ou je te
débarbouille avec !
Nana, la tête basse, ne répondait toujours rien.
Elle avait pris le petit bonnet de tulle, elle
demandait à sa mère combien ça coûtait. Et,
comme Coupeau allongeait la main pour arracher
le bonnet, ce fut Gervaise qui le repoussa, en
criant :
– Mais laisse-la donc, cette enfant ! elle est
gentille, elle ne fait rien de mal.
Alors le zingueur lâcha tout son paquet.
– Ah ! les garces ! La mère et la fille, ça fait la
paire. Et c’est du propre d’aller manger le bon
Dieu en guignant les hommes. Ose donc dire le
contraire, petite salope !... Je vas t’habiller avec
un sac, nous verrons si ça te grattera la peau. Oui,
avec un sac, pour vous dégoûter, toi et tes curés.
Est-ce que j’ai besoin qu’on te donne du vice ?...
Nom de Dieu ! voulez-vous m’écouter, toutes les
deux !
Et, du coup, Nana furieuse se tourna, pendant
que Gervaise devait étendre les bras, afin de
protéger les affaires que Coupeau parlait de
déchirer. L’enfant regarda son père fixement ;
puis, oubliant la modestie recommandée par son
confesseur :
– Cochon ! dit-elle, les dents serrées.
Dès que le zingueur eut mangé sa soupe, il
ronfla. Le lendemain, il s’éveilla très bon enfant.
Il avait un reste de la veille, tout juste de quoi être
aimable. Il assista à la toilette de la petite,
attendri par la robe blanche, trouvant qu’un rien
du tout donnait à cette vermine un air de vraie
demoiselle. Enfin, comme il le disait, un père, en
un pareil jour, était naturellement fier de sa fille.
Et il fallait voir le chic de Nana, qui avait des
sourires embarrassés de mariée, dans sa robe trop
courte. Quand on descendit et qu’elle aperçut sur
le seuil de la loge Pauline, également habillée,
elle s’arrêta, l’enveloppa d’un regard clair, puis
se montra très bonne, en la trouvant moins bien
mise qu’elle, arrangée comme un paquet. Les
deux familles partirent ensemble pour l’église.
Nana et Pauline marchaient les premières, le
paroissien à la main, retenant leurs voiles que le
vent gonflait ; et elles ne causaient pas, crevant
de plaisir à voir les gens sortir des boutiques,
faisant une moue dévote pour entendre dire sur
leur passage qu’elles étaient bien gentilles. Mme
Boche et Mme Lorilleux s’attardaient, parce
qu’elles se communiquaient leurs réflexions sur
la Banban, une mange-tout, dont la fille n’aurait
jamais communié si les parents ne lui avaient tout
donné, oui, tout, jusqu’à une chemise neuve, par
respect pour la sainte table. Mme Lorilleux
s’occupait surtout de la robe, son cadeau à elle,
foudroyant Nana et l’appelant « grande sale »,
chaque fois que l’enfant ramassait la poussière
avec sa jupe, en s’approchant trop des magasins.
À l’église, Coupeau pleura tout le temps.
C’était bête, mais il ne pouvait se retenir. Ça le
saisissait, le curé faisant les grands bras, les
petites filles pareilles à des anges défilant les
mains jointes ; et la musique des orgues lui
barbotait dans le ventre, et la bonne odeur de
l’encens l’obligeait à renifler, comme si on lui
avait poussé un bouquet dans la figure. Enfin, il
voyait bleu, il était pincé au coeur. Il y eut
particulièrement un cantique, quelque chose de
suave, pendant que les gamines avalaient le bon
Dieu, qui lui sembla couler dans son cou, avec un
frisson tout le long de l’échine. Autour de lui,
d’ailleurs, les personnes sensibles trempaient
aussi leur mouchoir. Vrai, c’était un beau jour, le
plus beau jour de la vie. Seulement, au sortir de
l’église, quand il alla prendre un canon avec
Lorilleux, qui était resté les yeux secs et qui le
blaguait, il se fâcha, il accusa les corbeaux de
brûler chez eux des herbes du diable pour amollir
les hommes. Puis, après tout, il ne s’en cachait
pas, ses yeux avaient fondu, ça prouvait
simplement qu’il n’avait pas un pavé dans la
poitrine. Et il commanda une autre tournée.
Le soir, la crémaillère fut très gaie, chez les
Poisson. L’amitié régna sans un accroc, d’un bout
à l’autre du repas. Lorsque les mauvais jours
arrivent, on tombe ainsi sur de bonnes soirées,
des heures où l’on s’aime entre gens qui se
détestent. Lantier, ayant à sa gauche Gervaise et
Virginie à sa droite, se montra aimable pour
toutes les deux, leur prodiguant des tendresses de
coq qui veut la paix dans son poulailler. En face,
Poisson gardait sa rêverie calme et sévère de
sergent de ville, son habitude de ne penser à rien,
les yeux voilés, pendant ses longues factions sur
les trottoirs. Mais les reines de la fête furent les
deux petites, Nana et Pauline, auxquelles on avait
permis de ne pas se déshabiller ; elles se tenaient
raides, de crainte de tacher leurs robes blanches,
et on leur criait, à chaque bouchée, de lever le
menton, pour avaler proprement. Nana, ennuyée,
finit par baver tout son vin sur son corsage ; ce
fut une affaire, on la déshabilla, on lava
immédiatement le corsage dans un verre d’eau.
Puis, au dessert, on causa sérieusement de
l’avenir des enfants. Mme Boche avait fait son
choix, Pauline allait entrer dans un atelier de
reperceuses sur or et sur argent ; on gagnait làdedans
des cinq et six francs. Gervaise ne savait
pas encore, Nana ne montrait aucun goût. Oh !
elle galopinait, elle montrait ce goût ; mais, pour
le reste, elle avait des mains de beurre.
– Moi, à votre place, dit Mme Lerat, j’en ferais
une fleuriste. C’est un état propre et gentil.
– Les fleuristes, murmura Lorilleux, toutes des
Marie-couche-toi-là.
– Eh bien ! et moi ? reprit la grande veuve, les
lèvres pincées. Vous êtes galant. Vous savez, je
ne suis pas une chienne, je ne me mets pas les
pattes en l’air, quand on siffle !
Mais toute la société la fit taire.
– Madame Lerat ! oh ! madame Lerat !
Et on lui indiquait du coin de l’oeil les deux
premières communiantes qui se fourraient le nez
dans leurs verres pour ne pas rire. Par
convenance, les hommes eux-mêmes avaient
choisi jusque-là les mots distingués. Mais Mme
Lerat n’accepta pas la leçon. Ce qu’elle venait de
dire, elle l’avait entendu dans les meilleures
sociétés. D’ailleurs, elle se flattait de savoir sa
langue ; on lui faisait souvent compliment de la
façon dont elle parlait de tout, même devant des
enfants, sans jamais blesser la décence.
– Il y a des femmes très bien parmi les
fleuristes, apprenez ça ! criait-elle. Elles sont
faites comme les autres femmes, elles n’ont pas
de la peau partout, bien sûr. Seulement, elles se
tiennent, elles choisissent avec goût, quand elles
ont une faute à faire... Oui, ça leur vient des
fleurs. Moi, c’est ce qui m’a conservée...
– Mon Dieu ! interrompit Gervaise, je n’ai pas
de répugnance pour les fleurs. Il faut que ça
plaise à Nana, pas davantage ; on ne doit pas
contrarier les enfants sur la vocation... Voyons,
Nana, ne fais pas la bête, réponds. Ça te plaît-il,
les fleurs ?
La petite, penchée au-dessus de son assiette,
ramassait des miettes de gâteau avec son doigt
mouillé, qu’elle suçait ensuite. Elle ne se dépêcha
pas. Elle avait son rire vicieux.
– Mais oui, maman, ça me plaît, finit-elle par
déclarer.
Alors, l’affaire fut tout de suite arrangée.
Coupeau voulut bien que Mme Lerat emmenât
l’enfant à son atelier, rue du Caire, dès le
lendemain. Et la société parla gravement des
devoirs de la vie. Boche disait que Nana et
Pauline étaient des femmes, maintenant qu’elles
avaient communié. Poisson ajoutait qu’elles
devaient désormais savoir faire la cuisine,
raccommoder les chaussettes, conduire une
maison. On leur parla même de leur mariage et
des enfants qui leur pousseraient un jour. Les
gamines écoutaient et rigolaient en dessous, se
frottaient l’une contre l’autre, le coeur gonflé
d’être des femmes, rouges et embarrassées dans
leurs robes blanches. Mais ce qui les chatouilla le
plus, ce fut lorsque Lantier les plaisanta, en leur
demandant si elles n’avaient pas déjà des petits
maris. Et l’on fit avouer de force à Nana qu’elle
aimait bien Victor Fauconnier, le fils de la
patronne de sa mère.
– Ah bien ! dit Mme Lorilleux devant les
Boche, comme on partait, c’est notre filleule,
mais du moment où ils en font une fleuriste, nous
ne voulons plus entendre parler d’elle. Encore
une roulure pour les boulevards... Elle leur chiera
du poivre, avant six mois.
En remontant se coucher, les Coupeau
convinrent que tout avait bien marché et que les
Poisson n’étaient pas de méchantes gens.
Gervaise trouvait même la boutique proprement
arrangée. Elle s’attendait à souffrir, en passant
ainsi la soirée dans son ancien logement, où
d’autres se carraient à cette heure ; et elle restait
surprise de n’avoir pas ragé une seconde. Nana,
qui se déshabillait, demanda à sa mère si la robe
de la demoiselle du second, qu’on avait mariée le
mois dernier, était en mousseline comme la
sienne.
Mais ce fut là le dernier beau jour du ménage.
Deux années s’écoulèrent, pendant lesquelles ils
s’enfoncèrent de plus en plus. Les hivers surtout
les nettoyaient. S’ils mangeaient du pain au beau
temps, les fringales arrivaient avec la pluie et le
froid, les danses devant le buffet, les dîners par
coeur, dans la petite Sibérie de leur cambuse. Ce
gredin de décembre entrait chez eux par-dessous
la porte, et il apportait tous les maux, le chômage
des ateliers, les fainéantises engourdies des
gelées, la misère noire des temps humides. Le
premier hiver, ils firent encore du feu
quelquefois, se pelotonnant autour du poêle,
aimant mieux avoir chaud que de manger ; le
second hiver, le poêle ne se dérouilla seulement
pas, il glaçait la pièce de sa mine lugubre de
borne de fonte. Et ce qui leur cassait les jambes,
ce qui les exterminait, c’était par-dessus tout de
payer leur terme. Oh ! le terme de janvier, quand
il n’y avait pas un radis à la maison et que le père
Boche présentait la quittance ! Ça soufflait
davantage de froid, une tempête du Nord. M.
Marescot arrivait, le samedi suivant, couvert d’un
bon paletot, ses grandes pattes fourrées dans des
gants de laine ; et il avait toujours le mot
d’expulsion à la bouche, pendant que la neige
tombait dehors, comme si elle leur préparait un lit
sur le trottoir, avec des draps blancs. Pour payer
le terme, ils auraient vendu de leur chair. C’était
le terme qui vidait le buffet et le poêle. Dans la
maison entière, d’ailleurs, une lamentation
montait. On pleurait à tous les étages, une
musique de malheur ronflant le long de l’escalier
et des corridors. Si chacun avait eu un mort chez
lui, ça n’aurait pas produit un air d’orgues aussi
abominable. Un vrai jour du jugement dernier, la
fin des fins, la vie impossible, l’écrasement du
pauvre monde. La femme du troisième allait faire
huit jours au coin de la rue Belhomme. Un
ouvrier, le maçon du cinquième, avait volé chez
son patron.
Sans doute, les Coupeau devaient s’en prendre
à eux seuls. L’existence a beau être dure, on s’en
tire toujours, lorsqu’on a de l’ordre et de
l’économie, témoins les Lorilleux qui
allongeaient leurs termes régulièrement, pliés
dans des morceaux de papier sales ; mais, ceuxlà,
vraiment, menaient une vie d’araignées
maigres, à dégoûter du travail. Nana ne gagnait
encore rien, dans les fleurs ; elle dépensait même
pas mal pour son entretien. Gervaise, chez Mme
Fauconnier, finissait par être mal regardée. Elle
perdait de plus en plus la main, elle bousillait
l’ouvrage, au point que la patronne l’avait réduite
à quarante sous, le prix des gâcheuses. Avec ça,
très fière, très susceptible, jetant à la tête de tout
le monde son ancienne position de femme établie.
Elle manquait des journées, elle quittait l’atelier,
par coup de tête ; ainsi, une fois, elle s’était
trouvée si vexée de voir Mme Fauconnier prendre
Mme Putois chez elle, et de travailler ainsi coude à
coude avec son ancienne ouvrière, qu’elle n’avait
pas reparu de quinze jours. Après ces foucades,
on la reprenait par charité, ce qui l’aigrissait
davantage. Naturellement, au bout de la semaine,
la paye n’était pas grasse ; et, comme elle le
disait amèrement, c’était elle qui finirait un
samedi par en redevoir à la patronne. Quant à
Coupeau, il travaillait peut-être, mais alors il
faisait, pour sûr, cadeau de son travail au
gouvernement ; car Gervaise, depuis l’embauche
d’Étampes, n’avait pas revu la couleur de sa
monnaie. Les jours de sainte-touche, elle ne lui
regardait plus les mains, quand il rentrait. Il
arrivait les bras ballants, les goussets vides,
souvent même sans mouchoir ; mon Dieu ! oui, il
avait perdu son tire-jus, ou bien quelque
fripouille de camarade le lui avait fait. Les
premières fois, il établissait des comptes, il
inventait des craques, des dix francs pour une
souscription, des vingt francs coulés de sa poche
par un trou qu’il montrait, des cinquante francs
dont il arrosait des dettes imaginaires. Puis, il ne
s’était plus gêné. L’argent s’évaporait, voilà ! Il
ne l’avait plus dans la poche, il l’avait dans le
ventre, une autre façon pas drôle de le rapporter à
sa bourgeoise. La blanchisseuse, sur les conseils
de Mme Boche, allait bien parfois guetter son
homme à la sortie de l’atelier, pour pincer le
magot tout frais pondu ; mais ça ne l’avançait
guère, des camarades prévenaient Coupeau,
l’argent filait dans les souliers ou dans un portemonnaie
moins propre encore. Mme Boche était
très maligne sur ce chapitre, parce que Boche lui
faisait passer au bleu des pièces de dix francs, des
cachettes destinées à payer des lapins aux dames
aimables de sa connaissance ; elle visitait les plus
petits coins de ses vêtements, elle trouvait
généralement la pièce qui manquait à l’appel
dans la visière de la casquette, cousue entre le
cuir et l’étoffe. Ah ! ce n’était pas le zingueur qui
ouatait ses frusques avec de l’or ! Lui, se le
mettait sous la chair. Gervaise ne pouvait
pourtant pas prendre ses ciseaux et lui découdre
la peau du ventre.
Oui, c’était la faute du ménage, s’il
dégringolait de saison en saison. Mais ce sont de
ces choses qu’on ne se dit jamais, surtout quand
on est dans la crotte. Ils accusaient la malchance,
ils prétendaient que Dieu leur en voulait. Un vrai
bousin, leur chez-eux, à cette heure. La journée
entière, ils s’empoignaient. Pourtant, ils ne se
tapaient pas encore, à peine quelques claques
parties toutes seules dans le fort des disputes. Le
plus triste était qu’ils avaient ouvert la cage à
l’amitié, les sentiments s’étaient envolés comme
des serins. La bonne chaleur des pères, des mères
et des enfants, lorsque ce petit monde se tient
serré, en tas, se retirait d’eux, les laissait
grelottants, chacun dans son coin. Tous les trois,
Coupeau, Gervaise, Nana, restaient pareils à des
crins, s’avalant pour un mot, avec de la haine
plein les yeux ; et il semblait que quelque chose
avait cassé, le grand ressort de la famille, la
mécanique, qui, chez les gens heureux, fait battre
les coeurs ensemble. Ah ! bien sûr, Gervaise
n’était plus remuée comme autrefois, quand elle
voyait Coupeau au bord des gouttières, à des
douze et des quinze mètres du trottoir. Elle ne
l’aurait pas poussé elle-même ; mais s’il était
tombé naturellement, ma foi ! ça aurait
débarrassé la surface de la terre d’un pas grandchose.
Les jours où le torchon brûlait, elle criait
qu’on ne le lui rapporterait donc jamais sur une
civière. Elle attendait ça, ce serait son bonheur
qu’on lui rapporterait. À quoi servait-il, ce
soûlard ? à la faire pleurer, à lui manger tout, à la
pousser au mal. Eh bien ! des hommes si peu
utiles, on les jetait le plus vite possible dans le
trou, on dansait sur eux la polka de la délivrance.
Et lorsque la mère disait : « Tue ! » la fille
répondait : « Assomme ! » Nana lisait les
accidents, dans le journal, avec des réflexions de
fille dénaturée. Son père avait une telle chance,
qu’un omnibus l’avait renversé, sans seulement le
dessoûler. Quand donc crèvera-t-il, cette rosse ?
Au milieu de cette existence enragée par la
misère, Gervaise souffrait encore des faims
qu’elle entendait râler autour d’elle. Ce coin de la
maison était le coin des pouilleux, où trois ou
quatre ménages semblaient s’être donné le mot
pour ne pas avoir du pain tous les jours. Les
portes avaient beau s’ouvrir, elles ne lâchaient
guère souvent des odeurs de cuisine. Le long du
corridor, il y avait un silence de crevaison, et les
murs sonnaient creux, comme des ventres vides.
Par moments, des danses s’élevaient, des larmes
de femmes, des plaintes de mioches affamés, des
familles qui se mangeaient pour tromper leur
estomac. On était là dans une crampe au gosier
générale, bâillant par toutes ces bouches tendues ;
et les poitrines se creusaient, rien qu’à respirer
cet air, où les moucherons eux-mêmes n’auraient
pas pu vivre, faute de nourriture. Mais la grande
pitié de Gervaise était surtout le père Bru, dans
son trou, sous le petit escalier. Il s’y retirait
comme une marmotte, s’y mettait en boule, pour
avoir moins froid ; il restait des journées sans
bouger, sur un tas de paille. La faim ne le faisait
même plus sortir, car c’était bien inutile d’aller
gagner dehors de l’appétit, lorsque personne ne
l’avait invité en ville. Quand il ne reparaissait pas
de trois ou quatre jours, les voisins poussaient sa
porte, regardaient s’il n’était pas fini. Non, il
vivait quand même, pas beaucoup, mais un peu,
d’un oeil seulement ; jusqu’à la mort qui
l’oubliait ! Gervaise, dès qu’elle avait du pain, lui
jetait des croûtes. Si elle devenait mauvaise et
détestait les hommes, à cause de son mari, elle
plaignait toujours bien sincèrement les animaux ;
et le père Bru, ce pauvre vieux, qu’on laissait
crever, parce qu’il ne pouvait plus tenir un outil,
était comme un chien pour elle, un bête hors de
service, dont les équarrisseurs ne voulaient même
pas acheter la peau ni la graisse. Elle en gardait
un poids sur le coeur, de le savoir continuellement
là, de l’autre côté du corridor, abandonné de Dieu
et des hommes, se nourrissant uniquement de luimême,
retournant à la taille d’un enfant, ratatiné
et desséché à la manière des oranges qui se
racornissent sur les cheminées.
La blanchisseuse souffrait également
beaucoup du voisinage de Bazouge, le croquemort.
Une simple cloison, très mince, séparait les
deux chambres. Il ne pouvait pas se mettre un
doigt dans la bouche sans qu’elle l’entendit. Dès
qu’il rentrait, le soir, elle suivait malgré elle son
petit ménage, le chapeau de cuir noir sonnant
sourdement sur la commode comme une pelletée
de terre, le manteau noir accroché et frôlant le
mur avec le bruit d’ailes d’un oiseau de nuit,
toute la défroque noire jetée au milieu de la pièce
et l’emplissant d’un déballage de deuil. Elle
l’écoutait piétiner, s’inquiétait au moindre de ses
mouvements, sursautait s’il se tapait dans un
meuble ou s’il bousculait sa vaisselle. Ce sacré
soûlard était sa préoccupation, une peur sourde
mêlée à une envie de savoir. Lui, rigolo, le sac
plein tous les jours, la tête sens devant dimanche,
toussait, crachait, chantait la mère Godichon,
lâchait des choses pas propres, se battait avec les
quatre murailles avant de trouver son lit. Et elle
restait toute pâle, à se demander quel négoce il
menait là ; elle avait des imaginations atroces,
elle se fourrait dans la tête qu’il devait avoir
apporté un mort et qu’il le remisait sous son lit.
Mon Dieu ! les journaux racontaient bien une
anecdote, un employé des pompes funèbres qui
collectionnait chez lui les cercueils des petits
enfants, histoire de s’éviter de la peine et de faire
une seule course au cimetière. Pour sûr, quand
Bazouge arrivait, ça sentait le mort à travers la
cloison. On se serait cru logé devant le Père-
Lachaise, en plein royaume des taupes. Il était
effrayant, cet animal, à rire continuellement tout
seul, comme si sa profession l’égayait. Même,
quand il avait fini son sabbat et qu’il tombait sur
le dos, il ronflait d’une façon extraordinaire, qui
coupait la respiration à la blanchisseuse. Pendant
des heures, elle tendait l’oreille, elle croyait que
des enterrements défilaient chez le voisin.
Oui, le pis était que, dans ses terreurs,
Gervaise se trouvait attirée jusqu’à coller son
oreille contre le mur, pour mieux se rendre
compte. Bazouge lui faisait l’effet que les beaux
hommes font aux femmes honnêtes : elles
voudraient les tâter, mais elles n’osent pas ; la
bonne éducation les retient. Eh bien ! si la peur
ne l’avait pas retenue, Gervaise aurait voulu tâter
la mort, voir comment c’était bâti. Elle devenait
si drôle par moments, l’haleine suspendue,
attentive, attendant le mot du secret dans un
mouvement de Bazouge, que Coupeau lui
demandait en ricanant si elle avait un béguin pour
le croque-mort d’à côté. Elle se fâchait, parlait de
déménager, tant ce voisinage la répugnait ; et,
malgré elle, dès que le vieux arrivait avec son
odeur de cimetière, elle retombait à ses
réflexions, et prenait l’air allumé et craintif d’une
épouse qui rêve de donner des coups de canif
dans le contrat. Ne lui avait-il pas offert deux fois
de l’emballer, de l’emmener avec lui quelque
part, sur un dodo où la jouissance du sommeil est
si forte, qu’on oublie du coup toutes les misères ?
Peut-être était-ce en effet bien bon. Peu à peu,
une tentation plus cuisante lui venait d’y goûter.
Elle aurait voulu essayer pour quinze jours, un
mois. Oh ! dormir un mois, surtout en hiver, le
mois du terme, quand les embêtements de la vie
la crevaient ! Mais ce n’était pas possible, il
fallait continuer de dormir toujours, si l’on
commençait à dormir une heure ; et cette pensée
la glaçait, son béguin de la mort s’en allait,
devant l’éternelle et sévère amitié que demandait
la terre.
Cependant, un soir de janvier, elle cogna des
deux poings contre la cloison. Elle avait passé
une semaine affreuse, bousculée par tout le
monde, sans le sou, à bout de courage. Ce soir-là,
elle n’était pas bien, elle grelottait la fièvre et
voyait danser des flammes. Alors, au lieu de se
jeter par la fenêtre, comme elle en avait eu
l’envie un moment, elle se mit à taper et à
appeler :
– Père Bazouge ! père Bazouge !
Le croque-mort ôtait ses souliers en chantant :
Il était trois belles filles. L’ouvrage avait dû
marcher dans la journée, car il paraissait plus
ému encore que d’habitude.
– Père Bazouge ! père Bazouge ! cria Gervaise
en haussant la voix.
Il ne l’entendait donc pas ? Elle se donnait tout
de suite, il pouvait bien la prendre à son cou et
l’emporter où il emportait ses autres femmes, les
pauvres et les riches qu’il consolait. Elle souffrait
de sa chanson : Il était trois belles filles, parce
qu’elle y voyait le dédain d’un homme qui a trop
d’amoureuses.
– Quoi donc ? quoi donc ? bégaya Bazouge,
qui est-ce qui se trouve mal ?... On y va, la petite
mère !
Mais, à cette voix enrouée, Gervaise s’éveilla
comme d’un cauchemar. Qu’avait-elle fait ? elle
avait tapé à la cloison, bien sûr. Alors ce fut un
vrai coup de bâton sur ses reins, le trac lui serra
les fesses, elle recula en croyant voir les grosses
mains du croque-mort passer au travers du mur
pour la saisir par la tignasse. Non, non, elle ne
voulait pas, elle n’était pas prête. Si elle avait
frappé, ce devait être avec le coude, en se
retournant, sans en avoir l’idée. Et une horreur lui
montait des genoux aux épaules, à la pensée de se
voir trimbaler entre les bras du vieux, toute raide,
la figure blanche comme une assiette.
– Eh bien ! il n’y a plus personne ? reprit
Bazouge dans le silence. Attendez, on est
complaisant pour les dames.
– Rien, ce n’est rien, dit enfin la blanchisseuse
d’une voix étranglée. Je n’ai besoin de rien.
Merci.
Pendant que le croque-mort s’endormait en
grognant, elle demeura anxieuse, l’écoutant,
n’osant remuer, de peur qu’il ne s’imaginât
l’entendre frapper de nouveau. Elle se jurait bien
de faire attention maintenant. Elle pouvait râler,
elle ne demanderait pas du secours au voisin. Et
elle disait cela pour se rassurer, car à certaines
heures, malgré son taf, elle gardait toujours son
béguin épouvanté.
Dans son coin de misère, au milieu de ses
soucis et de ceux des autres, Gervaise trouvait
pourtant un bel exemple de courage chez les
Bijard. La petite Lalie, cette gamine de huit ans,
grosse comme deux sous de beurre, soignait le
ménage avec une propreté de grande personne ; et
la besogne était rude, elle avait la charge de deux
mioches, son frère Jules et sa soeur Henriette, des
mômes de trois ans et de cinq ans, sur lesquels
elle devait veiller toute la journée, même en
balayant et en lavant la vaisselle. Depuis que le
père Bijard avait tué sa bourgeoise d’un coup de
pied dans le ventre, Lalie s’était faite la petite
mère de tout ce monde. Sans rien dire, d’ellemême,
elle tenait la place de la morte, cela au
point que sa bête brute de père, pour compléter
sans doute la ressemblance, assommait
aujourd’hui la fille comme il avait assommé la
maman autrefois. Quand il revenait soûl, il lui
fallait des femmes à massacrer. Il ne s’apercevait
seulement pas que Lalie était toute petite ; il
n’aurait pas tapé plus fort sur une vieille peau.
D’une claque, il lui couvrait la figure entière, et
la chair avait encore tant de délicatesse, que les
cinq doigts restaient marqués pendant deux jours.
C’étaient des tripotées indignes, des trépignées
pour un oui, pour un non, un loup enragé tombant
sur un pauvre petit chat, craintif et câlin, maigre à
faire pleurer, et qui recevait ça avec ses beaux
yeux résignés, sans se plaindre. Non, jamais Lalie
ne se révoltait. Elle pliait un peu le cou, pour
protéger son visage ; elle se retenait de crier, afin
de ne pas révolutionner la maison. Puis, quand le
père était las de l’envoyer promener à coups de
soulier aux quatre coins de la pièce, elle attendait
d’avoir la force de se ramasser ; et elle se
remettait au travail, débarbouillait ses enfants,
faisait la soupe, ne laissait pas un grain de
poussière sur les meubles. Ça rentrait dans sa
tâche de tous les jours d’être battue.
Gervaise s’était prise d’une grande amitié pour
sa voisine. Elle la traitait en égale, en femme
d’âge, qui connaît l’existence. Il faut dire que
Lalie avait une mine pâle et sérieuse, avec une
expression de vieille fille. On lui aurait donné
trente ans, quand on l’entendait causer. Elle
savait très bien acheter, raccommoder, tenir son
chez-elle, et elle parlait des enfants comme si elle
avait eu déjà deux ou trois couches dans sa vie. À
huit ans, cela faisait sourire les gens de
l’entendre ; puis, on avait la gorge serrée, on s’en
allait pour ne pas pleurer. Gervaise l’attirait le
plus possible, lui donnait tout ce qu’elle pouvait,
du manger, des vieilles robes. Un jour, comme
elle lui essayait un ancien caraco à Nana, elle
était restée suffoquée, en lui voyant l’échine
bleue, le coude écorché et saignant encore, toute
sa chair d’innocente martyrisée et collée aux os.
Eh bien ! le père Bazouge pouvait apprêter sa
boîte, elle n’irait pas loin de ce train-là ! Mais la
petite avait prié la blanchisseuse de ne rien dire.
Elle ne voulait pas qu’on embêtât son père à
cause d’elle. Elle le défendait, assurait qu’il
n’aurait pas été méchant, s’il n’avait pas bu. Il
était fou, il ne savait plus. Oh ! elle lui
pardonnait, parce qu’on doit tout pardonner aux
fous.
Depuis lors, Gervaise veillait, tâchait
d’intervenir, dès qu’elle entendait le père Bijard
monter l’escalier. Mais, la plupart du temps, elle
attrapait simplement quelque torgnole pour sa
part. Dans la journée, quand elle entrait, elle
trouvait souvent Lalie attachée au pied du lit de
fer ; une idée du serrurier, qui, avant de sortir, lui
ficelait les jambes et le ventre avec de la grosse
corde, sans qu’on pût savoir pourquoi ; une
toquade de cerveau dérangé par la boisson,
histoire sans doute de tyranniser la petite, même
lorsqu’il n’était plus là. Lalie, raide comme un
pieu, avec des fourmis dans les jambes, restait au
poteau pendant des journées entières ; même elle
y resta une nuit, Bijard ayant oublié de rentrer.
Quand Gervaise, indignée parlait de la détacher,
elle la suppliait de ne pas déranger une corde,
parce que son père devenait furieux, s’il ne
retrouvait pas les noeuds faits de la même façon.
Vrai, elle n’était pas mal, ça la reposait ; et elle
disait cela en souriant, ses courtes jambes de
chérubin enflées et mortes. Ce qui la chagrinait,
c’était que ça n’avançait guère l’ouvrage, d’être
collée à ce lit, en face de la débandade du
ménage. Son père aurait bien dû inventer autre
chose. Elle surveillait tout de même ses enfants,
se faisait obéir, appelait près d’elle Henriette et
Jules pour les moucher. Comme elle avait les
mains libres, elle tricotait en attendant d’être
délivrée, afin de ne pas perdre complètement son
temps. Et elle souffrait surtout, lorsque Bijard la
déficelait ; elle se traînait un bon quart d’heure
par terre, ne pouvant se tenir debout, à cause du
sang qui ne circulait plus.
Le serrurier avait aussi imaginé un autre petit
jeu. Il mettait des sous à rougir dans le poêle, puis
les posait sur un coin de la cheminée. Et il
appelait Lalie, il lui disait d’aller chercher deux
livres de pain. La petite, sans défiance,
empoignait les sous, poussait un cri, les jetait en
secouant sa menotte brûlée. Alors, il entrait en
rage. Qui est-ce qui lui avait fichu une voirie
pareille ! Elle perdait l’argent, maintenant ! Et il
menaçait de lui enlever le troufignon, si elle ne
ramassait pas l’argent tout de suite. Quand la
petite hésitait, elle recevait un premier
avertissement, une beigne d’une telle force
qu’elle en voyait trente-six chandelles. Muette,
avec deux grosses larmes au bord des yeux, elle
ramassait les sous et s’en allait, en les faisant
sauter dans le creux de sa main, pour les refroidir.
Non, jamais on ne se douterait des idées de
férocité qui peuvent pousser au fond d’une
cervelle de pochard. Une après-midi, par
exemple, Lalie, après avoir tout rangé, jouait avec
ses enfants. La fenêtre était ouverte, il y avait un
courant d’air, et le vent engouffré dans le corridor
poussait la porte par légères secousses.
– C’est M. Hardi, disait la petite. Entrez donc,
monsieur Hardi. Donnez-vous donc la peine
d’entrer.
Et elle faisait des révérences devant la porte,
elle saluait le vent. Henriette et Jules, derrière
elle, saluaient aussi, ravis de ce jeu-là, se tordant
de rire comme si on les avait chatouillés. Elle
était toute rose de les voir s’amuser de si bon
coeur, elle y prenait même du plaisir pour son
compte, ce qui lui arrivait le trente-six de chaque
mois.
– Bonjour, monsieur Hardi. Comment vous
portez-vous, monsieur Hardi ?
Mais une main brutale poussa la porte, le père
Bijard entra. Alors, la scène changea, Henriette et
Jules tombèrent sur leur derrière, contre le mur ;
tandis que Lalie, terrifiée, restait au beau milieu
d’une révérence. Le serrurier tenait un grand
fouet de charretier tout neuf, à long manche de
bois blanc, à lanière de cuir terminée par un bout
de ficelle mince. Il posa ce fouet dans le coin du
lit, il n’allongea pas son coup de soulier habituel
à la petite, qui se garait déjà en présentant les
reins. Un ricanement montrait ses dents noires, et
il était très gai, très soûl, la trogne allumée d’une
idée de rigolade.
– Hein ? dit-il, tu fais la traînée, bougre de
trognon ! Je t’ai entendue danser d’en bas...
Allons, avance ! Plus près, nom de Dieu ! et en
face ; je n’ai pas besoin de renifler ton
moutardier. Est-ce que je te touche, pour trembler
comme un quiqui ?... Ôte-moi mes souliers.
Lalie, épouvantée de ne pas recevoir sa
tatouille, redevenue toute pâle, lui ôta ses
souliers. Il s’était assis au bord du lit, il se coucha
habillé, resta les yeux ouverts, à suivre les
mouvements de la petite dans la pièce. Elle
tournait, abêtie sous ce regard, les membres
travaillés peu à peu d’une telle peur, qu’elle finit
par casser une tasse. Alors, sans se déranger, il
prit le fouet, il le lui montra.
– Dis donc, le petit veau, regarde ça ; c’est un
cadeau pour toi. Oui, c’est encore cinquante sous
que tu me coûtes... Avec ce joujou-là, je ne serai
plus obligé de courir, et tu auras beau te fourrer
dans les coins. Veux-tu essayer ?... Ah ! tu casses
les tasses !... Allons, houp ! danse donc, fais donc
des révérences à M. Hardi !
Il ne se souleva seulement pas, vautré sur le
dos, la tête enfoncée dans l’oreiller, faisant
claquer le grand fouet par la chambre, avec un
vacarme de postillon qui lance ses chevaux. Puis,
abattant le bras, il cingla Lalie au milieu du
corps, l’enroula, la déroula comme une toupie.
Elle tomba, voulut se sauver à quatre pattes ;
mais il la cingla de nouveau et la remit debout.
– Hop ! hop ! gueulait-il, c’est la course des
bourriques !... Hein ? très chouette, le matin, en
hiver ; je fais dodo, je ne m’enrhume pas,
j’attrape les veaux de loin, sans écorcher mes
engelures... Dans ce coin-là, touchée, margot ! Et
dans cet autre coin, touchée aussi ! Et dans cet
autre, touchée encore ! Ah ! si tu te fourres sous
le lit, je cogne avec le manche... Hop ! hop ! à
dada ! à dada !
Une légère écume lui venait aux lèvres, ses
yeux jaunes sortaient de leurs trous noirs. Lalie,
affolée, hurlante, sautait aux quatre angles de la
pièce, se pelotonnait par terre, se collait contre les
murs ; mais la mèche mince du grand fouet
l’atteignait partout, claquant à ses oreilles avec
des bruits de pétard, lui pinçant la chair de
longues brûlures. Une vraie danse de bête à qui
on apprend des tours. Ce pauvre petit chat valsait,
fallait voir ! les talons en l’air comme les
gamines qui jouent à la corde et qui crient :
« Vinaigre ! » Elle ne pouvait plus souffler,
rebondissant d’elle-même ainsi qu’une balle
élastique, se laissant taper, aveuglée, lasse
d’avoir cherché un trou. Et son loup de père
triomphait, l’appelait vadrouille, lui demandait si
elle en avait assez et si elle comprenait
suffisamment qu’elle devait lâcher l’espoir de lui
échapper, à cette heure.
Mais Gervaise, tout d’un coup, entra, attirée
par les hurlements de la petite. Devant un pareil
tableau, elle fut prise d’une indignation furieuse.
– Ah ! la saleté d’homme ! cria-t-elle. Voulezvous
bien la laisser, brigand ! Je vais vous
dénoncer à la police, moi !
Bijard eut un grognement d’animal qu’on
dérange. Il bégaya :
– Dites donc, vous, la Tortillard ! mêlez-vous
un peu de vos affaires. Il faut peut-être que je
mette des gants pour la trifouiller... C’est à la
seule fin de l’avertir, vous voyez bien, histoire
simplement de lui montrer que j’ai le bras long.
Et il lança un dernier coup de fouet qui
atteignit Lalie au visage. La lèvre supérieure fut
fendue, le sang coula. Gervaise avait pris une
chaise, voulait tomber sur le serrurier. Mais la
petite tendait vers elle des mains suppliantes,
disait que ce n’était rien, que c’était fini. Elle
épongeait le sang avec le coin de son tablier, et
faisait taire ses enfants qui pleuraient à gros
sanglots, comme s’ils avaient reçu la dégelée de
coups de fouet.
Lorsque Gervaise songeait à Lalie, elle n’osait
plus se plaindre. Elle aurait voulu avoir le
courage de cette bambine de huit ans, qui en
endurait à elle seule autant que toutes les femmes
de l’escalier réunies. Elle l’avait vue au pain sec
pendant trois mois, ne mangeant pas même des
croûtes à sa faim, si maigre et si affaiblie, quelle
se tenait aux murs pour marcher ; et, quand elle
lui portait des restants de viande en cachette, elle
sentait son coeur se fendre, en la regardant avaler
avec de grosses larmes silencieuses, par petits
morceaux, parce que son gosier rétréci ne laissait
plus passer la nourriture. Toujours tendre et
dévouée malgré ça, d’une raison au-dessus de son
âge, remplissant ses devoirs de petite mère,
jusqu’à mourir de sa maternité, éveillée trop tôt
dans son innocence frêle de gamine. Aussi
Gervaise prenait-elle exemple sur cette chère
créature de souffrance et de pardon, essayant
d’apprendre d’elle à taire son martyre. Lalie
gardait seulement son regard muet, ses grands
yeux noirs résignés, au fond desquels on ne
devinait qu’une nuit d’agonie et de misère.
Jamais une parole, rien que ses grands yeux noirs,
ouverts largement.
C’est que, dans le ménage des Coupeau, le
vitriol de l’Assommoir commençait à faire aussi
son ravage. La blanchisseuse voyait arriver
l’heure où son homme prendrait un fouet comme
Bijard, pour mener la danse. Et le malheur qui la
menaçait, la rendait naturellement plus sensible
encore au malheur de la petite. Oui, Coupeau
filait un mauvais coton. L’heure était passée où le
cric lui donnait des couleurs. Il ne pouvait plus se
taper sur le torse, et crâner, en disant que le sacré
chien l’engraissait ; car sa vilaine graisse jaune
des premières années avait fondu, et il tournait au
sécot, il se plombait, avec des tons verts de
macchabée pourrissant dans une mare. L’appétit,
lui aussi, était rasé. Peu à peu, il n’avait plus eu
de goût pour le pain, il en était même arrivé à
cracher sur le fricot. On aurait pu lui servir la
ratatouille la mieux accommodée, son estomac se
barrait, ses dents molles refusaient de mâcher.
Pour se soutenir, il lui fallait sa chopine d’eau-devie
par jour ; c’était sa ration, son manger et son
boire, la seule nourriture qu’il digérât. Le matin,
dès qu’il sautait du lit, il restait un gros quart
d’heure plié en deux, toussant et claquant des os,
se tenant la tête et lâchant de la pituite, quelque
chose d’amer comme chicotin qui lui ramonait la
gorge. Ça ne manquait jamais, on pouvait
apprêter Thomas à l’avance. Il ne retombait
d’aplomb sur ses pattes qu’après son premier
verre de consolation, un vrai remède dont le feu
lui cautérisait les boyaux. Mais, dans la journée,
les forces reprenaient. D’abord, il avait senti des
chatouilles, des picotements sur la peau, aux
pieds et aux mains ; et il rigolait, il racontait
qu’on lui faisait des minettes, que sa bourgeoise
devait mettre du poil à gratter entre les draps.
Puis, ses jambes étaient devenues lourdes, les
chatouilles avaient fini par se changer en crampes
abominables qui lui pinçaient la viande comme
dans un étau. Ça, par exemple, lui semblait moins
drôle. Il ne riait plus, s’arrêtait court sur le
trottoir, étourdi, les oreilles bourdonnantes, les
yeux aveuglés d’étincelles. Tout lui paraissait
jaune, les maisons dansaient, il festonnait trois
secondes, avec la peur de s’étaler. D’autres fois,
l’échine au grand soleil, il avait un frisson,
comme une eau glacée qui lui aurait coulé des
épaules au derrière. Ce qui l’enquiquinait le plus,
c’était un petit tremblement de ses deux mains ;
la main droite surtout devait avoir commis un
mauvais coup, tant elle avait des cauchemars.
Nom de Dieu ! il n’était donc plus un homme, il
tournait à la vieille femme ! Il tendait
furieusement ses muscles, il empoignait son
verre, pariait de le tenir immobile, comme au
bout d’une main de marbre ; mais, le verre,
malgré son effort, dansait le chahut, sautait à
droite, sautait à gauche, avec un petit
tremblement pressé et régulier. Alors, il se le
vidait dans le coco, furieux, gueulant qu’il lui en
faudrait des douzaines et qu’ensuite il se
chargeait de porter un tonneau sans remuer un
doigt. Gervaise lui disait au contraire de ne plus
boire, s’il voulait cesser de trembler. Et il se
fichait d’elle, il buvait des litres à recommencer
l’expérience, s’enrageant, accusant les omnibus
qui passaient de lui bousculer son liquide.
Au mois de mars, Coupeau rentra un soir
trempé jusqu’aux os ; il revenait avec Mes-Bottes
de Montrouge, où ils s’étaient flanqué une
ventrée de soupe à l’anguille ; et il avait reçu une
averse, de la barrière des Fourneaux à la barrière
Poissonnière, un fier ruban de queue. Dans la
nuit, il fut pris d’une sacrée toux ; il était très
rouge, galopé par une fièvre de cheval, battant
des flancs comme un soufflet crevé. Quand le
médecin des Boche l’eut vu le matin, et qu’il lui
eut écouté dans le dos, il branla la tête, il prit
Gervaise à part pour lui conseiller de faire porter
tout de suite son mari à l’hôpital. Coupeau avait
une fluxion de poitrine.
Et Gervaise ne se fâcha pas, bien sûr.
Autrefois, elle se serait plutôt fait hacher que de
confier son homme aux carabins. Lors de
l’accident, rue de la Nation, elle avait mangé leur
magot, pour le dorloter. Mais ces beaux
sentiments-là n’ont qu’un temps, lorsque les
hommes tombent dans la crapule. Non, non, elle
n’entendait plus se donner un pareil tintouin. On
pouvait le lui prendre et ne jamais le rapporter,
elle dirait un grand merci. Pourtant, quand le
brancard arriva et qu’on chargea Coupeau comme
un meuble, elle devint toute pâle, les lèvres
pincées ; et si elle rognonnait et trouvait toujours
que c’était bien fait, son coeur n’y était plus, elle
aurait voulu avoir seulement dix francs dans sa
commode, pour ne pas le laisser partir. Elle
l’accompagna à Lariboisière, regarda les
infirmiers le coucher, au bout d’une grande salle,
où les malades à la file, avec des mines de
trépassés, se soulevaient et suivaient des yeux le
camarade qu’on amenait ; une jolie crevaison làdedans,
une odeur de fièvre à suffoquer et une
musique de poitrinaire à vous faire cracher vos
poumons ; sans compter que la salle avait l’air
d’un petit Père-Lachaise, bordée de lits tout
blancs, une vraie allée de tombeaux. Puis, comme
il restait aplati sur son oreiller, elle fila, ne
trouvant pas un mot, n’ayant malheureusement
rien dans la poche pour le soulager. Dehors, en
face de l’hôpital, elle se retourna, elle jeta un
coup d’oeil sur le monument. Et elle pensait aux
jours d’autrefois, lorsque Coupeau, perché au
bord des gouttières, posait là-haut ses plaques de
zinc, en chantant dans le soleil. Il ne buvait pas
alors, il avait une peau de fille. Elle, de sa fenêtre
de l’hôtel Boncoeur, le cherchait, l’apercevait au
beau milieu du ciel ; et tous les deux agitaient des
mouchoirs, s’envoyaient des risettes par le
télégraphe. Oui, Coupeau avait travaillé là-haut,
en ne se doutant guère qu’il travaillait pour lui.
Maintenant, il n’était plus sur les toits, pareil à un
moineau rigoleur et putassier ; il était dessous, il
avait bâti sa niche à l’hôpital, et il y venait crever,
la couenne râpeuse. Mon Dieu, que le temps des
amours semblait loin, aujourd’hui !
Le surlendemain, lorsque Gervaise se présenta
pour avoir des nouvelles, elle trouva le lit vide.
Une soeur lui expliqua qu’on avait dû transporter
son mari à l’asile Sainte-Anne, parce que la
veille, il avait tout d’un coup battu la campagne.
Oh ! un déménagement complet, des idées de se
casser la tête contre le mur, des hurlements qui
empêchaient les autres malades de dormir. Ça
venait de la boisson, paraissait-il. La boisson, qui
couvait dans son corps, avait profité, pour lui
attaquer et lui tordre les nerfs, de l’instant où la
fluxion de poitrine le tenait sans forces sur le dos.
La blanchisseuse rentra bouleversée. Son homme
était fou à cette heure ! La vie allait devenir
drôle, si on le lâchait. Nana criait qu’il fallait le
laisser à l’hôpital, parce qu’il finirait par les
massacrer toutes les deux.
Le dimanche seulement, Gervaise put se
rendre à Sainte-Anne. C’était un vrai voyage.
Heureusement, l’omnibus du boulevard
Rochechouart à la Glacière passait près de l’asile.
Elle descendit rue de la Santé, elle acheta deux
oranges pour ne pas entrer les mains vides.
Encore un monument, avec des cours grises, des
corridors interminables, une odeur de vieux
remèdes rances, qui n’inspirait pas précisément la
gaieté. Mais, quand on l’eut fait entrer dans une
cellule, elle fut toute surprise de voir Coupeau
presque gaillard. Il était justement sur le trône,
une caisse de bois très propre, qui ne répandait
pas la moindre odeur ; et ils rirent de ce qu’elle le
trouvait en fonction, son trou de balle au grand
air. N’est-ce pas ? on sait bien ce que c’est qu’un
malade. Il se carrait là-dessus comme un pape,
avec son bagou d’autrefois. Oh ! il allait mieux,
puisque ça reprenait son cours.
– Et la fluxion ? demanda la blanchisseuse.
– Emballée ! répondit-il. Ils m’ont retiré ça
avec la main. Je tousse encore un peu, mais c’est
la fin du ramonage.
Puis, au moment de quitter le trône pour se
refourrer dans son lit, il rigola de nouveau.
– T’as le nez solide, t’as pas peur de prendre
une prise, toi !
Et ils s’égayèrent davantage. Au fond, ils
avaient de la joie. C’était par manière de se
témoigner leur contentement, sans faire de
phrases, qu’ils plaisantaient ainsi ensemble sur la
plus fine. Il faut avoir eu des malades pour
connaître le plaisir qu’on éprouve à les revoir
bien travailler de tous les côtés.
Quand il fut dans son lit, elle lui donna les
deux oranges, ce qui lui causa un
attendrissement. Il redevenait gentil, depuis qu’il
buvait de la tisane et qu’il ne pouvait plus laisser
son coeur sur les comptoirs des mastroquets. Elle
finit par oser lui parler de son coup de marteau,
surprise de l’entendre raisonner comme au bon
temps.
– Ah ! oui, dit-il en se blaguant lui-même, j’ai
joliment rabâché !... Imagine-toi, je voyais des
rats, je courais à quatre pattes pour leur mettre un
grain de sel sous la queue. Et toi, tu m’appelais,
des hommes voulaient t’y faire passer. Enfin,
toutes sortes de bêtises, des revenants en plein
jour... Oh ! je me souviens très bien, la caboche
est encore solide... À présent, c’est fini, je rêvasse
en m’endormant, j’ai des cauchemars, mais tout
le monde a des cauchemars.
Gervaise resta près de lui jusqu’au soir. Quand
l’interne vint, à la visite de six heures, il lui fit
étendre les mains ; elles ne tremblaient presque
plus, à peine un frisson qui agitait le bout des
doigts. Cependant, comme la nuit tombait,
Coupeau fut peu à peu pris d’une inquiétude. Il se
leva deux fois sur son séant, regardant par terre,
dans les coins d’ombre de la pièce. Brusquement,
il allongea le bras et parut écraser une bête contre
le mur.
– Qu’est-ce donc ? demanda Gervaise,
effrayée.
– Les rats, les rats, murmura-t-il.
Puis, après un silence, glissant au sommeil, il
se débattit, en lâchant des mots entrecoupés.
– Nom de Dieu ! ils me trouent la pelure !...
Oh ! les sales bêtes !... Tiens bon ! serre tes
jupes ! méfie-toi du salopiaud, derrière toi !...
Sacré tonnerre, la voilà culbutée, et ces mufes qui
rigolent !... Tas de mufes ! tas de fripouilles ! tas
de brigands !
Il lançait des claques dans le vide, tirait sa
couverture, la roulait en tapon contre sa poitrine,
comme pour la protéger contre les violences des
hommes barbus qu’il voyait. Alors, un gardien
étant accouru, Gervaise se retira, toute glacée par
cette scène. Mais, lorsqu’elle revint, quelques
jours plus tard, elle trouva Coupeau
complètement guéri. Les cauchemars eux-mêmes
s’en étaient allés ; il avait un sommeil d’enfant, il
dormait ses dix heures sans bouger un membre.
Aussi permit-on à sa femme de l’emmener.
Seulement, l’interne lui dit à la sortie les bonnes
paroles d’usage, en lui conseillant de les méditer.
S’il recommençait à boire, il retomberait et
finirait par y laisser sa peau. Oui, ça dépendait
uniquement de lui. Il avait vu comme on
redevenait gaillard et gentil, quand on ne se
soûlait pas. Eh bien ! il devait continuer à la
maison sa vie sage de Sainte-Anne, s’imaginer
qu’il était sous clef et que les marchands de vin
n’existaient plus.
– Il a raison, ce monsieur, dit Gervaise dans
l’omnibus qui les ramenait rue de la Goutte-d’Or.
– Sans doute qu’il a raison, répondit Coupeau.
Puis, après avoir songé une minute, il reprit :
– Oh ! tu sais, un petit verre par-ci par-là, ça
ne peut pourtant pas tuer un homme, ça fait
digérer.
Et, le soir même, il but un petit verre de cric,
pour la digestion. Pendant huit jours, il se montra
cependant assez raisonnable. Il était très traqueur
au fond, il ne se souciait pas de finir à Bicêtre.
Mais, sa passion l’emportait, le premier petit
verre le conduisait malgré lui à un deuxième, à un
troisième, à un quatrième ; et, dès la fin de la
quinzaine, il avait repris sa ration ordinaire, sa
chopine de tord-boyaux par jour. Gervaise,
exaspérée, aurait cogné. Dire qu’elle était assez
bête pour avoir rêvé de nouveau une vie honnête,
quand elle l’avait vu dans tout son bon sens à
l’asile ! Encore une heure de joie envolée, la
dernière bien sûr ! Oh ! maintenant, puisque rien
ne pouvait le corriger, pas même la peur de sa
crevaison prochaine, elle jurait de ne plus se
gêner ; le ménage irait à la six-quatre-deux, elle
s’en battait l’oeil ; et elle parlait de prendre, elle
aussi, du plaisir où elle en trouverait. Alors,
l’enfer recommença, une vie enfoncée davantage
dans la crotte, sans coin d’espoir ouvert sur une
meilleure saison. Nana, quand son père l’avait
giflée, demandait furieusement pourquoi cette
rosse n’était pas restée à l’hôpital. Elle attendait
de gagner de l’argent, disait-elle, pour lui payer
de l’eau-de-vie et le faire crever plus vite.
Gervaise, de son côté, un jour que Coupeau
regrettait leur mariage, s’emporta. Ah ! elle lui
avait apporté la resucée des autres, ah ! elle
s’était fait ramasser sur le trottoir, en l’enjôlant
par ses mines de rosière ! Nom d’un chien ! il ne
manquait pas d’aplomb ! Autant de paroles,
autant de menteries. Elle ne voulait pas de lui,
voilà la vérité. Il se traînait à ses pieds pour la
décider, pendant qu’elle lui conseillait de bien
réfléchir. Et si c’était à refaire, comme elle dirait
non ! elle se laisserait plutôt couper un bras. Oui,
elle avait vu la lune, avant lui ; mais une femme
qui a vu la lune et qui est travailleuse, vaut mieux
qu’un feignant d’homme qui salit son honneur et
celui de sa famille dans tous les mannezingues.
Ce jour-là, pour la première fois chez les
Coupeau, on se flanqua une volée en règle, on se
tapa même si dur, qu’un vieux parapluie et le
balai furent cassés.
Et Gervaise tint parole. Elle s’avachit encore ;
elle manquait l’atelier plus souvent, jacassait des
journées entières, devenait molle comme une
chiffe à la besogne. Quand une chose lui tombait
des mains, ça pouvait bien rester par terre, ce
n’était pas elle qui se serait baissée pour le
ramasser. Les côtes lui poussaient en long. Elle
voulait sauver son lard. Elle en prenait à son aise
et ne donnait plus un coup de balai que lorsque
les ordures manquaient de la faire tomber. Les
Lorilleux, maintenant, affectaient de se boucher
le nez, en passant devant sa chambre ; une vraie
poison, disaient-ils. Eux, vivaient en sournois, au
fond du corridor, se garant de toutes ces misères
qui piaulaient dans ce coin de la maison,
s’enfermant pour ne pas avoir à prêter des pièces
de vingt sous. Oh ! des bons coeurs, des voisins
joliment obligeants ! oui, c’était le chat ! On
n’avait qu’à frapper et à demander du feu, ou une
pincée de sel, ou une carafe d’eau, on était sûr de
recevoir tout de suite la porte sur le nez. Avec ça,
des langues de vipère. Ils criaient qu’ils ne
s’occupaient jamais des autres, quand il était
question de secourir leur prochain ; mais ils s’en
occupaient du matin au soir, dès qu’il s’agissait
de mordre le monde à belles dents. Le verrou
poussé, une couverture accrochée pour boucher
les fentes et le trou de la serrure, ils se régalaient
de potins, sans quitter leurs fils d’or une seconde.
La dégringolade de la Banban surtout les faisait
ronronner la journée entière, comme des matous
qu’on caresse. Quelle dèche, quel décatissage,
mes amis ! Ils la guettaient aller aux provisions et
rigolaient du tout petit morceau de pain qu’elle
rapportait sous son tablier. Ils calculaient les
jours où elle dansait devant le buffet. Ils savaient,
chez elle, l’épaisseur de la poussière, le nombre
d’assiettes sales laissées en plan, chacun des
abandons croissants de la misère et de la paresse.
Et ses toilettes donc, des guenilles dégoûtantes
qu’une chiffonnière n’aurait pas ramassées ! Dieu
de Dieu ! il pleuvait drôlement sur sa mercerie, à
cette belle blonde, cette cato qui tortillait tant son
derrière, autrefois, dans sa belle boutique bleue.
Voilà où menaient l’amour de la fripe, les
lichades et les gueuletons. Gervaise, qui se
doutait de la façon dont ils l’arrangeaient, ôtait
ses souliers, collait son oreille contre leur porte ;
mais la couverture l’empêchait d’entendre. Elle
les surprit seulement un jour en train de l’appeler
« la grand-tétasse », parce que sans doute son
devant de gilet était un peu fort, malgré la
mauvaise nourriture qui lui vidait la peau.
D’ailleurs, elle les avait quelque part ; elle
continuait à leur parler, pour éviter les
commentaires, n’attendant de ces salauds que des
avanies, mais n’ayant même plus la force de leur
répondre et de les lâcher là comme un paquet de
sottises. Et puis, zut ! elle demandait son plaisir,
rester en tas, tourner ses pouces, bouger quand il
s’agissait de prendre du bon temps, pas
davantage.
Un samedi, Coupeau lui avait promis de la
mener au Cirque. Voir des dames galoper sur des
chevaux et sauter dans des ronds de papier, voilà
au moins qui valait la peine de se déranger.
Coupeau justement venait de faire une quinzaine,
il pouvait se fendre de quarante sous ; et même ils
devaient manger tous les deux dehors, Nana
ayant à veiller très tard ce soir-là chez son patron
pour une commande pressée. Mais, à sept heures,
pas de Coupeau ; à huit heures, toujours
personne, Gervaise était furieuse. Son soûlard
fricassait pour sûr la quinzaine avec les
camarades, chez les marchands de vin du
quartier. Elle avait lavé un bonnet, et s’escrimait,
depuis le matin, sur les trous d’une vieille robe,
voulant être présentable. Enfin, vers neuf heures,
l’estomac vide, bleue de colère, elle se décida à
descendre, pour chercher Coupeau dans les
environs.
– C’est votre mari que vous demandez ? lui
cria Mme Boche, en l’apercevant la figure à
l’envers. Il est chez le père Colombe. Boche vient
de prendre des cerises avec lui.
Elle dit merci. Elle fila raide sur le trottoir, en
roulant l’idée de sauter aux yeux de Coupeau.
Une petite pluie fine tombait, ce qui rendait la
promenade encore moins amusante. Mais, quand
elle fut arrivée devant l’Assommoir, la peur de la
danser elle-même, si elle taquinait son homme, la
calma brusquement et la rendit prudente. La
boutique flambait, son gaz allumé, les glaces
blanches comme des soleils, les fioles et les
bocaux illuminant les murs de leurs verres de
couleur. Elle resta là un instant, l’échine tendue,
l’oeil appliqué contre la vitre, entre deux
bouteilles de l’étalage, à guigner Coupeau, dans
le fond de la salle ; il était assis avec des
camarades, autour d’une petite table de zinc, tous
vagues et bleuis par la fumée des pipes ; et,
comme on ne les entendait pas gueuler, ça faisait
un drôle d’effet de les voir se démancher, le
menton en avant, les yeux sortis de la figure.
Était-il Dieu possible que des hommes pussent
lâcher leurs femmes et leur chez-eux pour
s’enfermer ainsi dans un trou où ils étouffaient !
La pluie lui dégouttait le long du cou ; elle se
releva, elle s’en alla sur le boulevard extérieur,
réfléchissant, n’osant pas entrer. Ah bien !
Coupeau l’aurait joliment reçue, lui qui ne voulait
pas être relancé ! Puis, vrai, ça ne lui semblait
guère la place d’une femme honnête. Cependant,
sous les arbres trempés, un léger frisson la
prenait, et elle songeait, hésitante encore, qu’elle
était pour sûr en train de pincer quelque bonne
maladie. Deux fois, elle retourna se planter
devant la vitre, son oeil collé de nouveau, vexée
de retrouver ces sacrés pochards à couvert,
toujours gueulant et buvant. Le coup de lumière
de l’Assommoir se reflétait dans les flaques des
pavés, où la pluie mettait un frémissement de
petits bouillons. Elle se sauvait, elle pataugeait
là-dedans, dès que la porte s’ouvrait et retombait,
avec le claquement de ses bandes de cuivre.
Enfin, elle s’appela trop bête, elle poussa la porte
et marcha droit à la table de Coupeau. Après tout,
n’est-ce pas ? c’était son mari qu’elle venait
demander ; et elle y était autorisée, puisqu’il avait
promis, ce soir-là, de la mener au Cirque. Tant
pis ! elle n’avait pas envie de fondre comme un
pain de savon, sur le trottoir.
– Tiens ! c’est toi, la vieille ! cria le zingueur,
qu’un ricanement étranglait. Ah ! elle est farce,
par exemple !... Hein ? pas vrai, elle est farce !
Tous riaient, Mes-Bottes, Bibi-la-Grillade,
Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif. Oui, ça leur
semblait farce ; et ils n’expliquaient pas
pourquoi. Gervaise restait debout, un peu
étourdie. Coupeau lui paraissant très gentil, elle
se risqua à dire :
– Tu sais, nous allons là-bas. Faut nous
cavaler. Nous arriverons encore à temps pour voir
quelque chose.
– Je ne peux pas me lever, je suis collé, oh !
sans blague, reprit Coupeau qui rigolait toujours.
Essaie, pour te renseigner ; tire-moi le bras, de
toutes tes forces, nom de Dieu ! plus fort que ça,
ohé, hisse !... Tu vois, c’est ce roussin de père
Colombe qui m’a vissé sur sa banquette.
Gervaise s’était prêtée à ce jeu ; et, quand elle
lui lâcha le bras, les camarades trouvèrent la
blague si bonne, qu’ils se jetèrent les uns sur les
autres, braillant et se frottant les épaules comme
des ânes qu’on étrille. Le zingueur avait la
bouche fendue par un tel rire, qu’on lui voyait
jusqu’au gosier.
– Fichue bête ! dit-il enfin, tu peux bien
t’asseoir une minute. On est mieux là qu’à
barboter dehors... Eh bien ! oui, je ne suis pas
rentré, j’ai eu des affaires. Quand tu feras ton nez,
ça n’avancera à rien... Reculez-vous donc, vous
autres.
– Si madame voulait accepter mes genoux, ça
serait plus tendre, dit galamment Mes-Bottes.
Gervaise, pour ne pas se faire remarquer, prit
une chaise et s’assit à trois pas de la table. Elle
regarda ce que buvaient les hommes, du cassegueule
qui luisait pareil à de l’or, dans les verres ;
il y en avait une petite mare coulée sur la table, et
Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, tout en causant,
trempait son doigt, écrivait un nom de femme :
Eulalie, en grosses lettres. Elle trouva Bibi-la-
Grillade joliment ravagé, plus maigre qu’un cent
de clous. Mes-Bottes avait un nez qui fleurissait,
un vrai dahlia bleu de Bourgogne. Ils étaient très
sales tous les quatre, avec leurs ordures de barbes
raides et pisseuses comme des balais à pot de
chambre, étalant des guenilles de blouses,
allongeant des pattes noires aux ongles en deuil.
Mais, vrai, on pouvait encore se montrer dans
leur société, car s’ils gobelottaient depuis six
heures, ils restaient tout de même comme il faut,
juste à ce point où l’on charme ses puces.
Gervaise en vit deux autres devant le comptoir en
train de se gargariser, si pafs, qu’ils se jetaient
leur petit verre sous le menton, et imbibaient leur
chemise, en croyant se rincer la dalle. Le gros
père Colombe, qui allongeait ses bras énormes,
les porte-respect de son établissement, versait
tranquillement les tournées. Il faisait très chaud,
la fumée des pipes montait dans la clarté
aveuglante du gaz, où elle roulait comme une
poussière, noyant les consommateurs d’une buée,
lentement épaissie ; et, de ce nuage, un vacarme
sortait, assourdissant et confus, des voix cassées,
des chocs de verre, des jurons et des coups de
poing semblables à des détonations. Aussi
Gervaise avait-elle pris sa figure en coin de rue,
car une pareille vue n’est pas drôle pour une
femme, surtout quand elle n’en a pas l’habitude ;
elle étouffait, les yeux brûlés, la tête déjà alourdie
par l’odeur d’alcool qui s’exhalait de la salle
entière. Puis, brusquement, elle eut la sensation
d’un malaise plus inquiétant derrière son dos.
Elle se tourna, elle aperçut l’alambic, la machine
à soûler, fonctionnant sous le vitrage de l’étroite
cour, avec la trépidation profonde de sa cuisine
d’enfer. Le soir, les cuivres étaient plus mornes,
allumés seulement sur leur rondeur d’une large
étoile rouge ; et l’ombre de l’appareil, contre la
muraille du fond, dessinait des abominations, des
figures avec des queues, des monstres ouvrant
leurs mâchoires comme pour avaler le monde.
– Dis donc, Marie-bon-Bec, ne fais pas ta
gueule ! cria Coupeau. Tu sais, à Chaillot les
rabat-joie !... Qu’est-ce que tu veux boire ?
– Rien, bien sûr, répondit la blanchisseuse. Je
n’ai pas dîné, moi.
– Eh bien ! raison de plus ; ça soutient, une
goutte de quelque chose. Mais, comme elle ne se
déridait pas, Mes-Bottes se montra galant de
nouveau.
– Madame doit aimer les douceurs, murmurat-
il.
– J’aime les hommes qui ne se soûlent pas,
reprit-elle en se fâchant. Oui, j’aime qu’on
rapporte sa paie et qu’on soit de parole, quand on
a fait une promesse.
– Ah ! c’est ça qui te chiffonne ! dit le
zingueur, sans cesser de ricaner. Tu veux ta part.
Alors, grande cruche, pourquoi refuses-tu une
consommation ?... Prends donc, c’est tout
bénéfice.
Elle le regarda fixement, l’air sérieux, avec un
pli qui lui traversait le front d’une raie noire. Et
elle répondit d’une voix lente :
– Tiens ! tu as raison, c’est une bonne idée.
Comme ça, nous boirons la monnaie ensemble.
Bibi-la-Grillade se leva pour aller lui chercher
un verre d’anisette. Elle approcha sa chaise, elle
s’attabla. Pendant qu’elle sirotait son anisette,
elle eut tout d’un coup un souvenir, elle se
rappela la prune qu’elle avait mangée avec
Coupeau, jadis, près de la porte, lorsqu’il lui
faisait la cour. En ce temps-là, elle laissait la
sauce des fruits à l’eau-de-vie. Et, maintenant,
voici qu’elle se remettait aux liqueurs. Oh ! elle
se connaissait, elle n’avait pas pour deux liards
de volonté. On n’aurait eu qu’à lui donner une
chiquenaude sur les reins pour l’envoyer faire
une culbute dans la boisson. Même ça lui
semblait très bon, l’anisette, peut-être un peu trop
doux, un peu écoeurant. Et elle suçait son verre,
en écoutant Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, raconter
sa liaison avec la grosse Eulalie, celle qui vendait
du poisson dans la rue, une femme rudement
maligne, une particulière qui le flairait chez les
marchands de vin, tout en poussant sa voiture, le
long des trottoirs ; les camarades avaient beau
l’avertir et le cacher, elle le pinçait souvent, elle
lui avait même, la veille, envoyé une limande par
la figure, pour lui apprendre à manquer l’atelier.
Par exemple, ça, c’était drôle. Bibi-la-Grillade et
Mes-Bottes, les côtes crevées de rire,
appliquaient des claques sur les épaules de
Gervaise, qui rigolait enfin, comme chatouillée et
malgré elle ; et ils lui conseillaient d’imiter la
grosse Eulalie, d’apporter ses fers et de repasser
les oreilles de Coupeau sur le zinc des
mastroquets.
– Ah bien ! merci, cria Coupeau qui retourna
le verre d’anisette vidé par sa femme, tu nous
pompes joliment ça ! Voyez donc, la coterie, ça
ne lanterne guère.
– Madame redouble ? demanda Bec-Salé, dit
Boit-sans-Soif.
Non, elle en avait assez. Elle hésitait pourtant.
L’anisette lui barbouillait le coeur. Elle aurait
plutôt pris quelque chose de raide pour se guérir
l’estomac. Et elle jetait des regards obliques sur
la machine à soûler, derrière elle. Cette sacrée
marmite, ronde comme un ventre de
chaudronnière grasse, avec son nez qui
s’allongeait et se tortillait, lui soufflait un frisson
dans les épaules, une peur mêlée d’un désir. Oui,
on aurait dit la fressure de métal d’une grande
gueuse, de quelque sorcière qui lâchait goutte à
goutte le feu de ses entrailles. Une jolie source de
poison, une opération qu’on aurait dû enterrer
dans une cave, tant elle était effrontée et
abominable ! Mais ça n’empêchait pas, elle aurait
voulu mettre son nez là-dedans, renifler l’odeur,
goûter à la cochonnerie, quand même sa langue
brûlée aurait dû en peler du coup comme une
orange.
– Qu’est-ce que vous buvez donc là ?
demanda-t-elle sournoisement aux hommes, l’oeil
allumé par la belle couleur d’or de leurs verres.
– Ça, ma vieille, répondit Coupeau, c’est le
camphre du papa Colombe... Fais pas la bête,
n’est-ce pas ? On va t’y faire goûter.
Et lorsqu’on lui eut apporté un verre de vitriol,
et que sa mâchoire se contracta, à la première
gorgée, le zingueur reprit, en se tapant sur les
cuisses :
– Hein ! ça te rabote le sifflet !... Avale d’une
lampée. Chaque tournée retire un écu de six
francs de la poche du médecin.
Au deuxième verre, Gervaise ne sentit plus la
faim qui la tourmentait. Maintenant, elle était
raccommodée avec Coupeau, elle ne lui en
voulait plus de son manque de parole. Ils iraient
au Cirque une autre fois ; ce n’était pas si drôle,
des faiseurs de tours qui galopaient sur des
chevaux. Il ne pleuvait pas chez le père Colombe,
et si la paie fondait dans le fil-en-quatre, on se la
mettait sur le torse au moins, on la buvait limpide
et luisante comme du bel or liquide. Ah ! elle
envoyait joliment flûter le monde ! La vie ne lui
offrait pas tant de plaisirs ; d’ailleurs, ça lui
semblait une consolation d’être de moitié dans le
nettoyage de la monnaie. Puisqu’elle était bien,
pourquoi donc ne serait-elle pas restée ? On
pouvait tirer le canon, elle n’aimait plus bouger,
quand elle avait fait son tas. Elle mijotait dans
une bonne chaleur, son corsage collé à son dos,
envahie d’un bien-être qui lui engourdissait les
membres. Elle rigolait toute seule, les coudes sur
la table, les yeux perdus, très amusée par deux
clients, un gros mastoc et un nabot, à une table
voisine, en train de s’embrasser comme du pain,
tant ils étaient gris. Oui, elle riait à l’Assommoir,
à la pleine lune du père Colombe, une vraie
vessie de saindoux, aux consommateurs fumant
leur brûle-gueule, criant et crachant, aux grandes
flammes du gaz qui allumaient les glaces et les
bouteilles de liqueur. L’odeur ne la gênait plus ;
au contraire, elle avait des chatouilles dans le nez,
elle trouvait que ça sentait bon ; ses paupières se
fermaient un peu, tandis qu’elle respirait très
court, sans étouffement, goûtant la jouissance du
lent sommeil dont elle était prise. Puis, après son
troisième petit verre, elle laissa tomber son
menton sur ses mains, elle ne vit plus que
Coupeau et les camarades ; et elle demeura nez à
nez avec eux, tout près, les joues chauffées par
leur haleine, regardant leurs barbes sales, comme
si elle en avait compté les poils. Ils étaient très
soûls, à cette heure. Mes-Bottes bavait, la pipe
aux dents, de l’air muet et grave d’un boeuf
assoupi. Bibi-la-Grillade racontait une histoire, la
façon dont il vidait un litre d’un trait, en lui
fichant un tel baiser à la régalade, qu’on lui
voyait le derrière. Cependant, Bec-Salé, dit Boit-
sans-Soif, était allé chercher le tourniquet sur le
comptoir et jouait des consommations avec
Coupeau.
– Deux cents !... T’es rupin, tu amènes les gros
numéros à tous coups.
La plume du tourniquet grinçait, l’image de la
Fortune, une grande femme rouge, placée sous un
verre, tournait et ne mettait plus au milieu qu’une
tache ronde, pareille à une tache de vin.
– Trois cent cinquante !... T’as donc marché
dedans, bougre de lascar ! Ah ! zut ! je ne joue
plus !
Et Gervaise s’intéressait au tourniquet. Elle
soiffait à tirelarigot, et appelait Mes-Bottes « mon
fiston ». Derrière elle, la machine à soûler
fonctionnait toujours, avec son murmure de
ruisseau souterrain ; et elle désespérait de
l’arrêter, de l’épuiser, prise contre elle d’une
colère sombre, ayant des envies de sauter sur le
grand alambic comme sur une bête, pour le taper
à coups de talon et lui crever le ventre. Tout se
brouillait, elle voyait la machine remuer, elle se
sentait prise par ses pattes de cuivre, pendant que
le ruisseau coulait maintenant au travers de son
corps.
Puis, la salle dansa, avec les becs de gaz qui
filaient comme des étoiles. Gervaise était poivre.
Elle entendait une discussion furieuse entre Bec-
Salé, dit Boit-sans-Soif, et cet encloué de père
Colombe. En voilà un voleur de patron qui
marquait à la fourchette ! On n’était pourtant pas
à Bondy. Mais, brusquement, il y eut une
bousculade, des hurlements, un vacarme de tables
renversées. C’était le père Colombe qui flanquait
la société dehors, sans se gêner, en un tour de
main. Devant la porte, on l’engueula, on l’appela
fripouille. Il pleuvait toujours, un petit vent glacé
soufflait. Gervaise perdit Coupeau, le retrouva et
le perdit encore. Elle voulait rentrer, elle tâtait les
boutiques pour reconnaître son chemin. Cette nuit
soudaine l’étonnait beaucoup. Au coin de la rue
des Poissonniers, elle s’assit dans le ruisseau, elle
se crut au lavoir. Toute l’eau qui coulait lui
tournait la tête et la rendait très malade. Enfin,
elle arriva, elle fila raide devant la porte des
concierges, chez lesquels elle vit parfaitement les
Lorilleux et les Poisson attablés, qui firent des
grimaces de dégoût en l’apercevant dans ce bel
état.
Jamais elle ne sut comment elle avait monté
les six étages. En haut, au moment où elle prenait
le corridor, la petite Lalie, qui entendait son pas,
accourut, les bras ouverts dans un geste de
caresse, riant et disant :
– Mme Gervaise, papa n’est pas rentré, venez
donc voir dormir mes enfants... Oh ! ils sont
gentils !
Mais, en face du visage hébété de la
blanchisseuse, elle recula et trembla. Elle
connaissait ce souffle d’eau-de-vie, ces yeux
pâles, cette bouche convulsée. Alors, Gervaise
passa en trébuchant, sans dire un mot, pendant
que la petite, debout sur le seuil de sa porte, la
suivait de son regard noir, muet et grave.
XI
Nana grandissait, devenait garce. À quinze
ans, elle avait poussé comme un veau, très
blanche de chair, très grasse, si dodue même
qu’on aurait dit une pelote. Oui, c’était ça, quinze
ans, toutes ses dents et pas de corset. Une vraie
frimousse de margot, trempée dans du lait, une
peau veloutée de pêche, un nez drôle, un bec
rose, des quinquets luisants auxquels les hommes
avaient envie d’allumer leur pipe. Son tas de
cheveux blonds, couleur d’avoine fraîche,
semblait lui avoir jeté de la poudre d’or sur les
tempes, des taches de rousseur, qui lui mettaient
là une couronne de soleil. Ah ! une jolie pépée,
comme disaient les Lorilleux, une morveuse
qu’on aurait encore dû moucher et dont les
grosses épaules avaient les rondeurs pleines,
l’odeur mûre d’une femme faite.
Maintenant, Nana ne fourrait plus des boules
de papier dans son corsage. Des nichons lui
étaient venus, une paire de nichons de satin blanc
tout neufs. Et ça ne l’embarrassait guère, elle
aurait voulu en avoir plein les bras, elle rêvait des
tétais de nounou, tant la jeunesse est gourmande
et inconsidérée. Ce qui la rendait surtout friande,
c’était une vilaine habitude qu’elle avait prise de
sortir un petit bout de sa langue entre ses
quenottes blanches. Sans doute, en se regardant
dans les glaces, elle s’était trouvée gentille ainsi.
Alors, tout le long de la journée, pour faire la
belle, elle tirait la langue.
– Cache donc ta menteuse ! lui criait sa mère.
Et il fallait souvent que Coupeau s’en mêlât,
tapant du poing, gueulant avec des jurons :
– Veux-tu bien rentrer ton chiffon rouge !
Nana se montrait très coquette. Elle ne se
lavait pas toujours les pieds, mais elle prenait ses
bottines si étroites, qu’elle souffrait le martyre
dans la prison de Saint-Crépin ; et si on
l’interrogeait, en la voyant devenir violette, elle
répondait qu’elle avait des coliques, pour ne pas
confesser sa coquetterie. Quand le pain manquait
à la maison, il lui était difficile de se pomponner.
Alors, elle faisait des miracles, elle rapportait des
rubans de l’atelier, elle s’arrangeait des toilettes,
des robes sales couvertes de noeuds et de
bouffettes. L’été était la saison de ses triomphes.
Avec une robe de percale de six francs, elle
passait tous ses dimanches, elle emplissait le
quartier de la Goutte-d’Or de sa beauté blonde.
Oui, on la connaissait des boulevards extérieurs
aux fortifications, et de la chaussée de
Clignancourt à la grande rue de la Chapelle. On
l’appelait « la petite poule », parce qu’elle avait
vraiment la chair tendre et l’air frais d’une
poulette.
Une robe surtout lui alla à la perfection.
C’était une robe blanche à pois roses, très simple,
sans garniture aucune. La jupe, un peu courte,
dégageait ses pieds ; les manches, largement
ouvertes et tombantes, découvraient ses bras
jusqu’aux coudes ; l’encolure du corsage, qu’elle
ouvrait en coeur avec des épingles, dans un coin
noir de l’escalier, pour éviter les calottes du père
Coupeau, montrait la neige de son cou et l’ombre
dorée de sa gorge. Et rien autre, rien qu’un ruban
rose noué autour de ses cheveux blonds, un ruban
dont les bouts s’envolaient sur sa nuque. Elle
avait là-dedans une fraîcheur de bouquet. Elle
sentait bon la jeunesse, le nu de l’enfant et de la
femme.
Les dimanches furent pour elle, à cette
époque, des journées de rendez-vous avec la
foule, avec tous les hommes qui passaient et qui
la reluquaient. Elle les attendait la semaine
entière, chatouillée de petits désirs, étouffant,
prise d’un besoin de grand air, de promenade au
soleil, dans la cohue du faubourg endimanché.
Dès le matin, elle s’habillait, elle restait des
heures en chemise devant le morceau de glace
accroché au-dessus de la commode ; et, comme
toute la maison pouvait la voir par la fenêtre, sa
mère se fâchait, lui demandait si elle n’avait pas
bientôt fini de se promener en panais. Mais, elle,
tranquille, se collait des accroche-coeur sur le
front avec de l’eau sucrée, recousait les boutons
de ses bottines ou faisait un point à sa robe, les
jambes nues, la chemise glissée des épaules, dans
le désordre de ses cheveux ébouriffés. Ah ! elle
était chouette, comme ça ! disait le père Coupeau,
qui ricanait et la blaguait ; une vraie Madeleinela-
Désolée ! Elle aurait pu servir de femme
sauvage et se montrer pour deux sous. Il lui
criait : « Cache donc ta viande, que je mange
mon pain ! » Et elle était adorable, blanche et fine
sous le débordement de sa toison blonde, rageant
si fort que sa peau en devenait rose, n’osant
répondre à son père et cassant son fil entre ses
dents, d’un coup sec et furieux, qui secouait d’un
frisson sa nudité de belle fille.
Puis, aussitôt après le déjeuner, elle filait, elle
descendait dans la cour. La paix chaude du
dimanche endormait la maison ; en bas, les
ateliers étaient fermés ; les logements bâillaient
par leurs croisées ouvertes, montraient des tables
déjà mises pour le soir, qui attendaient les
ménages, en train de gagner de l’appétit sur les
fortifications ; une femme, au troisième,
employait la journée à laver sa chambre, roulant
son lit, bousculant ses meubles, chantant pendant
des heures la même chanson, sur un ton doux et
pleurard. Et, dans le repos des métiers, au milieu
de la cour vide et sonore, des parties de volants
s’engageaient entre Nana, Pauline et d’autres
grandes filles. Elles étaient cinq ou six, poussées
ensemble, qui devenaient les reines de la maison
et se partageaient les oeillades des messieurs.
Quand un homme traversait la cour, des rires
flûtés montaient, les froufrous de leurs jupes
amidonnées passaient comme un coup de vent.
Au-dessus d’elles, l’air des jours de fête flambait,
brûlant et lourd, comme amolli de paresse et
blanchi par la poussière des promenades.
Mais les parties de volants n’étaient qu’une
frime pour s’échapper. Brusquement, la maison
tombait à un grand silence. Elles venaient de se
glisser dans la rue et de gagner les boulevards
extérieurs. Alors, toutes les six, se tenant par les
bras, occupant la largeur des chaussées, s’en
allaient, vêtues de clair, avec leurs rubans noués
autour de leurs cheveux nus. Les yeux vifs,
coulant de minces regards par le coin pincé des
paupières, elles voyaient tout, elles renversaient
le cou pour rire, en montrant le gras du menton.
Dans les gros éclats de gaieté, lorsqu’un bossu
passait ou qu’une vieille femme attendait son
chien au coin des bornes, leur ligne se brisait, les
unes restaient en arrière, tandis que les autres les
tiraient violemment ; et elles balançaient les
hanches, se pelotonnaient, se dégingandaient,
histoire d’attrouper le monde et de faire craquer
leur corsage sous leurs formes naissantes. La rue
était à elles ; elles y avaient grandi, en relevant
leurs jupes le long des boutiques ; elles s’y
retroussaient encore jusqu’aux cuisses, pour
rattacher leurs jarretières. Au milieu de la foule
lente et blême, entre les arbres grêles des
boulevards, leur débandade courait ainsi, de la
barrière Rochechouart à la barrière Saint-Denis,
bousculant les gens, coupant les groupes en
zigzag, se retournant et lâchant des mots dans les
fusées de leurs rires. Et leurs robes envolées
laissaient, derrière elles, l’insolence de leur
jeunesse ; elles s’étalaient en plein air, sous la
lumière crue, d’une grossièreté ordurière de
voyous, désirables et tendres comme des vierges
qui reviennent du bain, la nuque trempée.
Nana prenait le milieu, avec sa robe rose, qui
s’allumait dans le soleil. Elle donnait le bras à
Pauline, dont la robe, des fleurs jaunes sur un
fond blanc, flambait aussi, piquée de petites
flammes. Et comme elles étaient les plus grosses
toutes les deux, les plus femmes et les plus
effrontées, elles menaient la bande, elles se
rengorgeaient sous les regards et les
compliments, Les autres, les gamines, faisaient
des queues à droite et à gauche, en tâchant de
s’enfler pour être prises au sérieux. Nana et
Pauline avaient dans le fond, des plans très
compliqués de ruses coquettes. Si elles couraient
à perdre haleine, c’était histoire de montrer leurs
bas blancs et de faire flotter les rubans de leurs
chignons. Puis, quand elles s’arrêtaient, en
affectant de suffoquer, la gorge renversée et
palpitante, on pouvait chercher, il y avait bien sûr
par là une de leurs connaissances, quelque garçon
du quartier ; et elles marchaient languissamment
alors, chuchotant et riant entre elles, guettant, les
yeux en dessous. Elles se cavalaient surtout pour
ces rendez-vous du hasard, au milieu des
bousculades de la chaussée. De grands garçons
endimanchés, en veste et en chapeau rond, les
retenaient un instant au bord du ruisseau, à
rigoler et à vouloir leur pincer la taille. Des
ouvriers de vingt ans, débraillés dans des blouses
grises, causaient lentement avec elles, les bras
croisés, leur soufflant au nez la fumée de leurs
brûle-gueule. Ça ne tirait pas à conséquence, ces
gamins avaient poussé en même temps qu’elles
sur le pavé. Mais, dans le nombre, elles
choisissaient déjà. Pauline rencontrait toujours un
des fils de Mme Gaudron, un menuisier de dixsept
ans, qui lui payait des pommes. Nana
apercevait du bout d’une avenue à l’autre Victor
Fauconnier, le fils de la blanchisseuse, avec
lequel elle s’embrassait dans les coins noirs. Et ça
n’allait pas plus loin ; elles avaient trop de vice
pour faire une bêtise sans savoir. Seulement, on
en disait de raides.
Puis, quand le soleil tombait, la grande joie de
ces mâtines était de s’arrêter aux faiseurs de
tours. Des escamoteurs, des hercules arrivaient,
qui étalaient sur la terre de l’avenue un tapis
mangé d’usure. Alors, les badauds s’attroupaient,
un cercle se formait, tandis que le saltimbanque,
au milieu, jouait des muscles dans son maillot
fané. Nana et Pauline restaient des heures debout,
au plus épais de la foule. Leurs belles robes
fraîches s’écrasaient entre les paletots et les
bourgerons sales. Leurs bras nus, leur cou nu,
leurs cheveux nus, s’échauffaient sous les
haleines empestées, dans une odeur de vin et de
sueur. Et elles riaient, amusées, sans un dégoût,
plus roses et comme sur leur fumier naturel.
Autour d’elles, les gros mots partaient, des
ordures toutes crues, des réflexions d’hommes
soûls. C’était leur langue, elles savaient tout, elles
se retournaient avec un sourire, tranquilles
d’impudeur, gardant la pâleur délicate de leur
peau de satin.
La seule chose qui les contrariait était de
rencontrer leurs pères, surtout quand ils avaient
bu. Elles veillaient et s’avertissaient.
– Dis donc, Nana, criait tout d’un coup
Pauline, voilà le père Coupeau !
– Ah bien ! il n’est pas poivre, non, c’est que
je tousse ! disait Nana embêtée. Moi, je
m’esbigne, vous savez ! Je n’ai pas envie qu’il
secoue mes puces... Tiens ! il a piqué une tête !
Dieu de Dieu, s’il pouvait se casser la gueule !
D’autres fois, lorsque Coupeau arrivait droit
sur elle, sans lui laisser le temps de se sauver, elle
s’accroupissait, elle murmurait :
– Cachez-moi donc, vous autres !... Il me
cherche, il a promis de m’enlever le ballon, s’il
me pinçait encore à traîner ma peau.
Puis, lorsque l’ivrogne les avait dépassées, elle
se relevait, et toutes le suivaient en pouffant de
rire. Il la trouvera ! il ne la trouvera pas ! C’était
un vrai jeu de cache-cache. Un jour pourtant,
Boche était venu chercher Pauline par les deux
oreilles, et Coupeau avait ramené Nana à coups
de pied au derrière.
Le jour baissait, elles faisaient un dernier tour
de balade, elles rentraient dans le crépuscule
blafard, au milieu de la foule éreintée. La
poussière de l’air s’était épaissie, et pâlissait le
ciel lourd. Rue de la Goutte-d’Or, on aurait dit un
coin de province, avec les commères sur les
portes, des éclats de voix coupant le silence tiède
du quartier vide de voitures. Elles s’arrêtaient un
instant dans la cour, reprenaient les raquettes,
tâchaient de faire croire qu’elles n’avaient pas
bougé de là. Et elles remontaient chez elles, en
arrangeant une histoire, dont elles ne se servaient
souvent pas, lorsqu’elles trouvaient leurs parents
trop occupés à s’allonger des gifles, pour une
soupe mal salée ou pas assez cuite.
Maintenant, Nana était ouvrière, elle gagnait
quarante sous chez Titreville, la maison de la rue
du Caire où elle avait fait son apprentissage. Les
Coupeau ne voulaient pas la changer, pour
qu’elle restât sous la surveillance de Mme Lerat,
qui était première dans l’atelier depuis dix ans.
Le matin, pendant que la mère regardait l’heure
au coucou, la petite partait toute seule, l’air
gentil, serrée aux épaules par sa vieille robe noire
trop étroite et trop courte ; et Mme Lerat était
chargée de constater l’heure de son arrivée,
qu’elle disait ensuite à Gervaise. On lui donnait
vingt minutes pour aller de la rue de la Goutted’Or
à la rue du Caire, ce qui était suffisant, car
ces tortillons de filles ont des jambes de cerf. Des
fois, elle arrivait juste, mais si rouge, si
essoufflée, qu’elle venait bien sûr de dégringoler
de la barrière en dix minutes, après avoir musé en
chemin. Le plus souvent, elle avait sept minutes,
huit minutes de retard ; et, jusqu’au soir, elle se
montrait très câline pour sa tante, avec des yeux
suppliants, tâchant ainsi de la toucher et de
l’empêcher de parler. Mme Lerat, qui comprenait
la jeunesse, mentait aux Coupeau, mais en
sermonnant Nana dans des bavardages
interminables, où elle parlait de sa responsabilité
et des dangers qu’une jeune fille courait sur le
pavé de Paris. Ah ! Dieu de Dieu ! la poursuivaiton
assez elle-même ! Elle couvait sa nièce de ses
yeux allumés de continuelles préoccupations
polissonnes, elle restait tout échauffée à l’idée de
garder et de mijoter l’innocence de ce pauvre
petit chat.
– Vois-tu, lui répétait-elle, il faut tout me dire.
Je suis trop bonne pour toi, je n’aurais plus qu’à
me jeter à la Seine, s’il t’arrivait un malheur...
Entends-tu, mon petit chat, si des hommes te
parlaient, il faudrait tout me répéter, tout, sans
oublier un mot... Hein ? on ne t’a encore rien dit,
tu me le jures ?
Nana riait alors d’un rire qui lui pinçait
drôlement la bouche. Non, non, les hommes ne
lui parlaient pas. Elle marchait trop vite. Puis,
qu’est-ce qu’ils lui auraient dit ? elle n’avait rien
à démêler avec eux, peut-être ! Et elle expliquait
ses retards d’un air de niaise : elle s’était arrêtée
pour regarder les images, ou bien elle avait
accompagné Pauline qui savait des histoires. On
pouvait la suivre, si on ne la croyait pas ; elle ne
quittait même jamais le trottoir de gauche ; et elle
filait joliment, elle devançait toutes les autres
demoiselles, comme une voiture. Un jour, à la
vérité, Mme Lerat l’avait surprise, rue du Petit-
Carreau, le nez en l’air, riant avec trois autres
traînées de fleuristes, parce qu’un homme se
faisait la barbe, à une fenêtre ; mais la petite
s’était fâchée, en jurant qu’elle entrait justement
chez le boulanger du coin acheter un pain d’un
sou.
– Oh ! je veille, n’ayez pas peur, disait la
grande veuve aux Coupeau. Je vous réponds
d’elle comme de moi-même. Si un salaud voulait
seulement la pincer, je me mettrais plutôt en
travers.
L’atelier, chez Titreville, était une grande
pièce à l’entresol, avec un large établi posé sur
des tréteaux, occupant tout le milieu. Le long des
quatre murs vides, dont le papier d’un gris
pisseux montrait le plâtre par des éraflures,
s’allongeaient des étagères encombrées de vieux
cartons, de paquets, de modèles de rebut, oubliés
là sous une épaisse couche de poussière. Au
plafond, le gaz avait passé comme un badigeon
de suie. Les deux fenêtres s’ouvraient si larges,
que les ouvrières, sans quitter l’établi, voyaient
défiler le monde sur le trottoir d’en face.
Mme Lerat, pour donner l’exemple, arrivait la
première. Puis, la porte battait pendant un quart
d’heure, tous les petits bonnichons de fleuristes
entraient à la débandade, suantes, décoiffées. Un
matin de juillet, Nana se présenta la dernière, ce
qui d’ailleurs était assez dans ses habitudes.
– Ah bien ! dit-elle, ce ne sera pas malheureux
quand j’aurai voiture !
Et, sans même ôter son chapeau, un caloquet
noir qu’elle appelait sa casquette et qu’elle était
lasse de retaper, elle s’approcha de la fenêtre, se
pencha à droite et à gauche, pour voir dans la rue.
– Qu’est-ce que tu regardes donc ? lui
demanda Mme Lerat, méfiante. Est-ce que ton père
t’a accompagnée ?
– Non, bien sûr, répondit Nana tranquillement.
Je ne regarde rien... Je regarde qu’il fait joliment
chaud. Vrai, il y a de quoi vous donner du mal à
vous faire courir ainsi.
La matinée fut d’une chaleur étouffante. Les
ouvrières avaient baissé les jalousies, entre
lesquelles elles mouchardaient le mouvement de
la rue ; et elles s’étaient enfin mises au travail,
rangées des deux côtés de la table, dont Mme Lerat
occupait seule le haut bout. Elles étaient huit,
ayant chacune devant soi son pot à colle, sa
pince, ses outils et sa pelote à gaufrer. Sur l’établi
traînait un fouillis de fils de fer, de bobines,
d’ouate, de papier vert et de papier marron, de
feuilles et de pétales, taillés dans de la soie, du
satin ou du velours. Au milieu, dans le goulot
d’une grande carafe, une fleuriste avait fourré un
petit bouquet de deux sous, qui se fanait depuis la
veille à son corsage.
– Ah ! vous ne savez pas, dit Léonie, une jolie
brune, en se penchant sur sa pelote où elle
gaufrait des pétales de rose, eh bien ! cette pauvre
Caroline est joliment malheureuse avec ce garçon
qui venait l’attendre le soir.
Nana, en train de couper de minces bandes de
papier vert, s’écria :
– Pardi ! un homme qui lui fait des queues
tous les jours !
L’atelier fut pris d’une gaieté sournoise, et
Mme Lerat dut se montrer sévère. Elle pinça le
nez, en murmurant :
– Tu es propre, ma fille, tu as de jolis mots ! Je
rapporterai ça à ton père, nous verrons si ça lui
plaira.
Nana gonfla les joues, comme si elle retenait
un grand rire. Ah bien ! son père ! il en disait
d’autres ! Mais Léonie, tout d’un coup, souffla
très bas et très vite :
– Eh ! méfiez-vous ! la patronne !
En effet, Mme Titreville, une longue femme
sèche, entrait. Elle se tenait d’ordinaire en bas,
dans le magasin. Les ouvrières la craignaient
beaucoup, parce qu’elle ne plaisantait jamais.
Elle fit lentement le tour de l’établi, au-dessus
duquel maintenant toutes les nuques restaient
penchées, silencieuses et actives. Elle traita une
ouvrière de sabot, l’obligea à recommencer une
marguerite. Puis, elle s’en alla de l’air raide dont
elle était venue.
– Houp ! houp ! répéta Nana, au milieu d’un
grognement général.
– Mesdemoiselles, vraiment, mesdemoiselles !
dit Mme Lerat qui voulut prendre un air de
sévérité. Vous me forcerez à des mesures...
Mais on ne l’écoutait pas, on ne la craignait
guère. Elle se montrait trop tolérante, chatouillée
parmi ces petites qui avaient de la rigolade plein
les yeux, les prenant à part pour leur tirer les vers
du nez sur leurs amants, leur faisant même les
cartes, lorsqu’un bout de l’établi était libre. Sa
peau dure, sa carcasse de gendarme tressautait
d’une joie dansante de commère, dès qu’on était
sur le chapitre de la bagatelle. Elle se blessait
seulement des mots crus ; pourvu qu’on
n’employât pas les mots crus, on pouvait tout
dire.
Vrai ! Nana complétait à l’atelier une jolie
éducation ! Oh ! elle avait des dispositions, bien
sûr. Mais ça l’achevait, la fréquentation d’un tas
de filles déjà éreintées de misère et de vice. On
était là les unes sur les autres, on se pourrissait
ensemble ; juste l’histoire des paniers de
pommes, quand il y a des pommes gâtées. Sans
doute, on se tenait devant la société, on évitait de
paraître trop rosse de caractère, trop dégoûtante
d’expressions. Enfin, on posait pour la demoiselle
comme il faut. Seulement, à l’oreille, dans les
coins, les saletés marchaient bon train. On ne
pouvait pas se trouver deux ensemble, sans tout
de suite se tordre de rire, en disant des
cochonneries. Puis, on s’accompagnait le soir,
c’était alors des confidences, des histoires à faire
dresser les cheveux, qui attardaient sur les
trottoirs les deux gamines, allumées au milieu des
coudoiements de la foule. Et il y avait encore,
pour les filles restées sages comme Nana, un
mauvais air à l’atelier, l’odeur de bastringue et de
nuits peu catholiques, apportée par les ouvrières
coureuses, dans leurs chignons mal rattachés,
dans leurs jupes si fripées qu’elles semblaient
avoir couché avec. Les paresses molles des
lendemains de noce, les yeux culottés, ce noir des
yeux que Mme Lerat appelait honnêtement les
coups de poing de l’amour, les déhanchements,
les voix enrouées, soufflaient une perversion audessus
de l’établi, parmi l’éclat et la fragilité des
fleurs artificielles. Nana reniflait, se grisait,
lorsqu’elle sentait à côté d’elle une fille qui avait
déjà vu le loup. Longtemps elle s’était mise
auprès de la grande Lisa, qu’on disait grosse ; et
elle coulait des regards luisants sur sa voisine,
comme si elle s’était attendue à la voir enfler et
éclater tout d’un coup. Pour apprendre du
nouveau, ça paraissait difficile. La gredine savait
tout, avait tout appris sur le pavé de la rue de la
Goutte-d’Or. À l’atelier, simplement, elle voyait
faire, il lui poussait peu à peu l’envie et le toupet
de faire à son tour.
– On étouffe, murmura-t-elle en s’approchant
d’une fenêtre comme pour baisser davantage la
jalousie.
Mais elle se pencha, regarda de nouveau à
droite et à gauche. Au même instant, Léonie qui
guettait un homme, arrêté sur le trottoir d’en face,
s’écria :
– Qu’est-ce qu’il fait là, ce vieux ? Il y a un
quart d’heure qu’il espionne ici.
– Quelque matou, dit Mme Lerat. Nana, veuxtu
bien venir t’asseoir ! Je t’ai défendu de rester à
la fenêtre.
Nana reprit les queues de violettes qu’elle
roulait, et tout l’atelier s’occupa de l’homme.
C’était un monsieur bien vêtu, en paletot, d’une
cinquantaine d’années ; il avait une face blême,
très sérieuse et très digne, avec un collier de
barbe grise, correctement taillé. Pendant une
heure, il resta devant la boutique d’un herboriste,
levant les yeux sur les jalousies de l’atelier. Les
fleuristes poussaient des petits rires, qui
s’étouffaient dans le bruit de la rue ; et elles se
courbaient, très affairées au-dessus de l’ouvrage,
avec des coups d’oeil, pour ne pas perdre de vue
le monsieur.
– Tiens ! fit remarquer Léonie, il a un lorgnon.
Oh ! c’est un homme chic... Il attend Augustine,
bien sûr.
Mais Augustine, une grande blonde laide,
répondit aigrement qu’elle n’aimait pas les vieux.
Et Mme Lerat, hochant la tête, murmura avec son
sourire pincé, plein de sous-entendu :
– Vous avez tort, ma chère ; les vieux sont
plus tendres.
À ce moment, la voisine de Léonie, une petite
personne grasse, lui lâcha dans l’oreille une
phrase ; et Léonie, brusquement, se renversa sur
sa chaise, prise d’un accès de fou-rire, se tordant,
jetant des regards vers le monsieur et riant plus
fort. Elle bégayait :
– C’est ça, oh ! c’est ça !... Ah ! cette Sophie,
est-elle sale !
– Qu’est-ce qu’elle a dit ? qu’est-ce qu’elle a
dit ? demandait tout l’atelier brûlant de curiosité.
Léonie essuyait les larmes de ses yeux, sans
répondre. Quand elle fut un peu calmée, elle se
remit à gaufrer, en déclarant :
– Ça ne peut pas se répéter.
On insistait, elle refusait de la tête, reprise par
des bouffées de gaieté. Alors Augustine, sa
voisine de gauche, la supplia de le lui dire tout
bas. Et Léonie, enfin, voulut bien le lui dire, les
lèvres contre l’oreille. Augustine se renversa, se
tordit à son tour. Puis, elle-même répéta la
phrase, qui courut ainsi d’oreille à oreille, au
milieu des exclamations et des rires étouffés.
Lorsque toutes connurent la saleté de Sophie,
elles se regardèrent, elles éclatèrent ensemble, un
peu rouges et confuses pourtant. Seule, Mme Lerat
ne savait pas. Elle était très vexée.
– C’est bien mal poli ce que vous faites là,
mesdemoiselles, dit-elle. On ne se parle jamais
tout bas, quand il y a du monde... Quelque
indécence, n’est-ce pas ? Ah ! c’est du propre !
Elle n’osa pourtant pas demander qu’on lui
répétât la saleté de Sophie, malgré son envie
furieuse de la connaître. Mais, pendant un instant,
le nez baissé, faisant de la dignité, elle se régala
de la conversation des ouvrières. Une d’elles ne
pouvait lâcher un mot, le mot le plus innocent, à
propos de son ouvrage par exemple, sans
qu’aussitôt les autres n’y entendissent malice ;
elles détournaient le mot de son sens, lui
donnaient une signification cochonne, mettaient
des allusions extraordinaires sous des paroles
simples comme celles-ci : « Ma pince est
fendue », ou bien : « Qui est-ce qui a fouillé dans
mon petit pot ? » Et elles rapportaient tout au
monsieur qui faisait le pied de grue en face,
c’était le monsieur qui arrivait quand même au
bout des allusions. Ah ! les oreilles devaient lui
corner ! Elles finissaient par dire des choses très
bêtes, tant elles voulaient être malignes. Mais ça
ne les empêchait pas de trouver ce jeu-là bien
amusant, excitées, les yeux fous, allant de plus
fort en plus fort. Mme Lerat n’avait pas à se
fâcher, on ne disait rien de cru. Elle-même les fit
toutes se rouler, en demandant :
– Mademoiselle Lisa, mon feu est éteint,
passez-moi le vôtre.
– Ah ! le feu de Mme Lerat qui est éteint ! cria
l’atelier.
Elle voulut commencer une explication.
– Quand vous aurez mon âge,
mesdemoiselles...
Mais on ne l’écoutait pas, on parlait d’appeler
le monsieur pour rallumer le feu de Mme Lerat.
Dans cette bosse de rires, Nana rigolait, il
fallait voir ! Aucun mot à double entente ne lui
échappait. Elle en lâchait elle-même de raides, en
les appuyant du menton, rengorgée et crevant
d’aise. Elle était dans le vice comme un poisson
dans l’eau. Et elle roulait très bien ses queues de
violettes, tout en se tortillant sur sa chaise. Oh !
un chic épatant, pas même le temps de rouler une
cigarette. Rien que le geste de prendre une mince
bande de papier vert, et, allez-y ! le papier filait et
enveloppait le laiton ; puis, une goutte de gomme
en haut pour coller, c’était fait, c’était un brin de
verdure frais et délicat, bon à mettre sur les appas
des dames. Le chic était dans les doigts, dans ses
doigts minces de gourgandine, qui semblaient
désossés, souples et câlins. Elle n’avait pu
apprendre que ça du métier. On lui donnait à faire
toutes les queues de l’atelier, tant elle les faisait
bien.
Cependant, le monsieur du trottoir d’en face
s’en était allé. L’atelier se calmait, travaillait dans
la grosse chaleur. Quand sonna midi, l’heure du
déjeuner, toutes se secouèrent. Nana, qui s’était
précipitée vers la fenêtre, leur cria qu’elle allait
descendre faire les commissions, si elles
voulaient. Et Léonie lui commanda deux sous de
crevettes, Augustine un cornet de pommes de
terre frites, Lisa une botte de radis, Sophie une
saucisse. Puis, comme elle descendait, Mme Lerat
qui trouvait drôle son amour pour la fenêtre, ce
jour-là, dit en la rattrapant de ses grandes
jambes :
– Attends donc, je vais avec toi, j’ai besoin de
quelque chose.
Mais voilà que, dans l’allée, elle aperçut le
monsieur planté comme un cierge, en train de
jouer de la prunelle avec Nana ! La petite devint
très rouge. Sa tante lui prit le bras d’une
secousse, la fit trotter sur le pavé, tandis que le
particulier emboîtait le pas. Ah ! le matou venait
pour Nana ! Eh bien ! c’était gentil, à quinze ans
et demi, de traîner ainsi des hommes à ses jupes !
Et Mme Lerat, vivement, la questionnait. Oh !
mon Dieu ! Nana ne savait pas : il la suivait
depuis cinq jours seulement, elle ne pouvait plus
mettre le nez dehors, sans le rencontrer dans ses
jambes ; elle le croyait dans le commerce, oui, un
fabricant de boutons en os. Mme Lerat fut très
impressionnée. Elle se retourna, guigna le
monsieur du coin de l’oeil.
– On voit bien qu’il a le sac, murmura-t-elle.
Écoute, mon petit chat, il faudra tout me dire.
Maintenant, tu n’as plus rien à craindre.
En causant, elles couraient de boutique en
boutique, chez le charcutier, chez la fruitière,
chez le rôtisseur. Et les commissions, dans des
papiers gras, s’empilaient sur leurs mains. Mais
elles restaient aimables, se dandinant, jetant
derrière elles de légers rires et des oeillades
luisantes. Mme Lerat elle-même prenait des
grâces, faisait la jeune fille, à cause du fabricant
de boutons qui les suivait toujours.
– Il est très distingué, déclara-t-elle en rentrant
dans l’allée. S’il avait seulement des intentions
honnêtes...
Puis, comme elles montaient l’escalier, elle
parut brusquement se souvenir.
– À propos, dis-moi donc ce que ces
demoiselles se sont dit à l’oreille ; tu sais, la
saleté de Sophie ?
Et Nana ne fit pas de façons. Seulement, elle
prit Mme Lerat par le cou, la força à redescendre
deux marches, parce que, vrai, ça ne pouvait pas
se répéter tout haut, même dans un escalier. Et
elle souffla le mot. C’était si gros, que la tante se
contenta de hocher la tête, en arrondissant les
yeux et en tordant la bouche. Enfin, elle savait, ça
ne la démangeait plus.
Les fleuristes déjeunaient sur leurs genoux,
pour ne pas salir l’établi. Elles se dépêchaient
d’avaler, ennuyées de manger, préférant
employer l’heure du repas à regarder les gens qui
passaient ou à se faire des confidences dans les
coins. Ce jour-là, on tâcha de savoir où se cachait
le monsieur de la matinée ; mais, décidément, il
avait disparu. Mme Lerat et Nana se jetaient des
coups d’oeil, les lèvres cousues. Et il était déjà
une heure dix, les ouvrières ne paraissaient pas
pressées de reprendre leurs pinces, lorsque
Léonie, d’un bruit des lèvres, du prrrout ! dont les
ouvriers peintres s’appellent, signala l’approche
de la patronne. Aussitôt, toutes furent sur leurs
chaises, le nez dans l’ouvrage. Mme Titreville
entra et fit le tour, sévèrement.
À partir de ce jour, Mme Lerat se régala de la
première histoire de sa nièce. Elle ne la lâchait
plus, l’accompagnait matin et soir, en mettant en
avant sa responsabilité. Ça ennuyait bien un peu
Nana ; mais ça la gonflait tout de même, d’être
gardée comme un trésor ; et les conversations
quelles avaient dans les rues toutes les deux, avec
le fabricant de boutons derrière elles,
l’échauffaient et lui donnaient plutôt l’envie de
faire le saut. Oh ! sa tante comprenait le
sentiment ; même le fabricant de boutons, ce
monsieur âgé déjà et si convenable,
l’attendrissait, car enfin le sentiment chez les
personnes mûres a toujours des racines plus
profondes. Seulement, elle veillait. Oui, il lui
passerait plutôt sur le corps avant d’arriver à la
petite. Un soir, elle s’approcha du monsieur et lui
envoya raide comme balle que ce qu’il faisait là
n’était pas bien. Il la salua poliment, sans
répondre, en vieux rocantin habitué aux
rebuffades des parents. Elle ne pouvait vraiment
pas se fâcher, il avait de trop bonnes manières. Et
c’étaient des conseils pratiques sur l’amour, des
allusions sur les salopiauds d’hommes, toutes
sortes d’histoires de margots qui s’étaient bien
repenties d’y avoir passé, dont Nana sortait
languissante, avec des yeux de scélératesse dans
son visage blanc.
Mais, un jour, rue du Faubourg-Poissonnière,
le fabricant de boutons avait osé allonger son nez
entre la nièce et la tante, pour murmurer des
choses qui n’étaient pas à dire. Et Mme Lerat,
effrayée, répétant qu’elle n’était même plus
tranquille pour elle, lâcha tout le paquet à son
frère. Alors, ce fut un autre train. Il y eut, chez les
Coupeau, de jolis charivaris. D’abord, le zingueur
flanqua une tripotée à Nana. Qu’est-ce qu’on lui
apprenait ? cette gueuse-là donnait dans les
vieux ! Ah bien ! qu’elle se laissât surprendre à se
faire relicher dehors, elle était sûre de son affaire,
il lui couperait le cou un peu vivement ! Avait-on
jamais vu ! une morveuse qui se mêlait de
déshonorer la famille ! Et il la secouait, en disant,
nom de Dieu ! qu’elle eût à marcher droit, car ce
serait lui qui la surveillerait à l’avenir. Dès
qu’elle rentrait, il la visitait, il la regardait bien en
face, pour deviner si elle ne rapportait pas une
souris sur l’oeil, un de ces petits baisers qui se
fourrent là sans bruit. Il la flairait, la retournait.
Un soir, elle reçut encore une danse, parce qu’il
lui avait trouvé une tache noire au cou. La mâtine
osait dire que ce n’était pas un suçon ! oui, elle
appelait ça un bleu, tout simplement un bleu que
Léonie lui avait fait en jouant. Il lui en donnerait
des bleus, il l’empêcherait bien de rouscailler,
lorsqu’il devrait lui casser les pattes. D’autres
fois, quand il était de belle humeur, il se moquait
d’elle, il la blaguait. Vrai ! un joli morceau pour
les hommes, une soie tant elle était plate, et avec
ça des salières aux épaules, grandes à y fourrer le
poing ! Nana, battue pour les vilaines choses
qu’elle n’avait pas commises, traînée dans la
crudité des accusations abominables de son père,
montrait la soumission sournoise et furieuse des
bêtes traquées.
– Laisse-la donc tranquille ! répétait Gervaise
plus raisonnable. Tu finiras par lui en donner
l’envie, à force de lui en parler.
Ah ! oui, par exemple, l’envie lui en venait !
C’est-à-dire que ça lui démangeait par tout le
corps, de se cavaler et d’y passer, comme disait le
père Coupeau. Il la faisait trop vivre dans cette
idée-là, une fille honnête s’y serait allumée.
Même, avec sa façon de gueuler, il lui apprit des
choses qu’elle ne savait pas encore, ce qui était
bien étonnant. Alors, peu à peu, elle prit de drôles
de manières. Un matin, il l’aperçut qui fouillait
dans un papier, pour se coller quelque chose sur
la frimousse. C’était de la poudre de riz, dont elle
emplâtrait par un goût pervers le satin si délicat
de sa peau. Il la barbouilla avec le papier, à lui
écorcher la figure, en la traitant de fille de
meunier. Une autre fois, elle rapporta des rubans
rouges pour retaper sa casquette, ce vieux
chapeau noir qui lui faisait tant de honte. Et il lui
demanda furieusement d’où venaient ces rubans.
Hein ? c’était sur le dos qu’elle avait gagné ça !
Ou bien elle les avait achetés à la foire
d’empoigne ? Salope ou voleuse, peut-être, déjà
toutes les deux. À plusieurs reprises, il lui vit
ainsi dans les mains des objets gentils, une bague
de cornaline, une paire de manches avec une
petite dentelle, un de ces coeurs en doublé, des
« Tâtez-y », que les filles se mettent entre les
deux nénais. Coupeau voulait tout piler ; mais
elle défendait ses affaires avec rage, c’était à elle,
des dames les lui avaient données, ou encore elle
avait fait des échanges à l’atelier. Par exemple, le
coeur, elle l’avait trouvé rue d’Aboukir. Lorsque
son père écrasa son coeur d’un coup de talon, elle
resta toute droite, blanche et crispée, tandis
qu’une révolte intérieure la poussait à se jeter sur
lui, pour lui arracher quelque chose. Depuis deux
ans, elle rêvait d’avoir ce coeur, et voilà qu’on le
lui aplatissait ! Non, elle trouvait ça trop fort, ça
finirait à la fin !
Cependant, Coupeau mettait plus de taquinerie
que d’honnêteté dans la façon dont il entendait
mener Nana au doigt et à l’oeil. Souvent, il avait
tort, et ses injustices exaspéraient la petite. Elle
en vint à manquer l’atelier ; puis, quand le
zingueur lui administra sa roulée, elle se moqua
de lui, elle répondit qu’elle ne voulait plus
retourner chez Titreville, parce qu’on la plaçait
près d’Augustine, qui bien sûr devait avoir mangé
ses pieds, tant elle trouillotait du goulot. Alors,
Coupeau la conduisit lui-même rue du Caire, en
priant la patronne de la coller toujours à côté
d’Augustine, par punition. Chaque matin,
pendant quinze jours, il prit la peine de descendre
de la barrière Poissonnière pour accompagner
Nana jusqu’à la porte de l’atelier. Et il restait cinq
minutes sur le trottoir, afin d’être certain qu’elle
était entrée. Mais, un matin, comme il s’était
arrêté avec un camarade chez un marchand de vin
de la rue Saint-Denis, il aperçut la mâtine, dix
minutes plus tard, qui filait vite vers le bas de la
rue, en secouant son panier aux crottes. Depuis
quinze jours, elle le faisait poser, elle montait
deux étages au lieu d’entrer chez Titreville, et
s’asseyait sur une marche, en attendant qu’il fût
parti. Lorsque Coupeau voulut s’en prendre à Mme
Lerat, celle-ci lui cria très vertement qu’elle
n’acceptait pas la leçon ; elle avait dit à sa nièce
tout ce qu’elle devait dire contre les hommes, ce
n’était pas sa faute si la gamine gardait du goût
pour ces salopiauds ; maintenant, elle s’en lavait
les mains, elle jurait de ne plus se mêler de rien,
parce qu’elle savait ce qu’elle savait, des cancans
dans la famille, oui, des personnes qui osaient
l’accuser de se perdre avec Nana et de goûter un
sale plaisir à lui voir exécuter sous ses yeux le
grand écart. D’ailleurs, Coupeau apprit de la
patronne que Nana était débauchée par une autre
ouvrière, ce petit chameau de Léonie, qui venait
de lâcher les fleurs pour faire la noce. Sans doute
l’enfant, gourmande seulement de galette et de
vacherie dans les rues, aurait encore pu se marier
avec une couronne d’oranger sur la tête. Mais,
fichtre ! il fallait se presser joliment si l’on
voulait la donner à un mari sans rien de déchiré,
propre et en bon état, complète enfin ainsi que les
demoiselles qui se respectent.
Dans la maison, rue de la Goutte-d’Or, on
parlait du vieux de Nana, comme d’un monsieur
que tout le monde connaissait. Oh ! il restait très
poli, un peu timide même, mais entêté et patient
en diable, la suivant à dix pas d’un air de toutou
obéissant. Des fois même, il entrait jusque dans la
cour. Mme Gaudron le rencontra un soir sur le
palier du second, qui filait le long de la rampe, le
nez baissé, allumé et peureux. Et les Lorilleux
menaçaient de déménager si leur chiffon de nièce
amenait encore des hommes à son derrière, car ça
devenait dégoûtant, l’escalier en était plein, on ne
pouvait plus descendre, sans en voir à toutes les
marches, en train de renifler et d’attendre ; vrai,
on aurait cru qu’il y avait une bête en folie, dans
ce coin de la maison. Les Boche s’apitoyaient sur
le sort de ce pauvre monsieur, un homme si
respectable, qui se toquait d’une petite coureuse.
Enfin ! c’était un commerçant, ils avaient vu sa
fabrique de boutons boulevard de la Villette, il
aurait pu faire un sort à une femme, s’il était
tombé sur une fille honnête. Grâce aux détails
donnés par les concierges, tous les gens du
quartier, les Lorilleux eux-mêmes, montraient la
plus grande considération pour le vieux, quand il
passait sur les talons de Nana, la lèvre pendante
dans sa face blême, avec son collier de barbe
grise, correctement taillé.
Pendant le premier mois, Nana s’amusa
joliment de son vieux. Il fallait le voir, toujours
en petoche autour d’elle. Un vrai fouille-au-pot,
qui tâtait sa jupe par-derrière, dans la foule, sans
avoir l’air de rien. Et ses jambes ! des cotrets de
charbonnier, de vraies allumettes ! Plus de
mousse sur le caillou, quatre cheveux frisant à
plat dans le cou, si bien qu’elle était toujours
tentée de lui demander l’adresse du merlan qui lui
faisait la raie. Ah ! quel vieux birbe ! il était rien
folichon !
Puis, à le retrouver sans cesse là, il ne lui parut
plus si drôle. Elle avait une peur sourde de lui,
elle aurait crié s’il s’était approché. Souvent,
lorsqu’elle s’arrêtait devant un bijoutier, elle
l’entendait tout d’un coup qui lui bégayait des
choses dans le dos. Et c’était vrai ce qu’il disait,
elle aurait bien voulu avoir une croix avec un
velours au cou, ou encore de petites boucles
d’oreilles de corail, si petites, qu’on croirait des
gouttes de sang. Même, sans ambitionner des
bijoux, elle ne pouvait vraiment pas rester un
guenillon, elle était lasse de se retaper avec la
gratte des ateliers de la rue du Caire, elle avait
surtout assez de sa casquette, ce caloquet sur
lequel les fleurs chipées chez Titreville faisaient
un effet de gringuenaudes pendues comme des
sonnettes au derrière d’un pauvre homme. Alors,
trottant dans la boue, éclaboussée par les
voitures, aveuglée par le resplendissement des
étalages, elle avait des envies qui la tortillaient à
l’estomac, ainsi que des fringales, des envies
d’être bien mise, de manger dans les restaurants,
d’aller au spectacle, d’avoir une chambre à elle
avec de beaux meubles. Elle s’arrêtait toute pâle
de désir, elle sentait monter du pavé de Paris une
chaleur le long de ses cuisses, un appétit féroce
de mordre aux jouissances dont elle était
bousculée, dans la grande cohue des trottoirs. Et,
ça ne manquait jamais, justement à ces momentslà,
son vieux lui coulait à l’oreille des
propositions. Ah ! comme elle lui aurait tapé dans
la main, si elle n’avait pas eu peur de lui, une
révolte intérieure qui la raidissait dans ses refus,
furieuse et dégoûtée de l’inconnu de l’homme,
malgré tout son vice.
Mais, lorsque l’hiver arriva, l’existence devint
impossible chez les Coupeau. Chaque soir, Nana
recevait sa raclée. Quand le père était las de la
battre, la mère lui envoyait des torgnoles, pour lui
apprendre à bien se conduire. Et c’étaient souvent
des danses générales ; dès que l’un tapait, l’autre
la défendait, si bien que tous les trois finissaient
par se rouler sur le carreau, au milieu de la
vaisselle cassée. Avec ça, on ne mangeait point à
sa faim, on crevait de froid. Si la petite s’achetait
quelque chose de gentil, un noeud de ruban, des
boutons de manchettes, les parents le lui
confisquaient et allaient le laver. Elle n’avait rien
à elle que sa rente de calottes avant de se fourrer
dans le lambeau de drap, où elle grelottait sous
son petit jupon noir qu’elle étalait pour toute
couverture. Non, cette sacrée vie-là ne pouvait
pas continuer, elle ne voulait point y laisser sa
peau. Son père, depuis longtemps, ne comptait
plus ; quand un père se soûle comme le sien se
soûlait, ce n’est pas un père, c’est une sale bête
dont on voudrait bien être débarrassé. Et,
maintenant, sa mère dégringolait à son tour dans
son amitié. Elle buvait, elle aussi. Elle entrait par
goût chercher son homme chez le père Colombe,
histoire de se faire offrir des consommations ; et
elle s’attablait très bien, sans afficher des airs
dégoûtés comme la première fois, sifflant les
verres d’un trait, traînant ses coudes pendant des
heures et sortant de là avec les yeux hors de la
tête. Lorsque Nana, en passant devant
l’Assommoir, apercevait sa mère au fond, le nez
dans la goutte, avachie au milieu des engueulades
des hommes, elle était prise d’une colère bleue,
parce que la jeunesse, qui a le bec tourné à une
autre friandise, ne comprend pas la boisson. Ces
soirs-là, elle avait un beau tableau, le papa
pochard, la maman pocharde, un tonnerre de
Dieu de cambuse où il n’y avait pas de pain et qui
empoisonnait la liqueur. Enfin, une sainte ne
serait pas restée là-dedans. Tant pis ! si elle
prenait de la poudre d’escampette un de ces
jours ; ses parents pourraient bien faire leur mea
culpa et dire qu’ils l’avaient eux-mêmes poussée
dehors.
Un samedi, Nana trouva en rentrant son père
et sa mère dans un état abominable. Coupeau,
tombé en travers du lit, ronflait. Gervaise, tassée
sur une chaise, roulait la tête avec des yeux
vagues et inquiétants ouverts sur le vide. Elle
avait oublié de faire chauffer le dîner, un restant
de ragoût. Une chandelle, qu’elle ne mouchait
pas, éclairait la misère honteuse du taudis.
– C’est toi, chenillon ? bégaya Gervaise. Ah
bien ! ton père va te ramasser !
Nana ne répondait pas, restait toute blanche,
regardait le poêle froid, la table sans assiettes, la
pièce lugubre où cette paire de soûlards mettaient
l’horreur blême de leur hébétement. Elle n’ôta
pas son chapeau, fit le tour de la chambre ; puis,
les dents serrées, elle rouvrit la porte, elle s’en
alla.
– Tu redescends ? demanda sa mère, sans
pouvoir tourner la tête.
– Oui, j’ai oublié quelque chose. Je vais
remonter... Bonsoir.
Et elle ne revint pas. Le lendemain, les
Coupeau, dessoûlés, se battirent, en se jetant l’un
l’autre à la figure l’envolement de Nana. Ah ! elle
était loin, si elle courait toujours ! Comme on dit
aux enfants pour les moineaux, les parents
pouvaient aller lui mettre un grain de sel au
derrière, ils la rattraperaient peut-être. Ce fut un
grand coup qui écrasa encore Gervaise, car elle
sentit très bien, malgré son avachissement, que la
culbute de sa petite, en train de se faire
caramboler, l’enfonçait davantage, seule
maintenant, n’ayant plus d’enfant à respecter,
pouvant se lâcher aussi bas qu’elle tomberait.
Oui, ce chameau dénaturé lui emportait le dernier
morceau de son honnêteté dans ses jupons sales.
Et elle se grisa trois jours, furieuse, les poings
serrés, la bouche enflée de mots abominables
contre sa garce de fille. Coupeau, après avoir
roulé les boulevards extérieurs et regardé sous le
nez tous les torchons qui passaient, fumait de
nouveau sa pipe, tranquille comme Baptiste ;
seulement, quand il était à table, il se levait
parfois, les bras en l’air, un couteau au poing, en
criant qu’il était déshonoré ; et il se rasseyait pour
finir sa soupe.
Dans la maison, où chaque mois des filles
s’envolaient comme des serins dont on laisserait
les cages ouvertes, l’accident des Coupeau
n’étonna personne. Mais les Lorilleux
triomphaient. Ah ! ils l’avaient prédit que la
petite leur chierait du poivre ! C’était mérité,
toutes les fleuristes tournaient mal. Les Boche et
les Poisson ricanaient également, en faisant une
dépense et un étalage extraordinaire de vertu.
Seul, Lantier défendait sournoisement Nana. Mon
Dieu ! sans doute, déclarait-il de son air puritain,
une demoiselle qui se cavalait offensait toutes les
lois ; puis, il ajoutait, avec une flamme dans le
coin des yeux, que, sacredié ! la gamine était
aussi trop jolie pour foutre la misère à son âge.
– Vous ne savez pas ? cria un jour Mme
Lorilleux dans la loge des Boche, où la coterie
prenait du café, eh bien ! vrai comme la lumière
du jour nous éclaire, c’est la Banban qui a vendu
sa fille... Oui, elle l’a vendue, et j’ai des
preuves !... Ce vieux, qu’on rencontrait matin et
soir dans l’escalier, il montait déjà donner des
acomptes. Ça crevait les yeux. Et, hier donc !
quelqu’un les a aperçus ensemble à l’Ambigu, la
donzelle et son matou... Ma parole d’honneur ! ils
sont ensemble, vous voyez bien !
On acheva le café, en discutant ça. Après tout,
c’était possible, il se passait des choses encore
plus fortes. Et, dans le quartier, les gens les
mieux posés finirent par répéter que Gervaise
avait vendu sa fille.
Gervaise, maintenant, traînait ses savates, en
se fichant du monde. On l’aurait appelée voleuse,
dans la rue, qu’elle ne se serait pas retournée.
Depuis un mois, elle ne travaillait plus chez Mme
Fauconnier, qui avait dû la flanquer à la porte,
pour éviter des disputes. En quelques semaines,
elle était entrée chez huit blanchisseuses ; elle
faisait deux ou trois jours dans chaque atelier,
puis elle recevait son paquet, tellement elle
cochonnait l’ouvrage, sans soin, malpropre,
perdant la tête jusqu’à oublier son métier. Enfin,
se sentant gâcheuse, elle venait de quitter le
repassage, elle lavait à la journée, au lavoir de la
rue Neuve ; patauger, se battre avec la crasse,
redescendre dans ce que le métier a de rude et de
facile, ça marchait encore, ça l’abaissait d’un
cran sur la pente de sa dégringolade. Par
exemple, le lavoir ne l’embellissait guère. Un
vrai chien crotté, quand elle sortait de là-dedans,
trempée, montrant sa chair bleuie. Avec ça, elle
grossissait toujours, malgré ses danses devant le
buffet vide, et sa jambe se tortillait si fort, qu’elle
ne pouvait plus marcher près de quelqu’un, sans
manquer de le jeter par terre, tant elle boitait.
Naturellement, lorsqu’on se décatit à ce point,
tout l’orgueil de la femme s’en va. Gervaise avait
mis sous elle ses anciennes fiertés, ses
coquetteries, ses besoins de sentiments, de
convenances et d’égards. On pouvait lui allonger
des coups de soulier partout, devant et derrière,
elle ne les sentait pas, elle devenait trop flasque et
trop molle. Ainsi, Lantier l’avait complètement
lâchée ; il ne la pinçait même plus pour la forme ;
et elle semblait ne s’être pas aperçue de cette fin
d’une longue liaison, lentement traînée et
dénouée dans une lassitude mutuelle. C’était,
pour elle, une corvée de moins. Même les
rapports de Lantier et de Virginie la laissaient
parfaitement calme, tant elle avait une grosse
indifférence pour toutes ces bêtises dont elle
rageait si fort autrefois. Elle leur aurait tenu la
chandelle, s’ils avaient voulu. Personne
maintenant n’ignorait la chose, le chapelier et
l’épicière menaient un beau train. Ça leur était
trop commode aussi, ce cornard de Poisson avait
tous les deux jours un service de nuit, qui le
faisait grelotter sur les trottoirs déserts, pendant
que sa femme et le voisin, à la maison, se tenaient
les pieds chauds. Oh ! ils ne se pressaient pas, ils
entendaient sonner lentement ses bottes, le long
de la boutique, dans la rue noire et vide, sans
pour cela hasarder leurs nez hors de la
couverture. Un sergent de ville ne connaît que
son devoir, n’est-ce pas ? et ils restaient
tranquillement jusqu’au jour à lui endommager sa
propriété, pendant que cet homme sévère veillait
sur la propriété des autres. Tout le quartier de la
Goutte-d’Or rigolait de cette bonne farce. On
trouvait drôle le cocuage de l’autorité. D’ailleurs,
Lantier avait conquis ce coin-là. La boutique et la
boutiquière allaient ensemble. Il venait de
manger une blanchisseuse ; à présent, il croquait
une épicière ; et s’il s’établissait à la file des
mercières, des papetières, des modistes, il était de
mâchoires assez larges pour les avaler.
Non, jamais on n’a vu un homme se rouler
comme ça dans le sucre. Lantier avait joliment
choisi son affaire en conseillant à Virginie un
commerce de friandises. Il était trop provençal
pour ne pas adorer les douceurs ; c’est-à-dire
qu’il aurait vécu de pastilles, de boules de
gomme, de dragées et de chocolat. Les dragées
surtout, qu’il appelait des « amandes sucrées »,
lui mettaient une petite mousse aux lèvres, tant
elles lui chatouillaient la gargamelle. Depuis un
an, il ne vivait plus que de bonbons. Il ouvrait les
tiroirs, se fichait des culottes tout seul, quand
Virginie le priait de garder la boutique. Souvent,
en causant, devant des cinq ou six personnes, il
ôtait le couvercle d’un bocal du comptoir,
plongeait la main, croquait quelque chose ; le
bocal restait ouvert et se vidait. On ne faisait plus
attention à ça, une manie, disait-il. Puis, il avait
imaginé un rhume perpétuel, une irritation de la
gorge, qu’il parlait d’adoucir. Il ne travaillait
toujours pas, avait en vue des affaires de plus en
plus considérables ; pour lors, il mijotait une
invention superbe, le chapeau-parapluie, un
chapeau qui se transformait sur la tête en riflard,
aux premières gouttes d’une averse ; et il
promettait à Poisson une moitié des bénéfices, il
lui empruntait même des pièces de vingt francs,
pour les expériences. En attendant, la boutique
fondait sur sa langue ; toutes les marchandises y
passaient, jusqu’aux cigares en chocolat et aux
pipes de caramel rouge. Quand il crevait de
sucreries, et que, pris de tendresse, il se payait
une dernière lichade sur la patronne, dans un
coin, celle-ci le trouvait tout sucré, les lèvres
comme des pralines. Un homme joliment gentil à
embrasser ! Positivement, il devenait tout miel.
Les Boche disaient qu’il lui suffisait de tremper
son doigt dans son café, pour en faire un vrai
sirop.
Lantier, attendri par ce dessert continu, se
montrait paternel pour Gervaise. Il lui donnait des
conseils, la grondait de ne plus aimer le travail.
Que diable ! une femme, à son âge, devait savoir
se retourner ! Et il l’accusait d’avoir toujours été
gourmande. Mais, comme il faut tendre la main
aux gens, même lorsqu’ils ne le méritent guère, il
tâchait de lui trouver de petits travaux. Ainsi, il
avait décidé Virginie à faire venir Gervaise une
fois par semaine pour laver la boutique et les
chambres ; ça la connaissait, l’eau de potasse ; et,
chaque fois, elle gagnait trente sous. Gervaise
arrivait le samedi matin, avec un seau et sa
brosse, sans paraître souffrir de revenir ainsi faire
une sale et humble besogne, la besogne des
torchons de vaisselle, dans ce logement où elle
avait trôné en belle patronne blonde. C’était un
dernier aplatissement, la fin de son orgueil.
Un samedi, elle eut joliment du mal. Il avait
plu trois jours, les pieds des pratiques semblaient
avoir apporté dans le magasin toute la boue du
quartier. Virginie était au comptoir, en train de
faire la dame, bien peignée, avec un petit col et
des manches de dentelle. À côté d’elle, sur
l’étroite banquette de moleskine rouge, Lantier se
prélassait, l’air chez lui, comme le vrai patron de
la baraque ; et il envoyait négligemment la main
dans un bocal de pastilles à la menthe, histoire de
croquer du sucre, par habitude.
– Dites donc, Mme Coupeau ! cria Virginie qui
suivait le travail de la laveuse, les lèvres pincées,
vous laissez de la crasse, là-bas, dans ce coin.
Frottez-moi donc un peu mieux ça !
Gervaise obéit. Elle retourna dans le coin,
recommença à laver. Agenouillée par terre, au
milieu de l’eau sale, elle se pliait en deux, les
épaules saillantes, les bras violets et raidis. Son
vieux jupon trempé lui collait aux fesses. Elle
faisait sur le parquet un tas de quelque chose de
pas propre, dépeignée, montrant par les trous de
sa camisole l’enflure de son corps, un
débordement de chairs molles qui voyageaient,
roulaient et sautaient, sous les rudes secousses de
sa besogne ; et elle suait tellement, que, de son
visage inondé, pissaient de grosses gouttes.
– Plus on met de l’huile de coude, plus ça
reluit, dit sentencieusement Lantier, la bouche
pleine de pastilles.
Virginie, renversée avec un air de princesse,
les yeux demi-clos, suivait toujours le lavage,
lâchait des réflexions.
– Encore un peu à droite. Maintenant, faites
bien attention à la boiserie... Vous savez, je n’ai
pas été très contente, samedi dernier. Les taches
étaient restées.
Et tous les deux, le chapelier et l’épicière, se
carraient davantage, comme sur un trône, tandis
que Gervaise se traînait à leurs pieds, dans la
boue noire. Virginie devait jouir, car ses yeux de
chat s’éclairèrent un instant d’étincelles jaunes, et
elle regarda Lantier avec un sourire mince. Enfin,
ça la vengeait donc de l’ancienne fessée du
lavoir, qu’elle avait toujours gardée sur la
conscience !
Cependant, un léger bruit de scie venait de la
pièce du fond, lorsque Gervaise cessait de frotter.
Par la porte ouverte, on apercevait, se détachant
sur le jour blafard de la cour, le profil de Poisson,
en congé ce jour-là, et profitant de son loisir pour
se livrer à sa passion des petites boîtes. Il était
assis devant une table et découpait, avec un soin
extraordinaire, des arabesques dans l’acajou
d’une caisse à cigares.
– Écoutez, Badingue ! cria Lantier, qui s’était
remis à lui donner ce surnom, par amitié ; je
retiens votre boîte, un cadeau pour une
demoiselle.
Virginie le pinça, mais le chapelier
galamment, sans cesser de sourire, lui rendit le
bien pour le mal, en faisant la souris le long de
son genou, sous le comptoir ; et il retira sa main
d’une façon naturelle, lorsque le mari leva la tête,
montrant son impériale et ses moustaches rouges,
hérissées dans sa face terreuse.
– Justement, dit le sergent de ville, je
travaillais à votre intention, Auguste. C’était un
souvenir d’amitié.
– Ah ! fichtre alors, je garderai votre petite
machine ! reprit Lantier en riant. Vous savez, je
me la mettrai au cou avec un ruban.
Puis, brusquement, comme si cette idée en
éveillait une autre :
– À propos ! s’écria-t-il, j’ai rencontré Nana,
hier soir.
Du coup, l’émotion de cette nouvelle assit
Gervaise dans la mare d’eau sale qui emplissait la
boutique. Elle demeura suante, essoufflée, avec
sa brosse à la main.
– Ah ! murmura-t-elle simplement.
– Oui, je descendais la rue des Martyrs, je
regardais une petite qui se tortillait au bras d’un
vieux, devant moi, et je me disais : Voilà un
troufignon que je connais... Alors, j’ai redoublé le
pas, je me suis trouvé nez à nez avec ma sacrée
Nana... Allez, vous n’avez pas à la plaindre, elle
est bien heureuse, une jolie robe de laine sur le
dos, une croix d’or au cou, et l’air drolichon avec
ça !
– Ah ! répéta Gervaise d’une voix plus sourde.
Lantier, qui avait fini les pastilles, prit un
sucre d’orge dans un autre bocal.
– Elle a un vice, cette enfant ! continua-t-il.
Imaginez-vous qu’elle m’a fait signe de la suivre,
avec un aplomb boeuf. Puis, elle a remisé son
vieux quelque part, dans un café... Oh ! épatant,
le vieux ! vidé, le vieux !... Et elle est revenue me
rejoindre sous une porte. Un vrai serpent !
gentille, et faisant sa tata, et vous lichant comme
un petit chien ! Oui, elle m’a embrassé, elle a
voulu savoir des nouvelles de tout le monde...
Enfin, j’ai été bien content de la rencontrer.
– Ah ! dit une troisième fois Gervaise.
Elle se tassait, elle attendait toujours. Sa fille
n’avait donc pas eu une parole pour elle ? Dans le
silence, on entendait de nouveau la scie de
Poisson. Lantier, égayé, suçait rapidement son
sucre d’orge, avec un sifflement des lèvres.
– Eh bien ! moi, je puis la voir, je passerai de
l’autre côté de la rue, reprit Virginie, qui venait
encore de pincer le chapelier d’une main féroce.
Oui, le rouge me monterait au front, d’être saluée
en public par une de ces filles... Ce n’est pas
parce que vous êtes là, Mme Coupeau, mais votre
fille est une jolie pourriture. Poisson en ramasse
tous les jours qui valent davantage.
Gervaise ne disait rien, ne bougeait pas, les
yeux fixes dans le vide. Elle finit par hocher
lentement la tête, comme pour répondre aux idées
qu’elle gardait en elle, pendant que le chapelier,
la mine friande, murmurait :
– De cette pourriture-là, on s’en ficherait
volontiers des indigestions. C’est tendre comme
du poulet...
Mais l’épicière le regardait d’un air si terrible,
qu’il dut s’interrompre et l’apaiser par une
gentillesse. Il guetta le sergent de ville, l’aperçut
le nez sur sa petite boîte, et profita de ça pour
fourrer le sucre d’orge dans la bouche de
Virginie. Alors, celle-ci eut un rire complaisant.
Puis, elle tourna sa colère contre la laveuse.
– Dépêchez-vous un peu, n’est-ce pas ? Ça
n’avance guère la besogne, de rester là comme
une borne... Voyons, remuez-vous, je n’ai pas
envie de patauger dans l’eau jusqu’à ce soir.
Et elle ajouta plus bas, méchamment :
– Est-ce que c’est ma faute si sa fille fait la
noce !
Sans doute, Gervaise n’entendit pas. Elle
s’était remise à frotter le parquet, l’échine cassée,
aplatie par terre et se traînant avec des
mouvements engourdis de grenouille. De ses
deux mains, crispées sur le bois de la brosse, elle
poussait devant elle un flot noir, dont les
éclaboussures la mouchetaient de boue, jusque
dans ses cheveux. Il n’y avait plus qu’à rincer,
après avoir balayé les eaux sales au ruisseau.
Cependant, au bout d’un silence, Lantier qui
s’ennuyait haussa la voix.
– Vous ne savez pas, Badingue, cria-t-il, j’ai
vu votre patron hier, rue de Rivoli. Il est
diablement ravagé, il n’en a pas pour six mois
dans le corps... Ah ! dame ! avec la vie qu’il fait !
Il parlait de l’empereur. Le sergent de ville
répondit d’un ton sec, sans lever les yeux :
– Si vous étiez le gouvernement, vous ne
seriez pas si gras.
– Oh ! mon bon, si j’étais le gouvernement,
reprit le chapelier en affectant une brusque
gravité, les choses iraient un peu mieux, je vous
en flanque mon billet... Ainsi, leur politique
extérieure, vrai ! ça fait suer, depuis quelque
temps. Moi, moi qui vous parle, si je connaissais
seulement un journaliste, pour l’inspirer de mes
idées...
Il s’animait, et comme il avait fini de croquer
son sucre d’orge, il venait d’ouvrir un tiroir, dans
lequel il prenait des morceaux de pâte de
guimauve, qu’il gobait en gesticulant.
– C’est bien simple... Avant tout, je
reconstituerais la Pologne, et j’établirais un grand
État scandinave, qui tiendrait en respect le géant
du Nord... Ensuite, je ferais une république de
tous les petits royaumes allemands... Quant à
l’Angleterre, elle n’est guère à craindre ; si elle
bougeait, j’enverrais cent mille hommes dans
l’Inde... Ajoutez que je reconduirais, la crosse
dans le dos, le Grand Turc à la Mecque, et le
pape à Jérusalem... Hein ? l’Europe serait vite
propre. Tenez ! Badingue, regardez un peu...
Il s’interrompit pour prendre à poignée cinq ou
six morceaux de pâte de guimauve.
– Eh bien ! ce ne serait pas plus long que
d’avaler ça.
Et il jetait, dans sa bouche ouverte, les
morceaux les uns après les autres.
– L’empereur a un autre plan, dit le sergent de
ville, au bout de deux grandes minutes de
réflexion.
– Laissez donc ! reprit violemment le
chapelier. On le connaît, son plan ! L’Europe se
fiche de nous... Tous les jours, les larbins des
Tuileries ramassent votre patron sous la table,
entre deux gadoues du grand monde.
Mais Poisson s’était levé. Il s’avança et mit la
main sur son coeur, en disant :
– Vous me blessez, Auguste. Discutez sans
faire de personnalités.
Virginie alors intervint, en les priant de lui
flanquer la paix. Elle avait l’Europe quelque part.
Comment deux hommes qui partageaient tout le
reste, pouvaient-ils s’attraper sans cesse à propos
de la politique ? Ils mâchèrent un instant de
sourdes paroles. Puis, le sergent de ville, pour
montrer qu’il n’avait pas de rancune, apporta le
couvercle de sa petite boîte, qu’il venait de
terminer ; on lisait dessus, en lettres marquetées :
À Auguste, souvenir d’amitié. Lantier, très flatté,
se renversa, s’étala, si bien qu’il était presque sur
Virginie. Et le mari regardait ça, avec son visage
couleur de vieux mur, dans lequel ses yeux
troubles ne disaient rien ; mais les poils rouges de
ses moustaches remuaient tout seuls par
moments, d’une drôle de façon, ce qui aurait pu
inquiéter un homme moins sûr de son affaire que
le chapelier.
Cet animal de Lantier avait ce toupet
tranquille qui plaît aux dames. Comme Poisson
tournait le dos, il lui poussa l’idée farce de poser
un baiser sur l’oeil gauche de Mme Poisson.
D’ordinaire, il montrait une prudence sournoise ;
mais, quand il s’était disputé pour la politique, il
risquait tout, histoire d’avoir raison sur la femme.
Ces caresses goulues, chipées effrontément
derrière le sergent de ville, le vengeaient de
l’Empire, qui faisait de la France une maison à
gros numéro. Seulement, cette fois, il avait oublié
la présence de Gervaise. Elle venait de rincer et
d’essuyer la boutique, elle se tenait debout près
du comptoir, à attendre qu’on lui donnât ses
trente sous. Le baiser sur l’oeil la laissa très
calme, comme une chose naturelle dont elle ne
devait pas se mêler. Virginie parut un peu
embêtée. Elle jeta les trente sous sur le comptoir,
devant Gervaise. Celle-ci ne bougea pas, ayant
l’air d’attendre toujours, secouée encore par le
lavage, mouillée et laide comme un chien qu’on
tirerait d’un égout.
– Alors, elle ne vous a rien dit ? demanda-telle
enfin au chapelier.
– Qui ça ? cria-t-il. Ah ! oui, Nana !... Mais
non, rien autre chose. La gueuse a une bouche !
un petit pot de fraises !
Et Gervaise s’en alla avec ses trente sous dans
la main. Ses savates éculées crachaient comme
des pompes, de véritables souliers à musique, qui
jouaient un air en laissant sur le trottoir les
empreintes mouillées de leurs larges semelles.
Dans le quartier, les soûlardes de son espèce
racontaient maintenant qu’elle buvait pour se
consoler de la culbute de sa fille. Elle-même,
quand elle sifflait son verre de rogomme sur le
comptoir, prenait des airs de drame, se jetait ça
dans le plomb en souhaitant que ça la fît crever.
Et, les jours où elle rentrait ronde comme une
bourrique, elle bégayait que c’était le chagrin.
Mais les gens honnêtes haussaient les épaules ;
on la connaît celle-là, de mettre les culottes de
poivre d’Assommoir sur le compte du chagrin ;
en tout cas, ça devait s’appeler du chagrin en
bouteille. Sans doute, au commencement, elle
n’avait pas digéré la fugue de Nana. Ce qui restait
en elle d’honnêteté se révoltait ; puis,
généralement, une mère n’aime pas se dire que sa
demoiselle, juste à la minute, se fait peut-être
tutoyer par le premier venu. Mais elle était déjà
trop abêtie, la tête malade et le coeur écrasé, pour
garder longtemps cette honte. Chez elle, ça
entrait et ça sortait. Elle restait très bien des huit
jours sans songer à sa gourgandine ; et,
brusquement, une tendresse ou une colère
l’empoignait, des fois à jeun, des fois le sac plein,
un besoin furieux de pincer Nana dans un petit
endroit, où elle l’aurait peut-être embrassée, peut-
être rouée de coups, selon son envie du moment.
Elle finissait par n’avoir plus une idée bien nette
de l’honnêteté. Seulement, Nana était à elle,
n’est-ce pas ? Eh bien ! lorsqu’on a une propriété,
on ne veut pas la voir s’évaporer.
Alors, dès que ces pensées la prenaient,
Gervaise regardait dans les rues avec des yeux de
gendarme. Ah ! si elle avait aperçu son ordure,
comme elle l’aurait raccompagnée à la maison !
On bouleversait le quartier, cette année-là. On
perçait le boulevard Magenta et le boulevard
Ornano, qui emportaient l’ancienne barrière
Poissonnière et trouaient le boulevard extérieur.
C’était à ne plus s’y reconnaître. Tout un côté de
la rue des Poissonniers était par terre.
Maintenant, de la rue de la Goutte-d’Or, on
voyait une immense éclaircie, un coup de soleil et
d’air libre ; et, à la place des masures qui
bouchaient la vue de ce côté, s’élevait, sur le
boulevard Ornano, un vrai monument, une
maison à six étages, sculptée comme une église,
dont les fenêtres claires, tendues de rideaux
brodés, sentaient la richesse. Cette maison-là,
toute blanche, posée juste en face de la rue,
semblait l’éclairer d’une enfilade de lumière.
Même, chaque jour, elle faisait disputer Lantier et
Poisson. Le chapelier ne tarissait pas sur les
démolitions de Paris ; il accusait l’empereur de
mettre partout des palais, pour renvoyer les
ouvriers en province ; et le sergent de ville, pâle
d’une colère froide, répondait qu’au contraire
l’empereur songeait d’abord aux ouvriers, qu’il
raserait Paris, s’il le fallait, dans le seul but de
leur donner du travail. Gervaise, elle aussi, se
montrait ennuyée de ces embellissements, qui lui
dérangeaient le coin noir de faubourg auquel elle
était accoutumée. Son ennui venait de ce que,
précisément, le quartier s’embellissait à l’heure
où elle-même tournait à la ruine. On n’aime pas,
quand on est dans la crotte, recevoir un rayon en
plein sur la tête. Aussi, les jours où elle cherchait
Nana, rageait-elle d’enjamber des matériaux, de
patauger le long des trottoirs en construction, de
buter contre des palissades. La belle bâtisse du
boulevard Ornano la mettait hors des gonds. Des
bâtisses pareilles, c’était pour des catins comme
Nana.
Cependant, elle avait eu plusieurs fois des
nouvelles de la petite. Il y a toujours de bonnes
langues qui sont pressées de vous faire un
mauvais compliment. Oui, on lui avait conté que
la petite venait de planter là son vieux, un beau
coup de fille sans expérience. Elle était très bien
chez ce vieux, dorlotée, adorée, libre même, si
elle avait su s’y prendre. Mais la jeunesse est
bête, elle devait s’en être allée avec quelque
godelureau, on ne savait pas bien au juste. Ce qui
semblait certain, c’était qu’une après-midi, sur la
place de la Bastille, elle avait demandé à son
vieux trois sous pour un petit besoin, et que le
vieux l’attendait encore. Dans les meilleures
compagnies, on appelle ça pisser à l’anglaise.
D’autres personnes juraient l’avoir aperçue
depuis, pinçant un chahut au Grand-Salon-de-la-
Folie, rue de la Chapelle. Et ce fut alors que
Gervaise s’imagina de fréquenter les bastringues
du quartier. Elle ne passa plus devant la porte
d’un bal sans entrer. Coupeau l’accompagnait.
D’abord, ils firent simplement le tour des salles,
en dévisageant les traînées qui se trémoussaient.
Puis, un soir, ayant de la monnaie, ils
s’attablèrent et burent un saladier de vin à la
française, histoire de se rafraîchir et d’attendre
voir si Nana ne viendrait pas. Au bout d’un mois,
ils avaient oublié Nana, ils se payaient le
bastringue pour leur plaisir, aimant regarder les
danses. Pendant des heures, sans rien se dire, ils
restaient le coude sur la table, hébétés au milieu
du tremblement du plancher, s’amusant sans
doute au fond à suivre de leurs yeux pâles les
roulures de barrière, dans l’étouffement et la
clarté rouge de la salle.
Justement, un soir de novembre, ils étaient
entrés au Grand-Salon-de-la-Folie pour se
réchauffer. Dehors, un petit frisquet coupait en
deux la figure des passants. Mais la salle était
bondée. Il y avait là-dedans un grouillement du
tonnerre de Dieu, du monde à toutes les tables, du
monde au milieu, du monde en l’air, un vrai tas
de charcuterie ; oui, ceux qui aimaient les tripes à
la mode de Caen, pouvaient se régaler. Quand ils
eurent fait deux fois le tour sans trouver une
table, ils prirent le parti de rester debout, à
attendre qu’une société eût débarrassé le
plancher. Coupeau se dandinait sur ses pieds, en
blouse sale, en vieille casquette de drap sans
visière, aplatie au sommet du crâne. Et, comme il
barrait le passage, il vit un petit jeune homme
maigre qui essuyait la manche de son paletot,
après lui avoir donné un coup de coude.
– Dites donc ! cria-t-il, furieux, en retirant son
brûle-gueule de sa bouche noire, vous ne pourriez
pas demander excuse ?... Et ça fait le dégoûté
encore, parce qu’on porte une blouse !
Le jeune homme s’était retourné, toisant le
zingueur, qui continuait :
– Apprends un peu, bougre de greluchon, que
la blouse est le plus beau vêtement, oui ! le
vêtement du travail !... Je vas t’essuyer, moi, si tu
veux, avec une paire de claques... A-t-on jamais
vu des tantes pareilles qui insultent l’ouvrier !
Gervaise tâchait vainement de le calmer. Il
s’étalait dans ses guenilles, il tapait sur sa blouse,
en gueulant :
– Là-dedans, il y a la poitrine d’un homme !
Alors, le jeune homme se perdit au milieu de
la foule, en murmurant :
– En voilà un sale voyou !
Coupeau voulut le rattraper. Plus souvent qu’il
se laissât mécaniser par un paletot ! Il n’était
seulement pas payé, celui-là ! Quelque pelure
d’occasion pour lever une femme sans lâcher un
centime. S’il le retrouvait, il le collait à genoux et
lui faisait saluer la blouse. Mais l’étouffement
était trop grand, on ne pouvait pas marcher.
Gervaise et lui tournaient avec lenteur autour des
danses ; un triple rang de curieux s’écrasaient, les
faces allumées, lorsqu’un homme s’étalait ou
qu’une dame montrait tout en levant la jambe ; et,
comme ils étaient petits l’un et l’autre, ils se
haussaient sur les pieds, pour voir quelque chose,
les chignons et les chapeaux qui sautaient.
L’orchestre, de ses instruments de cuivre fêlés,
jouait furieusement un quadrille, une tempête
dont la salle tremblait ; tandis que les danseurs,
tapant des pieds, soulevaient une poussière qui
alourdissait le flamboiement du gaz. La chaleur
était à crever.
– Regarde donc ! dit tout d’un coup Gervaise.
– Quoi donc ?
– Ce caloquet de velours, là-bas.
Ils se grandirent. C’était, à gauche, un vieux
chapeau de velours noir, avec deux plumes
déguenillées qui se balançaient ; un vrai plumet
de corbillard. Mais ils n’apercevaient toujours
que ce chapeau, dansant un chahut de tous les
diables, cabriolant, tourbillonnant, plongeant et
jaillissant. Ils le perdaient parmi la débandade
enragée des têtes, et ils le retrouvaient, se
balançant au-dessus des autres, d’une effronterie
si drôle, que les gens, autour d’eux, rigolaient,
rien qu’à regarder ce chapeau danser, sans savoir
ce qu’il y avait dessous.
– Eh bien ? demanda Coupeau.
– Tu ne reconnais pas ce chignon-là ?
murmura Gervaise, étranglée. Ma tête à couper
que c’est elle !
Le zingueur, d’une poussée, écarta la foule.
Nom de Dieu ! oui, c’était Nana ! Et dans une
jolie toilette encore ! Elle n’avait plus sur le
derrière qu’une vieille robe de soie, toute poissée
d’avoir essuyé les tables des caboulots, et dont
les volants arrachés dégobillaient de partout.
Avec ça, en taille, sans un bout de châle sur les
épaules, montrant son corsage nu aux
boutonnières craquées. Dire que cette gueuse-là
avait eu un vieux rempli d’attentions, et qu’elle
en était tombée à ce point, pour suivre quelque
marlou qui devait la battre ! N’importe, elle
restait joliment fraîche et friande, ébouriffée
comme un caniche, et le bec rose sous son grand
coquin de chapeau.
– Attends, je vas te la faire danser ! reprit
Coupeau.
Nana ne se méfiait pas, naturellement. Elle se
tortillait, fallait voir ! Et des coups de derrière à
gauche, et des coups de derrière à droite, des
révérences qui la cassaient en deux, des
battements de pieds jetés dans la figure de son
cavalier, comme si elle allait se fendre ! On
faisait cercle, on l’applaudissait ; et, lancée, elle
ramassait ses jupes, les retroussait jusqu’aux
genoux, toute secouée par le branle du chahut,
fouettée et tournant pareille à une toupie,
s’abattant sur le plancher dans de grands écarts
qui l’aplatissaient, puis reprenant une petite danse
modeste, avec un roulement de hanches et de
gorge d’un chic épatant. C’était à l’emporter dans
un coin pour la manger de caresses.
Cependant, Coupeau, tombant en plein dans la
pastourelle, dérangeait la figure et recevait des
bourrades.
– Je vous dis que c’est ma fille ! cria-t-il.
Laissez-moi passer !
Nana, précisément, s’en allait à reculons,
balayant le parquet avec ses plumes, arrondissant
son postérieur et lui donnant de petites secousses,
pour que ce fût plus gentil. Elle reçut un maître
coup de soulier, juste au bon endroit, se releva et
devint toute pâle en reconnaissant son père et sa
mère. Pas de chance, par exemple !
– À la porte ! hurlaient les danseurs.
Mais Coupeau, qui venait de retrouver dans le
cavalier de sa fille le jeune homme maigre au
paletot, se fichait pas mal du monde.
– Oui, c’est nous ! gueulait-il. Hein ! tu ne
t’attendais pas... Ah ! c’est ici qu’on te pince, et
avec un blanc-bec qui m’a manqué de respect
tout à l’heure !
Gervaise, les dents serrées, le poussa, en
disant :
– Tais-toi !... Il n’y a pas besoin de tant
d’explications.
Et, s’avançant, elle flanqua à Nana deux gifles
soignées. La première mit de côté le chapeau à
plumes, la seconde resta marquée en rouge sur la
joue blanche comme un linge. Nana, stupide, les
reçut sans pleurer, sans se rebiffer. L’orchestre
continuait, la foule se fâchait et répétait
violemment :
– À la porte ! à la porte !
– Allons, file ! reprit Gervaise ; marche
devant ! et ne t’avise pas de te sauver, ou je te
fais coucher en prison !
Le petit jeune homme avait prudemment
disparu. Alors, Nana marcha devant, très raide,
encore dans la stupeur de sa mauvaise chance.
Quand elle faisait mine de rechigner, une calotte
par derrière la remettait dans le chemin de la
porte. Et ils sortirent ainsi tous les trois, au milieu
des plaisanteries et des huées de la salle, tandis
que l’orchestre achevait la pastourelle, avec un tel
tonnerre que les trombones semblaient cracher
des boulets.
La vie recommença. Nana, après avoir dormi
douze heures dans son ancien cabinet, se montra
très gentille pendant une semaine. Elle s’était
rafistolé une petite robe modeste, elle portait un
bonnet dont elle nouait les brides sous son
chignon. Même, prise d’un beau feu, elle déclara
qu’elle voulait travailler chez elle ; on gagnait ce
qu’on voulait chez soi, puis on n’entendait pas les
saletés de l’atelier ; et elle chercha de l’ouvrage,
elle s’installa sur une table avec ses outils, se
levant à cinq heures, les premiers jours, pour
rouler ses queues de violettes. Mais, quand elle
en eut livré quelques grosses, elle s’étira les bras
devant la besogne, les mains tordues de crampes,
ayant perdu l’habitude des queues et suffoquant
de rester enfermée, elle qui s’était donné un si joli
courant d’air de six mois. Alors, le pot à colle
sécha, les pétales et le papier vert attrapèrent des
taches de graisse, le patron vint trois fois luimême
faire des scènes en réclamant ses
fournitures perdues. Nana se traînait, empochait
toujours des tatouilles de son père, s’empoignait
avec sa mère matin et soir, des querelles où les
deux femmes se jetaient à la tête des
abominations. Ça ne pouvait pas durer ; le
douzième jour, la garce fila, emportant pour tout
bagage sa robe modeste à son derrière et son
bonnichon sur l’oreille. Les Lorilleux, que le
retour et le repentir de la petite laissaient pincés,
faillirent s’étaler les quatre fers en l’air, tant ils
crevèrent de rire. Deuxième représentation,
éclipse second numéro, les demoiselles pour
Saint-Lazare, en voiture ! Non, c’était trop
comique. Nana avait un chic pour se tirer les
pattes ! Ah bien ! si les Coupeau voulaient la
garder maintenant, ils n’avaient plus qu’à lui
coudre son affaire et à la mettre en cage !
Les Coupeau, devant le monde, affectèrent
d’être bien débarrassés. Au fond, ils rageaient.
Mais la rage n’a toujours qu’un temps. Bientôt,
ils apprirent, sans même cligner un oeil, que Nana
roulait le quartier. Gervaise, qui l’accusait de
faire ça pour les déshonorer, se mettait au-dessus
des potins ; elle pouvait rencontrer sa donzelle
dans la rue, elle ne se salirait seulement pas la
main à lui envoyer une baffe ; oui, c’était bien
fini, elle l’aurait trouvée en train de crever par
terre, la peau nue sur le pavé, qu’elle serait
passée sans dire que ce chameau venait de ses
entrailles. Nana allumait tous les bals des
environs. On la connaissait de la Reine-Blanche
au Grand-Salon-de-la-Folie. Quand elle entrait à
l’Élysée-Montmartre, on montait sur les tables
pour lui voir faire, à la pastourelle, l’écrevisse qui
renifle. Comme on l’avait flanquée deux fois
dehors, au Château-Rouge, elle rôdait seulement
devant la porte, en attendant des personnes de sa
connaissance. La Boule-Noire, sur le boulevard,
et le Grand-Turc, rue des Poissonniers, étaient
des salles comme il faut où elle allait lorsqu’elle
avait du linge. Mais, de tous les bastringues du
quartier, elle préférait encore le Bal de
l’Ermitage, dans une cour humide, et le Bal
Robert, impasse du Cadran, deux infectes petites
salles éclairées par une demi-douzaine de
quinquets, tenues à la papa, tous contents et tous
libres, si bien qu’on laissait les cavaliers et leurs
dames s’embrasser au fond, sans les déranger. Et
Nana avait des hauts et des bas, de vrais coups de
baguette, tantôt nippée comme une femme chic,
tantôt balayant la crotte comme une souillon.
Ah ! elle menait une belle vie !
Plusieurs fois, les Coupeau crurent apercevoir
leur fille dans des endroits pas propres. Ils
tournaient le dos, ils décampaient d’un autre côté,
pour ne pas être obligés de la reconnaître. Ils
n’étaient plus d’humeur à se faire blaguer par
toute une salle, pour ramener chez eux une voirie
pareille. Mais, un soir, vers dix heures, comme ils
se couchaient, on donna des coups de poing dans
la porte. C’était Nana qui, tranquillement, venait
demander à coucher ; et dans quel état, bon
Dieu ! nu-tête, une robe en loques, des bottines
éculées, une toilette à se faire ramasser et
conduire au Dépôt. Elle reçut une rossée,
naturellement ; puis, elle tomba goulûment sur un
morceau de pain dur, et s’endormit, éreintée, avec
une dernière bouchée aux dents. Alors, ce traintrain
continua. Quand la petite se sentait un peu
requinquée, elle s’évaporait un matin. Ni vu ni
connu ! l’oiseau était parti. Et des semaines, des
mois s’écoulaient, elle semblait perdue,
lorsqu’elle reparaissait tout d’un coup, sans
jamais dire d’où elle arrivait, des fois sale à ne
pas être prise avec des pincettes, et égratignée du
haut en bas du corps, d’autres fois bien mise,
mais si molle et vidée par la noce, qu’elle ne
tenait plus debout. Les parents avaient dû
s’accoutumer. Les roulées n’y faisaient rien. Ils la
trépignaient, ce qui ne l’empêchait pas de prendre
leur chez eux comme une auberge, où l’on
couchait à la semaine. Elle savait qu’elle payait
son lit d’une danse ; elle se tâtait et venait
recevoir la danse, s’il y avait bénéfice pour elle.
D’ailleurs, on se lasse de taper. Les Coupeau
finissaient par accepter les bordées de Nana. Elle
rentrait, ne rentrait pas, pourvu qu’elle ne laissât
pas la porte ouverte, ça suffisait. Mon Dieu !
l’habitude use l’honnêteté comme autre chose.
Une seule chose mettait Gervaise hors d’elle.
C’était lorsque sa fille reparaissait avec des robes
à queue et des chapeaux couverts de plumes.
Non, ce luxe-là, elle ne pouvait pas l’avaler. Que
Nana fît la noce, si elle voulait ; mais, quand elle
venait chez sa mère, qu’elle s’habillât au moins
comme une ouvrière doit être habillée. Les robes
à queue faisaient une révolution dans la maison :
les Lorilleux ricanaient ; Lantier, tout émoustillé,
tournait autour de la petite, pour renifler sa bonne
odeur ; les Boche avaient défendu à Pauline de
fréquenter cette rouchie, avec ses oripeaux. Et
Gervaise se fâchait également des sommeils
écrasés de Nana, lorsque, après une de ses
fugues, elle dormait jusqu’à midi, dépoitraillée, le
chignon défait et plein encore d’épingles à
cheveux, si blanche, respirant si court, qu’elle
semblait morte. Elle la secouait des cinq ou six
fois dans la matinée, en la menaçant de lui
flanquer sur le ventre une potée d’eau. Cette belle
fille fainéante, à moitié nue, toute grasse de vice
l’exaspérait en cuvant ainsi l’amour dont sa chair
semblait gonflée, sans pouvoir même se réveiller.
Nana ouvrait un oeil, le refermait, s’étalait
davantage.
Un jour, Gervaise qui lui reprochait sa vie
crûment, et lui demandait si elle donnait dans les
pantalons rouges, pour rentrer cassée à ce point,
exécuta enfin sa menace en lui secouant sa main
mouillée sur le corps. La petite, furieuse, se roula
dans le drap, en criant :
– En voilà assez, n’est-ce pas ? maman ! Ne
causons pas des hommes, ça vaudra mieux. Tu as
fait ce que tu as voulu, je fais ce que je veux.
– Comment ? comment ? bégaya la mère.
– Oui, je ne t’en ai jamais parlé, parce que ça
ne me regardait pas ; mais tu ne te gênais guère,
je t’ai vue assez souvent te promener en chemise,
en bas, quand papa ronflait... Ça ne te plaît plus
maintenant, mais ça plaît aux autres. Fiche-moi la
paix, fallait pas me donner l’exemple !
Gervaise resta toute pâle, les mains
tremblantes, tournant sans savoir ce qu’elle
faisait, pendant que Nana, aplatie sur la gorge,
serrant son oreiller entre ses bras, retombait dans
l’engourdissement de son sommeil de plomb.
Coupeau grognait, n’ayant même plus l’idée
d’allonger des claques. Il perdait la boule,
complètement. Et, vraiment, il n’y avait pas à le
traiter de père sans moralité, car la boisson lui
ôtait toute conscience du bien et du mal.
Maintenant, c’était réglé. Il ne dessoûlait pas
de six mois, puis il tombait et entrait à Sainte-
Anne ; une partie de campagne pour lui. Les
Lorilleux disaient que monsieur le duc de Tord-
Boyaux se rendait dans ses propriétés. Au bout de
quelques semaines, il sortait de l’asile, réparé,
recloué, et recommençait à se démolir, jusqu’au
jour où, de nouveau sur le flanc, il avait encore
besoin d’un raccommodage. En trois ans, il entra
ainsi sept fois à Sainte-Anne. Le quartier
racontait qu’on lui gardait sa cellule. Mais le
vilain de l’histoire était que cet entêté soûlard se
cassait davantage chaque fois, si bien que, de
rechute en rechute, on pouvait prévoir la cabriole
finale, le dernier craquement de ce tonneau
malade dont les cercles pétaient les uns après les
autres.
Avec ça, il oubliait d’embellir ; un revenant à
regarder ! Le poison le travaillait rudement. Son
corps imbibé d’alcool se ratatinait comme les
foetus qui sont dans des bocaux, chez les
pharmaciens. Quand il se mettait devant une
fenêtre, on apercevait le jour au travers de ses
côtes, tant il était maigre. Les joues creuses, les
yeux dégoûtant, pleurant assez de cire pour
fournir une cathédrale, il ne gardait que sa truffe
de fleurie, belle et rouge, pareille à un oeillet au
milieu de sa trogne dévastée. Ceux qui savaient
son âge, quarante ans sonnés, avaient un petit
frisson, lorsqu’il passait, courbé, vacillant, vieux
comme les rues. Et le tremblement de ses mains
redoublait, sa main droite surtout battait tellement
la breloque, que, certains jours, il devait prendre
son verre dans ses deux poings, pour le porter à
ses lèvres. Oh ! ce nom de Dieu de tremblement !
c’était la seule chose qui le taquinât encore, au
milieu de sa vacherie générale ! On l’entendait
grogner des injures féroces contre ses mains.
D’autres fois, on le voyait pendant des heures en
contemplation devant ses mains qui dansaient, les
regardant sauter comme des grenouilles, sans rien
dire, ne se fâchant plus, ayant l’air de chercher
quelle mécanique intérieure pouvait leur faire
faire joujou de la sorte ; et, un soir, Gervaise
l’avait trouvé ainsi, avec deux grosses larmes qui
coulaient sur ses joues cuites de pochard.
Le dernier été, pendant lequel Nana traîna
chez ses parents les restes de ses nuits, fut surtout
mauvais pour Coupeau. Sa voix changea
complètement, comme si le fil-en-quatre avait
mis une musique nouvelle dans sa gorge. Il
devint sourd d’une oreille. Puis, en quelques
jours, sa vue baissa ; il lui fallait tenir la rampe de
l’escalier, s’il ne voulait pas dégringoler. Quant à
sa santé, elle se reposait, comme on dit. Il avait
des maux de tête abominables, des
étourdissements qui lui faisaient voir trente-six
chandelles. Tout d’un coup, des douleurs aiguës
le prenaient dans les bras et dans les jambes ; il
pâlissait, il était obligé de s’asseoir, et restait sur
une chaise hébété pendant des heures ; même,
après une de ces crises, il avait gardé son bras
paralysé tout un jour. Plusieurs fois, il s’alita ; il
se pelotonnait, se cachait sous le drap, avec le
souffle fort et continu d’un animal qui souffre.
Alors, les extravagances de Sainte-Anne
recommençaient. Méfiant, inquiet, tourmenté
d’une fièvre ardente, il se roulait dans des rages
folles, déchirait ses blouses, mordait les meubles
de sa mâchoire convulsée ; ou bien il tombait à
un grand attendrissement, lâchant des plaintes de
fille, sanglotant et se lamentant de n’être aimé par
personne. Un soir, Gervaise et Nana, qui
rentraient ensemble, ne le trouvèrent plus dans
son lit. À sa place, il avait couché le traversin. Et,
quand elles le découvrirent, caché entre le lit et le
mur, il claquait des dents, il racontait que des
hommes allaient venir l’assassiner. Les deux
femmes durent le recoucher et le rassurer comme
un enfant.
Coupeau ne connaissait qu’un remède, se
coller sa chopine de cric, un coup de bâton dans
l’estomac, qui le mettait debout. Tous les matins,
il guérissait ainsi sa pituite. La mémoire avait filé
depuis longtemps, son crâne était vide ; et il ne se
trouvait pas plus tôt sur les pieds, qu’il blaguait la
maladie. Il n’avait jamais été malade. Oui, il en
était à ce point où l’on crève en disant qu’on se
porte bien. D’ailleurs, il déménageait aussi pour
le reste. Quand Nana rentrait, après des six
semaines de promenade, il semblait croire qu’elle
revenait d’une commission dans le quartier.
Souvent, accrochée au bras d’un monsieur, elle le
rencontrait et rigolait, sans qu’il la reconnût.
Enfin, il ne comptait plus, elle se serait assise sur
lui, si elle n’avait pas trouvé de chaise.
Ce fut aux premières gelées que Nana
s’esbigna une fois encore, sous le prétexte d’aller
voir chez la fruitière s’il y avait des poires cuites.
Elle sentait l’hiver, elle ne voulait pas claquer des
dents devant le poêle éteint. Les Coupeau la
traitèrent simplement de rosse, parce qu’ils
attendaient les poires. Sans doute elle rentrerait ;
l’autre hiver, elle était bien restée trois semaines
pour descendre chercher deux sous de tabac.
Mais les mois s’écoulèrent, la petite ne
reparaissait plus. Cette fois, elle avait dû prendre
un fameux galop. Lorsque juin arriva, elle ne
revint pas davantage avec le soleil. Décidément,
c’était fini, elle avait trouvé du pain blanc
quelque part. Les Coupeau, un jour de dèche,
vendirent le lit de fer de l’enfant, six francs tout
ronds qu’ils burent à Saint-Ouen. Ça les
encombrait, ce lit.
En juillet, un matin, Virginie appela Gervaise
qui passait, et la pria de donner un coup de main
pour la vaisselle, parce que la veille Lantier avait
amené deux amis à régaler. Et, comme Gervaise
lavait la vaisselle, une vaisselle joliment grasse
du gueuleton du chapelier, celui-ci, en train de
digérer encore dans la boutique, cria tout d’un
coup :
– Vous ne savez pas, la mère ! j’ai vu Nana,
l’autre jour.
Virginie, assise au comptoir, l’air soucieux en
face des bocaux et des tiroirs qui se vidaient,
hocha furieusement la tête. Elle se retenait, pour
ne pas en lâcher trop long ; car ça finissait par
sentir mauvais. Lantier voyait Nana bien souvent.
Oh ! elle n’en aurait pas mis la main au feu, il
était homme à faire pire, quand une jupe lui
trottait dans la tête. Mme Lerat, qui venait
d’entrer, très liée en ce moment avec Virginie
dont elle recevait les confidences, fit sa moue
pleine de gaillardise, en demandant :
– Dans quel sens l’avez-vous vue ?
– Oh ! dans le bon sens, répondit le chapelier,
très flatté, riant et frisant ses moustaches. Elle
était en voiture ; moi, je pataugeais sur le pavé...
Vrai, je vous le jure ! Il n’y aurait pas à se
défendre, car les fils de famille qui la tutoient de
près sont bigrement heureux !
Son regard s’était allumé, il se tourna vers
Gervaise, debout au fond de la boutique, en train
d’essuyer un plat.
– Oui, elle était en voiture, et une toilette d’un
chic !... Je ne la reconnaissais pas, tant elle
ressemblait à une dame de la haute, les quenottes
blanches dans sa frimousse fraîche comme une
fleur. C’est elle qui m’a envoyé une risette avec
son gant... Elle a fait un vicomte, je crois. Oh !
très lancée ! Elle peut se ficher de nous tous, elle
a du bonheur par-dessus la tête, cette gueuse !...
L’amour de petit chat ! non, vous n’avez pas idée
d’un petit chat pareil !
Gervaise essuyait toujours son plat, bien qu’il
fût net et luisant depuis longtemps. Virginie
réfléchissait, inquiète de deux billets qu’elle ne
savait pas comment payer, le lendemain ; tandis
que Lantier, gros et gras, suant le sucre dont il se
nourrissait, emplissait de son enthousiasme pour
les petits trognons bien mis la boutique d’épicerie
fine, mangée déjà aux trois quarts, et où soufflait
une odeur de ruine. Oui, il n’avait plus que
quelques pralines à croquer, quelques sucres
d’orge à sucer, pour nettoyer le commerce des
Poisson. Tout d’un coup, il aperçut, sur le trottoir
d’en face, le sergent de ville qui était de service
et qui passait boutonné, l’épée battant la cuisse.
Et ça l’égaya davantage. Il força Virginie à
regarder son mari.
– Ah bien ! murmura-t-il, il a une bonne tête
ce matin, Badingue !... Attention ! il serre trop les
fesses, il a dû se faire coller un oeil de verre
quelque part, pour surprendre son monde.
Quand Gervaise remonta chez elle, elle trouva
Coupeau assis au bord du lit, dans l’hébétement
d’une de ses crises. Il regardait le carreau de ses
yeux morts. Alors, elle s’assit elle-même sur une
chaise, les membres cassés, les mains tombées le
long de sa jupe sale. Et, pendant un quart d’heure,
elle resta en face de lui, sans rien dire.
– J’ai eu des nouvelles, murmura-t-elle enfin.
On a vu ta fille... Oui, ta fille est très chic et n’a
plus besoin de toi. Elle est joliment heureuse,
celle-là, par exemple !... Ah ! Dieu de Dieu ! je
donnerais gros pour être à sa place.
Coupeau regardait toujours le carreau. Puis, il
leva sa face ravagée, il eut un rire d’idiot, en
bégayant :
– Dis donc, ma biche, je ne te retiens pas...
T’es pas encore trop mal, quand tu te
débarbouilles. Tu sais, comme on dit, il n’y a pas
si vieille marmite qui ne trouve son couvercle...
Dame ! si ça devait mettre du beurre dans les
épinards !
XII
Ce devait être le samedi après le terme,
quelque chose comme le 12 ou le 13 janvier,
Gervaise ne savait plus au juste. Elle perdait la
boule, parce qu’il y avait des siècles qu’elle ne
s’était rien mis de chaud dans le ventre. Ah !
quelle semaine infernale ! un ratissage complet,
deux pains de quatre livres le mardi qui avaient
duré jusqu’au jeudi, puis une croûte sèche
retrouvée la veille, et pas une miette depuis
trente-six heures, une vraie danse devant le
buffet ! Ce qu’elle savait, par exemple, ce qu’elle
sentait sur son dos, c’était le temps de chien, un
froid noir, un ciel barbouillé comme le cul d’une
poêle, crevant d’une neige qui s’entêtait à ne pas
tomber. Quand on a l’hiver et la faim dans les
tripes, on peut serrer sa ceinture, ça ne vous
nourrit guère.
Peut-être, le soir, Coupeau rapporterait-il de
l’argent. Il disait qu’il travaillait. Tout est
possible, n’est-ce pas ? et Gervaise, attrapée
pourtant bien des fois, avait fini par compter sur
cet argent-là. Elle, après toutes sortes d’histoires,
ne trouvait plus seulement un torchon à laver
dans le quartier ; même une vieille dame dont elle
faisait le ménage, venait de la flanquer dehors, en
l’accusant de boire ses liqueurs. On ne voulait
d’elle nulle part, elle était brûlée ; ce qui
l’arrangeait dans le fond, car elle en était tombée
à ce point d’abrutissement, où l’on préfère crever
que de remuer ses dix doigts. Enfin, si Coupeau
rapportait sa paie, on mangerait quelque chose de
chaud. Et, en attendant, comme midi n’avait pas
sonné, elle restait allongée sur la paillasse, parce
qu’on a moins froid et moins faim, lorsqu’on est
allongé.
Gervaise appelait ça la paillasse ; mais, à la
vérité, ça n’était qu’un tas de paille dans un coin.
Peu à peu, le dodo avait filé chez les revendeurs
du quartier. D’abord, les jours de débine, elle
avait décousu le matelas, où elle prenait des
poignées de laine, qu’elle sortait dans son tablier
et vendait dix sous la livre, rue Belhomme.
Ensuite, le matelas vidé, elle s’était fait trente
sous de la toile, un matin, pour se payer du café.
Les oreillers avaient suivi, puis le traversin.
Restait le bois de lit, qu’elle ne pouvait mettre
sous son bras, à cause des Boche, qui auraient
ameuté la maison, s’ils avaient vu s’envoler la
garantie du propriétaire. Et cependant, un soir,
aidée de Coupeau, elle guetta les Boche en train
de gueuletonner, et déménagea le lit
tranquillement, morceau par morceau, les
bateaux, les dossiers, le cadre de fond. Avec les
dix francs de ce lavage, ils fricotèrent trois jours.
Est-ce que la paillasse ne suffisait pas ? Même la
toile était allée rejoindre celle du matelas, ils
avaient ainsi achevé de manger le dodo, en se
donnant une indigestion de pain, après une
fringale de vingt-quatre heures. On poussait la
paille d’un coup de balai, le poussier était
toujours retourné, et ça n’était pas plus sale
qu’autre chose.
Sur le tas de paille, Gervaise, tout habillée, se
tenait en chien de fusil, les pattes ramenées sous
sa guenille de jupon, pour avoir plus chaud. Et,
pelotonnée, les yeux grands ouverts, elle remuait
des idées pas drôles, ce jour-là. Ah ! non, sacré
mâtin ! on ne pouvait continuer ainsi à vivre sans
manger ! Elle ne sentait plus sa faim ; seulement,
elle avait un plomb dans l’estomac, tandis que
son crâne lui semblait vide. Bien sûr, ce n’était
pas aux quatre coins de la turne qu’elle trouvait
des sujets de gaieté ! Un vrai chenil, maintenant,
où les levrettes qui portent des paletots, dans les
rues, ne seraient pas demeurées en peinture. Ses
yeux pâles regardaient les murailles nues. Depuis
longtemps, ma tante avait tout pris. Il restait la
commode, la table et une chaise ; encore le
marbre et les tiroirs de la commode s’étaient-ils
évaporés par le même chemin que le bois de lit.
Un incendie n’aurait pas mieux nettoyé ça, les
petits bibelots avaient fondu, à commencer par la
toquante, une montre de douze francs, jusqu’aux
photographies de la famille, dont une marchande
lui avait acheté les cadres ; une marchande bien
complaisante, chez laquelle elle portait une
casserole, un fer à repasser, un peigne, et qui lui
allongeait cinq sous, trois sous, deux sous, selon
l’objet, de quoi remonter avec un morceau de
pain. À présent, il ne restait plus qu’une vieille
paire de mouchettes cassée, dont la marchande lui
refusait un sou. Oh ! si elle avait su à qui vendre
les ordures, la poussière et la crasse, elle aurait
vite ouvert boutique, car la chambre était d’une
jolie saleté ! Elle n’apercevait que des toiles
d’araignée, dans les coins, et les toiles d’araignée
sont peut-être bonnes pour les coupures, mais il
n’y a pas encore de négociant qui les achète.
Alors la tête tournée, lâchant l’espoir de faire du
commerce, elle se recroquevillait davantage sur
sa paillasse, elle préférait regarder par la fenêtre
le ciel chargé de neige, un jour triste qui lui
glaçait la moelle des os.
Que d’embêtements ! À quoi bon se mettre
dans tous ses états et se turlupiner la cervelle ? Si
elle avait pu pioncer au moins ! Mais sa
pétaudière de cambuse lui trottait par la tête. M.
Marescot, le propriétaire, était venu lui-même, la
veille, leur dire qu’il les expulserait, s’ils
n’avaient pas payé les deux termes arriérés dans
les huit jours. Eh bien ! il les expulserait, ils ne
seraient certainement pas plus mal sur le pavé !
Voyez-vous ce sagouin avec son pardessus et ses
gants de laine, qui montait leur parler des termes,
comme s’ils avaient eu un boursicot caché
quelque part ! Nom d’un chien ! au lieu de se
serrer le gaviot, elle aurait commencé par se
coller quelque chose dans les badigoinces ! Vrai,
elle le trouvait trop rossard, cet entripaillé, elle
l’avait où vous savez, et profondément encore !
C’était comme sa bête brute de Coupeau, qui ne
pouvait plus rentrer sans lui tomber sur le
casaquin : elle le mettait dans le même endroit
que le propriétaire. À cette heure, son endroit
devait être bigrement large, car elle y envoyait
tout le monde, tant elle aurait voulu se
débarrasser du monde et de la vie. Elle devenait
un vrai grenier à coups de poing. Coupeau avait
un gourdin qu’il appelait son éventail à
bourrique ; et il éventait la bourgeoise, fallait
voir ! des suées abominables, dont elle sortait en
nage. Elle, pas trop bonne non plus, mordait et
griffait. Alors, on se trépignait dans la chambre
vide, des peignées à se faire passer le goût du
pain. Mais elle finissait par se ficher des dégelées
comme du reste. Coupeau pouvait faire la Saint-
Lundi des semaines entières, tirer des bordées qui
duraient des mois, rentrer fou de boisson et
vouloir la réguiser, elle s’était habituée, elle le
trouvait tannant, pas davantage. Et c’était ces
jours-là, qu’elle l’avait dans le derrière. Oui, dans
le derrière, son cochon d’homme ! dans le
derrière, les Lorilleux, les Boche et les Poisson !
dans le derrière, le quartier qui la méprisait ! Tout
Paris y entrait, et elle l’y enfonçait d’une tape,
avec un geste de suprême indifférence, heureuse
et vengée pourtant de le fourrer là.
Par malheur, si l’on s’accoutume à tout, on n’a
pas encore pu prendre l’habitude de ne point
manger. C’était uniquement là ce qui défrisait
Gervaise. Elle se moquait d’être la dernière des
dernières, au fin fond du ruisseau, et de voir les
gens s’essuyer, quand elle passait près d’eux. Les
mauvaises manières ne la gênaient plus, tandis
que la faim lui tordait toujours les boyaux. Oh !
elle avait dit adieu aux petits plats, elle était
descendue à dévorer tout ce qu’elle trouvait. Les
jours de noce, maintenant, elle achetait chez le
boucher des déchets de viande à quatre sous la
livre, las de traîner et de noircir dans une
assiette ; et elle mettait ça avec une potée de
pommes de terre, qu’elle touillait au fond d’un
poêlon. Ou bien elle fricassait un coeur de boeuf,
un rata dont elle se léchait les lèvres. D’autres
fois, quand elle avait du vin, elle se payait une
trempette, une vraie soupe de perroquet. Les deux
sous de fromage d’Italie, les boisseaux de
pommes blanches, les quarts de haricots secs
cuits dans leur jus, étaient encore des régals
qu’elle ne pouvait plus se donner souvent. Elle
tombait aux arlequins, dans les gargots borgnes,
où, pour un sou, elle avait des tas d’arêtes de
poisson mêlées à des rognures de rôti gâté. Elle
tombait plus bas, mendiait chez un restaurateur
charitable les croûtes des clients, et faisait une
panade, en les laissant mitonner le plus
longtemps possible sur le fourneau d’un voisin.
Elle en arrivait, les matins de fringale, à rôder
avec les chiens, pour voir aux portes des
marchands, avant le passage des boueux ; et
c’était ainsi qu’elle avait parfois des plats de
riches, des melons pourris, des maquereaux
tournés, des côtelettes dont elle visitait le
manche, par crainte des asticots. Oui, elle en était
là ; ça répugne les délicats, cette idée ; mais si les
délicats n’avaient rien tortillé de trois jours, nous
verrions un peu s’ils bouderaient contre leur
ventre ; ils se mettraient à quatre pattes et
mangeraient aux ordures comme les camarades.
Ah ! la crevaison des pauvres, les entrailles vides
qui crient la faim, le besoin des bêtes claquant
des dents et s’empiffrant de choses immondes,
dans ce grand Paris si doré et si flambant ! Et dire
que Gervaise s’était fichu des ventrées d’oie
grasse ! Maintenant, elle pouvait s’en torcher le
nez. Un jour, Coupeau lui ayant chipé deux bons
de pain pour les revendre et les boire, elle avait
failli le tuer d’un coup de pelle, affamée, enragée
par le vol de ce morceau de pain.
Cependant, à force de regarder le ciel blafard,
elle s’était endormie d’un petit sommeil pénible.
Elle rêvait que ce ciel chargé de neige crevait sur
elle, tant le froid la pinçait. Brusquement, elle se
mit debout, réveillée en sursaut par un grand
frisson d’angoisse. Mon Dieu ! est-ce qu’elle
allait mourir ? Grelottante, hagarde, elle vit qu’il
faisait jour encore. La nuit ne viendrait donc pas !
Comme le temps est long, quand on n’a rien dans
le ventre ! Son estomac s’éveillait, lui aussi, et la
torturait. Tombée sur la chaise, la tête basse, les
mains entre les cuisses pour se réchauffer, elle
calculait déjà le dîner, dès que Coupeau
apporterait l’argent : un pain, un litre, deux
portions de gras-double à la lyonnaise. Trois
heures sonnèrent au coucou du père Bazouge. Il
n’était que trois heures. Alors, elle pleura. Jamais
elle n’aurait la force d’attendre sept heures. Elle
avait un balancement de tout son corps, le
dandinement d’une petite fille qui berce sa grosse
douleur, pliée en deux, s’écrasant l’estomac, pour
ne plus le sentir. Ah ! il vaut mieux accoucher
que d’avoir faim ! Et, ne se soulageant pas, prise
d’une rage, elle se leva, piétina, espérant
rendormir sa faim comme un enfant qu’on
promène. Pendant une demi-heure, elle se cogna
aux quatre coins de la chambre vide. Puis, tout
d’un coup, elle s’arrêta, les yeux fixes. Tant pis !
ils diraient ce qu’ils diraient, elle leur lécherait
les pieds s’ils voulaient, mais elle allait
emprunter dix sous aux Lorilleux.
L’hiver, dans cet escalier de la maison,
l’escalier des pouilleux, c’étaient de continuels
emprunts de dix sous, de vingt sous, des petits
services que ces meurt-de-faim se rendaient les
uns aux autres. Seulement, on serait plutôt mort
que de s’adresser aux Lorilleux, parce qu’on les
savait trop durs à la détente. Gervaise, en allant
frapper chez eux, montrait un beau courage. Elle
avait si peur, dans le corridor, qu’elle éprouva ce
brusque soulagement des gens qui sonnent chez
les dentistes.
– Entrez ! cria la voix aigre du chaîniste.
Comme il faisait bon, là-dedans ! La forge
flambait, allumait l’étroit atelier de sa flamme
blanche, pendant que Mme Lorilleux mettait à
recuire une pelote de fil d’or. Lorilleux, devant
son établi, suait, tant il avait chaud, en train de
souder des maillons au chalumeau. Et ça sentait
bon, une soupe aux choux mijotait sur le poêle,
exhalant une vapeur qui retournait le coeur de
Gervaise et la faisait s’évanouir.
– Ah ! c’est vous, grogna Mme Lorilleux, sans
lui dire seulement de s’asseoir. Qu’est-ce que
vous voulez ?
Gervaise ne répondit pas. Elle n’était pas trop
mal avec les Lorilleux, cette semaine-là. Mais la
demande des dix sous lui restait dans la gorge,
parce qu’elle venait d’apercevoir Boche,
carrément assis près du poêle, en train de faire
des cancans. Il avait un air de se ficher du monde,
cet animal ! Il riait comme un cul, le trou de la
bouche arrondi, et les joues tellement bouffies
qu’elles lui cachaient le nez ; un vrai cul, enfin !
– Qu’est-ce que vous voulez ? répéta
Lorilleux.
– Vous n’avez pas vu Coupeau ? finit par
balbutier Gervaise. Je le croyais ici.
Les chaînistes et le concierge ricanèrent. Non,
bien sûr, ils n’avaient pas vu Coupeau. Ils
n’offraient pas assez de petits verres pour voir
Coupeau comme ça. Gervaise fit un effort et
reprit en bégayant :
– C’est qu’il m’avait promis de rentrer... Oui,
il doit m’apporter de l’argent... Et comme j’ai
absolument besoin de quelque chose...
Un gros silence régna. Mme Lorilleux éventait
rudement le feu de la forge, Lorilleux avait baissé
le nez sur le bout de chaîne qui s’allongeait entre
ses doigts, tandis que Boche gardait son rire de
pleine lune, le trou de la bouche si rond, qu’on
éprouvait l’envie d’y fourrer le doigt, pour voir.
– Si j’avais seulement dix sous, murmura
Gervaise à voix basse.
Le silence continua.
– Vous ne pourriez pas me prêter dix sous ?...
Oh ! je vous les rendrais ce soir !
Mme Lorilleux se tourna et la regarda fixement.
En voilà une peloteuse qui venait les empaumer.
Aujourd’hui, elle les tapait de dix sous, demain
ce serait de vingt, et il n’y avait plus de raison
pour s’arrêter. Non, non, pas de ça. Mardi, s’il
fait chaud !
– Mais, ma chère, cria-t-elle, vous savez bien
que nous n’avons pas d’argent ! Tenez, voilà la
doublure de ma poche. Vous pouvez nous
fouiller... Ce serait de bon coeur, naturellement.
– Le coeur y est toujours, grogna Lorilleux ;
seulement, quand on ne peut pas, on ne peut pas.
Gervaise, très humble, les approuvait de la
tête. Cependant, elle ne s’en allait pas, elle
guignait l’or du coin de l’oeil, les liasses d’or
pendues au mur, le fil d’or que la femme tirait à
la filière de toute la force de ses petits bras, les
maillons d’or en tas sous les doigts noueux du
mari. Et elle pensait qu’un bout de ce vilain métal
noirâtre aurait suffi pour se payer un bon dîner.
Ce jour-là, l’atelier avait beau être sale, avec ses
vieux fers, sa poussière de charbon, sa crasse des
huiles mal essuyées, elle le voyait resplendissant
de richesses, comme la boutique d’un changeur.
Aussi se risqua-t-elle à répéter, doucement :
– Je vous les rendrais, je vous les rendrais,
bien sûr... Dix sous, ça ne vous gênerait pas.
Elle avait le coeur tout gonflé, en ne voulant
pas avouer qu’elle se brossait le ventre depuis la
veille. Puis, elle sentit ses jambes qui se
cassaient, elle eut peur de fondre en larmes,
bégayant encore :
– Vous seriez si gentils !... Vous ne pouvez
pas savoir... Oui, j’en suis là, mon Dieu ! j’en
suis là...
Alors, les Lorilleux pincèrent les lèvres et
échangèrent un mince regard. La Banban
mendiait, à cette heure ! Eh bien ! le plongeon
était complet. C’est eux qui n’aimaient pas ça !
S’ils avaient su, ils se seraient barricadés, parce
qu’on doit toujours être sur l’oeil avec les
mendiants, des gens qui s’introduisent dans les
appartements sous des prétextes, et qui filent en
déménageant les objets précieux. D’autant plus
que, chez eux, il y avait de quoi voler ; on
pouvait envoyer les doigts partout, et en emporter
des trente et des quarante francs, rien qu’en
fermant le poing. Déjà plusieurs fois, ils s’étaient
méfiés, en remarquant la drôle de figure de
Gervaise, quand elle se plantait devant l’or. Cette
fois, par exemple, ils allaient la surveiller. Et,
comme elle s’approchait davantage, les pieds sur
la claie de bois, le chaîniste lui cria rudement,
sans répondre davantage à sa demande :
– Dites donc ! faites un peu attention, vous
allez encore emporter des brins d’or à vos
semelles... Vrai, on dirait que vous avez làdessous
de la graisse, pour que ça colle.
Gervaise, lentement, recula. Elle s’était
appuyée un instant à une étagère, et voyant Mme
Lorilleux lui examiner les mains, elle les ouvrit
toutes grandes, les montra, disant de sa voix
molle, sans se fâcher, en femme tombée qui
accepte tout :
– Je n’ai rien pris, vous pouvez regarder.
Et elle s’en alla, parce que l’odeur forte de la
soupe aux choux et la bonne chaleur de l’atelier
la rendaient trop malade.
Ah ! pour le coup, les Lorilleux ne la retinrent
pas ! Bon voyage, du diable s’ils lui ouvraient
encore ! Ils avaient assez vu sa figure, ils ne
voulaient pas chez eux de la misère des autres,
quand cette misère était méritée. Et ils se
laissèrent aller à une grosse jouissance
d’égoïsme, en se trouvant calés, bien au chaud,
avec la perspective d’une fameuse soupe. Boche
aussi s’étalait, enflant encore ses joues, si bien
que son rire devenait malpropre. Ils se trouvaient
tous joliment vengés des anciennes manières de
la Banban, de la boutique bleue, des gueuletons,
et du reste. C’était trop réussi, ça prouvait où
conduisait l’amour de la frigousse. Au rancart les
gourmandes, les paresseuses et les
dévergondées !
– Que ça de genre ! ça vient quémander des
dix sous ! s’écria Mme Lorilleux derrière le dos de
Gervaise. Oui, je t’en fiche, je vas lui prêter dix
sous tout de suite, pour qu’elle aille boire la
goutte !
Gervaise traîna ses savates dans le corridor,
alourdie, pliant les épaules. Quand elle fut à sa
porte, elle n’entra pas, sa chambre lui faisait peur.
Autant marcher, elle aurait plus chaud et
prendrait patience. En passant, elle allongea le
cou dans la niche du père Bru, sous l’escalier ;
encore un, celui-là, qui devait avoir un bel
appétit, car il déjeunait et dînait par coeur depuis
trois jours ; mais il n’était pas là, il n’y avait que
son trou, et elle éprouva une jalousie, en
s’imaginant qu’on pouvait l’avoir invité quelque
part. Puis, comme elle arrivait devant les Bijard,
elle entendit des plaintes, elle entra, la clef étant
toujours sur la serrure.
– Qu’est-ce qu’il y a donc ? demanda-t-elle.
La chambre était très propre. On voyait bien
que Lalie avait, le matin encore, balayé et rangé
les affaires. La misère avait beau souffler là-
dedans, emporter les frusques, étaler sa
ribambelle d’ordures, Lalie venait derrière, et
récurait tout, et donnait aux choses un air gentil.
Si ce n’était pas riche, ça sentait bon la ménagère,
chez elle. Ce jour-là, ses deux enfants, Henriette
et Jules, avaient trouvé de vieilles images, qu’ils
découpaient tranquillement dans un coin. Mais
Gervaise fut toute surprise de trouver Lalie
couchée, sur son étroit lit de sangle, le drap au
menton, très pâle. Elle couchée, par exemple !
elle était donc bien malade !
– Qu’est-ce que vous avez ? répéta Gervaise,
inquiète.
Lalie ne se plaignait plus. Elle souleva
lentement ses paupières blanches, et voulut
sourire de ses lèvres qu’un frisson convulsait.
– Je n’ai rien, souffla-t-elle très bas, oh ! bien
vrai, rien du tout.
Puis, les yeux refermés, avec un effort :
– J’étais trop fatiguée tous ces jours-ci, alors je
fiche la paresse, je me dorlote, vous voyez.
Mais son visage de gamine, marbré de taches
livides, prenait une telle expression de douleur
suprême, que Gervaise, oubliant sa propre
agonie, joignit les mains et tomba à genoux près
d’elle. Depuis un mois, elle la voyait se tenir aux
murs pour marcher, pliée en deux par une toux
qui sonnait joliment le sapin. La petite ne pouvait
même plus tousser. Elle eut un hoquet, des filets
de sang coulèrent aux coins de sa bouche.
– Ce n’est pas ma faute, je ne me sens guère
forte, murmura-t-elle comme soulagée. Je me suis
traînée, j’ai mis un peu d’ordre... C’est assez
propre, n’est-ce pas ?... Et je voulais nettoyer les
vitres, mais les jambes m’ont manqué. Est-ce
bête ! Enfin, quand on a fini, on se couche.
Elle s’interrompit pour dire :
– Voyez donc si mes enfants ne se coupent pas
avec leurs ciseaux.
Et elle se tut, tremblante, écoutant un pas
lourd qui montait l’escalier. Brutalement, le père
Bijard poussa la porte. Il avait son coup de
bouteille comme à l’ordinaire, les yeux flambant
de la folie furieuse du vitriol. Quand il aperçut
Lalie couchée, il tapa sur ses cuisses avec un
ricanement, il décrocha le grand fouet, en
grognant :
– Ah ! nom de Dieu, c’est trop fort ! nous
allons rire !... Les vaches se mettent à la paille en
plein midi, maintenant !... Est-ce que tu te
moques des paroissiens, sacrée feignante ?...
Allons, houp ! décanillons !
Il faisait déjà claquer le fouet au-dessus du lit.
Mais l’enfant, suppliante, répétait :
– Non, papa, je t’en prie, ne frappe pas... Je te
jure que tu aurais du chagrin... Ne frappe pas.
– Veux-tu sauter, gueula-t-il plus fort, ou je te
chatouille les côtes !... Veux-tu sauter, bougre de
rosse !
Alors, elle dit doucement :
– Je ne puis pas, comprends-tu ?... Je vais
mourir.
Gervaise s’était jetée sur Bijard et lui arrachait
le fouet. Lui, hébété, restait devant le lit de
sangle. Qu’est-ce qu’elle chantait là, cette
morveuse ? Est-ce qu’on meurt si jeune, quand
on n’a pas été malade ! Quelque frime pour se
faire donner du sucre ! Ah ! il allait se renseigner,
et si elle mentait !
– Tu verras, c’est la vérité, continuait-elle.
Tant que j’ai pu, je vous ai évité de la peine...
Sois gentil, à cette heure, et dis-moi adieu, papa.
Bijard tortillait son nez, de peur d’être mis
dedans. C’était pourtant vrai qu’elle avait une
drôle de figure, une figure allongée et sérieuse de
grande personne. Le souffle de la mort, qui
passait dans la chambre, le dessoûlait. Il promena
un regard autour de lui, de l’air d’un homme tiré
d’un long sommeil, vit le ménage en ordre, les
deux enfants débarbouillés, en train de jouer et de
rire. Et il tomba sur une chaise, balbutiant :
– Notre petite mère, notre petite mère...
Il ne trouvait que ça, et c’était déjà bien tendre
pour Lalie, qui n’avait jamais été tant gâtée. Elle
consola son père. Elle était surtout ennuyée de
s’en aller ainsi, avant d’avoir élevé tout à fait ses
enfants. Il en prendrait soin, n’est-ce pas ? Elle
lui donna de sa voix mourante des détails sur la
façon de les arranger, de les tenir propres. Lui,
abruti, repris par les fumées de l’ivresse, roulait
la tête en la regardant passer de ses yeux ronds.
Ça remuait en lui toutes sortes de choses ; mais il
ne trouvait plus rien, et avait la couenne trop
brûlée pour pleurer.
– Écoute encore, reprit Lalie après un silence.
Nous devons quatre francs sept sous au
boulanger ; il faudra payer ça... Mme Gaudron a
un fer à nous que tu lui réclameras... Ce soir, je
n’ai pas pu faire de la soupe, mais il reste du
pain, et tu mettras chauffer les pommes de terre...
Jusqu’à son dernier râle, ce pauvre chat restait
la petite mère de tout son monde. En voilà une
qu’on ne remplacerait pas, bien sûr ! Elle mourait
d’avoir eu à son âge la raison d’une vraie mère, la
poitrine encore trop tendre et trop étroite pour
contenir une aussi large maternité. Et, s’il perdait
ce trésor, c’était bien la faute de sa bête féroce de
père. Après avoir tué la maman d’un coup de
pied, est-ce qu’il ne venait pas de massacrer la
fille ! Les deux bons anges seraient dans la fosse,
et lui n’aurait plus qu’à crever comme un chien
au coin d’une borne.
Gervaise, cependant, se retenait pour ne pas
éclater en sanglots. Elle tendait les mains, avec le
désir de soulager l’enfant ; et, comme le lambeau
de drap glissait, elle voulut le rabattre et arranger
le lit. Alors, le pauvre petit corps de la mourante
apparut. Ah ! Seigneur ! quelle misère et quelle
pitié ! Les pierres auraient pleuré. Lalie était
toute nue, un reste de camisole aux épaules en
guise de chemise ; oui, toute nue, et d’une nudité
saignante et douloureuse de martyre. Elle n’avait
plus de chair, les os trouaient la peau. Sur les
côtes, de minces zébrures violettes descendaient
jusqu’aux cuisses, les cinglements du fouet
imprimés là tout vifs. Une tache livide cerclait le
bras gauche, comme si la mâchoire d’un étau
avait broyé ce membre si tendre, pas plus gros
qu’une allumette. La jambe droite montrait une
déchirure mal fermée, quelque mauvais coup
rouvert chaque matin en trottant pour faire le
ménage. Des pieds à la tête, elle n’était qu’un
noir. Oh ! ce massacre de l’enfance, ces lourdes
pattes d’homme écrasant cet amour de quiqui,
cette abomination de tant de faiblesse râlant sous
une pareille croix ! On adore dans les églises des
saintes fouettées dont la nudité est moins pure.
Gervaise, de nouveau, s’était accroupie, ne
songeant plus à tirer le drap, renversée par la vue
de ce rien du tout pitoyable, aplati au fond du lit ;
et ses lèvres tremblantes cherchaient des prières.
– Madame Coupeau, murmura la petite, je
vous en prie...
De ses bras trop courts, elle cherchait à
rabattre le drap, toute pudique, prise de honte
pour son père. Bijard, stupide, les yeux sur ce
cadavre qu’il avait fait, roulait toujours la tête, du
mouvement ralenti d’un animal qui a de
l’embêtement.
Et quand elle eut recouvert Lalie, Gervaise ne
put rester là davantage. La mourante
s’affaiblissait, ne parlant plus, n’ayant plus que
son regard, son ancien regard noir de petite fille
résignée et songeuse, qu’elle fixait sur ses deux
enfants, en train de découper leurs images. La
chambre s’emplissait d’ombre, Bijard cuvait sa
bordée dans l’hébétement de cette agonie. Non,
non, la vie était trop abominable ! Ah ! quelle
sale chose ! ah ! quelle sale chose ! Et Gervaise
partit, descendit l’escalier, sans savoir, la tête
perdue, si gonflée d’emmerdement qu’elle se
serait volontiers allongée sous les roues d’un
omnibus, pour en finir.
Tout en courant, en bougonnant contre le sacré
sort, elle se trouva devant la porte du patron, où
Coupeau prétendait travailler. Ses jambes
l’avaient conduite là, son estomac reprenait sa
chanson, la complainte de la faim en quatrevingt-
dix couplets, une complainte qu’elle savait
par coeur. De cette manière, si elle pinçait
Coupeau à la sortie, elle mettrait la main sur la
monnaie, elle achèterait les provisions. Une petite
heure d’attente au plus, elle avalerait bien encore
ça, elle qui se suçait les pouces depuis la veille.
C’était rue de la Charbonnière, à l’angle de la
rue de Chartres, un fichu carrefour dans lequel le
vent jouait aux quatre coins. Nom d’un chien ! il
ne faisait pas chaud, à arpenter le pavé. Encore si
l’on avait eu des fourrures ! Le ciel restait d’une
vilaine couleur de plomb, et la neige, amassée làhaut,
coiffait le quartier d’une calotte de glace.
Rien ne tombait, mais il y avait un gros silence en
l’air, qui apprêtait pour Paris un déguisement
complet, une jolie robe de bal, blanche et neuve.
Gervaise levait le nez, en priant le bon Dieu de ne
pas lâcher sa mousseline tout de suite. Elle tapait
des pieds, regardait une boutique d’épicier, en
face, puis tournait les talons, parce que c’était
inutile de se donner trop faim à l’avance. Le
carrefour n’offrait pas de distractions. Les
quelques passants filaient raide, entortillés dans
des cache-nez ; car, naturellement, on ne flâne
pas, quand le froid vous serre les fesses.
Cependant, Gervaise aperçut quatre ou cinq
femmes qui montaient la garde comme elle, à la
porte du maître zingueur ; encore des
malheureuses, bien sûr, des épouses guettant la
paie, pour l’empêcher de s’envoler chez le
marchand de vin. Il y avait une grande haridelle,
une figure de gendarme, collée contre le mur,
prête à sauter sur le dos de son homme. Une
petite, toute noire, l’air humble et délicat, se
promenait de l’autre côté de la chaussée. Une
autre, empotée, avait amené ses deux mioches,
qu’elle traînait à droite et à gauche, grelottant et
pleurant. Et toutes, Gervaise comme ses
camarades de faction, passaient et repassaient, en
se jetant des coups d’oeil obliques, sans se parler.
Une agréable rencontre, ah ! oui, je t’en fiche !
Elles n’avaient pas besoin de lier connaissance,
pour connaître leur numéro. Elles logeaient toutes
à la même enseigne, chez misère et compagnie.
Ça donnait plus froid encore, de les voir piétiner
et se croiser silencieusement, dans cette terrible
température de janvier.
Pourtant, pas un chat ne sortait de chez le
patron. Enfin, un ouvrier parut, puis deux, puis
trois ; mais ceux-là, sans doute, étaient de bons
zigs, qui rapportaient fidèlement leur prêt, car ils
eurent un hochement de tête en apercevant les
ombres rôdant devant l’atelier. La grande
haridelle se collait davantage à côté de la porte ;
et, tout d’un coup, elle tomba sur un petit homme
pâlot, en train d’allonger prudemment la tête.
Oh ! ce fut vite réglé ! elle le fouilla, lui ratissa la
monnaie. Pincé, plus de braise, pas de quoi boire
une goutte ! Alors, le petit homme, vexé et
désespéré, suivit son gendarme en pleurant de
grosses larmes d’enfant. Des ouvriers sortaient
toujours, et comme la forte commère, avec ses
deux mioches, s’était approchée, un grand brun,
l’air roublard, qui l’aperçut, rentra vivement pour
prévenir le mari ; lorsque celui-ci arriva en se
dandinant, il avait étouffé deux roues de derrière,
deux belles pièces de cent sous neuves, une dans
chaque soulier. Il prit l’un de ses gosses sur son
bras, il s’en alla en contant des craques à sa
bourgeoise qui le querellait. Il y en avait de
rigolos, sautant d’un bond dans la rue, pressés de
courir béquiller leur quinzaine avec les amis. Il y
en avait aussi de lugubres, la mine rafalée, serrant
dans leur poing crispé les trois ou quatre journées
sur quinze qu’ils avaient faites, se traitant de
feignants et faisant des serments d’ivrogne. Mais
le plus triste, c’était la douleur de la petite femme
noire, humble et délicate : son homme, un beau
garçon, venait de se cavaler sous son nez, si
brutalement, qu’il avait failli la jeter par terre ; et
elle rentrait seule, chancelant le long des
boutiques, pleurant toutes les larmes de son
corps.
Enfin, le défilé avait cessé. Gervaise, droite au
milieu de la rue, regardait la porte. Ça
commençait à sentir mauvais. Deux ouvriers
attardés se montrèrent encore, mais toujours pas
de Coupeau. Et, comme elle demandait aux
ouvriers si Coupeau n’allait pas sortir, eux qui
étaient à la couleur, lui répondirent en blaguant
que le camarade venait tout juste de filer avec
Lantimêche par une porte de derrière, pour mener
les poules pisser. Gervaise comprit. Encore une
menterie de Coupeau, elle pouvait aller voir s’il
pleuvait ! Alors, lentement, traînant sa paire de
ripatons éculés, elle descendit la rue de la
Charbonnière. Son dîner courait joliment devant
elle, et elle le regardait courir, dans le crépuscule
jaune, avec un petit frisson. Cette fois, c’était fini.
Pas un fifrelin, plus un espoir, plus que de la nuit
et de la faim. Ah ! une belle nuit de crevaison,
cette nuit sale qui tombait sur ses épaules !
Elle montait lourdement la rue des
Poissonniers, lorsqu’elle entendit la voix de
Coupeau. Oui, il était là, à la Petite-Civette, en
train de se faire payer une tournée par Mes-
Bottes. Ce farceur de Mes-Bottes, vers la fin de
l’été, avait eu le truc d’épouser pour de vrai une
dame, très décatie déjà, mais qui possédait de
beaux restes ; oh ! une dame de la rue des
Martyrs, pas de la gnognotte de barrière. Et il
fallait voir cet heureux mortel, vivant en
bourgeois, les mains dans les poches, bien vêtu,
bien nourri. On ne le reconnaissait plus, tellement
il était gras. Les camarades disaient que sa
femme avait de l’ouvrage tant qu’elle voulait
chez des messieurs de sa connaissance. Une
femme comme ça et une maison de campagne,
c’est tout ce qu’on peut désirer pour embellir la
vie. Aussi Coupeau guignait-il Mes-Bottes avec
admiration. Est-ce que le lascar n’avait pas
jusqu’à une bague d’or au petit doigt !
Gervaise posa la main sur l’épaule de
Coupeau, au moment où il sortait de la Petite-
Civette.
– Dis donc, j’attends, moi... J’ai faim. C’est
tout ce que tu paies ?
Mais il lui riva son clou de la belle façon.
– T’as faim, mange ton poing !... Et garde
l’autre pour demain.
C’est lui qui trouvait ça patagueule, de jouer le
drame devant le monde ! Eh bien ! quoi ! il
n’avait pas travaillé, les boulangers pétrissaient
tout de même. Elle le prenait peut-être pour un
dépuceleur de nourrices, à venir l’intimider avec
ses histoires.
– Tu veux donc que je vole, murmura-t-elle
d’une voix sourde.
Mes-Bottes se caressait le menton d’un air
conciliant.
– Non, ça, c’est défendu, dit-il. Mais quand
une femme sait se retourner...
Et Coupeau l’interrompit pour crier bravo !
Oui, une femme devait savoir se retourner. Mais
la sienne avait toujours été une guimbarde, un tas.
Ce serait sa faute, s’ils crevaient sur la paille.
Puis, il retomba dans son admiration devant Mes-
Bottes. Était-il assez suiffard, l’animal ! Un vrai
propriétaire ; du linge blanc et des escarpins un
peu chouettes ! Fichtre ! ce n’était pas de la
ripopée ! En voilà un au moins dont la bourgeoise
menait bien la barque !
Les deux hommes descendaient vers le
boulevard extérieur. Gervaise les suivait. Au bout
d’un silence, elle reprit, derrière Coupeau :
– J’ai faim, tu sais... J’ai compté sur toi. Faut
me trouver quelque chose à claquer.
Il ne répondit pas, et elle répéta sur un ton
navrant d’agonie :
– Alors, c’est tout ce que tu paies ?
– Mais, nom de Dieu ! puisque je n’ai rien !
gueula-t-il, en se retournant furieusement. Lâchemoi,
n’est-ce pas ? ou je cogne !
Il levait déjà le poing. Elle recula et parut
prendre une décision.
– Va, je te laisse, je trouverai bien un homme.
Du coup, le zingueur rigola. Il affectait de
prendre la chose en blague, il la poussait, sans en
avoir l’air. Par exemple, c’était une riche idée !
Le soir, aux lumières, elle pouvait encore faire
des conquêtes. Si elle levait un homme, il lui
recommandait le restaurant du Capucin, où il y
avait des petits cabinets dans lesquels on
mangeait parfaitement. Et, comme elle s’en allait
sur le boulevard extérieur, blême et farouche, il
lui cria encore :
– Écoute donc, rapporte-moi du dessert, moi
j’aime les gâteaux... Et, si ton monsieur est bien
nippé, demande-lui un vieux paletot, j’en ferai
mon beurre.
Gervaise, poursuivie par ce bagou infernal,
marchait vite. Puis, elle se trouva seule au milieu
de la foule, elle ralentit le pas. Elle était bien
résolue. Entre voler et faire ça, elle aimait mieux
faire ça, parce qu’au moins elle ne causerait du
tort à personne. Elle n’allait jamais disposer que
de son bien. Sans doute, ce n’était guère propre ;
mais le propre et le pas propre se brouillaient
dans sa caboche, à cette heure ; quand on crève
de faim, on ne cause pas tant philosophie, on
mange le pain qui se présente. Elle était remontée
jusqu’à la chaussée Clignancourt. La nuit n’en
finissait plus d’arriver. Alors, en attendant, elle
suivit les boulevards, comme une dame qui prend
l’air avant de rentrer pour la soupe.
Ce quartier où elle éprouvait une honte, tant il
embellissait, s’ouvrait maintenant de toutes parts
au grand air. Le boulevard Magenta, montant du
coeur de Paris, et le boulevard Ornano, s’en allant
dans la campagne, l’avaient troué à l’ancienne
barrière, un fier abattis de maisons, deux vastes
avenues encore blanches de plâtre, qui gardaient
à leurs flancs les rues du Faubourg-Poissonnière
et des Poissonniers, dont les bouts s’enfonçaient,
écornés, mutilés, tordus comme des boyaux
sombres. Depuis longtemps, la démolition du mur
de l’octroi avait déjà élargi les boulevards
extérieurs, avec les chaussées latérales et le terreplein
au milieu pour les piétons, planté de quatre
rangées de petits platanes. C’était un carrefour
immense débouchant au loin sur l’horizon, par
des voies sans fin, grouillantes de foule, se
noyant dans le chaos perdu des constructions.
Mais, parmi les hautes maisons neuves, bien des
masures branlantes restaient debout ; entre les
façades sculptées, des enfoncements noirs se
creusaient, des chenils bâillaient, étalant les
loques de leurs fenêtres. Sous le luxe montant de
Paris, la misère du faubourg crevait et salissait ce
chantier d’une ville nouvelle, si hâtivement bâtie.
Perdue dans la cohue du large trottoir, le long
des petits platanes, Gervaise se sentait seule et
abandonnée. Ces échappées d’avenues, tout làbas,
lui vidaient l’estomac davantage ; et dire
que, parmi ce flot de monde, où il y avait
pourtant des gens à leur aise, pas un chrétien ne
devinait sa situation et ne lui glissait dix sous
dans la main ! Oui, c’était trop grand, c’était trop
beau, sa tête tournait et ses jambes s’en allaient,
sous ce pan démesuré de ciel gris, tendu audessus
d’un si vaste espace. Le crépuscule avait
cette sale couleur jaune des crépuscules parisiens,
une couleur qui donne envie de mourir tout de
suite, tellement la vie des rues semble laide.
L’heure devenait louche, les lointains se
brouillaient d’une teinte boueuse. Gervaise, déjà
lasse, tombait justement en plein dans la rentrée
des ouvriers. À cette heure, les dames en
chapeau, les messieurs bien mis habitant les
maisons neuves, étaient noyés au milieu du
peuple, des processions d’hommes et de femmes
encore blêmes de l’air vicié des ateliers. Le
boulevard Magenta et la rue du Faubourg-
Poissonnière en lâchaient des bandes, essoufflées
de la montée. Dans le roulement plus assourdi
des omnibus et des fiacres, parmi les haquets, les
tapissières, les fardiers, qui rentraient vides et au
galop, un pullulement toujours croissant de
blouses et de bourgerons couvrait la chaussée.
Les commissionnaires revenaient, leurs crochets
sur les épaules. Deux ouvriers, allongeant le pas,
faisaient côte à côte de grandes enjambées, en
parlant très fort, avec des gestes, sans se
regarder ; d’autres, seuls, en paletot et en
casquette, marchaient au bord du trottoir, le nez
baissé ; d’autres venaient par cinq ou six, se
suivant et n’échangeant pas une parole, les mains
dans les poches, les yeux pâles. Quelques-uns
gardaient leurs pipes éteintes entre les dents. Des
maçons, dans un sapin, qu’ils avaient frété à
quatre et sur lequel dansaient leurs auges,
passaient en montrant leurs faces blanches aux
portières. Des peintres balançaient leurs pots à
couleur ; un zingueur rapportait une longue
échelle, dont il manquait d’éborgner le monde ;
tandis qu’un fontainier, attardé, avec sa boîte sur
le dos, jouait l’air du bon roi Dagobert dans sa
petite trompette, un air de tristesse au fond du
crépuscule navré. Ah ! la triste musique, qui
semblait accompagner le piétinement du
troupeau, les bêtes de somme se traînant,
éreintées ! Encore une journée de finie ! Vrai, les
journées étaient longues et recommençaient trop
souvent. À peine le temps de s’emplir et de cuver
son manger, il faisait déjà grand jour, il fallait
reprendre son collier de misère. Les gaillards
pourtant sifflaient, tapant des pieds, filant raides,
le bec tourné vers la soupe. Et Gervaise laissait
couler la cohue, indifférente aux chocs, coudoyée
à droite, coudoyée à gauche, roulée au milieu du
flot ; car les hommes n’ont pas le temps de se
montrer galants, quand ils sont cassés en deux de
fatigue et galopés par la faim.
Brusquement, en levant les yeux, la
blanchisseuse aperçut devant elle l’ancien hôtel
Boncoeur. La petite maison, après avoir été un
café suspect, que la police avait fermé, se trouvait
abandonnée, les volets couverts d’affiches, la
lanterne cassée, s’émiettant et se pourrissant du
haut en bas sous la pluie, avec les moisissures de
son ignoble badigeon lie-de-vin. Et rien ne
paraissait changé autour d’elle. Le papetier et le
marchand de tabac étaient toujours là. Derrière,
par-dessus les constructions basses, on apercevait
encore des façades lépreuses de maisons à cinq
étages, haussant leurs grandes silhouettes
délabrées. Seul, le bal du Grand-Balcon n’existait
plus ; dans la salle aux dix fenêtres flambantes
venait de s’établir une scierie de sucre, dont on
entendait les sifflements continus. C’était
pourtant là, au fond de ce bouge de l’hôtel
Boncoeur, que toute la sacrée vie avait
commencé. Elle restait debout, regardant la
fenêtre du premier, où une persienne arrachée
pendait, et elle se rappelait sa jeunesse avec
Lantier, leurs premiers attrapages, la façon
dégoûtante dont il l’avait lâchée. N’importe, elle
était jeune, tout ça lui semblait gai, vu de loin.
Vingt ans seulement, mon Dieu ! et elle tombait
au trottoir. Alors, la vue de l’hôtel lui fit mal, elle
remonta le boulevard, du côté de Montmartre.
Sur les tas de sable, entre les bancs, des
gamins jouaient encore, dans la nuit croissante.
Le défilé continuait, les ouvrières passaient,
trottant, se dépêchant, pour rattraper le temps
perdu aux étalages ; une grande, arrêtée, laissait
sa main dans celle d’un garçon, qui
l’accompagnait à trois portes de chez elle ;
d’autres, en se quittant, se donnaient des rendezvous
pour la nuit, au Grand-Salon-de-la-Folie ou
à la Boule-Noire. Au milieu des groupes, des
ouvriers à façon s’en retournaient, leurs toilettes
pliées sous le bras. Un fumiste, attelé à des
bricoles, tirant une voiture remplie de gravats,
manquait de se faire écraser par un omnibus.
Cependant, parmi la foule plus rare, couraient des
femmes en cheveux, redescendues après avoir
allumé le feu, et se hâtant pour le dîner ; elles
bousculaient le monde, se jetaient chez les
boulangers et les charcutiers, repartaient sans
traîner, avec des provisions dans les mains. Il y
avait des petites filles de huit ans, envoyées en
commission, qui s’en allaient le long des
boutiques, serrant sur leur poitrine de grands
pains de quatre livres aussi hauts qu’elles, pareils
à de belles poupées jaunes, et qui s’oubliaient
pendant des cinq minutes devant des images, la
joue appuyée contre leurs grands pains. Puis, le
flot s’épuisait, les groupes s’espaçaient, le travail
était rentré ; et, dans les flamboiements du gaz,
après la journée finie, montait la sourde revanche
des paresses et des noces qui s’éveillaient.
Ah ! oui, Gervaise avait fini sa journée ! Elle
était plus éreintée que tout ce peuple de
travailleurs, dont le passage venait de la secouer.
Elle pouvait se coucher là et crever, car le travail
ne voulait plus d’elle, et elle avait assez peiné
dans son existence, pour dire : « À qui le tour ?
moi, j’en ai ma claque ! » Tout le monde
mangeait, à cette heure. C’était bien la fin, le
soleil avait soufflé sa chandelle, la nuit serait
longue. Mon Dieu ! s’étendre à son aise et ne
plus se relever, penser qu’on a remisé ses outils
pour toujours et qu’on fera la vache
éternellement ! Voilà qui est bon, après s’être
esquintée pendant vingt ans ! Et Gervaise, dans
les crampes qui lui tordaient l’estomac, pensait
malgré elle aux jours de fête, aux gueuletons et
aux rigolades de sa vie. Une fois surtout, par un
froid de chien, un jeudi de la mi-carême, elle
avait joliment nocé. Elle était bien gentille,
blonde et fraîche, en ce temps-là. Son lavoir, rue
Neuve, l’avait nommée reine, malgré sa jambe.
Alors, on s’était baladé sur les boulevards, dans
des chars ornés de verdure, au milieu du beau
monde qui la reluquait joliment. Des messieurs
mettaient leurs lorgnons comme pour une vraie
reine. Puis, le soir, on avait fichu un Balthazar à
tout casser, et jusqu’au jour on avait joué des
guiboles. Reine, oui, reine ! avec une couronne et
une écharpe, pendant vingt-quatre heures, deux
fois le tour du cadran ! Et, alourdie, dans les
tortures de sa faim, elle regardait par terre,
comme si elle eût cherché le ruisseau où elle
avait laissé choir sa majesté tombée.
Elle leva de nouveau les yeux. Elle se trouvait
en face des abattoirs qu’on démolissait ; la façade
éventrée montrait des cours sombres, puantes,
encore humides de sang. Et, lorsqu’elle eut
redescendu le boulevard, elle vit aussi l’hôpital
de Lariboisière, avec son grand mur gris, audessus
duquel se dépliaient en éventail les ailes
mornes, percées de fenêtres régulières ; une
porte, dans la muraille, terrifiait le quartier, la
porte des morts, dont le chêne solide, sans une
fissure, avait la sévérité et le silence d’une pierre
tombale. Alors, pour s’échapper, elle poussa plus
loin, elle descendit jusqu’au pont du chemin de
fer. Les hauts parapets de forte tôle boulonnée lui
masquaient la voie ; elle distinguait seulement,
sur l’horizon lumineux de Paris, l’angle élargi de
la gare, une vaste toiture, noire de la poussière du
charbon ; elle entendait, dans ce vaste espace
clair, des sifflets de locomotives, les secousses
rythmées des plaques tournantes, toute une
activité colossale et cachée. Puis, un train passa,
sortant de Paris, arrivant avec l’essoufflement de
son haleine et son roulement peu à peu enflé. Et
elle n’aperçut de ce train qu’un panache blanc,
une brusque bouffée qui déborda du parapet et se
perdit. Mais le pont avait tremblé, elle-même
restait dans le branle de ce départ à toute vapeur.
Elle se tourna, comme pour suivre la locomotive
invisible, dont le grondement se mourait. De ce
côté, elle devinait la campagne, le ciel libre, au
fond d’une trouée, avec de hautes maisons à
droite et à gauche, isolées, plantées sans ordre,
présentant des façades, des murs non crépis, des
murs peints de réclames géantes, salis de la
même teinte jaunâtre par la suie des machines.
Oh ! si elle avait pu partir ainsi, s’en aller là-bas,
en dehors de ces maisons de misère et de
souffrance ! Peut-être aurait-elle recommencé à
vivre. Puis, elle se retrouva lisant stupidement les
affiches collées contre la tôle. Il y en avait de
toutes les couleurs. Une, petite, d’un joli bleu,
promettait cinquante francs de récompense pour
une chienne perdue. Voilà une bête qui avait dû
être aimée !
Gervaise reprit lentement sa marche. Dans le
brouillard d’ombre fumeuse qui tombait, les becs
de gaz s’allumaient ; et ces longues avenues, peu
à peu noyées et devenues noires, reparaissaient
toutes braisillantes, s’allongeant encore et
coupant la nuit, jusqu’aux ténèbres perdues de
l’horizon. Un grand souffle passait, le quartier
élargi enfonçait des cordons de petites flammes
sous le ciel immense et sans lune.
C’était l’heure, où d’un bout à l’autre des
boulevards, les marchands de vin, les bastringues,
les bousingots, à la file, flambaient gaiement dans
la rigolade des premières tournées et du premier
chahut. La paie de grande quinzaine emplissait le
trottoir d’une bousculade de gouapeurs tirant une
bordée. Ça sentait dans l’air la noce, une sacrée
noce, mais gentille encore, un commencement
d’allumage, rien de plus. On s’empiffrait au fond
des gargotes ; par toutes les vitres éclairées, on
voyait des gens manger, la bouche pleine, riant
sans même prendre la peine d’avaler. Chez les
marchands de vin, des pochards s’installaient
déjà, gueulant et gesticulant. Et un bruit du
tonnerre de Dieu montait, des voix glapissantes,
des voix grasses, au milieu du continuel
roulement des pieds sur le trottoir : « Dis donc !
viens-tu becqueter ?... Arrive, clampin ! je paie
un canon de la bouteille... Tiens ! v’la Pauline !
ah bien ! non, on va rien se tordre ! » Les portes
battaient, lâchant des odeurs de vin et des
bouffées de cornet à pistons. On faisait queue
devant l’Assommoir du père Colombe, allumé
comme une cathédrale pour une grand-messe ; et,
nom de Dieu ! on aurait dit une vraie cérémonie,
car les bons zigs chantaient là-dedans avec des
mines de chantres au lutrin, les joues enflées, le
bedon arrondi. On célébrait la sainte Touche,
quoi ! une sainte bien aimable, qui doit tenir la
caisse au paradis. Seulement, à voir avec quel
entrain ça débutait, les petits rentiers, promenant
leurs épouses, répétaient en hochant la tête qu’il y
aurait bigrement des hommes soûls dans Paris,
cette nuit-là. Et la nuit était très sombre, morte et
glacée, au-dessus de ce bousin, trouée
uniquement par les lignes de feu des boulevards,
aux quatre points du ciel.
Plantée devant l’Assommoir, Gervaise
songeait. Si elle avait eu deux sous, elle serait
entrée boire la goutte. Peut-être qu’une goutte lui
aurait coupé la faim. Ah ! elle en avait bu des
gouttes ! Ça lui semblait bien bon tout de même.
Et, de loin, elle contemplait la machine à soûler,
en sentant que son malheur venait de là, et en
faisant le rêve de s’achever avec de l’eau-de-vie,
le jour où elle aurait de quoi. Mais un frisson lui
passa dans les cheveux, elle vit que la nuit était
noire. Allons, la bonne heure arrivait. C’était
l’instant d’avoir du coeur et de se montrer
gentille, si elle ne voulait pas crever au milieu de
l’allégresse générale. D’autant plus que de voir
les autres bâfrer ne lui remplissait pas
précisément le ventre. Elle ralentit encore le pas,
regarda autour d’elle. Sous les arbres, traînait une
ombre plus épaisse. Il passait peu de monde, des
gens pressés, traversant vivement le boulevard.
Et, sur ce large trottoir sombre et désert, où
venaient mourir les gaietés des chaussées
voisines, des femmes, debout, attendaient. Elles
restaient de longs moments immobiles, patientes,
raidies comme les petits platanes maigres ; puis,
lentement, elles se mouvaient, traînaient leurs
savates sur le sol glacé, faisaient dix pas et
s’arrêtaient de nouveau, collées à la terre. Il y en
avait une, au tronc énorme, avec des jambes et
des bras d’insecte, débordante et roulante, dans
une guenille de soie noire, coiffée d’un foulard
jaune ; il y en avait une autre, grande, sèche, en
cheveux, qui avait un tablier de bonne ; et
d’autres encore, des vieilles replâtrées, des jeunes
très sales, si sales, si minables, qu’un chiffonnier
ne les aurait pas ramassées. Gervaise, pourtant,
ne savait pas, tâchait d’apprendre, en faisant
comme elles. Une émotion de petite fille la serrait
à la gorge ; elle ne sentait pas si elle avait honte,
elle agissait dans un vilain rêve. Pendant un quart
d’heure, elle se tint toute droite. Des hommes
filaient, sans tourner la tête. Alors, elle se remua
à son tour, elle osa accoster un homme qui
sifflait, les mains dans les poches, et elle
murmura d’une voix étranglée :
– Monsieur, écoutez donc...
L’homme la regarda de côté et s’en alla en
sifflant plus fort.
Gervaise s’enhardissait. Et elle s’oublia dans
l’âpreté de cette chasse, le ventre creux,
s’acharnant après son dîner qui courait toujours.
Longtemps, elle piétina, ignorante de l’heure et
du chemin. Autour d’elle, les femmes muettes et
noires, sous les arbres, voyageaient, enfermaient
leur marche dans le va-et-vient régulier des bêtes
en cage. Elles sortaient de l’ombre, avec une
lenteur vague d’apparitions ; elles passaient dans
le coup de lumière d’un bec de gaz, où leur
masque blafard nettement surgissait ; et elles se
noyaient de nouveau, reprises par l’ombre,
balançant la raie blanche de leur jupon,
retrouvant le charme frissonnant des ténèbres du
trottoir. Des hommes se laissaient arrêter,
causaient pour la blague, repartaient en rigolant.
D’autres, discrets, effacés, s’éloignaient, à dix
pas derrière une femme. Il y avait de gros
murmures, des querelles à voix étouffée, des
marchandages furieux, qui tombaient tout d’un
coup à de grands silences. Et Gervaise, aussi loin
qu’elle s’enfonçait, voyait s’espacer ces factions
de femme dans la nuit, comme si, d’un bout à
l’autre des boulevards extérieurs, des femmes
fussent plantées. Toujours, à vingt pas d’une
autre, elle en apercevait une autre. La file se
perdait, Paris entier était gardé. Elle, dédaignée,
s’enrageait, changeait de place, allait maintenant
de la chaussée de Clignancourt à la grande rue de
la Chapelle.
– Monsieur, écoutez donc...
Mais les hommes passaient. Elle partait des
abattoirs, dont les décombres puaient le sang.
Elle donnait un regard à l’ancien hôtel Boncoeur,
fermé et louche. Elle passait devant l’hôpital de
Lariboisière, comptait machinalement le long des
façades les fenêtres éclairées, brûlant comme des
veilleuses d’agonisant, avec des lueurs pâles et
tranquilles. Elle traversait le pont du chemin de
fer, dans le branle des trains, grondant et
déchirant l’air du cri désespéré de leurs sifflets.
Oh ! que la nuit faisait toutes ces choses tristes !
Puis, elle tournait sur ses talons, elle s’emplissait
les yeux des mêmes maisons, du défilé toujours
semblable de ce bout d’avenue ; et cela à dix, à
vingt reprises, sans relâche, sans un repos d’une
minute sur un banc. Non, personne ne voulait
d’elle. Sa honte lui semblait grandir de ce dédain.
Elle descendait encore vers l’hôpital, elle
remontait vers les abattoirs. C’était sa promenade
dernière, des cours sanglantes où l’on assommait,
aux salles blafardes où la mort raidissait les gens
dans les draps de tout le monde. Sa vie avait tenu
là.
– Monsieur, écoutez donc...
Et, brusquement, elle aperçut son ombre par
terre. Quand elle approchait d’un bec de gaz,
l’ombre vague se ramassait et se précisait, une
ombre énorme, trapue, grotesque tant elle était
ronde. Cela s’étalait, le ventre, la gorge, les
hanches, coulant et flottant ensemble. Elle
louchait si fort de la jambe, que, sur le sol,
l’ombre faisait la culbute à chaque pas ; un vrai
guignol ! Puis, lorsqu’elle s’éloignait, le guignol
grandissait, devenait géant, emplissait le
boulevard, avec des révérences qui lui cassaient
le nez contre les arbres et contre les maisons.
Mon Dieu ! qu’elle était drôle et effrayante !
Jamais elle n’avait si bien compris son
avachissement. Alors, elle ne put s’empêcher de
regarder ça, attendant les becs de gaz, suivant des
yeux le chahut de son ombre. Ah ! elle avait là
une belle gaupe qui marchait à côté d’elle !
Quelle touche ! Ça devait attirer les hommes tout
de suite. Et elle baissait la voix, elle n’osait plus
que bégayer dans le dos des passants.
– Monsieur, écoutez donc...
Cependant, il devait être très tard. Ça se gâtait,
dans le quartier. Les gargots étaient fermés, le
gaz rougissait chez les marchands de vin, d’où
sortaient des voix empâtées d’ivresse. La rigolade
tournait aux querelles et aux coups. Un grand
diable dépenaillé gueulait : « Je vas te démolir,
numérote tes os ! » Une fille s’était empoignée
avec son amant, à la porte d’un bastringue,
l’appelant sale mufe et cochon malade, tandis que
l’amant répétait : « Et ta soeur ? » sans trouver
autre chose. La soûlerie soufflait dehors un
besoin de s’assommer, quelque chose de
farouche, qui donnait aux passants plus rares des
visages pâles et convulsés. Il y eut une bataille,
un soûlard tomba pile, les quatre fers en l’air,
pendant que son camarade, croyant lui avoir réglé
son compte, fuyait en tapant ses gros souliers.
Des bandes braillaient de sales chansons, de
grands silences se faisaient, coupés par des
hoquets et des chutes sourdes d’ivrognes. La noce
de la quinzaine finissait toujours ainsi, le vin
coulait si fort depuis six heures, qu’il allait se
promener sur les trottoirs. Oh ! de belles fusées,
des queues de renard élargies au beau milieu du
pavé, que les gens attardés et délicats étaient
obligés d’enjamber, pour ne pas marcher dedans !
Vrai, le quartier était propre ! Un étranger, qui
serait venu le visiter avant le balayage du matin,
en aurait emporté une jolie idée. Mais, à cette
heure, les soûlards étaient chez eux, ils se
fichaient de l’Europe. Nom de Dieu ! les
couteaux sortaient des poches et la petite fête
s’achevait dans le sang. Des femmes marchaient
vite, des hommes rôdaient avec des yeux de loup,
la nuit s’épaississait, gonflée d’abominations.
Gervaise allait toujours, gambillant, remontant
et redescendant avec la seule pensée de marcher
sans cesse. Des somnolences la prenaient, elle
s’endormait, bercée par sa jambe ; puis, elle
regardait en sursaut autour d’elle, et elle
s’apercevait qu’elle avait fait cent pas sans
connaissance, comme morte. Ses pieds à dormir
debout s’élargissaient dans ses savates trouées.
Elle ne se sentait plus, tant elle était lasse et vide.
La dernière idée nette qui l’occupât, fut que sa
garce de fille, au même instant, mangeait peutêtre
des huîtres. Ensuite, tout se brouilla, elle
resta les yeux ouverts, mais il lui fallait faire un
trop grand effort pour penser. Et la seule
sensation qui persistait en elle, au milieu de
l’anéantissement de son être, était celle d’un froid
de chien, d’un froid aigu et mortel comme jamais
elle n’en avait éprouvé. Bien sûr, les morts n’ont
pas si froid dans la terre. Elle souleva pesamment
la tête, elle reçut au visage un cinglement glacial.
C’était la neige qui se décidait enfin à tomber du
ciel fumeux, une neige fine, drue, qu’un léger
vent soufflait en tourbillons. Depuis trois jours,
on l’attendait. Elle tombait au bon moment.
Alors, dans cette première rafale, Gervaise,
réveillée, marcha plus vite. Des hommes
couraient, se hâtaient de rentrer, les épaules déjà
blanches. Et, comme elle en voyait un qui venait
lentement sous les arbres, elle s’approcha, elle dit
encore :
– Monsieur, écoutez donc...
L’homme s’était arrêté. Mais il n’avait pas
semblé entendre. Il tendait la main, il murmurait
d’une voix basse :
– La charité, s’il vous plaît...
Tous deux se regardèrent. Ah ! mon Dieu ! Ils
en étaient là, le père Bru mendiant, Mme Coupeau
faisant le trottoir ! Ils demeuraient béants en face
l’un de l’autre. À cette heure, ils pouvaient se
donner la main. Toute la soirée, le vieil ouvrier
avait rôdé, n’osant aborder le monde ; et la
première personne qu’il arrêtait, était une meurtde-
faim comme lui. Seigneur ! n’était-ce pas une
pitié ? avoir travaillé cinquante ans, et mendier !
s’être vue une des plus fortes blanchisseuses de la
rue de la Goutte-d’Or, et finir au bord du
ruisseau ! Ils se regardaient toujours. Puis, sans
rien se dire, ils s’en allèrent chacun de son côté,
sous la neige qui les fouettait.
C’était une vraie tempête. Sur ces hauteurs, au
milieu de ces espaces largement ouverts, la neige
fine tournoyait, semblait soufflée à la fois des
quatre points du ciel. On ne voyait pas à dix pas,
tout se noyait dans cette poussière volante. Le
quartier avait disparu, le boulevard paraissait
mort, comme si la rafale venait de jeter le silence
de son drap blanc sur les hoquets des derniers
ivrognes. Gervaise, péniblement, allait toujours,
aveuglée, perdue. Elle touchait les arbres pour se
retrouver. À mesure qu’elle avançait, les becs de
gaz sortaient de la pâleur de l’air, pareils à des
torches éteintes. Puis, tout d’un coup, lorsqu’elle
traversait un carrefour, ces lueurs elles-mêmes
manquaient ; elle était prise et roulée dans un
tourbillon blafard, sans distinguer rien qui pût la
guider. Sous elle, le sol fuyait, d’une blancheur
vague. Des murs gris l’enfermaient. Et, quand
elle s’arrêtait, hésitante, tournant la tête, elle
devinait, derrière ce voile de glace, l’immensité
des avenues, les files interminables des becs de
gaz, tout cet infini noir et désert de Paris
endormi.
Elle était là, à la rencontre du boulevard
extérieur et des boulevards de Magenta et
d’Ornano, rêvant de se coucher par terre,
lorsqu’elle entendit un bruit de pas. Elle courut,
mais la neige lui bouchait les yeux, et les pas
s’éloignaient, sans qu’elle pût saisir s’ils allaient
à droite ou à gauche. Enfin elle aperçut les larges
épaules d’un homme, une tache sombre et
dansante, s’enfonçant dans un brouillard. Oh !
celui-là, elle le voulait, elle ne le lâcherait pas !
Et elle courut plus fort, elle l’atteignit, le prit par
la blouse.
– Monsieur, monsieur, écoutez donc...
L’homme se tourna. C’était Goujet.
Voilà qu’elle raccrochait la Gueule-d’Or,
maintenant ! Mais qu’avait-elle donc fait au bon
Dieu, pour être ainsi torturée jusqu’à la fin ?
C’était le dernier coup, se jeter dans les jambes
du forgeron, être vue par lui au rang des roulures
de barrière, blême et suppliante. Et ça se passait
sous un bec de gaz, elle apercevait son ombre
difforme qui avait l’air de rigoler sur la neige,
comme une vraie caricature. On aurait dit une
femme soûle. Mon Dieu ! ne pas avoir une
fichette de pain, ni une goutte de vin dans le
corps, et être prise pour une femme soûle !
C’était sa faute, pourquoi se soûlait-elle ? Bien
sûr, Goujet croyait qu’elle avait bu et qu’elle
faisait une sale noce.
Goujet, cependant, la regardait, tandis que la
neige effeuillait des pâquerettes dans sa belle
barbe jaune. Puis, comme elle baissait la tête en
reculant, il la retint.
– Venez, dit-il.
Et il marcha le premier. Elle le suivit. Tous
deux traversèrent le quartier muet, filant sans
bruit le long des murs. La pauvre Mme Goujet
était morte au mois d’octobre, d’un rhumatisme
aigu. Goujet habitait toujours la petite maison de
la rue Neuve, sombre et seul. Ce jour-là, il s’était
attardé à veiller un camarade blessé. Quand il eut
ouvert la porte et allumé une lampe, il se tourna
vers Gervaise, restée humblement sur le palier. Il
dit très bas, comme si sa mère avait encore pu
l’entendre :
– Entrez.
La première chambre, celle de Mme Goujet,
était conservée pieusement dans l’état où elle
l’avait laissée. Près de la fenêtre, sur une chaise,
le tambour se trouvait posé, à côté du grand
fauteuil qui semblait attendre la vieille
dentellière. Le lit était fait, et elle aurait pu se
coucher, si elle avait quitté le cimetière pour
venir passer la soirée avec son enfant. La
chambre gardait un recueillement, une odeur
d’honnêteté et de bonté.
– Entrez, répéta plus haut le forgeron.
Elle entra, peureuse, de l’air d’une fille qui se
coule dans un endroit respectable. Lui, était tout
pâle et tout tremblant, d’introduire ainsi une
femme chez sa mère morte. Ils traversèrent la
pièce à pas étouffés, comme pour éviter la honte
d’être entendus. Puis, quand il eut poussé
Gervaise dans sa chambre, il ferma la porte. Là, il
était chez lui. C’était l’étroit cabinet qu’elle
connaissait, une chambre de pensionnaire, avec
un petit lit de fer garni de rideaux blancs. Contre
les murs, seulement, les images découpées
s’étaient encore étalées et montaient jusqu’au
plafond. Gervaise, dans cette pureté, n’osait
avancer, se retirait, loin de la lampe. Alors, sans
une parole, pris d’une rage, il voulut la saisir et
l’écraser entre ses bras. Mais elle défaillait, elle
murmura :
– Oh ! mon Dieu !... oh ! mon Dieu !...
Le poêle, couvert de poussière de coke, brûlait
encore, et un restant de ragoût, que le forgeron
avait laissé au chaud, en croyant rentrer, fumait
devant le cendrier. Gervaise, dégourdie par la
grosse chaleur, se serait mise à quatre pattes pour
manger dans le poêlon. C’était plus fort qu’elle,
son estomac se déchirait, et elle se baissa, avec
un soupir. Mais Goujet avait compris. Il posa le
ragoût sur la table, coupa du pain, lui versa à
boire.
– Merci ! merci ! disait-elle. Oh ! que vous
êtes bon ! Merci !
Elle bégayait, elle ne pouvait plus prononcer
les mots. Lorsqu’elle empoigna la fourchette, elle
tremblait tellement qu’elle la laissa retomber. La
faim qui l’étranglait lui donnait un branle sénile
de la tête. Elle dut prendre avec les doigts. À la
première pomme de terre qu’elle se fourra dans la
bouche, elle éclata en sanglots. De grosses larmes
roulaient le long de ses joues, tombaient sur son
pain. Elle mangeait toujours, elle dévorait
goulûment son pain trempé de ses larmes,
soufflant très fort, le menton convulsé. Goujet la
força à boire, pour qu’elle n’étouffât pas ; et son
verre eut un petit claquement contre ses dents.
– Voulez-vous encore du pain ? demandait-il à
demi-voix.
Elle pleurait, elle disait non, elle disait oui,
elle ne savait pas. Ah ! Seigneur ! que cela est
bon et triste de manger, quand on crève !
Et lui, debout en face d’elle, la contemplait.
Maintenant, il la voyait bien, sous la vive clarté
de l’abat-jour. Comme elle était vieillie et
dégommée ! La chaleur fondait la neige sur ses
cheveux et ses vêtements, elle ruisselait. Sa
pauvre tête branlante était toute grise, des mèches
grises que le vent avait envolées. Le cou engoncé
dans les épaules, elle se tassait, laide et grosse à
donner envie de pleurer. Et il se rappelait leurs
amours, lorsqu’elle était toute rose, tapant ses
fers, montrant le pli de bébé qui lui mettait un si
joli collier au cou. Il allait, dans ce temps, la
reluquer pendant des heures, satisfait de la voir.
Plus tard, elle était venue à la forge, et là ils
avaient goûté de grosses jouissances, tandis qu’il
frappait sur son fer et qu’elle restait dans la danse
de son marteau. Alors, que de fois il avait mordu
son oreiller, la nuit, en souhaitant de la tenir ainsi
dans sa chambre ! Oh ! il l’aurait cassée, s’il
l’avait prise, tant il la désirait ! Et elle était à lui,
à cette heure, il pouvait la prendre. Elle achevait
son pain, elle torchait ses larmes au fond du
poêlon, ses grosses larmes silencieuses qui
tombaient toujours dans son manger.
Gervaise se leva. Elle avait fini. Elle demeura
un instant la tête basse, gênée, ne sachant pas s’il
voulait d’elle. Puis, croyant voir une flamme
s’allumer dans ses yeux, elle porta la main à sa
camisole, elle ôta le premier bouton. Mais Goujet
s’était mis à genoux, il lui prenait les mains, en
disant doucement :
– Je vous aime, madame Gervaise, oh ! je vous
aime encore et malgré tout, je vous le jure !
– Ne dites pas cela, monsieur Goujet ! s’écriat-
elle, affolée de le voir ainsi à ses pieds. Non, ne
dites pas cela, vous me faites trop de peine !
Et comme il répétait qu’il ne pouvait pas avoir
deux sentiments dans sa vie, elle se désespéra
davantage.
– Non, non, je ne veux plus, j’ai trop de
honte... pour l’amour de Dieu ! relevez-vous.
C’est ma place, d’être par terre.
Il se releva, il était tout frissonnant, et d’une
voix balbutiante :
– Voulez-vous me permettre de vous
embrasser ?
Elle, éperdue de surprise et d’émotion, ne
trouvait pas une parole. Elle dit oui de la tête.
Mon Dieu ! elle était à lui, il pouvait faire d’elle
ce qu’il lui plairait. Mais il allongeait seulement
les lèvres.
– Ça suffit entre nous, madame Gervaise,
murmura-t-il. C’est toute notre amitié, n’est-ce
pas ?
Il la baisa sur le front, sur une mèche de ses
cheveux gris. Il n’avait embrassé personne,
depuis que sa mère était morte. Sa bonne amie
Gervaise seule lui restait dans l’existence. Alors,
quand il l’eut baisée avec tant de respect, il s’en
alla à reculons tomber en travers de son lit, la
gorge crevée de sanglots. Et Gervaise ne put pas
demeurer là plus longtemps ; c’était trop triste et
trop abominable, de se retrouver dans ces
conditions, lorsqu’on s’aimait. Elle lui cria :
– Je vous aime, monsieur Goujet, je vous aime
bien aussi...
– Oh ! ce n’est pas possible, je comprends...
Adieu, adieu, car ça nous étoufferait tous les
deux.
Et elle traversa en courant la chambre de Mme
Goujet, elle se retrouva sur le pavé. Quand elle
revint à elle, elle avait sonné rue de la Goutted’Or,
Boche tirait le cordon. La maison était toute
sombre. Elle entra là-dedans, comme dans son
deuil. À cette heure de nuit, le porche, béant et
délabré, semblait une gueule ouverte. Dire que
jadis elle avait ambitionné un coin de cette
carcasse de caserne ! Ses oreilles étaient donc
bouchées, qu’elle n’entendait pas à cette époque
la sacrée musique de désespoir qui ronflait
derrière les murs ! Depuis le jour où elle y avait
fichu les pieds, elle s’était mise à dégringoler.
Oui, ça devait porter malheur d’être ainsi les uns
sur les autres, dans ces grandes gueuses de
maisons ouvrières ; on y attrapait le choléra de la
misère. Ce soir-là, tout le monde paraissait crevé.
Elle écoutait seulement les Boche ronfler, à
droite ; tandis que Lantier et Virginie, à gauche,
faisaient un ronron, comme des chats qui ne
dorment pas et qui ont chaud, les yeux fermés.
Dans la cour, elle se crut au milieu d’un vrai
cimetière ; la neige faisait par terre un carré pâle ;
les hautes façades montaient, d’un gris livide,
sans une lumière, pareilles à des pans de ruine ; et
pas un soupir, l’ensevelissement de tout un
village raidi de froid et de faim. Il lui fallut
enjamber un ruisseau noir, une mare lâchée par la
teinturerie, fumant et s’ouvrant un lit boueux
dans la blancheur de la neige. C’était une eau
couleur de ses pensées. Elles avaient coulé, les
belles eaux bleu tendre et rose tendre !
Puis, en montant les six étages, dans
l’obscurité, elle ne put s’empêcher de rire ; un
vilain rire, qui lui faisait du mal. Elle se souvenait
de son idéal, anciennement : travailler tranquille,
manger toujours du pain, avoir un trou un peu
propre pour dormir, bien élever ses enfants, ne
pas être battue, mourir dans son lit. Non, vrai,
c’était comique, comme tout ça se réalisait ! Elle
ne travaillait plus, elle ne mangeait plus, elle
dormait sur l’ordure, sa fille courait le guilledou,
son mari lui flanquait des tatouilles ; il ne lui
restait qu’à crever sur le pavé, et ce serait tout de
suite, si elle trouvait le courage de se flanquer par
la fenêtre, en rentrant chez elle. N’aurait-on pas
dit qu’elle avait demandé au ciel trente mille
francs de rente et des égards ? Ah ! vrai, dans
cette vie, on a beau être modeste, on peut se
fouiller ! Pas même la pâtée et la niche, voilà le
sort commun. Et ce qui redoublait son mauvais
rire, c’était de se rappeler son bel espoir de se
retirer à la campagne, après vingt ans de
repassage. Eh bien ! elle y allait, à la campagne.
Elle voulait son coin de verdure au Père-
Lachaise.
Lorsqu’elle s’engagea dans le corridor, elle
était comme folle. Sa pauvre tête tournait. Au
fond, sa grosse douleur venait d’avoir dit un
adieu éternel au forgeron. C’était fini entre eux,
ils ne se reverraient jamais. Puis, là-dessus, toutes
les autres idées de malheur arrivaient et
achevaient de lui casser le crâne. En passant, elle
allongea le nez chez les Bijard, elle aperçut Lalie
morte, l’air content d’être allongée, en train de se
dorloter pour toujours. Ah bien ! les enfants
avaient plus de chance que les grandes
personnes ! Et, comme la porte du père Bazouge
laissait passer une raie de lumière, elle entra droit
chez lui, prise d’une rage de s’en aller par le
même voyage que la petite.
Ce vieux rigolo de père Bazouge était revenu,
cette nuit-là, dans un état de gaieté extraordinaire.
Il avait pris une telle culotte, qu’il ronflait par
terre, malgré la température ; et ça ne l’empêchait
pas de faire sans doute un joli rêve, car il
semblait rire du ventre, en dormant. La camoufle,
restée allumée, éclairait sa défroque, son chapeau
noir aplati dans un coin, son manteau noir qu’il
avait tiré sur ses genoux, comme un bout de
couverture.
Gervaise, en l’apercevant, venait tout d’un
coup de se lamenter si fort, qu’il se réveilla.
– Nom de Dieu ! fermez donc la porte ! Ça
fiche un froid !... Hein ! c’est vous !... Qu’est-ce
qu’il y a ? qu’est-ce que vous voulez ?
Alors, Gervaise, les bras tendus, ne sachant
plus ce qu’elle bégayait, se mit à le supplier avec
passion.
– Oh ! emmenez-moi, j’en ai assez, je veux
m’en aller... Il ne faut pas me garder rancune. Je
ne savais pas, mon Dieu ! On ne sait jamais, tant
qu’on n’est pas prête... Oh ! oui, l’on est content
d’y passer un jour !... Emmenez-moi, emmenezmoi,
je vous crierai merci !
Et elle se mettait à genoux, toute secouée d’un
désir qui la pâlissait. Jamais elle ne s’était ainsi
roulée aux pieds d’un homme. La trogne du père
Bazouge, avec sa bouche tordue et son cuir
encrassé par la poussière des enterrements, lui
semblait belle et resplendissante comme un
soleil. Cependant, le vieux, mal éveillé, croyait à
quelque mauvaise farce.
– Dites donc, murmurait-il, il ne faut pas me la
faire !
– Emmenez-moi, répéta plus ardemment
Gervaise. Vous vous rappelez, un soir, j’ai cogné
à la cloison ; puis, j’ai dit que ce n’était pas vrai,
parce que j’étais encore trop bête... Mais, tenez !
donnez vos mains, je n’ai plus peur ! Emmenezmoi
faire dodo, vous sentirez si je remue... Oh !
je n’ai que cette envie, oh ! je vous aimerai bien !
Bazouge, toujours galant, pensa qu’il ne devait
pas bousculer une dame, qui semblait avoir un tel
béguin pour lui. Elle déménageait, mais elle avait
tout de même de beaux restes, quand elle se
montait.
– Vous êtes joliment dans le vrai, dit-il d’un
air convaincu ; j’en ai encore emballé trois,
aujourd’hui, qui m’auraient donné un fameux
pourboire, si elles avaient pu envoyer la main à la
poche... Seulement, ma petite mère, ça ne peut
pas s’arranger comme ça...
– Emmenez-moi, emmenez-moi, criait
toujours Gervaise, je veux m’en aller...
– Dame ! il y a une petite opération
auparavant... Vous savez, couic !
Et il fit un effort de la gorge, comme s’il
avalait sa langue. Puis, trouvant la blague bonne,
il ricana.
Gervaise s’était relevée lentement. Lui non
plus ne pouvait donc rien pour elle ? Elle rentra
dans sa chambre, stupide, et se jeta sur sa paille,
en regrettant d’avoir mangé. Ah ! non, par
exemple, la misère ne tuait pas assez vite !
XIII
Coupeau tira une bordée, cette nuit-là. Le
lendemain, Gervaise reçut dix francs de son fils
Étienne, qui était mécanicien dans un chemin de
fer ; le petit lui envoyait des pièces de cent sous
de temps à autre, sachant qu’il n’y avait pas gras
à la maison. Elle mit un pot-au-feu et le mangea
toute seule, car cette rosse de Coupeau ne rentra
pas davantage le lendemain. Le lundi personne, le
mardi personne encore. Toute la semaine se
passa. Ah ! nom d’un chien ! si une dame l’avait
enlevé, c’est ça qui aurait pu s’appeler une
chance. Mais, juste le dimanche, Gervaise reçut
un papier imprimé, qui lui fit peur d’abord, parce
qu’on aurait dit une lettre du commissaire de
police. Puis, elle se rassura, c’était simplement
pour lui apprendre que son cochon était en train
de crever à Sainte-Anne. Le papier disait ça plus
poliment, seulement ça revenait au même. Oui,
c’était bien une dame qui avait enlevé Coupeau,
et cette dame s’appelait Sophie Tourne-de-l’oeil,
la dernière bonne amie des pochards.
Ma foi, Gervaise ne se dérangea pas. Il
connaissait le chemin, il reviendrait bien tout seul
de l’asile ; on l’y avait tant de fois guéri, qu’on
lui ferait une fois de plus la mauvaise farce de le
remettre sur ses pattes. Est-ce qu’elle ne venait
pas d’apprendre le matin même que, pendant huit
jours, on avait aperçu Coupeau, rond comme une
balle, roulant les marchands de vin de Belleville,
en compagnie de Mes-Bottes ! Parfaitement,
c’était même Mes-Bottes qui finançait ; il avait
dû jeter le grappin sur le magot de sa bourgeoise,
des économies gagnées au joli jeu que vous
savez. Ah ! ils buvaient là du propre argent,
capable de flanquer toutes les mauvaises
maladies ! Tant mieux, si Coupeau en avait
empoigné des coliques ! Et Gervaise était surtout
furieuse, en songeant que ces deux bougres
d’égoïstes n’auraient seulement pas songé à venir
la prendre pour lui payer une goutte. A-t-on
jamais vu ! une noce de huit jours, et pas une
galanterie aux dames ! Quand on boit seul, on
crève seul, voilà !
Pourtant, le lundi, comme Gervaise avait un
bon petit repas pour le soir, un reste de haricots et
une chopine, elle se donna le prétexte qu’une
promenade lui ouvrirait l’appétit. La lettre de
l’asile, sur la commode, l’embêtait. La neige
avait fondu, il faisait un temps de demoiselle, gris
et doux, avec un fond vif dans l’air qui
ragaillardissait. Elle partit à midi, car la course
était longue ; il fallait traverser Paris, et sa gigue
restait toujours en retard. Avec ça, il y avait une
suée de monde dans les rues ; mais le monde
l’amusait, elle arriva très gentiment. Lorsqu’elle
se fut nommée, on lui en raconta une raide : il
paraît qu’on avait repêché Coupeau au Pont-
Neuf ; il s’était élancé par-dessus le parapet, en
croyant voir un homme barbu qui lui barrait le
chemin. Un joli saut, n’est-ce pas ? et quant à
savoir comment Coupeau se trouvait sur le Pont-
Neuf, c’était une chose qu’il ne pouvait pas
expliquer lui-même.
Cependant, un gardien conduisit Gervaise.
Elle montait un escalier, lorsqu’elle entendit des
gueulements qui lui donnèrent froid aux os.
– Hein ? il en fait, une musique ! dit le
gardien.
– Qui donc ? demanda-t-elle.
– Mais votre homme ! Il gueule comme ça
depuis avant-hier. Et il danse, vous allez voir.
Ah ! mon Dieu ! quelle vue ! Elle resta saisie.
La cellule était matelassée du haut en bas ; par
terre, il y avait deux paillassons, l’un sur l’autre ;
et, dans un coin, s’allongeaient un matelas et un
traversin, pas davantage. Là-dedans, Coupeau
dansait et gueulait. Un vrai chienlit de la
Courtille, avec sa blouse en lambeaux et ses
membres qui battaient l’air ; mais un chienlit pas
drôle, oh ! non, un chienlit dont le chahut
effrayant vous faisait dresser tout le poil du
corps. Il était déguisé en un-qui-va-mourir. Cré
nom ! quel cavalier seul ! Il butait contre la
fenêtre, s’en retournait à reculons, les bras
marquant la mesure, secouant les mains, comme
s’il avait voulu se les casser et les envoyer à la
figure du monde. On rencontre des farceurs dans
les bastringues, qui imitent ça ; seulement, ils
l’imitent mal, il faut voir sauter ce rigodon des
soûlards, si l’on veut juger quel chic ça prend,
quand c’est exécuté pour de bon. La chanson a
son cachet aussi, une engueulade continue de
carnaval, une bouche grande ouverte lâchant
pendant des heures les mêmes notes de trombone
enroué. Coupeau, lui, avait le cri d’une bête dont
on a écrasé la patte. Et, en avant l’orchestre,
balancez vos dames !
– Seigneur ! qu’est-ce qu’il a donc ?... qu’estce
qu’il a donc ?... répétait Gervaise, prise de taf.
Un interne, un gros garçon blond et rose, en
tablier blanc, tranquillement assis, prenait des
notes. Le cas était curieux, l’interne ne quittait
pas le malade.
– Restez un instant, si vous voulez, dit-il à la
blanchisseuse ; mais tenez-vous tranquille...
Essayez de lui parler, il ne vous reconnaîtra pas.
Coupeau, en effet, ne parut même pas
apercevoir sa femme. Elle l’avait mal vu en
entrant tant il se disloquait. Quand elle le regarda
sous le nez, les bras lui tombèrent. Était-ce Dieu
possible qu’il eût une figure pareille, avec du
sang dans les yeux et des croûtes plein les
lèvres ? Elle ne l’aurait bien sûr pas reconnu.
D’abord, il faisait trop de grimaces, sans dire
pourquoi, la margoulette tout d’un coup à
l’envers, le nez froncé, les joues tirées, un vrai
museau d’animal. Il avait la peau si chaude, que
l’air fumait autour de lui ; et son cuir était comme
verni, ruisselant d’une sueur lourde qui
dégoulinait. Dans sa danse de chicard enragé, on
comprenait tout de même qu’il n’était pas à son
aise, la tête lourde, avec des douleurs dans les
membres.
Gervaise s’était rapprochée de l’interne, qui
battait un air du bout des doigts sur le dossier de
sa chaise.
– Dites donc, monsieur, c’est sérieux alors,
cette fois ?
L’interne hocha la tête sans répondre.
– Dites donc, est-ce qu’il ne jacasse pas tout
bas ?... Hein ? vous entendez, qu’est-ce que
c’est ?
– Des choses qu’il voit, murmura le jeune
homme. Taisez-vous, laissez-moi écouter.
Coupeau parlait d’une voix saccadée.
Pourtant, une flamme de rigolade lui éclairait les
yeux. Il regardait par terre, à droite, à gauche, et
tournait, comme s’il avait flâné au bois de
Vincennes, en causant tout seul.
– Ah ! çà, c’est gentil, c’est pommé... Il y a
des chalets, une vraie foire. Et de la musique un
peu chouette ! Quel Balthazar ! ils cassent les
pots, là-dedans... Très chic ! V’là que ça
s’illumine ; des ballons rouges en l’air, et ça
saute, et ça file !... Oh ! oh ! que de lanternes
dans les arbres ! Il fait joliment bon ! Ça pisse de
partout, des fontaines, des cascades, de l’eau qui
chante, oh ! d’une voix d’enfant de choeur...
Épatant les cascades !
Et il se redressait, comme pour mieux
entendre la chanson délicieuse de l’eau ; il
aspirait l’air fortement, croyant boire la pluie
fraîche envolée des fontaines. Mais, peu à peu, sa
face reprit une expression d’angoisse. Alors, il se
courba, il fila plus vite le long des murs de la
cellule, avec de sourdes menaces.
– Encore des fourbis, tout ça !... Je me
méfiais... Silence, tas de gouapes ! Oui, vous
vous fichez de moi. C’est pour me turlupiner que
vous buvez et que vous braillez là-dedans avec
vos traînées... Je vas vous démolir, moi, dans
votre chalet !... Nom de Dieu ! voulez-vous me
foutre la paix !
Il serrait les poings ; puis, il poussa un cri
rauque, il s’aplatit en courant. Et il bégayait, les
dents claquant d’épouvante :
– C’est pour que je me tue. Non, je ne me
jetterai pas !... Toute cette eau, ça signifie que je
n’ai pas de coeur. Non, je ne me jetterai pas !
Les cascades, qui fuyaient à son approche,
s’avançaient quand il reculait. Et, tout d’un coup,
il regarda stupidement autour de lui, il balbutia,
d’une voix à peine distincte :
– Ce n’est pas possible, on a embauché des
physiciens contre moi !
– Je m’en vais, monsieur, bonsoir ! dit
Gervaise à l’interne. Ça me retourne trop, je
reviendrai.
Elle était blanche. Coupeau continuait son
cavalier seul, de la fenêtre au matelas, et du
matelas à la fenêtre, suant, s’échinant, battant la
même mesure. Alors, elle se sauva. Mais elle eut
beau dégringoler l’escalier, elle entendit jusqu’en
bas le sacré chahut de son homme. Ah ! mon
Dieu ! qu’il faisait bon dehors, on respirait !
Le soir, toute la maison de la Goutte-d’Or
causait de l’étrange maladie du père Coupeau.
Les Boche, qui traitaient la Banban par-dessous
la jambe maintenant, lui offrirent pourtant un
cassis dans leur loge, histoire d’avoir des détails.
Mme Lorilleux arriva, Mme Poisson aussi. Ce
furent des commentaires interminables. Boche
avait connu un menuisier qui s’était mis tout nu
dans la rue Saint-Martin, et qui était mort en
dansant la polka ; celui-là buvait de l’absinthe.
Ces dames se tortillèrent de rire, parce que ça leur
semblait drôle tout de même, quoique triste. Puis,
comme on ne comprenait pas bien, Gervaise
repoussa le monde, cria pour avoir de la place ;
et, au milieu de la loge, tandis que les autres
regardaient, elle fit Coupeau, braillant, sautant, se
démanchant avec des grimaces abominables. Oui,
parole d’honneur ! c’était tout à fait ça ! Alors,
les autres s’épatèrent : pas possible ! un homme
n’aurait pas duré trois heures à un commerce
pareil. Eh bien ! elle le jurait sur ce qu’elle avait
de plus sacré, Coupeau durait depuis la veille,
trente-six heures déjà. On pouvait aller y voir,
d’ailleurs, si on ne la croyait pas. Mais, Mme
Lorilleux déclara que, merci bien ! elle était
revenue de Sainte-Anne ; elle empêcherait même
Lorilleux d’y ficher les pieds. Quant à Virginie,
dont la boutique tournait de plus mal en plus mal,
et qui avait une figure d’enterrement, elle se
contenta de murmurer que la vie n’était pas
toujours gaie, ah ! sacredié, non ! On acheva le
cassis, Gervaise souhaita le bonsoir à la
compagnie. Lorsqu’elle ne parlait plus, elle
prenait tout de suite la tête d’un ahuri de Chaillot,
les yeux grands ouverts. Sans doute elle voyait
son homme en train de valser. Le lendemain, en
se levant, elle se promit de ne plus aller là-bas. À
quoi bon ? Elle ne voulait pas perdre la boule, à
son tour. Cependant, toutes les dix minutes, elle
retombait dans ses réflexions, elle était sortie,
comme on dit. Ça serait curieux pourtant, s’il
faisait toujours ses ronds de jambe. Quand midi
sonna, elle ne put tenir davantage, elle ne
s’aperçut pas de la longueur du chemin, tant le
désir et la peur de ce qui l’attendait lui occupaient
la cervelle.
Oh ! elle n’eut pas besoin de demander des
nouvelles. Dès le bas de l’escalier, elle entendit la
chanson de Coupeau. Juste le même air, juste la
même danse. Elle pouvait croire qu’elle venait de
descendre à la minute, et qu’elle remontait. Le
gardien de la veille, qui portait des pots de tisane
dans le corridor, cligna de l’oeil en la rencontrant,
pour se montrer aimable.
– Alors, toujours ! dit-elle.
– Oh ! toujours ! répondit-il sans s’arrêter.
Elle entra, mais elle se tint dans le coin de la
porte, parce qu’il y avait du monde avec
Coupeau. L’interne blond et rose était debout,
ayant cédé sa chaise à un vieux monsieur décoré,
chauve et la figure en museau de fouine. C’était
bien sûr le médecin en chef, car il avait des
regards minces et perçants comme des vrilles.
Tous les marchands de mort subite vous ont de
ces regards-là.
Gervaise, d’ailleurs, n’était pas venue pour ce
monsieur, et elle se haussait derrière son crâne,
mangeant Coupeau des yeux. Cet enragé dansait
et gueulait plus fort que la veille. Elle avait bien
vu, autrefois, à des bals de la mi-carême, des
garçons de lavoir solides s’en donner pendant
toute une nuit ; mais jamais, au grand jamais, elle
ne se serait imaginé qu’un homme pût prendre du
plaisir si longtemps ; quand elle disait prendre du
plaisir, c’était une façon de parler, car il n’y a pas
de plaisir à faire malgré soi des sauts de carpe,
comme si on avait avalé une poudrière. Coupeau,
trempé de sueur, fumait davantage, voilà tout. Sa
bouche semblait plus grande, à force de crier.
Oh ! les dames enceintes faisaient bien de rester
dehors. Il avait tant marché du matelas à la
fenêtre, qu’on voyait son petit chemin à terre ; le
paillasson était mangé par ses savates.
Non, vrai, ça n’offrait rien de beau, et
Gervaise, tremblante, se demandait pourquoi elle
était revenue. Dire que, la veille au soir, chez les
Boche, on l’accusait d’exagérer le tableau ! Ah
bien ! elle n’en avait pas fait la moitié assez !
Maintenant, elle voyait mieux comment Coupeau
s’y prenait, elle ne l’oublierait jamais plus, les
yeux grands ouverts sur le vide. Pourtant, elle
saisissait des phrases, entre l’interne et le
médecin. Le premier donnait des détails sur la
nuit, avec des mots qu’elle ne comprenait pas.
Toute la nuit, son homme avait causé et pirouetté,
voilà ce que ça signifiait au fond. Puis, le vieux
monsieur chauve, pas très poli d’ailleurs, parut
enfin s’apercevoir de sa présence ; et, quand
l’interne lui eut dit qu’elle était la femme du
malade, il se mit à l’interroger, d’un air méchant
de commissaire de police.
– Est-ce que le père de cet homme buvait ?
– Oui, monsieur, un petit peu, comme tout le
monde... Il s’est tué en dégringolant d’un toit, un
jour de ribote.
– Est-ce que sa mère buvait ?
– Dame ! monsieur, comme tout le monde,
vous savez, une goutte par-ci, une goutte par-là...
Oh ! la famille est très bien !... Il y a eu un frère,
mort très jeune dans des convulsions.
Le médecin la regardait de son oeil perçant. Il
reprit, de sa voix brutale :
– Vous buvez aussi, vous ?
Gervaise bégaya, se défendit, posa la main sur
son coeur pour donner sa parole sacrée.
– Vous buvez ! Prenez garde, voyez où mène
la boisson... Un jour ou l’autre, vous mourrez
ainsi.
Alors, elle resta collée contre le mur. Le
médecin avait tourné le dos. Il s’accroupit, sans
s’inquiéter s’il ne ramassait pas la poussière du
paillasson avec sa redingote ; il étudia longtemps
le tremblement de Coupeau, l’attendant au
passage, le suivant du regard. Ce jour-là, les
jambes sautaient à leur tour, le tremblement était
descendu des mains dans les pieds ; un vrai
polichinelle, dont on aurait tiré les fils, rigolant
des membres, le tronc raide comme du bois. Le
mal gagnait petit à petit. On aurait dit une
musique sous la peau ; ça partait toutes les trois
ou quatre secondes, roulait un instant ; puis ça
s’arrêtait et ça reprenait, juste le petit frisson qui
secoue les chiens perdus, quand ils ont froid
l’hiver, sous une porte. Déjà le ventre et les
épaules avaient un frémissement d’eau sur le
point de bouillir. Une drôle de démolition tout de
même, s’en aller en se tordant, comme une fille à
laquelle les chatouilles font de l’effet !
Coupeau, cependant, se plaignait d’une voix
sourde. Il semblait souffrir beaucoup plus que la
veille. Ses plaintes entrecoupées laissaient
deviner toutes sortes de maux. Des milliers
d’épingles le piquaient. Il avait partout sur la
peau quelque chose de pesant ; une bête froide et
mouillée se tramait sur ses cuisses et lui enfonçait
des crocs dans la chair. Puis, c’étaient d’autres
bêtes qui se collaient à ses épaules, en lui
arrachant le dos à coups de griffes.
– J’ai soif, oh ! j’ai soif ! grognait-il
continuellement.
L’interne prit un pot de limonade sur une
planchette et le lui donna. Il saisit le pot à deux
mains, aspira goulûment une gorgée, en
répandant la moitié du liquide sur lui ; mais il
cracha tout de suite la gorgée, avec un dégoût
furieux, en criant :
– Nom de Dieu ! c’est de l’eau-de-vie !
Alors, l’interne, sur un signe du médecin,
voulut lui faire boire de l’eau, sans lâcher la
carafe. Cette fois, il avala la gorgée, en hurlant,
comme s’il avait avalé du feu.
– C’est de l’eau-de-vie, nom de Dieu ! c’est de
l’eau-de-vie !
Depuis la veille, tout ce qu’il buvait était de
l’eau-de-vie. Ça redoublait sa soif, et il ne
pouvait plus boire, parce que tout le brûlait. On
lui avait apporté un potage, mais on cherchait à
l’empoisonner bien sûr, car ce potage sentait le
vitriol. Le pain était aigre et gâté. Il n’y avait que
du poison autour de lui. La cellule puait le soufre.
Même il accusait des gens de frotter des
allumettes sous son nez pour l’empester.
Le médecin venait de se relever et écoutait
Coupeau, qui maintenant voyait de nouveau des
fantômes en plein midi. Est-ce qu’il ne croyait
pas apercevoir sur les murs des toiles d’araignée
grandes comme des voiles de bateau. Puis, ces
toiles devenaient des filets avec des mailles qui se
rétrécissaient et s’allongeaient, un drôle de
joujou ! Des boules noires voyageaient dans les
mailles, de vraies boules d’escamoteurs, d’abord
grosses comme des billes, puis grosses comme
des boulets ; et elles enflaient, et elles
maigrissaient, histoire simplement de l’embêter.
Tout d’un coup, il cria :
– Oh ! les rats, v’là les rats, à cette heure !
C’étaient les boules qui devenaient des rats.
Ces sales animaux grossissaient, passaient à
travers le filet, sautaient sur le matelas, où ils
s’évaporaient. Il y avait aussi un singe, qui sortait
du mur, qui rentrait dans le mur, en s’approchant
chaque fois si près de lui, qu’il reculait, de peur
d’avoir le nez croqué. Brusquement, ça changea
encore ; les murs devaient cabrioler, car il
répétait, étranglé de terreur et de rage :
– C’est ça, aïe donc ! secouez-moi, je m’en
fiche !... Aïe donc ! la cambuse ! aïe donc ! par
terre !... Oui, sonnez les cloches, tas de
corbeaux ! jouez de l’orgue pour m’empêcher
d’appeler la garde !... Et ils ont mis une machine
derrière le mur, ces racailles ! Je l’entends bien,
elle ronfle, ils vont nous faire sauter... Au feu !
nom de Dieu ! au feu. On crie au feu ! voilà que
ça flambe. Oh ! ça s’éclaire, ça s’éclaire ! tout le
ciel brûle, des feux rouges, des feux verts, des
feux jaunes... À moi ! au secours ! au feu !
Ses cris se perdaient dans un râle. Il ne
marmottait plus que des mots sans suite, une
écume à la bouche, le menton mouillé de salive.
Le médecin se frottait le nez avec le doigt, un tic
qui lui était sans doute habituel, en face des cas
graves. Il se tourna vers l’interne, lui demanda à
mi-voix :
–Et la température, toujours quarante degrés,
n’est-ce pas ?
– Oui, monsieur.
Le médecin fit une moue. Il demeura encore là
deux minutes, les yeux fixés sur Coupeau. Puis, il
haussa les épaules, en ajoutant :
– Le même traitement, bouillon, lait, limonade
citrique, extrait mou de quinquina en potion... Ne
le quittez pas, et faites-moi appeler.
Il sortit, Gervaise le suivit, pour lui demander
s’il n’y avait plus d’espoir. Mais il marchait si
raide dans le corridor, qu’elle n’osa pas l’aborder.
Elle resta plantée là un instant, hésitant à rentrer
voir son homme. La séance lui semblait déjà
joliment rude. Comme elle l’entendait crier
encore que la limonade sentait l’eau-de-vie, ma
foi ! elle fila, ayant assez d’une représentation.
Dans les rues, le galop des chevaux et le bruit des
voitures lui firent croire que tout Sainte-Anne
était à ses trousses. Et ce médecin qui l’avait
menacée ! Vrai, elle croyait déjà avoir la maladie.
Naturellement, rue de la Goutte-d’Or, les
Boche et les autres l’attendaient. Dès qu’elle
parut sous la porte, on l’appela dans la loge. Eh
bien ! est-ce que le père Coupeau durait
toujours ? Mon Dieu ! oui, il durait toujours.
Boche semblait stupéfait et consterné : il avait
parié un litre que le père Coupeau n’irait pas
jusqu’au soir. Comment ! il durait encore ! Et
toute la société s’étonnait, en se tapant sur les
cuisses. En voilà un gaillard qui résistait ! Mme
Lorilleux calcula les heures : trente-six heures et
vingt-quatre heures, soixante heures. Sacré
mâtin ! soixante heures déjà qu’il jouait des
quilles et de la gueule ! On n’avait jamais vu un
pareil tour de force. Mais Boche, qui riait jaune à
cause de son litre, questionnait Gervaise d’un air
de doute, en lui demandant si elle était bien sûre
qu’il n’eût pas défilé la parade derrière son dos.
Oh ! non, il sautait trop fort, il n’en avait pas
envie. Alors, Boche, insistant davantage, la pria
de refaire un peu comme il faisait, pour voir. Oui,
oui, encore un peu ! à la demande générale ! la
société lui disait qu’elle serait bien gentille, car
justement il y avait là deux voisines, qui
n’avaient pas vu la veille, et qui venaient de
descendre exprès pour assister au tableau. La
concierge criait au monde de se ranger, les gens
débarrassaient le milieu de la loge, en se poussant
du coude, avec un frémissement de curiosité.
Cependant, Gervaise baissait la tête. Vrai, elle
craignait de se rendre malade. Pourtant, désirant
prouver que ce n’était pas histoire de se faire
prier, elle commença deux ou trois petits sauts ;
mais elle devint toute chose, elle se rejeta en
arrière ; parole d’honneur, elle ne pouvait pas !
Un murmure de désappointement courut : c’était
dommage, elle imitait ça à la perfection. Enfin, si
elle ne pouvait pas ! Et, comme Virginie
retournait à sa boutique, on oublia le père
Coupeau, pour causer vivement du ménage
Poisson, une pétaudière maintenant ; la veille, les
huissiers étaient venus ; le sergent de ville allait
perdre sa place ; quant à Lantier, il tournait
autour de la fille du restaurant d’à côté, une
femme magnifique, qui parlait de s’établir
tripière. Dame ! on en rigolait, on voyait déjà une
tripière installée dans la boutique ; après la
friandise, le solide. Ce cocu de Poisson avait une
bonne tête, dans tout ça ; comment diable un
homme, dont le métier était d’être malin, se
montrait-il si godiche chez lui. Mais on se tut
brusquement, en apercevant Gervaise qu’on ne
regardait plus et qui s’essayait toute seule au fond
de la loge, tremblant des pieds et des mains,
faisant Coupeau. Bravo ! c’était ça, on n’en
demandait pas davantage. Elle resta hébétée,
ayant l’air de sortir d’un rêve. Puis, elle fila raide.
Bien le bonsoir, la compagnie ! elle montait pour
tâcher de dormir.
Le lendemain, les Boche la virent partir à
midi, comme les deux autres jours. Ils lui
souhaitaient bien de l’agrément. Ce jour-là, à
Sainte-Anne, le corridor tremblait des
gueulements et des coups de talon de Coupeau.
Elle tenait encore la rampe de l’escalier, qu’elle
l’entendit hurler :
– En v’là des punaises !... Rappliquez un peu
par ici, que je vous désosse !... Ah ! ils veulent
m’escoffier, ah ! les punaises !... Je suis plus
rupin que vous tous ! Décarrez, nom de Dieu !
Un instant, elle souffla devant la porte. Il se
battait donc avec une armée ! Quand elle entra, ça
croissait et ça embellissait. Coupeau était fou
furieux, un échappé de Charenton ! Il se démenait
au milieu de la cellule, envoyant les mains
partout, sur lui, sur les murs, par terre, culbutant,
tapant dans le vide ; et il voulait ouvrir la fenêtre,
et il se cachait, se défendait, appelait, répondait,
tout seul pour faire ce sabbat, de l’air exaspéré
d’un homme cauchemardé par une flopée de
monde. Puis, Gervaise comprit qu’il s’imaginait
être sur un toit, en train de poser des plaques de
zinc. Il faisait le soufflet avec sa bouche, il
remuait des fers dans le réchaud, se mettait à
genoux, pour passer le pouce sur les bords du
paillasson, en croyant qu’il le soudait. Oui, son
métier lui revenait, au moment de crever ; et s’il
gueulait si fort, s’il se crochait sur son toit, c’était
que des mufes l’empêchaient d’exécuter
proprement son travail. Sur tous les toits voisins,
il y avait de la fripouille qui le mécanisait. Avec
ça, ces blagueurs lui lâchaient des bandes de rats
dans les jambes. Ah ! les sales bêtes, il les voyait
toujours ! Il avait beau les écraser, en frottant son
pied sur le sol de toutes ses forces, il en passait de
nouvelles ribambelles, le toit en était noir. Est-ce
qu’il n’y avait pas des araignées aussi ! Il serrait
rudement son pantalon pour tuer contre sa cuisse
de grosses araignées, qui s’étaient fourrées là.
Sacré tonnerre ! il ne finirait jamais sa journée,
on voulait le perdre, son patron allait l’envoyer à
Mazas. Alors, en se dépêchant, il crut qu’il avait
une machine à vapeur dans le ventre ; la bouche
grande ouverte, il soufflait de la fumée, une
fumée épaisse qui emplissait la cellule et qui
sortait par la fenêtre ; et penché, soufflant
toujours, il regardait dehors le ruban de fumée se
dérouler, monter dans le ciel, où il cachait le
soleil.
– Tiens ! cria-t-il, c’est la bande de la chaussée
Clignancourt, déguisée en ours, avec des flafla...
Il restait accroupi devant la fenêtre, comme
s’il avait suivi un cortège dans une rue, du haut
d’une toiture.
– V’là la cavalcade, des lions et des panthères
qui font des grimaces... Il y a des mômes habillés
en chiens et en chats... Il y a la grande Clémence,
avec sa tignasse pleine de plumes. Ah ! sacredié !
elle fait la culbute, elle montre tout ce qu’elle
a !... Dis donc, ma biche, faut nous carapater...
Eh ! bougres de roussins, voulez-vous bien ne pas
la prendre !... Ne tirez pas, tonnerre ! ne tirez
pas...
Sa voix montait, rauque, épouvantée, et il se
baissait vivement, répétant que la rousse et les
pantalons rouges étaient en bas, des hommes qui
le visaient avec des fusils. Dans le mur, il voyait
le canon d’un pistolet braqué sur sa poitrine. On
venait lui reprendre la fille.
– Ne tirez pas, nom de Dieu ! ne tirez pas...
Puis, les maisons s’effondraient, il imitait le
craquement d’un quartier qui croule ; et tout
disparaissait, tout s’envolait. Mais il n’avait pas
le temps de souffler, d’autres tableaux passaient,
avec une mobilité extraordinaire. Un besoin
furieux de parler lui emplissait la bouche de
mots, qu’il lâchait sans suite, avec un
barbotement de la gorge. Il haussait toujours la
voix.
– Tiens, c’est toi, bonjour !... Pas de blague !
ne me fais pas manger tes cheveux.
Et il passait la main devant son visage, il
soufflait pour écarter des poils. L’interne
l’interrogea :
– Qui voyez-vous donc ?
– Ma femme, pardi !
Il regardait le mur, tournant le dos à Gervaise.
Celle-ci eut un joli trac, et elle examina aussi
le mur, pour voir si elle ne s’apercevait pas. Lui,
continuait de causer.
– Tu sais, ne m’embobine pas... Je ne veux pas
qu’on m’attache... Fichtre ! te voilà belle, t’as une
toilette chic. Où as-tu gagné ça, vache ! Tu viens
de la retape, chameau ! Attends un peu que je
t’arrange !... Hein ? tu caches ton monsieur
derrière tes jupes. Qu’est-ce que c’est que celuilà
? Fais donc la révérence, pour voir... Nom de
Dieu ! c’est encore lui !
D’un saut terrible, il alla se heurter la tête
contre la muraille ; mais la tenture rembourrée
amortit le coup. On entendit seulement le
rebondissement de son corps sur le paillasson, où
la secousse l’avait jeté.
– Qui voyez-vous donc ? répéta l’interne.
– Le chapelier ! le chapelier ! hurlait Coupeau.
Et, l’interne ayant interrogé Gervaise, celle-ci
bégaya sans pouvoir répondre, car cette scène
remuait en elle tous les embêtements de sa vie.
Le zingueur allongeait les poings.
– À nous deux, mon cadet ! Faut que je te
nettoie à la fin ! Ah ! tu viens tout de go, avec
cette drogue au bras, pour te ficher de moi en
public. Eh bien ! je vas t’estrangouiller, oui, oui,
moi ! et sans mettre des gants encore !... Ne fais
pas le fendant... Empoche ça. Et atout ! atout !
atout !
Il lançait ses poings dans le vide. Alors, une
fureur s’empara de lui. Ayant rencontré le mur en
reculant, il crut qu’on l’attaquait par-derrière. Il
se retourna, s’acharna sur la tenture. Il bondissait,
sautait d’un coin à un autre, tapait du ventre, des
fesses, d’une épaule, roulait, se relevait. Ses os
mollissaient, ses chairs avaient un bruit d’étoupes
mouillées. Et il accompagnait ce joli jeu de
menaces atroces, de cris gutturaux et sauvages.
Cependant, la bataille devait mal tourner pour lui,
car sa respiration devenait courte, ses yeux
sortaient de leurs orbites ; et il semblait peu à peu
pris d’une lâcheté d’enfant.
– À l’assassin ! à l’assassin !... Foutez le
camp, tous les deux. Oh ! les salauds, ils rigolent.
La voilà les quatre fers en l’air, cette garce !... Il
faut qu’elle y passe, c’est décidé... Ah ! le
brigand, il la massacre ! Il lui coupe une quille
avec son couteau. L’autre quille est par terre, le
ventre est en deux, c’est plein de sang... Oh ! mon
Dieu, oh ! mon Dieu, oh ! mon Dieu...
Et, baigné de sueur, les cheveux dressés sur le
front, effrayant, il s’en alla à reculons, en agitant
violemment les bras, comme pour repousser
l’abominable scène. Il jeta deux plaintes
déchirantes, il s’étala à la renverse sur le matelas,
dans lequel ses talons s’étaient empêtrés.
– Monsieur, monsieur, il est mort ! dit
Gervaise, les mains jointes.
L’interne s’était avancé, tirant Coupeau au
milieu du matelas. Non, il n’était pas mort. On
l’avait déchaussé ; ses pieds nus passaient, au
bout ; et ils dansaient tout seuls, l’un à côté de
l’autre, en mesure, d’une petite danse pressée et
régulière.
Justement, le médecin entra. Il amenait deux
collègues, un maigre et un gras, décorés comme
lui. Tous les trois se penchèrent, sans rien dire,
regardant l’homme partout ; puis, rapidement, à
demi-voix, ils causèrent. Ils avaient découvert
l’homme des cuisses aux épaules, Gervaise
voyait, en se haussant, ce torse nu étalé. Eh bien !
c’était complet, le tremblement était descendu
des bras et monté des jambes, le tronc lui-même
entrait en gaieté, à cette heure ! Positivement, le
polichinelle rigolait aussi du ventre. C’étaient des
risettes le long des côtes, un essoufflement de la
berdouille, qui semblait crever de rire. Et tout
marchait, il n’y avait pas à dire ! les muscles se
faisaient vis-à-vis, la peau vibrait comme un
tambour, les poils valsaient en se saluant. Enfin,
ça devait être le grand branle-bas, comme qui
dirait le galop de la fin, quand le jour paraît et
que tous les danseurs se tiennent par la patte en
tapant du talon.
– Il dort, murmura le médecin en chef.
Et il fit remarquer la figure de l’homme aux
deux autres. Coupeau, les paupières closes, avait
de petites secousses nerveuses qui lui tiraient
toute la face. Il était plus affreux encore, ainsi
écrasé, la mâchoire saillante, avec le masque
déformé d’un mort qui aurait eu des cauchemars.
Mais les médecins, ayant aperçu les pieds,
vinrent mettre leurs nez dessus d’un air de
profond intérêt. Les pieds dansaient toujours.
Coupeau avait beau dormir, les pieds dansaient.
Oh ! leur patron pouvait ronfler, ça ne les
regardait pas, ils continuaient leur train-train,
sans se presser ni se ralentir. De vrais pieds
mécaniques, des pieds qui prenaient leur plaisir
où ils le trouvaient.
Pourtant, Gervaise, ayant vu les médecins
poser leurs mains sur le torse de son homme,
voulut le tâter elle aussi. Elle s’approcha
doucement, lui appliqua sa main sur une épaule.
Et elle la laissa une minute. Mon Dieu ! qu’est-ce
qui se passait donc là-dedans ? Ça dansait
jusqu’au fond de la viande ; les os eux-mêmes
devaient sauter. Des frémissements, des
ondulations arrivaient de loin, coulaient pareils à
une rivière, sous la peau. Quand elle appuyait un
peu, elle sentait les cris de souffrance de la
moelle. À l’oeil nu, on voyait seulement les
petites ondes creusant des fossettes, comme à la
surface d’un tourbillon ; mais, dans l’intérieur, il
devait y avoir un joli ravage. Quel sacré travail !
un travail de taupe ! C’était le vitriol de
l’Assommoir qui donnait là-bas des coups de
pioche. Le corps entier en était saucé, et dame ! il
fallait que ce travail s’achevât, émiettant,
emportant Coupeau, dans le tremblement général
et continu de toute la carcasse.
Les médecins s’en étaient allés. Au bout d’une
heure, Gervaise, restée avec l’interne, répéta à
voix basse :
– Monsieur, monsieur, il est mort...
Mais l’interne, qui regardait les pieds, dit non
de la tête. Les pieds nus, hors du lit, dansaient
toujours. Ils n’étaient guère propres, et ils avaient
les ongles longs. Des heures encore passèrent.
Tout d’un coup, ils se raidirent, immobiles.
Alors, l’interne se tourna vers Gervaise, en
disant :
– Ça y est.
La mort seule avait arrêté les pieds.
Quand Gervaise rentra rue de la Goutte-d’Or,
elle trouva chez les Boche un tas de commères
qui jabotaient d’une voix allumée. Elle crut qu’on
l’attendait pour avoir des nouvelles, comme les
autres jours.
– Il est claqué, dit-elle en poussant la porte,
tranquillement, la mine éreintée et abêtie.
Mais on ne l’écoutait pas. Toute la maison
était en l’air. Oh ! une histoire impayable !
Poisson avait pigé sa femme avec Lantier. On ne
savait pas au juste les choses, parce que chacun
racontait ça à sa manière. Enfin, il était tombé sur
leur dos au moment où les deux autres ne
l’attendaient pas. Même on ajoutait des détails
que les dames se répétaient en pinçant les lèvres.
Une vue pareille, naturellement, avait fait sortir
Poisson de son caractère. Un vrai tigre ! Cet
homme, peu causeur, qui semblait marcher avec
un bâton dans le derrière, s’était mis à rugir et à
bondir. Puis, on n’avait plus rien entendu. Lantier
devait avoir expliqué l’affaire au mari.
N’importe, ça ne pouvait plus aller loin. Et Boche
annonçait que la fille du restaurant d’à côté
prenait décidément la boutique, pour y installer
une triperie. Ce roublard de chapelier adorait les
tripes.
Cependant, Gervaise, en voyant arriver Mme
Lorilleux avec Mme Lerat, répéta mollement :
– Il est claqué... Mon Dieu ! quatre jours à
gigoter et à gueuler...
Alors, les deux soeurs ne purent pas faire
autrement que de tirer leurs mouchoirs. Leur frère
avait eu bien des torts, mais enfin c’était leur
frère. Boche haussa les épaules, en disant assez
haut pour être entendu de tout le monde :
– Bah ! c’est un soûlard de moins !
Depuis ce jour, comme Gervaise perdait la tête
souvent, une des curiosités de la maison était de
lui voir faire Coupeau. On n’avait plus besoin de
la prier, elle donnait le tableau gratis, tremblant
des pieds et des mains, lâchant de petits cris
involontaires. Sans doute elle avait pris ce tic-là à
Sainte-Anne, en regardant trop longtemps son
homme. Mais elle n’était pas chanceuse, elle n’en
crevait pas comme lui. Ça se bornait à des
grimaces de singe échappé, qui lui faisaient jeter
des trognons de choux par les gamins, dans les
rues.
Gervaise dura ainsi pendant des mois. Elle
dégringolait plus bas encore, acceptait les
dernières avanies, mourait un peu de faim tous
les jours. Dès qu’elle possédait quatre sous, elle
buvait et battait les murs. On la chargeait des
sales commissions du quartier. Un soir, on avait
parié qu’elle ne mangerait pas quelque chose de
dégoûtant ; et elle l’avait mangé, pour gagner dix
sous. M. Marescot s’était décidé à l’expulser de
la chambre du sixième. Mais, comme on venait
de trouver le père Bru mort dans son trou, sous
l’escalier, le propriétaire avait bien voulu lui
laisser cette niche. Maintenant, elle habitait la
niche du père Bru. C’était là-dedans, sur de la
vieille paille, qu’elle claquait du bec, le ventre
vide et les os glacés. La terre ne voulait pas
d’elle, apparemment. Elle devenait idiote, elle ne
songeait seulement pas à se jeter du sixième sur
le pavé de la cour, pour en finir. La mort devait la
prendre petit à petit, morceau par morceau, en la
traînant ainsi jusqu’au bout dans la sacrée
existence qu’elle s’était faite. Même on ne sut
jamais au juste de quoi elle était morte. On parla
d’un froid et chaud. Mais la vérité était qu’elle
s’en allait de misère, des ordures et des fatigues
de sa vie gâtée. Elle creva d’avachissement, selon
le mot des Lorilleux. Un matin, comme ça sentait
mauvais dans le corridor, on se rappela qu’on ne
l’avait pas vue depuis deux jours ; et on la
découvrit déjà verte, dans sa niche.
Justement, ce fut le père Bazouge qui vint,
avec la caisse des pauvres sous le bras, pour
l’emballer. Il était encore joliment soûl, ce jourlà,
mais bon zig tout de même, et gai comme un
pinson. Quand il eut reconnu la pratique à
laquelle il avait affaire, il lâcha des réflexions
philosophiques, en préparant son petit ménage.
– Tout le monde y passe... On n’a pas besoin
de se bousculer, il y a de la place pour tout le
monde... Et c’est bête d’être pressé, parce qu’on
arrive moins vite... Moi, je ne demande pas
mieux que de faire plaisir. Les uns veulent, les
autres ne veulent pas. Arrangez un peu ça, pour
voir... En v’la une qui ne voulait pas, puis elle a
voulu. Alors, on l’a fait attendre... Enfin, ça y est,
et, vrai ! elle l’a gagné ! Allons-y gaiement !
Et, lorsqu’il empoigna Gervaise dans ses
grosses mains noires, il fut pris d’une tendresse, il
souleva doucement cette femme qui avait eu un si
long béguin pour lui. Puis, en l’allongeant au
fond de la bière avec un soin paternel, il bégaya,
entre deux hoquets :
– Tu sais... écoute bien... c’est moi, Bibi-la-
Gaieté, dit le consolateur des dames... Va, t’es
heureuse. Fais dodo, ma belle !
Cet ouvrage est le 64e publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.
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est la propriété exclusive de
Jean-Yves Dupuis.