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L'Assommoir : Texte intégral

L'Assommoir --- Emile Zola  
 

Gervaise avait attendu Lantier jusqu’à deux 
heures du matin. Puis, toute frissonnante d’être 
restée en camisole à l’air vif de la fenêtre, elle 
s’était assoupie, jetée en travers du lit, fiévreuse, 
les joues trempées de larmes. Depuis huit jours, 
au sortir du Veau-à-Deux-Têtes, où ils 
mangeaient, il l’envoyait se coucher avec les 
enfants et ne reparaissait que tard dans la nuit, en 
racontant qu’il cherchait du travail. Ce soir-là, 
pendant qu’elle guettait son retour, elle croyait 
l’avoir vu entrer au bal du Grand-Balcon, dont les 
dix fenêtres flambantes éclairaient d’une nappe 
d’incendie la coulée noire des boulevards 
extérieurs ; et, derrière lui, elle avait aperçu la 
petite Adèle, une brunisseuse qui dînait à leur 
restaurant, marchant à cinq ou six pas, les mains 
ballantes, comme si elle venait de lui quitter le 
bras pour ne pas passer ensemble sous la clarté 
crue des globes de la porte. 
Quand Gervaise s’éveilla, vers cinq heures, 
raidie, les reins brisés, elle éclata en sanglots. 
Lantier n’était pas rentré. Pour la première fois, il 
découchait. Elle resta assise au bord du lit, sous 
le lambeau de perse déteinte qui tombait de la 
flèche attachée au plafond par une ficelle. Et, 
lentement, de ses yeux voilés de larmes, elle 
faisait le tour de la misérable chambre garnie, 
meublée d’une commode de noyer dont un tiroir 
manquait, de trois chaises de paille et d’une petite 
table graisseuse, sur laquelle traînait un pot à eau 
ébréché. On avait ajouté, pour les enfants, un lit 
de fer qui barrait la commode et emplissait les 
deux tiers de la pièce. La malle de Gervaise et de 
Lantier, grande ouverte dans un coin, montrait 
ses flancs vides, un vieux chapeau d’homme tout 
au fond, enfoui sous des chemises et des 
chaussettes sales ; tandis que, le long des murs, 
sur le dossier des meubles, pendaient un châle 
troué, un pantalon mangé par la boue, les 
dernières nippes dont les marchands d’habits ne 
voulaient pas. Au milieu de la cheminée, entre 
deux flambeaux de zinc dépareillés, il y avait un 
paquet de reconnaissances du Mont-de-Piété, 
d’un rose tendre. C’était la belle chambre de 
l’hôtel, la chambre du premier, qui donnait sur le 
boulevard. 
Cependant, couchés côte à côte sur le même 
oreiller, les deux enfants dormaient. Claude, qui 
avait huit ans, ses petites mains rejetées hors de la 
couverture, respirait d’une haleine lente, tandis 
qu’Étienne, âgé de quatre ans seulement, souriait, 
un bras passé au cou de son frère. Lorsque le 
regard noyé de leur mère s’arrêta sur eux, elle eut 
une nouvelle crise de sanglots, elle tamponna un 
mouchoir sur sa bouche pour étouffer les légers 
cris qui lui échappaient. Et, pieds nus, sans 
songer à remettre ses savates tombées, elle 
retourna s’accouder à la fenêtre, elle reprit son 
attente de la nuit, interrogeant les trottoirs, au 
loin. 
L’hôtel se trouvait sur le boulevard de la 
Chapelle, à gauche de la barrière Poissonnière. 
C’était une masure de deux étages, peinte en 
rouge lie de vin jusqu’au second, avec des 
persiennes pourries par la pluie. Au-dessus d’une 
lanterne aux vitres étoilées, on parvenait à lire, 
entre les deux fenêtres : Hôtel Boncoeur, tenu par 
Marsoullier, en grandes lettres jaunes, dont la 
moisissure du plâtre avait emporté des morceaux. 
Gervaise, que la lanterne gênait, se haussait, son 
mouchoir sur les lèvres. Elle regardait à droite, du 
côté du boulevard de Rochechouart, où des 
groupes de bouchers, devant les abattoirs, 
stationnaient en tabliers sanglants ; et le vent frais 
apportait une puanteur par moments, une odeur 
fauve de bêtes massacrées. Elle regardait à 
gauche, enfilant un long ruban d’avenue, 
s’arrêtant, presque en face d’elle, à la masse 
blanche de l’hôpital de Lariboisière, alors en 
construction. Lentement, d’un bout à l’autre de 
l’horizon, elle suivait le mur de l’octroi, derrière 
lequel, la nuit, elle entendait parfois des cris 
d’assassinés ; et elle fouillait les angles écartés, 
les coins sombres, noirs d’humidité et d’ordure, 
avec la peur d’y découvrir le corps de Lantier, le 
ventre troué de coups de couteau. Quand elle 
levait les yeux, au-delà de cette muraille grise et 
interminable qui entourait la ville d’une bande de 
désert, elle apercevait une grande lueur, une 
poussière de soleil, pleine déjà du grondement 
matinal de Paris. Mais c’était toujours à la 
barrière Poissonnière qu’elle revenait, le cou 
tendu, s’étourdissant à voir couler, entre les deux 
pavillons trapus de l’octroi, le flot ininterrompu 
d’hommes, de bêtes, de charrettes, qui descendait 
des hauteurs de Montmartre et de la Chapelle. Il y 
avait là un piétinement de troupeau, une foule 
que de brusques arrêts étalaient en mares sur la 
chaussée, un défilé sans fin d’ouvriers allant au 
travail, leurs outils sur le dos, leur pain sous le 
bras ; et la cohue s’engouffrait dans Paris où elle 
se noyait, continuellement. Lorsque Gervaise, 
parmi tout ce monde, croyait reconnaître Lantier, 
elle se penchait davantage, au risque de tomber ; 
puis, elle appuyait plus fortement son mouchoir 
sur sa bouche, comme pour renfoncer sa douleur. 
Une voix jeune et gaie lui fit quitter la fenêtre. 
– Le bourgeois n’est donc pas là, madame 
Lantier ? 
– Mais non, monsieur Coupeau, répondit-elle 
en tâchant de sourire. 
C’était un ouvrier zingueur qui occupait, tout 
en haut de l’hôtel, un cabinet de dix francs. Il 
avait son sac passé à l’épaule. Ayant trouvé la 
clef sur la porte, il était entré, en ami. 
– Vous savez, continua-t-il, maintenant, je 
travaille là, à l’hôpital... Hein ! quel joli mois de 
mai ! Ça pique dur, ce matin. 
Et il regardait le visage de Gervaise, rougi par 
les larmes. Quand il vit que le lit n’était pas 
défait, il hocha doucement la tête ; puis, il vint 
jusqu’à la couchette des enfants qui dormaient 
toujours avec leurs mines roses de chérubins ; et, 
baissant la voix : 
– Allons ! le bourgeois n’est pas sage, n’est-ce 
pas ?... Ne vous désolez pas, madame Lantier. Il 
s’occupe beaucoup de politique ; l’autre jour, 
quand on a voté pour Eugène Sue, un bon, paraîtil, 
il était comme un fou. Peut-être bien qu’il a 
passé la nuit avec des amis à dire du mal de cette 
crapule de Bonaparte. 
– Non, non, murmura-t-elle avec effort, ce 
n’est pas ce que vous croyez. Je sais où est 
Lantier... Nous avons nos chagrins comme tout le 
monde, mon Dieu ! 
Coupeau cligna les yeux, pour montrer qu’il 
n’était pas dupe de ce mensonge. Et il partit, 
après lui avoir offert d’aller chercher son lait, si 
elle ne voulait pas sortir : elle était une belle et 
brave femme, elle pouvait compter sur lui, le jour 
où elle serait dans la peine. Gervaise, dès qu’il se 
fut éloigné, se remit à la fenêtre. 
À la barrière, le piétinement de troupeau 
continuait, dans le froid du matin. On 
reconnaissait les serruriers à leurs bourgerons 
bleus, les maçons à leurs cottes blanches, les 
peintres à leurs paletots, sous lesquels de longues 
blouses passaient. Cette foule, de loin, gardait un 
effacement plâtreux, un ton neutre où le bleu 
déteint et le gris sale dominaient. Par moments, 
un ouvrier s’arrêtait court, rallumait sa pipe, 
tandis qu’autour de lui les autres marchaient 
toujours, sans un rire, sans une parole dite à un 
camarade, les joues terreuses, la face tendue vers 
Paris, qui, un à un, les dévorait, par la rue béante 
du Faubourg-Poissonnière. Cependant, aux deux 
coins de la rue des Poissonniers, à la porte des 
deux marchands de vin qui enlevaient leurs 
volets, des hommes ralentissaient le pas ; et, 
avant d’entrer, ils restaient au bord du trottoir, 
avec des regards obliques sur Paris, les bras 
mous, déjà gagnés à une journée de flâne. Devant 
les comptoirs, des groupes s’offraient des 
tournées, s’oubliaient là, debout, emplissant les 
salles, crachant, toussant, s’éclaircissant la gorge 
à coups de petits verres. 
Gervaise guettait, à gauche de la rue, la salle 
du père Colombe, où elle pensait avoir vu 
Lantier, lorsqu’une grosse femme, nu-tête, en 
tablier, l’interpella du milieu de la chaussée. 
– Dites donc, madame Lantier, vous êtes bien 
matinale ! 
Gervaise se pencha. 
– Tiens ! c’est vous, madame Boche !... Oh ! 
j’ai un tas de besogne, aujourd’hui ! 
– Oui, n’est-ce pas ? les choses ne se font pas 
toutes seules. 
Et une conversation s’engagea, de la fenêtre 
au trottoir. Madame Boche était concierge de la 
maison dont le restaurant du Veau-à-Deux-Têtes 
occupait le rez-de-chaussée. Plusieurs fois, 
Gervaise avait attendu Lantier dans sa loge, pour 
ne pas s’attabler seule avec tous les hommes qui 
mangeaient, à côté. La concierge raconta qu’elle 
allait à deux pas, rue de la Charbonnière, pour 
trouver au lit un employé, dont son mari ne 
pouvait pas tirer le raccommodage d’une 
redingote. Ensuite, elle parla d’un de ses 
locataires qui était rentré avec une femme, la 
veille, et qui avait empêché le monde de dormir, 
jusqu’à trois heures du matin. Mais, tout en 
bavardant, elle dévisageait la jeune femme, d’un 
air de curiosité aiguë ; et elle semblait n’être 
venue là, se poser sous la fenêtre, que pour 
savoir. 
– Monsieur Lantier est donc encore couché ? 
demanda-t-elle brusquement. 
– Oui, il dort, répondit Gervaise, qui ne put 
s’empêcher de rougir. 
Madame Boche vit les larmes lui remonter aux 
yeux, et, satisfaite sans doute, elle s’éloignait en 
traitant les hommes de sacrés fainéants, 
lorsqu’elle revint, pour crier : 
– C’est ce matin que vous allez au lavoir, 
n’est-ce pas ?... J’ai quelque chose à laver, je 
vous garderai une place à côté de moi, et nous 
causerons. 
Puis, comme prise d’une subite pitié : 
– Ma pauvre petite, vous feriez bien mieux de 
ne pas rester là, vous prendrez du mal... Vous 
êtes violette. 
Gervaise s’entêta encore à la fenêtre pendant 
deux mortelles heures, jusqu’à huit heures. Les 
boutiques s’étaient ouvertes. Le flot de blouses 
descendant des hauteurs avait cessé ; et seuls 
quelques retardataires franchissaient la barrière à 
grandes enjambées. Chez les marchands de vin, 
les mêmes hommes, debout, continuaient à boire, 
à tousser et à cracher. Aux ouvriers avaient 
succédé les ouvrières, les brunisseuses, les 
modistes, les fleuristes, se serrant dans leurs 
minces vêtements, trottant le long des boulevards 
extérieurs ; elles allaient par bandes de trois ou 
quatre, causaient vivement, avec de légers rires et 
des regards luisants jetés autour d’elles ; de loin 
en loin, une, toute seule, maigre, l’air pâle et 
sérieux, suivait le mur de l’octroi, en évitant les 
coulées d’ordures. Puis, les employés étaient 
passés, soufflant dans leurs doigts, mangeant leur 
pain d’un sou en marchant ; des jeunes gens 
efflanqués, aux habits trop courts, aux yeux 
battus, tout brouillés de sommeil ; de petits vieux 
qui roulaient sur leurs pieds, la face blême, usée 
par les longues heures du bureau, regardant leur 
montre pour régler leur marche à quelques 
secondes près. Et les boulevards avaient pris leur 
paix du matin ; les rentiers du voisinage se 
promenaient au soleil ; les mères, en cheveux, en 
jupes sales, berçaient dans leurs bras des enfants 
au maillot, qu’elles changeaient sur les bancs ; 
toute une marmaille mal mouchée, débraillée, se 
bousculait, se traînait par terre, au milieu de 
piaulements, de rires et de pleurs. Alors, Gervaise 
se sentit étouffer, saisie d’un vertige d’angoisse, à 
bout d’espoir ; il lui semblait que tout était fini, 
que les temps étaient finis, que Lantier ne 
rentrerait plus jamais. Elle allait, les regards 
perdus, des vieux abattoirs noirs de leur massacre 
et de leur puanteur, à l’hôpital neuf, blafard, 
montrant, par les trous encore béants de ses 
rangées de fenêtres, des salles nues où la mort 
devait faucher. En face d’elle, derrière le mur de 
l’octroi, le ciel éclatant, le lever de soleil qui 
grandissait au-dessus du réveil énorme de Paris, 
l’éblouissait. 
La jeune femme était assise sur une chaise, les 
mains abandonnées, ne pleurant plus, lorsque 
Lantier entra tranquillement. 
– C’est toi ! c’est toi ! cria-t-elle, en voulant se 
jeter à son cou. 
– Oui, c’est moi. Après ? répondit-il. Tu ne 
vas pas commencer tes bêtises, peut-être ! 
Il l’avait écartée. Puis, d’un geste de mauvaise 
humeur, il lança à la volée son chapeau de feutre 
noir sur la commode. C’était un garçon de vingtsix 
ans, petit, très brun, d’une jolie figure, avec 
de minces moustaches, qu’il frisait toujours d’un 
mouvement machinal de la main. Il portait une 
cotte d’ouvrier, une vieille redingote tachée, qu’il 
pinçait à la taille, et avait en parlant un accent 
provençal très prononcé. 
Gervaise, retombée sur la chaise, se plaignait 
doucement, par courtes phrases. 
– Je n’ai pas pu fermer l’oeil... Je croyais 
qu’on t’avait donné un mauvais coup... Où es-tu 
allé ? où as-tu passé la nuit ? Mon Dieu ! ne 
recommence pas, je deviendrais folle... Dis, 
Auguste, où es-tu allé ? 
– Où j’avais affaire, parbleu ! dit-il avec un 
haussement d’épaules. J’étais à huit heures à la 
Glacière, chez cet ami qui doit monter une 
fabrique de chapeaux. Je me suis attardé. Alors, 
j’ai préféré coucher... Puis, tu sais, je n’aime pas 
qu’on me moucharde. Fiche-moi la paix ! 
La jeune femme se remit à sangloter. Les 
éclats de voix, les mouvements brusques de 
Lantier, qui culbutait les chaises, venaient de 
réveiller les enfants. Ils se dressèrent sur leur 
séant, demi-nus, débrouillant leurs cheveux de 
leurs petites mains ; et, entendant pleurer leur 
mère, ils poussèrent des cris terribles, pleurant 
eux aussi de leurs yeux à peine ouverts. 
– Ah ! voilà la musique ! s’écria Lantier 
furieux. Je vous avertis, je reprends la porte, 
moi ! Et je file pour tout de bon, cette fois... Vous 
ne voulez pas vous taire ? Bonsoir ! je retourne 
d’où je viens. 
Il avait déjà repris son chapeau sur la 
commode. Mais Gervaise se précipita, 
balbutiant : 
– Non, non ! 
Et elle étouffa les larmes des petits sous des 
caresses. Elle baisait leurs cheveux, elle les 
recouchait avec des paroles tendres. Les petits, 
calmés tout d’un coup, riant sur l’oreiller, 
s’amusèrent à se pincer. Cependant, le père, sans 
même retirer ses bottes, s’était jeté sur le lit, l’air 
éreinté, la face marbrée par une nuit blanche. Il 
ne s’endormit pas, il resta les yeux grands 
ouverts, à faire le tour de la chambre. 
– C’est propre, ici ! murmura-t-il. 
Puis, après avoir regardé un instant Gervaise, 
il ajouta méchamment : 
– Tu ne te débarbouilles donc plus ? 
Gervaise n’avait que vingt-deux ans. Elle était 
grande, un peu mince, avec des traits fins, déjà 
tirés par les rudesses de sa vie. Dépeignée, en 
savates, grelottant sous sa camisole blanche où 
les meubles avaient laissé de leur poussière et de 
leur graisse, elle semblait vieillie de dix ans par 
les heures d’angoisse et de larmes qu’elle venait 
de passer. Le mot de Lantier la fit sortir de son 
attitude peureuse et résignée. 
– Tu n’es pas juste, dit-elle en s’animant. Tu 
sais bien que je fais tout ce que je peux. Ce n’est 
pas ma faute, si nous sommes tombés ici... Je 
voudrais te voir, avec les deux enfants, dans une 
pièce où il n’y a pas même un fourneau pour 
avoir de l’eau chaude... Il fallait, en arrivant à 
Paris, au lieu de manger ton argent, nous établir 
tout de suite, comme tu l’avais promis. 
– Dis donc ! cria-t-il, tu as croqué le magot 
avec moi ; ça ne te va pas, aujourd’hui, de 
cracher sur les bons morceaux ! 
Mais elle ne parut pas l’entendre, elle 
continua : 
– Enfin, avec du courage, on pourra encore 
s’en tirer... J’ai vu, hier soir, madame Fauconnier, 
la blanchisseuse de la rue Neuve ; elle me 
prendra lundi. Si tu te mets avec ton ami de la 
Glacière, nous reviendrons sur l’eau avant six 
mois, le temps de nous nipper et de louer un trou 
quelque part, où nous serons chez nous... Oh ! il 
faudra travailler, travailler... 
Lantier se tourna vers la ruelle, d’un air 
d’ennui. Gervaise alors s’emporta. 
– Oui, c’est ça, on sait que l’amour du travail 
ne t’étouffe guère. Tu crèves d’ambition, tu 
voudrais être habillé comme un monsieur et 
promener des catins en jupes de soie. N’est-ce 
pas ? tu ne me trouves plus assez bien, depuis que 
tu m’as fait mettre toutes mes robes au Mont-de- 
Piété... Tiens ! Auguste, je ne voulais pas t’en 
parler, j’aurais attendu encore, mais je sais où tu 
as passé la nuit ; je t’ai vu entrer au Grand- 
Balcon avec cette traînée d’Adèle. Ah ! tu les 
choisis bien ! Elle est propre, celle-là ! elle a 
raison de prendre des airs de princesse... Elle a 
couché avec tout le restaurant. 
D’un saut, Lantier se jeta à bas du lit. Ses yeux 
étaient devenus d’un noir d’encre dans son visage 
blême. Chez ce petit homme, la colère soufflait 
une tempête. 
– Oui, oui, avec tout le restaurant ! répéta la 
jeune femme. Madame Boche va leur donner 
congé, à elle et à sa grande bringue de soeur, 
parce qu’il y a toujours une queue d’hommes 
dans l’escalier. 
Lantier leva les deux poings ; puis, résistant au 
besoin de la battre, il lui saisit les bras, la secoua 
violemment, l’envoya tomber sur le lit des 
enfants, qui se mirent de nouveau à crier. Et il se 
recoucha, en bégayant, de l’air farouche d’un 
homme qui prend une résolution devant laquelle 
il hésitait encore : 
– Tu ne sais pas ce que tu viens de faire, 
Gervaise... Tu as eu tort, tu verras. 
Pendant un instant, les enfants sanglotèrent. 
Leur mère, restée ployée au bord du lit, les tenait 
dans une même étreinte ; et elle répétait cette 
phrase, à vingt reprises, d’une voix monotone : 
– Ah ! si vous n’étiez pas là, mes pauvres 
petits !... Si vous n’étiez pas là !... Si vous n’étiez 
pas là !... 
Tranquillement allongé, les yeux levés audessus 
de lui, sur le lambeau de perse déteinte, 
Lantier n’écoutait plus, s’enfonçait dans une idée 
fixe. Il resta ainsi près d’une heure, sans céder au 
sommeil, malgré la fatigue qui appesantissait ses 
paupières. Quand il se retourna, s’appuyant sur le 
coude, la face dure et déterminée, Gervaise 
achevait de ranger la chambre. Elle faisait le lit 
des enfants, qu’elle venait de lever et d’habiller. 
Il la regarda donner un coup de balai, essuyer les 
meubles ; la pièce restait noire, lamentable, avec 
son plafond fumeux, son papier décollé par 
l’humidité, ses trois chaises et sa commode 
éclopées, où la crasse s’entêtait et s’étalait sous le 
torchon. Puis, pendant qu’elle se lavait à grande 
eau, après avoir rattaché ses cheveux, devant le 
petit miroir rond, pendu à l’espagnolette, qui lui 
servait pour se raser, il parut examiner ses bras 
nus, son cou nu, tout le nu qu’elle montrait, 
comme si des comparaisons s’établissaient dans 
son esprit. Et il eut une moue des lèvres. Gervaise 
boitait de la jambe droite ; mais on ne s’en 
apercevait guère que les jours de fatigue, quand 
elle s’abandonnait, les hanches brisées. Ce matinlà, 
rompue par sa nuit, elle traînait sa jambe, elle 
s’appuyait aux murs. 
Le silence régnait, ils n’avaient plus échangé 
une parole. Lui, semblait attendre. Elle, rongeant 
sa douleur, s’efforçant d’avoir un visage 
indifférent, se hâtait. Comme elle faisait un 
paquet de linge sale jeté dans un coin, derrière la 
malle, il ouvrit enfin les lèvres, il demanda : 
– Qu’est-ce que tu fais ?... Où vas-tu ? 
Elle ne répondit pas d’abord. Puis, lorsqu’il 
répéta sa question, furieusement, elle se décida. 
– Tu le vois bien, peut-être... Je vais laver tout 
ça... Les enfants ne peuvent pas vivre dans la 
crotte. 
Il lui laissa ramasser deux ou trois mouchoirs. 
Et, au bout d’un nouveau silence, il reprit : 
– Est-ce que tu as de l’argent ? 
Du coup, elle se releva, le regarda en face, 
sans lâcher les chemises sales des petits qu’elle 
tenait à la main. 
– De l’argent ! où veux-tu donc que je l’aie 
volé ?... Tu sais bien que j’ai eu trois francs 
avant-hier sur ma jupe noire. Nous avons déjeuné 
deux fois là-dessus, et l’on va vite, avec la 
charcuterie... Non, sans doute, je n’ai pas 
d’argent. J’ai quatre sous pour le lavoir... Je n’en 
gagne pas comme certaines femmes. 
Il ne s’arrêta pas à cette allusion. Il était 
descendu du lit, il passait en revue les quelques 
loques pendues autour de la chambre. Il finit par 
décrocher le pantalon et le châle, ouvrit la 
commode, ajouta au paquet une camisole et deux 
chemises de femme ; puis, il jeta le tout sur les 
bras de Gervaise en disant : 
– Tiens, porte ça au clou. 
– Tu ne veux pas que je porte aussi les 
enfants ? demanda-t-elle. Hein ! si l’on prêtait sur 
les enfants, ce serait un fameux débarras ! 
Elle alla au Mont-de-Piété, pourtant. Quand 
elle revint, au bout d’une demi-heure, elle posa 
une pièce de cent sous sur la cheminée, en 
joignant la reconnaissance aux autres, entre les 
deux flambeaux. 
– Voilà ce qu’ils m’ont donné, dit-elle. Je 
voulais six francs, mais il n’y a pas eu moyen. 
Oh ! ils ne se ruineront pas... Et l’on trouve 
toujours un monde, là-dedans ! 
Lantier ne prit pas tout de suite la pièce de 
cent sous. Il aurait voulu qu’elle fit de la 
monnaie, pour lui laisser quelque chose. Mais il 
se décida à la glisser dans la poche de son gilet, 
quand il vit, sur la commode, un reste de jambon 
dans un papier, avec un bout de pain. 
– Je n’ai pas osé aller chez la laitière, parce 
que nous lui devons huit jours, expliqua 
Gervaise. Mais je reviendrai de bonne heure, tu 
iras chercher du pain et des côtelettes panées, 
pendant que je ne serai pas là, et nous 
déjeunerons... Prends aussi un litre de vin. 
Il ne dit pas non. La paix semblait se faire. La 
jeune femme achevait de mettre en paquet le 
linge sale. Mais quand elle voulut prendre les 
chemises et les chaussettes de Lantier au fond de 
la malle, il lui cria de laisser ça. 
– Laisse mon linge, entends-tu ! Je ne veux 
pas ! 
– Qu’est-ce que tu ne veux pas ? demanda-telle 
en se redressant. Tu ne comptes pas, sans 
doute, remettre ces pourritures ? Il faut bien les 
laver. 
Et elle l’examinait, inquiète, retrouvant sur 
son visage de joli garçon la même dureté, comme 
si rien, désormais, ne devait le fléchir. Il se fâcha, 
lui arracha des mains le linge qu’il rejeta dans la 
malle. 
– Tonnerre de Dieu ! obéis-moi donc une 
fois ! Quand je te dis que je ne veux pas ! 
– Mais pourquoi ? reprit-elle, pâlissante, 
effleurée d’un soupçon terrible. Tu n’as pas 
besoin de tes chemises maintenant, tu ne vas pas 
partir... Qu’est-ce que ça peut te faire que je les 
emporte ? 
Il hésita un instant, gêné par les yeux ardents 
qu’elle fixait sur lui. 
– Pourquoi ? pourquoi ? bégayait-il... 
Parbleu ! tu vas dire partout que tu m’entretiens, 
que tu laves, que tu raccommodes. Eh bien ! ça 
m’embête, là ! Fais tes affaires, je ferai les 
miennes... Les blanchisseuses ne travaillent pas 
pour les chiens. 
Elle le supplia, se défendit de s’être jamais 
plainte ; mais il ferma la malle brutalement, 
s’assit dessus, lui cria : Non ! dans la figure. Il 
était bien le maître de ce qui lui appartenait ! 
Puis, pour échapper aux regards dont elle le 
poursuivait, il retourna s’étendre sur le lit, en 
disant qu’il avait sommeil, et qu’elle ne lui cassât 
pas la tête davantage. Cette fois, en effet, il parut 
s’endormir. 
Gervaise resta un moment indécise. Elle était 
tentée de repousser du pied le paquet de linge, de 
s’asseoir là, à coudre. La respiration régulière de 
Lantier finit par la rassurer. Elle prit la boule de 
bleu et le morceau de savon qui lui restaient de 
son dernier savonnage ; et s’approchant des petits 
qui jouaient tranquillement avec de vieux 
bouchons, devant la fenêtre, elle les baisa, en leur 
disant à voix basse : 
– Soyez bien sages, ne faites pas de bruit. Papa 
dort. 
Quand elle quitta la chambre, les rires adoucis 
de Claude et d’Étienne sonnaient seuls dans le 
grand silence, sous le plafond noir. Il était dix 
heures. Une raie de soleil entrait par la fenêtre 
entrouverte. 
Sur le boulevard, Gervaise tourna à gauche et 
suivit la rue Neuve-de-la-Goutte-d’Or. En passant 
devant la boutique de madame Fauconnier, elle 
salua d’un petit signe de tête. Le lavoir où elle 
allait, était situé vers le milieu de la rue, à 
l’endroit où le pavé commençait à monter. Audessus 
d’un bâtiment plat, trois énormes 
réservoirs d’eau, des cylindres de zinc fortement 
boulonnés, mettaient leurs rondeurs grises ; 
tandis que, derrière, s’élevait le séchoir, un 
deuxième étage très haut, clos de tous les côtés 
par des persiennes à lames minces, au travers 
desquelles passait le grand air, et qui laissaient 
voir des pièces de linge séchant sur des fils de 
laiton. À droite des réservoirs, le tuyau étroit de 
la machine à vapeur soufflait, d’une haleine rude 
et régulière, des jets de fumée blanche. Gervaise, 
sans retrousser ses jupes, en femme habituée aux 
flaques, s’engagea sous la porte, encombrée de 
jarres d’eau de javelle. Elle connaissait déjà la 
maîtresse du lavoir, une petite femme délicate, 
aux yeux malades, assise dans un cabinet vitré, 
avec des registres devant elle, des pains de savon 
sur des étagères, des boules de bleu dans des 
bocaux, des livres de bicarbonates de soude en 
paquets. Et, en passant, elle lui réclama son 
battoir et sa brosse, qu’elle lui avait donnés à 
garder, lors de son dernier savonnage. Puis, après 
avoir pris son numéro, elle entra. 
C’était un immense hangar, à plafond plat, à 
poutres apparentes, monté sur des piliers de 
fonte, fermé par de larges fenêtres claires. Un 
plein jour blafard passait librement dans la buée 
chaude suspendue comme un brouillard laiteux. 
Des fumées montaient de certains coins, s’étalant, 
noyant les fonds d’un voile bleuâtre. Il pleuvait 
une humidité lourde, chargée d’une odeur 
savonneuse, une odeur fade, moite, continue ; et, 
par moments, des souffles plus forts d’eau de 
javelle dominaient. Le long des batteries, aux 
deux côtés de l’allée centrale, il y avait des files 
de femmes, les bras nus jusqu’aux épaules, le cou 
nu, les jupes raccourcies montrant des bas de 
couleur et de gros souliers lacés. Elles tapaient 
furieusement, riaient, se renversaient pour crier 
un mot dans le vacarme, se penchaient au fond de 
leurs baquets, ordurières, brutales, dégingandées, 
trempées comme par une averse, les chairs 
rougies et fumantes. Autour d’elles, sous elles, 
coulait un grand ruissellement, les seaux d’eau 
chaude promenés et vidés d’un trait, les robinets 
d’eau froide ouverts, pissant de haut, les 
éclaboussements des battoirs, les égouttures des 
linges rincés, les mares où elles pataugeaient s’en 
allant par petits ruisseaux sur les dalles en pente. 
Et, au milieu des cris, des coups cadencés, du 
bruit murmurant de pluie, de cette clameur 
d’orage s’étouffant sous le plafond mouillé, la 
machine à vapeur, à droite, toute blanche d’une 
rosée fine, haletait et ronflait sans relâche, avec la 
trépidation dansante de son volant qui semblait 
régler l’énormité du tapage. 
Cependant, Gervaise, à petits pas, suivait 
l’allée, en jetant des regards à droite et à gauche. 
Elle portait son paquet de linge passé au bras, la 
hanche haute, boitant plus fort, dans le va-etvient 
des laveuses qui la bousculaient. 
– Eh ! par ici, ma petite ! cria la grosse voix de 
madame Boche. 
Puis, quand la jeune femme l’eut rejointe, à 
gauche, tout au bout, la concierge, qui frottait 
furieusement une chaussette, se mit à parler d’une 
façon continue, sans lâcher sa besogne. 
– Mettez-vous là, je vous ai gardé votre 
place... Oh ! je n’en ai pas pour longtemps. 
Boche ne salit presque pas son linge... Et vous ? 
ça ne va pas traîner non plus, hein ? Il est tout 
petit, votre paquet. Avant midi, nous aurons 
expédié ça, et nous pourrons aller déjeuner... 
Moi, je donnais mon linge à une blanchisseuse de 
la rue Poulet ; mais elle m’emportait tout, avec 
son chlore et ses brosses. Alors, je lave moimême. 
C’est tout gagné. Ça ne coûte que le 
savon... Dites donc, voilà des chemises que vous 
auriez dû mettre à couler. Ces gueux d’enfants, 
ma parole ! ça a de la suie au derrière. 
Gervaise défaisait son paquet, étalait les 
chemises des petits ; et comme madame Boche 
lui conseillait de prendre un seau d’eau de 
lessive, elle répondit : 
– Oh ! non, l’eau chaude suffira... Ça me 
connaît. 
Elle avait trié le linge, mis à part les quelques 
pièces de couleur. Puis, après avoir empli son 
baquet de quatre seaux d’eau froide, pris au 
robinet, derrière elle, elle plongea le tas du linge 
blanc ; et, relevant sa jupe, la tirant entre ses 
cuisses, elle entra dans une boîte posée debout, 
qui lui arrivait au ventre. 
– Ça vous connaît, hein ? répétait madame 
Boche. Vous étiez blanchisseuse dans votre pays, 
n’est-ce pas, ma petite ? 
Gervaise, les manches retroussées, montrant 
ses beaux bras de blonde, jeunes encore, à peines 
rosés aux coudes, commençait à décrasser son 
linge. Elle venait d’étaler une chemise sur la 
planche étroite de la batterie, mangée et blanchie 
par l’usure de l’eau ; elle la frottait de savon, la 
retournait, la frottait de l’autre côté. Avant de 
répondre, elle empoigna son battoir, se mit à 
taper, criant ses phrases, les ponctuant à coups 
rudes et cadencés. 
– Oui, oui, blanchisseuses... À dix ans... Il y a 
douze ans de ça... Nous allions à la rivière... Ça 
sentait meilleur qu’ici... Il fallait voir, il y avait 
un coin sous les arbres... avec de l’eau claire qui 
courait... Vous savez, à Plassans... Vous ne 
connaissez pas Plassans ?... près de Marseille ? 
– C’est du chien, ça ! s’écria madame Boche, 
émerveillée de la rudesse des coups de battoir. 
Quelle mâtine ! elle vous aplatirait du fer, avec 
ses petits bras de demoiselle ! 
La conversation continua, très haut. La 
concierge, parfois, était obligée de se pencher, 
n’entendant pas. Tout le linge blanc fut battu, et 
ferme ! Gervaise le replongea dans le baquet, le 
reprit pièce par pièce pour le frotter de savon une 
seconde fois et le brosser. D’une main, elle fixait 
la pièce sur la batterie ; de l’autre main, qui tenait 
la courte brosse de chiendent, elle tirait du linge 
une mousse salie, qui, par longues bavures, 
tombait. Alors, dans le petit bruit de la brosse, 
elles se rapprochèrent, elles causèrent d’une 
façon plus intime. 
– Non, nous ne sommes pas mariés, reprit 
Gervaise. Moi, je ne m’en cache pas. Lantier 
n’est pas si gentil pour qu’on souhaite d’être sa 
femme. S’il n’y avait pas les enfants, allez !... 
J’avais quatorze ans et lui dix-huit, quand nous 
avons eu notre premier. L’autre est venu quatre 
ans plus tard... C’est arrivé comme ça arrive 
toujours, vous savez. Je n’étais pas heureuse chez 
nous ; le père Macquart, pour un oui, pour un 
non, m’allongeait des coups de pied dans les 
reins. Alors, ma foi, on songe à s’amuser 
dehors... On nous aurait mariés, mais je ne sais 
plus, nos parents n’ont pas voulu. 
Elle secoua ses mains, qui rougissaient sous la 
mousse blanche. 
– L’eau est joliment dure à Paris, dit-elle. 
Madame Boche ne lavait plus que mollement. 
Elle s’arrêtait, faisant durer son savonnage, pour 
rester là, à connaître cette histoire, qui torturait sa 
curiosité depuis quinze jours. Sa bouche était à 
demi ouverte dans sa grosse face ; ses yeux, à 
fleur de tête, luisaient. Elle pensait, avec la 
satisfaction d’avoir deviné : 
– C’est ça, la petite cause trop. Il y a eu du 
grabuge. 
Puis, tout haut : 
– Il n’est pas gentil, alors ? 
– Ne m’en parlez pas ! répondit Gervaise, il 
était très bien pour moi, là-bas ; mais, depuis que 
nous sommes à Paris, je ne peux plus en venir à 
bout... Il faut vous dire que sa mère est morte 
l’année dernière, en lui laissant quelque chose, 
dix-sept cents francs à peu près. Il voulait partir 
pour Paris. Alors, comme le père Macquart 
m’envoyait toujours des gifles sans crier gare, j’ai 
consenti à m’en aller avec lui ; nous avons fait le 
voyage avec les deux enfants. Il devait m’établir 
blanchisseuse et travailler de son état de 
chapelier. Nous aurions été très heureux... Mais, 
voyez-vous, Lantier est un ambitieux, un 
dépensier, un homme qui ne songe qu’à son 
amusement. Il ne vaut pas grand-chose, enfin... 
Nous sommes donc descendus à l’hôtel 
Montmartre, rue Montmartre. Et ç’a été des 
dîners, des voitures, le théâtre, une montre pour 
lui, une robe de soie pour moi ; car il n’a pas 
mauvais coeur, quand il a de l’argent. Vous 
comprenez, tout le tremblement, si bien qu’au 
bout de deux mois nous étions nettoyés. C’est à 
ce moment-là que nous sommes venus habiter 
l’hôtel Boncoeur et que la sacrée vie a 
commencé... 
Elle s’interrompit, serrée tout d’un coup à la 
gorge, rentrant ses larmes. Elle avait fini de 
brosser son linge. 
– Il faut que j’aille chercher mon eau chaude, 
murmura-t-elle. 
Mais madame Boche, très contrariée de cet 
arrêt dans les confidences, appela le garçon du 
lavoir qui passait. 
– Mon petit Charles, vous serez bien gentil, 
allez donc chercher un seau d’eau chaude à 
madame, qui est pressée. 
Le garçon prit le seau et le rapporta plein. 
Gervaise paya, c’était un sou le seau. Elle versa 
l’eau chaude dans le baquet, et savonna le linge 
une dernière fois, avec les mains, se ployant audessus 
de la batterie, au milieu d’une vapeur qui 
accrochait des filets de fumée grise dans ses 
cheveux blonds. 
– Tenez, mettez donc des cristaux, j’en ai là, 
dit obligeamment la concierge. 
Et elle vida dans le baquet de Gervaise le fond 
d’un sac de bicarbonate de soude, qu’elle avait 
apporté. Elle lui offrit aussi de l’eau de javelle ; 
mais la jeune femme refusa ; c’était bon pour les 
taches de graisse et les taches de vin. 
– Je le crois un peu coureur, reprit madame 
Boche, en revenant à Lantier, sans le nommer. 
Gervaise, les reins en deux, les mains 
enfoncées et crispées dans le linge, se contenta de 
hocher la tête. 
– Oui, oui, continua l’autre, je me suis aperçue 
de plusieurs petites choses... 
Mais elle se récria, devant le brusque 
mouvement de Gervaise qui s’était relevée, toute 
pâle, en la dévisageant. 
– Oh ! non, je ne sais rien !... Il aime à rire, je 
crois, voilà tout... Ainsi, les deux filles qui logent 
chez nous, Adèle et Virginie, vous les connaissez, 
eh bien ! il plaisante avec elles, et ça ne va pas 
plus loin, j’en suis sûre. 
La jeune femme, droite devant elle, la face en 
sueur, les bras ruisselants, la regardait toujours, 
d’un regard fixe et profond. Alors, la concierge se 
fâcha, s’appliqua un coup de poing sur la 
poitrine, en donnant sa parole d’honneur. Elle 
criait : 
– Je ne sais rien, là, quand je vous le dis ! 
Puis, se calmant, elle ajouta d’une voix 
doucereuse, comme on parle à une personne à qui 
la vérité ne vaudrait rien : 
– Moi, je trouve qu’il a les yeux francs... Il 
vous épousera, ma petite, je vous le promets ! 
Gervaise s’essuya le front de sa main 
mouillée. Elle tira de l’eau une autre pièce de 
linge, en hochant de nouveau la tête. Un instant, 
toutes deux gardèrent le silence. Autour d’elles, 
le lavoir s’était apaisé. Onze heures sonnaient. La 
moitié des laveuses, assises d’une jambe au bord 
de leurs baquets, avec un litre de vin débouché à 
leurs pieds, mangeaient des saucisses dans des 
morceaux de pain fendus. Seules, les ménagères 
venues là pour laver leurs petits paquets de linge, 
se hâtaient, en regardant l’oeil-de-boeuf accroché 
au-dessus du bureau. Quelques coups de battoir 
partaient encore, espacés, au milieu des rires 
adoucis, des conversations qui s’empâtaient dans 
un bruit glouton de mâchoires ; tandis que la 
machine à vapeur, allant son train, sans repos ni 
trêve, semblait hausser la voix, vibrante, 
ronflante, emplissant l’immense salle. Mais pas 
une des femmes ne l’entendait ; c’était comme la 
respiration même du lavoir, une haleine ardente 
amassant sous les poutres du plafond l’éternelle 
buée qui flottait. La chaleur devenait intolérable ; 
des rais de soleil entraient à gauche, par les 
hautes fenêtres, allumant les vapeurs fumantes de 
nappes opalisées, d’un gris rose et d’un gris bleu 
très tendre. Et, comme des plaintes s’élevaient, le 
garçon Charles allait d’une fenêtre à l’autre, tirait 
des stores de grosse toile ; ensuite, il passa de 
l’autre côté, du côté de l’ombre, et ouvrit des 
vasistas. On l’acclamait, on battait des mains ; 
une gaieté formidable roulait. Puis, les derniers 
battoirs eux-mêmes se turent. Les laveuses, la 
bouche pleine, ne faisaient plus que des gestes 
avec les couteaux ouverts qu’elles tenaient au 
poing. Le silence devenait tel, qu’on entendait 
régulièrement, tout au bout, le grincement de la 
pelle du chauffeur, prenant du charbon de terre et 
le jetant dans le fourneau de la machine. 
Cependant, Gervaise lavait son linge de 
couleur dans l’eau chaude, grasse de savon, 
qu’elle avait conservée. Quand elle eut fini, elle 
approcha un tréteau, jeta en travers toutes les 
pièces, qui faisaient à terre des mares bleuâtres. 
Et elle commença à rincer. Derrière elle, le 
robinet d’eau froide coulait au-dessus d’un vaste 
baquet, fixé au sol, et que traversaient deux 
barres de bois, pour soutenir le linge. Au-dessus, 
en l’air, deux autres barres passaient, où le linge 
achevait de s’égoutter. 
– Voilà qui va être fini, ce n’est pas 
malheureux, dit madame Boche. Je reste pour 
vous aider à tordre tout ça. 
– Oh ! ce n’est pas la peine, je vous remercie 
bien, répondit la jeune femme, qui pétrissait de 
ses poings et barbotait les pièces de couleur dans 
l’eau claire. Si j’avais des draps, je ne dis pas. 
Mais il lui fallut pourtant accepter l’aide de la 
concierge. Elles tordaient toutes deux, chacune à 
un bout, une jupe, un petit lainage marron 
mauvais teint, d’où sortait une eau jaunâtre, 
lorsque madame Boche s’écria : 
– Tiens ! la grande Virginie !... Qu’est-ce 
qu’elle vient laver ici, celle-là, avec ses quatre 
guenilles dans un mouchoir ? 
Gervaise avait vivement levé la tête. Virginie 
était une fille de son âge, plus grande qu’elle, 
brune, jolie malgré sa figure un peu longue. Elle 
avait une vieille robe noire à volants, un ruban 
rouge au cou ; et elle était coiffée avec soin, le 
chignon pris dans un filet en chenille bleue. Un 
instant, au milieu de l’allée centrale, elle pinça les 
paupières, ayant l’air de chercher ; puis, quand 
elle eut aperçu Gervaise, elle vint passer près 
d’elle, raide, insolente, balançant ses hanches, et 
s’installa sur la même rangée, à cinq baquets de 
distance. 
– En voilà un caprice ! continuait madame 
Boche, à voix plus basse. Jamais elle ne savonne 
une paire de manches... Ah ! une fameuse 
fainéante, je vous en réponds ! Une couturière qui 
ne recoud pas seulement ses bottines ! C’est 
comme sa soeur, la brunisseuse, cette gredine 
d’Adèle, qui manque l’atelier deux jours sur 
trois ! Ça n’a ni père ni mère connus, ça vit d’on 
ne sait quoi, et si l’on voulait parler... Qu’est-ce 
qu’elle frotte donc là ? Hein ? c’est un jupon ? Il 
est joliment dégoûtant, il a dû en voir de propres, 
ce jupon ! 
Madame Boche, évidemment, voulait faire 
plaisir à Gervaise. La vérité était qu’elle prenait 
souvent le café avec Adèle et Virginie, quand les 
petites avaient de l’argent. Gervaise ne répondait 
pas, se dépêchait, les mains fiévreuses. Elle 
venait de faire son bleu, dans un petit baquet 
monté sur trois pieds. Elle trempait ses pièces de 
blanc, les agitait un instant au fond de l’eau 
teintée, dont le reflet prenait une pointe de laque ; 
et, après les avoir tordues légèrement, elle les 
alignait sur les barres de bois, en haut. Pendant 
toute cette besogne, elle affectait de tourner le 
dos à Virginie. Mais elle entendait ses 
ricanements, elle sentait sur elle ses regards 
obliques. Virginie semblait n’être venue que pour 
la provoquer. Un instant, Gervaise s’était 
retournée, elles se regardèrent toutes deux, 
fixement. 
– Laissez-la donc, murmura madame Boche. 
Vous n’allez peut-être pas vous prendre aux 
cheveux... Quand je vous dis qu’il n’y a rien ! Ce 
n’est pas elle, là ! 
À ce moment, comme la jeune femme pendait 
sa dernière pièce de linge, il y eut des rires à la 
porte du lavoir. 
– C’est deux gosses qui demandent maman ! 
cria Charles. 
Toutes les femmes se penchèrent. Gervaise 
reconnut Claude et Étienne. Dès qu’ils 
l’aperçurent, ils coururent à elle, au milieu des 
flaques, tapant sur les dalles les talons de leurs 
souliers dénoués. Claude, l’aîné, donnait la main 
à son petit frère. Les laveuses, sur leur passage, 
avaient de légers cris de tendresse, à les voir un 
peu effrayés, souriant pourtant. Et ils restèrent là, 
devant leur mère, sans se lâcher, levant leurs têtes 
blondes. 
– C’est papa qui vous envoie ? demanda 
Gervaise. 
Mais comme elle se baissait pour rattacher les 
cordons des souliers d’Étienne, elle vit, à un doigt 
de Claude, la clef de la chambre avec son numéro 
de cuivre, qu’il balançait. 
– Tiens ! tu m’apportes la clef ! dit-elle, très 
surprise. Pourquoi donc ? 
L’enfant, en apercevant la clef qu’il avait 
oubliée à son doigt, parut se souvenir et cria de sa 
voix claire : 
– Papa est parti. 
– Il est allé acheter le déjeuner, il vous a dit de 
venir me chercher ici ? 
Claude regarda son frère, hésita, ne sachant 
plus. Puis, il reprit d’un trait : 
– Papa est parti... Il a sauté du lit, il a mis 
toutes les affaires dans la malle, il a descendu la 
malle sur une voiture... Il est parti. 
Gervaise, accroupie, se releva lentement, la 
figure blanche, portant les mains à ses joues et à 
ses tempes, comme si elle entendait sa tête 
craquer. Et elle ne put trouver qu’un mot, elle le 
répéta vingt fois sur le même ton : 
– Ah ! mon Dieu !... ah ! mon Dieu !... ah ! 
mon Dieu !... 
Madame Boche, cependant, interrogeait 
l’enfant à son tour, tout allumée de se trouver 
dans cette histoire. 
– Voyons, mon petit, il faut dire les choses... 
C’est lui qui a fermé la porte et qui vous a dit 
d’apporter la clef, n’est-ce pas ? 
Et, baissant la voix, à l’oreille de Claude : 
– Est-ce qu’il y avait une dame dans la 
voiture ? 
L’enfant se troubla de nouveau. Il 
recommença son histoire, d’un air triomphant : 
– Il a sauté du lit, il a mis toutes les affaires 
dans la malle, il est parti... 
Alors, comme madame Boche le laissait aller, 
il tira son frère devant le robinet. Ils s’amusèrent 
tous les deux à faire couler l’eau. 
Gervaise ne pouvait pleurer. Elle étouffait, les 
reins appuyés contre son baquet, le visage 
toujours entre les mains. De courts frissons la 
secouaient. Par moments, un long soupir passait, 
tandis qu’elle s’enfonçait davantage les poings 
sur les yeux, comme pour s’anéantir dans le noir 
de son abandon. C’était un trou de ténèbres au 
fond duquel il lui semblait tomber. 
– Allons, ma petite, que diable ! murmurait 
madame Boche. 
– Si vous saviez ! si vous saviez ! dit-elle 
enfin tout bas. Il m’a envoyée ce matin porter 
mon châle et mes chemises au Mont-de-Piété 
pour payer cette voiture... 
Et elle pleura. Le souvenir de sa course au 
Mont-de-Piété, en précisant un fait de la matinée, 
lui avait arraché les sanglots qui s’étranglaient 
dans sa gorge. 
Cette course-là, c’était une abomination, la 
grosse douleur dans son désespoir. Les larmes 
coulaient sur son menton que ses mains avaient 
déjà mouillé, sans qu’elle songeât seulement à 
prendre son mouchoir. 
– Soyez raisonnable, taisez-vous, on vous 
regarde, répétait madame Boche qui s’empressait 
autour d’elle. Est-il possible de se faire tant de 
mal pour un homme !... Vous l’aimiez donc 
toujours, hein ? ma pauvre chérie. Tout à l’heure, 
vous étiez joliment montée contre lui. Et vous 
voilà, maintenant, à le pleurer, à vous crever le 
coeur... Mon Dieu, que nous sommes bêtes ! 
Puis, elle se montra maternelle. 
– Une jolie petite femme comme vous ! s’il est 
permis !... On peut tout vous raconter à présent, 
n’est-ce pas ? Eh bien ! vous vous souvenez, 
quand je suis passée sous votre fenêtre, je me 
doutais déjà... Imaginez-vous que, cette nuit, 
lorsque Adèle est rentrée, j’ai entendu un pas 
d’homme avec le sien. Alors, j’ai voulu savoir, 
j’ai regardé dans l’escalier. Le particulier était 
déjà au deuxième étage, mais j’ai bien reconnu la 
redingote de monsieur Lantier. Boche, qui faisait 
le guet, ce matin, l’a vu redescendre 
tranquillement... C’était avec Adèle, vous 
entendez. Virginie a maintenant un monsieur 
chez lequel elle va deux fois par semaine. 
Seulement, ce n’est guère propre tout de même, 
car elles n’ont qu’une chambre et une alcôve, et 
je ne sais trop où Virginie a pu coucher. 
Elle s’interrompit un instant, se retournant, 
reprenant de sa grosse voix étouffée : 
– Elle rit de vous voir pleurer, cette sans-coeur, 
là-bas. Je mettrais ma main au feu que son 
savonnage est une frime... Elle a emballé les deux 
autres et elle est venue ici pour leur raconter la 
tête que vous feriez. 
Gervaise ôta ses mains, regarda. Quand elle 
aperçut devant elle Virginie, au milieu de trois ou 
quatre femmes, parlant bas, la dévisageant, elle 
fut prise d’une colère folle. Les bras en avant, 
cherchant à terre, tournant sur elle-même, dans 
un tremblement de tous ses membres, elle marcha 
quelques pas, rencontra un seau plein, le saisit à 
deux mains, le vida à toute volée. 
– Chameau, va ! cria la grande Virginie. 
Elle avait fait un saut en arrière, ses bottines 
seules étaient mouillées. Cependant, le lavoir, 
que les larmes de la jeune femme 
révolutionnaient depuis un instant, se bousculait 
pour voir la bataille. Des laveuses, qui achevaient 
leur pain, montèrent sur des baquets. D’autres 
accoururent, les mains pleines de savon. Un 
cercle se forma. 
– Ah ! le chameau ! répétait la grande 
Virginie. Qu’est-ce qui lui prend, à cette enragéelà 

Gervaise en arrêt, le menton tendu, la face 
convulsée, ne répondait pas, n’ayant point encore 
le coup de gosier de Paris. L’autre continua : 
– Va donc ! C’est las de rouler la province, ça 
n’avait pas douze ans que ça servait de paillasse à 
soldats, ça a laissé une jambe dans son pays... 
Elle est tombée de pourriture, sa jambe... 
Un rire courut. Virginie, voyant son succès, 
s’approcha de deux pas, redressant sa haute taille, 
criant plus fort : 
– Hein ! avance un peu, pour voir, que je te 
fasse ton affaire ! Tu sais, il ne faut pas venir 
nous embêter, ici... Est-ce que je la connais, moi, 
cette peau ! Si elle m’avait attrapée, je lui aurais 
joliment retroussé ses jupons ; vous auriez vu ça. 
Qu’elle dise seulement ce que je lui ai fait... Dis, 
Rouchie, qu’est-ce qu’on t’a fait ? 
– Ne causez pas tant, bégaya Gervaise. Vous 
savez bien... On a vu mon mari, hier soir... Et 
taisez-vous, parce que je vous étranglerais, bien 
sûr. 
– Son mari ! Ah ! elle est bonne, celle-là ! Le 
mari à madame ! comme si on avait des maris 
avec cette dégaine ! Ce n’est pas ma faute s’il t’a 
lâchée. Je ne te l’ai pas volé, peut-être. On peut 
me fouiller... Veux-tu que je te dise, tu 
l’empoisonnais, cet homme ! Il était trop gentil 
pour toi... Avait-il son collier, au moins ? Qui estce 
qui a trouvé le mari à madame ?... Il y aura 
récompense... 
Les rires recommencèrent. Gervaise, à voix 
presque basse, se contentait toujours de 
murmurer : 
– Vous savez bien, vous savez bien... C’est 
votre soeur, je l’étranglerai, votre soeur... 
– Oui, va te frotter à ma soeur, reprit Virginie 
en ricanant. Ah ! c’est ma soeur ! C’est bien 
possible, ma soeur a un autre chic que toi... Mais 
est-ce que ça me regarde ! est-ce qu’on ne peut 
plus laver son linge tranquillement ! Flanque-moi 
la paix, entends-tu, parce qu’en voilà assez ! 
Et ce fut elle qui revint, après avoir donné cinq 
ou six coups de battoir, grisée par les injures, 
emportée. Elle se tut et recommença ainsi trois 
fois : 
– Eh bien ! oui, c’est ma soeur. Là, es-tu 
contente ?... Ils s’adorent tous les deux. Il faut les 
voir se bécoter !... Et il t’a lâchée avec tes 
bâtards ! De jolis mômes qui ont des croûtes 
plein la figure ! Il y en a un d’un gendarme, n’estce 
pas ? et tu en as fait crever trois autres, parce 
que tu ne voulais pas de surcroît de bagage pour 
venir... C’est ton Lantier qui nous a raconté ça. 
Ah ! il en dit de belles, il en avait assez de ta 
carcasse ! 
– Salope ! salope ! salope ! hurla Gervaise, 
hors d’elle, reprise par un tremblement furieux. 
Elle tourna, chercha une fois encore par terre ; 
et, ne trouvant que le petit baquet, elle le prit par 
les pieds, lança l’eau du bleu à la figure de 
Virginie. 
– Rosse ! elle m’a perdu ma robe ! cria celleci, 
qui avait toute une épaule mouillée et sa main 
gauche teinte en bleu. Attends, gadoue ! 
À son tour, elle saisit un seau, le vida sur la 
jeune femme. Alors, une bataille formidable 
s’engagea. Elles couraient toutes deux le long des 
baquets, s’emparant des seaux pleins, revenant se 
les jeter à la tête. Et chaque déluge était 
accompagné d’un éclat de voix. Gervaise ellemême 
répondait, à présent. 
– Tiens ! saleté !... Tu l’as reçu celui-là. Ça te 
calmera le derrière. 
– Ah ! la carne ! Voilà pour ta crasse. 
Débarbouille-toi une fois dans ta vie. 
– Oui, oui, je vas te dessaler, grande morue ! 
– Encore un !... Rince-toi les dents, fais ta 
toilette pour ton quart de ce soir, au coin de la rue 
Belhomme. 
Elles finirent par emplir les seaux aux 
robinets. Et, en attendant qu’ils fussent pleins, 
elles continuaient leurs ordures. Les premiers 
seaux, mal lancés, les touchaient à peine. Mais 
elles se faisaient la main. Ce fut Virginie qui, la 
première, en reçut un en pleine figure ; l’eau, 
entrant par son cou, coula dans son dos et dans sa 
gorge, pissa par-dessous sa robe. Elle était encore 
tout étourdie, quand un second la prit de biais, lui 
donna une forte claque contre l’oreille gauche, en 
trempant son chignon, qui se déroula comme une 
ficelle. Gervaise fut d’abord atteinte aux jambes ; 
un seau lui emplit ses souliers, rejaillit jusqu’à 
ses cuisses ; deux autres l’inondèrent aux 
hanches. Bientôt, d’ailleurs, il ne fut plus possible 
de juger les coups. Elles étaient l’une et l’autre 
ruisselantes de la tête aux pieds, les corsages 
plaqués aux épaules, les jupes collant sur les 
reins, maigries, roidies, grelottantes, s’égouttant 
de tous les côtés ainsi que des parapluies pendant 
une averse. 
– Elles sont rien drôles ! dit la voix enrouée 
d’une laveuse. 
Le lavoir s’amusait énormément. On s’était 
reculé, pour ne pas recevoir les éclaboussures. 
Des applaudissements, des plaisanteries 
montaient, au milieu du bruit d’écluse des seaux 
vidés à toute volée. Par terre, des mares 
coulaient, les deux femmes pataugeaient 
jusqu’aux chevilles. Cependant, Virginie, 
ménageant une traîtrise, s’emparant brusquement 
d’un seau d’eau de lessive bouillante, qu’une de 
ses voisines avait laissé là, le jeta. Il y eut un cri. 
On crut Gervaise ébouillantée. Mais elle n’avait 
que le pied gauche brûlé légèrement. Et, de toutes 
ses forces, exaspérée par la douleur, sans le 
remplir cette fois, elle envoya un seau dans les 
jambes de Virginie, qui tomba. 
Toutes les laveuses parlaient ensemble. 
– Elle lui a cassé une patte ! 
– Dame ! l’autre a bien voulu la faire cuire ! 
– Elle a raison, après tout, la blonde, si on lui a 
pris son homme ! 
Mme Boche levait les bras au ciel, en 
s’exclamant. Elle s’était prudemment garée entre 
deux baquets ; et les enfants, Claude et Étienne, 
pleurant, suffoquant, épouvantés, se pendaient à 
sa robe, avec ce cri continu : Maman ! maman ! 
qui se brisait dans leurs sanglots. Quand elle vit 
Virginie par terre, elle accourut, tirant Gervaise 
par ses jupes, répétant : 
– Voyons, allez-vous-en ! Soyez raisonnable... 
J’ai les sangs tournés, ma parole ! On n’a jamais 
vu une tuerie pareille. 
Mais elle recula, elle retourna se réfugier entre 
les deux baquets, avec les enfants. Virginie venait 
de sauter à la gorge de Gervaise. Elle la serrait au 
cou, tâchait de l’étrangler. Alors, celle-ci, d’une 
violente secousse, se dégagea, se pendit à son 
tour à la queue de son chignon, comme si elle 
avait voulu lui arracher la tête. La bataille 
recommença, muette, sans un cri, sans une injure. 
Elles ne se prenaient pas corps à corps, 
s’attaquaient à la figure, les mains ouvertes et 
crochues, pinçant, griffant ce qu’elles 
empoignaient. Le ruban rouge et le filet en 
chenille bleue de la grande brune furent arrachés ; 
son corsage, craqué au cou, montra sa peau, tout 
un bout d’épaule ; tandis que la blonde, 
déshabillée, une manche de sa camisole blanche 
ôtée sans qu’elle sût comment, avait un accroc à 
sa chemise qui découvrait le pli nu de sa taille. 
Des lambeaux d’étoffe volaient. D’abord, ce fut 
sur Gervaise que le sang parut, trois longues 
égratignures descendant de la bouche sous le 
menton ; et elle garantissait ses yeux, les fermait 
à chaque claque, de peur d’être éborgnée. 
Virginie ne saignait pas encore. Gervaise visait 
ses oreilles, s’enrageait de ne pouvoir les prendre, 
quand elle saisit enfin l’une des boucles, une 
poire de verre jaune ; elle tira, fendit l’oreille ; le 
sang coula. 
– Elles se tuent ! séparez-les, ces guenons ! 
dirent plusieurs voix. 
Les laveuses s’étaient rapprochées. Il se 
formait deux camps : les unes excitaient les deux 
femmes comme des chiennes qui se battent ; les 
autres, plus nerveuses, toutes tremblantes, 
tournaient la tête, en avaient assez, répétaient 
qu’elles en seraient malades, bien sûr. Et une 
bataille générale faillit avoir lieu ; on se traitait de 
sans-coeur, de propre à rien ; des bras nus se 
tendaient ; trois gifles retentirent. 
Mme Boche, pourtant, cherchait le garçon du 
lavoir. 
– Charles ! Charles !... Où est-il donc ? 
Et elle le trouva au premier rang, regardant, 
les bras croisés. C’était un grand gaillard, à cou 
énorme. Il riait, il jouissait des morceaux de peau 
que les deux femmes montraient. La petite blonde 
était grasse comme une caille. Ça serait farce, si 
sa chemise se fendait. 
– Tiens ! murmura-t-il en clignant un oeil, elle 
a une fraise sous le bras. 
– Comment ! vous êtes là ! cria madame 
Boche en l’apercevant. Mais aidez-nous donc à 
les séparer !... Vous pouvez bien les séparer, 
vous ! 
– Ah bien ! non, merci ! s’il n’y a que moi ! 
dit-il tranquillement. Pour me faire griffer l’oeil 
comme l’autre jour, n’est-ce pas ?... Je ne suis 
pas ici pour ça, j’aurais trop de besogne... N’ayez 
pas peur, allez ! Ça leur fait du bien, une petite 
saignée. Ça les attendrit. 
La concierge parla alors d’aller avertir les 
sergents de ville. Mais la maîtresse du lavoir, la 
jeune femme délicate, aux yeux malades, s’y 
opposa formellement. Elle répéta à plusieurs 
reprises : 
– Non, non, je ne veux pas, ça compromet la 
maison. 
Par terre, la lutte continuait. Tout d’un coup, 
Virginie se redressa sur les genoux. Elle venait de 
ramasser un battoir, elle le brandissait. Elle râlait, 
la voix changée : 
– Voilà du chien, attends ! Apprête ton linge 
sale ! 
Gervaise, vivement, allongea la main, prit 
également un battoir, le tint levé comme une 
massue. Et elle avait, elle aussi, une voix rauque. 
– Ah ! tu veux la grande lessive... Donne ta 
peau, que j’en fasse des torchons ! 
Un moment, elles restèrent là, agenouillées, à 
se menacer. Les cheveux dans la face, la poitrine 
soufflante, boueuses, tuméfiées, elles se 
guettaient, attendant, reprenant haleine. Gervaise 
porta le premier coup ; son battoir glissa sur 
l’épaule de Virginie. Et elle se jeta de côté pour 
éviter le battoir de celle-ci, qui l’effleura à la 
hanche. Alors, mises en train, elles se tapèrent 
comme les laveuses tapent leur linge, rudement, 
en cadence. Quand elles se touchaient, le coup 
s’amortissait, on aurait dit une claque dans un 
baquet d’eau. 
Autour d’elles, les blanchisseuses ne riaient 
plus ; plusieurs s’en étaient allées, en disant que 
ça leur cassait l’estomac ; les autres, celles qui 
restaient, allongeaient le cou, les yeux allumés 
d’une lueur de cruauté, trouvant ces gaillardes-là 
très crânes. Mme Boche avait emmené Claude et 
Étienne ; et l’on entendait, à l’autre bout, l’éclat 
de leurs sanglots mêlé aux heurts sonores des 
deux battoirs. 
Mais Gervaise, brusquement, hurla. Virginie 
venait de l’atteindre à toute volée sur son bras nu, 
au-dessus du coude ; une plaque rouge parut, la 
chair enfla tout de suite. Alors, elle se rua. On 
crut qu’elle voulait assommer l’autre. 
– Assez ! assez ! criait-on. 
Elle avait un visage si terrible, que personne 
n’osa approcher. Les forces décuplées, elle saisit 
Virginie par la taille, la plia, lui colla la figure sur 
les dalles, les reins en l’air ; et, malgré les 
secousses, elle lui releva les jupes, largement. 
Dessous, il y avait un pantalon. Elle passa la 
main dans la fente, l’arracha, montra tout, les 
cuisses nues, les fesses nues. Puis, le battoir levé, 
elle se mit à battre, comme elle battait autrefois à 
Plassans, au bord de la Viorne, quand sa patronne 
lavait le linge de la garnison. Le bois mollissait 
dans les chairs avec un bruit mouillé. À chaque 
tape, une bande rouge marbrait la peau blanche. 
– Oh ! oh ! murmurait le garçon Charles, 
émerveillé, les yeux agrandis. 
Des rires, de nouveau, avaient couru. Mais 
bientôt le cri : Assez ! assez ! recommença. 
Gervaise n’entendait pas, ne se lassait pas. Elle 
regardait sa besogne, penchée, préoccupée de ne 
pas laisser une place sèche. Elle voulait toute 
cette peau battue, couverte de confusion. Et elle 
causait, prise d’une gaieté féroce, se rappelant 
une chanson de lavandière : 
– Pan ! pan ! Margot au lavoir... Pan ! pan ! à 
coups de battoir... Pan ! pan ! va laver son coeur... 
Pan ! pan ! tout noir de douleur... 
Et elle reprenait : 
– Ça c’est pour toi, ça c’est pour ta soeur, ça 
c’est pour Lantier... Quand tu les verras, tu leur 
donneras ça... Attention ! je recommence. Ça 
c’est pour Lantier, ça c’est pour ta soeur, ça c’est 
pour toi... Pan ! pan ! Margot au lavoir... Pan ! 
pan ! à coups de battoir... 
On dut lui arracher Virginie des mains. La 
grande brune, la figure en larmes, pourpre, 
confuse, reprit son linge, se sauva ; elle était 
vaincue. Cependant, Gervaise repassait la 
manche de sa camisole, rattachait ses jupes. Son 
bras la faisait souffrir, et elle pria madame Boche 
de lui mettre son linge sur l’épaule. La concierge 
racontait la bataille, disait ses émotions, parlait de 
lui visiter le corps, pour voir. 
– Vous avez peut-être bien quelque chose de 
cassé... J’ai entendu un coup... 
Mais la jeune femme voulait s’en aller. Elle ne 
répondait pas aux apitoiements, à l’ovation 
bavarde des laveuses qui l’entouraient, droites 
dans leurs tabliers. Quand elle fut chargée, elle 
gagna la porte, où ses enfants l’attendaient. 
– C’est deux heures, ça fait deux sous, lui dit 
en l’arrêtant la maîtresse du lavoir, déjà 
réinstallée dans son cabinet vitré. 
Pourquoi deux sous ? Elle ne comprenait plus 
qu’on lui demandait le prix de sa place. Puis, elle 
donna ses deux sous. Et, boitant fortement sous le 
poids du linge mouillé pendu à son épaule, 
ruisselante, le coude bleui, la joue en sang, elle 
s’en alla, en traînant de ses bras nus Étienne et 
Claude, qui trottaient à ses côtés, secoués encore 
et barbouillés de leurs sanglots. 
Derrière elle, le lavoir reprenait son bruit 
énorme d’écluse. Les laveuses avaient mangé 
leur pain, bu leur vin, et elles tapaient plus dur, 
les faces allumées, égayées par le coup de 
torchon de Gervaise et de Virginie. Le long des 
baquets, de nouveau, s’agitaient une fureur de 
bras, des profils anguleux de marionnettes aux 
reins cassés, aux épaules déjetées, se pliant 
violemment comme sur des charnières. Les 
conversations continuaient d’un bout à l’autre des 
allées. Les voix, les rires, les mots gras, se 
mêlaient dans le grand gargouillement de l’eau. 
Les robinets crachaient, les seaux jetaient des 
flaquées, une rivière coulait sous les batteries. 
C’était le chien de l’après-midi, le linge pilé à 
coups de battoir. Dans l’immense salle, les 
fumées devenaient rousses, trouées seulement par 
des ronds de soleil, des balles d’or, que les 
déchirures des rideaux laissaient passer. On 
respirait l’étouffement tiède des odeurs 
savonneuses. Tout d’un coup, le hangar s’emplit 
d’une buée blanche ; l’énorme couvercle du 
cuvier où bouillait la lessive, montait 
mécaniquement le long d’une tige centrale à 
crémaillère ; et le trou béant du cuivre, au fond de 
sa maçonnerie de briques, exhalait des tourbillons 
de vapeur, d’une saveur sucrée de potasse. 
Cependant, à côté, les essoreuses fonctionnaient ; 
des paquets de linge, dans des cylindres de fonte, 
rendaient leur eau sous un tour de roue de la 
machine, haletante, fumante, secouant plus 
rudement le lavoir de la besogne continue de ses 
bras d’acier. 
Quand Gervaise mit le pied dans l’allée de 
l’hôtel Boncoeur, les larmes la reprirent. C’était 
une allée noire, étroite, avec un ruisseau longeant 
le mur, pour les eaux sales ; et cette puanteur 
qu’elle retrouvait lui faisait songer aux quinze 
jours passés là avec Lantier, quinze jours de 
misère et de querelles, dont le souvenir, à cette 
heure, était un regret cuisant. Il lui sembla entrer 
dans son abandon. 
En haut, la chambre était nue, pleine de soleil, 
la fenêtre ouverte. Ce coup de soleil, cette nappe 
de poussière d’or dansante, rendait lamentables le 
plafond noir, les murs au papier arraché. Il n’y 
avait plus, à un clou de la cheminée, qu’un petit 
fichu de femme, tordu comme une ficelle. Le lit 
des enfants, tiré au milieu de la pièce, découvrait 
la commode, dont les tiroirs laissés ouverts 
montraient leurs flancs vides. Lantier s’était lavé 
et avait achevé la pommade, deux sous de 
pommade dans une carte à jouer ; l’eau grasse de 
ses mains emplissait la cuvette. Et il n’avait rien 
oublié, le coin occupé jusque-là par la malle 
paraissait à Gervaise faire un trou immense. Elle 
ne retrouva même pas le petit miroir rond, 
accroché à l’espagnolette. Alors, elle eut un 
pressentiment, elle regarda sur la cheminée : 
Lantier avait emporté les reconnaissances, le 
paquet rose tendre n’était plus là, entre les 
flambeaux de zinc dépareillés. 
Elle pendit son linge au dossier d’une chaise, 
elle demeura debout, tournant, examinant les 
meubles, frappée d’une telle stupeur, que ses 
larmes ne coulaient plus. Il lui restait un sou sur 
les quatre sous gardés pour le lavoir. Puis, 
entendant rire à la fenêtre Étienne et Claude, déjà 
consolés, elle s’approcha, prit leurs têtes sous ses 
bras, s’oublia un instant devant cette chaussée 
grise, où elle avait vu, le matin, s’éveiller le 
peuple ouvrier, le travail géant de Paris. À cette 
heure, le pavé échauffé par les besognes du jour 
allumait une réverbération ardente au-dessus de 
la ville, derrière le mur de l’octroi. C’était sur ce 
pavé, dans cet air de fournaise, qu’on la jetait 
toute seule avec les petits ; et elle enfila d’un 
regard les boulevards extérieurs, à droite, à 
gauche, s’arrêtant aux deux bouts, prise d’une 
épouvante sourde, comme si sa vie, désormais, 
allait tenir là, entre un abattoir et un hôpital. 
II 
Trois semaines plus tard, vers onze heures et 
demie, un jour de beau soleil, Gervaise et 
Coupeau, l’ouvrier zingueur, mangeaient 
ensemble une prune, à l’Assommoir du père 
Colombe. Coupeau, qui fumait une cigarette sur 
le trottoir, l’avait forcée à entrer, comme elle 
traversait la rue, revenant de porter du linge ; et 
son grand panier carré de blanchisseuse était par 
terre, près d’elle, derrière la petite table de zinc. 
L’Assommoir du père Colombe se trouvait au 
coin de la rue des Poissonniers et du boulevard de 
Rochechouart. L’enseigne portait, en longues 
lettres bleues, le seul mot : Distillation, d’un bout 
à l’autre. Il y avait à la porte, dans deux moitiés 
de futaille, des lauriers-roses poussiéreux. Le 
comptoir énorme, avec ses files de verres, sa 
fontaine et ses mesures d’étain, s’allongeait à 
gauche en entrant ; et la vaste salle, tout autour, 
était ornée de gros tonneaux peints en jaune clair, 
miroitants de vernis, dont les cercles et les 
cannelles de cuivre luisaient. Plus haut, sur des 
étagères, des bouteilles de liqueurs, des bocaux 
de fruits, toutes sortes de fioles en bon ordre, 
cachaient les murs, reflétaient dans la glace, 
derrière le comptoir, leurs taches vives, vert 
pomme, or pâle, laque tendre. Mais la curiosité 
de la maison était, au fond, de l’autre côté d’une 
barrière de chêne, dans une cour vitrée, l’appareil 
à distiller que les consommateurs voyaient 
fonctionner, des alambics aux longs cols, des 
serpentins descendant sous terre, une cuisine du 
diable devant laquelle venaient rêver les ouvriers 
soûlards. 
À cette heure du déjeuner, l’Assommoir restait 
vide. Un gros homme de quarante ans, le père 
Colombe, en gilet à manches, servait une petite 
fille d’une dizaine d’années, qui lui demandait 
quatre sous de goutte dans une tasse. Une nappe 
de soleil entrait par la porte, chauffait le parquet 
toujours humide des crachats des fumeurs. Et, du 
comptoir, des tonneaux, de toute la salle, montait 
une odeur liquoreuse, une fumée d’alcool qui 
semblait épaissir et griser les poussières volantes 
du soleil. 
Cependant, Coupeau roulait une nouvelle 
cigarette. Il était très propre, avec un bourgeron et 
une petite casquette de toile bleue, riant, montrant 
ses dents blanches. La mâchoire inférieure 
saillante, le nez légèrement écrasé, il avait de 
beaux yeux marron, la face d’un chien joyeux et 
bon enfant. Sa grosse chevelure frisée se tenait 
tout debout. Il gardait la peau encore tendre de 
ses vingt-six ans. En face de lui, Gervaise, en 
caraco d’orléans noir, la tête nue, achevait de 
manger sa prune, qu’elle tenait par la queue, du 
bout des doigts. Ils étaient près de la rue, à la 
première des quatre tables rangées le long des 
tonneaux, devant le comptoir. 
Lorsque le zingueur eut allumé sa cigarette, il 
posa les coudes sur la table, avança la face, 
regarda un instant sans parler la jeune femme, 
dont le joli visage de blonde avait, ce jour-là, une 
transparence laiteuse de fine porcelaine. Puis, 
faisant allusion à une affaire connue d’eux seuls, 
débattue déjà, il demanda simplement, à demi- 
voix : 
– Alors, non ? vous dites non ? 
– Oh ! bien sûr, non, monsieur Coupeau, 
répondit tranquillement Gervaise souriante. Vous 
n’allez peut-être pas me parler de ça ici. Vous 
m’aviez promis pourtant d’être raisonnable... Si 
j’avais su, j’aurais refusé votre consommation. 
Il ne reprit pas la parole, continua à la 
regarder, de tout près, avec une tendresse hardie 
et qui s’offrait, passionné surtout pour les coins 
de ses lèvres, de petits coins d’un rose pâle, un 
peu mouillé, laissant voir le rouge vif de la 
bouche, quand elle souriait. Elle, pourtant, ne se 
reculait pas, demeurait placide et affectueuse. Au 
bout d’un silence, elle dit encore : 
– Vous n’y songez pas, vraiment. Je suis une 
vieille femme, moi ; j’ai un grand garçon de huit 
ans... Qu’est-ce que nous ferions ensemble ? 
– Pardi ! murmura Coupeau en clignant les 
yeux, ce que font les autres ! 
Mais elle eut un geste d’ennui. 
– Ah ! si vous croyez que c’est toujours 
amusant ? On voit bien que vous n’avez pas été 
en ménage... Non, monsieur Coupeau, il faut que 
je pense aux choses sérieuses. La rigolade, ça ne 
mène à rien, entendez-vous ! J’ai deux bouches à 
la maison, et qui avalent ferme, allez ! Comment 
voulez-vous que j’arrive à élever mon petit 
monde, si je m’amuse à la bagatelle ?... Et puis, 
écoutez, mon malheur a été une fameuse leçon. 
Vous savez, les hommes maintenant, ça ne fait 
plus mon affaire. On ne me repincera pas de 
longtemps. 
Elle s’expliquait sans colère, avec une grande 
sagesse, très froide, comme si elle avait traité une 
question d’ouvrage, les raisons qui l’empêchaient 
de passer un corps de fichu à l’empois. On voyait 
qu’elle avait arrêté ça dans sa tête, après de mûres 
réflexions. 
Coupeau, attendri, répétait : 
– Vous me causez bien de la peine, bien de la 
peine... 
– Oui, c’est ce que je vois, reprit-elle, et j’en 
suis fâchée pour vous, monsieur Coupeau... Il ne 
faut pas que ça vous blesse. Si j’avais des idées à 
rire, mon Dieu ! ça serait encore plutôt avec vous 
qu’avec un autre. Vous avez l’air bon garçon, 
vous êtes gentil. On se mettrait ensemble, n’estce 
pas ? et on irait tant qu’on irait. Je ne fais pas 
ma princesse, je ne dis point que ça n’aurait pas 
pu arriver... Seulement, à quoi bon, puisque je 
n’en ai pas envie ? Me voilà chez madame 
Fauconnier depuis quinze jours. Les petits vont à 
l’école. Je travaille, je suis contente... Hein, le 
mieux alors est de rester comme on est. 
Et elle se baissa pour prendre son panier. 
– Vous me faites causer, on doit m’attendre 
chez la patronne... Vous en trouverez une autre, 
allez ! monsieur Coupeau, plus jolie que moi, et 
qui n’aura pas deux marmots à traîner. 
Il regardait l’oeil-de-boeuf, encadré dans la 
glace. Il la fit rasseoir, en criant : 
– Attendez donc ! Il n’est que onze heures 
trente-cinq... J’ai encore vingt-cinq minutes... 
Vous ne craignez pourtant pas que je fasse des 
bêtises ; il y a la table entre nous... Alors, vous 
me détestez, au point de ne pas vouloir faire un 
bout de causette ? 
Elle posa de nouveau son panier, pour ne pas 
le désobliger ; et ils parlèrent en bons amis. Elle 
avait mangé, avant d’aller porter son linge ; lui, 
ce jour-là, s’était dépêché d’avaler sa soupe et 
son boeuf, pour venir la guetter. Gervaise, tout en 
répondant avec complaisance, regardait par les 
vitres, entre les bocaux de fruits à l’eau-de-vie, le 
mouvement de la rue, où l’heure du déjeuner 
mettait un écrasement de foule extraordinaire. 
Sur les deux trottoirs, dans l’étranglement étroit 
des maisons, c’était une hâte de pas, des bras 
ballants, un coudoiement sans fin. Les 
retardataires, des ouvriers retenus au travail, la 
mine maussade de faim, coupaient la chaussée à 
grandes enjambées, entraient en face chez un 
boulanger ; et, lorsqu’ils reparaissaient, une livre 
de pain sous le bras, ils allaient trois portes plus 
haut, au Veau-à-Deux-Têtes, manger un ordinaire 
de six sous. Il y avait aussi, à côté du boulanger, 
une fruitière qui vendait des pommes de terre 
frites et des moules au persil ; un défilé continu 
d’ouvrières, en longs tabliers, emportaient des 
cornets de pommes de terre et des moules dans 
des tasses ; d’autres, de jolies filles en cheveux, 
l’air délicat, achetaient des bottes de radis. Quand 
Gervaise se penchait, elle apercevait encore une 
boutique de charcutier, pleine de monde, d’où 
sortaient des enfants, tenant sur leur main, 
enveloppés d’un papier gras, une côtelette panée, 
une saucisse ou un bout de boudin tout chaud. 
Cependant, le long de la chaussée poissée d’une 
boue noire, même par les beaux temps, dans le 
piétinement de la foule en marche, quelques 
ouvriers quittaient déjà les gargotes, descendaient 
en bandes, flânant, les mains ouvertes battant les 
cuisses, lourds de nourriture, tranquilles et lents 
au milieu des bousculades de la cohue. 
Un groupe s’était formé à la porte de 
l’Assommoir. 
– Dis donc, Bibi-la-Grillade, demanda une 
voix enrouée, est-ce que tu payes une tournée de 
vitriol ? 
Cinq ouvriers entrèrent, se tinrent debout. 
– Ah ! ce voleur de père Colombe ! reprit la 
voix. Vous savez, il nous faut de la vieille, et pas 
des coquilles de noix, de vrais verres ! 
Le père Colombe, paisiblement, servait. Une 
autre société de trois ouvriers arriva. Peu à peu, 
les blouses s’amassaient à l’angle du trottoir, 
faisaient là une courte station, finissaient par se 
pousser dans la salle, entre les deux lauriers-roses 
gris de poussière. 
– Vous êtes bête ! vous ne songez qu’à la 
saleté ! disait Gervaise à Coupeau. Sans doute 
que je l’aimais... Seulement, après la façon 
dégoûtante dont il m’a lâchée... 
Ils parlaient de Lantier. Gervaise ne l’avait pas 
revu ; elle croyait qu’il vivait avec la soeur de 
Virginie, à la Glacière, chez cet ami qui devait 
monter une fabrique de chapeaux. D’ailleurs, elle 
ne songeait guère à courir après lui. Ça lui avait 
d’abord fait une grosse peine ; elle voulait même 
aller se jeter à l’eau ; mais, à présent, elle s’était 
raisonnée, tout se trouvait pour le mieux. Peutêtre 
qu’avec Lantier elle n’aurait jamais pu élever 
les petits, tant il mangeait d’argent. Il pouvait 
venir embrasser Claude et Étienne, elle ne le 
flanquerait pas à la porte. Seulement, pour elle, 
elle se ferait hacher en morceaux avant de se 
laisser toucher du bout des doigts. Et elle disait 
ces choses en femme résolue, ayant son plan de 
vie bien arrêté, tandis que Coupeau, qui ne lâchait 
pas son désir de l’avoir, plaisantait, tournait tout à 
l’ordure, lui faisait sur Lantier des questions très 
crues, si gaiement, avec des dents si blanches, 
qu’elle ne pensait pas à se blesser. 
– C’est vous qui le battiez, dit-il enfin. Oh ! 
vous n’êtes pas bonne ! Vous donnez le fouet au 
monde. 
Elle l’interrompit par un long rire. C’était vrai, 
pourtant, elle avait donné le fouet à cette grande 
carcasse de Virginie. Ce jour-là, elle aurait 
étranglé quelqu’un de bien bon coeur. Et elle se 
mit à rire plus fort, parce que Coupeau lui 
racontait que Virginie, désolée d’avoir tout 
montré, venait de quitter le quartier. Son visage, 
pourtant, gardait une douceur enfantine ; elle 
avançait ses mains potelées, en répétant qu’elle 
n’écraserait pas une mouche ; elle ne connaissait 
les coups que pour en avoir déjà joliment reçu 
dans sa vie. Alors, elle en vint à causer de sa 
jeunesse, à Plassans. Elle n’était point coureuse 
du tout ; les hommes l’ennuyaient ; quand Lantier 
l’avait prise, à quatorze ans, elle trouvait ça 
gentil, parce qu’il se disait son mari et qu’elle 
croyait jouer au ménage. Son seul défaut, 
assurait-elle, était d’être très sensible, d’aimer 
tout le monde, de se passionner pour des gens qui 
lui faisaient ensuite mille misères. Ainsi, quand 
elle aimait un homme, elle ne songeait pas aux 
bêtises, elle rêvait uniquement de vivre toujours 
ensemble, très heureux. Et, comme Coupeau 
ricanait et lui parlait de ses deux enfants, qu’elle 
n’avait certainement pas mis couver sous le 
traversin, elle lui allongea des tapes sur les 
doigts, elle ajouta que, bien sûr, elle était bâtie 
sur le patron des autres femmes ; seulement, on 
avait tort de croire les femmes toujours acharnées 
après ça ; les femmes songeaient à leur ménage, 
se coupaient en quatre dans la maison, se 
couchaient trop lasses, le soir, pour ne pas dormir 
tout de suite. Elle, d’ailleurs, ressemblait à sa 
mère, une grosse travailleuse, morte à la peine, 
qui avait servi de bête de somme au père 
Macquart pendant plus de vingt ans. Elle était 
encore toute mince, tandis que sa mère avait des 
épaules à démolir les portes en passant ; mais ça 
n’empêchait pas, elle lui ressemblait par sa rage 
de s’attacher aux gens. Même, si elle boitait un 
peu, elle tenait ça de la pauvre femme, que le 
père Macquart rouait de coups. Cent fois, celle-ci 
lui avait raconté les nuits où le père, rentrant soûl, 
se montrait d’une galanterie si brutale, qu’il lui 
cassait les membres ; et, sûrement elle avait 
poussé une de ces nuits-là, avec sa jambe en 
retard. 
– Oh ! ce n’est presque rien, ça ne se voit pas, 
dit Coupeau pour faire sa cour. 
Elle hocha le menton ; elle savait bien que ça 
se voyait ; à quarante ans, elle se casserait en 
deux. Puis, doucement, avec un léger rire : 
– Vous avez un drôle de goût d’aimer une 
boiteuse. 
Alors, lui, les coudes toujours sur la table, 
avançant la face davantage, la complimenta en 
risquant les mots, comme pour la griser. Mais elle 
disait toujours non de la tête, sans se laisser 
tenter, caressée pourtant par cette voix câline. 
Elle écoutait, les regards dehors, paraissant 
s’intéresser de nouveau à la foule croissante. 
Maintenant, dans les boutiques vides, on donnait 
un coup de balai ; la fruitière retirait sa dernière 
poêlée de pommes de terre frites, tandis que le 
charcutier remettait en ordre les assiettes 
débandées de son comptoir. De tous les gargots, 
des bandes d’ouvriers sortaient ; des gaillards 
barbus se poussaient d’une claque, jouaient 
comme des gamins, avec le tapage de leurs gros 
souliers ferrés, écorchant le pavé dans une 
glissade ; d’autres, les deux mains au fond de 
leurs poches, fumaient d’un air réfléchi, les yeux 
au soleil, les paupières clignotantes. C’était un 
envahissement du trottoir, de la chaussée, des 
ruisseaux, un flot paresseux coulant des portes 
ouvertes, s’arrêtant au milieu des voitures, faisant 
une traînée de blouses, de bourgerons et de vieux 
paletots, toute pâlie et déteinte sous la nappe de 
lumière blonde qui enfilait la rue. Au loin, des 
cloches d’usine sonnaient ; et les ouvriers ne se 
pressaient pas, rallumaient des pipes ; puis, le dos 
arrondi, après s’être appelés d’un marchand de 
vin à l’autre, ils se décidaient à reprendre le 
chemin de l’atelier, en traînant les pieds. 
Gervaise s’amusa à suivre trois ouvriers, un 
grand et deux petits, qui se retournaient tous les 
dix pas ; ils finirent par descendre la rue, ils 
vinrent droit à l’Assommoir du père Colombe. 
– Ah bien ! murmura-t-elle, en voilà trois qui 
ont un fameux poil dans la main ! 
– Tiens, dit Coupeau, je le connais, le grand ; 
c’est Mes-Bottes, un camarade. 
L’Assommoir s’était empli. On parlait très 
fort, avec des éclats de voix qui déchiraient le 
murmure gras des enrouements. Des coups de 
poing sur le comptoir, par moments, faisaient 
tinter les verres. Tous debout, les mains croisées 
sur le ventre ou rejetées derrière le dos, les 
buveurs formaient de petits groupes, serrés les 
uns contre les autres ; il y avait des sociétés, près 
des tonneaux, qui devaient attendre un quart 
d’heure, avant de pouvoir commander leurs 
tournées au père Colombe. 
– Comment ! c’est cet aristo de Cadet-Cassis ! 
cria Mes-Bottes, en appliquant une rude tape sur 
l’épaule de Coupeau. Un joli monsieur qui fume 
du papier et qui a du linge !... On veut donc 
épater sa connaissance, on lui paye des 
douceurs ! 
– Hein ! ne m’embête pas ! répondit Coupeau, 
très contrarié. 
Mais l’autre ricanait. 
– Suffit ! on est à la hauteur, mon 
bonhomme... Les mufes sont des mufes, voilà ! 
Il tourna le dos, après avoir louché 
terriblement, en regardant Gervaise. Celle-ci se 
reculait, un peu effrayée. La fumée des pipes, 
l’odeur forte de tous ces hommes, montaient dans 
l’air chargé d’alcool ; et elle étouffait, prise d’une 
petite toux. 
– Oh ! c’est vilain de boire ! dit-elle à demivoix. 
Et elle raconta qu’autrefois, avec sa mère, elle 
buvait de l’anisette, à Plassans. Mais elle avait 
failli en mourir un jour, et ça l’avait dégoûtée ; 
elle ne pouvait plus voir les liqueurs. 
– Tenez, ajouta-t-elle en montrant son verre, 
j’ai mangé ma prune ; seulement, je laisserai la 
sauce, parce que ça me ferait du mal. 
Coupeau, lui aussi, ne comprenait pas qu’on 
pût avaler de pleins verres d’eau-de-vie. Une 
prune par-ci par-là, ça n’était pas mauvais. Quant 
au vitriol, à l’absinthe et aux autres cochonneries, 
bonsoir ! il n’en fallait pas. Les camarades 
avaient beau le blaguer, il restait à la porte, 
lorsque ces cheulards-là entraient à la mine à 
poivre. Le papa Coupeau, qui était zingueur 
comme lui, s’était écrabouillé la tête sur le pavé 
de la rue Coquenard, en tombant, un jour de 
ribote, de la gouttière du n° 25 ; et ce souvenir, 
dans la famille, les rendait tous sages. Lui, 
lorsqu’il passait rue Coquenard et qu’il voyait la 
place, il aurait plutôt bu l’eau du ruisseau que 
d’avaler un canon gratis chez le marchand de vin. 
Il conclut par cette phrase : 
– Dans notre métier, il faut des jambes solides. 
Gervaise avait repris son panier. Elle ne se 
levait pourtant pas, le tenait sur ses genoux, les 
regards perdus, rêvant, comme si les paroles du 
jeune ouvrier éveillaient en elle des pensées 
lointaines d’existence. Et elle dit encore, 
lentement, sans transition apparente : 
– Mon Dieu ! je ne suis pas ambitieuse, je ne 
demande pas grand-chose... Mon idéal, ce serait 
de travailler tranquille, de manger toujours du 
pain, d’avoir un trou un peu propre pour dormir, 
vous savez, un lit, une table et deux chaises, pas 
davantage... Ah ! je voudrais aussi élever mes 
enfants, en faire de bons sujets, si c’était 
possible... Il y a encore un idéal, ce serait de ne 
pas être battue, si je me remettais jamais en 
ménage ; non, ça ne me plairait pas d’être 
battue... Et c’est tout, vous voyez, c’est tout... 
Elle cherchait, interrogeait ses désirs, ne 
trouvait plus rien de sérieux qui la tentât. 
Cependant, elle reprit, après avoir hésité : 
– Oui, on peut à la fin avoir le désir de mourir 
dans son lit... Moi, après avoir bien trimé toute 
ma vie, je mourrais volontiers dans mon lit, chez 
moi. 
Et elle se leva. Coupeau, qui approuvait 
vivement ses souhaits, était déjà debout, 
s’inquiétant de l’heure. Mais ils ne sortirent pas 
tout de suite ; elle eut la curiosité d’aller regarder, 
au fond, derrière la barrière de chêne, le grand 
alambic de cuivre rouge, qui fonctionnait sous le 
vitrage clair de la petite cour ; et le zingueur, qui 
l’avait suivie, lui expliqua comment ça marchait, 
indiquant du doigt les différentes pièces de 
l’appareil, montrant l’énorme cornue d’où 
tombait un filet limpide d’alcool. L’alambic, avec 
ses récipients de forme étrange, ses enroulements 
sans fin de tuyaux, gardait une mine sombre ; pas 
une fumée ne s’échappait ; à peine entendait-on 
un souffle intérieur, un ronflement souterrain ; 
c’était comme une besogne de nuit faite en plein 
jour, par un travailleur morne, puissant et muet. 
Cependant, Mes-Bottes, accompagné de ses deux 
camarades, était venu s’accouder sur la barrière, 
en attendant qu’un coin du comptoir fût libre. Il 
avait un rire de poulie mal graissée, hochant la 
tête, les yeux attendris, fixés sur la machine à 
soûler. Tonnerre de Dieu ! elle était bien 
gentille ! Il y avait, dans ce gros bedon de cuivre, 
de quoi se tenir le gosier au frais pendant huit 
jours. Lui, aurait voulu qu’on lui soudât le bout 
du serpentin entre les dents, pour sentir le vitriol 
encore chaud, l’emplir, lui descendre jusqu’aux 
talons, toujours, toujours, comme un petit 
ruisseau. Dame ! il ne se serait plus dérangé, ça 
aurait joliment remplacé les dés à coudre de ce 
roussin de père Colombe ! Et les camarades 
ricanaient, disaient que cet animal de Mes-Bottes 
avait un fichu grelot, tout de même. L’alambic, 
sourdement, sans une flamme, sans une gaieté 
dans les reflets éteints de ses cuivres, continuait, 
laissait couler sa sueur d’alcool, pareil à une 
source lente et entêtée, qui à la longue devait 
envahir la salle, se répandre sur les boulevards 
extérieurs, inonder le trou immense de Paris. 
Alors, Gervaise, prise d’un frisson, recula ; et elle 
tâchait de sourire, en murmurant : 
– C’est bête, ça me fait froid, cette machine... 
la boisson me fait froid... 
Puis, revenant sur l’idée qu’elle caressait d’un 
bonheur parfait : 
– Hein ? n’est-ce pas ? ça vaudrait bien 
mieux : travailler, manger du pain, avoir un trou à 
soi, élever ses enfants, mourir dans son lit... 
– Et ne pas être battue, ajouta Coupeau 
gaiement. Mais je ne vous battrais pas, moi, si 
vous vouliez, madame Gervaise... Il n’y a pas de 
crainte, je ne bois jamais, puis je vous aime trop... 
Voyons, c’est pour ce soir, nous nous chaufferons 
les petons. 
Il avait baissé la voix, il lui parlait dans le cou, 
tandis qu’elle s’ouvrait un chemin, son panier en 
avant, au milieu des hommes. Mais elle dit 
encore non, de la tête, à plusieurs reprises. 
Pourtant, elle se retournait, lui souriait, semblait 
heureuse de savoir qu’il ne buvait pas. Bien sûr, 
elle lui aurait dit oui, si elle ne s’était pas juré de 
ne point se remettre avec un homme. Enfin, ils 
gagnèrent la porte, ils sortirent. Derrière eux, 
l’Assommoir restait plein, soufflant jusqu’à la rue 
le bruit des voix enrouées et l’odeur liquoreuse 
des tournées de vitriol. On entendait Mes-Bottes 
traiter le père Colombe de fripouille, en 
l’accusant de n’avoir rempli son verre qu’à 
moitié. Lui, était un bon, un chouette, un 
d’attaque. Ah ! zut ! le singe pouvait se fouiller, il 
ne retournait pas à la boîte, il avait la flemme. Et 
il proposait aux deux camarades d’aller au Petit- 
Bonhomme-qui-tousse, une mine à poivre de la 
barrière Saint-Denis, où l’on buvait du chien tout 
pur. 
– Ah ! on respire, dit Gervaise, sur le trottoir. 
Eh bien ! adieu, et merci, monsieur Coupeau... Je 
rentre vite. 
Elle allait suivre le boulevard. Mais il lui avait 
pris la main, il ne la lâchait pas, répétant : 
– Faites donc le tour avec moi, passez par la 
rue de la Goutte-d’Or, ça ne vous allonge guère... 
Il faut que j’aille chez ma soeur, avant de 
retourner au chantier... Nous nous 
accompagnerons. 
Elle finit par accepter, et ils montèrent 
lentement la rue des Poissonniers, côte à côte, 
sans se donner le bras. Il lui parlait de sa famille. 
La mère, maman Coupeau, une ancienne 
giletière, faisait des ménages, à cause de ses yeux 
qui s’en allaient. Elle avait eu ses soixante-deux 
ans, le 3 du mois dernier. Lui, était le plus jeune. 
L’une de ses soeurs, madame Lerat, une veuve de 
trente-six ans, travaillait dans les fleurs et habitait 
la rue des Moines, aux Batignolles. L’autre, âgée 
de trente ans, avait épousé un chaîniste, ce pincesans- 
rire de Lorilleux. C’était chez celle-là qu’il 
allait, rue de la Goutte-d’Or. Elle logeait dans la 
grande maison, à gauche. Le soir, il mangeait la 
pot-bouille chez les Lorilleux ; c’était une 
économie pour tous les trois. Même, il passait 
chez eux les avertir de ne pas l’attendre, parce 
qu’il était invité ce jour-là par un ami. 
Gervaise, qui l’écoutait, lui coupa 
brusquement la parole pour lui demander en 
souriant : 
– Vous vous appelez donc Cadet-Cassis, 
monsieur Coupeau ? 
– Oh ! répondit-il, c’est un surnom que les 
camarades m’ont donné, parce que je prends 
généralement du cassis, quand ils m’emmènent 
de force chez le marchand de vin... Autant 
s’appeler Cadet-Cassis que Mes-Bottes, n’est-ce 
pas ? 
– Bien sûr, ce n’est pas vilain, Cadet-Cassis, 
déclara la jeune femme. 
Et elle l’interrogea sur son travail. Il travaillait 
toujours là, derrière le mur de l’octroi, au nouvel 
hôpital. Oh ! la besogne ne manquait pas, il ne 
quitterait certainement pas ce chantier avant 
l’année. Il y en avait des mètres et des mètres de 
gouttières ! 
– Vous savez, dit-il, je vois l’hôtel Boncoeur, 
quand je suis là-haut... Hier, vous étiez à la 
fenêtre, j’ai fait aller les bras, mais vous ne 
m’avez pas aperçu. 
Cependant, ils s’étaient déjà engagés d’une 
centaine de pas dans la rue de la Goutte-d’Or, 
lorsqu’il s’arrêta, levant les yeux, disant : 
– Voilà la maison... Moi, je suis né plus loin, 
au 22... Mais cette maison-là, tout de même, fait 
un joli tas de maçonnerie ! C’est grand comme 
une caserne, là-dedans ! 
Gervaise haussait le menton, examinait la 
façade. Sur la rue, la maison avait cinq étages, 
alignant chacun à la file quinze fenêtres, dont les 
persiennes noires, aux lames cassées, donnaient 
un air de ruine à cet immense pan de muraille. En 
bas, quatre boutiques occupaient le rez-dechaussée 
: à droite de la porte, une vaste salle de 
gargote graisseuse ; à gauche, un charbonnier, un 
mercier et une marchande de parapluies. La 
maison paraissait d’autant plus colossale qu’elle 
s’élevait entre deux petites constructions basses, 
chétives, collées contre elle ; et, carrée, pareille à 
un bloc de mortier gâché grossièrement, se 
pourrissant et s’émiettant sous la pluie, elle 
profilait sur le ciel clair, au-dessus des toits 
voisins, son énorme cube brut, ses flancs non 
crépis, couleur de boue, d’une nudité 
interminable de murs de prison, où des rangées 
de pierres d’attente semblaient des mâchoires 
caduques, bâillant dans le vide. Mais Gervaise 
regardait surtout la porte, une immense porte 
ronde, s’élevant jusqu’au deuxième étage, 
creusant un porche profond, à l’autre bout duquel 
on voyait le coup de jour blafard d’une grande 
cour. Au milieu de ce porche, pavé comme la rue, 
un ruisseau coulait, roulant une eau rose très 
tendre. 
– Entrez donc, dit Coupeau, on ne vous 
mangera pas. 
Gervaise voulut l’attendre dans la rue. 
Cependant, elle ne put s’empêcher de s’enfoncer 
sous le porche, jusqu’à la loge du concierge, qui 
était à droite. Et là, au seuil, elle leva de nouveau 
les yeux. À l’intérieur, les façades avaient six 
étages, quatre façades régulières enfermant le 
vaste carré de la cour. C’étaient des murailles 
grises, mangées d’une lèpre jaune, rayées de 
bavures par l’égouttement des toits, qui 
montaient toutes plates du pavé aux ardoises, 
sans une moulure, seuls les tuyaux de descente se 
coudaient aux étages, où les caisses béantes des 
plombs mettaient la tache de leur fonte rouillée. 
Les fenêtres sans persienne montraient des vitres 
nues, d’un vert glauque d’eau trouble. Certaines, 
ouvertes, laissaient pendre des matelas à carreaux 
bleus, qui prenaient l’air ; devant d’autres, sur des 
cordes tendues, des linges séchaient, toute la 
lessive d’un ménage, les chemises de l’homme, 
les camisoles de la femme, les culottes des 
gamins ; il y en avait une, au troisième, où 
s’étalait une couche d’enfant, emplâtrée d’ordure. 
Du haut en bas, les logements trop petits 
crevaient au-dehors, lâchaient des bouts de leur 
misère par toutes les fentes. En bas, desservant 
chaque façade, une porte haute et étroite, sans 
boiserie, taillée dans le nu du plâtre, creusait un 
vestibule lézardé, au fond duquel tournaient les 
marches boueuses d’un escalier à rampe de fer ; 
et l’on comptait ainsi quatre escaliers, indiqués 
par les quatre premières lettres de l’alphabet, 
peintes sur le mur. Les rez-de-chaussée étaient 
aménagés en immenses ateliers, fermés par des 
vitrages noirs de poussière : la forge d’un 
serrurier y flambait ; on entendait plus loin les 
coups de rabot d’un menuisier ; tandis que, près 
de la loge, un laboratoire de teinturier lâchait à 
gros bouillons ce ruisseau d’un rose tendre 
coulant sous le porche. Salie de flaques d’eau 
teintée, de copeaux, d’escarbilles de charbon, 
plantée d’herbe sur ses bords, entre ses pavés 
disjoints, la cour s’éclairait d’une clarté crue, 
comme coupée en deux par la ligne où le soleil 
s’arrêtait. Du côté de l’ombre, autour de la 
fontaine dont le robinet entretenait là une 
continuelle humidité, trois petites poules 
piquaient le sol, cherchaient des vers de terre, les 
pattes crottées. Et Gervaise lentement promenait 
son regard, l’abaissait du sixième étage au pavé, 
remontait, surprise de cette énormité, se sentant 
au milieu d’un organe vivant, au coeur même 
d’une ville, intéressée par la maison, comme si 
elle avait eu devant elle une personne géante. 
– Est-ce que madame demande quelqu’un ? 
cria la concierge, intriguée, en paraissant à la 
porte de la loge. 
Mais la jeune femme expliqua qu’elle 
attendait une personne. Elle retourna vers la rue ; 
puis, comme Coupeau tardait, elle revint, attirée, 
regardant encore. La maison ne lui semblait pas 
laide. Parmi les loques pendues aux fenêtres, des 
coins de gaieté riaient, une giroflée fleurie dans 
un pot, une cage de serins d’où tombait un 
gazouillement, des miroirs à barbe mettant au 
fond de l’ombre des éclats d’étoiles rondes. En 
bas, un menuisier chantait, accompagné par les 
sifflements réguliers de sa varlope ; pendant que, 
dans l’atelier de serrurerie, un tintamarre de 
marteaux battant en cadence faisait une grosse 
sonnerie argentine. Puis, à presque toutes les 
croisées ouvertes, sur le fond de la misère 
entrevue, des enfants montraient leurs têtes 
barbouillées et rieuses, des femmes cousaient, 
avec des profils calmes penchés sur l’ouvrage. 
C’était la reprise de la tâche après le déjeuner, les 
chambres vides des hommes travaillant audehors, 
la maison rentrant dans cette grande paix, 
coupée uniquement du bruit des métiers, du 
bercement d’un refrain, toujours le même, répété 
pendant des heures. La cour seulement était un 
peu humide. Si Gervaise avait demeuré là, elle 
aurait voulu un logement au fond, du côté du 
soleil. Elle avait fait cinq ou six pas, elle respirait 
cette odeur fade des logis pauvres, une odeur de 
poussière ancienne, de saleté rance ; mais, 
comme l’âcreté des eaux de teinture dominait, 
elle trouvait que ça sentait beaucoup moins 
mauvais qu’à l’hôtel Boncoeur. Et elle choisissait 
déjà sa fenêtre, une fenêtre dans l’encoignure de 
gauche, où il y avait une petite caisse, plantée de 
haricots d’Espagne, dont les tiges minces 
commençaient à s’enrouler autour d’un berceau 
de ficelles. 
– Je vous ai fait attendre, hein ? dit Coupeau, 
qu’elle entendit tout d’un coup près d’elle. C’est 
une histoire, quand je ne dîne pas chez eux, 
d’autant plus qu’aujourd’hui ma soeur a acheté du 
veau. 
Et comme elle avait eu un léger tressaillement 
de surprise, il continua, en promenant à son tour 
ses regards : 
– Vous regardiez la maison. C’est toujours 
loué du haut en bas. Il y a trois cents locataires, je 
crois... Moi, si j’avais eu des meubles, j’aurais 
guetté un cabinet... On serait bien ici, n’est-ce 
pas ? 
– Oui, on serait bien, murmura Gervaise. À 
Plassans, ce n’était pas si peuplé, dans notre rue... 
Tenez, c’est gentil, cette fenêtre, au cinquième, 
avec des haricots. 
Alors, avec son entêtement, il lui demanda 
encore si elle voulait. Dès qu’ils auraient un lit, 
ils loueraient là. Mais elle se sauvait, elle se 
hâtait sous le porche, en le priant de ne pas 
recommencer ses bêtises. La maison pouvait 
crouler, elle n’y coucherait bien sûr pas sous la 
même couverture que lui. Pourtant, Coupeau, en 
la quittant devant l’atelier de madame 
Fauconnier, put garder un instant dans la sienne 
sa main qu’elle lui abandonnait en toute amitié. 
Pendant un mois, les bons rapports de la jeune 
femme et de l’ouvrier zingueur continuèrent. Il la 
trouvait joliment courageuse, quand il la voyait se 
tuer au travail, soigner les enfants, trouver encore 
le moyen de coudre le soir à toutes sortes de 
chiffons. Il y avait des femmes pas propres, 
noceuses, sur leur bouche ; mais, sacré mâtin ! 
elle ne leur ressemblait guère, elle prenait trop la 
vie au sérieux ! Alors, elle riait, elle se défendait 
modestement. Pour son malheur, elle n’avait pas 
été toujours aussi sage. Et elle faisait allusion à 
ses premières couches, dès quatorze ans ; elle 
revenait sur les litres d’anisette vidés avec sa 
mère, autrefois. L’expérience la corrigeait un 
peu, voilà tout. On avait tort de lui croire une 
grosse volonté ; elle était très faible, au contraire ; 
elle se laissait aller où on la poussait, par crainte 
de causer de la peine à quelqu’un. Son rêve était 
de vivre dans une société honnête, parce que la 
mauvaise société, disait-elle, c’était comme un 
coup d’assommoir, ça vous cassait le crâne, ça 
vous aplatissait une femme en moins de rien. Elle 
se sentait prise d’une sueur devant l’avenir et se 
comparait à un sou lancé en l’air, retombant pile 
ou face, selon les hasards du pavé. Tout ce 
qu’elle avait déjà vu, les mauvais exemples étalés 
sous ses yeux d’enfant, lui donnaient une fière 
leçon. Mais Coupeau la plaisantait de ses idées 
noires, la ramenait à tout son courage, en 
essayant de lui pincer les hanches ; elle le 
repoussait, lui allongeait des claques sur les 
mains, pendant qu’il criait en riant que, pour une 
femme faible, elle n’était pas d’un assaut 
commode. Lui, rigoleur, ne s’embarrassait pas de 
l’avenir. Les jours amenaient les jours, pardi ! On 
aurait toujours bien la niche et la pâtée. Le 
quartier lui semblait propre, à part une bonne 
moitié des soûlards dont on aurait pu débarrasser 
les ruisseaux. Il n’était pas méchant diable, tenait 
parfois des discours très sensés, avait même un 
brin de coquetterie, une raie soignée sur le côté 
de la tête, de jolies cravates, une paire de souliers 
vernis pour le dimanche. Avec cela, une adresse 
et une effronterie de singe, une drôlerie 
gouailleuse d’ouvrier parisien, pleine de bagou, 
charmante encore sur son museau jeune. 
Tous deux avaient fini par se rendre une foule 
de services, à l’hôtel Boncoeur. Coupeau allait lui 
chercher son lait, se chargeait de ses 
commissions, portait ses paquets de linge ; 
souvent, le soir, comme il revenait du travail le 
premier, il promenait les enfants, sur le boulevard 
extérieur. Gervaise, pour lui rendre ses politesses, 
montait dans l’étroit cabinet où il couchait, sous 
les toits ; et elle visitait ses vêtements, mettant 
des boutons aux cottes, reprisant les vestes de 
toile. Une grande familiarité s’établissait entre 
eux. Elle ne s’ennuyait pas, quand il était là, 
amusée des chansons qu’il apportait, de cette 
continuelle blague des faubourgs de Paris, toute 
nouvelle encore pour elle. Lui, à se frotter 
toujours contre ses jupes, s’allumait de plus en 
plus. Il était pincé, et ferme ! Ça finissait par le 
gêner. Il riait toujours, mais l’estomac si mal à 
l’aise, si serré, qu’il ne trouvait plus ça drôle. Les 
bêtises continuaient, il ne pouvait la rencontrer 
sans lui crier : « Quand est-ce ? » Elle savait ce 
qu’il voulait dire, et elle lui promettait la chose 
pour la semaine des quatre jeudis. Alors, il la 
taquinait, se rendait chez elle avec ses pantoufles 
à la main, comme pour emménager. Elle en 
plaisantait, passait très bien sa journée sans une 
rougeur dans les continuelles allusions 
polissonnes, au milieu desquelles il la faisait 
vivre. Pourvu qu’il ne fût pas brutal, elle lui 
tolérait tout. Elle se fâcha seulement un jour où, 
voulant lui prendre un baiser de force, il lui avait 
arraché des cheveux. 
Vers les derniers jours de juin, Coupeau perdit 
sa gaieté. Il devenait tout chose. Gervaise, 
inquiète de certains regards, se barricadait la nuit. 
Puis, après une bouderie qui avait duré du 
dimanche au mardi, tout d’un coup, un mardi 
soir, il vint frapper chez elle, vers onze heures. 
Elle ne voulait pas lui ouvrir ; mais il avait la 
voix si douce et si tremblante, qu’elle finit par 
retirer la commode poussée contre la porte. 
Quand il fut entré, elle le crut malade, tant il lui 
parut pâle, les yeux rougis, le visage marbré. Et il 
restait debout, bégayant, hochant la tête. Non, 
non, il n’était pas malade. Il pleurait depuis deux 
heures, en haut, dans sa chambre ; il pleurait 
comme un enfant, en mordant son oreiller, pour 
ne pas être entendu des voisins. Voilà trois nuits 
qu’il ne dormait plus. Ça ne pouvait pas 
continuer comme ça. 
– Écoutez, madame Gervaise, dit-il la gorge 
serrée, sur le point d’être repris par les larmes, il 
faut en finir, n’est-ce pas ?... Nous allons nous 
marier ensemble. Moi je veux bien, je suis 
décidé. 
Gervaise montrait une grande surprise. Elle 
était très grave. 
– Oh ! monsieur Coupeau, murmura-t-elle, 
qu’est-ce que vous allez chercher là ! Je ne vous 
ai jamais demandé cette chose, vous le savez 
bien... Ça ne me convenait pas, voilà tout... Oh ! 
non, non, c’est sérieux, maintenant, réfléchissez, 
je vous en prie. 
Mais il continuait à hocher la tête, d’un air de 
résolution inébranlable. C’était tout réfléchi. Il 
était descendu, parce qu’il avait besoin de passer 
une bonne nuit. Elle n’allait pas le laisser 
remonter pleurer, peut-être ! Dès qu’elle aurait dit 
oui, il ne la tourmenterait plus, elle pourrait se 
coucher tranquille. Il voulait simplement lui 
entendre dire oui. On causerait le lendemain. 
– Bien sûr, je ne dirai pas oui comme ça, reprit 
Gervaise. Je ne tiens pas à ce que, plus tard, vous 
m’accusiez de vous avoir poussé à faire une 
bêtise... Voyez-vous, monsieur Coupeau, vous 
avez tort de vous entêter. Vous ignorez vousmême 
ce que vous éprouvez pour moi. Si vous ne 
me rencontriez pas de huit jours, ça vous 
passerait, je parie. Les hommes, souvent, se 
marient pour une nuit, la première, et puis les 
nuits se suivent, les jours s’allongent, toute la vie, 
et ils sont joliment embêtés... Asseyez-vous là, je 
veux bien causer tout de suite. 
Alors, jusqu’à une heure du matin, dans la 
chambre noire, à la clarté fumeuse d’une 
chandelle qu’ils oubliaient de moucher, ils 
discutèrent leur mariage, baissant la voix, afin de 
ne pas réveiller les deux enfants, Claude et 
Étienne, qui dormaient avec leur petit souffle, la 
tête sur le même oreiller. Et Gervaise revenait 
toujours à eux, les montrait à Coupeau ; c’était là 
une drôle de dot qu’elle lui apportait, elle ne 
pouvait pas vraiment l’encombrer de deux 
mioches. Puis, elle était prise de honte pour lui. 
Qu’est-ce qu’on dirait dans le quartier ? On 
l’avait connue avec son amant, on savait son 
histoire ; ce ne serait guère propre, quand on les 
verrait s’épouser, au bout de deux mois à peine. 
À toutes ces bonnes raisons, Coupeau répondait 
par des haussements d’épaules. Il se moquait bien 
du quartier ! Il ne mettait pas son nez dans les 
affaires des autres ; il aurait eu trop peur de le 
salir, d’abord ! Eh bien ! oui, elle avait eu Lantier 
avant lui. Où était le mal ? Elle ne faisait pas la 
vie, elle n’amènerait pas des hommes dans son 
ménage, comme tant de femmes, et des plus 
riches. Quant aux enfants, ils grandiraient, on les 
élèverait, parbleu ! Jamais il ne trouverait une 
femme aussi courageuse, aussi bonne, remplie de 
plus de qualités. D’ailleurs, ce n’était pas tout ça, 
elle aurait pu rouler sur les trottoirs, être laide, 
fainéante, dégoûtante, avoir une séquelle 
d’enfants crottés, ça n’aurait pas compté à ses 
yeux : il la voulait. 
– Oui, je vous veux, répétait-il, en tapant son 
poing sur son genou d’un martèlement continu. 
Vous entendez bien, je vous veux... Il n’y a rien à 
dire à ça, je pense ? 
Gervaise, peu à peu, s’attendrissait. Une 
lâcheté du coeur et des sens la prenait, au milieu 
de ce désir brutal dont elle se sentait enveloppée. 
Elle ne hasardait plus que des objections timides, 
les mains tombées sur ses jupes, la face noyée de 
douceur. Du dehors, par la fenêtre entrouverte, la 
belle nuit de juin envoyait des souffles chauds, 
qui effaraient la chandelle, dont la haute mèche 
rougeâtre charbonnait ; dans le grand silence du 
quartier endormi, on entendait seulement les 
sanglots d’enfant d’un ivrogne, couché sur le dos, 
au milieu du boulevard ; tandis que, très loin, au 
fond de quelque restaurant, un violon jouait un 
quadrille canaille à quelque noce attardée, une 
petite musique cristalline, nette et déliée comme 
une phrase d’harmonica. Coupeau, voyant la 
jeune femme à bout d’arguments, silencieuse et 
vaguement souriante, avait saisi ses mains, 
l’attirait vers lui. Elle était dans une de ces heures 
d’abandon dont elle se méfiait tant, gagnée, trop 
émue pour rien refuser et faire de la peine à 
quelqu’un. Mais le zingueur ne comprit pas 
qu’elle se donnait ; il se contenta de lui serrer les 
poignets à les broyer, pour prendre possession 
d’elle ; et ils eurent tous les deux un soupir, à 
cette légère douleur, dans laquelle se satisfaisait 
un peu de leur tendresse. 
– Vous dites oui, n’est-ce pas ? demanda-t-il. 
– Comme vous me tourmentez ! murmura-telle. 
Vous le voulez ? eh bien, oui... Mon Dieu, 
nous faisons là une grande folie, peut-être. 
Il s’était levé, l’avait empoignée par la taille, 
lui appliquait un rude baiser sur la figure, au 
hasard. Puis, comme cette caresse faisait un gros 
bruit, il s’inquiéta le premier, regardant Claude et 
Étienne, marchant à pas de loup, baissant la voix. 
– Chut ! soyons sages, dit-il, il ne faut pas 
réveiller les gosses... À demain. 
Et il remonta à sa chambre. Gervaise, toute 
tremblante, resta près d’une heure assise au bord 
de son lit, sans songer à se déshabiller. Elle était 
touchée, elle trouvait Coupeau très honnête ; car 
elle avait bien cru un moment que c’était fini, 
qu’il allait coucher là. L’ivrogne, en bas, sous la 
fenêtre, avait une plainte plus rauque de bête 
perdue. Au loin, le violon à la ronde canaille se 
taisait. 
Les jours suivants, Coupeau voulut décider 
Gervaise à monter un soir chez sa soeur, rue de la 
Goutte-d’Or. Mais la jeune femme, très timide, 
montrait un grand effroi de cette visite aux 
Lorilleux. Elle remarquait parfaitement que le 
zingueur avait une peur sourde du ménage. Sans 
doute il ne dépendait pas de sa soeur, qui n’était 
même pas l’aînée. Maman Coupeau donnerait 
son consentement des deux mains, car jamais elle 
ne contrariait son fils. Seulement, dans la famille, 
les Lorilleux passaient pour gagner jusqu’à dix 
francs par jour ; et ils tiraient de là une véritable 
autorité. Coupeau n’aurait pas osé se marier, sans 
qu’ils eussent avant tout accepté sa femme. 
– Je leur ai parlé de vous, ils connaissent nos 
projets, expliquait-il à Gervaise. Mon Dieu ! que 
vous êtes enfant ! Venez ce soir... Je vous ai 
avertie, n’est-ce pas ? Vous trouverez ma soeur un 
peu raide. Lorilleux non plus n’est pas toujours 
aimable. Au fond, ils sont très vexés, parce que, 
si je me marie, je ne mangerai plus chez eux, et 
ce sera une économie de moins. Mais ça ne fait 
rien, ils ne vous mettront pas à la porte... Faites 
ça pour moi, c’est absolument nécessaire. 
Ces paroles effrayaient Gervaise davantage. 
Un samedi soir, pourtant, elle céda. Coupeau vint 
la chercher à huit heures et demie. Elle s’était 
habillée : une robe noire, avec un châle à palmes 
jaunes en mousseline de laine imprimée, et un 
bonnet blanc garni d’une petite dentelle. Depuis 
six semaines qu’elle travaillait, elle avait 
économisé les sept francs du châle et les deux 
francs cinquante du bonnet ; la robe était une 
vieille robe nettoyée et refaite. 
– Ils vous attendent, lui dit Coupeau, pendant 
qu’ils faisaient le tour par la rue des Poissonniers. 
Oh ! ils commencent à s’habituer à l’idée de me 
voir marié. Ce soir, ils ont l’air très gentil... Et 
puis, si vous n’avez jamais vu faire des chaînes 
d’or, ça vous amusera à regarder. Ils ont 
justement une commande pressée pour lundi. 
– Ils ont de l’or chez eux ? demanda Gervaise. 
– Je crois bien ! il y en a sur les murs, il y en a 
par terre, il y en a partout. 
Cependant, ils s’étaient engagés sous la porte 
ronde et avaient traversé la cour. Les Lorilleux 
demeuraient au sixième, escalier B. Coupeau lui 
cria en riant d’empoigner ferme la rampe et de ne 
plus la lâcher. Elle leva les yeux, cligna les 
paupières, en apercevant la haute tour creuse de 
la cage de l’escalier, éclairée par trois becs de 
gaz, de deux étages en deux étages ; le dernier, 
tout en haut, avait l’air d’une étoile tremblotante 
dans un ciel noir, tandis que les deux autres 
jetaient de longues clartés, étrangement 
découpées, le long de la spirale interminable des 
marches. 
– Hein ? dit le zingueur en arrivant au palier 
du premier étage, ça sent joliment la soupe à 
l’oignon. On a mangé de la soupe à l’oignon pour 
sûr. 
En effet, l’escalier B, gris, sale, la rampe et les 
marches graisseuses, les murs éraflés montrant le 
plâtre, était encore plein d’une violente odeur de 
cuisine. Sur chaque palier, des couloirs 
s’enfonçaient, sonores de vacarme, des portes 
s’ouvraient, peintes en jaune, noircies à la serrure 
par la crasse des mains ; et, au ras de la fenêtre, le 
plomb soufflait une humidité fétide, dont la 
puanteur se mêlait à l’âcreté de l’oignon cuit. On 
entendait, du rez-de-chaussée au sixième, des 
bruits de vaisselle, des poêlons qu’on barbotait, 
des casseroles qu’on grattait avec des cuillers 
pour les récurer. Au premier étage, Gervaise 
aperçut, dans l’entrebâillement d’une porte, sur 
laquelle le mot : Dessinateur, était écrit en 
grosses lettres, deux hommes attablés devant une 
toile cirée desservie, causant furieusement, au 
milieu de la fumée de leurs pipes. Le second 
étage et le troisième, plus tranquilles, laissaient 
passer seulement par les fentes des boiseries la 
cadence d’un berceau, les pleurs étouffés d’un 
enfant, la grosse voix d’une femme coulant avec 
un sourd murmure d’eau courante, sans paroles 
distinctes ; et elle put lire des pancartes clouées, 
portant des noms : Madame Gaudron, cardeuse, 
et plus loin : Monsieur Madinier, atelier de 
cartonnage. On se battait au quatrième : un 
piétinement dont le plancher tremblait, des 
meubles culbutés, un effroyable tapage de jurons 
et de coups ; ce qui n’empêchait pas les voisins 
d’en face de jouer aux cartes, la porte ouverte, 
pour avoir de l’air. Mais, quand elle fut au 
cinquième, Gervaise dut souffler, elle n’avait pas 
l’habitude de monter ; ce mur qui tournait 
toujours, ces logements entrevus qui défilaient, 
lui cassaient la tête. Une famille, d’ailleurs, 
barrait le palier ; le père lavait des assiettes sur un 
petit fourneau de terre, près du plomb, tandis que 
la mère, adossée à la rampe, nettoyait le bambin, 
avant d’aller le coucher. Cependant, Coupeau 
encourageait la jeune femme. Ils arrivaient. Et, 
lorsqu’il fut enfin au sixième, il se retourna pour 
l’aider d’un sourire. Elle, la tête levée, cherchait 
d’où venait un filet de voix, qu’elle écoutait 
depuis la première marche, clair et perçant, 
dominant les autres bruits. C’était, sous les toits, 
une petite vieille qui chantait en habillant des 
poupées à treize sous. Gervaise vit encore, au 
moment où une grande fille rentrait avec un seau 
dans une chambre voisine, un lit défait, où un 
homme en manches de chemise attendait, vautré, 
les yeux en l’air ; sur la porte refermée, une carte 
de visite écrite à la main indiquait : 
Mademoiselle Clémence, repasseuse. Alors, tout 
en haut, les jambes cassées, l’haleine courte, elle 
eut la curiosité de se pencher au-dessus de la 
rampe ; maintenant, c’était le bec de gaz d’en bas 
qui semblait une étoile, au fond du puits étroit des 
six étages ; et les odeurs, la vie énorme et 
grondante de la maison, lui arrivaient dans une 
seule haleine, battaient d’un coup de chaleur son 
visage inquiet, se hasardant là comme au bord 
d’un gouffre. 
– Nous ne sommes pas arrivés, dit Coupeau. 
Oh ! c’est un voyage ! 
Il avait pris, à gauche, un long corridor. Il 
tourna deux fois, la première encore à gauche, la 
seconde à droite. Le corridor s’allongeait 
toujours, se bifurquait, resserré, lézardé, décrépi, 
de loin en loin éclairé par une mince flamme de 
gaz ; et les portes uniformes, à la file comme des 
portes de prison ou de couvent, continuaient à 
montrer, presque toutes grandes ouvertes, des 
intérieurs de misère et de travail, que la chaude 
soirée de juin emplissait d’une buée rousse. 
Enfin, ils arrivèrent à un bout de couloir 
complètement sombre. 
– Nous y sommes, reprit le zingueur. 
Attention ! tenez-vous au mur ; il y a trois 
marches. 
Et Gervaise fit encore une dizaine de pas, dans 
l’obscurité, prudemment. Elle buta, compta les 
trois marches. Mais, au fond du couloir, Coupeau 
venait de pousser une porte, sans frapper. Une 
vive clarté s’étala sur le carreau. Ils entrèrent. 
C’était une pièce étranglée, une sorte de 
boyau, qui semblait le prolongement même du 
corridor. Un rideau de laine déteinte, en ce 
moment relevé par une ficelle, coupait le boyau 
en deux. Le premier compartiment contenait un 
lit, poussé sous un angle du plafond mansardé, un 
poêle de fonte encore tiède du dîner, deux 
chaises, une table et une armoire dont il avait 
fallu scier la corniche pour qu’elle pût tenir entre 
le lit et la porte. Dans le second compartiment se 
trouvait installé l’atelier : au fond, une étroite 
forge avec son soufflet ; à droite, un étau scellé 
au mur, sous une étagère où traînaient des 
ferrailles ; à gauche, auprès de la fenêtre, un 
établi tout petit, encombré de pinces, de cisailles, 
de scies microscopiques, grasses et très sales. 
– C’est nous ! cria Coupeau, en s’avançant 
jusqu’au rideau de laine. 
Mais on ne répondit pas tout de suite. 
Gervaise, fort émotionnée, remuée surtout par 
cette idée qu’elle allait entrer dans un lieu plein 
d’or, se tenait derrière l’ouvrier, balbutiant, 
hasardant des hochements de tête, pour saluer. La 
grande clarté, une lampe brûlant sur l’établi, un 
brasier de charbon flambant dans la forge, 
accroissait encore son trouble. Elle finit pourtant 
par voir madame Lorilleux, petite, rousse, assez 
forte, tirant de toute la vigueur de ses bras courts, 
à l’aide d’une grosse tenaille, un fil de métal noir, 
qu’elle passait dans les trous d’une filière, fixée à 
l’étau. Devant l’établi, Lorilleux, aussi petit de 
taille, mais d’épaules plus grêles, travaillait, du 
bout de ses pinces, avec une vivacité de singe, à 
un travail si menu, qu’il se perdait entre ses 
doigts noueux. Ce fut le mari qui leva le premier 
la tête, une tête aux cheveux rares, d’une pâleur 
jaune de vieille cire, longue et souffrante. 
– Ah ! c’est vous, bien, bien ! murmura-t-il. 
Nous sommes pressés, vous savez... N’entrez pas 
dans l’atelier, ça nous gênerait. Restez dans la 
chambre. 
Et il reprit son travail menu, la face de 
nouveau dans le reflet verdâtre d’une boule 
d’eau, à travers laquelle la lampe envoyait sur 
son ouvrage un rond de vive lumière. 
– Prends les chaises ! cria à son tour Mme 
Lorilleux. C’est cette dame, n’est-ce pas ? Très 
bien, très bien ! 
Elle avait roulé le fil ; elle le porta à la forge, 
et là, activant le brasier avec un large éventail de 
bois, elle le mit à recuire, avant de le passer dans 
les derniers trous de la filière. 
Coupeau avança les chaises, fit asseoir 
Gervaise au bord du rideau. La pièce était si 
étroite, qu’il ne put se caser à côté d’elle. Il 
s’assit en arrière, et il se penchait pour lui donner, 
dans le cou, des explications sur le travail. La 
jeune femme, interdite par l’étrange accueil des 
Lorilleux, mal à l’aise sous leurs regards 
obliques, avait un bourdonnement aux oreilles 
qui l’empêchait d’entendre. Elle trouvait la 
femme très vieille pour ses trente ans, l’air 
revêche, malpropre avec ses cheveux queue de 
vache, roulés sur sa camisole défaite. Le mari, 
d’une année plus âgé seulement, lui semblait un 
vieillard, aux minces lèvres méchantes, en 
manches de chemise, les pieds nus dans des 
pantoufles éculées. Et ce qui la consternait 
surtout, c’était la petitesse de l’atelier, les murs 
barbouillés, la ferraille ternie des outils, toute la 
saleté noire traînant là dans un bric-à-brac de 
marchand de vieux clous. Il faisait terriblement 
chaud. Des gouttes de sueur perlaient sur la face 
verdie de Lorilleux ; tandis que madame 
Lorilleux se décidait à retirer sa camisole, les 
bras nus, la chemise plaquant sur les seins 
tombés. 
– Et l’or ? demanda Gervaise à demi-voix. 
Ses regards inquiets fouillaient les coins, 
cherchaient, parmi toute cette crasse, le 
resplendissement qu’elle avait rêvé. 
Mais Coupeau s’était mis à rire. 
– L’or ? dit-il ; tenez, en voilà, en voilà 
encore, et en voilà à vos pieds ! 
Il avait indiqué successivement le fil aminci 
que travaillait sa soeur, et un autre paquet de fil, 
pareil à une liasse de fil de fer, accroché au mur, 
près de l’étau ; puis, se mettant à quatre pattes, il 
venait de ramasser par terre, sous la claie de bois 
qui recouvrait le carreau de l’atelier, un déchet, 
un brin semblable à la pointe d’une aiguille 
rouillée. Gervaise se récriait. Ce n’était pas de 
l’or, peut-être, ce métal noirâtre, vilain comme du 
fer ! Il dut mordre le déchet, lui montrer l’entaille 
luisante de ses dents. Et il reprenait ses 
explications : les patrons fournissaient l’or en fil, 
tout allié ; les ouvriers le passaient d’abord par la 
filière pour l’obtenir à la grosseur voulue, en 
ayant soin de le faire recuire cinq ou six fois 
pendant l’opération, afin qu’il ne cassât pas. Oh ! 
il fallait une bonne poigne et de l’habitude ! Sa 
soeur empêchait son mari de toucher aux filières, 
parce qu’il toussait. Elle avait de fameux bras, il 
lui avait vu tirer l’or aussi mince qu’un cheveu. 
Cependant, Lorilleux, pris d’un accès de toux, 
se pliait sur son tabouret. Au milieu de la quinte, 
il parla, il dit d’une voix suffoquée, toujours sans 
regarder Gervaise, comme s’il eût constaté la 
chose uniquement pour lui : 
– Moi, je fais la colonne. 
Coupeau força Gervaise à se lever. Elle 
pouvait bien s’approcher, elle verrait. Le 
chaîniste consentit d’un grognement. Il enroulait 
le fil préparé par sa femme autour d’un mandrin, 
une baguette d’acier très mince. Puis, il donna un 
léger coup de scie, qui tout le long du mandrin 
coupa le fil, dont chaque tour forma un maillon. 
Ensuite, il souda. Les maillons étaient posés sur 
un gros morceau de charbon de bois. Il les 
mouillait d’une goutte de borax, prise dans le cul 
d’un verre cassé, à côté de lui ; et, rapidement, il 
les rougissait à la lampe, sous la flamme 
horizontale du chalumeau. Alors, quand il eut une 
centaine de maillons, il se remit une fois encore à 
son travail menu, appuyé au bord de la cheville, 
un bout de planchette que le frottement de ses 
mains avait poli. Il ployait la maille à la pince, la 
serrait d’un côté, l’introduisait dans la maille 
supérieure déjà en place, la rouvrait à l’aide 
d’une pointe ; cela avec une régularité continue, 
les mailles succédant aux mailles, si vivement, 
que la chaîne s’allongeait peu à peu sous les yeux 
de Gervaise, sans lui permettre de suivre et de 
bien comprendre. 
– C’est la colonne, dit Coupeau. Il y a le 
jaseron, le forçat, la gourmette, la corde. Mais ça, 
c’est la colonne. Lorilleux ne fait que la colonne. 
Celui-ci eut un ricanement de satisfaction. Il 
cria, tout en continuant à pincer les mailles, 
invisibles entre ses ongles noirs : 
– Écoute donc, Cadet-Cassis !... J’établissais 
un calcul, ce matin. J’ai commencé à douze ans, 
n’est-ce pas ? Eh bien ! sais-tu quel bout de 
colonne j’ai dû faire au jour d’aujourd’hui ? 
Il leva sa face pâle, cligna ses paupières 
rougies. 
– Huit mille mètres, entends-tu ! Deux 
lieues !... Hein ! un bout de colonne de deux 
lieues ! Il y a de quoi entortiller le cou à toutes les 
femelles du quartier... Et, tu sais, le bout 
s’allonge toujours. J’espère bien aller de Paris à 
Versailles. 
Gervaise était retournée s’asseoir, 
désillusionnée, trouvant tout très laid. Elle sourit 
pour faire plaisir aux Lorilleux. Ce qui la gênait 
surtout, c’était le silence gardé sur son mariage, 
sur cette affaire si grosse pour elle, sans laquelle 
elle ne serait certainement pas venue. Les 
Lorilleux continuaient à la traiter en curieuse 
importune amenée par Coupeau. Et une 
conversation s’étant enfin engagée, elle roula 
uniquement sur les locataires de la maison. Mme 
Lorilleux demanda à son frère s’il n’avait pas 
entendu en montant les gens du quatrième se 
battre. Ces Bénard s’assommaient tous les jours ; 
le mari rentrait soûl comme un cochon ; la femme 
aussi avait bien des torts, elle criait des choses 
dégoûtantes. Puis, on parla du dessinateur du 
premier, ce grand escogriffe de Baudequin, un 
poseur criblé de dettes, toujours fumant, toujours 
gueulant avec des camarades. L’atelier de 
cartonnage de M. Madinier n’allait plus que 
d’une patte ; le patron avait encore congédié deux 
ouvrières la veille ; ce serait pain bénit s’il faisait 
la culbute, car il mangeait tout, il laissait ses 
enfants le derrière nu. Mme Gaudron cardait 
drôlement ses matelas : elle se trouvait encore 
enceinte, ce qui finissait par n’être guère propre, 
à son âge. Le propriétaire venait de donner congé 
aux Coquet du cinquième ; ils devaient trois 
termes ; puis, ils s’entêtaient à allumer leur 
fourneau sur le carré ; même que, le samedi 
d’auparavant, mademoiselle Remanjou, la vieille 
du sixième, en reportant ses poupées, était 
descendue à temps pour empêcher le petit 
Linguerlot d’avoir le corps tout brûlé. Quant à 
mademoiselle Clémence, la repasseuse, elle se 
conduisait comme elle l’entendait, mais on ne 
pouvait pas dire, elle adorait les animaux, elle 
possédait un coeur d’or. Hein ! quel dommage, 
une belle fille pareille aller avec tous les 
hommes ! On la rencontrerait une nuit sur un 
trottoir, pour sûr. 
– Tiens, en voilà une, dit Lorilleux à sa 
femme, en lui donnant le bout de chaîne auquel il 
travaillait depuis le déjeuner. Tu peux la dresser. 
Et il ajouta, avec l’insistance d’un homme qui 
ne lâche pas aisément une plaisanterie : 
– Encore quatre pieds et demi... Ça me 
rapproche de Versailles. 
Cependant, madame Lorilleux, après l’avoir 
fait recuire, dressait la colonne, en la passant à la 
filière de réglage. Elle la mit ensuite dans une 
petite casserole de cuivre à long manche, pleine 
d’eau seconde, et la dérocha, au feu de la forge. 
Gervaise, de nouveau poussée par Coupeau, dut 
suivre cette dernière opération. Quand la chaîne 
fut dérochée, elle devint d’un rouge sombre. Elle 
était finie, prête à livrer. 
– On livre en blanc, expliqua encore le 
zingueur. Ce sont les polisseuses qui frottent ça 
avec du drap. 
Mais Gervaise se sentait à bout de courage. La 
chaleur, de plus en plus forte, la suffoquait. On 
laissait la porte fermée, parce que le moindre 
courant d’air enrhumait Lorilleux. Alors, comme 
on ne parlait pas toujours de leur mariage, elle 
voulut s’en aller, elle tira légèrement la veste de 
Coupeau. Celui-ci comprit. Il commençait, 
d’ailleurs, à être également embarrassé et vexé de 
cette affectation de silence. 
– Eh bien, nous partons, dit-il. Nous vous 
laissons travailler. 
Il piétina un instant, il attendit, espérant un 
mot, une allusion quelconque. Enfin, il se décida 
à entamer les choses lui-même. 
– Dites donc, Lorilleux, nous comptons sur 
vous, vous serez le témoin de ma femme. 
Le chaîniste leva la tête, joua la surprise, avec 
un ricanement ; tandis que sa femme, lâchant les 
filières, se plantait au milieu de l’atelier. 
– C’est donc sérieux, murmura-t-il. Ce sacré 
Cadet-Cassis, on ne sait jamais s’il veut rire. 
– Ah ! oui, madame est la personne, dit à son 
tour la femme en dévisageant Gervaise. Mon 
Dieu ! nous n’avons pas de conseil à vous 
donner, nous autres... C’est une drôle d’idée de se 
marier tout de même. Enfin, si ça vous va à l’un 
et à l’autre. Quand ça ne réussit pas, on s’en 
prend à soi, voilà tout. Et ça ne réussit pas 
souvent, pas souvent, pas souvent... 
La voix ralentie sur ces derniers mots, elle 
hochait la tête, passant de la figure de la jeune 
femme à ses mains, à ses pieds, comme si elle 
avait voulu la déshabiller, pour lui voir les grains 
de la peau. Elle dut la trouver mieux qu’elle ne 
comptait. 
– Mon frère est bien libre, continua-t-elle d’un 
ton plus pincé. Sans doute, la famille aurait peutêtre 
désiré... On fait toujours des projets. Mais les 
choses tournent si drôlement... Moi, d’abord, je 
ne veux pas me disputer. Il nous aurait amené la 
dernière des dernières, je lui aurais dit : Épousela 
et fiche-moi la paix... Il n’était pourtant pas 
mal ici, avec nous. Il est assez gras, on voit bien 
qu’il ne jeûnait guère. Et toujours sa soupe 
chaude, juste à la minute... Dis donc, Lorilleux, tu 
ne trouves pas que madame ressemble à Thérèse, 
tu sais bien, cette femme d’en face qui est morte 
de la poitrine ? 
– Oui, il y a un faux air, répondit le chaîniste. 
– Et vous avez deux enfants, madame. Ah ! çà, 
par exemple, je l’ai dit à mon frère : Je ne 
comprends pas comment tu épouses une femme 
qui a deux enfants... Il ne faut pas vous fâcher, si 
je prends ses intérêts ; c’est bien naturel... Vous 
n’avez pas l’air forte, avec ça... N’est-ce pas, 
Lorilleux, madame n’a pas l’air forte ? 
– Non, non, elle n’est pas forte. 
Ils ne parlèrent pas de sa jambe. Mais 
Gervaise comprenait, à leurs regards obliques et 
au pincement de leurs lèvres, qu’ils y faisaient 
allusion. Elle restait devant eux, serrée dans son 
mince châle à palmes jaunes, répondant par des 
monosyllabes, comme devant des juges. 
Coupeau, la voyant souffrir, finit par crier : 
– Ce n’est pas tout ça... Ce que vous dites et 
rien, c’est la même chose. La noce aura lieu le 
samedi 29 juillet. J’ai calculé sur l’almanach. Estce 
convenu ? ça vous va-t-il ? 
– Oh ! ça nous va toujours, dit sa soeur. Tu 
n’avais pas besoin de nous consulter... Je 
n’empêcherai pas Lorilleux d’être témoin. Je 
veux avoir la paix. 
Gervaise, la tête basse, ne sachant plus à quoi 
s’occuper, avait fourré le bout de son pied dans 
un losange de la claie de bois, dont le carreau de 
l’atelier était couvert ; puis, de peur d’avoir 
dérangé quelque chose en le retirant, elle s’était 
baissée, tâtant avec la main. Lorilleux, vivement, 
approcha la lampe. Et il lui examinait les doigts 
avec méfiance. 
– Il faut prendre garde, dit-il, les petits 
morceaux d’or, ça se colle sous les souliers, et ça 
s’emporte, sans qu’on le sache. 
Ce fut toute une affaire. Les patrons 
n’accordaient pas un milligramme de déchet. Et il 
montra la patte de lièvre, avec laquelle il brossait 
les parcelles d’or restées sur la cheville, et la peau 
étalée sur ses genoux, mise là pour les recevoir. 
Deux fois par semaine, on balayait 
soigneusement l’atelier ; on gardait les ordures, 
on les brûlait, on passait les cendres, dans 
lesquelles on trouvait par mois jusqu’à vingt-cinq 
et trente francs d’or. 
Mme Lorilleux ne quittait pas du regard les 
souliers de Gervaise. 
– Mais il n’y a pas à se fâcher, murmura-t-elle, 
avec un sourire aimable. Madame peut regarder 
ses semelles. 
Et Gervaise, très rouge, se rassit, leva les 
pieds, fit voir qu’il n’y avait rien. Coupeau avait 
ouvert la porte en criant : Bonsoir ! d’une voix 
brusque. Il l’appela, du corridor. Alors, elle sortit 
à son tour, après avoir balbutié une phrase de 
politesse : elle espérait bien qu’on se reverrait et 
qu’on s’entendrait tous ensemble. Mais les 
Lorilleux s’étaient déjà remis à l’ouvrage, au 
fond du trou noir de l’atelier, où la petite forge 
luisait, comme un dernier charbon blanchissant 
dans la grosse chaleur d’un four. La femme, un 
coin de la chemise glissé sur l’épaule, la peau 
rougie par le reflet du brasier, tirait un nouveau 
fil, gonflait à chaque effort son cou, dont les 
muscles se roulaient, pareils à des ficelles. Le 
mari, courbé sous la lueur verte de la boule d’eau, 
recommençant un bout de chaîne, ployait la 
maille à la pince, la serrait d’un côté, 
l’introduisait dans la maille supérieure, la 
rouvrait à l’aide d’une pointe, continuellement, 
mécaniquement, sans perdre un geste pour 
essuyer la sueur de sa face. 
Quand Gervaise déboucha des corridors sur le 
palier du sixième, elle ne put retenir cette parole, 
les larmes aux yeux : 
– Ça ne promet pas beaucoup de bonheur. 
Coupeau branla furieusement la tête. Lorilleux 
lui revaudrait cette soirée-là. Avait-on jamais vu 
un pareil grigou ! croire qu’on allait lui emporter 
trois grains de sa poussière d’or ! Toutes ces 
histoires, c’était de l’avarice pure. Sa soeur avait 
peut-être cru qu’il ne se marierait jamais, pour lui 
économiser quatre sous sur son pot-au-feu ? 
Enfin, ça se ferait quand même le 29 juillet. Il se 
moquait pas mal d’eux ! 
Mais Gervaise, en descendant l’escalier, se 
sentait toujours le coeur gros, tourmentée d’une 
bête de peur, qui lui faisait fouiller avec 
inquiétude les ombres grandies de la rampe. À 
cette heure, l’escalier dormait, désert, éclairé 
seulement par le bec de gaz du second étage, dont 
la flamme rapetissée mettait, au fond de ce puits 
de ténèbres, la goutte de clarté d’une veilleuse. 
Derrière les portes fermées, on entendait le gros 
silence, le sommeil écrasé des ouvriers couchés 
au sortir de table. Pourtant, un rire adouci sortait 
de la chambre de la repasseuse, tandis qu’un filet 
de lumière glissait par la serrure de mademoiselle 
Remanjou, taillant encore, avec un petit bruit de 
ciseaux, les robes de gaze des poupées à treize 
sous. En bas, chez madame Gaudron, un enfant 
continuait à pleurer. Et les plombs soufflaient une 
puanteur plus forte, au milieu de la grande paix, 
noire et muette. 
Puis, dans la cour, pendant que Coupeau 
demandait le cordon d’une voix chantante, 
Gervaise se retourna, regarda une dernière fois la 
maison. Elle paraissait grandie sous le ciel sans 
lune. Les façades grises, comme nettoyées de leur 
lèpre et badigeonnées d’ombre, s’étendaient, 
montaient ; et elles étaient plus nues encore, 
toutes plates, déshabillées des loques séchant le 
jour au soleil. Les fenêtres closes dormaient. 
Quelques-unes, éparses, vivement allumées, 
ouvraient des yeux, semblaient faire loucher 
certains coins. Au-dessus de chaque vestibule, de 
bas en haut, à la file, les vitres des six paliers, 
blanches d’une lueur pâle, dressaient une tour 
étroite de lumière. Un rayon de lampe, tombé de 
l’atelier de cartonnage, au second, mettait une 
traînée jaune sur le pavé de la cour, trouant les 
ténèbres qui noyaient les ateliers des rez-dechaussée. 
Et, du fond de ces ténèbres, dans le 
coin humide, des gouttes d’eau, sonores au milieu 
du silence, tombaient une à une du robinet mal 
tourné de la fontaine. Alors, il sembla à Gervaise 
que la maison était sur elle, écrasante, glaciale à 
ses épaules. C’était toujours sa bête de peur, un 
enfantillage dont elle souriait ensuite. 
– Prenez garde ! cria Coupeau. 
Et elle dut, pour sortir, sauter par-dessus une 
grande mare, qui avait coulé de la teinturerie. Ce 
jour-là, la mare était bleue, d’un azur profond de 
ciel d’été, où la petite lampe de nuit du concierge 
allumait des étoiles. 
III 
Gervaise ne voulait pas de noce. À quoi bon 
dépenser de l’argent ? Puis, elle restait un peu 
honteuse ; il lui semblait inutile d’étaler le 
mariage devant tout le quartier. Mais Coupeau se 
récriait : on ne pouvait pas se marier comme ça, 
sans manger un morceau ensemble. Lui, se battait 
joliment l’oeil du quartier ! Oh ! quelque chose de 
tout simple, un petit tour de balade l’après-midi, 
en attendant d’aller tordre le cou à un lapin, au 
premier gargot venu. Et pas de musique au 
dessert, bien sûr, pas de clarinette pour secouer le 
panier aux crottes des dames. Histoire de trinquer 
seulement, avant de revenir faire dodo chacun 
chez soi. 
Le zingueur, plaisantant, rigolant, décida la 
jeune femme, lorsqu’il lui eut juré qu’on ne 
s’amuserait pas. Il aurait l’oeil sur les verres, pour 
empêcher les coups de soleil. Alors, il organisa 
un pique-nique à cent sous par tête, chez 
Auguste, au Moulin-d’Argent, boulevard de la 
Chapelle. C’était un petit marchand de vin dans 
les prix doux, qui avait un bastringue au fond de 
son arrière-boutique, sous les trois acacias de sa 
cour. Au premier, on serait parfaitement bien. 
Pendant dix jours, il racola des convives, dans la 
maison de sa soeur, rue de la Goutte-d’Or : M. 
Madinier, Mlle Remanjou, Mme Gaudron et son 
mari. Il finit même par faire accepter à Gervaise 
deux camarades, Bibi-la-Grillade et Mes-Bottes ; 
sans doute Mes-Bottes levait le coude, mais il 
avait un appétit si farce, qu’on l’invitait toujours 
dans les pique-niques, à cause de la tête du 
marchand de soupe en voyant ce sacré trou-là 
avaler ses douze livres de pain. La jeune femme, 
de son côté, promit d’amener sa patronne, Mme 
Fauconnier, et les Boche, de très braves gens. 
Tout compte fait, on se trouverait quinze à table, 
c’était assez. Quand on est trop de monde, ça se 
termine toujours par des disputes. 
Cependant, Coupeau n’avait pas le sou. Sans 
chercher à crâner, il entendait agir en homme 
propre. Il emprunta cinquante francs à son patron. 
Là-dessus, il acheta d’abord l’alliance, une 
alliance d’or de douze francs, que Lorilleux lui 
procura en fabrique pour neuf francs. Il se 
commanda ensuite une redingote, un pantalon et 
un gilet, chez un tailleur de la rue Myrrha, auquel 
il donna seulement un acompte de vingt-cinq 
francs ; ses souliers vernis et son bolivar 
pouvaient encore marcher. Quand il eut mis de 
côté les dix francs du pique-nique, son écot et 
celui de Gervaise, les enfants devant passer pardessus 
le marché, il lui resta tout juste six francs, 
le prix d’une messe à l’autel des pauvres. Certes, 
il n’aimait pas les corbeaux, ça lui crevait le coeur 
de porter ses six francs à ces galfatres-là, qui n’en 
avaient pas besoin pour se tenir le gosier frais. 
Mais un mariage sans messe, on avait beau dire, 
ce n’était pas un mariage. Il alla lui-même à 
l’église marchander ; et, pendant une heure, il 
s’attrapa avec un vieux petit prêtre, en soutane 
sale, voleur comme une fruitière. Il avait envie de 
lui ficher des calottes. Puis, par blague, il lui 
demanda s’il ne trouverait pas, dans sa boutique, 
une messe d’occasion, point trop détériorée, et 
dont un couple bon enfant ferait encore son 
beurre. Le vieux petit prêtre, tout en grognant que 
Dieu n’aurait aucun plaisir à bénir son union, 
finit par lui laisser sa messe à cinq francs. C’était 
toujours vingt sous d’économie. Il lui restait vingt 
sous. 
Gervaise, elle aussi, tenait à être propre. Dès 
que le mariage fut décidé, elle s’arrangea, fit des 
heures en plus, le soir, arriva à mettre trente 
francs de côté. Elle avait une grosse envie d’un 
petit mantelet de soie, affiché treize francs, rue du 
Faubourg-Poissonnière. Elle se le paya, puis 
racheta pour dix francs au mari d’une 
blanchisseuse, morte dans la maison de madame 
Fauconnier, une robe de laine gros bleu, qu’elle 
refit complètement à sa taille. Avec les sept 
francs qui restaient, elle eut une paire de gants de 
coton, une rose pour son bonnet et des souliers 
pour son aîné Claude. Heureusement les petits 
avaient des blouses possibles. Elle passa quatre 
nuits, nettoyant tout, visitant jusqu’aux plus petits 
trous de ses bas et de sa chemise. 
Enfin, le vendredi soir, la veille du grand jour, 
Gervaise et Coupeau, en rentrant du travail, 
eurent encore à trimer jusqu’à onze heures. Puis, 
avant de se coucher chacun chez soi, ils passèrent 
une heure ensemble, dans la chambre de la jeune 
femme, bien contents d’être au bout de cet 
embarras. Malgré leur résolution de ne pas se 
casser les côtes pour le quartier, ils avaient fini 
par prendre les choses à coeur et par s’éreinter. 
Quand ils se dirent bonsoir, ils dormaient debout. 
Mais, tout de même, ils poussaient un gros soupir 
de soulagement. Maintenant, c’était réglé. 
Coupeau avait pour témoins M. Madinier et Bibila- 
Grillade ; Gervaise comptait sur Lorilleux et 
sur Boche. On devait aller tranquillement à la 
mairie et à l’église, tous les six, sans traîner 
derrière soi une queue de monde. Les deux soeurs 
du marié avaient même déclaré qu’elles 
resteraient chez elles, leur présence n’étant pas 
nécessaire. Seule maman Coupeau s’était mise à 
pleurer, en disant qu’elle partirait plutôt en avant 
pour se cacher dans un coin ; et on avait promis 
de l’emmener. Quant au rendez-vous de toute la 
société, il était fixé à une heure, au Moulind’Argent. 
De là, on irait gagner la faim dans la 
plaine Saint-Denis ; on prendrait le chemin de fer 
et on retournerait à pattes, le long de la grande 
route. La partie s’annonçait très bien, pas une 
bosse à tout avaler, mais un brin de rigolade, 
quelque chose de gentil et d’honnête. 
Le samedi matin en s’habillant, Coupeau fut 
pris d’inquiétude, devant sa pièce de vingt sous. 
Il venait de songer que, par politesse, il lui 
faudrait offrir un verre de vin et une tranche de 
jambon aux témoins, en attendant le dîner. Puis, 
il y aurait peut-être des frais imprévus. 
Décidément, vingt sous, ça ne suffisait pas. 
Alors, après s’être chargé de conduire Claude et 
Étienne chez madame Boche, qui devait les 
amener le soir au dîner, il courut rue de la 
Goutte-d’Or et monta carrément emprunter dix 
francs à Lorilleux. Par exemple, ça lui écorchait 
le gosier, car il s’attendait à la grimace de son 
beau-frère. Celui-ci grogna, ricana d’un air de 
mauvaise bête, et finalement prêta les deux pièces 
de cent sous. Mais Coupeau entendit sa soeur qui 
disait entre ses dents que « ça commençait bien ». 
Le mariage à la mairie était pour dix heures et 
demie. Il faisait très beau, un soleil du tonnerre, 
rôtissant les rues. Pour ne pas être regardés, les 
mariés, la maman et les quatre témoins se 
séparèrent en deux bandes. En avant, Gervaise 
marchait au bras de Lorilleux, tandis que M. 
Madinier conduisait maman Coupeau ; puis, à 
vingt pas, sur l’autre trottoir, venaient Coupeau, 
Boche et Bibi-la-Grillade. Ces trois-là étaient en 
redingote noire, le dos rond, les bras ballants ; 
Boche avait un pantalon jaune ; Bibi-la-Grillade, 
boutonné jusqu’au cou, sans gilet, laissait passer 
seulement un coin de cravate roulé en corde. 
Seul, M. Madinier portait un habit, un grand habit 
à queue carrée ; et les passants s’arrêtaient pour 
voir ce monsieur promenant la grosse mère 
Coupeau, en châle vert, en bonnet noir, avec des 
rubans rouges. Gervaise, très douce, gaie, dans sa 
robe d’un bleu dur, les épaules serrées sous son 
étroit mantelet, écoutait complaisamment les 
ricanements de Lorilleux, perdu au fond d’un 
immense paletot sac, malgré la chaleur ; puis, de 
temps à autre, au coude des rues, elle tournait un 
peu la tête, jetait un fin sourire à Coupeau, que 
ses vêtements neufs, luisant au soleil, gênaient. 
Tout en marchant très lentement, ils arrivèrent 
à la mairie une grande demi-heure trop tôt. Et, 
comme le maire fut en retard, leur tour vint 
seulement vers onze heures. Ils attendirent sur 
des chaises, dans un coin de la salle, regardant le 
haut plafond et la sévérité des murs, parlant bas, 
reculant leurs sièges par excès de politesse, 
chaque fois qu’un garçon de bureau passait. 
Pourtant, à demi-voix, ils traitaient le maire de 
fainéant ; il devait être pour sûr chez sa blonde, à 
frictionner sa goutte ; peut-être bien aussi qu’il 
avait avalé son écharpe. Mais, quand le magistrat 
parut, ils se levèrent respectueusement. On les fit 
rasseoir. Alors, ils assistèrent à trois mariages, 
perdus dans trois noces bourgeoises, avec des 
mariés en blanc, des fillettes frisées, des 
demoiselles à ceintures roses, des cortèges 
interminables de messieurs et de dames sur leur 
trente-et-un, l’air très comme il faut. Puis, quand 
on les appela, ils faillirent ne pas être mariés, 
Bibi-la-Grillade ayant disparu. Boche le retrouva 
en bas, sur la place, fumant une pipe. Aussi, ils 
étaient encore de jolis cocos dans cette boîte, de 
se ficher du monde, parce qu’on n’avait pas de 
gants beurre frais à leur mettre sous le nez ! Et les 
formalités, la lecture du Code, les questions 
posées, la signature des pièces, furent expédiées 
si rondement, qu’ils se regardèrent, se croyant 
volés d’une bonne moitié de la cérémonie. 
Gervaise, étourdie, le coeur gonflé, appuyait son 
mouchoir sur ses lèvres. Maman Coupeau 
pleurait à chaudes larmes. Tous s’étaient 
appliqués sur le registre, dessinant leurs noms en 
grosses lettres boiteuses, sauf le marié qui avait 
tracé une croix, ne sachant pas écrire. Ils 
donnèrent chacun quatre sous pour les pauvres. 
Lorsque le garçon remit à Coupeau le certificat 
de mariage, celui-ci, le coude poussé par 
Gervaise, se décida à sortir encore cinq sous. 
La trotte était bonne de la mairie à l’église. En 
chemin, les hommes prirent de la bière, maman 
Coupeau et Gervaise du cassis avec de l’eau. Et 
ils eurent à suivre une longue rue, où le soleil 
tombait d’aplomb, sans un filet d’ombre. Le 
bedeau les attendait au milieu de l’église vide ; il 
les poussa vers une petite chapelle, en leur 
demandant furieusement si c’était pour se moquer 
de la religion qu’ils arrivaient en retard. Un prêtre 
vint à grandes enjambées, l’air maussade, la face 
pâle de faim, précédé par un clerc en surplis sale 
qui trottinait. Il dépêcha sa messe, mangeant les 
phrases latines, se tournant, se baissant, 
élargissant les bras, en hâte, avec des regards 
obliques sur les mariés et sur les témoins. Les 
mariés, devant l’autel, très embarrassés, ne 
sachant pas quand il fallait s’agenouiller, se lever, 
s’asseoir, attendaient un geste du clerc. Les 
témoins, pour être convenables, se tenaient 
debout tout le temps ; tandis que maman 
Coupeau, reprise par les larmes, pleurait dans le 
livre de messe qu’elle avait emprunté à une 
voisine. Cependant, midi avait sonné, la dernière 
messe était dite, l’église s’emplissait du 
piétinement des sacristains, du vacarme, des 
chaises remises en place. On devait préparer le 
maître-autel pour quelque fête, car on entendait le 
marteau des tapissiers clouant des tentures. Et, au 
fond de la chapelle perdue, dans la poussière d’un 
coup de balai donné par le bedeau, le prêtre à 
l’air maussade promenait vivement ses mains 
sèches sur les têtes inclinées de Gervaise et de 
Coupeau, semblait les unir au milieu d’un 
déménagement, pendant une absence du bon 
Dieu, entre deux messes sérieuses. Quand la noce 
eut de nouveau signé sur un registre, à la 
sacristie, et qu’elle se retrouva en plein soleil, 
sous le porche, elle resta un instant là, ahurie et 
essoufflée d’avoir été menée au galop. 
– Voilà ! dit Coupeau, avec un rire gêné. 
Il se dandinait, il ne trouvait rien de rigolo. 
Pourtant, il ajouta : 
– Ah bien ! ça ne traîne pas. Ils vous envoient 
ça en quatre mouvements... C’est comme chez les 
dentistes : on n’a pas le temps de crier ouf ! ils 
marient sans douleur. 
– Oui, oui, de la belle ouvrage, murmura 
Lorilleux en ricanant. Ça se bâcle en cinq 
minutes et ça tient bon toute la vie... Ah ! ce 
pauvre Cadet-Cassis, va ! 
Et les quatre témoins donnèrent des tapes sur 
les épaules du zingueur qui faisait le gros dos. 
Pendant ce temps, Gervaise embrassait maman 
Coupeau, souriante, les yeux humides pourtant. 
Elle répondait aux paroles entrecoupées de la 
vieille femme : 
– N’ayez pas peur, je ferai mon possible. Si ça 
tournait mal, ça ne serait pas de ma faute. Non, 
bien sûr, j’ai trop envie d’être heureuse... Enfin, 
c’est fait, n’est-ce pas ? C’est à lui et à moi de 
nous entendre et d’y mettre du nôtre. 
Alors, on alla droit au Moulin-d’Argent. 
Coupeau avait pris le bras de sa femme. Ils 
marchaient vite, riant, comme emportés, à deux 
cents pas devant les autres, sans voir les maisons, 
ni les passants, ni les voitures. Les bruits 
assourdissants du faubourg sonnaient des cloches 
à leurs oreilles. Quand ils arrivèrent chez le 
marchand de vin, Coupeau commanda tout de 
suite deux litres, du pain et des tranches de 
jambon, dans le petit cabinet vitré du rez-dechaussée, 
sans assiettes ni nappe, simplement 
pour casser une croûte. Puis, voyant Boche et 
Bibi-la-Grillade montrer un appétit sérieux, il fit 
venir un troisième litre et un morceau de brie. 
Maman Coupeau n’avait pas faim, était trop 
suffoquée pour manger. Gervaise, qui mourait de 
soif, buvait de grands verres d’eau à peine rougie. 
– Ça me regarde, dit Coupeau, en passant 
immédiatement au comptoir, où il paya quatre 
francs cinq sous. 
Cependant, il était une heure, les invités 
arrivaient. Mme Fauconnier, une femme grasse, 
belle encore, parut la première ; elle avait une 
robe écrue, à fleurs imprimées, avec une cravate 
rose et un bonnet très chargé de fleurs. Ensuite 
vinrent ensemble Mlle Remanjou, toute fluette 
dans l’éternelle robe noire qu’elle semblait garder 
même pour se coucher, et le ménage Gaudron, le 
mari, d’une lourdeur de brute, faisant craquer sa 
veste brune au moindre geste, la femme, énorme, 
étalant son ventre de femme enceinte, dont sa 
jupe, d’un violet cru, élargissait encore la 
rondeur. Coupeau expliqua qu’il ne faudrait pas 
attendre Mes-Bottes ; le camarade devait 
retrouver la noce sur la route de Saint-Denis. 
– Ah bien ! s’écria madame Lerat en entrant, 
nous allons avoir une jolie saucée ! Ça va être 
drôle ! 
Et elle appela la société sur la porte du 
marchand de vin, pour voir les nuages, un orage 
d’un noir d’encre qui montait rapidement au sud 
de Paris. Mme Lerat, l’aînée des Coupeau, était 
une grande femme, sèche, masculine, parlant du 
nez, fagotée dans une robe puce trop large, dont 
les longs effilés la faisaient ressembler à un 
caniche maigre sortant de l’eau. Elle jouait avec 
son ombrelle comme avec un bâton. Quand elle 
eut embrassé Gervaise, elle reprit : 
– Vous n’avez pas idée, on reçoit un soufflet 
dans la rue... On dirait qu’on vous jette du feu à 
la figure. 
Tout le monde déclara alors sentir l’orage 
depuis longtemps. Quand on était sorti de 
l’église, M. Madinier avait bien vu ce dont il 
retournait. Lorilleux racontait que ses cors 
l’avaient empêché de dormir, à partir de trois 
heures du matin. D’ailleurs, ça ne pouvait pas 
finir autrement ; voilà trois jours qu’il faisait 
vraiment trop chaud. 
– Oh ! ça va peut-être couler, répétait 
Coupeau, debout à la porte, interrogeant le ciel 
d’un regard inquiet. On n’attend plus que ma 
soeur, on pourrait tout de même partir, si elle 
arrivait. 
Mme Lorilleux, en effet, était en retard. Mme 
Lerat venait de passer chez elle, pour la prendre ; 
mais comme elle l’avait trouvée en train de 
mettre son corset, elles s’étaient disputées toutes 
les deux. La grande veuve ajouta à l’oreille de 
son frère : 
– Je l’ai plantée là. Elle est d’une humeur !... 
Tu verras quelle tête ! 
Et la noce dut patienter un quart d’heure 
encore, piétinant dans la boutique du marchand 
de vin, coudoyée, bousculée, au milieu des 
hommes qui entraient boire un canon sur le 
comptoir. Par moments, Boche, ou madame 
Fauconnier, ou Bibi-la-Grillade, se détachaient, 
s’avançaient au bord du trottoir, les yeux en l’air. 
Ça ne coulait pas du tout ; le jour baissait, des 
souffles de vent, rasant le sol, enlevaient de petits 
tourbillons de poussière blanche. Au premier 
coup de tonnerre, mademoiselle Remanjou se 
signa. Tous les regards se portaient avec anxiété 
sur l’oeil-de-boeuf, au-dessus de la glace : il était 
déjà deux heures moins vingt. 
– Allez-y ! cria Coupeau. Voilà les anges qui 
pleurent. 
Une rafale de pluie balayait la chaussée, où 
des femmes fuyaient en tenant leurs jupes à deux 
mains. Et ce fut sous cette première ondée que 
madame Lorilleux arriva enfin, essoufflée, 
furibonde, se battant sur le seuil avec son 
parapluie qui ne voulait pas se fermer. 
– A-t-on jamais vu ! bégayait-elle. Ça m’a pris 
juste à la porte. J’avais envie de remonter et de 
me déshabiller. J’aurais rudement bien fait... Ah ! 
elle est jolie, la noce ! Je le disais, je voulais tout 
renvoyer à samedi prochain. Et il pleut parce 
qu’on ne m’a pas écoutée ! Tant mieux ! tant 
mieux ! que le ciel crève ! 
Coupeau essaya de la calmer. Mais elle 
l’envoya coucher. Ce ne serait pas lui qui paierait 
sa robe, si elle était perdue. Elle avait une robe de 
soie noire, dans laquelle elle étouffait ; le 
corsage, trop étroit, tirait sur les boutonnières, la 
coupait aux épaules ; et la jupe, taillée en 
fourreau, lui serrait si fort les cuisses, qu’elle 
devait marcher à tout petits pas. Pourtant, les 
dames de la société la regardaient, les lèvres 
pincées, l’air ému de sa toilette. Elle ne parut 
même pas voir Gervaise, assise à côté de maman 
Coupeau. Elle appela Lorilleux, lui demanda son 
mouchoir ; puis, dans un coin de la boutique, 
soigneusement, elle essuya une à une les gouttes 
de pluie roulées sur la soie. 
Cependant, l’ondée avait brusquement cessé. 
Le jour baissait encore, il faisait presque nuit, une 
nuit livide traversée par de larges éclairs. Bibi-la- 
Grillade répétait en riant qu’il allait tomber des 
curés, bien sûr. Alors, l’orage éclata avec une 
extrême violence. Pendant une demi-heure, l’eau 
tomba à seaux, la foudre gronda sans relâche. Les 
hommes, debout devant la porte, contemplaient le 
voile gris de l’averse, les ruisseaux grossis, la 
poussière d’eau volante montant du clapotement 
des flaques. Les femmes s’étaient assises, 
effrayées, les mains aux yeux. On ne causait plus, 
la gorge un peu serrée. Une plaisanterie faite sur 
le tonnerre par Boche, disant que saint Pierre 
éternuait là-haut, ne fit sourire personne. Mais, 
quand la foudre espaça ses coups, se perdit au 
loin, la société recommença à s’impatienter, se 
fâcha contre l’orage, jurant et montrant le poing 
aux nuées. Maintenant, du ciel couleur de cendre, 
une pluie fine tombait, interminable. 
– Il est deux heures passées, cria Mme 
Lorilleux. Nous ne pouvons pourtant pas coucher 
ici ! 
Mlle Remanjou ayant parlé d’aller à la 
campagne tout de même, quand on devrait 
s’arrêter dans le fossé des fortifications, la noce 
se récria : les chemins devaient être jolis, on ne 
pourrait seulement pas s’asseoir sur l’herbe ; 
puis, ça ne paraissait pas fini, il reviendrait peutêtre 
une saucée. Coupeau, qui suivait des yeux un 
ouvrier trempé marchant tranquillement sous la 
pluie, murmura : 
– Si cet animal de Mes-Bottes nous attend sur 
la route de Saint-Denis, il n’attrapera pas un coup 
de soleil. 
Cela fit rire. Mais la mauvaise humeur 
grandissait. Ça devenait crevant à la fin. Il fallait 
décider quelque chose. On ne comptait pas sans 
doute se regarder comme ça le blanc des yeux 
jusqu’au dîner. Alors, pendant un quart d’heure, 
en face de l’averse entêtée, on se creusa le 
cerveau. Bibi-la-Grillade proposait de jouer aux 
cartes ; Boche, de tempérament polisson et 
sournois, savait un petit jeu bien drôle, le jeu du 
confesseur ; Mme Gaudron parlait d’aller manger 
de la tarte aux oignons, chaussée Clignancourt ; 
Mme Lerat aurait souhaité qu’on racontât des 
histoires ; Gaudron ne s’embêtait pas, se trouvait 
bien là, offrait seulement de se mettre à table tout 
de suite. Et, à chaque proposition, on discutait, on 
se fâchait : c’était bête, ça endormirait tout le 
monde, on les prendrait pour des moutards. Puis, 
comme Lorilleux, voulant dire son mot, trouvait 
quelque chose de bien simple, une promenade sur 
les boulevards extérieurs jusqu’au Père-Lachaise, 
où l’on pourrait entrer voir le tombeau d’Héloïse 
et d’Abélard, si l’on avait le temps, madame 
Lorilleux, ne se contenant plus, éclata. Elle 
fichait le camp, elle ! Voilà ce qu’elle faisait ! 
Est-ce qu’on se moquait du monde ? Elle 
s’habillait, elle recevait la pluie, et c’était pour 
s’enfermer chez un marchand de vin ! Non, non, 
elle en avait assez d’une noce comme ça, elle 
préférait son chez-elle. Coupeau et Lorilleux 
durent barrer la porte. Elle répétait : 
– Ôtez-vous de là ! Je vous dis que je m’en 
vais ! 
Son mari ayant réussi à la calmer, Coupeau 
s’approcha de Gervaise, toujours tranquille dans 
son coin, causant avec sa belle-mère et madame 
Fauconnier. 
– Mais vous ne proposez rien, vous ! dit-il, 
sans oser encore la tutoyer. 
– Oh ! tout ce qu’on voudra, répondit-elle en 
riant. Je ne suis pas difficile. Sortons, ne sortons 
pas, ça m’est égal. Je me sens très bien, je n’en 
demande pas plus. 
Et elle avait, en effet, la figure tout éclairée 
d’une joie paisible. Depuis que les invités se 
trouvaient là, elle parlait à chacun d’une voix un 
peu basse et émue, l’air raisonnable, sans se 
mêler aux disputes. Pendant l’orage, elle était 
restée les yeux fixes, regardant les éclairs, 
comme voyant des choses graves, très loin, dans 
l’avenir, à ces lueurs brusques. 
M. Madinier, pourtant, n’avait encore rien 
proposé. Il était appuyé contre le comptoir, les 
pans de son habit écartés, gardant son importance 
de patron. Il cracha longuement, roula ses gros 
yeux. 
– Mon Dieu ! dit-il, on pourrait aller au 
musée... 
Et il se caressa le menton, en consultant la 
société d’un clignement de paupières. 
– Il y a des antiquités, des images, des 
tableaux, un tas de choses. C’est très instructif... 
Peut-être bien que vous ne connaissez pas ça. 
Oh ! c’est à voir, au moins une fois. 
La noce se regardait, se tâtait. Non Gervaise 
ne connaissait pas ça ; Mme Fauconnier non plus, 
ni Boche, ni les autres, Coupeau croyait bien être 
monté un dimanche, mais il ne se souvenait plus 
bien. On hésitait cependant, lorsque Mme 
Lorilleux, sur laquelle l’importance de M. 
Madinier produisait une grande impression, 
trouva l’offre très comme il faut, très honnête. 
Puisqu’on sacrifiait la journée, et qu’on était 
habillé, autant valait-il visiter quelque chose pour 
son instruction. Tout le monde approuva. Alors, 
comme la pluie tombait encore un peu, on 
emprunta au marchand de vin des parapluies, de 
vieux parapluies, bleus, verts, marron, oubliés par 
les clients ; et l’on partit pour le musée. 
La noce tourna à droite, descendit dans Paris 
par le faubourg Saint-Denis. Coupeau et Gervaise 
marchaient de nouveau en tête, courant, 
devançant les autres. M. Madinier donnait 
maintenant le bras à Mme Lorilleux, maman 
Coupeau étant restée chez le marchand de vin, à 
cause de ses jambes. Puis venaient Lorilleux et 
Mme Lerat, Boche et Mme Fauconnier, Bibi-la- 
Grillade et Mlle Remanjou, enfin le ménage 
Gaudron. On était douze. Ça faisait encore une 
jolie queue sur le trottoir. 
– Oh ! nous n’y sommes pour rien, je vous 
jure, expliquait Mme Lorilleux à M. Madinier. 
Nous ne savons pas où il l’a prise, ou plutôt nous 
ne le savons que trop ; mais ce n’est pas à nous 
de parler, n’est-ce pas ?... Mon mari a dû acheter 
l’alliance. Ce matin, au saut du lit, il a fallu leur 
prêter dix francs, sans quoi rien ne se faisait 
plus... Une mariée qui n’amène seulement pas un 
parent à sa noce ! Elle dit avoir à Paris une soeur 
charcutière. Pourquoi ne l’a-t-elle pas invitée, 
alors ? 
Elle s’interrompit, pour montrer Gervaise, que 
la pente du trottoir faisait fortement boiter. 
– Regardez-la ! S’il est permis !... Oh ! la 
Banban ! 
Et ce mot : la Banban, courut dans la société. 
Lorilleux ricanait, disait qu’il fallait l’appeler 
comme ça. Mais Mme Fauconnier prenait la 
défense de Gervaise ; on avait tort de se moquer 
d’elle, elle était propre comme un sou et abattait 
fièrement l’ouvrage, quand il le fallait. Mme Lerat, 
toujours pleine d’allusions polissonnes, appelait 
la jambe de la petite « une quille d’amour » ; et 
elle ajoutait que beaucoup d’hommes aimaient 
ça, sans vouloir s’expliquer davantage. 
La noce, débouchant de la rue Saint-Denis, 
traversa le boulevard. Elle attendit un moment, 
devant le flot des voitures ; puis, elle se risqua sur 
la chaussée, changée par l’orage en une mare de 
boue coulante. L’ondée reprenait, la noce venait 
d’ouvrir les parapluies ; et, sous les riflards 
lamentables, balancés à la main des hommes, les 
femmes se retroussaient, le défilé s’espaçait dans 
la crotte, tenant d’un trottoir à l’autre. Alors, 
deux voyous crièrent à la chienlit ; des 
promeneurs accoururent ; des boutiquiers, l’air 
amusé, se haussèrent derrière leurs vitrines. Au 
milieu du grouillement de la foule, sur les fonds 
gris et mouillés du boulevard, les couples en 
procession mettaient des taches violentes, la robe 
gros bleu de Gervaise, la robe écrue à fleurs 
imprimées de Mme Fauconnier, le pantalon jaune 
canari de Boche ; une raideur de gens 
endimanchés donnait des drôleries de carnaval à 
la redingote luisante de Coupeau et à l’habit carré 
de M. Madinier ; tandis que la belle toilette de 
Mme Lorilleux, les effilés de Mme Lerat, les jupes 
fripées de Mlle Remanjou, mêlaient les modes, 
traînaient à la file les décrochez-moi-ça du luxe 
des pauvres. Mais c’étaient surtout les chapeaux 
des messieurs qui égayaient, de vieux chapeaux 
conservés, ternis par l’obscurité de l’armoire, 
avec des formes pleines de comique, hautes, 
évasées, en pointe, des ailes extraordinaires, 
retroussées, plates, trop larges ou trop étroites. Et 
les sourires augmentaient encore, quand, tout au 
bout, pour clore le spectacle, Mme Gaudron, la 
cardeuse, s’avançait dans sa robe d’un violet cru, 
avec son ventre de femme enceinte, qu’elle 
portait énorme, très en avant. La noce, cependant, 
ne hâtait point sa marche, bonne enfant, heureuse 
d’être regardée, s’amusant des plaisanteries. 
– Tiens ! la mariée ! cria l’un des voyous, en 
montrant Mme Gaudron. Ah ! malheur ! elle a 
avalé un rude pépin ! 
Toute la société éclata de rire. Bibi-la- 
Grillade, se tournant, dit que le gosse avait bien 
envoyé ça. La cardeuse riait le plus fort, s’étalait ; 
ça n’était pas déshonorant, au contraire ; il y avait 
plus d’une dame qui louchait en passant et qui 
aurait voulu être comme elle. 
On s’était engagé dans la rue de Cléry. 
Ensuite, on prit la rue du Mail. Sur la place des 
Victoires, il y eut un arrêt. La mariée avait le 
cordon de son soulier gauche dénoué ; et, comme 
elle le rattachait, au pied de la statue de 
Louis XIV, les couples se serrèrent derrière elle, 
attendant, plaisantant sur le bout de mollet qu’elle 
montrait. Enfin, après avoir descendu la rue 
Croix-des-Petits-Champs, on arriva au Louvre. 
M. Madinier, poliment, demanda à prendre la 
tête du cortège. 
C’était très grand, on pouvait se perdre ; et lui, 
d’ailleurs, connaissait les beaux endroits, parce 
qu’il était souvent venu avec un artiste, un garçon 
bien intelligent, auquel une grande maison de 
cartonnage achetait des dessins, pour les mettre 
sur des boîtes. En bas, quand la noce se fut 
engagée dans le musée assyrien, elle eut un petit 
frisson. Fichtre ! il ne faisait pas chaud ; la salle 
aurait fait une fameuse cave. Et, lentement, les 
couples avançaient, le menton levé, les paupières 
battantes, entre les colosses de pierre, les dieux 
de marbre noir muets dans leur raideur hiératique, 
les bêtes monstrueuses, moitié chattes et moitié 
femmes, avec des figures de mortes, le nez 
aminci, les lèvres gonflées. Ils trouvaient tout ça 
très vilain. On travaillait joliment mieux la pierre 
au jour d’aujourd’hui. Une inscription en 
caractères phéniciens les stupéfia. Ce n’était pas 
possible, personne n’avait jamais lu ce grimoire. 
Mais M. Madinier, déjà sur le premier palier avec 
Mme Lorilleux, les appelait, criant sous les 
voûtes : 
– Venez donc. Ce n’est rien, ces machines... 
C’est au premier qu’il faut voir. 
La nudité sévère de l’escalier les rendit graves. 
Un huissier superbe, en gilet rouge, la livrée 
galonnée d’or, qui semblait les attendre sur le 
palier, redoubla leur émotion. Ce fut avec un 
grand respect, marchant le plus doucement 
possible, qu’ils entrèrent dans la galerie française. 
Alors, sans s’arrêter, les yeux emplis de l’or 
des cadres, ils suivirent l’enfilade des petits 
salons, regardant passer les images, trop 
nombreuses pour être bien vues. Il aurait fallu 
une heure devant chacune, si l’on avait voulu 
comprendre. Que de tableaux, sacredié ! ça ne 
finissait pas. Il devait y en avoir pour de l’argent. 
Puis, au bout, M. Madinier les arrêta 
brusquement devant le Radeau de la Méduse ; et 
il leur expliqua le sujet. Tous, saisis, immobiles, 
ne disaient rien. Quand on se remit à marcher, 
Boche résuma le sentiment général : c’était tapé. 
Dans la galerie d’Apollon, le parquet surtout 
émerveilla la société, un parquet luisant, clair 
comme un miroir, où les pieds des banquettes se 
reflétaient. Mademoiselle Remanjou fermait les 
yeux, parce qu’elle croyait marcher sur de l’eau. 
On criait à Mme Gaudron de poser ses souliers à 
plat, à cause de sa position. M. Madinier voulait 
leur montrer les dorures et les peintures du 
plafond ; mais ça leur cassait le cou, et ils ne 
distinguaient rien. Alors, avant d’entrer dans le 
salon carré, il indiqua une fenêtre du geste, en 
disant : 
– Voilà le balcon d’où Charles IX a tiré sur le 
peuple. 
Cependant, il surveillait la queue du cortège. 
D’un geste, il commanda une halte, au milieu du 
salon carré. Il n’y avait là que des chefs-d’oeuvre, 
murmurait-il à demi-voix, comme dans une 
église. On fit le tour du salon. Gervaise demanda 
le sujet des Noces de Cana ; c’était bête de ne pas 
écrire les sujets sur les cadres. Coupeau s’arrêta 
devant la Joconde, à laquelle il trouva une 
ressemblance avec une de ses tantes. Boche et 
Bibi-la-Grillade ricanaient, en se montrant du 
coin de l’oeil les femmes nues ; les cuisses de 
l’Antiope surtout leur causèrent un saisissement. 
Et, tout au bout, le ménage Gaudron, l’homme la 
bouche ouverte, la femme les mains sur son 
ventre, restaient béants, attendris et stupides, en 
face de la Vierge de Murillo. 
Le tour du salon terminé, M. Madinier voulut 
qu’on recommençât ; ça en valait la peine. Il 
s’occupait beaucoup de Mme Lorilleux, à cause de 
sa robe de soie ; et, chaque fois qu’elle 
l’interrogeait, il répondait gravement, avec un 
grand aplomb. Comme elle s’intéressait à la 
maîtresse du Titien, dont elle trouvait la 
chevelure jaune pareille à la sienne, il la lui 
donna pour la Belle Ferronnière, une maîtresse 
d’Henri IV, sur laquelle on avait joué un drame, à 
l’Ambigu. 
Puis, la noce se lança dans la longue galerie où 
sont les écoles italiennes et flamandes. Encore 
des tableaux, toujours des tableaux, des saints, 
des hommes et des femmes avec des figures 
qu’on ne comprenait pas, des paysages tout noirs, 
des bêtes devenues jaunes, une débandade de 
gens et de choses dont le violent tapage de 
couleurs commençait à leur causer un gros mal de 
tête. M. Madinier ne parlait plus, menait 
lentement le cortège, qui le suivait en ordre, tous 
les cous tordus et les yeux en l’air. Des siècles 
d’art passaient devant leur ignorance ahurie, la 
sécheresse fine des primitifs, les splendeurs des 
Vénitiens, la vie grasse et belle de lumière des 
Hollandais. Mais ce qui les intéressait le plus, 
c’étaient encore les copistes, avec leurs chevalets 
installés parmi le monde, peignant sans gêne ; 
une vieille dame, montée sur une grande échelle, 
promenant un pinceau à badigeon dans le ciel 
tendre d’une immense toile, les frappa d’une 
façon particulière. Peu à peu, pourtant, le bruit 
avait dû se répandre qu’une noce visitait le 
Louvre ; des peintres accouraient, la bouche 
fendue d’un rire ; des curieux s’asseyaient à 
l’avance sur des banquettes, pour assister 
commodément au défilé ; tandis que les gardiens, 
les lèvres pincées, retenaient des mots d’esprit. Et 
la noce, déjà lasse, perdant de son respect, traînait 
ses souliers à clous, tapait ses talons sur les 
parquets sonores, avec le piétinement d’un 
troupeau débandé, lâché au milieu de la propreté 
nue et recueillie des salles. 
M. Madinier se taisait pour ménager un effet. 
Il alla droit à la Kermesse de Rubens. Là, il ne dit 
toujours rien, il se contenta d’indiquer la toile, 
d’un coup d’oeil égrillard. Les dames, quand elles 
eurent le nez sur la peinture, poussèrent de petits 
cris ; puis, elles se détournèrent, très rouges. Les 
hommes les retinrent, rigolant, cherchant les 
détails orduriers. 
– Voyez donc ! répétait Boche, ça vaut 
l’argent. En voilà un qui dégobille. Et celui-là, il 
arrose les pissenlits. Et celui-là, oh ! celui-là... Ah 
bien ! ils sont propres, ici ! 
– Allons-nous-en, dit M. Madinier, ravi de son 
succès. Il n’y a plus rien à voir de ce côté. 
La noce retourna sur ses pas, traversa de 
nouveau le salon carré et la galerie d’Apollon. 
Mme Lerat et Mlle Remanjou se plaignaient, 
déclarant que les jambes leur rentraient dans le 
corps. Mais le cartonnier voulait montrer à 
Lorilleux les bijoux anciens. Ça se trouvait à 
côté, au fond d’une petite pièce, où il serait allé 
les yeux fermés. Pourtant, il se trompa, égara la 
noce le long de sept ou huit salles, désertes, 
froides, garnies seulement de vitrines sévères où 
s’alignaient une quantité innombrable de pots 
cassés et de bonshommes très laids. La noce 
frissonnait, s’ennuyait ferme. Puis, comme elle 
cherchait une porte, elle tomba dans les dessins. 
Ce fut une nouvelle course immense ; les dessins 
n’en finissaient pas, les salons succédaient aux 
salons, sans rien de drôle, avec des feuilles de 
papier gribouillées, sous des vitres, contre les 
murs. M. Madinier, perdant la tête, ne voulant 
point avouer qu’il était perdu, enfila un escalier, 
fit monter un étage à la noce. Cette fois, elle 
voyageait au milieu du musée de la marine, parmi 
des modèles d’instruments et de canons, des 
plans en relief, des vaisseaux grands comme des 
joujoux. Un autre escalier se rencontra, très loin, 
au bout d’un quart d’heure de marche. Et, l’ayant 
descendu, elle se retrouva en plein dans les 
dessins. Alors, le désespoir la prit, elle roula au 
hasard des salles, les couples toujours à la file, 
suivant M. Madinier qui s’épongeait le front, hors 
de lui, furieux contre l’administration, qu’il 
accusait d’avoir changé les portes de place. Les 
gardiens et les visiteurs la regardaient passer, 
pleins d’étonnement. En moins de vingt minutes, 
on la revit au salon carré, dans la galerie 
française, le long des vitrines où dorment les 
petits dieux de l’Orient. Jamais plus elle ne 
sortirait. Les jambes cassées, s’abandonnant, la 
noce faisait un vacarme énorme, laissant dans sa 
course le ventre de Mme Gaudron en arrière. 
– On ferme ! on ferme ! crièrent les voix 
puissantes des gardiens. 
Et elle faillit se laisser enfermer. Il fallut qu’un 
gardien se mît à sa tête, la reconduisit jusqu’à une 
porte. Puis, dans la cour du Louvre, lorsqu’elle 
eut repris ses parapluies au vestiaire, elle respira. 
M. Madinier retrouvait son aplomb ; il avait eu 
tort de ne pas tourner à gauche ; maintenant, il se 
souvenait que les bijoux étaient à gauche. Toute 
la société, d’ailleurs, affectait d’être contente 
d’avoir vu ça. 
Quatre heures sonnaient. On avait encore deux 
heures à employer avant le dîner. On résolut de 
faire un tour, pour tuer le temps. Les dames, très 
lasses, auraient bien voulu s’asseoir ; mais, 
comme personne n’offrait des consommations, on 
se remit en marche, on suivit le quai. Là, une 
nouvelle averse arriva, si drue que, malgré les 
parapluies, les toilettes des dames s’abîmaient. 
Mme Lorilleux, le coeur noyé à chaque goutte qui 
mouillait sa robe, proposa de se réfugier sous le 
Pont-Royal ; d’ailleurs, si on ne la suivait pas, 
elle menaçait d’y descendre toute seule. Et le 
cortège alla sous le Pont-Royal. On y était 
joliment bien. Par exemple, on pouvait appeler ça 
une idée chouette ! Les dames étalèrent leurs 
mouchoirs sur les pavés, se reposèrent là, les 
genoux écartés, arrachant des deux mains les 
brins d’herbe poussés entre les pierres, regardant 
couler l’eau noire, comme si elles se trouvaient à 
la campagne. Les hommes s’amusèrent à crier 
très fort, pour éveiller l’écho de l’arche, en face 
d’eux ; Boche et Bibi-la-Grillade, l’un après 
l’autre, injuriaient le vide, lui lançaient à toute 
volée : « Cochon ! » et riaient beaucoup, quand 
l’écho leur renvoyait le mot ; puis, la gorge 
enrouée, ils prirent des cailloux plats et jouèrent à 
faire des ricochets. L’averse avait cessé, mais la 
société se trouvait si bien, qu’elle ne songeait 
plus à s’en aller. La Seine charriait des nappes 
grasses, de vieux bouchons et des épluchures de 
légumes, un tas d’ordures qu’un tourbillon 
retenait un instant, dans l’eau inquiétante, tout 
assombrie par l’ombre de la voûte ; tandis que, 
sur le pont, passait le roulement des omnibus et 
des fiacres, la cohue de Paris, dont on apercevait 
seulement les toits, à droite et à gauche, comme 
du fond d’un trou. Mademoiselle Remanjou 
soupirait ; s’il y avait eu des feuilles, ça lui aurait 
rappelé, disait-elle, un coin de la Marne, où elle 
allait, vers 1817, avec un jeune homme qu’elle 
pleurait encore. 
Cependant, M. Madinier donna le signal du 
départ. On traversa le jardin des Tuileries, au 
milieu d’un petit peuple d’enfants dont les 
cerceaux et les ballons dérangèrent le bel ordre 
des couples. Puis, comme la noce, arrivée sur la 
place Vendôme, regardait la colonne, M. 
Madinier songea à faire une galanterie aux 
dames ; il leur offrit de monter dans la colonne, 
pour voir Paris. Son offre parut très farce. Oui, 
oui, il fallait monter, on en rirait longtemps. 
D’ailleurs, ça ne manquait pas d’intérêt pour les 
personnes qui n’avaient jamais quitté le plancher 
aux vaches. 
– Si vous croyez que la Banban va se risquer 
là-dedans, avec sa quille ! murmurait Mme 
Lorilleux. 
– Moi, je monterais volontiers, disait Mme 
Lerat, mais je ne veux pas qu’il y ait d’homme 
derrière moi. 
Et la noce monta. Dans l’étroite spirale de 
l’escalier, les douze grimpaient à la file, butant 
contre les marches usées, se tenant aux murs. 
Puis, quand l’obscurité devint complète, ce fut 
une bosse de rires. Les dames poussaient de petits 
cris. Les messieurs les chatouillaient, leur 
pinçaient les jambes. Mais elles étaient bien bêtes 
de causer ! on a l’air de croire que ce sont des 
souris. D’ailleurs, ça restait sans conséquence ; 
ils savaient s’arrêter où il fallait, pour 
l’honnêteté. Puis, Boche trouva une plaisanterie 
que toute la société répéta. On appelait Mme 
Gaudron, comme si elle était restée en chemin, et 
on lui demandait si son ventre passait. Songez 
donc ! si elle s’était trouvée prise là, sans pouvoir 
monter ni descendre, elle aurait bouché le trou, 
on n’aurait jamais su comment s’en aller. Et l’on 
riait de ce ventre de femme enceinte, avec une 
gaieté formidable qui secouait la colonne. 
Ensuite, Boche, tout à fait lancé, déclara qu’on se 
faisait vieux, dans ce tuyau de cheminée ; ça ne 
finissait donc pas, on allait donc au ciel ? Et il 
cherchait à effrayer les dames, en criant que ça 
remuait. Cependant, Coupeau ne disait rien ; il 
venait derrière Gervaise, la tenait à la taille, la 
sentait s’abandonner. Lorsque, brusquement, on 
rentra dans le jour, il était juste en train de lui 
embrasser le cou. 
– Eh bien ! vous êtes propres, ne vous gênez 
pas tous les deux ! dit Mme Lorilleux d’un air 
scandalisé. 
Bibi-la-Grillade paraissait furieux. Il répétait 
entre ses dents : 
– Vous en avez fait un bruit ! Je n’ai pas 
seulement pu compter les marches. 
Mais M. Madinier, sur la plate-forme, montrait 
déjà les monuments. Jamais Mme Fauconnier ni 
Mlle Remanjou ne voulurent sortir de l’escalier ; 
la pensée seule du pavé, en bas, leur tournait les 
sangs ; et elles se contentaient de risquer des 
coups d’oeil par la petite porte. Mme Lerat, plus 
crâne, faisait le tour de l’étroite terrasse, en se 
collant contre le bronze du dôme. Mais c’était 
tout de même rudement émotionnant, quand on 
songeait qu’il aurait suffi de passer une jambe. 
Quelle culbute, sacré Dieu ! Les hommes, un peu 
pâles, regardaient la place. On se serait cru en 
l’air, séparé de tout. Non, décidément, ça vous 
faisait froid aux boyaux. M. Madinier, pourtant, 
recommandait de lever les yeux, de les diriger 
devant soi, très loin ; ça empêchait le vertige. Et 
il continuait à indiquer du doigt les Invalides, le 
Panthéon, Notre-Dame, la tour Saint-Jacques, les 
buttes Montmartre. Puis, Mme Lorilleux eut l’idée 
de demander si l’on apercevait, sur le boulevard 
de la Chapelle, le marchand de vin où l’on allait 
manger, au Moulin-d’Argent. Alors, pendant dix 
minutes, on chercha, on se disputa même ; 
chacun plaçait le marchand de vin à un endroit. 
Paris, autour d’eux, étendait son immensité grise, 
aux lointains bleuâtres, ses vallées profondes, où 
roulait une houle de toitures ; toute la rive droite 
était dans l’ombre, sous un grand haillon de 
nuage cuivré ; et, du bord de ce nuage, frangé 
d’or, un large rayon coulait, qui allumait les 
milliers de vitres de la rive gauche d’un 
pétillement d’étincelles, détachant en lumière ce 
coin de la ville sur un ciel très pur, lavé par 
l’orage. 
– Ce n’était pas la peine de monter pour nous 
manger le nez, dit Boche, furieux, en reprenant 
l’escalier. 
La noce descendit, muette, boudeuse, avec la 
seule dégringolade des souliers sur les marches. 
En bas, M. Madinier voulait payer. Mais 
Coupeau se récria, se hâta de mettre dans la main 
du gardien vingt-quatre sous, deux sous par 
personne. Il était près de cinq heures et demie ; 
on avait tout juste le temps de rentrer. Alors, on 
revint par les boulevards et par le faubourg 
Poissonnière. Coupeau, pourtant, trouvait que la 
promenade ne pouvait pas se terminer comme 
ça ; il poussa tout le monde au fond d’un 
marchand de vin, où l’on prit du vermouth. 
Le repas était commandé pour six heures. On 
attendait la noce depuis vingt minutes, au 
Moulin-d’Argent. Mme Boche, qui avait confié sa 
loge à une dame de la maison, causait avec 
maman Coupeau, dans le salon du premier, en 
face de la table servie ; et les deux gamins, 
Claude et Étienne, amenés par elle, jouaient à 
courir sous la table, au milieu d’une débandade 
de chaises. Lorsque Gervaise, en entrant, aperçut 
les petits, qu’elle n’avait pas vus de la journée, 
elle les prit sur ses genoux, les caressa, avec de 
gros baisers. 
– Ont-ils été sages ? demanda-t-elle à Mme 
Boche. Ils ne vous ont pas trop fait endêver, au 
moins ? 
Et, comme celle-ci lui racontait les mots à 
mourir de rire de ces vermines-là, pendant 
l’après-midi, elle les enleva de nouveau, les serra 
contre elle, prise d’une rage de tendresse. 
– C’est drôle pour Coupeau tout de même, 
disait Mme Lorilleux aux autres dames, dans le 
fond du salon. 
Gervaise avait gardé sa tranquillité souriante 
de la matinée. Depuis la promenade pourtant, elle 
devenait par moments toute triste, elle regardait 
son mari et les Lorilleux de son air pensif et 
raisonnable. Elle trouvait Coupeau lâche devant 
sa soeur. La veille encore, il criait fort, il jurait de 
les remettre à leur place, ces langues de vipères, 
s’ils lui manquaient. Mais en face d’eux, elle le 
voyait bien, il faisait le chien couchant, guettait 
sortir leurs paroles, était aux cent coups quand il 
les croyait fâchés. Et cela, simplement, inquiétait 
la jeune femme pour l’avenir. 
Cependant, on n’attendait plus que Mes- 
Bottes, qui n’avait pas encore paru. 
– Ah ! zut ! cria Coupeau, mettons-nous à 
table. Vous allez le voir abouler ; il a le nez 
creux, il sent la boustifaille de loin... Dites donc, 
il doit rire, s’il est toujours à faire le poireau sur 
la route de Saint-Denis ! 
Alors, la noce, très égayée, s’attabla avec un 
grand bruit de chaises. Gervaise était entre 
Lorilleux et M. Madinier, et Coupeau, entre Mme 
Fauconnier et Mme Lorilleux. Les autres convives 
se placèrent à leur goût, parce que ça finissait 
toujours par des jalousies et des disputes, 
lorsqu’on indiquait les couverts. Boche se glissa 
près de Mme Lerat. Bibi-la-Grillade eut pour 
voisines Mlle Remanjou et Mme Gaudron. Quant à 
Mme Boche et à maman Coupeau, tout au bout, 
elles gardèrent les enfants, elles se chargèrent de 
couper leur viande, de leur verser à boire, surtout 
pas beaucoup de vin. 
– Personne ne dit le bénédicité ? demanda 
Boche, pendant que les dames arrangeaient leurs 
jupes sous la nappe, par peur des taches. 
Mais Mme Lorilleux n’aimait pas ces 
plaisanteries-là. Et le potage au vermicelle, 
presque froid, fut mangé très vite, avec des 
sifflements de lèvres dans les cuillers. Deux 
garçons servaient, en petites vestes graisseuses, 
en tabliers d’un blanc douteux. Par les quatre 
fenêtres ouvertes sur les acacias de la cour, le 
plein jour entrait, une fin de journée d’orage, 
lavée et chaude encore. Le reflet des arbres, dans 
ce coin humide, verdissait la salle enfumée, 
faisait danser des ombres de feuilles au-dessus de 
la nappe, mouillée d’une odeur vague de moisi. Il 
y avait deux glaces, pleines de chiures de 
mouches, une à chaque bout, qui allongeaient la 
table à l’infini, couverte de sa vaisselle épaisse, 
tournant au jaune, où le gras des eaux de l’évier 
restait en noir dans les égratignures des couteaux. 
Au fond, chaque fois qu’un garçon remontait de 
la cuisine, la porte battait, soufflait une odeur 
forte de graillon. 
– Ne parlons pas tous à la fois, dit Boche, 
comme chacun se taisait, le nez sur son assiette. 
Et l’on buvait le premier verre de vin, en 
suivant des yeux deux tourtes aux godiveaux, 
servies par les garçons, lorsque Mes-Bottes entra. 
– Eh bien ! vous êtes de la jolie fripouille, 
vous autres ! cria-t-il. J’ai usé mes plantes 
pendant trois heures sur la route, même qu’un 
gendarme m’a demandé mes papiers... Est-ce 
qu’on fait de ces cochonneries-là à un ami ! 
Fallait au moins m’envoyer un sapin par un 
commissionnaire. Ah ! non, vous savez, blague 
dans le coin, je la trouve raide. Avec ça, il 
pleuvait si fort, que j’avais de l’eau dans mes 
poches. Vrai, on y pêcherait encore une friture. 
La société riait, se tordait. Cet animal de Mes- 
Bottes était allumé ; il avait bien déjà ses deux 
litres ; histoire seulement de ne pas se laisser 
embêter par tout ce sirop de grenouille que 
l’orage avait craché sur ses abattis. 
– Eh ! le comte de Gigot-Fin ! dit Coupeau, va 
t’asseoir là-bas, à côté de Mme Gaudron. Tu vois, 
on t’attendait. 
Oh ! ça ne l’embarrassait pas, il rattraperait les 
autres ; et il redemanda trois fois du potage, des 
assiettes de vermicelle, dans lesquelles il coupait 
d’énormes tranches de pain. Alors, quand on eut 
attaqué les tourtes, il devint la profonde 
admiration de toute la table. Comme il bâfrait ! 
Les garçons effarés faisaient la chaîne pour lui 
passer du pain, des morceaux finement coupés 
qu’il avalait d’une bouchée. Il finit par se fâcher ; 
il voulait un pain à côté de lui. Le marchand de 
vin, très inquiet, se montra un instant sur le seuil 
de la salle. La société, qui l’attendait, se tordit de 
nouveau. Ça la lui coupait au gargotier ! Quel 
sacré zig tout de même, ce Mes-Bottes ! Est-ce 
qu’un jour il n’avait pas mangé douze oeufs durs 
et bu douze verres de vin, pendant que les douze 
coups de midi sonnaient ! On n’en rencontre pas 
beaucoup de cette force-là. Et Mlle Remanjou, 
attendrie, regardait Mes-Bottes mâcher, tandis 
que M. Madinier, cherchant un mot pour 
exprimer son étonnement presque respectueux, 
déclara une telle capacité extraordinaire. 
Il y eut un silence. Un garçon venait de poser 
sur la table une gibelotte de lapin, dans un vaste 
plat, creux comme un saladier. Coupeau, très 
blagueur, en lança une bonne. 
– Dites donc, garçon, c’est du lapin de 
gouttière, ça... Il miaule encore. 
En effet, un léger miaulement, parfaitement 
imité, semblait sortir du plat. C’était Coupeau, 
qui faisait ça avec la gorge, sans remuer les 
lèvres ; un talent de société d’un succès certain, si 
bien qu’il ne mangeait jamais dehors sans 
commander une gibelotte. Ensuite, il ronronna. 
Les dames se tamponnaient la figure avec leurs 
serviettes, parce quelles riaient trop. 
Mme Fauconnier demanda la tête ; elle n’aimait 
que la tête. Mlle Remanjou adorait les lardons. Et, 
comme Boche disait préférer les petits oignons, 
quand ils étaient bien revenus, Mme Lerat pinça 
les lèvres, en murmurant : 
– Je comprends ça. 
Elle était sèche comme un échalas, menait une 
vie d’ouvrière cloîtrée dans son train-train, 
n’avait pas vu le nez d’un homme chez elle 
depuis son veuvage, tout en montrant une 
préoccupation continuelle de l’ordure, une manie 
de mots à double entente et d’allusions 
polissonnes, d’une telle profondeur, qu’elle seule 
se comprenait. Boche, se penchant et réclamant 
une explication, tout bas, à l’oreille, elle reprit : 
– Sans doute les petits oignons... Ça suffit, je 
pense. 
Mais la conversation devenait sérieuse. 
Chacun parlait de son métier. M. Madinier 
exaltait le cartonnage ; il y avait de vrais artistes, 
dans la partie ; ainsi, il citait des bottes 
d’étrennes, dont il connaissait les modèles, des 
merveilles de luxe. Lorilleux, pourtant, ricanait ; 
il était très vaniteux de travailler l’or, il en voyait 
comme un reflet sur ses doigts et sur toute sa 
personne. Enfin, disait-il souvent, les bijoutiers, 
au temps jadis, portaient l’épée ; et il citait 
Bernard Palissy, sans savoir. Coupeau, lui, 
racontait une girouette, un chef-d’oeuvre d’un de 
ses camarades ; ça se composait d’une colonne, 
puis d’une gerbe, puis d’une corbeille de fruits, 
puis d’un drapeau ; le tout, très bien reproduit, 
fait rien qu’avec des morceaux de zinc découpés 
et soudés. Mme Lerat montrait à Bibi-la-Grillade 
comment on tournait une queue de rose, en 
roulant le manche de son couteau entre ses doigts 
osseux. Cependant, les voix montaient, se 
croisaient ; on entendait, dans le bruit, des mots 
lancés très haut par Mme Fauconnier, en train de 
se plaindre de ses ouvrières, d’un petit chausson 
d’apprentie qui lui avait encore brûlé, la veille, 
une paire de draps. 
– Vous avez beau dire, cria Lorilleux en 
donnant un coup de poing sur la table, l’or, c’est 
de l’or. 
Et, au milieu du silence causé par cette vérité, 
il n’y eut plus que la voix fluette de Mlle 
Remanjou, continuant : 
– Alors, je leur relève la jupe, je couds en 
dedans... Je leur plante une épingle dans la tête 
pour tenir le bonnet... Et c’est fait, on les vend 
treize sous. 
Elle expliquait ses poupées à Mes-Bottes, dont 
les mâchoires, lentement, roulaient comme des 
meules. Il n’écoutait pas, il hochait la tête, 
guettant les garçons, pour ne pas leur laisser 
emporter les plats sans les avoir torchés. On avait 
mangé un fricandeau au jus et des haricots verts. 
On apportait le rôti, deux poulets maigres, 
couchés sur un lit de cresson, fané et cuit par le 
four. Au-dehors, le soleil mourait sur les 
branches hautes des acacias. Dans la salle, le 
reflet verdâtre s’épaississait des buées montant de 
la table, tachée de vin et de sauce, encombrée de 
la débâcle du couvert ; et, le long du mur, des 
assiettes sales, des litres vides, posés là par les 
garçons, semblaient les ordures balayées et 
culbutées de la nappe. Il faisait très chaud. Les 
hommes retirèrent leurs redingotes et 
continuèrent à manger en manches de chemise. 
– Madame Boche, je vous en prie, ne les 
bourrez pas tant, dit Gervaise, qui parlait peu, 
surveillant de loin Claude et Étienne. 
Elle se leva, alla causer un instant, debout 
derrière les chaises des petits. Les enfants, ça 
n’avait pas de raison, ça mangeait toute une 
journée sans refuser les morceaux ; et elle leur 
servit elle-même du poulet, un peu de blanc. Mais 
maman Coupeau dit qu’ils pouvaient bien, pour 
une fois, se donner une indigestion. Mme Boche, à 
voix basse, accusa Boche de pincer les genoux de 
Mme Lerat. Oh ! c’était un sournois, il godaillait. 
Elle avait bien vu sa main disparaître. S’il 
recommençait, jour de Dieu ! elle était femme à 
lui flanquer une carafe à la tête. 
Dans le silence, M. Madinier causait politique. 
– Leur loi du 31 mai est une abomination. 
Maintenant, il faut deux ans de domicile. Trois 
millions de citoyens sont rayés des listes... On 
m’a dit que Bonaparte, au fond, est très vexé, car 
il aime le peuple, il en a donné des preuves. 
Lui, était républicain ; mais il admirait le 
prince à cause de son oncle, un homme comme il 
n’en reviendrait jamais plus. Bibi-la-Grillade se 
fâcha : il avait travaillé à l’Élysée, il avait vu le 
Bonaparte comme il voyait Mes-Bottes, là, en 
face de lui ; eh bien ! ce mufle de président 
ressemblait à un roussin, voilà ! On disait qu’il 
allait faire un tour du côté de Lyon ; ce serait un 
fameux débarras, s’il se cassait le cou dans un 
fossé. Et, comme la discussion tournait au vilain, 
Coupeau dut intervenir. 
– Ah bien ! vous êtes encore innocents de vous 
attraper pour la politique !... En voilà une blague, 
la politique ! Est-ce que ça existe pour nous ?... 
On peut bien mettre ce qu’on voudra, un roi, un 
empereur, rien du tout, ça ne m’empêchera pas de 
gagner mes cinq francs, de manger et de dormir, 
pas vrai ?... Non, c’est trop bête ! 
Lorilleux hochait la tête. Il était né le même 
jour que le comte de Chambord, le 29 septembre 
1820. Cette coïncidence le frappait beaucoup, 
l’occupait d’un rêve vague, dans lequel il 
établissait une relation entre le retour en France 
du roi et sa fortune personnelle. Il ne disait pas 
nettement ce qu’il espérait, mais il donnait à 
entendre qu’il lui arriverait alors quelque chose 
d’extraordinairement agréable. Aussi, à chacun 
de ses désirs trop gros pour être contenté, il 
renvoyait ça à plus tard, « quand le roi 
reviendrait ». 
– D’ailleurs, raconta-t-il, j’ai vu un soir le 
comte de Chambord... 
Tous les visages se tournèrent vers lui. 
– Parfaitement. Un gros homme en paletot, 
l’air bon garçon... J’étais chez Péquignot, un de 
mes amis, qui vend des meubles, Grande-Rue de 
la Chapelle... Le comte de Chambord avait la 
veille laissé là un parapluie. Alors, il est entré, il 
a dit comme ça, tout simplement : « Voulez-vous 
bien me rendre mon parapluie ? » Mon Dieu ! 
oui, c’était lui, Péquignot m’a donné sa parole 
d’honneur. 
Aucun des convives n’émit le moindre doute. 
On était au dessert. Les garçons débarrassaient la 
table avec un grand bruit de vaisselle. Et Mme 
Lorilleux, jusque-là très convenable, très dame, 
laissa échapper un : « Sacré salaud ! » parce que 
l’un des garçons, en enlevant un plat, lui avait fait 
couler quelque chose de mouillé dans le cou. 
Pour sûr, sa robe de soie était tachée. M. 
Madinier dut lui regarder le dos, mais il n’y avait 
rien, il le jurait. Maintenant, au milieu de la 
nappe, s’étalaient des oeufs à la neige dans un 
saladier, flanqués de deux assiettes de fromage et 
de deux assiettes de fruits. Les oeufs à la neige, 
les blancs trop cuits nageant sur la crème jaune, 
causèrent un recueillement ; on ne les attendait 
pas, on trouva ça distingué. Mes-Bottes mangeait 
toujours. Il avait redemandé un pain. Il acheva les 
deux fromages ; et, comme il restait de la crème, 
il se fit passer le saladier, au fond duquel il tailla 
de larges tranches, comme pour une soupe. 
– Monsieur est vraiment bien remarquable, dit 
M. Madinier retombé dans son admiration. 
Alors, les hommes se levèrent pour prendre 
leurs pipes. Ils restèrent un instant derrière Mes- 
Bottes, à lui donner des tapes sur les épaules, en 
lui demandant si ça allait mieux. Bibi-la-Grillade 
le souleva avec la chaise ; mais, tonnerre de 
Dieu ! l’animal avait doublé de poids. Coupeau, 
par blague, racontait que le camarade 
commençait seulement à se mettre en train, qu’il 
allait à présent manger comme ça du pain toute la 
nuit. Les garçons, épouvantés, disparurent. 
Boche, descendu depuis un instant, remonta en 
racontant la bonne tête du marchand de vin, en 
bas ; il était tout pâle dans son comptoir, la 
bourgeoise consternée venait d’envoyer voir si 
les boulangers restaient ouverts, jusqu’au chat de 
la maison qui avait l’air ruiné. Vrai, c’était trop 
cocasse, ça valait l’argent du dîner, il ne pouvait 
pas y avoir de pique-nique sans cet avale-tout de 
Mes-Bottes. Et les hommes, leurs pipes allumées, 
le couvaient d’un regard jaloux ; car enfin, pour 
tant manger, il fallait être solidement bâti ! 
– Je ne voudrais pas être chargée de vous 
nourrir, dit Mme Gaudron. Ah ! non, par exemple ! 
– Dites donc, la petite mère, faut pas blaguer, 
répondit Mes-Bottes, avec un regard oblique sur 
le ventre de sa voisine. Vous en avez avalé plus 
long que moi. 
On applaudit, on cria bravo : c’était envoyé. Il 
faisait nuit noire, trois becs de gaz flambaient 
dans la salle, remuant de grandes clartés troubles, 
au milieu de la fumée des pipes. Les garçons, 
après avoir servi le café et le cognac, venaient 
d’emporter les dernières piles d’assiettes sales. 
En bas, sous les trois acacias, le bastringue 
commençait, un cornet à pistons et deux violons 
jouant très fort, avec des rires de femme, un peu 
rauques dans la nuit chaude. 
– Faut faire un brûlot ! cria Mes-Bottes ; deux 
litres de casse-poitrine, beaucoup de citron et pas 
beaucoup de sucre ! 
Mais Coupeau, voyant en face de lui le visage 
inquiet de Gervaise, se leva en déclarant qu’on ne 
boirait pas davantage. On avait vidé vingt-cinq 
litres, chacun son litre et demi, en comptant les 
enfants comme des grandes personnes ; c’était 
déjà trop raisonnable. On venait de manger un 
morceau ensemble, en bonne amitié, sans flafla, 
parce qu’on avait de l’estime les uns pour les 
autres et qu’on désirait célébrer entre soi une fête 
de famille. Tout se passait très gentiment, on était 
gai, il ne fallait pas maintenant se cocarder 
cochonnément, si l’on voulait respecter les 
dames. En un mot, et comme fin finale, on s’était 
réuni pour porter une santé au conjungo, et non 
pour se mettre dans les brindezingues. Ce petit 
discours, débité d’une voix convaincue par le 
zingueur, qui posait la main sur sa poitrine à la 
chute de chaque phrase, eut la vive approbation 
de Lorilleux et de M. Madinier. Mais les autres, 
Boche, Gaudron, Bibi-la-Grillade, surtout Mes- 
Bottes, très allumés tous les quatre, ricanèrent, la 
langue épaissie, ayant une sacrée coquine de soif, 
qu’il fallait pourtant arroser. 
– Ceux qui ont soif, ont soif, et ceux qui n’ont 
pas soif, n’ont pas soif, fit remarquer Mes-Bottes. 
Pour lors, on va commander le brûlot... On 
n’esbrouffe personne. Les aristos feront monter 
de l’eau sucrée. 
Et comme le zingueur recommençait à 
prêcher, l’autre, qui s’était mis debout, se donna 
une claque sur la fesse, en criant : 
– Ah ! tu sais, baise cadet !... Garçon, deux 
litres de vieille ! 
Alors, Coupeau dit que c’était très bien, qu’on 
allait seulement régler le repas tout de suite. Ça 
éviterait des disputes. Les gens bien élevés 
n’avaient pas besoin de payer pour les soûlards. 
Et, justement, Mes-Bottes, après s’être fouillé 
longtemps, ne trouva que trois francs sept sous. 
Aussi pourquoi l’avait-on laissé droguer sur la 
route de Saint-Denis ? Il ne pouvait pas se laisser 
noyer, il avait cassé la pièce de cent sous. Les 
autres étaient fautifs, voilà ! Enfin, il donna trois 
francs, gardant les sept sous pour son tabac du 
lendemain. Coupeau, furieux, aurait cogné, si 
Gervaise ne l’avait tiré par sa redingote, très 
effrayée, suppliante. Il se décida à emprunter 
deux francs à Lorilleux, qui, après les avoir 
refusés, se cacha pour les prêter, car sa femme, 
bien sûr, n’aurait jamais voulu. 
Cependant, M. Madinier avait pris une 
assiette. Les demoiselles et les dames seules, Mme 
Lerat, Mme Fauconnier, Mlle Remanjou, 
déposèrent leur pièce de cent sous les premières, 
discrètement. Ensuite, les messieurs s’isolèrent à 
l’autre bout de la salle, firent les comptes. On 
était quinze ; ça montait donc à soixante-quinze 
francs. Lorsque les soixante-quinze francs furent 
dans l’assiette, chaque homme ajouta cinq sous 
pour les garçons. Il fallut un quart d’heure de 
calculs laborieux, avant de tout régler à la 
satisfaction de chacun. 
Mais quand M. Madinier, qui voulait avoir 
affaire au patron, eut demandé le marchand de 
vin, la société resta saisie, en entendant celui-ci 
dire avec un sourire que ça ne faisait pas du tout 
son compte. Il y avait des suppléments. Et, 
comme ce mot de « supplément » était accueilli 
par des exclamations furibondes, il donna le 
détail : vingt-cinq litres, au lieu de vingt, nombre 
convenu à l’avance ; les oeufs à la neige, qu’il 
avait ajoutés, en voyant le dessert un peu maigre ; 
enfin un carafon de rhum, servi avec le café, dans 
le cas où des personnes aimeraient le rhum. 
Alors, une querelle formidable s’engagea. 
Coupeau, pris à partie, se débattait : jamais il 
n’avait parlé de vingt litres ; quant aux oeufs à la 
neige, ils rentraient dans le dessert, tant pis si le 
gargotier les avait ajoutés de son plein gré ; 
restait le carafon de rhum, une frime, une façon 
de grossir la note, en glissant sur la table des 
liqueurs dont on ne se méfiait pas. 
– Il était sur le plateau au café, criait-il ; eh 
bien ! il doit être compté avec le café... Fichez- 
nous la paix. Emportez votre argent, et du 
tonnerre si nous remettons jamais les pieds dans 
votre baraque ! 
– C’est six francs de plus, répétait le marchand 
de vin. Donnez-moi mes six francs... Et je ne 
compte pas les trois pains de monsieur, encore ! 
Toute la société, serrée autour de lui, 
l’entourait d’une rage de gestes, d’un 
glapissement de voix que la colère étranglait. Les 
femmes, surtout, sortaient de leur réserve, 
refusaient d’ajouter un centime. Ah bien ! merci, 
elle était jolie, la noce ! C’était Mlle Remanjou, 
qui ne se fourrerait plus dans un de ces dîners-là ! 
Mme Fauconnier avait très mal mangé ; chez elle, 
pour ses quarante sous, elle aurait eu un petit plat 
à se lécher les doigts. Mme Gaudron se plaignait 
amèrement d’avoir été poussée au mauvais bout 
de la table, à côté de Mes-Bottes, qui n’avait pas 
montré le moindre égard. Enfin, ces parties 
tournaient toujours mal. Quand on voulait avoir 
du monde à son mariage, on invitait les 
personnes, parbleu ! Et Gervaise, réfugiée auprès 
de maman Coupeau, devant une des fenêtres, ne 
disait rien, honteuse, sentant que toutes ces 
récriminations retombaient sur elle. 
M. Madinier finit par descendre avec le 
marchand de vin. On les entendit discuter en bas. 
Puis, au bout d’une demi-heure, le cartonnier 
remonta ; il avait réglé, en donnant trois francs. 
Mais la société restait vexée, exaspérée, revenant 
sans cesse sur la question des suppléments. Et le 
vacarme s’accrut d’un acte de vigueur de Mme 
Boche. Elle guettait toujours Boche, elle le vit, 
dans un coin, pincer la taille de Mme Lerat. Alors, 
à toute volée, elle lança une carafe qui s’écrasa 
contre le mur. 
– On voit bien que votre mari est tailleur, 
madame, dit la grande veuve, avec son pincement 
de lèvres plein de sous-entendu. C’est un 
juponnier numéro un... Je lui ai pourtant allongé 
de fameux coups de pied, sous la table. 
La soirée était gâtée. On devint de plus en plus 
aigre. M. Madinier proposa de chanter ; mais 
Bibi-la-Grillade, qui avait une belle voix, venait 
de disparaître ; et Mlle Remanjou, accoudée à une 
fenêtre, l’aperçut, sous les acacias, faisant sauter 
une grosse fille en cheveux. Le cornet à pistons et 
les deux violons jouaient, Le Marchand de 
moutarde, un quadrille où l’on tapait dans ses 
mains, à la pastourelle. Alors, il y eut une 
débandade : Mes-Bottes et le ménage Gaudron 
descendirent ; Boche lui-même fila. Des fenêtres, 
on voyait les couples tourner, entre les feuilles, 
auxquelles les lanternes pendues aux branches 
donnaient un vert peint et cru de décor. La nuit 
dormait, sans une haleine, pâmée par la grosse 
chaleur. Dans la salle, une conversation sérieuse 
s’était engagée entre Lorilleux et M. Madinier, 
pendant que les dames, ne sachant plus comment 
soulager leur besoin de colère, regardaient leurs 
robes, cherchant si elles n’avaient pas attrapé des 
taches. 
Les effilés de Mme Lerat devaient avoir trempé 
dans le café. La robe écrue de Mme Fauconnier 
était pleine de sauce. Le châle vert de maman 
Coupeau, tombé d’une chaise, venait d’être 
retrouvé dans un coin, roulé et piétiné. Mais 
c’était surtout Mme Lorilleux qui ne décolérait 
pas. Elle avait une tache dans le dos, on avait 
beau lui jurer que non, elle la sentait. Et elle finit, 
en se tordant devant une glace, par l’apercevoir. 
– Qu’est-ce que je disais ? cria-t-elle. C’est du 
jus de poulet. Le garçon payera la robe. Je lui 
ferai plutôt un procès... Ah ! la journée est 
complète. J’aurais mieux fait de rester couchée... 
Je m’en vais, d’abord. J’en ai assez, de leur 
fichue noce ! 
Elle partit rageusement, en faisant trembler 
l’escalier sous les coups de ses talons. Lorilleux 
courut derrière elle. Mais tout ce qu’il put 
obtenir, ce fut qu’elle attendrait cinq minutes sur 
le trottoir, si l’on voulait partir ensemble. Elle 
aurait dû s’en aller après l’orage, comme elle en 
avait eu l’envie. Coupeau lui revaudrait cette 
journée-là. Quand ce dernier la sut si furieuse, il 
parut consterné ; et Gervaise, pour lui éviter des 
ennuis, consentit à rentrer tout de suite. Alors, on 
s’embrassa rapidement. M. Madinier se chargea 
de reconduire maman Coupeau. Mme Boche 
devait, pour la première nuit, emmener Claude et 
Étienne coucher chez elle ; leur mère pouvait être 
sans crainte, les petits dormiraient sur des 
chaises, alourdis par une grosse indigestion 
d’oeufs à la neige. Enfin, les mariés se sauvaient 
avec Lorilleux, laissant le reste de la noce chez le 
marchand de vin, lorsqu’une bataille s’engagea 
en bas, dans le bastringue, entre leur société et 
une autre société ; Boche et Mes-Bottes, qui 
avaient embrassé une dame, ne voulaient pas la 
rendre à deux militaires auxquels elle appartenait, 
et menaçaient de nettoyer tout le tremblement, 
dans le tapage enragé du cornet à pistons et des 
deux violons, jouant la polka des Perles. 
Il était à peine onze heures. Sur le boulevard 
de la Chapelle, et dans tout le quartier de la 
Goutte-d’Or, la paye de grande quinzaine, qui 
tombait ce samedi-là, mettait un vacarme énorme 
de soûlerie. Mme Lorilleux attendait à vingt pas du 
Moulin-d’Argent, debout sous un bec de gaz. Elle 
prit le bras de Lorilleux, marcha devant, sans se 
retourner, d’un tel pas que Gervaise et Coupeau 
s’essoufflaient à les suivre. Par moments, ils 
descendaient du trottoir, pour laisser la place à un 
ivrogne, tombé là, les quatre fers en l’air. 
Lorilleux se retourna, cherchant à raccommoder 
les choses. 
– Nous allons vous conduire à votre porte, ditil. 
Mais Mme Lorilleux, élevant la voix, trouvait 
ça drôle de passer sa nuit de noces dans ce trou 
infect de l’hôtel Boncoeur. Est-ce qu’ils 
n’auraient pas dû remettre le mariage, 
économiser quatre sous et acheter des meubles, 
pour rentrer chez eux, le premier soir ? Ah ! ils 
allaient être bien, sous les toits, empilés tous les 
deux dans un cabinet de dix francs, où il n’y avait 
seulement pas d’air. 
– J’ai donné congé, nous ne restons pas en 
haut, objecta Coupeau timidement. Nous gardons 
la chambre de Gervaise, qui est plus grande. 
Mme Lorilleux s’oublia, se tourna d’un 
mouvement brusque. 
– Ça, c’est plus fort ! cria-t-elle. Tu vas 
coucher dans la chambre à la Banban ! 
Gervaise devint toute pâle. Ce surnom, qu’elle 
recevait à la face pour la première fois, la frappait 
comme un soufflet. Puis, elle entendait bien 
l’exclamation de sa belle-soeur : la chambre à la 
Banban, c’était la chambre où elle avait vécu un 
mois avec Lantier, où les loques de sa vie passée 
traînaient encore. Coupeau ne comprit pas, fut 
seulement blessé du surnom. 
– Tu as tort de baptiser les autres, répondit-il 
avec humeur. Tu ne sais pas, toi, qu’on t’appelle 
Queue-de-Vache, dans le quartier, à cause de tes 
cheveux. Là, ça ne te fait pas plaisir, n’est-ce 
pas ?... Pourquoi ne garderions-nous pas la 
chambre du premier ? Ce soir, les enfants n’y 
couchent pas, nous y serons très bien. 
Mme Lorilleux n’ajouta rien, se renfermant 
dans sa dignité, horriblement vexée de s’appeler 
Queue-de-Vache. Coupeau, pour consoler 
Gervaise, lui serrait doucement le bras ; et il 
réussit même à l’égayer, en lui racontant à 
l’oreille qu’ils entraient en ménage avec la 
somme de sept sous toute ronde, trois gros sous et 
un petit sou, qu’il faisait sonner de la main dans 
la poche de son pantalon. Quand on fut arrivé à 
l’hôtel Boncoeur, on se dit bonsoir d’un air fâché. 
Et au moment où Coupeau poussait les deux 
femmes au cou l’une de l’autre, en les traitant de 
bêtes, un pochard, qui semblait vouloir passer à 
droite, eut un brusque crochet à gauche, et vint se 
jeter entre elles. 
– Tiens ! c’est le père Bazouge ! dit Lorilleux. 
Il a son compte, aujourd’hui. 
Gervaise, effrayée, se collait contre la porte de 
l’hôtel. Le père Bazouge, un croque-mort d’une 
cinquantaine d’années, avait son pantalon noir 
taché de boue, son manteau noir agrafé sur 
l’épaule, son chapeau de cuir noir cabossé, aplati 
dans quelque chute. 
– N’ayez pas peur, il n’est pas méchant, 
continuait Lorilleux. C’est un voisin ; la troisième 
chambre dans le corridor, avant d’arriver chez 
nous... Il serait propre, si son administration le 
voyait comme ça ! 
Cependant, le père Bazouge s’offusquait de la 
terreur de la jeune femme. 
– Eh bien, quoi ! bégaya-t-il, on ne mange 
personne dans notre partie... J’en vaux un autre, 
allez, ma petite... Sans doute que j’ai bu un coup ! 
Quand l’ouvrage donne, faut bien se graisser les 
roues. Ce n’est pas vous, ni la compagnie, qui 
auriez descendu le particulier de six cents livres 
que nous avons amené à deux du quatrième sur le 
trottoir, et sans le casser encore... Moi, j’aime les 
gens rigolos. 
Mais Gervaise se rentrait davantage dans 
l’angle de la porte, prise d’une grosse envie de 
pleurer, qui lui gâtait toute sa journée de joie 
raisonnable. Elle ne songeait plus à embrasser sa 
belle-soeur, elle suppliait Coupeau d’éloigner 
l’ivrogne. Alors, Bazouge, en chancelant, eut un 
geste plein de dédain philosophique. 
– Ça ne vous empêchera pas d’y passer, ma 
petite... Vous serez peut-être bien contente d’y 
passer, un jour... Oui, j’en connais des femmes, 
qui diraient merci, si on les emportait. 
Et, comme les Lorilleux se décidaient à 
l’emmener, il se retourna, il balbutia une dernière 
phrase, entre deux hoquets : 
– Quand on est mort... écoutez ça... quand on 
est mort, c’est pour longtemps. 
IV 
Ce furent quatre années de dur travail. Dans le 
quartier, Gervaise et Coupeau étaient un bon 
ménage, vivant à l’écart, sans batteries, avec un 
tour de promenade régulier le dimanche, du côté 
de Saint-Ouen. La femme faisait des journées de 
douze heures chez Mme Fauconnier, et trouvait le 
moyen de tenir son chez elle propre comme un 
sou, de donner la pâtée à tout son monde, matin 
et soir. L’homme ne se soûlait pas, rapportait ses 
quinzaines, fumait une pipe à sa fenêtre avant de 
se coucher, pour prendre l’air. On les citait, à 
cause de leur gentillesse. Et, comme ils gagnaient 
à eux deux près de neuf francs par jour, on 
calculait qu’ils devaient mettre de côté pas mal 
d’argent. 
Mais, dans les premiers temps surtout, il leur 
fallut joliment trimer, pour joindre les deux 
bouts. Leur mariage leur avait mis sur le dos une 
dette de deux cents francs. Puis, ils 
s’abominaient, à l’hôtel Boncoeur ; ils trouvaient 
ça dégoûtant, plein de sales fréquentations ; et ils 
rêvaient d’être chez eux, avec des meubles à eux, 
qu’ils soigneraient. Vingt fois, ils calculèrent la 
somme nécessaire ; ça montait, en chiffre rond, à 
trois cent cinquante francs, s’ils voulaient tout de 
suite n’être pas embarrassés pour serrer leurs 
affaires et avoir sous la main une casserole ou un 
poêlon, quand ils en auraient besoin. Ils 
désespéraient d’économiser une si grosse somme 
en moins de deux années, lorsqu’il leur arriva une 
bonne chance : un vieux monsieur de Plassans 
leur demanda Claude, l’aîné des petits, pour le 
placer là-bas au collège ; une toquade généreuse 
d’un original, amateur de tableaux, que des 
bonshommes barbouillés autrefois par le mioche 
avaient vivement frappé. Claude leur coûtait déjà 
les yeux de la tête. Quand ils n’eurent plus à leur 
charge que le cadet, Étienne, ils amassèrent les 
trois cent cinquante francs en sept mois et demi. 
Le jour où ils achetèrent leurs meubles, chez un 
revendeur de la rue Belhomme, ils firent, avant 
de rentrer, une promenade sur les boulevards 
extérieurs, le coeur gonflé d’une grosse joie. Il y 
avait un lit, une table de nuit, une commode à 
dessus de marbre, une armoire, une table ronde 
avec sa toile cirée, six chaises, le tout en vieil 
acajou ; sans compter la literie, du linge, des 
ustensiles de cuisine presque neufs. C’était pour 
eux comme une entrée sérieuse et définitive dans 
la vie, quelque chose qui, en les faisant 
propriétaires, leur donnait de l’importance au 
milieu des gens bien posés du quartier. 
Le choix d’un logement, depuis deux mois, les 
occupait. Ils voulurent, avant tout, en louer un 
dans la grande maison, rue de la Goutte-d’Or. 
Mais pas une chambre n’y était libre, ils durent 
renoncer à leur ancien rêve. Pour dire la vérité, 
Gervaise ne fut pas fâchée, au fond : le voisinage 
des Lorilleux, porte à porte, l’effrayait beaucoup. 
Alors, ils cherchèrent ailleurs. Coupeau, très 
justement, tenait à ne pas s’éloigner de l’atelier 
de Mme Fauconnier, pour que Gervaise pût, d’un 
saut, être chez elle à toutes les heures du jour. Et 
ils eurent enfin une trouvaille, une grande 
chambre, avec un cabinet et une cuisine, rue 
Neuve-de-la-Goutte-d’Or, presque en face de la 
blanchisseuse. C’était une petite maison à un seul 
étage, un escalier très raide, en haut duquel il y 
avait seulement deux logements, l’un à droite, 
l’autre à gauche ; le bas se trouvait habité par un 
loueur de voitures, dont le matériel occupait des 
hangars dans une vaste cour, le long de la rue. La 
jeune femme, charmée, croyait retourner en 
province ; pas de voisines, pas de cancans à 
craindre, un coin de tranquillité qui lui rappelait 
une ruelle de Plassans, derrière les remparts ; et, 
pour comble de chance, elle pouvait voir sa 
fenêtre, de son établi, sans quitter ses fers, en 
allongeant la tête. 
L’emménagement eut lieu au terme d’avril. 
Gervaise était alors enceinte de huit mois. Mais 
elle montrait une belle vaillance, disant avec un 
rire que l’enfant l’aidait, lorsqu’elle travaillait ; 
elle sentait, en elle, ses petites menottes pousser 
et lui donner des forces. Ah bien ! elle recevait 
joliment Coupeau, les jours où il voulait la faire 
coucher pour se dorloter un peu ! Elle se 
coucherait aux grosses douleurs. Ce serait 
toujours assez tôt ; car, maintenant, avec une 
bouche de plus, il allait falloir donner un rude 
coup de collier. Et ce fut elle qui nettoya le 
logement, avant d’aider son mari à mettre les 
meubles en place. Elle eut une religion pour ces 
meubles, les essuyant avec des soins maternels, le 
coeur crevé à la vue de la moindre égratignure. 
Elle s’arrêtait, saisie, comme si elle se fût tapée 
elle-même, quand elle les cognait en balayant. La 
commode surtout lui était chère ; elle la trouvait 
belle, solide, l’air sérieux. Un rêve, dont elle 
n’osait parler, était d’avoir une pendule pour la 
mettre au beau milieu du marbre, où elle aurait 
produit un effet magnifique. Sans le bébé qui 
venait, elle se serait peut-être risquée à acheter sa 
pendule. Enfin, elle renvoyait ça à plus tard, avec 
un soupir. 
Le ménage vécut dans l’enchantement de sa 
nouvelle demeure. Le lit d’Étienne occupait le 
cabinet, où l’on pouvait encore installer une autre 
couchette d’enfant. La cuisine était grande 
comme la main et toute noire ; mais, en laissant 
la porte ouverte, on y voyait assez clair ; puis, 
Gervaise n’avait pas à faire des repas de trente 
personnes, il suffisait qu’elle y trouvât la place de 
son pot-au-feu. Quant à la grande chambre, elle 
était leur orgueil. Dès le matin, ils fermaient les 
rideaux de l’alcôve, des rideaux de calicot blanc ; 
et la chambre se trouvait transformée en salle à 
manger, avec la table au milieu, l’armoire et la 
commode en face l’une de l’autre. Comme la 
cheminée brûlait jusqu’à quinze sous de charbon 
de terre par jour, ils l’avaient bouchée ; un petit 
poêle de fonte, posé sur la plaque de marbre, les 
chauffait pour sept sous pendant les grands 
froids. Ensuite, Coupeau avait orné les murs de 
son mieux, en se promettant des 
embellissements : une haute gravure représentant 
un maréchal de France, caracolant avec son bâton 
à la main, entre un canon et un tas de boulets, 
tenait lieu de glace ; au-dessus de la commode, 
les photographies de la famille étaient rangées sur 
deux lignes, à droite et à gauche d’un ancien 
bénitier de porcelaine dorée, dans lequel on 
mettait les allumettes ; sur la corniche de 
l’armoire, un buste de Pascal faisait pendant à un 
buste de Béranger, l’un grave, l’autre souriant, 
près du coucou, dont ils semblaient écouter le tictac. 
C’était vraiment une belle chambre. 
– Devinez combien nous payons ici ? 
demandait Gervaise à chaque visiteur. 
Et quand on estimait son loyer trop haut, elle 
triomphait, elle criait, ravie d’être si bien pour si 
peu d’argent : 
– Cent cinquante francs, pas un liard de 
plus !... Hein ! c’est donné ! 
La rue Neuve-de-la-Goutte-d’Or elle-même 
entrait pour une bonne part dans leur 
contentement. Gervaise y vivait, allant sans cesse 
de chez elle chez Mme Fauconnier. Coupeau, le 
soir, descendait maintenant, fumait sa pipe sur le 
pas de la porte. La rue, sans trottoir, le pavé 
défoncé, montait. En haut, du côté de la rue de la 
Goutte-d’Or, il y avait des boutiques sombres, 
aux carreaux sales, des cordonniers, des 
tonneliers, une épicerie borgne, un marchand de 
vin en faillite, dont les volets fermés depuis des 
semaines se couvraient d’affiches. À l’autre bout, 
vers Paris, des maisons de quatre étages barraient 
le ciel, occupées à leur rez-de-chaussée par des 
blanchisseuses, les unes près des autres, en tas ; 
seule, une devanture de perruquier de petite ville, 
peinte en vert, toute pleine de flacons aux 
couleurs tendres, égayait ce coin d’ombre du vif 
éclair de ses plats de cuivre, tenus très propres. 
Mais la gaieté de la rue se trouvait au milieu, à 
l’endroit où les constructions, en devenant plus 
rares et plus basses, laissaient descendre l’air et le 
soleil. Les hangars du loueur de voitures, 
l’établissement voisin où l’on fabriquait de l’eau 
de Seltz, le lavoir, en face, élargissaient un vaste 
espace libre, silencieux, dans lequel les voix 
étouffées des laveuses et l’haleine régulière de la 
machine à vapeur semblaient grandir encore le 
recueillement. Des terrains profonds, des allées 
s’enfonçant entre des murs noirs, mettaient là un 
village. Et Coupeau, amusé par les rares passants 
qui enjambaient le ruissellement continu des eaux 
savonneuses, disait ce souvenir d’un pays où 
l’avait conduit un de ses oncles, à l’âge de cinq 
ans. La joie de Gervaise était, à gauche de sa 
fenêtre, un arbre planté dans une cour, un acacia 
allongeant une seule de ses branches, et dont la 
maigre verdure suffisait au charme de toute la 
rue. 
Ce fut le dernier jour d’avril que la jeune 
femme accoucha. Les douleurs la prirent l’après- 
midi, vers quatre heures, comme elle repassait 
une paire de rideaux chez Mme Fauconnier. Elle 
ne voulut pas s’en aller tout de suite, restant là à 
se tortiller sur une chaise, donnant un coup de fer 
quand ça se calmait un peu ; les rideaux 
pressaient, elle s’entêtait à les finir ; puis, ça 
n’était peut-être qu’une colique, il ne fallait pas 
s’écouter pour un mal de ventre. Mais, comme 
elle parlait de se mettre à des chemises d’homme, 
elle devint blanche. Elle dut quitter l’atelier, 
traverser la rue, courbée en deux, se tenant aux 
murs. Une ouvrière offrait de l’accompagner ; 
elle refusa, elle la pria seulement de passer chez 
la sage-femme, à côté, rue de la Charbonnière. Le 
feu n’était pas à la maison, bien sûr. Elle en avait 
sans doute pour toute la nuit. Ça n’allait pas 
l’empêcher en rentrant de préparer le dîner de 
Coupeau ; ensuite, elle verrait à se jeter un instant 
sur le lit, sans même se déshabiller. Dans 
l’escalier, elle fut prise d’une telle crise, qu’elle 
dut s’asseoir au beau milieu des marches ; et elle 
serrait ses deux poings sur sa bouche, pour ne pas 
crier, parce qu’elle éprouvait une honte à être 
trouvée là par des hommes, s’il en montait. La 
douleur passa, elle put ouvrir sa porte, soulagée, 
pensant décidément s’être trompée. Elle faisait, 
ce soir-là, un ragoût de mouton avec des hauts de 
côtelettes. Tout marcha encore bien, pendant 
qu’elle pelurait ses pommes de terre. Les hauts de 
côtelettes revenaient dans un poêlon, quand les 
sueurs et les tranchées reparurent. Elle tourna son 
roux, en piétinant devant le fourneau, aveuglée 
par de grosses larmes. Si elle accouchait, n’est-ce 
pas ? ce n’était point une raison pour laisser 
Coupeau sans manger. Enfin le ragoût mijota sur 
un feu couvert de cendre. Elle revint dans la 
chambre, crut avoir le temps de mettre un couvert 
à un bout de la table. Et il lui fallut reposer bien 
vite le litre de vin ; elle n’eut plus la force 
d’arriver au lit, elle tomba et accoucha par terre, 
sur un paillasson. Lorsque la sage-femme arriva, 
un quart d’heure plus tard, ce fut là qu’elle la 
délivra. 
Le zingueur travaillait toujours à l’hôpital. 
Gervaise défendit d’aller le déranger. Quand il 
rentra, à sept heures, il la trouva couchée, bien 
enveloppée, très pâle sur l’oreiller. L’enfant 
pleurait, emmailloté dans un châle, aux pieds de 
la mère. 
– Ah ! ma pauvre femme ! dit Coupeau en 
embrassant Gervaise. Et moi qui rigolais, il n’y a 
pas une heure, pendant que tu criais aux petits 
pâtés !... Dis donc, tu n’es pas embarrassée, tu 
vous lâches ça, le temps d’éternuer. 
Elle eut un faible sourire ; puis, elle murmura : 
– C’est une fille. 
– Juste ! reprit le zingueur, blaguant pour la 
remettre, j’avais commandé une fille !... Hein ! 
me voilà servi ! Tu fais donc tout ce que je veux ? 
Et, prenant l’enfant, il continua : 
– Qu’on vous voie un peu, Mlle Souillon !... 
Vous avez une petite frimousse bien noire. Ça 
blanchira, n’ayez pas peur. Il faudra être sage, ne 
pas faire la gourgandine, grandir raisonnable, 
comme papa et maman. 
Gervaise, très sérieuse, regardait sa fille, les 
yeux grands ouverts, lentement assombris d’une 
tristesse. Elle hocha la tête ; elle aurait voulu un 
garçon, parce que les garçons se débrouillent 
toujours et ne courent pas tant de risques, dans ce 
Paris. La sage-femme dut enlever le poupon des 
mains de Coupeau. Elle défendit aussi à Gervaise 
de parler ; c’était déjà mauvais qu’on fît tant de 
bruit autour d’elle. Alors, le zingueur dit qu’il 
fallait prévenir maman Coupeau et les Lorilleux ; 
mais il crevait de faim, il voulait dîner 
auparavant. Ce fut un gros ennui pour 
l’accouchée de le voir se servir lui-même, courir 
à la cuisine chercher le ragoût, manger dans une 
assiette creuse, ne pas trouver le pain. Malgré la 
défense, elle se lamentait, se tournait entre les 
draps. Aussi, c’était bien bête de n’avoir pas pu 
mettre la table ; la colique l’avait assise par terre 
comme un coup de bâton. Son pauvre homme lui 
en voudrait, d’être là à se dorloter, quand il 
mangeait si mal. Les pommes de terre étaientelles 
assez cuites au moins ? Elle ne se rappelait 
plus si elle les avait salées. 
– Taisez-vous donc ! cria la sage-femme. 
– Ah ! quand vous l’empêcherez de se miner, 
par exemple ! dit Coupeau la bouche pleine. Si 
vous n’étiez pas là, je parie qu’elle se lèverait 
pour me couper mon pain... Tiens-toi donc sur le 
dos, grosse dinde ! Faut pas te démolir, autrement 
tu en as pour quinze jours à te remettre sur tes 
pattes... Il est très bon, ton ragoût. Madame va en 
manger avec moi. N’est-ce pas, madame ? 
La sage-femme refusa ; mais elle voulut bien 
boire un verre de vin, parce que ça l’avait 
émotionnée, disait-elle, de trouver la malheureuse 
femme avec le bébé sur le paillasson. Coupeau 
partit enfin, pour annoncer la nouvelle à la 
famille. Une demi-heure plus tard, il revint avec 
tout le monde, maman Coupeau, les Lorilleux, 
Mme Lerat, qu’il avait justement rencontrée chez 
ces derniers. Les Lorilleux, devant la prospérité 
du ménage, étaient devenus très aimables, 
faisaient un éloge outré de Gervaise, en laissant 
échapper de petits gestes restrictifs, des 
hochements de menton, des battements de 
paupières, comme pour ajourner leur vrai 
jugement. Enfin, ils savaient ce qu’ils savaient ; 
seulement, ils ne voulaient pas aller contre 
l’opinion de tout le quartier. 
– Je t’amène la séquelle ! cria Coupeau. Tant 
pis ! ils ont voulu te voir... N’ouvre pas le bec, ça 
t’est défendu. Ils resteront là, à te regarder 
tranquillement, sans se formaliser, n’est-ce 
pas ?... Moi, je vais leur faire du café, et du 
chouette ! 
Il disparut dans la cuisine. Maman Coupeau, 
après avoir embrassé Gervaise, s’émerveillait de 
la grosseur de l’enfant. Les deux autres femmes 
avaient également appliqué de gros baisers sur les 
joues de l’accouchée. Et toutes trois, debout 
devant le lit, commentaient, en s’exclamant, les 
détails des couches, de drôles de couches, une 
dent à arracher, pas davantage. Mme Lerat 
examinait la petite partout, la déclarait bien 
conformée, ajoutait même, avec intention, que ça 
ferait une fameuse femme ; et, comme elle lui 
trouvait la tête trop pointue, elle la pétrissait 
légèrement, malgré ses cris, afin de l’arrondir. 
Mme Lorilleux lui arracha le bébé en se fâchant : 
ça suffisait pour donner tous les vices à une 
créature, de la tripoter ainsi, quand elle avait le 
crâne si tendre. Puis, elle chercha la 
ressemblance. On manqua se disputer. Lorilleux, 
qui allongeait le cou derrière les femmes, répétait 
que la petite n’avait rien de Coupeau ; un peu le 
nez peut-être, et encore ! C’était toute sa mère, 
avec des yeux d’ailleurs ; pour sûr, ces yeux-là ne 
venaient pas de la famille. 
Cependant, Coupeau ne reparaissait plus. On 
l’entendait, dans la cuisine, se battre avec le 
fourneau et la cafetière. Gervaise se tournait les 
sangs ; ce n’était pas l’occupation d’un homme, 
de faire du café ; et elle lui criait comment il 
devait s’y prendre, sans écouter les « chut ! » 
énergiques de la sage-femme. 
– Enlevez le baluchon ! dit Coupeau, qui 
rentra, la cafetière à la main. Hein ! est-elle assez 
canulante ! il faut qu’elle se cauchemarde... Nous 
allons boire ça dans des verres, n’est-ce pas ? 
parce que, voyez-vous, les tasses sont restées 
chez le marchand. 
On s’assit autour de la table, et le zingueur 
voulut verser le café lui-même. Il sentait joliment 
fort, ce n’était pas de la roupie de sansonnet. 
Quand la sage-femme eut siroté son verre, elle 
s’en alla : tout marchait bien, on n’avait plus 
besoin d’elle ; si la nuit n’était pas bonne, on 
l’enverrait chercher le lendemain. Elle descendait 
encore l’escalier, que Mme Lorilleux la traita de 
licheuse et de propre à rien. Ça se mettait quatre 
morceaux de sucre dans son café, ça se faisait 
donner des quinze francs, pour vous laisser 
accoucher toute seule. Mais Coupeau la 
défendait ; il allongerait les quinze francs de bon 
coeur ; après tout, ces femmes-là passaient leur 
jeunesse à étudier, elles avaient raison de 
demander cher. Ensuite, Lorilleux se disputa avec 
Mme Lerat ; lui, prétendait que, pour avoir un 
garçon, il fallait tourner la tête de son lit vers le 
nord ; tandis qu’elle haussait les épaules, traitant 
ça d’enfantillage, donnant une autre recette, qui 
consistait à cacher sous le matelas, sans le dire à 
sa femme, une poignée d’orties fraîches, cueillies 
au soleil. On avait poussé la table près du lit. 
Jusqu’à dix heures, Gervaise, prise peu à peu 
d’une fatigue immense, resta souriante et stupide, 
la tête tournée sur l’oreiller ; elle voyait, elle 
entendait, mais elle ne trouvait plus la force de 
hasarder un geste ni une parole ; il lui semblait 
être morte, d’une mort très douce, du fond de 
laquelle elle était heureuse de regarder les autres 
vivre. Par moments, un vagissement de la petite 
montait, au milieu des grosses voix, des 
réflexions interminables sur un assassinat, 
commis la veille rue du Bon-Puits, à l’autre bout 
de la Chapelle. 
Puis, comme la société songeait au départ, on 
parla du baptême. Les Lorilleux avaient accepté 
d’être parrain et marraine ; en arrière, ils 
rechignaient ; pourtant, si le ménage ne s’était 
pas adressé à eux, ils auraient fait une drôle de 
figure. Coupeau ne voyait guère la nécessité de 
baptiser la petite ; ça ne lui donnerait pas dix 
mille livres de rente, bien sûr ; et encore ça 
risquait de l’enrhumer. Moins on avait affaire aux 
curés, mieux ça valait. Mais maman Coupeau le 
traitait de païen. Les Lorilleux, sans aller manger 
le bon Dieu dans les églises, se piquaient d’avoir 
de la religion. 
– Ce sera pour dimanche, si vous voulez, dit le 
chaîniste. 
Et Gervaise, ayant consenti d’un signe de tête, 
tout le monde l’embrassa en lui recommandant de 
se bien porter. On dit adieu aussi au bébé. 
Chacun vint se pencher sur ce pauvre petit corps 
frissonnant, avec des risettes, des mots de 
tendresse, comme s’il avait pu comprendre. On 
l’appelait Nana, la caresse du nom d’Anna, que 
portait sa marraine. 
– Bonsoir, Nana... Allons, Nana, soyez belle 
fille... 
Quand ils furent enfin partis, Coupeau mit sa 
chaise tout contre le lit, et acheva sa pipe, en 
tenant dans la sienne la main de Gervaise. Il 
fumait lentement, lâchant des phrases entre deux 
bouffées, très ému. 
– Hein ? ma vieille, ils t’ont cassé la tête ? Tu 
comprends, je n’ai pas pu les empêcher de venir. 
Après tout, ça prouve leur amitié... Mais, n’est-ce 
pas ? on est mieux seul. Moi, j’avais besoin 
d’être un peu seul, comme ça, avec toi. La soirée 
m’a paru d’un long !... Cette pauvre poule ! elle a 
eu bien du bobo ! Ces crapoussins-là, quand ça 
vient au monde, ça ne se doute guère du mal que 
ça fait. Vrai, ça doit être comme si on vous 
ouvrait les reins... Où est-il le bobo, que je 
l’embrasse ? 
Il lui avait glissé délicatement sous le dos une 
de ses grosses mains, et il l’attirait, il lui baisait le 
ventre à travers le drap, pris d’un attendrissement 
d’homme rude pour cette fécondité endolorie 
encore. Il demandait s’il ne lui faisait pas du mal, 
il aurait voulu la guérir en soufflant dessus. Et 
Gervaise était bien heureuse. Elle lui jurait 
qu’elle ne souffrait plus du tout. Elle songeait 
seulement à se relever le plus tôt possible, parce 
qu’il ne fallait pas se croiser les bras, maintenant. 
Mais lui, la rassurait. Est-ce qu’il ne se chargeait 
pas de gagner la pâtée de la petite ? Il serait un 
grand lâche, si jamais il lui laissait cette gamine 
sur le dos. Ça ne lui semblait pas malin de savoir 
faire un enfant ; le mérite, pas vrai ? c’était de le 
nourrir. 
Coupeau, cette nuit-là, ne dormit guère. Il 
avait couvert le feu du poêle. Toutes les heures, il 
dut se relever pour donner au bébé des cuillerées 
d’eau sucrée tiède. Ça ne l’empêcha pas de partir 
le matin au travail comme à son habitude. Il 
profita même de l’heure de son déjeuner, alla à la 
mairie faire sa déclaration. Pendant ce temps, 
Mme Boche, prévenue, était accourue passer la 
journée auprès de Gervaise. Mais celle-ci, après 
dix heures de profond sommeil, se lamentait, 
disait déjà se sentir toute courbaturée de garder le 
lit. Elle tomberait malade, si on ne la laissait pas 
se lever. Le soir, quand Coupeau revint, elle lui 
conta ses tourments : sans doute elle avait 
confiance en Mme Boche ; seulement ça la mettait 
hors d’elle de voir une étrangère s’installer dans 
sa chambre, ouvrir les tiroirs, toucher à ses 
affaires. Le lendemain, la concierge, en revenant 
d’une commission, la trouva debout, habillée, 
balayant et s’occupant du dîner de son mari. Et 
jamais elle ne voulut se recoucher. On se moquait 
d’elle, peut-être ! C’était bon pour les dames 
d’avoir l’air d’être cassées. Lorsqu’on n’était pas 
riche, on n’avait pas le temps. Trois jours après 
ses couches, elle repassait des jupons chez Mme 
Fauconnier, tapant ses fers, mise en sueur par la 
grosse chaleur du fourneau. 
Dès le samedi soir, Mme Lorilleux apporta ses 
cadeaux de marraine : un bonnet de trente-cinq 
sous et une robe de baptême, plissée et garnie 
d’une petite dentelle, qu’elle avait eue pour six 
francs, parce qu’elle était défraîchie. Le 
lendemain, Lorilleux, comme parrain, donna à 
l’accouchée six livres de sucre. Ils faisaient les 
choses proprement. Même le soir, au repas qui 
eut lieu chez les Coupeau, ils ne se présentèrent 
point les mains vides. Le mari arriva avec un litre 
de vin cacheté sous chaque bras, tandis que la 
femme tenait un large flan acheté chez un 
pâtissier de la chaussée Clignancourt, très en 
renom. Seulement, les Lorilleux allèrent raconter 
leurs largesses dans tout le quartier ; ils avaient 
dépensé près de vingt francs. Gervaise, en 
apprenant leurs commérages, resta suffoquée et 
ne leur tint plus aucun compte de leurs bonnes 
manières. 
Ce fut à ce dîner de baptême que les Coupeau 
achevèrent de se lier étroitement avec les voisins 
du palier. L’autre logement de la petite maison 
était occupé par deux personnes, la mère et le fils, 
les Goujet, comme on les appelait. Jusque-là, on 
s’était salué dans l’escalier et dans la rue, rien de 
plus ; les voisins semblaient un peu ours. Puis, la 
mère lui ayant monté un seau d’eau, le lendemain 
de ses couches, Gervaise avait jugé convenable 
de les inviter au repas, d’autant plus qu’elle les 
trouvait très bien. Et là, naturellement, on avait 
fait connaissance. 
Les Goujet étaient du département du Nord. 
La mère raccommodait les dentelles ; le fils, 
forgeron de son état, travaillait dans une fabrique 
de boulons. Ils occupaient l’autre logement du 
palier depuis cinq ans. Derrière la paix muette de 
leur vie, se cachait tout un chagrin ancien : le 
père Goujet, un jour d’ivresse furieuse, à Lille, 
avait assommé un camarade à coups de barre de 
fer, puis s’était étranglé dans sa prison, avec son 
mouchoir. La veuve et l’enfant, venus à Paris 
après leur malheur, sentaient toujours ce drame 
sur leurs têtes, le rachetaient par une honnêteté 
stricte, une douceur et un courage inaltérables. 
Même il se mêlait un peu de fierté dans leur cas, 
car ils finissaient par se voir meilleurs que les 
autres. Mme Goujet, toujours vêtue de noir, le 
front encadré d’une coiffe monacale, avait une 
face blanche et reposée de matrone, comme si la 
pâleur des dentelles, le travail minutieux de ses 
doigts, lui donnaient un reflet de sérénité. Goujet 
était un colosse de vingt-trois ans, superbe, le 
visage rose, les yeux bleus, d’une force 
herculéenne. À l’atelier, les camarades 
l’appelaient la Gueule-d’Or, à cause de sa belle 
barbe jaune. 
Gervaise se sentit tout de suite prise d’une 
grande amitié pour ces gens. Quand elle pénétra 
la première fois chez eux, elle resta émerveillée 
de la propreté du logis. Il n’y avait pas à dire, on 
pouvait souffler partout, pas un grain de 
poussière ne s’envolait. Et le carreau luisait, 
d’une clarté de glace. Mme Goujet la fit entrer 
dans la chambre de son fils, pour voir. C’était 
gentil et blanc comme dans la chambre d’une 
fille : un petit lit de fer garni de rideaux de 
mousseline, une table, une toilette, une étroite 
bibliothèque pendue au mur ; puis des images du 
haut en bas, des bonshommes découpés, des 
gravures coloriées fixées à l’aide de quatre clous, 
des portraits de toutes sortes de personnages, 
détachés des journaux illustrés. Mme Goujet disait, 
avec un sourire, que son fils était un grand 
enfant ; le soir, la lecture le fatiguait ; alors, il 
s’amusait à regarder ses images. Gervaise 
s’oublia une heure près de sa voisine, qui s’était 
remise à son tambour, devant une fenêtre. Elle 
s’intéressait aux centaines d’épingles attachant la 
dentelle, heureuse d’être là, respirant la bonne 
odeur de propreté du logement, où cette besogne 
délicate mettait un silence recueilli. Les Goujet 
gagnaient encore à être fréquentés. Ils faisaient de 
grosses journées et plaçaient plus du quart de leur 
quinzaine à la Caisse d’épargne. Dans le quartier, 
on les saluait, on parlait de leurs économies. 
Goujet n’avait jamais un trou, sortait avec des 
bourgerons propres, sans une tache. Il était très 
poli, même un peu timide, malgré ses larges 
épaules. Les blanchisseuses du bout de la rue 
s’égayaient à le voir baisser le nez, quand il 
passait. Il n’aimait pas leurs gros mots, trouvait 
ça dégoûtant que des femmes eussent sans cesse 
des saletés à la bouche. Un jour pourtant, il était 
rentré gris. Alors, Mme Goujet, pour tout 
reproche, l’avait mis en face d’un portrait de son 
père, une mauvaise peinture cachée pieusement 
au fond de la commode. Et, depuis cette leçon, 
Goujet ne buvait plus qu’à sa suffisance, sans 
haine pourtant contre le vin, car le vin est 
nécessaire à l’ouvrier. Le dimanche, il sortait 
avec sa mère, à laquelle il donnait le bras ; le plus 
souvent, il la menait du côté de Vincennes ; 
d’autres fois, il la conduisait au théâtre. Sa mère 
restait sa passion. Il lui parlait encore comme s’il 
était tout petit. La tête carrée, la chair alourdie 
par le rude travail du marteau, il tenait des 
grosses bêtes : dur d’intelligence, bon tout de 
même. 
Les premiers jours, Gervaise le gêna 
beaucoup. Puis, en quelques semaines, il 
s’habitua à elle. Il la guettait pour lui monter ses 
paquets, la traitait en soeur, avec une brusque 
familiarité, découpant des images à son intention. 
Cependant, un matin, ayant tourné la clef sans 
frapper, il la surprit à moitié nue, se lavant le 
cou ; et, de huit jours, il ne la regarda pas en face, 
si bien qu’il finissait par la faire rougir ellemême. 
Cadet-Cassis, avec son bagou parisien, 
trouvait la Gueule-d’Or bêta. C’était bien de ne 
pas licher, de ne pas souffler dans le nez des 
filles, sur les trottoirs ; mais il fallait pourtant 
qu’un homme fût un homme, sans quoi autant 
valait-il tout de suite porter des jupons. Il le 
blaguait devant Gervaise, en l’accusant de faire 
de l’oeil à toutes les femmes du quartier ; et ce 
tambour-major de Goujet se défendait 
violemment. Ça n’empêchait pas les deux 
ouvriers d’être camarades. Ils s’appelaient le 
matin, partaient ensemble, buvaient parfois un 
verre de bière avant de rentrer. Depuis le dîner du 
baptême, ils se tutoyaient, parce que dire toujours 
« vous », ça allonge les phrases. Leur amitié en 
restait là, quand la Gueule-d’Or rendit à Cadet- 
Cassis un fier service, un de ces services signalés 
dont on se souvient la vie entière. C’était au 2 
décembre. Le zingueur, par rigolade, avait eu la 
belle idée de descendre voir l’émeute ; il se 
fichait pas mal de la République, du Bonaparte et 
de tout le tremblement ; seulement, il adorait la 
poudre, les coups de fusil lui semblaient drôles. 
Et il allait très bien être pincé derrière une 
barricade, si le forgeron ne s’était rencontré là, 
juste à point pour le protéger de son grand corps 
et l’aider à filer. Goujet, en remontant la rue du 
Faubourg-Poissonnière, marchait vite, la figure 
grave. Lui, s’occupait de politique, était 
républicain, sagement, au nom de la justice et du 
bonheur de tous. Cependant, il n’avait pas fait le 
coup de fusil. Et il donnait ses raisons : le peuple 
se lassait de payer aux bourgeois les marrons 
qu’il tirait des cendres, en se brûlant les pattes ; 
février et juin étaient de fameuses leçons ; aussi, 
désormais, les faubourgs laisseraient-ils la ville 
s’arranger comme elle l’entendrait. Puis, arrivé 
sur la hauteur, rue des Poissonniers, il avait 
tourné la tête, regardant Paris ; on bâclait tout de 
même là-bas de la fichue besogne, le peuple un 
jour pourrait se repentir de s’être croisé les bras. 
Mais Coupeau ricanait, appelait trop bêtes les 
ânes qui risquaient leur peau, à la seule fin de 
conserver leurs vingt-cinq francs aux sacrés 
fainéants de la Chambre. Le soir, les Coupeau 
invitèrent les Goujet à dîner. Au dessert, Cadet- 
Cassis et la Gueule-d’Or se posèrent chacun deux 
gros baisers sur les joues. Maintenant, c’était à la 
vie à la mort. 
Pendant trois années, la vie des deux familles 
coula, aux deux côtés du palier, sans un 
événement. Gervaise avait élevé la petite, en 
trouvant moyen de perdre, au plus, deux jours de 
travail par semaine. Elle devenait une bonne 
ouvrière de fin, gagnait jusqu’à trois francs. 
Aussi s’était-elle décidée à mettre Étienne, qui 
allait sur ses huit ans, dans une petite pension de 
la rue de Chartres, où elle payait cent sous. Le 
ménage, malgré la charge des deux enfants, 
plaçait des vingt francs et des trente francs 
chaque mois à la Caisse d’épargne. Quand leurs 
économies atteignirent la somme de six cents 
francs, la jeune femme ne dormit plus, obsédée 
d’un rêve d’ambition : elle voulait s’établir, louer 
une petite boutique, prendre à son tour des 
ouvrières. Elle avait tout calculé. Au bout de 
vingt ans, si le travail marchait, ils pouvaient 
avoir une rente, qu’ils iraient manger quelque 
part, à la campagne. Pourtant, elle n’osait se 
risquer. Elle disait chercher une boutique, pour se 
donner le temps de la réflexion. L’argent ne 
craignait rien à la Caisse d’épargne ; au contraire, 
il faisait des petits. En trois années, elle avait 
contenté une seule de ses envies, elle s’était 
acheté une pendule ; encore cette pendule, une 
pendule de palissandre, à colonnes torses, à 
balancier de cuivre doré, devait-elle être payée en 
un an, par acompte de vingt sous tous les lundis. 
Elle se fâchait, lorsque Coupeau parlait de la 
monter ; elle seule enlevait le globe, essuyait les 
colonnes avec religion, comme si le marbre de sa 
commode s’était transformé en chapelle. Sous le 
globe, derrière la pendule, elle cachait le livret de 
la Caisse d’épargne. Et souvent, quand elle rêvait 
à sa boutique, elle s’oubliait là, devant le cadran, 
à regarder fixement tourner les aiguilles, ayant 
l’air d’attendre quelque minute particulière et 
solennelle pour se décider. 
Les Coupeau sortaient presque tous les 
dimanches avec les Goujet. C’étaient des parties 
gentilles, une friture à Saint-Ouen ou un lapin à 
Vincennes, mangés sans épate, sous le bosquet 
d’un traiteur. Les hommes buvaient à leur soif, 
revenaient sains comme l’oeil, en donnant le bras 
aux dames. Le soir, avant de se coucher, les deux 
ménages comptaient, partageaient la dépense par 
moitié ; et jamais un sou en plus ou en moins ne 
soulevait une discussion. Les Lorilleux étaient 
jaloux des Goujet. Ça leur paraissait drôle, tout 
de même, de voir Cadet-Cassis et la Banban aller 
sans cesse avec des étrangers, quand ils avaient 
une famille. Ah bien ! oui ! ils s’en souciaient 
comme d’une guigne, de leur famille ! Depuis 
qu’ils avaient quatre sous de côté, ils faisaient 
joliment leur tête. Mme Lorilleux, très vexée de 
voir son frère lui échapper, recommençait à 
vomir des injures contre Gervaise. Mme Lerat, au 
contraire, prenait parti pour la jeune femme, la 
défendait en racontant des contes extraordinaires, 
des tentatives de séduction, le soir, sur le 
boulevard, dont elle la montrait sortant en héroïne 
de drame, flanquant une paire de claques à ses 
lâches agresseurs. Quant à maman Coupeau, elle 
tâchait de raccommoder tout le monde, de se faire 
bien venir de tous ses enfants : sa vue baissait de 
plus en plus, elle n’avait plus qu’un ménage, elle 
était contente de trouver cent sous chez les uns et 
chez les autres. 
Le jour même où Nana prenait ses trois ans, 
Coupeau, en rentrant le soir, trouva Gervaise 
bouleversée. Elle refusait de parler, elle n’avait 
rien du tout, disait-elle. Mais, comme elle mettait 
la table à l’envers, s’arrêtant avec les assiettes 
pour tomber dans de grosses réflexions, son mari 
voulut absolument savoir. 
– Eh bien ! voilà, finit-elle par avouer, la 
boutique du petit mercier, rue de la Goutte-d’Or, 
est à louer... J’ai vu ça, il y a une heure, en allant 
acheter du fil. Ça m’a donné un coup. 
C’était une boutique très propre, juste dans la 
grande maison où ils rêvaient d’habiter autrefois. 
Il y avait la boutique, une arrière-boutique, avec 
deux autres chambres, à droite et à gauche ; 
enfin, ce qu’il leur fallait, les pièces un peu 
petites, mais bien distribuées. Seulement, elle 
trouvait ça trop cher : le propriétaire parlait de 
cinq cents francs. 
– Tu as donc visité et demandé le prix ? dit 
Coupeau. 
– Oh ! tu sais, par curiosité ! répondit-elle, en 
affectant un air d’indifférence. On cherche, on 
entre à tous les écriteaux, ça n’engage à rien... 
Mais celle-là est trop chère, décidément. Puis, ce 
serait peut-être une bêtise de m’établir. 
Cependant, après le dîner, elle revint à la 
boutique du mercier. Elle dessina les lieux, sur la 
marge d’un journal. Et, peu à peu, elle en causait, 
mesurait les coins, arrangeait les pièces, comme 
si elle avait dû, dès le lendemain, y caser ses 
meubles. Alors, Coupeau la poussa à louer, en 
voyant sa grande envie ; pour sûr, elle ne 
trouverait rien de propre, à moins de cinq cents 
francs ; d’ailleurs, on obtiendrait peut-être une 
diminution. La seule chose ennuyeuse, c’était 
d’aller habiter la maison des Lorilleux, qu’elle ne 
pouvait pas souffrir. Mais elle se fâcha, elle ne 
détestait personne ; dans le feu de son désir, elle 
défendit même les Lorilleux ; ils n’étaient pas 
méchants au fond, on s’entendrait très bien. Et, 
quand ils furent couchés, Coupeau dormait déjà 
qu’elle continuait ses aménagements intérieurs, 
sans avoir pourtant, d’une façon nette, consenti à 
louer. 
Le lendemain, restée seule, elle ne put résister 
au besoin d’enlever le globe de la pendule et de 
regarder le livret de la Caisse d’épargne. Dire que 
sa boutique était là-dedans, dans ces feuillets salis 
de vilaines écritures ! Avant d’aller au travail, 
elle consulta Mme Goujet, qui approuva beaucoup 
son projet de s’établir ; avec un homme comme le 
sien, bon sujet, ne buvant pas, elle était certaine 
de faire ses affaires et de ne pas être mangée. Au 
déjeuner, elle monta même chez les Lorilleux 
pour avoir leur avis ; elle désirait ne pas paraître 
se cacher de la famille. Mme Lorilleux resta saisie. 
Comment ! la Banban allait avoir une boutique, à 
cette heure ! Et, le coeur crevé, elle balbutia, elle 
dut se montrer très contente : sans doute, la 
boutique était commode, Gervaise avait raison de 
la prendre. Pourtant, lorsqu’elle se fut un peu 
remise, elle et son mari parlèrent de l’humidité de 
la cour, du jour triste des pièces du rez-dechaussée. 
Oh ! c’était un bon coin pour les 
rhumatismes. Enfin, si elle était décidée à louer, 
n’est-ce pas ? leurs observations, bien 
certainement, ne l’empêcheraient pas de louer. 
Le soir, Gervaise avouait franchement en riant 
qu’elle en serait tombée malade, si on l’avait 
empêchée d’avoir la boutique. Toutefois, avant 
de dire : « C’est fait ! » elle voulait emmener 
Coupeau voir les lieux et tâcher d’obtenir une 
diminution sur le loyer. 
– Alors, demain, si ça te plaît, dit son mari. Tu 
viendras me prendre vers six heures à la maison 
où je travaille, rue de la Nation, et nous passerons 
rue de la Goutte-d’Or, en rentrant. 
Coupeau terminait alors la toiture d’une 
maison neuve, à trois étages. Ce jour-là, il devait 
justement poser les dernières feuilles de zinc. 
Comme le toit était presque plat, il y avait installé 
son établi, un large volet sur deux tréteaux. Un 
beau soleil de mai se couchait, dorant les 
cheminées. Et, tout là-haut, dans le ciel clair, 
l’ouvrier taillait tranquillement son zinc à coups 
de cisaille, penché sur l’établi, pareil à un tailleur 
coupant chez lui une paire de culottes. Contre le 
mur de la maison voisine, son aide, un gamin de 
dix-sept ans, fluet et blond, entretenait le feu du 
réchaud en manoeuvrant un énorme soufflet, dont 
chaque haleine faisait envoler un pétillement 
d’étincelles. 
– Hé ! Zidore, mets les fers ! cria Coupeau. 
L’aide enfonça les fers à souder au milieu de 
la braise, d’un rose pâle dans le plein jour. Puis, il 
se remit à souffler. Coupeau tenait la dernière 
feuille de zinc. Elle restait à poser au bord du toit, 
près de la gouttière ; là, il y avait une brusque 
pente, et le trou béant de la rue se creusait. Le 
zingueur, comme chez lui, en chaussons de 
lisières, s’avança, traînant les pieds, sifflotant 
l’air d’Ohé ! les p’tits agneaux. Arrivé devant le 
trou, il se laissa couler, s’arc-bouta d’un genou 
contre la maçonnerie d’une cheminée, resta à 
moitié chemin du pavé. Une de ses jambes 
pendait. Quand il se renversait pour appeler cette 
couleuvre de Zidore, il se rattrapait à un coin de 
la maçonnerie à cause du trottoir, là-bas, sous lui. 
– Sacré lambin, va !... Donne donc les fers ! 
Quand tu regarderas en l’air, bougre d’efflanqué ! 
les alouettes ne te tomberont pas toutes rôties ! 
Mais Zidore ne se pressait pas. Il s’intéressait 
aux toits voisins, à une grosse fumée qui montait 
au fond de Paris, du côté de Grenelle ; ça pouvait 
bien être un incendie. Pourtant, il vint se mettre à 
plat ventre, la tête au-dessus du trou ; et il passa 
les fers à Coupeau. Alors, celui-ci commença à 
souder la feuille. Il s’accroupissait, s’allongeait, 
trouvant toujours son équilibre, assis d’une fesse, 
perché sur la pointe d’un pied, retenu par un 
doigt. Il avait un sacré aplomb, un toupet du 
tonnerre, familier, bravant le danger. Ça le 
connaissait. C’était la rue qui avait peur de lui. 
Comme il ne lâchait pas sa pipe, il se tournait de 
temps à autre, il crachait paisiblement dans la rue. 
– Tiens ! Mme Boche ! cria-t-il tout d’un coup. 
Ohé ! Mme Boche ! 
Il venait d’apercevoir la concierge traversant 
la chaussée. Elle leva la tête, le reconnut. Et une 
conversation s’engagea du toit au trottoir. Elle 
cachait ses mains sous son tablier, le nez en l’air. 
Lui, debout maintenant, son bras gauche passé 
autour d’un tuyau, se penchait. 
– Vous n’avez pas vu ma femme ? demanda-til. 
– Non, bien sûr, répondit la concierge. Elle est 
par ici ? 
– Elle doit venir me prendre... Et l’on se porte 
bien chez vous ? 
– Mais oui, merci, c’est moi la plus malade, 
vous voyez... Je vais chaussée Clignancourt 
chercher un petit gigot. Le boucher, près du 
Moulin-Rouge, ne le vend que seize sous. 
Ils haussaient la voix, parce qu’une voiture 
passait. Dans la rue de la Nation, large, déserte, 
leurs paroles, lancées à toute volée, avaient 
seulement fait mettre à sa fenêtre une petite 
vieille ; et cette vieille restait là, accoudée, se 
donnant la distraction d’une grosse émotion, à 
regarder cet homme, sur la toiture d’en face, 
comme si elle espérait le voir tomber d’une 
minute à l’autre. 
– Eh bien ! bonsoir, cria encore Mme Boche. Je 
ne veux pas vous déranger. 
Coupeau se tourna, reprit le fer que Zidore lui 
tendait. Mais au moment où la concierge 
s’éloignait, elle aperçut sur l’autre trottoir 
Gervaise, tenant Nana par la main. Elle relevait 
déjà la tête pour avertir le zingueur, lorsque la 
jeune femme lui ferma la bouche d’un geste 
énergique. Et, à demi-voix, afin de n’être pas 
entendue là-haut, elle dit sa crainte : elle 
redoutait, en se montrant tout d’un coup, de 
donner à son mari une secousse, qui le 
précipiterait. En quatre ans, elle était allée le 
chercher une seule fois à son travail. Ce jour-là, 
c’était la seconde fois. Elle ne pouvait pas 
assister à ça, son sang ne faisait qu’un tour, 
quand elle voyait son homme entre ciel et terre, à 
des endroits où les moineaux eux-mêmes ne se 
risquaient pas. 
– Sans doute, ce n’est pas agréable, murmurait 
Mme Boche. Moi, le mien est tailleur, je n’ai pas 
ces tremblements. 
– Si vous saviez, dans les premiers temps, dit 
encore Gervaise, j’avais des frayeurs du matin au 
soir. Je le voyais toujours, la tête cassée, sur une 
civière... Maintenant, je n’y pense plus autant. On 
s’habitue à tout. Il faut bien que le pain se 
gagne... N’importe, c’est un pain joliment cher, 
car on y risque ses os plus souvent qu’à son tour. 
Elle se tut, cachant Nana dans sa jupe, 
craignant un cri de la petite. Malgré elle, toute 
pâle, elle regardait. Justement, Coupeau soudait 
le bord extrême de la feuille, près de la gouttière ; 
il se coulait le plus possible, ne pouvait atteindre 
le bout. Alors, il se risqua, avec ces mouvements 
ralentis des ouvriers, pleins d’aisance et de 
lourdeur. Un moment, il fut au-dessus du pavé, 
ne se tenant plus, tranquille, à son affaire ; et, 
d’en bas, sous le fer promené d’une main 
soigneuse, on voyait grésiller la petite flamme 
blanche de la soudure. Gervaise, muette, la gorge 
étranglée par l’angoisse, avait serré les mains, les 
élevait d’un geste machinal de supplication. Mais 
elle respira bruyamment, Coupeau venait de 
remonter sur le toit, sans se presser, en prenant le 
temps de cracher une dernière fois dans la rue. 
– On moucharde donc ! cria-t-il gaiement en 
l’apercevant. Elle a fait la bête, n’est-ce pas ? 
Mme Boche ; elle n’a pas voulu appeler... Attendsmoi, 
j’en ai encore pour dix minutes. 
Il lui restait à poser un chapiteau de cheminée, 
une bricole de rien du tout. La blanchisseuse et la 
concierge demeurèrent sur le trottoir, causant du 
quartier, surveillant Nana, pour l’empêcher de 
barboter dans le ruisseau, où elle cherchait des 
petits poissons ; et les deux femmes revenaient 
toujours à la toiture, avec des sourires, des 
hochements de tête, comme pour dire qu’elles ne 
s’impatientaient pas. En face, la vieille n’avait 
pas quitté sa fenêtre, regardant l’homme, 
attendant. 
– Qu’est-ce qu’elle a donc à espionner, cette 
bique ! dit Mme Boche. Une fichue mine ! 
Là-haut, on entendait la voix forte du zingueur 
chantant : Ah ! qu’il fait donc bon cueillir la 
fraise ! Maintenant, penché sur son établi, il 
coupait son zinc en artiste. D’un tour de compas, 
il avait tracé une ligne, et il détachait un large 
éventail, à l’aide d’une paire de cisailles cintrées ; 
puis, légèrement, au marteau, il ployait cet 
éventail en forme de champignon pointu. Zidore 
s’était remis à souffler la braise du réchaud. Le 
soleil se couchait derrière la maison, dans une 
grande clarté rose, lentement pâlie, tournant au 
lilas tendre. Et, en plein ciel, à cette heure 
recueillie du jour, les silhouettes des deux 
ouvriers, grandies démesurément, se découpaient 
sur le fond limpide de l’air, avec la barre sombre 
de l’établi et l’étrange profil du soufflet. 
Quand le chapiteau fut taillé, Coupeau jeta son 
appel : 
– Zidore ! les fers ! 
Mais Zidore venait de disparaître. Le 
zingueur, en jurant, le chercha du regard, l’appela 
par la lucarne du grenier restée ouverte. Enfin, il 
le découvrit sur un toit voisin, à deux maisons de 
distance. Le galopin se promenait, explorait les 
environs, ses maigres cheveux blonds s’envolant 
au grand air, clignant les yeux en face de 
l’immensité de Paris. 
– Dis donc, la flâne ! est-ce que tu te crois à la 
campagne ! dit Coupeau furieux. Tu es comme 
M. Béranger, tu composes des vers, peut-être !... 
Veux-tu bien me donner les fers ! A-t-on jamais 
vu ! se balader sur les toits ! Amène-z-y ta 
connaissance tout de suite, pour lui chanter des 
mamours... Veux-tu me donner les fers, sacrée 
andouille ! 
Il souda, il cria à Gervaise : 
– Voilà, c’est fini... Je descends. 
Le tuyau auquel il devait adapter le chapiteau, 
se trouvait au milieu du toit. Gervaise, 
tranquillisée, continuait à sourire en suivant ses 
mouvements. Nana, amusée tout d’un coup par la 
vue de son père, tapait dans ses petites mains. 
Elle s’était assise sur le trottoir, pour mieux voir 
là-haut. 
– Papa ! papa ! criait-elle de toute sa force ; 
papa ! regarde donc ! 
Le zingueur voulut se pencher, mais son pied 
glissa. Alors, brusquement, bêtement, comme un 
chat dont les pattes s’embrouillent, il roula, il 
descendit la pente légère de la toiture, sans 
pouvoir se rattraper. 
– Nom de Dieu ! dit-il d’une voix étouffée. 
Et il tomba. Son corps décrivit une courbe 
molle, tourna deux fois sur lui-même, vint 
s’écraser au milieu de la rue avec le coup sourd 
d’un paquet de linge jeté de haut. 
Gervaise, stupide, la gorge déchirée d’un 
grand cri, resta les bras en l’air. Des passants 
accoururent, un attroupement se forma. Mme 
Boche, bouleversée, fléchissant sur ses jambes, 
prit Nana entre ses bras, pour lui cacher la tête et 
l’empêcher de voir. Cependant, en face, la petite 
vieille, comme satisfaite, fermait tranquillement 
sa fenêtre. 
Quatre hommes finirent par transporter 
Coupeau chez un pharmacien, au coin de la rue 
des Poissonniers ; et il demeura là près d’une 
heure, au milieu de la boutique, sur une 
couverture, pendant qu’on était allé chercher un 
brancard à l’hôpital Lariboisière. Il respirait 
encore, mais le pharmacien avait de petits 
hochements de tête. Maintenant, Gervaise, à 
genoux par terre, sanglotait d’une façon continue, 
barbouillée de ses larmes, aveuglée, hébétée. 
D’un mouvement machinal, elle avançait les 
mains, tâtait les membres de son mari, très 
doucement. Puis, elle les retirait, en regardant le 
pharmacien qui lui avait défendu de toucher ; et 
elle recommençait quelques secondes plus tard, 
ne pouvant s’empêcher de s’assurer s’il restait 
chaud, croyant lui faire du bien. Quand le 
brancard arriva enfin, et qu’on parla de partir 
pour l’hôpital, elle se releva, en disant 
violemment : 
– Non, non, pas à l’hôpital !... Nous 
demeurons rue Neuve-de-la-Goutte-d’Or. 
On eut beau lui expliquer que la maladie lui 
coûterait très cher, si elle prenait son mari chez 
elle. Elle répétait avec entêtement : 
– Rue Neuve-de-la-Goutte-d’Or, je montrerai 
la porte... Qu’est-ce que ça vous fait ? J’ai de 
l’argent... C’est mon mari, n’est-ce pas ? Il est à 
moi, je le veux. 
Et l’on dut rapporter Coupeau chez lui. 
Lorsque le brancard traversa la foule qui 
s’écrasait devant la boutique du pharmacien, les 
femmes du quartier parlaient de Gervaise avec 
animation : elle boitait, la mâtine, mais elle avait 
tout de même du chien ; bien sûr, elle sauverait 
son homme, tandis qu’à l’hôpital les médecins 
faisaient passer l’arme à gauche aux malades trop 
détériorés, histoire de ne pas se donner 
l’embêtement de les guérir. Mme Boche, après 
avoir emmené Nana chez elle, était revenue et 
racontait l’accident avec des détails 
interminables, toute secouée encore d’émotion. 
– J’allais chercher un gigot, j’étais là, je l’ai vu 
tomber, répétait-elle. C’est à cause de sa petite, il 
a voulu la regarder, et patatras ! Ah ! Dieu de 
Dieu ! je ne demande pas à en voir tomber un 
second... Il faut pourtant que j’aille chercher mon 
gigot. 
Pendant huit jours, Coupeau fut très bas. La 
famille, les voisins, tout le monde, s’attendaient à 
le voir tourner de l’oeil d’un instant à l’autre. Le 
médecin, un médecin très cher qui se faisait payer 
cent sous la visite, craignait des lésions 
intérieures ; et ce mot effrayait beaucoup, on 
disait dans le quartier que le zingueur avait eu le 
coeur décroché par la secousse. Seule, Gervaise, 
pâlie par les veilles, sérieuse, résolue, haussait les 
épaules. Son homme avait la jambe droite 
cassée ; ça, tout le monde le savait ; on la lui 
remettrait, voilà tout. Quant au reste, au coeur 
décroché, ce n’était rien. Elle le lui raccrocherait, 
son coeur. Elle savait comment les coeurs se 
raccrochent, avec des soins, de la propreté, une 
amitié solide. Et elle montrait une conviction 
superbe, certaine de le guérir, rien qu’à rester 
autour de lui et à le toucher de ses mains, dans les 
heures de fièvre. Elle ne douta pas une minute. 
Toute une semaine, on la vit sur ses pieds, parlant 
peu, recueillie dans son entêtement de le sauver, 
oubliant les enfants, la rue, la ville entière. Le 
neuvième jour, le soir où le médecin répondit 
enfin du malade, elle tomba sur une chaise, les 
jambes molles, l’échine brisée, tout en larmes. 
Cette nuit-là, elle consentit à dormir deux heures, 
la tête posée sur le pied du lit. 
L’accident de Coupeau avait mis la famille en 
l’air. Maman Coupeau passait les nuits avec 
Gervaise ; mais, dès neuf heures, elle s’endormait 
sur sa chaise. Chaque soir, en rentrant du travail, 
Mme Lerat faisait un grand détour pour prendre 
des nouvelles. Les Lorilleux étaient d’abord 
venus deux et trois fois par jour, offrant de 
veiller, apportant même un fauteuil pour 
Gervaise. Puis, des querelles n’avaient pas tardé à 
s’élever sur la façon de soigner les malades. Mme 
Lorilleux prétendait avoir sauvé assez de gens 
dans sa vie pour savoir comment il fallait s’y 
prendre. Elle accusait aussi la jeune femme de la 
bousculer, de l’écarter du lit de son frère. Bien 
sûr, la Banban avait raison de vouloir quand 
même guérir Coupeau ; car enfin, si elle n’était 
pas allée le déranger rue de la Nation, il ne serait 
pas tombé. Seulement, de la manière dont elle 
l’accommodait, elle était certaine de l’achever. 
Lorsqu’elle vit Coupeau hors de danger, 
Gervaise cessa de garder son lit avec autant de 
rudesse jalouse. Maintenant, on ne pouvait plus le 
lui tuer, et elle laissait approcher les gens sans 
méfiance. La famille s’étalait dans la chambre. 
La convalescence devait être très longue ; le 
médecin avait parlé de quatre mois. Alors, 
pendant les longs sommeils du zingueur, les 
Lorilleux traitèrent Gervaise de bête. Ça 
l’avançait beaucoup d’avoir son mari chez elle. À 
l’hôpital, il se serait remis sur pied deux fois plus 
vite. Lorilleux aurait voulu être malade, attraper 
un bobo quelconque, pour lui montrer s’il 
hésiterait une seconde à entrer à Lariboisière. Mme 
Lorilleux connaissait une dame qui en sortait ; eh 
bien ! elle avait mangé du poulet matin et soir. Et 
tous deux, pour la vingtième fois, refaisaient le 
calcul de ce que coûteraient au ménage les quatre 
mois de convalescence ; d’abord les journées de 
travail perdues, puis le médecin, les remèdes, et 
plus tard le bon vin, la viande saignante. Si les 
Coupeau croquaient seulement leurs quatre sous 
d’économies, ils devraient s’estimer fièrement 
heureux. Mais ils s’endetteraient, c’était à croire. 
Oh ! ça les regardait. Surtout, ils n’avaient pas à 
compter sur la famille, qui n’était pas assez riche, 
pour entretenir un malade chez lui. Tant pis pour 
la Banban, n’est-ce pas ? elle pouvait bien faire 
comme les autres, laisser porter son homme à 
l’hôpital. Ça la complétait, d’être une 
orgueilleuse. 
Un soir, Mme Lorilleux eut la méchanceté de 
lui demander brusquement : 
– Eh bien ! et votre boutique, quand la louezvous 

– Oui, ricana Lorilleux, le concierge vous 
attend encore. 
Gervaise resta suffoquée. Elle avait 
complètement oublié la boutique. Mais elle 
voyait la joie mauvaise de ces gens, à la pensée 
que désormais la boutique était flambée. Dès ce 
soir-là, en effet, ils guettèrent les occasions pour 
la plaisanter sur son rêve tombé à l’eau. Quand 
on parlait d’un espoir irréalisable, ils renvoyaient 
la chose au jour où elle serait patronne, dans un 
beau magasin, donnant sur la rue. Et, derrière 
elle, c’étaient des gorges chaudes. Elle ne voulait 
pas faire d’aussi vilaines suppositions ; mais, en 
vérité, les Lorilleux avaient l’air maintenant 
d’être très contents de l’accident de Coupeau, qui 
l’empêchait de s’établir blanchisseuse, rue de la 
Goutte-d’Or. 
Alors, elle-même voulut rire et leur montrer 
combien elle sacrifiait volontiers l’argent pour la 
guérison de son mari. Chaque fois qu’elle prenait 
en leur présence le livret de la Caisse d’épargne, 
sous le globe de la pendule, elle disait gaiement : 
– Je sors, je vais louer ma boutique. 
Elle n’avait pas voulu retirer l’argent tout 
d’une fois. Elle le redemandait par cent francs, 
pour ne pas garder un si gros tas de pièces dans 
sa commode ; puis, elle espérait vaguement 
quelque miracle, un rétablissement brusque, qui 
leur permettrait de ne pas déplacer la somme 
entière. À chaque course à la Caisse d’épargne, 
quand elle rentrait, elle additionnait sur un bout 
de papier l’argent qu’ils avaient encore là-bas. 
C’était uniquement pour le bon ordre. Le trou 
avait beau se creuser dans la monnaie, elle tenait, 
de son air raisonnable, avec son tranquille 
sourire, les comptes de cette débâcle de leurs 
économies. N’était-il pas déjà une consolation 
d’employer si bien cet argent, de l’avoir eu sous 
la main, au moment de leur malheur ? Et, sans un 
regret, d’une main soigneuse, elle replaçait le 
livret derrière la pendule, sous le globe. 
Les Goujet se montrèrent très gentils pour 
Gervaise pendant la maladie de Coupeau. Mme 
Goujet était à son entière disposition ; elle ne 
descendait pas une fois sans lui demander si elle 
avait besoin de sucre, de beurre, de sel ; elle lui 
offrait toujours le premier bouillon, les soirs où 
elle mettait un pot-au-feu ; même, si elle la voyait 
trop occupée, elle soignait sa cuisine, lui donnait 
un coup de main pour la vaisselle. Goujet, chaque 
matin, prenait les seaux de la jeune femme, allait 
les emplir à la fontaine de la rue des 
Poissonniers ; c’était une économie de deux sous. 
Puis, après le dîner, quand la famille 
n’envahissait pas la chambre, les Goujet venaient 
tenir compagnie aux Coupeau. Pendant deux 
heures, jusqu’à dix heures, le forgeron fumait sa 
pipe, en regardant Gervaise tourner autour du 
malade. Il ne disait pas dix paroles de la soirée. 
Sa grande face blonde enfoncée entre ses épaules 
de colosse, il s’attendrissait à la voir verser de la 
tisane dans une tasse, remuer le sucre sans faire 
de bruit avec la cuiller. Lorsqu’elle bordait le lit 
et qu’elle encourageait Coupeau d’une voix 
douce, il restait tout secoué. Jamais il n’avait 
rencontré une aussi brave femme. Ça ne lui allait 
même pas mal de boiter, car elle en avait plus de 
mérite encore à se décarcasser tout le long de la 
journée auprès de son mari. On ne pouvait pas 
dire, elle ne s’asseyait pas un quart d’heure, le 
temps de manger. Elle courait sans cesse chez le 
pharmacien, mettait son nez dans des choses pas 
propres, se donnait un mal du tonnerre pour tenir 
en ordre cette chambre où l’on faisait tout ; avec 
ça, pas une plainte, toujours aimable, même les 
soirs où elle dormait debout, les yeux ouverts, 
tant elle était lasse. Et le forgeron, dans cet air de 
dévouement, au milieu des drogues traînant sur 
les meubles, se prenait d’une grande affection 
pour Gervaise, à la regarder ainsi aimer et soigner 
Coupeau de tout son coeur. 
– Hein ? mon vieux, te voilà recollé, dit-il un 
jour au convalescent. Je n’étais pas en peine, ta 
femme est le bon Dieu. 
Lui, devait se marier. Du moins, sa mère avait 
trouvé une jeune fille très convenable, une 
dentellière comme elle, qu’elle désirait vivement 
lui voir épouser. Pour ne pas la chagriner, il disait 
oui, et la noce était même fixée aux premiers 
jours de septembre. L’argent de l’entrée en 
ménage dormait depuis longtemps à la Caisse 
d’épargne. Mais il hochait la tête quand Gervaise 
lui parlait de ce mariage, il murmurait de sa voix 
lente : 
– Toutes les femmes ne sont pas comme vous, 
Mme Coupeau. Si toutes les femmes étaient 
comme vous, on en épouserait dix. 
Cependant, Coupeau, au bout de deux mois, 
put commencer à se lever. Il ne se promenait pas 
loin, du lit à la fenêtre, et encore soutenu par 
Gervaise. Là, il s’asseyait dans le fauteuil des 
Lorilleux, la jambe droite allongée sur un 
tabouret. Ce blagueur, qui allait rigoler des pattes 
cassées, les jours de verglas, était très vexé de 
son accident. Il manquait de philosophie. Il avait 
passé ces deux mois dans le lit, à jurer, à faire 
enrager le monde. Ce n’était pas une existence, 
vraiment, de vivre sur le dos, avec une quille 
ficelée et raide comme un saucisson. 
Ah ! il connaîtrait le plafond, par exemple ; il 
y avait une fente, au coin de l’alcôve, qu’il aurait 
dessinée les yeux fermés. Puis, quand il s’installa 
dans le fauteuil, ce fut une autre histoire. Est-ce 
qu’il resterait longtemps cloué là, pareil à une 
momie ? La rue n’était pas si drôle, il n’y passait 
personne, ça puait l’eau de javelle toute la 
journée. Non, vrai, il se faisait trop vieux, il 
aurait donné dix ans de sa vie pour savoir 
seulement comment se portaient les fortifications. 
Et il revenait toujours à des accusations violentes 
contre le sort. Ça n’était pas juste, son accident ; 
ça n’aurait pas dû lui arriver, à lui, un bon 
ouvrier, pas fainéant, pas soûlard. À d’autres 
peut-être, il aurait compris. 
– Le papa Coupeau, disait-il, s’est cassé le 
cou, un jour de ribote. Je ne puis pas dire que 
c’était mérité, mais enfin la chose s’expliquait... 
Moi, j’étais à jeun, tranquille comme Baptiste, 
sans une goutte de liquide dans le corps, et voilà 
que je dégringole en voulant me tourner pour 
faire une risette à Nana !... Vous ne trouvez pas 
ça trop fort ? S’il y a un bon Dieu, il arrange 
drôlement les choses. Jamais je n’avalerai ça. 
Et, quand les jambes lui revinrent, il garda une 
sourde rancune contre le travail. C’était un métier 
de malheur, de passer ses journées comme les 
chats, le long des gouttières. Eux pas bêtes, les 
bourgeois ! ils vous envoyaient à la mort, bien 
trop poltrons pour se risquer sur une échelle, 
s’installant solidement au coin de leur feu et se 
fichant du pauvre monde. Et il en arrivait à dire 
que chacun aurait dû poser son zinc sur sa 
maison. Dame ! en bonne justice, on devait en 
venir là : si tu ne veux pas être mouillé, mets-toi à 
couvert. Puis, il regrettait de ne pas avoir appris 
un autre métier, plus joli et moins dangereux, 
celui d’ébéniste, par exemple. Ça, c’était encore 
la faute du père Coupeau ; les pères avaient cette 
bête d’habitude de fourrer quand même les 
enfants dans leur partie. 
Pendant deux mois encore, Coupeau marcha 
avec des béquilles. Il avait d’abord pu descendre 
dans la rue, fumer une pipe devant la porte. 
Ensuite, il était allé jusqu’au boulevard extérieur, 
se traînant au soleil, restant des heures assis sur 
un banc. La gaieté lui revenait, son bagou d’enfer 
s’aiguisait dans ses longues flâneries. Et il prenait 
là, avec le plaisir de vivre, une joie à ne rien faire, 
les membres abandonnés, les muscles glissant à 
un sommeil très doux ; c’était comme une lente 
conquête de la paresse, qui profitait de sa 
convalescence pour entrer dans sa peau et 
l’engourdir, en le chatouillant. Il revenait bien 
portant, goguenard, trouvant la vie belle, ne 
voyant pas pourquoi ça ne durerait pas toujours. 
Lorsqu’il put se passer de béquilles, il poussa ses 
promenades plus loin, courut les chantiers pour 
revoir les camarades. Il restait les bras croisés en 
face des maisons en construction, avec des 
ricanements, des hochements de tête ; et il 
blaguait les ouvriers qui trimaient, il allongeait sa 
jambe, pour leur montrer où ça menait de 
s’esquinter le tempérament. Ces stations 
gouailleuses devant la besogne des autres 
satisfaisaient sa rancune contre le travail. Sans 
doute, il s’y remettrait, il le fallait bien ; mais ce 
serait le plus tard possible. Oh ! il était payé pour 
manquer d’enthousiasme. Puis, ça lui semblait si 
bon de faire un peu la vache ! 
Les après-midi où Coupeau s’ennuyait, il 
montait chez les Lorilleux. Ceux-ci le plaignaient 
beaucoup, l’attiraient par toutes sortes de 
prévenances aimables. Dans les premières années 
de son mariage, il leur avait échappé, grâce à 
l’influence de Gervaise. Maintenant, ils le 
reprenaient, en le plaisantant sur la peur que lui 
causait sa femme. Il n’était donc pas un homme ! 
Pourtant, les Lorilleux montraient une grande 
discrétion, célébraient d’une façon outrée les 
mérites de la blanchisseuse. Coupeau, sans se 
disputer encore, jurait à celle-ci que sa soeur 
l’adorait, et lui demandait d’être moins mauvaise 
pour elle. La première querelle du ménage, un 
soir, était venue au sujet d’Étienne. Le zingueur 
avait passé l’après-midi chez les Lorilleux. En 
rentrant, comme le dîner se faisait attendre et que 
les enfants criaient après la soupe, il s’en était 
pris brusquement à Étienne, lui envoyant une 
paire de calottes soignées. Et, pendant une heure, 
il avait ronchonné : ce mioche n’était pas à lui, il 
ne savait pas pourquoi il le tolérait dans la 
maison ; il finirait par le flanquer à la porte. 
Jusque-là, il avait accepté le gamin sans tant 
d’histoires. Le lendemain, il parlait de sa dignité. 
Trois jours après, il lançait des coups de pied au 
derrière du petit, matin et soir, si bien que 
l’enfant, quand il l’entendait monter, se sauvait 
chez les Goujet, où la vieille dentellière lui 
gardait un coin de la table pour faire ses devoirs. 
Gervaise, depuis longtemps, s’était remise au 
travail. Elle n’avait plus la peine d’enlever et de 
replacer le globe de la pendule ; toutes les 
économies se trouvaient mangées ; et il fallait 
piocher dur, piocher pour quatre, car ils étaient 
quatre bouches à table. Elle seule nourrissait tout 
ce monde. Quand elle entendait les gens la 
plaindre, elle excusait vite Coupeau. Pensez 
donc ! il avait tant souffert, ce n’était pas 
étonnant, si son caractère prenait de l’aigreur ! 
Mais ça passerait avec la santé. Et si on lui 
laissait entendre que Coupeau semblait solide à 
présent, qu’il pouvait bien retourner au chantier, 
elle se récriait. Non, non, pas encore ! Elle ne 
voulait pas l’avoir de nouveau au lit. Elle savait 
bien ce que le médecin lui disait, peut-être ! 
C’était elle qui l’empêchait de travailler, en lui 
répétant chaque matin de prendre son temps, de 
ne pas se forcer. Elle lui glissait même des pièces 
de vingt sous dans la poche de son gilet. Coupeau 
acceptait ça comme une chose naturelle ; il se 
plaignait de toutes sortes de douleurs pour se 
faire dorloter ; au bout de six mois, sa 
convalescence durait toujours. Maintenant, les 
jours où il allait regarder travailler les autres, il 
entrait volontiers boire un canon avec les 
camarades. Tout de même, on n’était pas mal 
chez le marchand de vin ; on rigolait, on restait là 
cinq minutes. Ça ne déshonorait personne. Les 
poseurs seuls affectaient de crever de soif à la 
porte. Autrefois, on avait bien raison de le 
blaguer, attendu qu’un verre de vin n’a jamais tué 
un homme. Mais il se tapait la poitrine en se 
faisant un honneur de ne boire que du vin ; 
toujours du vin, jamais de l’eau-de-vie ; le vin 
prolongeait l’existence, n’indisposait pas, ne 
soûlait pas. Pourtant, à plusieurs reprises, après 
des journées de désoeuvrement, passées de 
chantier en chantier, de cabaret en cabaret, il était 
rentré éméché. Gervaise, ces jours-là, avait fermé 
sa porte, en prétextant elle-même un gros mal de 
tête, pour empêcher les Goujet d’entendre les 
bêtises de Coupeau. 
Peu à peu, cependant, la jeune femme 
s’attrista. Matin et soir, elle allait, rue de la 
Goutte-d’Or, voir la boutique, qui était toujours à 
louer ; et elle se cachait, comme si elle 
commettait un enfantillage indigne d’une grande 
personne. Cette boutique recommençait à lui 
tourner la tête ; la nuit, quand la lumière était 
éteinte, elle trouvait à y songer, les yeux ouverts, 
le charme d’un plaisir défendu. Elle faisait de 
nouveau ses calculs, deux cent cinquante francs 
pour le loyer, cent cinquante francs d’outils et 
d’installation, cent francs d’avance afin de vivre 
quinze jours, en tout cinq cents francs, au chiffre 
le plus bas. Si elle n’en parlait pas tout haut, 
continuellement, c’était de crainte de paraître 
regretter les économies mangées par la maladie 
de Coupeau. Elle devenait toute pâle souvent, 
ayant failli laisser échapper son envie, rattrapant 
sa phrase avec la confusion d’une vilaine pensée. 
Maintenant, il faudrait travailler quatre ou cinq 
années, avant d’avoir mis de côté une si grosse 
somme. Sa désolation était justement de ne 
pouvoir s’établir tout de suite ; elle aurait fourni 
aux besoins du ménage, sans compter sur 
Coupeau, en lui laissant des mois pour reprendre 
goût au travail ; elle se serait tranquillisée, 
certaine de l’avenir, débarrassée des peurs 
secrètes dont elle se sentait prise parfois, lorsqu’il 
revenait très gai, chantant, racontant quelque 
bonne farce de cet animal de Mes-Bottes, auquel 
il avait payé un litre. 
Un soir, Gervaise se trouvant seule chez elle, 
Goujet entra et ne se sauva pas, comme à son 
habitude. Il s’était assis, il fumait en la regardant. 
Il devait avoir une phrase grave à prononcer ; il la 
retournait, la mûrissait, sans pouvoir lui donner 
une forme convenable. Enfin, après un gros 
silence, il se décida, il retira sa pipe de la bouche, 
pour dire tout d’un trait : 
– Mme Gervaise, voudriez-vous me permettre 
de vous prêter de l’argent ? 
Elle était penchée sur un tiroir de sa commode, 
cherchant des torchons. Elle se releva, très rouge. 
Il l’avait donc vue, le matin, rester en extase 
devant la boutique, pendant près de dix minutes ? 
Lui, souriait d’un air gêné, comme s’il avait fait 
là une proposition blessante. Mais elle refusa 
vivement ; jamais elle n’accepterait de l’argent 
sans savoir quand elle pourrait le rendre. Puis, il 
s’agissait vraiment d’une trop forte somme. Et 
comme il insistait, consterné, elle finit par crier : 
– Mais votre mariage ? Je ne puis pas prendre 
l’argent de votre mariage, bien sûr ! 
– Oh ! ne vous gênez pas, répondit-il en 
rougissant à son tour. Je ne me marie plus. Vous 
savez, une idée... Vrai, j’aime mieux vous prêter 
l’argent. 
Alors, tous deux baissèrent la tête. Il y avait 
entre eux quelque chose de très doux qu’ils ne 
disaient pas. Et Gervaise accepta. Goujet avait 
prévenu sa mère. Ils traversèrent le palier, 
allèrent la voir tout de suite. La dentellière était 
grave, un peu triste, son calme visage penché sur 
son tambour. Elle ne voulait pas contrarier son 
fils, mais elle n’approuvait plus le projet de 
Gervaise ; et elle dit nettement pourquoi : 
Coupeau tournait mal, Coupeau lui mangerait sa 
boutique. Elle ne pardonnait surtout point au 
zingueur d’avoir refusé d’apprendre à lire, 
pendant sa convalescence ; le forgeron s’était 
offert pour lui montrer, mais l’autre l’avait 
envoyé dinguer, en accusant la science de maigrir 
le monde. Cela avait presque fâché les deux 
ouvriers ; ils allaient chacun de son côté. 
D’ailleurs, Mme Goujet, en voyant les regards 
suppliants de son grand enfant, se montra très 
bonne pour Gervaise. Il fut convenu qu’on 
prêterait cinq cents francs aux voisins ; ils les 
rembourseraient en donnant chaque mois un 
acompte de vingt francs ; ça durerait ce que ça 
durerait. 
– Dis donc ! le forgeron te fait de l’oeil, s’écria 
Coupeau en riant, quand il apprit l’histoire. Oh ! 
je suis bien tranquille, il est trop godiche... On le 
lui rendra, son argent. Mais, vrai, s’il avait affaire 
à de la fripouille, il serait joliment jobardé. 
Dès le lendemain, les Coupeau louèrent la 
boutique. Gervaise courut toute la journée, de la 
rue Neuve à la rue de la Goutte-d’Or. Dans le 
quartier, à la voir passer ainsi, légère, ravie au 
point de ne plus boiter, on racontait qu’elle avait 
dû se laisser faire une opération. 

Justement, les Boche, depuis le terme d’avril, 
avaient quitté la rue des Poissonniers et tenaient 
la loge de la grande maison, rue de la Goutted’Or. 
Comme ça se rencontrait, tout de même ! 
Un des ennuis de Gervaise, qui avait vécu si 
tranquille sans concierge dans son trou de la rue 
Neuve, était de retomber sous la sujétion de 
quelque mauvaise bête, avec laquelle il faudrait 
se disputer pour un peu d’eau répandue, ou pour 
la porte refermée trop fort, le soir. Les concierges 
sont une si sale espèce ! Mais, avec les Boche, ce 
serait un plaisir. On se connaissait, on 
s’entendrait toujours. Enfin, ça se passerait en 
famille. 
Le jour de la location, quand les Coupeau 
vinrent signer le bail, Gervaise se sentit le coeur 
tout gros, en passant sous la haute porte. Elle 
allait donc habiter cette maison vaste comme une 
petite ville, allongeant et entrecroisant les rues 
interminables de ses escaliers et de ses corridors. 
Les façades grises avec les loques des fenêtres 
séchant au soleil, la cour blafarde aux pavés 
défoncés de place publique, le ronflement de 
travail qui sortait des murs, lui causaient un grand 
trouble, une joie d’être enfin près de contenter 
son ambition, une peur de ne pas réussir et de se 
trouver écrasée dans cette lutte énorme contre la 
faim, dont elle entendait le souffle. Il lui semblait 
faire quelque chose de très hardi, se jeter au beau 
milieu d’une machine en branle, pendant que les 
marteaux du serrurier et les rabots de l’ébéniste 
tapaient et sifflaient, au fond des ateliers du rezde- 
chaussée. Ce jour-là, les eaux de la teinturerie 
coulant sous le porche, étaient d’un vert pomme 
très tendre. Elle les enjamba, en souriant ; elle 
voyait dans cette couleur un heureux présage. 
Le rendez-vous avec le propriétaire était dans 
la loge même des Boche. M. Marescot, un grand 
coutelier de la rue de la Paix, avait jadis tourné la 
meule, le long des trottoirs. On le disait riche 
aujourd’hui à plusieurs millions. C’était un 
homme de cinquante-cinq ans, fort, osseux, 
décoré, étalant ses mains immenses d’ancien 
ouvrier ; et un de ses bonheurs était d’emporter 
les couteaux et les ciseaux de ses locataires, qu’il 
aiguisait lui-même, par plaisir. Il passait pour 
n’être pas fier, parce qu’il restait des heures chez 
ses concierges, caché dans l’ombre de la loge, à 
demander des comptes. Il traitait là toutes ses 
affaires. Les Coupeau le trouvèrent devant la 
table graisseuse de Mme Boche, écoutant 
comment la couturière du second, dans l’escalier 
A, avait refusé de payer, d’un mot dégoûtant. 
Puis, quand on eut signé le bail, il donna une 
poignée de main au zingueur. Lui, aimait les 
ouvriers. Autrefois, il avait eu joliment du tirage. 
Mais le travail menait à tout. Et, après avoir 
compté les deux cent cinquante francs du premier 
semestre, qu’il engloutit dans sa vaste poche, il 
dit sa vie, il montra sa décoration. 
Gervaise, cependant, demeurait un peu gênée 
en voyant l’attitude des Boche. Ils affectaient de 
ne pas la connaître. Ils s’empressaient autour du 
propriétaire, courbés en deux, guettant ses 
paroles, les approuvant de la tête. Mme Boche 
sortit vivement, alla chasser une bande d’enfants 
qui pataugeaient devant la fontaine, dont le 
robinet grand ouvert inondait le pavé ; et quand 
elle revint, droite et sévère dans ses jupes, 
traversant la cour avec de lents regards à toutes 
les fenêtres, comme pour s’assurer du bon ordre 
de la maison, elle eut un pincement de lèvres 
disant de quelle autorité elle était investie, 
maintenant qu’elle avait sous elle trois cents 
locataires. Boche, de nouveau, parlait de la 
couturière du second ; il était d’avis de 
l’expulser ; il calculait les termes en retard, avec 
une importance d’intendant dont la gestion 
pouvait être compromise. M. Marescot approuva 
l’idée de l’expulsion ; mais il voulait attendre 
jusqu’au demi-terme. C’était dur de jeter les gens 
à la rue, d’autant plus que ça ne mettait pas un 
sou dans la poche du propriétaire. Et Gervaise, 
avec un léger frisson, se demandait si on la 
jetterait à la rue, elle aussi, le jour où un malheur 
l’empêcherait de payer. La loge, enfumée, emplie 
de meubles noirs, avait une humidité et un jour 
livide de cave ; devant la fenêtre, toute la lumière 
tombait sur l’établi du tailleur, où traînait une 
vieille redingote à retourner ; tandis que Pauline, 
la petite des Boche, une enfant rousse de quatre 
ans, assise par terre, regardait sagement cuire un 
morceau de veau, baignée et ravie dans l’odeur 
forte de cuisine montant du poêlon. 
M. Marescot tendait de nouveau la main au 
zingueur, lorsque celui-ci parla des réparations, 
en lui rappelant sa promesse verbale de causer de 
cela plus tard. Mais le propriétaire se fâcha ; il ne 
s’était engagé à rien ; jamais, d’ailleurs, on ne 
faisait des réparations dans une boutique. 
Pourtant, il consentit à aller voir les lieux, suivi 
des Coupeau et de Boche. Le petit mercier était 
parti en emportant son agencement de casiers et 
de comptoirs ; la boutique, toute nue, montrait 
son plafond noir, ses murs crevés, où des 
lambeaux d’un ancien papier jaune pendaient. Là, 
dans le vide sonore des pièces, une discussion 
furieuse s’engagea. M. Marescot criait que c’était 
aux commerçants à embellir leurs magasins, car 
enfin un commerçant pouvait vouloir de l’or 
partout, et lui, propriétaire, ne pouvait pas mettre 
de l’or ; puis, il raconta sa propre installation, rue 
de la Paix, où il avait dépensé plus de vingt mille 
francs. Gervaise, avec son entêtement de femme, 
répétait un raisonnement qui lui semblait 
irréfutable : dans un logement, n’est-ce pas, il 
ferait coller du papier ? alors, pourquoi ne 
considérait-il pas la boutique comme un 
logement ? Elle ne lui demandait pas autre chose, 
blanchir le plafond et remettre du papier. 
Boche, cependant, restait impénétrable et 
digne ; il tournait, regardait en l’air, sans se 
prononcer. Coupeau avait beau lui adresser des 
clignements d’yeux, il affectait de ne pas vouloir 
abuser de sa grande influence sur le propriétaire. 
Il finit pourtant par laisser échapper un jeu de 
physionomie, un petit sourire mince accompagné 
d’un hochement de tête. Justement, M. Marescot, 
exaspéré, l’air malheureux, écartant ses dix doigts 
dans une crampe d’avare auquel on arrache son 
or, cédait à Gervaise, promettait le plafond et le 
papier, à la condition qu’elle paierait la moitié du 
papier. Et il se sauva vite, ne voulant plus 
entendre parler de rien. 
Alors, quand Boche fut seul avec les Coupeau, 
il leur donna des claques sur les épaules, très 
expansif. Hein ? c’était enlevé ! Sans lui, jamais 
ils n’auraient eu leur papier ni leur plafond. 
Avaient-ils remarqué comme le propriétaire 
l’avait consulté du coin de l’oeil et s’était 
brusquement décidé en le voyant sourire ? Puis, 
en confidence, il avoua être le vrai maître de la 
maison : il décidait des congés, louait si les gens 
lui plaisaient, touchait les termes qu’il gardait des 
quinze jours dans sa commode. Le soir, les 
Coupeau, pour remercier les Boche, crurent poli 
de leur envoyer deux litres de vin. Ça méritait un 
cadeau. 
Dès le lundi suivant, les ouvriers se mirent à la 
boutique. L’achat du papier fut surtout une grosse 
affaire. Gervaise voulait un papier gris à fleurs 
bleues, pour éclairer et égayer les murs. Boche lui 
offrit de l’emmener ; elle choisirait. Mais il avait 
des ordres formels du propriétaire, il ne devait 
pas dépasser le prix de quinze sous le rouleau. Ils 
restèrent une heure chez le marchand, la 
blanchisseuse revenait toujours à une perse très 
gentille de dix-huit sous, désespérée, trouvant les 
autres papiers affreux. Enfin, le concierge céda ; 
il arrangerait la chose, il compterait un rouleau de 
plus, s’il le fallait. Et Gervaise, en rentrant, 
acheta des gâteaux pour Pauline. Elle n’aimait 
pas rester en arrière, il y avait tout bénéfice avec 
elle à se montrer complaisant. 
En quatre jours, la boutique devait être prête. 
Les travaux durèrent trois semaines. D’abord, on 
avait parlé de lessiver simplement les peintures. 
Mais ces peintures, anciennement lie de vin, 
étaient si sales et si tristes, que Gervaise se laissa 
entraîner à faire remettre toute la devanture en 
bleu clair, avec des filets jaunes. Alors, les 
réparations s’éternisèrent. Coupeau, qui ne 
travaillait toujours pas, arrivait dès le matin, pour 
voir si ça marchait. Boche lâchait la redingote ou 
le pantalon dont il refaisait les boutonnières, 
venait de son côté surveiller ses hommes. Et tous 
deux, debout en face des ouvriers, les mains 
derrière le dos, fumant, crachant, passaient la 
journée à juger chaque coup de pinceau. C’étaient 
des réflexions interminables, des rêveries 
profondes pour un clou à arracher. Les peintres, 
deux grands diables bons enfants, quittaient leurs 
échelles, se plantaient, eux aussi, au milieu de la 
boutique, se mêlant à la discussion, hochant la 
tête pendant des heures, en regardant d’un oeil 
songeur leur besogne commencée. Le plafond se 
trouva badigeonné assez rapidement. Ce furent 
les peintures dont on faillit ne jamais sortir. Ça ne 
voulait pas sécher. Vers neuf heures, les peintres 
se montraient avec leurs pots à couleur, les 
posaient dans un coin, donnaient un coup d’oeil, 
puis disparaissaient ; et on ne les revoyait plus. 
Ils étaient allés déjeuner, ou bien ils avaient dû 
finir une bricole, à côté, rue Myrha. D’autres fois, 
Coupeau emmenait toute la coterie boire un 
canon, Boche, les peintres, avec les camarades 
qui passaient ; c’était encore une après-midi 
flambée. Gervaise se mangeait les sangs. 
Brusquement, en deux jours, tout fut terminé, les 
peintures vernies, le papier collé, les saletés 
jetées au tombereau. Les ouvriers avaient bâclé 
ça comme en se jouant, sifflant sur leurs échelles, 
chantant à étourdir le quartier. 
L’emménagement eut lieu tout de suite. 
Gervaise, les premiers jours, éprouvait des joies 
d’enfant, quand elle traversait la rue, en rentrant 
d’une commission. Elle s’attardait, souriait à son 
chez elle. De loin, au milieu de la file noire des 
autres devantures, sa boutique lui apparaissait 
toute claire, d’une gaieté neuve, avec son 
enseigne bleu tendre, où les mots : Blanchisseuse 
de fin, étaient peints en grandes lettres jaunes. 
Dans la vitrine, fermée au fond par des petits 
rideaux de mousseline, tapissée de papier bleu 
pour faire valoir la blancheur du linge, des 
chemises d’homme restaient en montre, des 
bonnets de femme pendaient, les brides nouées à 
des fils de laiton. Et elle trouvait sa boutique 
jolie, couleur du ciel. Dedans, on entrait encore 
dans du bleu ; le papier qui imitait une perse 
Pompadour, représentait une treille où couraient 
des liserons ; l’établi, une immense table tenant 
les deux tiers de la pièce, garni d’une épaisse 
couverture, se drapait d’un bout de cretonne à 
grands ramages bleuâtres, pour cacher les 
tréteaux. Gervaise s’asseyait sur un tabouret, 
soufflait un peu de contentement, heureuse de 
cette belle propreté, couvant des yeux ses outils 
neufs. Mais son premier regard allait toujours à 
sa mécanique, un poêle de fonte, où dix fers 
pouvaient chauffer à la fois, rangés autour du 
foyer, sur des plaques obliques. Elle venait se 
mettre à genoux, regardait avec la continuelle 
peur que sa petite bête d’apprentie ne fit éclater la 
fonte, en fourrant trop de coke. 
Derrière la boutique, le logement était très 
convenable. Les Coupeau couchaient dans la 
première chambre, où l’on faisait la cuisine et où 
l’on mangeait ; une porte, au fond, ouvrait sur la 
cour de la maison. Le lit de Nana se trouvait dans 
la chambre de droite, un grand cabinet, qui 
recevait le jour par une lucarne ronde, près du 
plafond. Quant à Étienne, il partageait la chambre 
de gauche avec le linge sale, dont d’énormes tas 
traînaient toujours sur le plancher. Pourtant, il y 
avait un inconvénient, les Coupeau ne voulaient 
pas en convenir d’abord ; mais les murs pissaient 
l’humidité, et on ne voyait plus clair dès trois 
heures de l’après-midi. 
Dans le quartier, la nouvelle boutique 
produisit une grosse émotion. On accusa les 
Coupeau d’aller trop vite et de faire des 
embarras. Ils avaient, en effet, dépensé les cinq 
cents francs des Goujet en installation, sans 
garder même de quoi vivre une quinzaine, 
comme ils se l’étaient promis. Le matin où 
Gervaise enleva ses volets pour la première fois, 
elle avait juste six francs dans son porte-monnaie. 
Mais elle n’était pas en peine, les pratiques 
arrivaient, ses affaires s’annonçaient très bien. 
Huit jours plus tard, le samedi, avant de se 
coucher, elle resta deux heures à calculer, sur un 
bout de papier ; et elle réveilla Coupeau, la mine 
luisante, pour lui dire qu’il y avait des mille et 
des cents à gagner, si l’on était raisonnable. 
– Ah bien ! criait Mme Lorilleux dans toute la 
rue de la Goutte-d’Or, mon imbécile de frère en 
voit de drôles !... Il ne manquait plus à la Banban 
que de faire la vie. Ça lui va bien, n’est-ce pas ? 
Les Lorilleux s’étaient brouillés à mort avec 
Gervaise. D’abord, pendant les réparations de la 
boutique, ils avaient failli crever de rage ; rien 
qu’à voir les peintres de loin, ils passaient sur 
l’autre trottoir, ils remontaient chez eux les dents 
serrées. Une boutique bleue à cette rien-du-tout, 
si ce n’était pas fait pour casser les bras des 
honnêtes gens ! Aussi, dès le second jour, comme 
l’apprentie vidait à la volée un bol d’amidon, 
juste au moment où Mme Lorilleux sortait, celle-ci 
avait-elle ameuté la rue en accusant sa belle-soeur 
de la faire insulter par ses ouvrières. Et tous 
rapports étaient rompus, on n’échangeait plus que 
des regards terribles, quand on se rencontrait. 
– Oui, une jolie vie ! répétait Mme Lorilleux. 
On sait d’où il lui vient, l’argent de sa baraque ! 
Elle a gagné ça avec le forgeron... Encore du 
propre monde, de ce côté-là ! Le père ne s’est-il 
pas coupé la tête avec un couteau, pour éviter la 
peine à la guillotine ? Enfin, quelque sale histoire 
dans ce genre ! 
Elle accusait très carrément Gervaise de 
coucher avec Goujet. Elle mentait, elle prétendait 
les avoir surpris un soir ensemble, sur un banc du 
boulevard extérieur. La pensée de cette liaison, 
des plaisirs que devait goûter sa belle-soeur, 
l’exaspérait davantage, dans son honnêteté de 
femme laide. Chaque jour, le cri de son coeur lui 
revenait aux lèvres : 
– Mais qu’a-t-elle donc sur elle, cette infirme, 
pour se faire aimer ! Est-ce qu’on m’aime, moi ! 
Puis, c’étaient des potins interminables avec 
les voisines. Elle racontait toute l’histoire. Allez, 
le jour du mariage, elle avait fait une drôle de 
tête ! Oh ! elle avait le nez creux, elle sentait déjà 
comment ça devait tourner. Plus tard, mon Dieu ! 
la Banban s’était montrée si douce, si hypocrite, 
qu’elle et son mari, par égard pour Coupeau, 
avaient consenti à être parrain et marraine de 
Nana ; même que ça coûtait bon, un baptême 
comme celui-là. Mais maintenant, voyez-vous ! 
la Banban pouvait être à l’article de la mort et 
avoir besoin d’un verre d’eau, ce ne serait pas 
elle, bien sûr, qui le lui donnerait. Elle n’aimait 
pas les insolentes, ni les coquines, ni les 
dévergondées. Quant à Nana, elle serait toujours 
bien reçue, si elle montait voir son parrain et sa 
marraine ; la petite, n’est-ce pas ? n’était point 
coupable des crimes de la mère. Coupeau, lui, 
n’avait pas besoin de conseil ; à sa place, tout 
homme aurait trempé le derrière de sa femme 
dans un baquet, en lui allongeant une paire de 
claques ; enfin, ça le regardait, on lui demandait 
seulement d’exiger du respect pour sa famille. 
Jour de Dieu ! si Lorilleux l’avait trouvée, elle, 
Mme Lorilleux, en flagrant délit ! ça ne se serait 
pas passé tranquillement, il lui aurait planté ses 
cisailles dans le ventre. 
Les Boche, pourtant, juges sévères des 
querelles de la maison, donnaient tort aux 
Lorilleux. Sans doute, les Lorilleux étaient des 
personnes comme il faut, tranquilles, travaillant 
toute la sainte journée, payant régulièrement leur 
terme. Mais là, franchement, la jalousie les 
enrageait. Avec ça, ils auraient tondu un oeuf. Des 
pingres, quoi ! des gens qui cachaient leur litre, 
quand on montait, pour ne pas offrir un verre de 
vin ; enfin, du monde pas propre. Un jour, 
Gervaise venait de payer aux Boche du cassis 
avec de l’eau de Seltz, qu’on buvait dans la loge, 
quand Mme Lorilleux était passée, très raide, en 
affectant de cracher devant la porte des 
concierges. Et, depuis lors, chaque samedi, Mme 
Boche, lorsqu’elle balayait les escaliers et les 
couloirs, laissait des ordures devant la porte des 
Lorilleux. 
– Parbleu ! criait Mme Lorilleux, la Banban les 
gorge, ces goinfres ! Ah ! ils sont bien tous les 
mêmes !... Mais qu’ils ne m’embêtent pas ! 
J’irais me plaindre au propriétaire... Hier encore, 
j’ai vu ce sournois de Boche se frotter aux jupes 
de Mme Gaudron. S’attaquer à une femme de cet 
âge, qui a une demi-douzaine d’enfants, hein ? 
c’est de la cochonnerie pure !... Encore une saleté 
de leur part, et je préviens la mère Boche, pour 
qu’elle flanque une tripotée à son homme... 
Dame ! on rirait un peu. 
Maman Coupeau voyait toujours les deux 
ménages, disant comme tout le monde, arrivant 
même à se faire retenir plus souvent à dîner, en 
écoutant complaisamment sa fille et sa belle-fille, 
un soir chacune. Mme Lerat, pour le moment, 
n’allait plus chez les Coupeau, parce qu’elle 
s’était disputée avec la Banban, au sujet d’un 
zouave qui venait découper le nez de sa maîtresse 
d’un coup de rasoir ; elle soutenait le zouave, elle 
trouvait le coup de rasoir très amoureux, sans 
donner ses raisons. Et elle avait encore exaspéré 
les colères de Mme Lorilleux, en lui affirmant que 
la Banban, dans la conversation, devant des 
quinze et des vingt personnes, l’appelait Queuede- 
Vache sans se gêner. Mon Dieu ! oui, les 
Boche, les voisins maintenant l’appelaient 
Queue-de-Vache. 
Au milieu de ces cancans, Gervaise, tranquille, 
souriante, sur le seuil de sa boutique, saluait les 
amis d’un petit signe de tête affectueux. Elle se 
plaisait à venir là, une minute, entre deux coups 
de fer, pour rire à la rue, avec le gonflement de 
vanité d’une commerçante, qui a un bout de 
trottoir à elle. La rue de la Goutte-d’Or lui 
appartenait, et les rues voisines, et le quartier tout 
entier. Quand elle allongeait la tête, en camisole 
blanche, les bras nus, ses cheveux blonds envolés 
dans le feu du travail, elle jetait un regard à 
gauche, un regard à droite, aux deux bouts, pour 
prendre d’un trait les passants, les maisons, le 
pavé et le ciel : à gauche, la rue de la Goutte-d’Or 
s’enfonçait, paisible, déserte, dans un coin de 
province, où des femmes causaient bas sur les 
portes ; à droite, à quelques pas, la rue des 
Poissonniers mettait un vacarme de voitures, un 
continuel piétinement de foule, qui refluait et 
faisait de ce bout un carrefour de cohue 
populaire. Gervaise aimait la rue, les cahots des 
camions dans les trous du gros pavé bossué, les 
bousculades des gens le long des minces trottoirs, 
interrompus par des cailloutis en pente raide ; ses 
trois mètres de ruisseau, devant sa boutique, 
prenaient une importance énorme, un fleuve 
large, qu’elle voulait très propre, un fleuve 
étrange et vivant, dont la teinturerie de la maison 
colorait les eaux des caprices les plus tendres, au 
milieu de la boue noire. Puis, elle s’intéressait à 
des magasins, une vaste épicerie, avec un étalage 
de fruits secs garanti par des filets à petites 
mailles, une lingerie et bonneterie d’ouvriers, 
balançant au moindre souffle des cottes et des 
blouses bleues, pendues les jambes et les bras 
écartés. Chez la fruitière, chez la tripière, elle 
apercevait des angles de comptoir, où des chats 
superbes et tranquilles ronronnaient. Sa voisine, 
Mme Vigouroux, la charbonnière, lui rendait son 
salut, une petite femme grasse, la face noire, les 
yeux luisants, fainéantant à rire avec des 
hommes, adossée contre sa devanture, que des 
bûches peintes sur un fond lie-de-vin décoraient 
d’un dessin compliqué de chalet rustique. Mmes 
Cudorge, la mère et la fille, ses autres voisines 
qui tenaient la boutique de parapluies, ne se 
montraient jamais, leur vitrine assombrie, leur 
porte close, ornée de deux petites ombrelles de 
zinc enduites d’une épaisse couche de vermillon 
vif. Mais Gervaise, avant de rentrer, donnait 
toujours un coup d’oeil, en face d’elle, à un grand 
mur blanc, sans une fenêtre, percé d’une 
immense porte cochère, par laquelle on voyait le 
flamboiement d’une forge, dans une cour 
encombrée de charrettes et de carrioles, les 
brancards en l’air. Sur le mur, le mot : 
Maréchalerie, était écrit en grandes lettres, 
encadré d’un éventail de fers à cheval. Toute la 
journée, les marteaux sonnaient sur l’enclume, 
des incendies d’étincelles éclairaient l’ombre 
blafarde de la cour. Et, au bas de ce mur, au fond 
d’un trou, grand comme une armoire, entre une 
marchande de ferraille et une marchande de 
pommes de terre frites, il y avait un horloger, un 
monsieur en redingote, l’air propre, qui fouillait 
continuellement des montres avec des outils 
mignons, devant un établi où des choses délicates 
dormaient sous des verres ; tandis que, derrière 
lui, les balanciers de deux ou trois douzaines de 
coucous tout petits battaient à la fois, dans la 
misère noire de la rue et le vacarme cadencé de la 
maréchalerie. 
Le quartier trouvait Gervaise bien gentille. 
Sans doute, on clabaudait sur son compte, mais il 
n’y avait qu’une voix pour lui reconnaître de 
grands yeux, une bouche pas plus longue que ça, 
avec des dents très blanches. Enfin, c’était une 
jolie blonde, et elle aurait pu se mettre parmi les 
plus belles, sans le malheur de sa jambe. Elle 
était dans ses vingt-huit ans, elle avait engraissé. 
Ses traits fins s’empâtaient, ses gestes prenaient 
une lenteur heureuse. Maintenant, elle s’oubliait 
parfois sur le bord d’une chaise, le temps 
d’attendre son fer, avec un sourire vague, la face 
noyée d’une joie gourmande. Elle devenait 
gourmande ; ça, tout le monde le disait ; mais ce 
n’était pas un vilain défaut, au contraire. Quand 
on gagne de quoi se payer de fins morceaux, 
n’est-ce pas ? on serait bien bête de manger des 
pelures de pommes de terre. D’autant plus qu’elle 
travaillait toujours dur, se mettant en quatre pour 
ses pratiques, passant elle-même les nuits, les 
volets fermés, lorsque la besogne était pressée. 
Comme on disait dans le quartier, elle avait la 
veine ; tout lui prospérait. Elle blanchissait la 
maison, M. Madinier, Mlle Remanjou, les Boche ; 
elle enlevait même à son ancienne patronne, Mme 
Fauconnier, des dames de Paris logées rue du 
Faubourg-Poissonnière. Dès la seconde 
quinzaine, elle avait dû prendre deux ouvrières, 
Mme Putois et la grande Clémence, cette fille qui 
habitait autrefois au sixième ; ça lui faisait trois 
personnes chez elle, avec son apprentie, ce petit 
louchon d’Augustine, laide comme un derrière de 
pauvre homme. D’autres auraient pour sûr perdu 
la tête dans ce coup de fortune. Elle était bien 
pardonnable de fricoter un peu le lundi, après 
avoir trimé la semaine entière. D’ailleurs, il lui 
fallait ça ; elle serait restée gnangnan, à regarder 
les chemises se repasser toutes seules, si elle ne 
s’était pas collé un velours sur la poitrine, 
quelque chose de bon dont l’envie lui chatouillait 
le jabot. 
Jamais Gervaise n’avait encore montré tant de 
complaisance. Elle était douce comme un 
mouton, bonne comme du pain. À part Mme 
Lorilleux, qu’elle appelait Queue-de-Vache, pour 
se venger, elle ne détestait personne, elle excusait 
tout le monde. Dans le léger abandon de sa 
gueulardise, quand elle avait bien déjeuné et pris 
son café, elle cédait au besoin d’une indulgence 
générale. Son mot était : « On doit se pardonner 
entre soi, n’est-ce pas ? si l’on ne veut pas vivre 
comme des sauvages. » Quand on lui parlait de sa 
bonté, elle riait. Il n’aurait plus manqué qu’elle 
fût méchante ! Elle se défendait, elle disait 
n’avoir aucun mérite à être bonne. Est-ce que 
tous ses rêves n’étaient pas réalisés, est-ce qu’il 
lui restait à ambitionner quelque chose dans 
l’existence ? Elle rappelait son idéal d’autrefois, 
lorsqu’elle se trouvait sur le pavé travailler, 
manger du pain, avoir un trou à soi, élever ses 
enfants, ne pas être battue, mourir dans son lit. Et 
maintenant son idéal était dépassé ; elle avait 
tout, et en plus beau. Quant à mourir dans son lit, 
ajoutait-elle en plaisantant, elle y comptait, mais 
le plus tard possible, bien entendu. 
C’était surtout pour Coupeau que Gervaise se 
montrait gentille. Jamais une mauvaise parole, 
jamais une plainte, derrière le dos de son mari. Le 
zingueur avait fini par se remettre au travail ; et, 
comme son chantier était alors à l’autre bout de 
Paris, elle lui donnait tous les matins quarante 
sous pour son déjeuner, sa goutte et son tabac. 
Seulement, deux jours sur six, Coupeau s’arrêtait 
en route, buvait les quarante sous avec un ami, et 
revenait déjeuner en racontant une histoire. Une 
fois même, il n’était pas allé loin, il s’était payé 
avec Mes-Bottes et trois autres un gueuleton 
soigné, des escargots, du rôti et du vin cacheté, au 
Capucin, barrière de la Chapelle ; puis, comme 
ses quarante sous ne suffisaient pas, il avait 
envoyé la note à sa femme par un garçon, en lui 
faisant dire qu’il était au clou. Celle-ci riait, 
haussait les épaules. Où était le mal, si son 
homme s’amusait un peu ? Il fallait laisser aux 
hommes la corde longue, quand on voulait vivre 
en paix dans son ménage. D’un mot à un autre, 
on en arrivait vite aux coups. Mon Dieu ! on 
devait tout comprendre, Coupeau souffrait encore 
de sa jambe, puis il se trouvait entraîné, il était 
bien forcé de faire comme les autres, sous peine 
de passer pour un mufle. D’ailleurs, ça ne tirait 
pas à conséquence ; s’il rentrait éméché, il se 
couchait, et deux heures après il n’y paraissait 
plus. 
Cependant, les fortes chaleurs étaient venues. 
Une après-midi de juin, un samedi que l’ouvrage 
pressait, Gervaise avait elle-même bourré de coke 
la mécanique, autour de laquelle dix fers 
chauffaient, dans le ronflement du tuyau. À cette 
heure, le soleil tombait d’aplomb sur la 
devanture, le trottoir renvoyait une réverbération 
ardente, dont les grandes moires dansaient au 
plafond de la boutique ; et ce coup de lumière, 
bleui par le reflet du papier des étagères et de la 
vitrine, mettait au-dessus de l’établi un jour 
aveuglant, comme une poussière de soleil tamisée 
dans les linges fins. Il faisait là une température à 
crever. On avait laissé ouverte la porte de la rue, 
mais pas un souffle de vent ne venait ; les pièces 
qui séchaient en l’air, pendues aux fils de laiton, 
fumaient, étaient raides comme des copeaux en 
moins de trois quarts d’heure. Depuis un instant, 
sous cette lourdeur de fournaise, un gros silence 
régnait, au milieu duquel les fers seuls tapaient 
sourdement, étouffés par l’épaisse couverture 
garnie de calicot. 
– Ah bien ! dit Gervaise, si nous ne fondons 
pas, aujourd’hui ! On retirerait sa chemise ! 
Elle était accroupie par terre, devant une 
terrine, occupée à passer du linge à l’amidon. En 
jupon blanc, la camisole retroussée aux manches 
et glissée des épaules, elle avait les bras nus, le 
cou nu, toute rose, si suante, que des petites 
mèches blondes de ses cheveux ébouriffés se 
collaient à sa peau. Soigneusement, elle trempait 
dans l’eau laiteuse des bonnets, des devants de 
chemises d’homme, des jupons entiers, des 
garnitures de pantalons de femme. Puis, elle 
roulait les pièces et les posait au fond d’un panier 
carré, après avoir plongé dans un seau et secoué 
sa main sur les corps des chemises et des 
pantalons qui n’étaient pas amidonnés. 
– C’est pour vous, ce panier, Mme Putois, 
reprit-elle. Dépêchez-vous, n’est-ce pas ? Ça 
sèche tout de suite, il faudrait recommencer dans 
une heure. 
Mme Putois, une femme de quarante-cinq ans, 
maigre, petite, repassait sans une goutte de sueur, 
boutonnée dans un vieux caraco marron. Elle 
n’avait pas même retiré son bonnet, un bonnet 
noir garni de rubans verts tournés au jaune. Et 
elle restait raide devant l’établi, trop haut pour 
elle, les coudes en l’air, poussant son fer avec des 
gestes cassés de marionnette. Tout d’un coup, 
elle s’écria : 
– Ah ! non, Mlle Clémence, remettez votre 
camisole. Vous savez, je n’aime pas les 
indécences. Pendant que vous y êtes, montrez 
toute votre boutique. Il y a déjà trois hommes 
arrêtés en face. 
La grande Clémence la traita de vieille bête, 
entre ses dents. Elle suffoquait, elle pouvait bien 
se mettre à l’aise ; tout le monde n’avait pas une 
peau d’amadou. D’ailleurs, est-ce qu’on voyait 
quelque chose ? Et elle levait les bras, sa gorge 
puissante de belle fille crevait sa chemise, ses 
épaules faisaient craquer les courtes manches. 
Clémence s’en donnait à se vider les moelles 
avant trente ans ; le lendemain des noces 
sérieuses, elle ne sentait plus le carreau sous ses 
pieds, elle dormait sur la besogne, la tête et le 
ventre comme bourrés de chiffons. Mais on la 
gardait quand même, car pas une ouvrière ne 
pouvait se flatter de repasser une chemise 
d’homme avec son chic. Elle avait la spécialité 
des chemises d’homme. 
– C’est à moi, allez ! finit-elle par déclarer, en 
se donnant des claques sur la gorge. Et ça ne 
mord pas, ça ne fait bobo à personne. 
– Clémence, remettez votre camisole, dit 
Gervaise. Mme Putois a raison, ce n’est pas 
convenable... On prendrait ma maison pour ce 
qu’elle n’est pas. 
Alors, la grande Clémence se rhabilla en 
bougonnant. En voilà des giries ! Avec ça que les 
passants n’avaient jamais vu des nénais ! Et elle 
soulagea sa colère sur l’apprentie, ce louchon 
d’Augustine, qui repassait à côté d’elle du linge 
plat, des bas et des mouchoirs ; elle la bouscula, 
la poussa avec son coude. Mais Augustine, 
hargneuse, d’une méchanceté sournoise de 
monstre et de souffre-douleur, cracha par-derrière 
sur sa robe, sans qu’on la vit, pour se venger. 
Gervaise pourtant venait de commencer un 
bonnet appartenant à Mme Boche, qu’elle voulait 
soigner. Elle avait préparé de l’amidon cuit pour 
le remettre à neuf. Elle promenait doucement, 
dans le fond de la coiffe, le polonais, un petit fer 
arrondi des deux bouts, lorsqu’une femme entra, 
osseuse, la face tachée de plaques rouges, les 
jupes trempées. C’était une maîtresse laveuse qui 
employait trois ouvrières au lavoir de la Goutted’Or. 
– Vous arrivez trop tôt, Mme Bijard ! cria 
Gervaise. Je vous avais dit ce soir... Vous me 
dérangez joliment, à cette heure-ci ! 
Mais comme la laveuse se lamentait, craignant 
de ne pouvoir mettre couler le jour même, elle 
voulut bien lui donner le linge sale tout de suite. 
Elles allèrent chercher les paquets dans la pièce 
de gauche où couchait Étienne, et revinrent avec 
des brassées énormes, qu’elles empilèrent sur le 
carreau, au fond de la boutique. Le triage dura 
une grosse demi-heure. Gervaise faisait des tas 
autour d’elle, jetait ensemble les chemises 
d’homme, les chemises de femme, les mouchoirs, 
les chaussettes, les torchons. Quand une pièce 
d’un nouveau client lui passait entre les mains, 
elle la marquait d’une croix au fil rouge, pour la 
reconnaître. Dans l’air chaud, une puanteur fade 
montait de tout ce linge sale remué. 
– Oh ! là, là, ça gazouille ! dit Clémence, en se 
bouchant le nez. 
– Pardi ! si c’était propre, on ne nous le 
donnerait pas, expliqua tranquillement Gervaise. 
Ça sent son fruit, quoi !... Nous disions quatorze 
chemises de femme, n’est-ce pas, Mme Bijard ?... 
quinze, seize, dix-sept... 
Elle continua à compter tout haut. Elle n’avait 
aucun dégoût, habituée à l’ordure ; elle enfonçait 
ses bras nus et roses au milieu des chemises 
jaunes de crasse, des torchons raidis par la graisse 
des eaux de vaisselle, des chaussettes mangées et 
pourries de sueur. Pourtant, dans l’odeur forte qui 
battait son visage penché au-dessus des tas, une 
nonchalance la prenait. Elle s’était assise au bord 
d’un tabouret, se courbant en deux, allongeant les 
mains à droite, à gauche, avec des gestes ralentis, 
comme si elle se grisait de cette puanteur 
humaine, vaguement souriante, les yeux noyés. 
Et il semblait que ses premières paresses vinssent 
de là, de l’asphyxie des vieux linges 
empoisonnant l’air autour d’elle. 
Juste au moment où elle secouait une couche 
d’enfant, qu’elle ne reconnaissait pas, tant elle 
était pisseuse, Coupeau entra. 
– Cré coquin ! bégaya-t-il, quel coup de 
soleil !... Ça vous tape dans la tête ! 
Le zingueur se retint à l’établi pour ne pas 
tomber. C’était la première fois qu’il prenait une 
pareille cuite. Jusque-là, il était rentré pompette, 
rien de plus. Mais, cette fois, il avait un gnon sur 
l’oeil, une claque amicale égarée dans une 
bousculade. Ses cheveux frisés, où des fils blancs 
se montraient déjà, devaient avoir épousseté une 
encoignure de quelque salle louche de marchand 
de vin, car une toile d’araignée pendait à une 
mèche, sur la nuque. Il restait rigolo d’ailleurs, 
les traits un peu tirés et vieillis, la mâchoire 
inférieure saillant davantage, mais toujours bon 
enfant, disait-il, et la peau encore assez tendre 
pour faire envie à une duchesse. 
– Je vais t’expliquer, reprit-il en s’adressant à 
Gervaise. C’est Pied-de-Céleri, tu le connais 
bien, celui qui a une quille de bois... Alors, il part 
pour son pays, il a voulu nous régaler... Oh ! nous 
étions d’aplomb, sans ce gueux de soleil... Dans 
la rue, le monde est malade. Vrai ! le monde 
festonne... 
Et comme la grande Clémence s’égayait de ce 
qu’il avait vu la rue soûle, il fut pris lui-même 
d’une joie énorme dont il faillit étrangler. Il 
criait : 
– Hein ! les sacrés pochards ! Ils sont d’un 
farce !... Mais ce n’est pas leur faute, c’est le 
soleil... 
Toute la boutique riait, même Mme Putois qui 
n’aimait pas les ivrognes. Ce louchon 
d’Augustine avait un chant de poule, la bouche 
ouverte, suffoquant. Cependant, Gervaise 
soupçonnait Coupeau de n’être pas rentré tout 
droit, d’avoir passé une heure chez les Lorilleux, 
où il recevait de mauvais conseils. Quand il lui 
eut juré que non, elle rit à son tour, pleine 
d’indulgence, ne lui reprochant même pas d’avoir 
encore perdu une journée de travail. 
– Dit-il des bêtises, mon Dieu ! murmura-telle. 
Peut-on dire des bêtises pareilles ! 
Puis, d’une voix maternelle : 
– Va te coucher n’est-ce pas ? Tu vois, nous 
sommes occupées ; tu nous gênes... Ça fait trentedeux 
mouchoirs, Mme Bijard ; et deux autres, 
trente-quatre... 
Mais Coupeau n’avait pas sommeil. Il resta là, 
à se dandiner, avec un mouvement de balancier 
d’horloge, ricanant d’un air entêté et taquin. 
Gervaise, qui voulait se débarrasser de Mme 
Bijard, appela Clémence, lui fit compter le linge 
pendant qu’elle l’inscrivait. Alors, à chaque 
pièce, cette grande vaurienne lâcha un mot cru, 
une saleté ; elle étalait les misères des clients, les 
aventures des alcôves, elle avait des plaisanteries 
d’atelier sur tous les trous et toutes les taches qui 
lui passaient par les mains. Augustine faisait celle 
qui ne comprend pas, ouvrait de grandes oreilles 
de petite fille vicieuse. Mme Putois pinçait les 
lèvres, trouvait ça bête, de dire ces choses devant 
Coupeau ; un homme n’a pas besoin de voir le 
linge ; c’est un de ces déballages qu’on évite chez 
les gens comme il faut. Quant à Gervaise, 
sérieuse, à son affaire, elle semblait ne pas 
entendre. Tout en écrivant, elle suivait les pièces 
d’un regard attentif, pour les reconnaître au 
passage ; et elle ne se trompait jamais, elle 
mettait un nom sur chacune, au flair, à la couleur. 
Ces serviettes-là appartenaient aux Goujet ; ça 
sautait aux yeux, elles n’avaient pas servi à 
essuyer le cul des poêlons. Voilà une taie 
d’oreiller qui venait certainement des Boche, à 
cause de la pommade dont Mme Boche emplâtrait 
tout son linge. Il n’y avait pas besoin non plus de 
mettre son nez sur les gilets de flanelle de M. 
Madinier, pour savoir qu’ils étaient à lui ; il 
teignait la laine, cet homme, tant il avait la peau 
grasse. Et elle savait d’autres particularités, les 
secrets de la propreté de chacun, les dessous des 
voisines qui traversaient la rue en jupes de soie, 
le nombre de bas, de mouchoirs, de chemises 
qu’on salissait par semaine, la façon dont les gens 
déchiraient certaines pièces, toujours au même 
endroit. Aussi était-elle pleine d’anecdotes. Les 
chemises de Mlle Remanjou, par exemple, 
fournissaient des commentaires interminables ; 
elles s’usaient par le haut, la vieille fille devait 
avoir les os des épaules pointus ; et jamais elles 
n’étaient sales, les eût-elle portées quinze jours, 
ce qui prouvait qu’à cet âge-là on est quasiment 
comme un morceau de bois, dont on serait bien 
en peine de tirer une larme de quelque chose. 
Dans la boutique, à chaque triage, on déshabillait 
ainsi tout le quartier de la Goutte-d’Or. 
– Ça, c’est du nanan ! cria Clémence, en 
ouvrant un nouveau paquet. 
Gervaise, prise brusquement d’une grande 
répugnance, s’était reculée. 
– Le paquet de Mme Gaudron, dit-elle. Je ne 
veux plus la blanchir, je cherche un prétexte... 
Non, je ne suis pas plus difficile qu’une autre, j’ai 
touché à du linge bien dégoûtant dans ma vie ; 
mais, vrai, celui-là, je ne peux pas. Ça me ferait 
jeter du coeur sur du carreau... Qu’est-ce qu’elle 
fait donc, cette femme, pour mettre son linge 
dans un état pareil ! 
Et elle pria Clémence de se dépêcher. Mais 
l’ouvrière continuait ses remarques, fourrait ses 
doigts dans les trous, avec des allusions sur les 
pièces, qu’elle agitait comme les drapeaux de 
l’ordure triomphante. Cependant, les tas avaient 
monté autour de Gervaise. Maintenant, toujours 
assise au bord du tabouret, elle disparaissait entre 
les chemises et les jupons ; elle avait devant elle 
les draps, les pantalons, les nappes, une débâcle 
de malpropreté ; et, là-dedans, au milieu de cette 
mare grandissante, elle gardait ses bras nus, son 
cou nu, avec ses mèches de petits cheveux blonds 
collés à ses tempes, plus rose et plus alanguie. 
Elle retrouvait son air posé, son sourire de 
patronne attentive et soigneuse, oubliant le linge 
de Mme Gaudron, ne le sentant plus, fouillant 
d’une main dans les tas pour voir s’il n’y avait 
pas d’erreur. Ce louchon d’Augustine, qui adorait 
jeter des pelletées de coke dans la mécanique, 
venait de la bourrer à un tel point, que les plaques 
de fonte rougissaient. Le soleil oblique battait la 
devanture, la boutique flambait. Alors, Coupeau, 
que la grosse chaleur grisait davantage, fut pris 
d’une soudaine tendresse. Il s’avança vers 
Gervaise, les bras ouverts, très ému. 
– T’es une bonne femme, bégayait-il. Faut que 
je t’embrasse. 
Mais il s’emberlificota dans les jupons, qui lui 
barraient le chemin, et faillit tomber. 
– Es-tu bassin ! dit Gervaise sans se fâcher. 
Reste tranquille, nous avons fini. 
Non, il voulait l’embrasser, il avait besoin de 
ça, parce qu’il l’aimait bien. Tout en balbutiant, il 
tournait le tas des jupons, il butait dans le tas des 
chemises ; puis, comme il s’entêtait, ses pieds 
s’accrochèrent, il s’étala, le nez au beau milieu 
des torchons. Gervaise, prise d’un 
commencement d’impatience, le bouscula, en 
criant qu’il allait tout mélanger. Mais Clémence, 
Mme Putois elle-même, lui donnèrent tort. Il était 
gentil, après tout. Il voulait l’embrasser. Elle 
pouvait bien se laisser embrasser. 
– Vous êtes heureuse, allez ! madame 
Coupeau, dit Mme Bijard, que son soûlard de 
mari, un serrurier, tuait de coups chaque soir en 
rentrant. Si le mien était comme ça, quand il s’est 
piqué le nez, ce serait un plaisir ! 
Gervaise, calmée, regrettait déjà sa vivacité. 
Elle aida Coupeau à se remettre debout. Puis, elle 
tendit la joue en souriant. Mais le zingueur, sans 
se gêner devant le monde, lui prit les seins. 
– Ce n’est pas pour dire, murmurait-il, il 
chelingue rudement, ton linge ! Mais je t’aime 
tout de même, vois-tu ! 
– Laisse-moi, tu me chatouilles, cria-t-elle en 
riant plus fort. Quelle grosse bête ! On n’est pas 
bête comme ça ! 
Il l’avait empoignée, il ne la lâchait pas. Elle 
s’abandonnait, étourdie par le léger vertige qui lui 
venait du tas de linge, sans dégoût pour l’haleine 
vineuse de Coupeau. Et le gros baiser qu’ils 
échangèrent à pleine bouche, au milieu des 
saletés du métier, était comme une première 
chute, dans le lent avachissement de leur vie. 
Cependant, Mme Bijard nouait le linge en 
paquets. Elle parlait de sa petite, âgée de deux 
ans, une enfant nommée Eulalie, qui avait déjà de 
la raison comme une femme. On pouvait la 
laisser seule ; elle ne pleurait jamais, elle ne 
jouait pas avec les allumettes. Enfin, elle emporta 
les paquets de linge un à un, sa grande taille 
cassée sous le poids, sa face se marbrant de 
taches violettes. 
– Ce n’est plus tenable, nous grillons, dit 
Gervaise en s’essuyant la figure, avant de se 
remettre au bonnet de Mme Boche. 
Et l’on parla de ficher des claques à 
Augustine, quand on s’aperçut que la mécanique 
était rouge. Les fers, eux aussi, rougissaient. Elle 
avait donc le diable dans le corps ! On ne pouvait 
pas tourner le dos sans qu’elle fit quelque 
mauvais coup. Maintenant, il fallait attendre un 
quart d’heure pour se servir des fers. Gervaise 
couvrit le feu de deux pelletées de cendre. Elle 
imagina en outre de tendre une paire de draps sur 
les fils de laiton du plafond, en manière de stores, 
afin d’amortir le soleil. Alors, on fut très bien 
dans la boutique. La température y était encore 
joliment douce ; mais on se serait cru dans une 
alcôve, avec un jour blanc, enfermé comme chez 
soi, loin du monde, bien qu’on entendit, derrière 
les draps, les gens marchant vite sur le trottoir ; et 
l’on avait la liberté de se mettre à son aise. 
Clémence retira sa camisole. Coupeau refusant 
toujours d’aller se coucher, on lui permit de 
rester, mais il dut promettre de se tenir tranquille 
dans un coin, car il s’agissait à cette heure de ne 
pas s’endormir sur le rôti. 
– Qu’est-ce que cette vermine a encore fait du 
polonais ? murmurait Gervaise, en parlant 
d’Augustine. 
On cherchait toujours le petit fer, que l’on 
retrouvait dans des endroits singuliers, où 
l’apprentie, disait-on, le cachait par malice. 
Gervaise acheva enfin la coiffe du bonnet de Mme 
Boche. Elle en avait ébauché les dentelles, les 
détirant à la main, les redressant d’un léger coup 
de fer. C’était un bonnet dont la passe, très ornée, 
se composait d’étroits bouillonnés alternant avec 
des entre-deux brodés. Aussi s’appliquait-elle, 
muette, soigneuse, repassant les bouillonnés et les 
entre-deux au coq, un oeuf de fer fiché par une 
tige dans un pied de bois. 
Alors, un silence régna. On n’entendit plus, 
pendant un instant, que les coups sourds, étouffés 
sur la couverture. Aux deux côtés de la vaste 
table carrée, la patronne, les deux ouvrières et 
l’apprentie, debout, se penchaient, toutes à leur 
besogne, les épaules arrondies, les bras promenés 
dans un va-et-vient continu. Chacune, à sa droite, 
avait un carreau, une brique plate, brûlée par les 
fers trop chauds. Au milieu de la table, au bord 
d’une assiette creuse pleine d’eau claire, 
trempaient un chiffon et une petite brosse. Un 
bouquet de grands lis, dans un ancien bocal de 
cerises à l’eau-de-vie, s’épanouissait, mettait là 
un coin de jardin royal, avec la touffe de ses 
larges fleurs de neige. Mme Putois avait attaqué le 
panier de linge préparé par Gervaise, des 
serviettes, des pantalons, des camisoles, des 
paires de manches. Augustine faisait traîner ses 
bas et ses torchons, le nez en l’air, intéressée par 
une grosse mouche qui volait. Quant à la grande 
Clémence, elle en était, depuis le matin, à sa 
trente-cinquième chemise d’homme. 
– Toujours du vin, jamais de casse-poitrine ! 
dit tout d’un coup le zingueur, qui éprouva le 
besoin de faire cette déclaration. Le cassepoitrine, 
ça soûle, n’en faut pas ! 
Clémence prenait un fer à la mécanique, avec 
sa poignée de cuir garnie de tôle, et l’approchait 
de sa joue, pour s’assurer s’il était assez chaud. 
Elle le frotta sur son carreau, l’essuya sur un 
linge pendu à sa ceinture, et attaqua sa trentecinquième 
chemise, en repassant d’abord 
l’empiècement et les deux manches. 
– Bah ! monsieur Coupeau, dit-elle, au bout 
d’une minute, un petit verre de cric, ce n’est pas 
mauvais. Moi, ça me donne du chien... Puis, vous 
savez, plus vite on est tortillé, plus c’est drôle. 
Oh ! je ne me monte pas le bourrichon, je sais 
que je ne ferai pas de vieux os. 
– Êtes-vous tannante avec vos idées 
d’enterrement ! interrompit Mme Putois, qui 
n’aimait pas les conversations tristes. 
Coupeau s’était levé, et se fâchait, en croyant 
qu’on l’accusait d’avoir bu de l’eau-de-vie. Il le 
jurait sur sa tête, sur celles de sa femme et de son 
enfant, il n’avait pas une goutte d’eau-de-vie dans 
les veines. Et il s’approchait de Clémence, lui 
soufflant dans la figure pour qu’elle le sentît. 
Puis, quand il eut le nez sur ses épaules nues, il se 
mit à ricaner. Il voulait voir. Clémence, après 
avoir plié le dos de la chemise et donné un coup 
de fer des deux côtés, en était aux poignets et au 
col. Mais, comme il se poussait toujours contre 
elle, il lui fit faire un faux pli ; et elle dut prendre 
la brosse, au bord de l’assiette creuse, pour lisser 
l’amidon. 
– Madame ! dit-elle, empêchez-le donc d’être 
comme ça après moi ! 
– Laisse-la, tu n’es pas raisonnable, déclara 
tranquillement Gervaise. Nous sommes pressées, 
entends-tu ! 
Elles étaient pressées, eh bien ! quoi ? ce 
n’était pas sa faute. Il ne faisait rien de mal. Il ne 
touchait pas, il regardait seulement. Est-ce qu’il 
n’était plus permis de regarder les belles choses 
que le bon Dieu a faites ? Elle avait tout de même 
de sacrés ailerons, cette dessalée de Clémence ! 
Elle pouvait se montrer pour deux sous et laisser 
tâter, personne ne regretterait son argent. 
L’ouvrière, cependant, ne se défendait plus, riait 
de ces compliments tout crus d’homme en ribote. 
Et elle en venait à plaisanter avec lui. Il la 
blaguait sur les chemises d’homme. Alors, elle 
était toujours dans les chemises d’homme. Mais 
oui, elle vivait là-dedans. Ah ! Dieu de Dieu ! elle 
les connaissait joliment, elle savait comment 
c’était fait. Il lui en avait passé par les mains, et 
des centaines, et des centaines ! Tous les blonds 
et tous les bruns du quartier portaient de son 
ouvrage sur le corps. Pourtant, elle continuait, les 
épaules secouées de son rire ; elle avait marqué 
cinq grands plis à plat dans le dos, en introduisant 
le fer par l’ouverture du plastron ; elle rabattait le 
pan de devant et le plissait également à larges 
coups. 
– Ça, c’est la bannière ! dit-elle en riant plus 
fort. 
Ce louchon d’Augustine éclata, tant le mot lui 
parut drôle. On la gronda. En voilà une morveuse 
qui riait des mots qu’elle ne devait pas 
comprendre ! Clémence lui passa son fer ; 
l’apprentie finissait les fers sur ses torchons et sur 
ses bas, quand ils n’étaient plus assez chauds 
pour les pièces amidonnées. Mais elle empoigna 
celui-là si maladroitement, qu’elle se fit une 
manchette, une longue brûlure au poignet. Et elle 
sanglota, elle accusa Clémence de l’avoir brûlée 
exprès. L’ouvrière, qui était allée chercher un fer 
très chaud pour le devant de la chemise, la 
consola tout de suite en la menaçant de lui 
repasser les deux oreilles, si elle continuait. 
Cependant, elle avait fourré une laine sous le 
plastron, elle poussait lentement le fer, laissant à 
l’amidon le temps de ressortir et de sécher. Le 
devant de chemise prenait une raideur et un 
luisant de papier fort. 
– Sacré mâtin ! jura Coupeau, qui piétinait 
derrière elle, avec une obstination d’ivrogne. 
Il se haussait, riant d’un rire de poulie mal 
graissée. Clémence, appuyée fortement sur 
l’établi, les poignets retournés, les coudes en l’air 
et écartés, pliait le cou, dans un effort ; et toute sa 
chair nue avait un gonflement, ses épaules 
remontaient avec le jeu lent des muscles mettant 
des battements sous la peau fine, la gorge 
s’enflait, moite de sueur, dans l’ombre rose de la 
chemise béante. Alors, il envoya les mains, il 
voulut toucher. 
– Madame ! madame ! cria Clémence, faites-le 
tenir tranquille, à la fin !... Je m’en vais, si ça 
continue. Je ne veux pas être insultée. 
Gervaise venait de poser le bonnet de Mme 
Boche sur un champignon garni d’un linge, et en 
tuyautait les dentelles minutieusement au petit 
fer. Elle leva les yeux juste au moment où le 
zingueur envoyait encore les mains, fouillant 
dans la chemise. 
– Décidément, Coupeau, tu n’es pas 
raisonnable, dit-elle d’un air d’ennui, comme si 
elle avait grondé un enfant s’entêtant à manger 
ses confitures sans pain. Tu vas venir te coucher. 
– Oui, allez vous coucher, monsieur Coupeau, 
ça vaudra mieux, déclara Mme Putois. 
– Ah bien ! bégaya-t-il sans cesser de ricaner, 
vous êtes encore joliment toc !... On ne peut plus 
rigoler, alors ? Les femmes, ça me connaît, je ne 
leur ai jamais rien cassé. On pince une dame, 
n’est-ce pas ? mais on ne va pas plus loin ; on 
honore simplement le sexe... Et puis, quand on 
étale sa marchandise, c’est pour qu’on fasse son 
choix, pas vrai ? Pourquoi la grande blonde 
montre-t-elle tout ce qu’elle a ? Non, ce n’est pas 
propre... 
Et, se tournant vers Clémence : 
– Tu sais, ma biche, tu as tort de faire ta 
poire... Si c’est parce qu’il y a du monde... 
Mais il ne put continuer. Gervaise, sans 
violence, l’empoignait d’une main et lui posait 
l’autre main sur la bouche. Il se débattit, par 
manière de blague, pendant qu’elle le poussait au 
fond de la boutique, vers la chambre. Il dégagea 
sa bouche, il dit qu’il voulait bien se coucher, 
mais que la grande blonde allait venir lui chauffer 
les petons. Puis, on entendit Gervaise lui ôter ses 
souliers. Elle le déshabillait, en le bourrant un 
peu, maternellement. Lorsqu’elle tira sur sa 
culotte, il creva de rire, s’abandonnant, renversé, 
vautré au beau milieu du lit ; et il gigotait, il 
racontait qu’elle lui faisait des chatouilles. Enfin, 
elle l’emmaillota avec soin, comme un enfant. 
Était-il bien, au moins ? Mais il ne répondit pas, 
il cria à Clémence : 
– Dis donc, ma biche, j’y suis, je t’attends. 
Quand Gervaise retourna dans la boutique, ce 
louchon d’Augustine recevait décidément une 
claque de Clémence. C’était venu à propos d’un 
fer sale, trouvé sur la mécanique par Mme Putois ; 
celle-ci, ne se méfiant pas, avait noirci toute une 
camisole ; et comme Clémence, pour se défendre 
de ne pas avoir nettoyé son fer, accusait 
Augustine, jurait ses grands dieux que le fer 
n’était pas à elle, malgré la plaque d’amidon 
brûlé restée dessous, l’apprentie lui avait craché 
sur la robe, sans se cacher, par-devant, outrée 
d’une pareille injustice. De là, une calotte 
soignée. Le louchon rentra ses larmes, nettoya le 
fer, en le grattant, puis en l’essuyant, après 
l’avoir frotté avec un bout de bougie ; mais, 
chaque fois qu’elle devait passer derrière 
Clémence, elle gardait de la salive, elle crachait, 
riant en dedans, quand ça dégoulinait le long de 
la jupe. 
Gervaise se remit à tuyauter les dentelles du 
bonnet. Et, dans le calme brusque qui se fit, on 
distingua, au fond de l’arrière-boutique, la voix 
épaisse de Coupeau. Il restait bon enfant, il riait 
tout seul, en lâchant des bouts de phrase. 
– Est-elle bête, ma femme !... Est-elle bête de 
me coucher !... Hein ! c’est trop bête, en plein 
midi, quand on n’a pas dodo ! 
Mais, tout d’un coup, il ronfla. Alors, Gervaise 
eut un soupir de soulagement, heureuse de le 
savoir enfin en repos, cuvant sa soûlographie sur 
deux bons matelas. Et elle parla dans le silence, 
d’une voix lente et continue, sans quitter des 
yeux le petit fer à tuyauter, qu’elle maniait 
vivement. 
– Que voulez-vous ? il n’a pas sa raison, on ne 
peut pas se fâcher. Quand je le bousculerais, ça 
n’avancerait à rien. J’aime mieux dire comme lui 
et le coucher ; au moins, c’est fini tout de suite et 
je suis tranquille... Puis, il n’est pas méchant, il 
m’aime bien. Vous avez vu tout à l’heure, il se 
serait fait hacher pour m’embrasser. C’est encore 
très gentil, ça ; car il y en a joliment, lorsqu’ils 
ont bu, qui vont voir les femmes... Lui, rentre tout 
droit ici. Il plaisante bien avec les ouvrières, mais 
ça ne va pas plus loin. Entendez-vous, Clémence, 
il ne faut pas vous blesser. Vous savez ce que 
c’est, un homme soûl ; ça tuerait père et mère, et 
ça ne s’en souviendrait seulement pas... Oh ! je 
lui pardonne de bon coeur. Il est comme tous les 
autres, pardi ! 
Elle disait ces choses mollement, sans passion, 
habituée déjà aux bordées de Coupeau, 
raisonnant encore ses complaisances pour lui, 
mais ne voyant déjà plus de mal à ce qu’il pinçât, 
chez elle, les hanches des filles. Quand elle se tut, 
le silence retomba, ne fut plus troublé. Mme 
Putois, à chaque pièce qu’elle prenait, tirait la 
corbeille, enfoncée sous la tenture de cretonne 
qui garnissait l’établi ; puis, la pièce repassée, 
elle haussait ses petits bras et la posait sur une 
étagère. Clémence achevait de plisser au fer sa 
trente-cinquième chemise d’homme. L’ouvrage 
débordait ; on avait calculé qu’il faudrait veiller 
jusqu’à onze heures, en se dépêchant. Tout 
l’atelier, maintenant, n’ayant plus de distraction, 
bûchait ferme, tapait dur. Les bras nus allaient, 
venaient, éclairaient de leurs taches roses la 
blancheur des linges. On avait encore empli de 
coke la mécanique, et comme le soleil, glissant 
entre les draps, frappait en plein sur le fourneau, 
on voyait la grosse chaleur monter dans le rayon, 
une flamme invisible dont le frisson secouait 
l’air. L’étouffement devenait tel, sous les jupes et 
les nappes séchant au plafond, que ce louchon 
d’Augustine, à bout de salive, laissait passer un 
coin de langue au bord des lèvres. Ça sentait la 
fonte surchauffée, l’eau d’amidon aigrie, le roussi 
des fers, une fadeur tiède de baignoire où les 
quatre ouvrières, se démanchant les épaules, 
mettaient l’odeur plus rude de leurs chignons et 
de leurs nuques trempées ; tandis que le bouquet 
de grands lis, dans l’eau verdie de son bocal, se 
fanait, en exhalant un parfum très pur, très fort. 
Et, par moments, au milieu du bruit des fers et du 
tisonnier grattant la mécanique, un ronflement de 
Coupeau roulait, avec la régularité d’un tic-tac 
énorme d’horloge, réglant la grosse besogne de 
l’atelier. 
Les lendemains de culotte, le zingueur avait 
mal aux cheveux, un mal aux cheveux terrible qui 
le tenait tout le jour les crins défrisés, le bec 
empesté, la margoulette enflée et de travers. Il se 
levait tard, secouait ses puces sur les huit heures 
seulement ; et il crachait, traînaillait dans la 
boutique, ne se décidait pas à partir pour le 
chantier. La journée était encore perdue. Le 
matin, il se plaignait d’avoir des guibolles de 
coton, il s’appelait trop bête de gueuletonner 
comme ça, puisque ça vous démantibulait le 
tempérament. Aussi, on rencontrait un tas de 
gouapes, qui ne voulaient pas vous lâcher le 
coude ; on gobelottait malgré soi, on se trouvait 
dans toutes sortes de fourbis, on finissait par se 
laisser pincer et raide ! Ah ! fichtre non ! ça ne lui 
arriverait plus ; il n’entendait pas laisser ses 
bottes chez le mastroquet, à la fleur de l’âge. 
Mais, après le déjeuner, il se requinquait, 
poussant des hum ! hum ! pour se prouver qu’il 
avait encore un bon creux. Il commençait à nier 
la noce de la veille, un peu d’allumage peut-être. 
On n’en faisait plus de comme lui, solide au 
poste, une poigne du diable, buvant tout ce qu’il 
voulait sans cligner un oeil. Alors, l’après-midi 
entière, il flânochait dans le quartier. Quand il 
avait bien embêté les ouvrières, sa femme lui 
donnait vingt sous pour qu’il débarrassât le 
plancher. Il filait, il allait acheter son tabac à la 
Petite-Civette, rue des Poissonniers, où il prenait 
généralement une prune, lorsqu’il rencontrait un 
ami. Puis, il achevait de casser la pièce de vingt 
sous chez François, au coin de la rue de la 
Goutte-d’Or, où il y avait un joli vin, tout jeune, 
chatouillant le gosier. C’était un mannezingue de 
l’ancien jeu, une boutique noire, sous un plafond 
bas, avec une salle enfumée, à côté, dans laquelle 
on vendait de la soupe. Et il restait là jusqu’au 
soir, à jouer des canons au tourniquet ; il avait 
l’oeil chez François, qui promettait formellement 
de ne jamais présenter la note à la bourgeoise. 
N’est-ce pas ? il fallait bien se rincer un peu la 
dalle, pour la débarrasser des crasses de la veille. 
Un verre de vin en pousse un autre. Lui, 
d’ailleurs, toujours bon zigue, ne donnant pas une 
chiquenaude au sexe, aimant la rigolade, bien sûr, 
et se piquant le nez à son tour, mais gentiment, 
plein de mépris pour ces saloperies d’hommes 
tombés dans l’alcool, qu’on ne voit pas 
dessoûler ! Il rentrait gai et galant comme un 
pinson. 
– Est-ce que ton amoureux est venu ? 
demandait-il parfois à Gervaise pour la taquiner. 
On ne l’aperçoit plus, il faudra que j’aille le 
chercher. 
L’amoureux, c’était Goujet. Il évitait, en effet, 
de venir trop souvent, par peur de gêner et de 
faire causer. Pourtant, il saisissait les prétextes, 
apportait le linge, passait vingt fois sur le trottoir. 
Il y avait un coin dans la boutique, au fond, où il 
aimait rester des heures, assis sans bouger, 
fumant sa courte pipe. Le soir, après son dîner, 
une fois tous les dix jours, il se risquait, 
s’installait ; et il n’était guère causeur, la bouche 
cousue, les yeux sur Gervaise, ôtant seulement sa 
pipe de la bouche pour rire de tout ce qu’elle 
disait. Quand l’atelier veillait le samedi, il 
s’oubliait, paraissait s’amuser là plus que s’il était 
allé au spectacle. Des fois, les ouvrières 
repassaient jusqu’à trois heures du matin. Une 
lampe pendait du plafond, à un fil de fer ; l’abatjour 
jetait un grand rond de clarté vive, dans 
lequel les linges prenaient des blancheurs molles 
de neige. L’apprentie mettait les volets de la 
boutique ; mais, comme les nuits de juillet étaient 
brûlantes, on laissait la porte ouverte sur la rue. 
Et, à mesure que l’heure avançait, les ouvrières se 
dégrafaient, pour être à l’aise. Elles avaient une 
peau fine, toute dorée dans le coup de lumière de 
la lampe, Gervaise surtout, devenue grasse, les 
épaules blondes, luisantes comme une soie, avec 
un pli de bébé au cou, dont il aurait dessiné de 
souvenir la petite fossette, tant il le connaissait. 
Alors, il était pris par la grosse chaleur de la 
mécanique, par l’odeur des linges fumant sous les 
fers ; et il glissait à un léger étourdissement, la 
pensée ralentie, les yeux occupés de ces femmes 
qui se hâtaient, balançant leurs bras nus, passant 
la nuit à endimancher le quartier. Autour de la 
boutique, les maisons voisines s’endormaient, le 
grand silence du sommeil tombait lentement. 
Minuit sonnait, puis une heure, puis deux heures. 
Les voitures, les passants s’en étaient allés. 
Maintenant, dans la rue déserte et noire, la porte 
envoyait seule une raie de jour, pareille à un bout 
d’étoffe jaune déroulé à terre. Par moments, un 
pas sonnait au loin, un homme approchait ; et, 
lorsqu’il traversait la raie de jour, il allongeait la 
tête, surpris des coups de fer qu’il entendait, 
emportant la vision rapide des ouvrières 
dépoitraillées, dans une buée rousse. 
Goujet, voyant Gervaise embarrassée 
d’Étienne, et voulant le sauver des coups de pied 
au derrière de Coupeau, l’avait embauché pour 
tirer le soufflet, à sa fabrique de boulons. L’état 
de cloutier, s’il n’avait rien de flatteur en luimême, 
à cause de la saleté de la forge et de 
l’embêtement de toujours taper sur les mêmes 
morceaux de fer, était un riche état, où l’on 
gagnait des dix et des douze francs par jour. Le 
petit, alors âgé de douze ans, pourrait s’y mettre 
bientôt, si le métier lui allait. Et Étienne était 
ainsi devenu un lien de plus entre la 
blanchisseuse et le forgeron. Celui-ci ramenait 
l’enfant, donnait des nouvelles de sa bonne 
conduite. Tout le monde disait en riant à Gervaise 
que Goujet avait un béguin pour elle. Elle le 
savait bien, elle rougissait comme une jeune fille, 
avec une fleur de pudeur qui lui mettait aux joues 
des tons vifs de pomme d’api. Ah ! le pauvre cher 
garçon, il n’était pas gênant ! Jamais il ne lui 
avait parlé de ça ; jamais un geste sale, jamais un 
mot polisson. On n’en rencontrait pas beaucoup 
de cette honnête pâte. Et, sans vouloir l’avouer, 
elle goûtait une grande joie à être aimée ainsi, 
pareillement à une sainte vierge. Quand il lui 
arrivait quelque ennui sérieux, elle songeait au 
forgeron ; ça la consolait. Ensemble, s’ils 
restaient seuls, ils n’étaient pas gênés du tout ; ils 
se regardaient avec des sourires, bien en face, 
sans se raconter ce qu’ils éprouvaient. C’était une 
tendresse raisonnable, ne songeant pas aux 
vilaines choses, parce qu’il faut encore mieux 
garder sa tranquillité, quand on peut s’arranger 
pour être heureux, tout en restant tranquille. 
Cependant, Nana, vers la fin de l’été, 
bouleversa la maison. Elle avait six ans, elle 
s’annonçait comme une vaurienne finie. Sa mère 
la menait chaque matin, pour ne pas la rencontrer 
toujours sous ses pieds, dans une petite pension 
de la rue Polonceau, chez Mlle Josse. Elle y 
attachait par-derrière les robes de ses camarades, 
elle emplissait de cendre la tabatière de la 
maîtresse, trouvait des inventions moins propres 
encore, qu’on ne pouvait pas raconter. Deux fois, 
Mlle Josse la mit à la porte, puis la reprit, pour ne 
pas perdre les six francs, chaque mois. Dès la 
sortie de la classe, Nana se vengeait d’avoir été 
enfermée, en faisant une vie d’enfer sous le 
porche et dans la cour, où les repasseuses, les 
oreilles cassées, lui disaient d’aller jouer. Elle 
retrouvait là Pauline, la fille des Boche, et le fils 
de l’ancienne patronne de Gervaise, Victor, un 
grand dadais de dix ans, qui adorait galopiner en 
compagnie des toutes petites filles. Mme 
Fauconnier, qui ne s’était pas fâchée avec les 
Coupeau, envoyait elle-même son fils. D’ailleurs, 
dans la maison, il y avait un pullulement 
extraordinaire de mioches, des volées d’enfants 
qui dégringolaient les quatre escaliers à toutes les 
heures du jour, et s’abattaient sur le pavé, comme 
des bandes de moineaux criards et pillards. Mme 
Gaudron, à elle seule, en lâchait neuf, des blonds, 
des bruns, mal peignés, mal mouchés, avec des 
culottes jusqu’aux yeux, des bas tombés sur les 
souliers, des vestes fendues, montrant leur peau 
blanche sous la crasse. Une autre femme, une 
porteuse de pain, au cinquième, en lâchait sept. Il 
en sortait des tapées de toutes les chambres. Et, 
dans ce grouillement de vermines aux museaux 
roses, débarbouillés chaque fois qu’il pleuvait, on 
en voyait de grands, l’air ficelle, de gros, ventrus 
déjà comme des hommes, de petits, petits, 
échappés du berceau, mal d’aplomb encore, tout 
bêtes, marchant à quatre pattes quand ils 
voulaient courir. Nana régnait sur ce tas de 
crapauds ; elle faisait sa mademoiselle jordonne 
avec des filles deux fois plus grandes qu’elle, et 
daignait seulement abandonner un peu de son 
pouvoir à Pauline et à Victor, des confidents 
intimes qui appuyaient ses volontés. Cette fichue 
gamine parlait sans cesse de jouer à la maman, 
déshabillait les plus petits pour les rhabiller, 
voulait visiter les autres partout, les tripotait, 
exerçait un despotisme fantasque de grande 
personne ayant du vice. C’était, sous sa conduite, 
des jeux à se faire gifler. La bande pataugeait 
dans les eaux de couleur de la teinturerie, sortait 
de là les jambes teintes en bleu ou en rouge, 
jusqu’aux genoux ; puis, elle s’envolait chez le 
serrurier, où elle chipait des clous et de la 
limaille, et repartait pour aller s’abattre au milieu 
des copeaux du menuisier, des tas de copeaux 
énormes, amusants tout plein, dans lesquels on se 
roulait en montrant son derrière. La cour lui 
appartenait, retentissait du tapage des petits 
souliers se culbutant à la débandade, du cri 
perçant des voix qui s’enflaient chaque fois que 
la bande reprenait son vol. Certains jours même, 
la cour ne suffisait pas. Alors, la bande se jetait 
dans les caves, remontait, grimpait le long d’un 
escalier, enfilait un corridor, redescendait, 
reprenait un escalier, suivait un autre corridor, et 
cela sans se lasser, pendant des heures, gueulant 
toujours, ébranlant la maison géante d’un galop 
de bêtes nuisibles lâchées au fond de tous les 
coins. 
– Sont-ils indignes, ces crapules-là ! criait Mme 
Boche. Vraiment, il faut que les gens aient bien 
peu de chose à faire, pour faire tant d’enfants... Et 
ça se plaint encore de n’avoir pas de pain ! 
Boche disait que les enfants poussaient sur la 
misère comme les champignons sur le fumier. La 
portière criait toute la journée, les menaçait de 
son balai. Elle finit par fermer la porte des caves, 
parce qu’elle apprit par Pauline, à laquelle elle 
allongea une paire de calottes, que Nana avait 
imaginé de jouer au médecin, là-bas dans 
l’obscurité ; cette vicieuse donnait des remèdes 
aux autres, avec des bâtons. 
Or, une après-midi, il y eut une scène affreuse. 
Ça devait arriver, d’ailleurs. Nana s’avisa d’un 
petit jeu bien drôle. Elle avait volé, devant la 
loge, un sabot à Mme Boche. Elle l’attacha avec 
une ficelle, se mit à le traîner, comme une 
voiture. De son côté, Victor eut l’idée d’emplir le 
sabot de pelures de pomme. Alors, un cortège 
s’organisa. Nana marchait la première, tirant le 
sabot. Pauline et Victor s’avançaient à sa droite et 
à sa gauche. Puis, toute la flopée des mioches 
suivait en ordre, les grands d’abord, les petits 
ensuite, se bousculant ; un bébé en jupe, haut 
comme une botte, portant sur l’oreille un 
bourrelet défoncé, venait le dernier. Et le cortège 
chantait quelque chose de triste, des oh ! et des 
ah ! Nana avait dit qu’on allait jouer à 
l’enterrement ; les pelures de pomme, c’était le 
mort. Quand on eut fait le tour de la cour, on 
recommença. On trouvait ça joliment amusant. 
– Qu’est-ce qu’ils font donc ? murmura Mme 
Boche, qui sortit de la loge pour voir, toujours 
méfiante et aux aguets. 
Et lorsqu’elle eut compris : 
– Mais c’est mon sabot ! cria-t-elle furieuse. 
Ah ! les gredins ! 
Elle distribua des taloches, souffleta Nana sur 
les deux joues, flanqua un coup de pied à Pauline, 
cette grande dinde qui laissait prendre le sabot de 
sa mère. Justement, Gervaise emplissait un seau, 
à la fontaine. Quand elle aperçut Nana le nez en 
sang, étranglée de sanglots, elle faillit sauter au 
chignon de la concierge. Est-ce qu’on tapait sur 
un enfant comme sur un boeuf ? Il fallait manquer 
de coeur, être la dernière des dernières. 
Naturellement, Mme Boche répliqua. Lorsqu’on 
avait une saloperie de fille pareille, on la tenait 
sous clef. Enfin, Boche lui-même parut sur le 
seuil de la loge, pour crier à sa femme de rentrer 
et de ne pas avoir tant d’explications avec de la 
saleté. Ce fut une brouille complète. 
À la vérité, ça n’allait plus du tout bien entre 
les Boche et les Coupeau depuis un mois. 
Gervaise, très donnante de sa nature, lâchait à 
chaque instant des litres de vin, des tasses de 
bouillon, des oranges, des parts de gâteau. Un 
soir, elle avait porté à la loge un fond de saladier, 
de la barbe de capucin avec de la betterave, 
sachant que la concierge aurait fait des bassesses 
pour la salade. Mais, le lendemain, elle devint 
toute blanche en entendant Mlle Remanjou 
raconter comment Mme Boche avait jeté la barbe 
de capucin devant du monde, d’un air dégoûté, 
sous prétexte que, Dieu merci ! elle n’en était pas 
encore réduite à se nourrir de choses où les autres 
avaient pataugé. Et, dès lors, Gervaise coupa net 
à tous les cadeaux : plus de litres de vin, plus de 
tasses de bouillon, plus d’oranges, plus de parts 
de gâteau, plus rien. Il fallait voir le nez des 
Boche ! Ça leur semblait comme un vol que les 
Coupeau leur faisaient. Gervaise comprenait sa 
faute ; car enfin, si elle n’avait point eu la bêtise 
de tant leur fourrer, ils n’auraient pas pris de 
mauvaises habitudes et seraient restés gentils. 
Maintenant, la concierge disait d’elle pis que 
pendre. Au terme d’octobre, elle fit des ragots à 
n’en plus finir au propriétaire, M. Marescot, 
parce que la blanchisseuse, qui mangeait son 
saint-frusquin en gueulardises, se trouvait en 
retard d’un jour pour son loyer, et même M. 
Marescot, pas très poli non plus celui-là, entra 
dans la boutique, le chapeau sur la tête, 
demandant son argent, qu’on lui allongea tout de 
suite d’ailleurs. Naturellement, les Boche avaient 
tendu la main aux Lorilleux. C’était à présent 
avec les Lorilleux qu’on godaillait dans la loge, 
au milieu des attendrissements de la 
réconciliation. Jamais on ne se serait fâché sans 
cette Banban, qui aurait fait battre des 
montagnes. Ah ! les Boche la connaissaient à 
cette heure, ils comprenaient combien les 
Lorilleux devaient souffrir. Et, quand elle passait, 
tous affectaient de ricaner, sous la porte. 
Gervaise pourtant monta un jour chez les 
Lorilleux. Il s’agissait de maman Coupeau, qui 
avait alors soixante-sept ans. Les yeux de maman 
Coupeau étaient complètement perdus. Ses 
jambes non plus n’allaient pas du tout. Elle venait 
de renoncer à son dernier ménage par force, et 
menaçait de crever de faim, si on ne la secourait 
pas. Gervaise trouvait honteux qu’une femme de 
cet âge, ayant trois enfants, fût ainsi abandonnée 
du ciel et de la terre. Et comme Coupeau refusait 
de parler aux Lorilleux, en disant à Gervaise 
qu’elle pouvait bien monter, elle, celle-ci monta 
sous le coup d’une indignation, dont tout son 
coeur était gonflé. 
En haut, elle entra sans frapper, comme une 
tempête. Rien n’était changé depuis le soir où les 
Lorilleux, pour la première fois, lui avaient fait 
un accueil si peu engageant. Le même lambeau 
de laine déteinte séparait la chambre de l’atelier, 
un logement en coup de fusil qui semblait bâti 
pour une anguille. Au fond, Lorilleux, penché sur 
son établi, pinçait un à un les maillons d’un bout 
de colonne, tandis que Mme Lorilleux tirait un fil 
d’or à la filière, debout devant l’étau. La petite 
forge, sous le plein jour, avait un reflet rose. 
– Oui, c’est moi ! dit Gervaise. Ça vous 
étonne, parce que nous sommes à couteaux tirés ? 
Mais je ne viens pas pour moi ni pour vous, vous 
pensez bien... C’est pour maman Coupeau que je 
viens. Oui, je viens voir si nous la laisserons 
attendre un morceau de pain de la charité des 
autres. 
– Ah bien ! en voilà une entrée ! murmura Mme 
Lorilleux ! Il faut avoir un fier toupet. 
Et elle tourna le dos, elle se remit à tirer son fil 
d’or, en affectant d’ignorer la présence de sa 
belle-soeur. Mais Lorilleux avait levé sa face 
blême, criant : 
– Qu’est-ce que vous dites ? 
Puis, comme il avait parfaitement entendu, il 
continua : 
– Encore des potins, n’est-ce pas ? Elle est 
gentille, maman Coupeau, de pleurer misère 
partout !... Avant-hier, pourtant, elle a mangé ici. 
Nous faisons ce que nous pouvons, nous autres. 
Nous n’avons pas le Pérou... Seulement, si elle va 
bavarder chez les autres, elle peut y rester, parce 
que nous n’aimons pas les espions. 
Il reprit le bout de chaîne, tourna le dos à son 
tour, en ajoutant comme à regret : 
– Quand tout le monde donnera cent sous par 
mois, nous donnerons cent sous. 
Gervaise s’était calmée, toute refroidie par les 
figures en coin de rue des Lorilleux. Elle n’avait 
jamais mis les pieds chez eux sans éprouver un 
malaise. Les yeux à terre, sur les losanges de la 
claie de bois, où tombaient les déchets d’or, elles 
s’expliquait maintenant d’un air raisonnable. 
Maman Coupeau avait trois enfants ; si chacun 
donnait cent sous, ça ne ferait que quinze francs, 
et vraiment ce n’était pas assez, on ne pouvait pas 
vivre avec ça ; il fallait au moins tripler la 
somme. Mais Lorilleux se récriait. Où voulait-on 
qu’il volât quinze francs par mois ? Les gens 
étaient drôles, on le croyait riche parce qu’il avait 
de l’or chez lui. Puis, il tapait sur maman 
Coupeau : elle ne voulait pas se passer de café le 
matin, elle buvait la goutte, elle montrait les 
exigences d’une personne qui aurait eu de la 
fortune. Parbleu ! tout le monde aimait ses aises ; 
mais, n’est-ce pas ? quand on n’avait pas su 
mettre un sou de côté, on faisait comme les 
camarades, on se serrait le ventre. D’ailleurs, 
maman Coupeau n’était pas d’un âge à ne plus 
travailler ; elle y voyait encore joliment clair 
quand il s’agissait de piquer un bon morceau au 
fond du plat ; enfin, c’était une vieille rouée, elle 
rêvait de se dorloter. Même s’il en avait eu les 
moyens, il aurait cru mal agir en entretenant 
quelqu’un dans la paresse. 
Cependant, Gervaise restait conciliante, 
discutait paisiblement ces mauvaises raisons. Elle 
tâchait d’attendrir les Lorilleux. Mais le mari finit 
par ne plus lui répondre. La femme maintenant 
était devant la forge, en train de dérocher un bout 
de chaîne, dans la petite casserole de cuivre à 
long manche, pleine d’eau seconde. Elle affectait 
toujours de tourner le dos, comme à cent lieues. 
Et Gervaise parlait encore, les regardant s’entêter 
au travail, au milieu de la poussière noire de 
l’atelier, le corps déjeté, les vêtements rapiécés et 
graisseux, devenus d’une dureté abêtie de vieux 
outils, dans leur besogne étroite de machine. 
Alors, brusquement, la colère remonta à sa gorge, 
elle cria : 
– C’est ça, j’aime mieux ça, gardez votre 
argent !... Je prends maman Coupeau, entendezvous 
! J’ai ramassé un chat l’autre soir, je peux 
bien ramasser votre mère. Et elle ne manquera de 
rien, et elle aura son café et sa goutte !... Mon 
Dieu ! quelle sale famille ! 
Mme Lorilleux, du coup, s’était retournée. Elle 
brandissait la casserole, comme si elle allait jeter 
l’eau seconde à la figure de sa belle soeur. Elle 
bredouillait : 
– Fichez le camp, ou je fais un malheur !... Et 
ne comptez pas sur les cent sous, parce que je ne 
donnerai pas un radis ! non pas un radis !... Ah 
bien ! oui, cent sous ! Maman vous servirait de 
domestique, et vous vous gobergeriez avec mes 
cent sous ! Si elle va chez vous, dites-lui ça, elle 
peut crever, je ne lui enverrai pas un verre 
d’eau... Allons, houp ! débarrassez le plancher ! 
– Quel monstre de femme ! dit Gervaise en 
refermant la porte avec violence. 
Dès le lendemain, elle prit maman Coupeau 
chez elle. Elle mit son lit dans le grand cabinet où 
couchait Nana, et qui recevait le jour par une 
lucarne ronde, près du plafond. Le 
déménagement ne fut pas long, car maman 
Coupeau, pour tout mobilier, avait ce lit, une 
vieille armoire de noyer qu’on plaça dans la 
chambre au linge sale, une table et deux chaises ; 
on vendit la table, on fit rempailler les deux 
chaises. Et la vieille femme, le soir même de son 
installation, donnait un coup de balai, lavait la 
vaisselle, enfin se rendait utile, bien contente 
d’être tirée d’affaire. Les Lorilleux rageaient à 
crever, d’autant plus que Mme Lerat venait de se 
remettre avec les Coupeau. Un beau jour, les 
deux soeurs, la fleuriste et la chaîniste, avaient 
échangé des torgnoles, au sujet de Gervaise ; la 
première s’était risquée à approuver la conduite 
de celle-ci, vis-à-vis de leur mère ; puis, par un 
besoin de taquinerie, voyant l’autre exaspérée, 
elle en était arrivée à trouver les yeux de la 
blanchisseuse magnifiques, des yeux auxquels on 
aurait allumé des bouts de papier ; et là-dessus 
toutes deux, après s’être giflées, avaient juré de 
ne plus se revoir. Maintenant, Mme Lerat passait 
ses soirées dans la boutique, où elle s’amusait en 
dedans des cochonneries de la grande Clémence. 
Trois années se passèrent. On se fâcha et on se 
raccommoda encore plusieurs fois. Gervaise se 
moquait pas mal des Lorilleux, des Boche et de 
tous ceux qui ne disaient point comme elle. S’ils 
n’étaient pas contents, n’est-ce pas ? ils pouvaient 
aller s’asseoir. Elle gagnait ce qu’elle voulait, 
c’était le principal. Dans le quartier, on avait fini 
par avoir pour elle beaucoup de considération, 
parce que, en somme, on ne trouvait pas des 
masses de pratiques aussi bonnes, payant recta, 
pas chipoteuse, pas râleuse. Elle prenait son pain 
chez Mme Coudeloup, rue des Poissonniers, sa 
viande chez le gros Charles, un boucher de la rue 
Polonceau, son épicerie chez Lehongre, rue de la 
Goutte-d’Or, presque en face de sa boutique. 
François, le marchand de vin du coin de la rue, 
lui apportait son vin par paniers de cinquante 
litres. Le voisin Vigouroux, dont la femme devait 
avoir les hanches bleues, tant les hommes la 
pinçaient, lui vendait son coke au prix de la 
Compagnie du gaz. Et, l’on pouvait le dire, ses 
fournisseurs la servaient en conscience, sachant 
bien qu’il y avait tout à gagner avec elle, en se 
montrant gentil. Aussi, quand elle sortait dans le 
quartier, en savates et en cheveux, recevait-elle 
des bonjours de tous les côtés ; elle restait là chez 
elle, les rues voisines étaient comme les 
dépendances naturelles de son logement, ouvert 
de plain-pied sur le trottoir. Il lui arrivait 
maintenant de faire traîner une commission, 
heureuse d’être dehors, au milieu de ses 
connaissances. Les jours où elle n’avait pas le 
temps de mettre quelque chose au feu, elle allait 
chercher des portions, elle bavardait chez le 
traiteur, qui occupait la boutique de l’autre côté 
de la maison, une vaste salle avec de grands 
vitrages poussiéreux, à travers la saleté desquels 
on apercevait le jour terni de la cour, au fond. Ou 
bien, elle s’arrêtait et causait, les mains chargées 
d’assiettes et de bols, devant quelque fenêtre du 
rez-de-chaussée, un intérieur de savetier entrevu, 
le lit défait, le plancher encombré de loques, de 
deux berceaux éclopés et de la terrine à la poix 
pleine d’eau noire. Mais le voisin qu’elle 
respectait le plus était encore, en face, l’horloger, 
le monsieur en redingote, l’air propre, fouillant 
continuellement des montres avec des outils 
mignons ; et souvent elle traversait la rue pour le 
saluer, riant d’aise à regarder, dans la boutique 
étroite comme une armoire, la gaieté des petits 
coucous dont les balanciers se dépêchaient, 
battant l’heure à contretemps, tous à la fois. 
VI 
Une après-midi d’automne, Gervaise, qui 
venait de reporter du linge chez une pratique, rue 
des Portes-Blanches, se trouva dans le bas de la 
rue des Poissonniers comme le jour tombait. Il 
avait plu le matin, le temps était très doux, une 
odeur s’exhalait du pavé gras ; et la 
blanchisseuse, embarrassée de son grand panier, 
étouffait un peu, la marche ralentie, le corps 
abandonné, remontant la rue avec la vague 
préoccupation d’un désir sensuel, grandi dans sa 
lassitude. Elle aurait volontiers mangé quelque 
chose de bon. Alors, en levant les yeux, elle 
aperçut la plaque de la rue Marcadet, elle eut tout 
d’un coup l’idée d’aller voir Goujet à sa forge. 
Vingt fois, il lui avait dit de pousser une pointe, 
un jour qu’elle serait curieuse de regarder 
travailler le fer. D’ailleurs, devant les autres 
ouvriers, elle demanderait Étienne, elle 
semblerait s’être décidée à entrer uniquement 
pour le petit. 
La fabrique de boulons et de rivets devait se 
trouver par là, dans ce bout de la rue Marcadet, 
elle ne savait pas bien où ; d’autant plus que les 
numéros manquaient souvent, le long des 
masures espacées par des terrains vagues. C’était 
une rue où elle n’aurait pas demeuré pour tout 
l’or du monde, une rue large, sale, noire de la 
poussière de charbon des manufactures voisines, 
avec des pavés défoncés et des ornières, dans 
lesquelles des flaques d’eau croupissaient. Aux 
deux bords, il y avait un défilé de hangars, de 
grands ateliers vitrés, de constructions grises, 
comme inachevées, montrant leurs briques et 
leurs charpentes, une débandade de maçonneries 
branlantes, coupées par des trouées sur la 
campagne, flanquées de garnis borgnes et de 
gargotes louches. Elle se rappelait seulement que 
la fabrique était près d’un magasin de chiffons et 
de ferraille, une sorte de cloaque ouvert à ras de 
terre, où dormaient pour des centaines de mille 
francs de marchandises, à ce que racontait 
Goujet. Et elle cherchait à s’orienter, au milieu du 
tapage des usines ; de minces tuyaux, sur les 
toits, soufflaient violemment des jets de vapeur ; 
une scierie mécanique avait des grincements 
réguliers, pareils à de brusques déchirures dans 
une pièce de calicot ; des manufactures de 
boutons secouaient le sol du roulement et du tictac 
de leurs machines. Comme elle regardait vers 
Montmartre, indécise, ne sachant pas si elle 
devait pousser plus loin, un coup de vent rabattit 
la suie d’une haute cheminée, empesta la rue ; et 
elle fermait les yeux, suffoquée, lorsqu’elle 
entendit un bruit cadencé de marteaux : elle était, 
sans le savoir, juste en face de la fabrique, ce 
qu’elle reconnut au trou plein de chiffons, à côté. 
Cependant, elle hésita encore, ne sachant par 
où entrer. Une palissade crevée ouvrait un 
passage qui semblait s’enfoncer au milieu des 
plâtras d’un chantier de démolitions. Comme une 
mare d’eau bourbeuse barrait le chemin, on avait 
jeté deux planches en travers. Elle finit par se 
risquer sur les planches, tourna à gauche, se 
trouva perdue dans une étrange forêt de vieilles 
charrettes renversées les brancards en l’air, de 
masures en ruines dont les carcasses de poutres 
restaient debout. Au fond, trouant la nuit salie 
d’un reste de jour, un feu rouge luisait. Le bruit 
des marteaux avait cessé. Elle s’avançait 
prudemment, marchant vers la lueur, lorsqu’un 
ouvrier passa près d’elle, la figure noire de 
charbon, embroussaillée d’une barbe de bouc, 
avec un regard oblique de ses yeux pâles. 
– Monsieur, demanda-t-elle, c’est ici, n’est-ce 
pas, que travaille un enfant du nom d’Étienne... 
C’est mon garçon. 
– Étienne, Étienne, répétait l’ouvrier qui se 
dandinait, la voix enrouée ; Étienne, non, connais 
pas. 
La bouche ouverte, il exhalait cette odeur 
d’alcool des vieux tonneaux d’eau-de-vie, dont 
on a enlevé la bonde. Et, comme cette rencontre 
d’une femme dans ce coin d’ombre commençait à 
le rendre goguenard, Gervaise recula, en 
murmurant : 
– C’est bien ici pourtant que M. Goujet 
travaille ? 
– Ah ! Goujet, oui ! dit l’ouvrier, connu 
Goujet !... Si c’est pour Goujet que vous venez... 
Allez au fond. 
Et, se tournant, il cria de sa voix qui sonnait le 
cuivre fêlé : 
– Dis donc, la Gueule-d’Or, voilà une dame 
pour toi ! 
Mais un tapage de ferraille étouffa ce cri. 
Gervaise alla au fond. Elle arriva à une porte, 
allongea le cou. C’était une vaste salle, où elle ne 
distingua d’abord rien. La forge, comme morte, 
avait dans un coin une lueur pâlie d’étoile, qui 
reculait encore l’enfoncement des ténèbres. De 
larges ombres flottaient. Et il y avait par 
moments des masses noires passant devant le feu, 
bouchant cette dernière tache de clarté, des 
hommes démesurément grandis dont on devinait 
les gros membres. Gervaise, n’osant s’aventurer, 
appelait de la porte, à demi-voix : 
– Monsieur Goujet, monsieur Goujet... 
Brusquement, tout s’éclaira. Sous le 
ronflement du soufflet, un jet de flamme blanche 
avait jailli. Le hangar apparut, fermé par des 
cloisons de planches, avec des trous maçonnés 
grossièrement, des coins consolidés à l’aide de 
murs de briques. Les poussières envolées du 
charbon badigeonnaient cette halle d’une suie 
grise. Des toiles d’araignée pendaient aux 
poutres, comme des haillons qui séchaient làhaut, 
alourdies par des années de saleté amassée. 
Autour des murailles, sur des étagères, accrochés 
à des clous ou jetés dans les angles sombres, un 
pêle-mêle de vieux fers, d’ustensiles cabossés, 
d’outils énormes, traînaient, mettaient des profils 
cassés, ternes et durs. Et la flamme blanche 
montait toujours, éclatante, éclairant d’un coup 
de soleil le sol battu, où l’acier poli de quatre 
enclumes, enfoncées dans leurs billots, prenait un 
reflet d’argent pailleté d’or. 
Alors, Gervaise reconnut Goujet devant la 
forge, à sa belle barbe jaune. Étienne tirait le 
soufflet. Deux autres ouvriers étaient là. Elle ne 
vit que Goujet, elle s’avança, se posa devant lui. 
– Tiens ! Mme Gervaise ! s’écria-t-il, la face 
épanouie ; quelle bonne surprise ! 
Mais, comme les camarades avaient de drôles 
de figures, il reprit en poussant Étienne vers sa 
mère : 
– Vous venez voir le petit... Il est sage, il 
commence à avoir de la poigne. 
– Ah bien ! dit-elle, ce n’est pas commode 
d’arriver ici... Je me croyais au bout du monde... 
Et elle raconta son voyage. Ensuite, elle 
demanda pourquoi on ne connaissait pas le nom 
d’Étienne dans l’atelier. Goujet riait ; il lui 
expliqua que tout le monde appelait le petit 
Zouzou, parce qu’il avait des cheveux coupés ras, 
pareils à ceux d’un zouave. Pendant qu’ils 
causaient ensemble, Étienne ne tirait plus le 
soufflet, la flamme de la forge baissait, une clarté 
rose se mourait, au milieu du hangar redevenu 
noir. Le forgeron attendri regardait la jeune 
femme souriante, toute fraîche dans cette lueur. 
Puis, comme tous deux ne se disaient plus rien, 
noyés de ténèbres, il parut se souvenir, il rompit 
le silence : 
– Vous permettez, madame Gervaise, j’ai 
quelque chose à terminer. Restez là, n’est-ce 
pas ? vous ne gênez personne. 
Elle resta. Étienne s’était pendu de nouveau au 
soufflet. La forge flambait, avec des fusées 
d’étincelles ; d’autant plus que le petit, pour 
montrer sa poigne à sa mère, déchaînait une 
haleine énorme d’ouragan. Goujet, debout, 
surveillant une barre de fer qui chauffait, 
attendait, les pinces à la main. La grande clarté 
l’éclairait violemment, sans une ombre. Sa 
chemise roulée aux manches, ouverte au col, 
découvrait ses bras nus, sa poitrine nue, une peau 
rose de fille où frisaient des poils blonds ; et, la 
tête un peu basse entre ses grosses épaules 
bossuées de muscles, la face attentive, avec ses 
yeux pâles fixés sur la flamme, sans un 
clignement, il semblait un colosse au repos, 
tranquille dans sa force. Quand la barre fut 
blanche, il la saisit avec les pinces et la coupa au 
marteau sur une enclume, par bouts réguliers, 
comme s’il avait abattu des bouts de verre, à 
légers coups. Puis, il remit les morceaux au feu, 
où il les reprit un à un, pour les façonner. Il 
forgeait des rivets à six pans. Il posait les bouts 
dans une clouière, écrasait le fer qui formait la 
tête, aplatissait les six pans, jetait les rivets 
terminés, rouges encore, dont la tache vive 
s’éteignait sur le sol noir ; et cela d’un 
martèlement continu, balançant dans sa main 
droite un marteau de cinq livres, achevant un 
détail à chaque coup, tournant et travaillant son 
fer avec une telle adresse, qu’il pouvait causer et 
regarder le monde. L’enclume avait une sonnerie 
argentine. Lui, sans une goutte de sueur, très à 
l’aise, tapait d’un air bonhomme, sans paraître 
faire plus d’effort que les soirs où il découpait 
des images, chez lui. 
– Oh ! ça, c’est du petit rivet, du vingt 
millimètres, disait-il pour répondre aux questions 
de Gervaise. On peut aller à ses trois cents par 
jour... Mais il faut de l’habitude, parce que le bras 
se rouille vite... 
Et comme elle lui demandait si le poignet ne 
s’engourdissait pas à la fin de la journée, il eut un 
bon rire. Est-ce qu’elle le croyait une 
demoiselle ? Son poignet en avait vu de grises 
depuis quinze ans ; il était devenu en fer, tant il 
s’était frotté aux outils. D’ailleurs, elle avait 
raison : un monsieur qui n’aurait jamais forgé un 
rivet ni un boulon, et qui aurait voulu faire joujou 
avec son marteau de cinq livres, se serait collé 
une fameuse courbature au bout de deux heures. 
Ça n’avait l’air de rien, mais ça vous nettoyait 
souvent des gaillards solides en quelques années. 
Cependant, les autres ouvriers tapaient aussi, tous 
à la fois. Leurs grandes ombres dansaient dans la 
clarté, les éclairs rouges du fer sortant du brasier 
traversaient les fonds noirs, des éclaboussements 
d’étincelles partaient sous les marteaux, 
rayonnaient comme des soleils, au ras des 
enclumes. Et Gervaise se sentait prise dans le 
branle de la forge, contente, ne s’en allant pas. 
Elle faisait un large détour, pour se rapprocher 
d’Étienne sans risquer d’avoir les mains brûlées, 
lorsqu’elle vit entrer l’ouvrier sale et barbu, 
auquel elle s’était adressée, dans la cour. 
– Alors, vous avez trouvé, madame ? dit-il de 
son air d’ivrogne goguenard. La Gueule-d’Or, tu 
sais, c’est moi qui t’ai indiqué à madame... 
Lui, se nommait Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, 
le lapin des lapins, un boulonnier du grand chic, 
qui arrosait son fer d’un litre de tord-boyaux par 
jour. Il était allé boire une goutte, parce qu’il ne 
se sentait plus assez graissé pour attendre six 
heures. Quand il apprit que Zouzou s’appelait 
Étienne, il trouva ça trop farce ; et il riait en 
montrant ses dents noires. Puis, il reconnut 
Gervaise. Pas plus tard que la veille, il avait 
encore bu un canon avec Coupeau. On pouvait 
parler à Coupeau de Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, 
il dirait tout de suite : C’est un zig ! Ah ! cet 
animal de Coupeau ! il était bien gentil, il rendait 
les tournées plus souvent qu’à son tour. 
– Ça me fait plaisir de vous savoir sa femme, 
répétait-il. Il mérite d’avoir une belle femme... 
N’est-ce pas ? la Gueule-d’Or, madame est une 
belle femme ? 
Il se montrait galant, se poussait contre la 
blanchisseuse, qui reprit son panier et le garda 
devant elle, afin de le tenir à distance. Goujet, 
contrarié, comprenant que le camarade blaguait, à 
cause de sa bonne amitié pour Gervaise, lui cria : 
– Dis donc, feignant ! pour quand les quarante 
millimètres ?... Es-tu d’attaque, maintenant que tu 
as le sac plein, sacré soiffard ? 
Le forgeron voulait parler d’une commande de 
gros boulons qui nécessitaient deux frappeurs à 
l’enclume. 
– Pour tout de suite, si tu veux, grand bébé ! 
répondit Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif. Ça tète son 
pouce et ça fait l’homme ! Tu as beau être gros, 
j’en ai mangé d’autres ! 
– Oui, c’est ça, tout de suite. Arrive, et à nous 
deux ! 
– On y est, malin ! 
Ils se défiaient, allumés par la présence de 
Gervaise. Goujet mit au feu les bouts de fer 
coupés à l’avance ; puis, il fixa sur une enclume 
une clouière de fort calibre. Le camarade avait 
pris contre le mur deux masses de vingt livres, les 
deux grandes soeurs de l’atelier, que les ouvriers 
nommaient Fifine et Dédèle. Et il continuait à 
crâner, il parlait d’une demi-grosse de rivets qu’il 
avait forgés pour le phare de Dunkerque, des 
bijoux, des choses à placer dans un musée, tant 
c’était fignolé. Sacristi, non ! il ne craignait pas la 
concurrence ; avant de rencontrer un cadet 
comme lui, on pouvait fouiller toutes les boîtes 
de la capitale. On allait rire, on allait voir ce 
qu’on allait voir. 
– Madame jugera, dit-il en se tournant vers la 
jeune femme. 
– Assez causé ! cria Goujet. Zouzou, du nerf ! 
Ça ne chauffe pas, mon garçon. 
Mais Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, demanda 
encore : 
– Alors, nous frappons ensemble ? 
– Pas du tout ! chacun son boulon, mon 
brave ! 
La proposition jeta un froid, et du coup le 
camarade, malgré son bagou, resta sans salive. 
Des boulons de quarante millimètres établis par 
un seul homme, ça ne s’était jamais vu ; d’autant 
plus que les boulons devaient être à tête ronde, un 
ouvrage d’une fichue difficulté, un vrai chefd’oeuvre 
à faire. Les trois autres ouvriers de 
l’atelier avaient quitté leur travail pour voir ; un 
grand sec pariait un litre que Goujet serait battu. 
Cependant, les deux forgerons prirent chacun une 
masse, les yeux fermés, parce que Fifine pesait 
une demi-livre de plus que Dédèle. Bec-Salé, dit 
Boit-sans-Soif, eut la chance de mettre la main 
sur Dédèle ; la Gueule-d’Or tomba sur Fifine. Et, 
en attendant que le fer blanchit, le premier, 
redevenu crâne, posa devant l’enclume en roulant 
des yeux tendres du côté de la blanchisseuse ; il 
se campait, tapait des appels du pied comme un 
monsieur qui va se battre, dessinait déjà le geste 
de balancer Dédèle à toute volée. Ah ! tonnerre 
de Dieu ! il était bon là ; il aurait fait une galette 
de la colonne Vendôme ! 
– Allons, commence ! dit Goujet, en plaçant 
lui-même dans la clouière un des morceaux de 
fer, de la grosseur d’un poignet de fille. 
Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, se renversa, 
donna le branle à Dédèle, des deux mains. Petit, 
desséché, avec sa barbe de bouc et ses yeux de 
loup, luisant sous sa tignasse mal peignée, il se 
cassait à chaque volée du marteau, sautait du sol 
comme emporté par son élan. C’était un rageur, 
qui se battait avec son fer, par embêtement de le 
trouver si dur ; et même il poussait un 
grognement, quand il croyait lui avoir appliqué 
une claque soignée. Peut-être bien que l’eau-devie 
amollissait les bras des autres, mais lui avait 
besoin d’eau-de-vie dans les veines, au lieu de 
sang ; la goutte de tout à l’heure lui chauffait la 
carcasse comme une chaudière, il se sentait une 
sacrée force de machine à vapeur. Aussi, le fer 
avait-il peur de lui, ce soir-là ; il l’aplatissait plus 
mou qu’une chique. Et Dédèle valsait, il fallait 
voir ! Elle exécutait le grand entrechat, les petons 
en l’air, comme une baladeuse de l’Élysée- 
Montmartre, qui montre son linge ; car il 
s’agissait de ne pas flâner, le fer est si canaille, 
qu’il se refroidit tout de suite, à la seule fin de se 
ficher du marteau. En trente coups, Bec-Salé, dit 
Boit-sans-Soif, avait façonné la tête de son 
boulon. Mais il soufflait, les yeux hors de leurs 
trous, et il était pris d’une colère furieuse en 
entendant ses bras craquer. Alors, emballé, 
dansant et gueulant, il allongea encore deux 
coups, uniquement pour se venger de sa peine. 
Lorsqu’il le retira de la clouière, le boulon, 
déformé, avait la tête mal plantée d’un bossu. 
– Hein ! est-ce torché ? dit-il tout de même, 
avec son aplomb, en présentant son travail à 
Gervaise. 
– Moi, je ne m’y connais pas, monsieur, 
répondit la blanchisseuse d’un air de réserve. 
Mais elle voyait bien, sur le boulon, les deux 
derniers coups de talon de Dédèle, et elle était 
joliment contente, elle se pinçait les lèvres pour 
ne pas rire, parce que Goujet à présent avait 
toutes les chances. 
C’était le tour de la Gueule-d’Or. Avant de 
commencer, il jeta à la blanchisseuse un regard 
plein de tendresse confiante. Puis, il ne se pressa 
pas, il prit sa distance, lança le marteau de haut, à 
grandes volées régulières. Il avait le jeu 
classique, correct, balancé et souple. Fifine, dans 
ses deux mains, ne dansait pas un chahut de 
bastringue, les guibolles emportées par-dessus les 
jupes ; elle s’enlevait, retombait en cadence, 
comme une dame noble, l’air sérieux, conduisant 
quelque menuet ancien. Les talons de Fifine 
tapaient la mesure, gravement ; et ils 
s’enfonçaient dans le fer rouge, sur la tête du 
boulon, avec une science réfléchie, d’abord 
écrasant le métal au milieu, puis le modelant par 
une série de coups d’une précision rythmée. Bien 
sûr, ce n’était pas de l’eau-de-vie que la Gueuled’Or 
avait dans les veines, c’était du sang, du 
sang pur, qui battait puissamment jusque dans 
son marteau, et qui réglait la besogne. Un homme 
magnifique au travail, ce gaillard-là ! Il recevait 
en plein la grande flamme de la forge. Ses 
cheveux courts, frisant sur son front bas, sa belle 
barbe jaune, aux anneaux tombants s’allumaient, 
lui éclairaient toute la figure de leurs fils d’or, 
une vraie figure d’or, sans mentir. Avec ça, un 
cou pareil à une colonne, blanc comme un cou 
d’enfant ; une poitrine vaste, large à y coucher 
une femme en travers ; des épaules et des bras 
sculptés qui paraissaient copiés sur ceux d’un 
géant, dans un musée. Quand il prenait son élan, 
on voyait ses muscles se gonfler, des montagnes 
de chair roulant et durcissant sous la peau ; ses 
épaules, sa poitrine, son cou enflaient ; il faisait 
de la clarté autour de lui, il devenait beau, toutpuissant, 
comme un bon Dieu. Vingt fois déjà, il 
avait abattu Fifine, les yeux sur le fer, respirant à 
chaque coup, ayant seulement à ses tempes deux 
grosses gouttes de sueur qui coulaient. Il 
comptait : vingt-et-un, vingt-deux, vingt-trois. 
Fifine continuait tranquillement ses révérences de 
grande dame. 
– Quel poseur ! murmura en ricanant Bec- 
Salé, dit Boit-sans-Soif. 
Et Gervaise, en face de la Gueule-d’Or, 
regardait avec un sourire attendri. Mon Dieu ! 
que les hommes étaient donc bêtes ! Est-ce que 
ces deux-là ne tapaient pas sur leurs boulons pour 
lui faire la cour ! 
Oh ! elle comprenait bien, ils se la disputaient 
à coups de marteau, ils étaient comme deux 
grands coqs rouges qui font les gaillards devant 
une petite poule blanche. Faut-il avoir des 
inventions, n’est-ce pas ? Le coeur a tout de 
même, parfois, des façons drôles de se déclarer. 
Oui, c’était pour elle, ce tonnerre de Dédèle et de 
Fifine sur l’enclume ; c’était pour elle, tout ce fer 
écrasé ; c’était pour elle, cette forge en branle, 
flambante d’un incendie, emplie d’un pétillement 
d’étincelles vives. Ils lui forgeaient là un amour, 
ils se la disputaient, à qui forgerait le mieux. Et, 
vrai, cela lui faisait plaisir au fond ; car enfin les 
femmes aiment les compliments. Les coups de 
marteau de la Gueule-d’Or surtout lui 
répondaient dans le coeur ; ils y sonnaient, 
comme sur l’enclume, une musique claire, qui 
accompagnait les gros battements de son sang. Ça 
semble une bêtise, mais elle sentait que ça lui 
enfonçait quelque chose là, quelque chose de 
solide, un peu du fer du boulon. Au crépuscule, 
avant d’entrer, elle avait eu, le long des trottoirs 
humides, un désir vague, un besoin de manger un 
bon morceau ; maintenant, elle se trouvait 
satisfaite, comme si les coups de marteau de la 
Gueule-d’Or l’avaient nourrie. Oh ! elle ne 
doutait pas de sa victoire. C’était à lui qu’elle 
appartiendrait. Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, était 
trop laid, dans sa cotte et son bourgeron sales, 
sautant d’un air de singe échappé. Et elle 
attendait, très rouge, heureuse de la grosse 
chaleur pourtant, prenant une jouissance à être 
secouée des pieds à la tête par les dernières 
volées de Fifine. 
Goujet comptait toujours. 
– Et vingt-huit ! cria-t-il enfin, en posant le 
marteau à terre. C’est fait, vous pouvez voir. 
La tête du boulon était polie, nette, sans une 
bavure, un vrai travail de bijouterie, une rondeur 
de bille faite au moule. Les ouvriers la 
regardèrent en hochant le menton ; il n’y avait 
pas à dire, c’était à se mettre à genoux devant. 
Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, essaya bien de 
blaguer ; mais il barbota, il finit par retourner à 
son enclume, le nez pincé. Cependant, Gervaise 
s’était serrée contre Goujet, comme pour mieux 
voir. Étienne avait lâché le soufflet, la forge de 
nouveau s’emplissait d’ombre, d’un coucher 
d’astre rouge, qui tombait tout d’un coup à une 
grande nuit. Et le forgeron et la blanchisseuse 
éprouvaient une douceur en sentant cette nuit les 
envelopper, dans ce hangar noir de suie et de 
limaille, où des odeurs de vieux fers montaient ; 
ils ne se seraient pas crus plus seuls dans le bois 
de Vincennes, s’ils s’étaient donné un rendezvous 
au fond d’un trou d’herbe. Il lui prit la main 
comme s’il l’avait conquise. 
Puis, dehors, ils n’échangèrent pas un mot. Il 
ne trouva rien ; il dit seulement qu’elle aurait pu 
emmener Étienne, s’il n’y avait pas eu encore une 
demi-heure de travail. Elle s’en allait enfin, 
quand il la rappela, cherchant à la garder 
quelques minutes de plus. 
– Venez donc, vous n’avez pas tout vu... Non, 
vrai, c’est très curieux. 
Il la conduisit à droite, dans un autre hangar, 
où son patron installait toute une fabrication 
mécanique. Sur le seuil, elle hésita, prise d’une 
peur instinctive. La vaste salle, secouée par les 
machines, tremblait ; et de grandes ombres 
flottaient, tachées de feux rouges. Mais lui la 
rassura en souriant, jura qu’il n’y avait rien à 
craindre ; elle devait seulement avoir bien soin de 
ne pas laisser traîner ses jupes trop près des 
engrenages. Il marcha le premier, elle le suivit, 
dans ce vacarme assourdissant où toutes sortes de 
bruits sifflaient et ronflaient, au milieu de ces 
fumées peuplées d’êtres vagues, des hommes 
noirs affairés, des machines agitant leurs bras, 
qu’elle ne distinguait pas les uns des autres. Les 
passages étaient très étroits, il fallait enjamber 
des obstacles, éviter des trous, se ranger pour ne 
pas être bousculé. On ne s’entendait pas parler. 
Elle ne voyait rien encore, tout dansait. Puis, 
comme elle éprouvait au-dessus de sa tête la 
sensation d’un grand frôlement d’ailes, elle leva 
les yeux, elle s’arrêta à regarder les courroies, les 
longs rubans qui tendaient au plafond une 
gigantesque toile d’araignée, dont chaque fil se 
dévidait sans fin ; le moteur à vapeur se cachait 
dans un coin, derrière un petit mur de briques ; 
les courroies semblaient filer toutes seules, 
apporter le branle du fond de l’ombre, avec leur 
glissement continu, régulier, doux comme le vol 
d’un oiseau de nuit. Mais elle faillit tomber, en se 
heurtant à un des tuyaux du ventilateur, qui se 
ramifiait sur le sol battu, distribuant son souffle 
de vent aigre aux petites forges, près des 
machines. Et il commença par lui faire voir ça, il 
lâcha le vent sur un fourneau ; de larges flammes 
s’étalèrent des quatre côtés en éventail, une 
collerette de feu dentelée, éblouissante, à peine 
teintée d’une pointe de laque ; la lumière était si 
vive, que les petites lampes des ouvriers 
paraissaient des gouttes d’ombre dans du soleil. 
Ensuite, il haussa la voix pour donner des 
explications, il passa aux machines : les cisailles 
mécaniques qui mangeaient des barres de fer, 
croquant un bout à chaque coup de dents, 
crachant les bouts par-derrière, un à un ; les 
machines à boulons et à rivets, hautes, 
compliquées, forgeant les têtes d’une seule pesée 
de leur vis puissante ; les ébarbeuses, au volant 
de fonte, une boule de fonte qui battait l’air 
furieusement à chaque pièce dont elles enlevaient 
les bavures ; les taraudeuses, manoeuvrées par des 
femmes, taraudant les boulons et leurs écrous, 
avec le tic-tac de leurs rouages d’acier luisant 
sous la graisse des huiles. Elle pouvait suivre 
ainsi tout le travail, depuis le fer en barre, dressé 
contre les murs, jusqu’aux boulons et aux rivets 
fabriqués, dont des caisses pleines encombraient 
les coins. Alors, elle comprit, elle eut un sourire 
en hochant le menton ; mais elle restait tout de 
même un peu serrée à la gorge, inquiète d’être si 
petite et si tendre parmi ces rudes travailleurs de 
métal, se retournant parfois, les sangs glacés, au 
coup sourd d’une ébarbeuse. Elle s’accoutumait à 
l’ombre, voyait des enfoncements où des 
hommes immobiles réglaient la danse haletante 
des volants, quand un fourneau lâchait 
brusquement le coup de lumière de sa collerette 
de flamme. Et malgré elle, c’était toujours au 
plafond qu’elle revenait, à la vie, au sang même 
des machines, au vol souple des courroies, dont 
elle regardait, les yeux levés, la force énorme et 
muette passer dans la nuit vague des charpentes. 
Cependant, Goujet s’était arrêté devant une 
des machines à rivets. Il restait là, songeur, la tête 
basse, les regards fixes. La machine forgeait des 
rivets de quarante millimètres, avec une aisance 
tranquille de géante. Et rien n’était plus simple en 
vérité. Le chauffeur prenait le bout de fer dans le 
fourneau ; le frappeur le plaçait dans la clouière, 
qu’un filet d’eau continu arrosait pour éviter d’en 
détremper l’acier ; et c’était fait, la vis s’abaissait, 
le boulon sautait à terre, avec sa tête ronde 
comme coulée au moule. En douze heures, cette 
sacrée mécanique en fabriquait des centaines de 
kilogrammes. Goujet n’avait pas de méchanceté ; 
mais, à certains moments, il aurait volontiers pris 
Fifine pour taper dans toute cette ferraille, par 
colère de lui voir des bras plus solides que les 
siens. Ça lui causait un gros chagrin, même 
quand il se raisonnait, en se disant que la chair ne 
pouvait pas lutter contre le fer. Un jour, bien sûr, 
la machine tuerait l’ouvrier ; déjà leurs journées 
étaient tombées de douze francs à neuf francs, et 
on parlait de les diminuer encore ; enfin, elles 
n’avaient rien de gai, ces grosses bêtes, qui 
faisaient des rivets et des boulons comme elles 
auraient fait de la saucisse. Il regarda celle-là 
trois bonnes minutes sans rien dire ; ses sourcils 
se fronçaient, sa belle barbe jaune avait un 
hérissement de menace. Puis, un air de douceur et 
de résignation amollit peu à peu ses traits. Il se 
tourna vers Gervaise qui se serrait contre lui, il 
dit avec un sourire triste : 
– Hein ! ça nous dégotte joliment ! Mais peutêtre 
que plus tard ça servira au bonheur de tous. 
Gervaise se moquait du bonheur de tous. Elle 
trouva les boulons à la mécanique mal faits. 
– Vous me comprenez, s’écria-t-elle avec feu, 
ils sont trop bien faits... J’aime mieux les vôtres. 
On sent la main d’un artiste, au moins. 
Elle lui causa un bien grand contentement en 
parlant ainsi, parce qu’un moment il avait eu peur 
qu’elle ne le méprisât, après avoir vu les 
machines. Dame ! s’il était plus fort que Bec- 
Salé, dit Boit-sans-Soif, les machines étaient plus 
fortes que lui. Lorsqu’il la quitta enfin dans la 
cour, il lui serra les poignets à les briser, à cause 
de sa grosse joie. 
La blanchisseuse allait tous les samedis chez 
les Goujet pour reporter leur linge. Ils habitaient 
toujours la petite maison de la rue Neuve-de-la- 
Goutte-d’Or. La première année, elle leur avait 
rendu régulièrement vingt francs par mois, sur les 
cinq cents francs ; afin de ne pas embrouiller les 
comptes, on additionnait le livre à la fin du mois 
seulement, et elle ajoutait l’appoint nécessaire 
pour compléter les vingt francs, car le 
blanchissage des Goujet, chaque mois, ne 
dépassait guère sept ou huit francs. Elle venait 
donc de s’acquitter de la moitié de la somme 
environ, lorsque, un jour de terme, ne sachant 
plus par où passer, des pratiques lui ayant 
manqué de parole, elle avait dû courir chez les 
Goujet et leur emprunter son loyer. Deux autres 
fois, pour payer ses ouvrières, elle s’était 
adressée également à eux, si bien que la dette se 
trouvait remontée à quatre cent vingt-cinq francs. 
Maintenant, elle ne donnait plus un sou, elle se 
libérait par le blanchissage, uniquement. Ce 
n’était pas qu’elle travaillât moins ni que ses 
affaires devinssent mauvaises. Au contraire. Mais 
il se faisait des trous chez elle, l’argent avait l’air 
de fondre, et elle était contente, quand elle 
pouvait joindre les deux bouts. Mon Dieu ! 
pourvu qu’on vive, n’est-ce pas ? on n’a point 
trop à se plaindre. Elle engraissait, elle cédait à 
tous les petits abandons de son embonpoint 
naissant, n’ayant plus la force de s’effrayer en 
songeant à l’avenir. Tant pis ! l’argent viendrait 
toujours, ça le rouillait de le mettre de côté. Mme 
Goujet cependant restait maternelle pour 
Gervaise. Elle la chapitrait parfois avec douceur, 
non pas à cause de son argent, mais parce qu’elle 
l’aimait et qu’elle craignait de lui voir faire le 
saut. Elle n’en parlait seulement pas, de son 
argent. Enfin, elle y mettait beaucoup de 
délicatesse. 
Le lendemain de la visite de Gervaise à la 
forge était justement le dernier samedi du mois. 
Lorsqu’elle arriva chez les Goujet, où elle tenait à 
aller elle-même, son panier lui avait tellement 
cassé les bras, qu’elle étouffa pendant deux 
bonnes minutes. On ne sait pas comme le linge 
pèse, surtout quand il y a des draps. 
– Vous apportez bien tout ? demanda Mme 
Goujet. 
Elle était très sévère là-dessus. Elle voulait 
qu’on lui rapportât son linge, sans qu’une pièce 
manquât, pour le bon ordre, disait-elle. Une autre 
de ses exigences était que la blanchisseuse vint 
exactement le jour fixé et chaque fois à la même 
heure ; comme ça, personne ne perdait son temps. 
– Oh ! il y a bien tout, répondit Gervaise en 
souriant. Vous savez que je ne laisse rien en 
arrière. 
– C’est vrai, confessa Mme Goujet, vous prenez 
des défauts, mais vous n’avez pas encore celui-là. 
Et, pendant que la blanchisseuse vidait son 
panier, posant le linge sur le lit, la vieille femme 
fit son éloge : elle ne brûlait pas les pièces, ne les 
déchirait pas comme tant d’autres, n’arrachait pas 
les boutons avec le fer ; seulement elle mettait 
trop de bleu et amidonnait trop les devants de 
chemise. 
– Tenez, c’est du carton, reprit-elle en faisant 
craquer un devant de chemise. Mon fils ne se 
plaint pas, mais ça lui coupe le cou... Demain, il 
aura le cou en sang, quand nous reviendrons de 
Vincennes. 
– Non, ne dites pas ça ! s’écria Gervaise 
désolée. Les chemises pour s’habiller doivent être 
un peu raides, si l’on ne veut pas avoir un chiffon 
sur le corps. Voyez les messieurs... C’est moi qui 
fais tout votre linge. Jamais une ouvrière n’y 
touche, et je le soigne, je vous assure, je le 
recommencerais plutôt dix fois, parce que c’est 
pour vous, vous comprenez. 
Elle avait rougi légèrement, en balbutiant la 
fin de la phrase. Elle craignait de laisser voir le 
plaisir qu’elle prenait à repasser elle-même les 
chemises de Goujet. Bien sûr, elle n’avait pas de 
pensées sales ; mais elle n’en était pas moins un 
peu honteuse. 
– Oh ! je n’attaque pas votre travail, vous 
travaillez dans la perfection, je le sais, dit Mme 
Goujet. Ainsi, voilà un bonnet qui est perlé. Il n’y 
a que vous pour faire ressortir les broderies 
comme ça. Et les tuyautés sont d’un suivi ! Allez, 
je reconnais votre main tout de suite. Quand vous 
donnez seulement un torchon à une ouvrière, ça 
se voit... N’est-ce pas ? vous mettrez un peu 
moins d’amidon, voilà tout ! Goujet ne tient pas à 
avoir l’air d’un monsieur. 
Cependant, elle avait pris le livre et effaçait les 
pièces d’un trait de plume. Tout y était bien. 
Quand elles réglèrent, elle vit que Gervaise lui 
comptait un bonnet six sous ; elle se récria, mais 
elle dut convenir qu’elle n’était vraiment pas 
chère pour le courant ; non, les chemises 
d’homme cinq sous, les pantalons de femme 
quatre sous, les taies d’oreiller un sou et demi, les 
tabliers un sou, ce n’était pas cher, attendu que 
bien des blanchisseuses prenaient deux liards ou 
même un sou de plus pour toutes ces pièces. Puis, 
lorsque Gervaise eut appelé le linge sale, que la 
vieille femme inscrivait, elle le fourra dans son 
panier, elle ne s’en alla pas, embarrassée, ayant 
aux lèvres une demande qui la gênait beaucoup. 
– Mme Goujet, dit-elle enfin, si ça ne vous 
faisait rien, je prendrais l’argent du blanchissage, 
ce mois-ci. 
Justement, le mois était très fort, le compte 
qu’elles venaient d’arrêter ensemble se montait à 
dix francs sept sous. Mme Goujet la regarda un 
moment d’un air sérieux. Puis, elle répondit : 
– Mon enfant, ce sera comme il vous plaira. Je 
ne veux pas vous refuser cet argent, du moment 
où vous en avez besoin... Seulement, ce n’est 
guère le chemin de vous acquitter ; je dis cela 
pour vous, vous entendez. Vrai, vous devriez 
prendre garde. 
Gervaise, la tête basse, reçut la leçon en 
bégayant. Les dix francs devaient compléter 
l’argent d’un billet qu’elle avait souscrit à son 
marchand de coke. Mais Mme Goujet devint plus 
sévère au mot de billet. Elle s’offrit en exemple : 
elle réduisait sa dépense, depuis qu’on avait 
baissé les journées de Goujet de douze francs à 
neuf francs. Quand on manquait de sagesse en 
étant jeune, on crevait la faim dans sa vieillesse. 
Pourtant, elle se retint, elle ne dit pas à Gervaise 
qu’elle lui donnait son linge uniquement pour lui 
permettre de payer sa dette ; autrefois, elle lavait 
tout, et elle recommencerait à tout laver, si le 
blanchissage devait encore lui faire sortir de 
pareilles sommes de la poche. Quand Gervaise 
tint les dix francs sept sous, elle remercia, elle se 
sauva vite. Et, sur le palier, elle se sentit à l’aise, 
elle eut envie de danser, car elle s’accoutumait 
déjà aux ennuis et aux saletés de l’argent, ne 
gardant de ces embêtements-là que le bonheur 
d’en être sortie, jusqu’à la prochaine fois. 
Ce fut précisément ce samedi que Gervaise fit 
une drôle de rencontre, comme elle descendait 
l’escalier des Goujet. Elle dut se ranger contre la 
rampe, avec son panier, pour laisser passer une 
grande femme en cheveux qui montait, en portant 
sur la main, dans un bout de papier, un 
maquereau très frais, les ouïes saignantes. Et 
voilà qu’elle reconnut Virginie, la fille dont elle 
avait retroussé les jupes au lavoir. Toutes deux se 
regardèrent bien en face. Gervaise ferma les 
yeux, car elle crut un instant qu’elle allait 
recevoir le maquereau par la figure. Mais non, 
Virginie eut un mince sourire. Alors, la 
blanchisseuse, dont le panier bouchait l’escalier, 
voulut se montrer polie. 
– Je vous demande pardon, dit-elle. 
– Vous êtes toute pardonnée, répondit la 
grande brune. 
Et elles restèrent au milieu des marches, elles 
causèrent, raccommodées du coup, sans avoir 
risqué une seule allusion au passé. Virginie, alors 
âgée de vingt-neuf ans, était devenue une femme 
superbe, découplée, la face un peu longue entre 
ses deux bandeaux d’un noir de jais. Elle raconta 
tout de suite son histoire pour se poser : elle était 
mariée maintenant, elle avait épousé au 
printemps un ancien ouvrier ébéniste qui sortait 
du service et qui sollicitait une place de sergent 
de ville, parce qu’une place, c’est plus sûr et plus 
comme il faut. Justement, elle venait d’acheter un 
maquereau pour lui. 
– Il adore le maquereau, dit-elle. Il faut bien 
les gâter, ces vilains hommes, n’est-ce pas ?... 
Mais, montez donc. Vous verrez notre cheznous... 
Nous sommes ici dans un courant d’air. 
Quand Gervaise, après lui avoir à son tour 
conté son mariage, lui apprit qu’elle avait habité 
le logement, où elle était même accouchée d’une 
fille, Virginie la pressa de monter plus vivement 
encore. Ça fait toujours plaisir de revoir les 
endroits où l’on a été heureux. Elle, pendant cinq 
ans, avait demeuré de l’autre côté de l’eau, au 
Gros-Caillou. C’était là qu’elle avait connu son 
mari, quand il était au service. Mais elle 
s’ennuyait, elle rêvait de revenir dans le quartier 
de la Goutte-d’Or, où elle connaissait tout le 
monde. Et, depuis quinze jours, elle occupait la 
chambre en face des Goujet. Oh ! toutes ses 
affaires étaient encore bien en désordre ; ça 
s’arrangerait petit à petit. 
Puis, sur le palier, elles se dirent enfin leurs 
noms. 
– Madame Coupeau. 
– Madame Poisson. 
Et, dès lors, elle s’appelèrent gros comme le 
bras Mme Poisson et Mme Coupeau, uniquement 
pour le plaisir d’être des dames, elles qui 
s’étaient connues autrefois dans des positions peu 
catholiques. Cependant, Gervaise conservait un 
fond de méfiance. Peut-être bien que la grande 
brune se raccommodait pour se mieux venger de 
la fessée du lavoir, en roulant quelque plan de 
mauvaise bête hypocrite. Gervaise se promettait 
de rester sur ses gardes. Pour le quart d’heure, 
Virginie se montrait trop gentille, il fallait bien 
être gentille aussi. 
En haut, dans la chambre, Poisson, le mari, un 
homme de trente-cinq ans à la face terreuse, avec 
des moustaches et une impériale rouges, 
travaillait, assis devant une table, près de la 
fenêtre. Il faisait des petites boîtes. Il avait pour 
seuls outils un canif, une scie grande comme une 
lime à ongles, un pot à colle. Le bois qu’il 
employait provenait de vieilles boîtes à cigares, 
de minces planchettes d’acajou brut sur lesquelles 
il se livrait à des découpages et à des 
enjolivements d’une délicatesse extraordinaire. 
Tout le long de la journée, d’un bout de l’année à 
l’autre, il refaisait la même boîte, huit centimètres 
sur six. Seulement, il la marquetait, inventait des 
formes de couvercle, introduisait des 
compartiments. C’était pour s’amuser, une façon 
de tuer le temps, en attendant sa nomination de 
sergent de ville. De son ancien métier d’ébéniste, 
il n’avait gardé que la passion des petites boîtes. 
Il ne vendait pas son travail, il le donnait en 
cadeau aux personnes de sa connaissance. 
Poisson se leva, salua poliment Gervaise, que 
sa femme lui présenta comme une ancienne amie. 
Mais il n’était pas causeur, il reprit tout de suite 
sa petite scie. De temps à autre, il lançait 
seulement un regard sur le maquereau, posé au 
bord de la commode. Gervaise fut très contente 
de revoir son ancien logement ; elle dit où les 
meubles étaient placés, et elle montra l’endroit où 
elle avait accouché, par terre. Comme ça se 
rencontrait, pourtant ! Quand elles s’étaient 
perdues de vue toutes deux, autrefois, elles 
n’auraient jamais cru se retrouver ainsi, en 
habitant l’une après l’autre la même chambre. 
Virginie ajouta de nouveaux détails sur elle et son 
mari : il avait fait un petit héritage d’une tante ; il 
l’établirait sans doute plus tard ; pour le moment, 
elle continuait à s’occuper de couture, elle bâclait 
une robe par-ci par-là. Enfin, au bout d’une 
grosse demi-heure, la blanchisseuse voulut partir. 
Poisson tourna à peine le dos. Virginie, qui 
l’accompagna, promit de lui rendre sa visite ; 
d’ailleurs, elle lui donnait sa pratique, c’était une 
chose entendue. Et, comme elle la gardait sur le 
palier, Gervaise s’imagina qu’elle désirait lui 
parler de Lantier et de sa soeur Adèle, la 
brunisseuse. Elle en était toute révolutionnée à 
l’intérieur. Mais pas un mot ne fut échangé sur 
ces choses ennuyeuses, elles se quittèrent en se 
disant au revoir, d’un air très aimable. 
– Au revoir, madame Coupeau. 
– Au revoir, madame Poisson. 
Ce fut là le point de départ d’une grande 
amitié. Huit jours plus tard, Virginie ne passait 
plus devant la boutique de Gervaise sans entrer ; 
et elle y taillait des bavettes de deux et trois 
heures, si bien que Poisson, inquiet, la croyant 
écrasée, venait la chercher, avec sa figure muette 
de déterré. Gervaise, à voir ainsi journellement la 
couturière, éprouva bientôt une singulière 
préoccupation ; elle ne pouvait lui entendre 
commencer une phrase, sans croire qu’elle allait 
causer de Lantier ; elle songeait invinciblement à 
Lantier, tout le temps qu’elle restait là. C’était 
bête comme tout, car enfin elle se moquait de 
Lantier, et d’Adèle, et de ce qu’ils étaient 
devenus l’un et l’autre ; jamais elle ne posait une 
question ; même elle ne se sentait pas curieuse 
d’avoir de leurs nouvelles. Non, ça la prenait en 
dehors de sa volonté. Elle avait leur idée dans la 
tête comme on a dans la bouche un refrain 
embêtant, qui ne veut pas vous lâcher. D’ailleurs, 
elle n’en gardait nulle rancune à Virginie, dont ce 
n’était point la faute, bien sûr. Elle se plaisait 
beaucoup avec elle, et la retenait dix fois avant de 
la laisser partir. 
Cependant, l’hiver était venu, le quatrième 
hiver que les Coupeau passaient rue de la Goutted’Or. 
Cette année-là, décembre et janvier furent 
particulièrement durs. Il gelait à pierre fendre. 
Après le jour de l’an, la neige resta trois semaines 
dans la rue sans se fondre. Ça n’empêchait pas le 
travail, au contraire, car l’hiver est la belle saison 
des repasseuses. Il faisait joliment bon dans la 
boutique ! On n’y voyait jamais de glaçons aux 
vitres, comme chez l’épicier et le bonnetier d’en 
face. La mécanique, bourrée de coke, entretenait 
là une chaleur de baignoire ; les linges fumaient, 
on se serait cru en plein été ; et l’on était bien, les 
portes fermées, ayant chaud partout, tellement 
chaud, qu’on aurait fini par dormir, les yeux 
ouverts. Gervaise disait en riant qu’elle 
s’imaginait être à la campagne. En effet, les 
voitures ne faisaient plus de bruit en roulant sur 
la neige ; c’était à peine si l’on entendait le 
piétinement des passants ; dans le grand silence 
du froid, des voix d’enfants seules montaient, le 
tapage d’une bande de gamins, qui avaient établi 
une grande glissade, le long du ruisseau de la 
maréchalerie. Elle allait parfois à un des carreaux 
de la porte, enlevait de la main la buée, regardait 
ce que devenait le quartier par cette sacrée 
température ; mais pas un nez ne s’allongeait hors 
des boutiques voisines, le quartier, emmitouflé de 
neige, semblait faire le gros dos ; et elle 
échangeait seulement un petit signe de tête avec 
la charbonnière d’à côté, qui se promenait tête 
nue, la bouche fendue d’une oreille à l’autre, 
depuis qu’il gelait si fort. 
Ce qui était bon surtout, par ces temps de 
chien, c’était de prendre, à midi, son café bien 
chaud. Les ouvrières n’avaient pas à se plaindre ; 
la patronne le faisait très fort et n’y mettait pas 
quatre grains de chicorée ; il ne ressemblait guère 
au café de Mme Fauconnier, qui était une vraie 
lavasse. Seulement, quand maman Coupeau se 
chargeait de passer l’eau sur le marc, ça n’en 
finissait plus, parce qu’elle s’endormait devant la 
bouillotte. Alors, les ouvrières, après le déjeuner, 
attendaient le café en donnant un coup de fer. 
Justement, le lendemain des Rois, midi et 
demi sonnait, que le café n’était pas prêt. Ce jourlà, 
il s’entêtait à ne pas vouloir passer. Maman 
Coupeau tapait sur le filtre avec une petite 
cuiller ; et l’on entendait les gouttes tomber une à 
une, lentement, sans se presser davantage. 
– Laissez-le donc, dit la grande Clémence. Ça 
le rend trouble... Aujourd’hui, bien sûr, il y aura 
de quoi boire et manger. 
La grande Clémence mettait à neuf une 
chemise d’homme, dont elle détachait les plis du 
bout de l’ongle. Elle avait un rhume à crever, les 
yeux enflés, la gorge arrachée par des quintes de 
toux qui la pliaient en deux, au bord de l’établi. 
Avec ça, elle ne portait pas même un foulard au 
cou, vêtue d’un petit lainage à dix-huit sous, dans 
lequel elle grelottait. Près d’elle, Mme Putois, 
enveloppée de flanelle, matelassée jusqu’aux 
oreilles, repassait un jupon, qu’elle tournait 
autour de la planche à robe, dont le petit bout 
était posé sur le dossier d’une chaise ; et, par 
terre, un drap jeté empêchait le jupon de se salir, 
en frôlant le carreau. Gervaise occupait à elle 
seule la moitié de l’établi, avec des rideaux de 
mousseline brodée, sur lesquels elle poussait son 
fer tout droit, les bras allongés, pour éviter les 
faux plis. Tout d’un coup, le café qui se mit à 
couler bruyamment lui fit lever la tête. C’était ce 
louchon d’Augustine qui venait de pratiquer un 
trou au milieu du marc, en enfonçant une cuiller 
dans le filtre. 
– Veux-tu te tenir tranquille ! cria Gervaise. 
Qu’est-ce que tu as donc dans le corps ? Nous 
allons boire de la boue, maintenant. 
Maman Coupeau avait aligné cinq verres sur 
un coin libre de l’établi. Alors, les ouvrières 
lâchèrent leur travail. La patronne versait 
toujours le café elle-même, après avoir mis deux 
morceaux de sucre dans chaque verre. C’était 
l’heure attendue de la journée. Ce jour-là, comme 
chacune prenait son verre et s’accroupissait sur 
un petit banc, devant la mécanique, la porte de la 
rue s’ouvrit, Virginie entra, toute frissonnante. 
– Ah ! mes enfants, dit-elle, ça vous coupe en 
deux ! Je ne sens plus mes oreilles. Quel gredin 
de froid ! 
– Tiens ! c’est Mme Poisson ! s’écria Gervaise. 
Ah bien ! vous arrivez à propos... Vous allez 
prendre du café avec nous. 
– Ma foi ! ce n’est pas de refus... Rien que 
pour traverser la rue, on a l’hiver dans les os. 
Il restait du café, heureusement. Maman 
Coupeau alla chercher un sixième verre, et 
Gervaise laissa Virginie se sucrer, par politesse. 
Les ouvrières s’écartèrent, firent à celle-ci une 
petite place près de la mécanique. Elle grelotta un 
instant, le nez rouge, serrant ses mains raidies 
autour de son verre, pour se réchauffer. Elle 
venait de chez l’épicier, où l’on gelait, rien qu’à 
attendre un quart de gruyère. Et elle s’exclamait 
sur la grosse chaleur de la boutique : vrai, on 
aurait cru entrer dans un four, ça aurait suffi pour 
réveiller un mort, tant ça vous chatouillait 
agréablement la peau. Puis, dégourdie, elle 
allongea ses grandes jambes. Alors, toutes les six, 
elles sirotèrent lentement leur café, au milieu de 
la besogne interrompue, dans l’étouffement moite 
des linges qui fumaient. Maman Coupeau et 
Virginie seules étaient assises sur des chaises ; les 
autres, sur leurs petits bancs, semblaient par 
terre ; même ce louchon d’Augustine avait tiré un 
coin du drap, sous le jupon, pour s’étendre. On ne 
parla pas tout de suite, les nez dans les verres, 
goûtant le café. 
– Il est tout de même bon, déclara Clémence. 
Mais elle faillit étrangler, prise d’une quinte. 
Elle appuyait sa tête contre le mur pour tousser 
plus fort. 
– Vous êtes joliment pincée, dit Virginie. Où 
avez-vous donc empoigné ça ? 
– Est-ce qu’on sait ! reprit Clémence, en 
s’essuyant la figure avec sa manche. Ça doit être 
l’autre soir. Il y en avait deux qui se dépiautaient, 
à la sortie du Grand-Balcon. J’ai voulu voir, je 
suis restée là, sous la neige. Ah ! quelle roulée 
c’était à mourir de rire. L’une avait le nez 
arraché ; le sang giclait par terre. Lorsque l’autre 
a vu le sang, un grand échalas comme moi, elle a 
pris ses cliques et ses claques... Alors, la nuit, j’ai 
commencé à tousser. Il faut dire aussi que ces 
hommes sont d’un bête, quand ils couchent avec 
une femme, ils vous découvrent toute la nuit... 
– Une jolie conduite, murmura Mme Putois. 
Vous vous crevez, ma petite. 
– Et si ça m’amuse de me crever, moi !... Avec 
ça que la vie est drôle. S’escrimer toute la sainte 
journée pour gagner cinquante-cinq sous, se 
brûler le sang du matin au soir devant la 
mécanique, non, vous savez, j’en ai par-dessus la 
tête !... Allez, ce rhume-là ne me rendra pas le 
service de m’emporter ; il s’en ira comme il est 
venu. 
Il y eut un silence. Cette vaurienne de 
Clémence, qui dans les bastringues, menait le 
chahut avec des cris de merluche, attristait 
toujours le monde par ses idées de crevaison, 
quand elle était à l’atelier. Gervaise la connaissait 
bien et se contenta de dire : 
– Vous n’êtes pas gaie, les lendemains de 
noce, vous ! 
Le vrai était que Gervaise aurait mieux aimé 
qu’on ne parlât pas de batteries de femmes. Ça 
l’ennuyait, à cause de la fessée du lavoir, quand 
on causait devant elle et Virginie de coups de 
sabot dans les quilles et de giroflées à cinq 
feuilles. Justement, Virginie la regardait en 
souriant. 
– Oh ! murmura-t-elle, j’ai vu un crêpage de 
chignons, hier. Elles s’écharpillaient... 
– Qui donc ? demanda Mme Putois. 
– L’accoucheuse du bout de la rue et sa bonne, 
vous savez, une petite blonde... Une gale, cette 
fille ! Elle criait à l’autre : « Oui, oui, t’as 
décroché un enfant à la fruitière, même que je 
vais aller chez le commissaire, si tu ne me payes 
pas. » Et elle en débagoulait, fallait voir ! 
L’accoucheuse, là-dessus, lui a lâché une baffe, 
v’lan ! en plein museau. Voilà alors que ma 
sacrée gouine saute aux yeux de sa bourgeoise, et 
qu’elle la graffigne, et qu’elle la déplume, oh ! 
mais aux petits oignons ! Il a fallu que le 
charcutier la lui retirât des pattes. 
Les ouvrières eurent un rire de complaisance. 
Puis, toutes burent une petite gorgée de café, d’un 
air gueulard. 
– Vous croyez ça, vous, qu’elle a décroché un 
enfant ? reprit Clémence. 
– Dame ! le bruit a couru dans le quartier, 
répondit Virginie. Vous comprenez, je n’y étais 
pas... C’est dans le métier, d’ailleurs. Toutes en 
décrochent. 
– Ah bien ! dit Mme Putois, on est trop bête de 
se confier à elles. Merci, pour se faire 
estropier !... Voyez-vous, il y a un moyen 
souverain. Tous les soirs, on avale un verre d’eau 
bénite en se traçant sur le ventre trois signes de 
croix avec le pouce. Ça s’en va comme un vent. 
Maman Coupeau, qu’on croyait endormie, 
hocha la tête pour protester. Elle connaissait un 
autre moyen, infaillible celui-là. Il fallait manger 
un oeuf dur toutes les deux heures et s’appliquer 
des feuilles d’épinard sur les reins. Les quatre 
autres femmes restèrent graves. Mais ce louchon 
d’Augustine, dont les gaietés partaient toutes 
seules, sans qu’on sût jamais pourquoi, lâcha le 
gloussement de poule qui était son rire à elle. On 
l’avait oubliée. Gervaise releva le jupon, 
l’aperçut sur le drap qui se roulait comme un 
goret, les jambes en l’air. Et elle la tira de làdessous, 
la mit debout d’une claque. Qu’est-ce 
qu’elle avait à rire, cette dinde ? Est-ce qu’elle 
devait écouter, quand les grandes personnes 
causaient ! D’abord, elle allait reporter le linge 
d’une amie de Mme Lerat, aux Batignolles. Tout 
en parlant, la patronne lui mettait le panier au 
bras et la poussait vers la porte. Le louchon, 
rechignant, sanglotant, s’éloigna en traînant les 
pieds dans la neige. 
Cependant, maman Coupeau, Mme Putois et 
Clémence discutaient l’efficacité des oeufs durs et 
des feuilles d’épinard. Alors, Virginie, qui restait 
rêveuse, son verre de café à la main, dit tout bas : 
– Mon Dieu ! on se cogne, on s’embrasse, ça 
va toujours quand on a bon coeur... 
Et, se penchant vers Gervaise, avec un 
sourire : 
– Non, bien sûr, je ne vous en veux pas... 
L’affaire du lavoir, vous vous souvenez ? 
La blanchisseuse demeura toute gênée. Voilà 
ce qu’elle craignait. Maintenant, elle devinait 
qu’il allait être question de Lantier et d’Adèle. La 
mécanique ronflait, un redoublement de chaleur 
rayonnait du tuyau rouge. Dans cet 
assoupissement, les ouvrières, qui faisaient durer 
leur café pour se remettre à l’ouvrage le plus tard 
possible, regardaient la neige de la rue, avec des 
mines gourmandes et alanguies. Elles en étaient 
aux confidences ; elles disaient ce qu’elles 
auraient fait, si elles avaient eu dix mille francs 
de rente ; elles n’auraient rien fait du tout, elles 
seraient restées comme ça des après-midi à se 
chauffer, en crachant de loin sur la besogne. 
Virginie s’était rapprochée de Gervaise, de façon 
à ne pas être entendue des autres. Et Gervaise se 
sentait toute lâche, à cause sans doute de la trop 
grande chaleur, si molle et si lâche, qu’elle ne 
trouvait pas la force de détourner la 
conversation ; même elle attendait les paroles de 
la grande brune, le coeur gros d’une émotion dont 
elle jouissait sans se l’avouer. 
– Je ne vous fais pas de la peine, au moins ? 
reprit la couturière. Vingt fois déjà, ça m’est venu 
sur la langue. Enfin, puisque nous sommes làdessus... 
C’est pour causer, n’est-ce pas ?... Ah ! 
bien sûr, non, je ne vous en veux pas de ce qui 
s’est passé. Parole d’honneur ! je n’ai pas gardé 
ça de rancune contre vous. 
Elle tourna le fond de son café dans le verre, 
pour avoir tout le sucre, puis elle but trois 
gouttes, avec un petit sifflement des lèvres. 
Gervaise, la gorge serrée, attendait toujours, elle 
se demandait si réellement Virginie lui avait 
pardonné sa fessée tant que ça ; car elle voyait, 
dans ses yeux noirs, des étincelles jaunes 
s’allumer. Cette grande diablesse devait avoir mis 
sa rancune dans sa poche avec son mouchoir pardessus. 
– Vous aviez une excuse, continua-t-elle. On 
venait de vous faire une saleté, une 
abomination... Oh ! je suis juste, allez ! Moi, 
j’aurais pris un couteau. 
Elle but encore trois gouttes, sifflant au bord 
du verre. Et elle quitta sa voix traînante, elle 
ajouta rapidement, sans s’arrêter : 
– Aussi ça ne leur a pas porté bonheur, ah ! 
Dieu de Dieu ! non, pas bonheur du tout !... Ils 
étaient allés demeurer au diable, du côté de la 
Glacière, dans une sale rue où il y a toujours de la 
boue jusqu’aux genoux. Moi, deux jours après, je 
suis partie un matin pour déjeuner avec eux ; une 
fière course d’omnibus, je vous assure ! Eh bien ! 
ma chère, je les ai trouvés en train de se 
houspiller déjà. Vrai, comme j’entrais, ils 
s’allongeaient des calottes. Hein ! en voilà des 
amoureux !... Vous savez qu’Adèle ne vaut pas la 
corde pour la pendre. C’est ma soeur, mais ça ne 
m’empêche pas de dire qu’elle est dans la peau 
d’une fière salope. Elle m’a fait un tas de 
cochonneries ; ça serait trop long à conter, puis ce 
sont des affaires à régler entre nous... Quant à 
Lantier, dame ! vous le connaissez, il n’est pas 
bon non plus. Un petit monsieur, n’est-ce pas ? 
qui vous enlève le derrière pour un oui, pour un 
non ! Et il ferme le poing, lorsqu’il tape... Alors 
donc ils se sont échignés en conscience. Quand 
on montait l’escalier, on les entendait se bûcher. 
Un jour même, la police est venue. Lantier avait 
voulu une soupe à l’huile, une horreur qu’ils 
mangent dans le midi ; et, comme Adèle trouvait 
ça infect, ils se sont jeté la bouteille d’huile à la 
figure, la casserole, la soupière, tout le 
tremblement ; enfin, une scène à révolutionner un 
quartier. 
Elle raconta d’autres tueries, elle ne tarissait 
pas sur le ménage, savait des choses à faire 
dresser les cheveux sur la tête. Gervaise écoutait 
toute cette histoire, sans un mot, la face pâle, 
avec un pli nerveux aux coins des lèvres qui 
ressemblait à un petit sourire. Depuis bientôt sept 
ans, elle n’avait plus entendu parler de Lantier. 
Jamais elle n’aurait cru que le nom de Lantier, 
ainsi murmuré à son oreille, lui causerait une 
pareille chaleur au creux de l’estomac. Non, elle 
ne se savait pas une telle curiosité de ce que 
devenait ce malheureux, qui s’était si mal conduit 
avec elle. Elle ne pouvait plus être jalouse 
d’Adèle, maintenant ; mais elle riait tout de 
même en dedans des raclées du ménage, elle 
voyait le corps de cette fille plein de bleus, et ça 
la vengeait, ça l’amusait. Aussi serait-elle restée 
là jusqu’au lendemain matin, à écouter les 
rapports de Virginie. Elle ne posait pas de 
questions, parce qu’elle ne voulait pas paraître 
intéressée tant que ça. C’était comme si, 
brusquement, on comblait un trou pour elle ; son 
passé, à cette heure, allait droit à son présent. 
Cependant, Virginie finit par remettre son nez 
dans son verre ; elle suçait le sucre, les yeux à 
demi fermés. Alors, Gervaise, comprenant qu’elle 
devait dire quelque chose, prit un air indifférent, 
demanda : 
– Et ils demeurent toujours à la Glacière ? 
– Mais non ! répondit l’autre ; je ne vous ai 
donc pas raconté ?... Voici huit jours qu’ils ne 
sont plus ensemble. Adèle, un beau matin, a 
emporté ses frusques, et Lantier n’a pas couru 
après, je vous assure. 
La blanchisseuse laissa échapper un léger cri, 
répétant tout haut : 
– Ils ne sont plus ensemble ! 
– Qui donc ? demanda Clémence, en 
interrompant sa conversation avec maman 
Coupeau et Mme Putois. 
– Personne, dit Virginie ; des gens que vous ne 
connaissez pas. 
Mais elle examinait Gervaise, elle la trouvait 
joliment émue. Elle se rapprocha, sembla prendre 
un mauvais plaisir à recommencer ses histoires. 
Puis, tout d’un coup, elle lui demanda ce qu’elle 
ferait, si Lantier venait rôder autour d’elle ; car, 
enfin, les hommes sont si drôles, Lantier était 
bien capable de retourner à ses premières amours. 
Gervaise se redressa, se montra très nette, très 
digne. Elle était mariée, elle mettrait Lantier 
dehors, voilà tout. Il ne pouvait plus y avoir rien 
entre eux, même pas une poignée de main. 
Vraiment, elle manquerait tout à fait de coeur, si 
elle regardait un jour cet homme en face. 
– Je sais bien, dit-elle, Étienne est de lui, il y a 
un lien que je ne peux pas rompre. Si Lantier a le 
désir d’embrasser Étienne, je le lui enverrai, 
parce qu’il est impossible d’empêcher un père 
d’aimer son enfant... Mais quant à moi, voyezvous, 
Mme Poisson, je me laisserais plutôt hacher 
en petits morceaux que de lui permettre de me 
toucher du bout du doigt. C’est fini. 
En prononçant ces derniers mots, elle traça en 
l’air une croix, comme pour sceller à jamais son 
serment. Et, désireuse de rompre la conversation, 
elle parut s’éveiller en sursaut, elle cria aux 
ouvrières : 
– Dites donc, vous autres ! est-ce que vous 
croyez que le linge se repasse tout seul ?... En 
voilà des flemmes ! Houp ! à l’ouvrage ! 
Les ouvrières ne se pressèrent pas, engourdies 
d’une torpeur de paresse, les bras abandonnés sur 
leurs jupes, tenant toujours d’une main leurs 
verres vides, où un peu de marc de café restait. 
Elles continuèrent de causer. 
– C’était la petite Célestine, disait Clémence. 
Je l’ai connue. Elle avait la folie des poils de 
chat... Vous savez, elle voyait des poils de chat 
partout, elle tournait toujours la langue comme 
ça, parce qu’elle croyait avoir des poils de chat 
plein la bouche. 
– Moi, reprenait Mme Putois, j’ai eu pour amie 
une femme qui avait un ver... Oh ! ces animauxlà 
ont des caprices !... Il lui tortillait le ventre, 
quand elle ne lui donnait pas du poulet. Vous 
pensez, le mari gagnait sept francs, ça passait en 
gourmandises pour le ver... 
– Je l’aurais guérie tout de suite, moi, 
interrompait maman Coupeau. Mon Dieu ! oui, 
on avale une souris grillée. Ça empoisonne le ver 
du coup. 
Gervaise elle-même avait glissé de nouveau à 
une fainéantise heureuse. Mais elle se secoua, 
elle se mit debout. Ah bien ! en voilà une aprèsmidi 
passée à faire les rosses ! C’était ça qui 
n’emplissait pas la bourse ! Elle retourna la 
première à ses rideaux ; mais elle les trouva salis 
d’une tache de café, et elle dut, avant de 
reprendre le fer, frotter la tache avec un linge 
mouillé. Les ouvrières s’étiraient devant la 
mécanique, cherchaient leurs poignées en 
rechignant. Dès que Clémence se remua, elle eut 
un accès de toux, à cracher sa langue ; puis, elle 
acheva sa chemise d’homme, dont elle épingla les 
manchettes et le col. Mme Putois s’était remise à 
son jupon. 
– Eh bien ! au revoir, dit Virginie. J’étais 
descendue chercher un quart de gruyère. Poisson 
doit croire que le froid m’a gelée en route. 
Mais, comme elle avait déjà fait trois pas sur 
le trottoir, elle rouvrit la porte pour crier qu’elle 
voyait Augustine au bout de la rue, en train de 
glisser sur la glace avec des gamins. Cette 
gredine-là était partie depuis deux grandes 
heures. Elle accourut rouge, essoufflée, son 
panier au bras, le chignon emplâtré par une boule 
de neige ; et elle se laissa gronder d’un air 
sournois, en racontant qu’on ne pouvait pas 
marcher, à cause du verglas. Quelque voyou avait 
dû, par blague, lui fourrer des morceaux de glace 
dans les poches ; car, au bout d’un quart d’heure, 
ses poches se mirent à arroser la boutique comme 
des entonnoirs. 
Maintenant, les après-midi se passaient toutes 
ainsi. La boutique, dans le quartier, était le refuge 
des gens frileux. Toute la rue de la Goutte-d’Or 
savait qu’il y faisait chaud. Il y avait sans cesse là 
des femmes bavardes qui prenaient un air de feu 
devant la mécanique, leurs jupes troussées 
jusqu’aux genoux, faisant la petite chapelle. 
Gervaise avait l’orgueil de cette bonne chaleur, et 
elle attirait le monde, elle tenait salon, comme 
disaient méchamment les Lorilleux et les Boche. 
Le vrai était qu’elle restait obligeante et 
secourable, au point de faire entrer les pauvres, 
quand elle les voyait grelotter dehors. Elle se prit 
surtout d’amitié pour un ancien ouvrier peintre, 
un vieillard de soixante-dix ans, qui habitait dans 
la maison une soupente, où il crevait de faim et 
de froid ; il avait perdu ses trois fils en Crimée, il 
vivait au petit bonheur, depuis deux ans qu’il ne 
pouvait plus tenir un pinceau. Dès que Gervaise 
apercevait le père Bru, piétinant dans la neige 
pour se réchauffer, elle l’appelait, elle lui 
ménageait une place près du poêle ; souvent 
même elle le forçait à manger un morceau de 
pain avec du fromage. Le père Bru, le corps 
voûté, la barbe blanche, la face ridée comme une 
vieille pomme, demeurait des heures sans rien 
dire, à écouter le grésillement du coke. Peut-être 
évoquait-il ses cinquante années de travail sur des 
échelles, le demi-siècle passé à peindre des portes 
et à blanchir des plafonds aux quatre coins de 
Paris. 
– Eh bien ! père Bru, lui demandait parfois la 
blanchisseuse, à quoi pensez-vous ? 
– À rien, à toutes sortes de choses, répondait-il 
d’un air hébété. 
Les ouvrières plaisantaient, racontaient qu’il 
avait des peines de coeur. Mais lui, sans les 
entendre, retombait dans son silence, dans son 
attitude morne et réfléchie. 
À partir de cette époque, Virginie reparla 
souvent de Lantier à Gervaise. Elle semblait se 
plaire à l’occuper de son ancien amant, pour le 
plaisir de l’embarrasser, en faisant des 
suppositions. Un jour, elle dit l’avoir rencontré ; 
et, comme la blanchisseuse restait muette, elle 
n’ajouta rien, puis le lendemain seulement laissa 
entendre qu’il lui avait longuement parlé d’elle, 
avec beaucoup de tendresse. Gervaise était très 
troublée par ces conversations chuchotées à voix 
basse dans un angle de la boutique. Le nom de 
Lantier lui causait toujours une brûlure au creux 
de l’estomac, comme si cet homme eût laissé là, 
sous la peau, quelque chose de lui. Certes, elle se 
croyait bien solide, elle voulait vivre en honnête 
femme, parce que l’honnêteté est la moitié du 
bonheur. Aussi ne songeait-elle pas à Coupeau, 
dans cette affaire, n’ayant rien à se reprocher 
contre son mari, pas même en pensée. Elle 
songeait au forgeron, le coeur tout hésitant et 
malade. Il lui semblait que le retour du souvenir 
de Lantier en elle, cette lente possession dont elle 
était reprise, la rendait infidèle à Goujet, à leur 
amour inavoué, d’une douceur d’amitié. Elle 
vivait des journées tristes, lorsqu’elle se croyait 
coupable envers son bon ami. Elle aurait voulu 
n’avoir de l’affection que pour lui, en dehors de 
son ménage. Cela se passait très haut en elle, audessus 
de toutes les saletés, dont Virginie guettait 
le feu sur son visage. 
Quand le printemps fut venu, Gervaise alla se 
réfugier auprès de Goujet. Elle ne pouvait plus ne 
réfléchir à rien, sur une chaise, sans penser 
aussitôt à son premier amant ; elle le voyait 
quitter Adèle, remettre son linge au fond de leur 
ancienne malle, revenir chez elle, avec la malle 
sur la voiture. Les jours où elle sortait, elle était 
prise tout d’un coup de peurs bêtes, dans la rue ; 
elle croyait entendre le pas de Lantier derrière 
elle, elle n’osait pas se retourner, tremblante, 
s’imaginant sentir ses mains la saisir à la taille. 
Bien sûr, il devait l’espionner ; il tomberait sur 
elle une après-midi ; et cette idée lui donnait des 
sueurs froides, parce qu’il l’embrasserait 
certainement dans l’oreille, comme il le faisait 
par taquinerie, autrefois. C’était ce baiser qui 
l’épouvantait ; à l’avance, il la rendait sourde, il 
l’emplissait d’un bourdonnement, dans lequel elle 
ne distinguait plus que le bruit de son coeur 
battant à grands coups. Alors, dès que ces peurs 
la prenaient, la forge était son seul asile ; elle y 
redevenait tranquille et souriante, sous la 
protection de Goujet, dont le marteau sonore 
mettait en fuite ses mauvais rêves. 
Quelle heureuse saison ! La blanchisseuse 
soignait d’une façon particulière sa pratique de la 
rue des Portes-Blanches ; elle lui reportait 
toujours son linge elle-même, parce que cette 
course, chaque vendredi, était un prétexte tout 
trouvé pour passer rue Marcadet et entrer à la 
forge. Dès qu’elle tournait le coin de la rue, elle 
se sentait légère, gaie, comme si elle faisait une 
partie de campagne, au milieu de ces terrains 
vagues, bordés d’usines grises ; la chaussée noire 
de charbon, les panaches de vapeur sur les toits, 
l’amusaient autant qu’un sentier de mousse dans 
un bois de la banlieue, s’enfonçant entre de 
grands bouquets de verdure ; et elle aimait 
l’horizon blafard, rayé par les hautes cheminées 
des fabriques, la butte Montmartre qui bouchait le 
ciel, avec ses maisons crayeuses, percées des 
trous réguliers de leurs fenêtres. Puis, elle 
ralentissait le pas en arrivant, sautant les flaques 
d’eau, prenant plaisir à traverser les coins déserts 
et embrouillés du chantier de démolitions. Au 
fond, la forge luisait, même en plein midi. Son 
coeur sautait à la danse des marteaux. Quand elle 
entrait, elle était toute rouge, les petits cheveux 
blonds de sa nuque envolés comme ceux d’une 
femme qui arrive à un rendez-vous. Goujet 
l’attendait, les bras nus, la poitrine nue, tapant 
plus fort sur l’enclume, ces jours-là, pour se faire 
entendre de plus loin. Il la devinait, l’accueillait 
d’un bon rire silencieux, dans sa barbe jaune. 
Mais elle ne voulait pas qu’il se dérangeât de son 
travail, elle le suppliait de reprendre le marteau, 
parce qu’elle l’aimait davantage, lorsqu’il le 
brandissait de ses gros bras, bossués de muscles. 
Elle allait donner une légère claque sur la joue 
d’Étienne pendu au soufflet, et elle restait là une 
heure, à regarder les boulons. Ils n’échangeaient 
pas dix paroles. Ils n’auraient pas mieux satisfait 
leur tendresse dans une chambre, enfermés à 
double tour. Les ricanements de Bec-Salé, dit 
Boit-sans-Soif, ne les gênaient guère, car ils ne 
les entendaient même plus. Au bout d’un quart 
d’heure, elle commençait à étouffer un peu ; la 
chaleur, l’odeur forte, les fumées qui montaient, 
l’étourdissaient, tandis que les coups sourds la 
secouaient des talons à la gorge. Elle ne désirait 
plus rien alors, c’était son plaisir. Goujet l’aurait 
serrée dans ses bras que ça ne lui aurait pas donné 
une émotion si grosse. Elle se rapprochait de lui, 
pour sentir le vent de son marteau sur sa joue, 
pour être dans le coup qu’il tapait. Quand des 
étincelles piquaient ses mains tendres, elle ne les 
retirait pas, elle jouissait au contraire de cette 
pluie de feu qui lui cinglait la peau. Lui, bien sûr, 
devinait le bonheur qu’elle goûtait là ; il réservait 
pour le vendredi les ouvrages difficiles, afin de 
lui faire la cour avec toute sa force et toute son 
adresse ; il ne se ménageait plus, au risque de 
fendre les enclumes en deux, haletant, les reins 
vibrant de la joie qu’il lui donnait. Pendant un 
printemps, leurs amours emplirent ainsi la forge 
d’un grondement d’orage. Ce fut une idylle dans 
une besogne de géant, au milieu du flamboiement 
de la houille, de l’ébranlement du hangar, dont la 
carcasse noire de suie craquait. Tout ce fer 
écrasé, pétri comme de la cire rouge, gardait les 
marques rudes de leurs tendresses. Le vendredi, 
quand la blanchisseuse quittait la Gueule-d’Or, 
elle remontait lentement la rue des Poissonniers, 
contentée, lassée, l’esprit et la chair tranquilles. 
Peu à peu, sa peur de Lantier diminua, elle 
redevint raisonnable. À cette époque, elle aurait 
encore vécu très heureuse, sans Coupeau, qui 
tournait mal, décidément. Un jour, elle revenait 
justement de la forge, lorsqu’elle crut reconnaître 
Coupeau dans l’Assommoir du père Colombe, en 
train de se payer des tournées de vitriol, avec 
Mes-Bottes, Bibi-la-Grillade et Bec-Salé, dit 
Boit-sans-Soif. Elle passa vite, pour ne pas avoir 
l’air de les moucharder. Mais elle se retourna : 
c’était bien Coupeau qui se jetait son petit verre 
de schnick dans le gosier, d’un geste familier 
déjà. Il mentait donc, il en était donc à l’eau-devie, 
maintenant ! Elle rentra désespérée ; toute 
son épouvante de l’eau-de-vie la reprenait. Le 
vin, elle le pardonnait, parce que le vin nourrit 
l’ouvrier ; les alcools, au contraire, étaient des 
saletés, des poisons qui ôtaient à l’ouvrier le goût 
du pain. Ah ! le gouvernement aurait bien dû 
empêcher la fabrication de ces cochonneries ! 
En arrivant rue de la Goutte-d’Or, elle trouva 
toute la maison bouleversée. Ses ouvrières 
avaient quitté l’établi, et étaient dans la cour, à 
regarder en l’air. Elle interrogea Clémence. 
– C’est le père Bijard qui flanque une roulée à 
sa femme, répondit la repasseuse. Il était sous la 
porte, gris comme un Polonais, à la guetter 
revenir du lavoir... Il lui a fait grimper l’escalier à 
coups de poing, et maintenant il l’assomme làhaut, 
dans leur chambre... Tenez, entendez-vous 
les cris ? 
Gervaise monta rapidement. Elle avait de 
l’amitié pour Mme Bijard, sa laveuse, qui était une 
femme d’un grand courage. Elle espérait mettre 
le holà. En haut, au sixième, la porte de la 
chambre était restée ouverte, quelques locataires 
s’exclamaient sur le carré, tandis que Mme Boche, 
devant la porte, criait : 
– Voulez-vous bien finir !... On va aller 
chercher les sergents de ville, entendez-vous ! 
Personne n’osait se risquer dans la chambre, 
parce qu’on connaissait Bijard, une bête brute 
quand il était soûl. Il ne dessoûlait jamais, 
d’ailleurs. Les rares jours où il travaillait, il posait 
un litre d’eau-de-vie près de son étau de serrurier, 
buvant au goulot toutes les demi-heures. Il ne se 
soutenait plus autrement, il aurait pris feu comme 
une torche, si l’on avait approché une allumette 
de sa bouche. 
– Mais on ne peut pas la laisser massacrer ! dit 
Gervaise toute tremblante. 
Et elle entra. La chambre, mansardée, très 
propre, était nue et froide, vidée par l’ivrognerie 
de l’homme, qui enlevait les draps du lit pour les 
boire. Dans la lutte, la table avait roulé jusqu’à la 
fenêtre les deux chaises culbutées étaient 
tombées, les pieds en l’air. Sur le carreau, au 
milieu, Mme Bijard, les jupes encore trempées par 
l’eau du lavoir et collées à ses cuisses, les 
cheveux arrachés, saignante, râlait d’un souffle 
fort, avec des oh ! oh ! prolongés, à chaque coup 
de talon de Bijard. Il l’avait d’abord abattue de 
ses deux poings ; maintenant, il la piétinait. 
– Ah ! garce !... ah ! garce !... ah ! garce !... 
grognait-il d’une voix étouffée, accompagnant de 
ce mot chaque coup, s’affolant à le répéter, 
frappant plus fort à mesure qu’il s’étranglait 
davantage. 
Puis, la voix lui manqua, il continua de taper 
sourdement, follement, raidi dans sa cotte et son 
bourgeron déguenillés, la face bleuie sous sa 
barbe sale, avec son front chauve taché de 
grandes plaques rouges. Sur le carré, les voisins 
disaient qu’il la battait parce qu’elle lui avait 
refusé vingt sous, le matin. On entendit la voix de 
Boche, au bas de l’escalier. Il appelait Mme 
Boche, il lui criait : 
– Descends, laisse-les se tuer, ça fera de la 
canaille de moins ! 
Cependant, le père Bru avait suivi Gervaise 
dans la chambre. À eux deux, ils tâchaient de 
raisonner le serrurier, de le pousser vers la porte. 
Mais il se retournait, muet, une écume aux 
lèvres ; et, dans ses yeux pâles, l’alcool flambait, 
allumait une flamme de meurtre. La 
blanchisseuse eut le poignet meurtri ; le vieil 
ouvrier alla tomber sur la table. Par terre, Mme 
Bijard soufflait plus fort, la bouche grande 
ouverte, les paupières closes. À présent, Bijard la 
manquait ; il revenait, s’acharnait, frappait à côté, 
enragé, aveuglé, s’attrapant lui-même avec les 
claques qu’il envoyait dans le vide. Et, pendant 
toute cette tuerie, Gervaise voyait, dans un coin 
de la chambre, la petite Lalie, alors âgée de 
quatre ans, qui regardait son père assommer sa 
mère. L’enfant tenait entre ses bras, comme pour 
la protéger, sa soeur Henriette, sevrée de la veille. 
Elle était debout, la tête serrée dans une coiffe 
d’indienne, très pâle, l’air sérieux. Elle avait un 
large regard noir, d’une fixité pleine de pensées, 
sans une larme. 
Quand Bijard eut rencontré une chaise et se fut 
étalé sur le carreau, où on le laissa ronfler, le père 
Bru aida Gervaise à relever Mme Bijard. 
Maintenant, celle-ci pleurait à gros sanglots ; et 
Lalie, qui s’était approchée, la regardait pleurer, 
habituée à ces choses, résignée déjà. La 
blanchisseuse, en redescendant, au milieu de la 
maison calmée, voyait toujours devant elle ce 
regard d’enfant de quatre ans, grave et courageux 
comme un regard de femme. 
– Monsieur Coupeau est sur le trottoir d’en 
face, lui cria Clémence, dès qu’elle l’aperçut. Il a 
l’air joliment poivré ! 
Coupeau traversait justement la rue. Il faillit 
enfoncer un carreau d’un coup d’épaule, en 
manquant la porte. Il avait une ivresse blanche, 
les dents serrées, le nez pincé. Et Gervaise 
reconnut tout de suite le vitriol de l’Assommoir, 
dans le sang empoisonné qui lui blêmissait la 
peau. Elle voulut rire, le coucher, comme elle 
faisait les jours où il avait le vin bon enfant. Mais 
il la bouscula, sans desserrer les lèvres ; et, en 
passant, en gagnant de lui-même son lit, il leva le 
poing sur elle. Il ressemblait à l’autre, au soûlard 
qui ronflait là-haut, las d’avoir tapé. Alors, elle 
resta toute froide, elle pensait aux hommes, à son 
mari, à Goujet, à Lantier, le coeur coupé, 
désespérant d’être jamais heureuse. 
VII 
La fête de Gervaise tombait le 19 juin. Les 
jours de fête, chez les Coupeau, on mettait les 
petits plats dans les grands ; c’étaient des noces 
dont on sortait ronds comme des balles, le ventre 
plein pour la semaine. Il y avait un nettoyage 
général de la monnaie. Dès qu’on avait quatre 
sous, dans le ménage, on les bouffait. On 
inventait des saints sur almanach, histoire de se 
donner des prétextes de gueuletons. Virginie 
approuvait joliment Gervaise de se fourrer de 
bons morceaux sous le nez. Lorsqu’on a un 
homme qui boit tout, n’est-ce pas ? c’est pain 
bénit de ne pas laisser la maison s’en aller en 
liquides et, de se garnir d’abord l’estomac. 
Puisque l’argent filait quand même, autant valaitil 
faire gagner au boucher qu’au marchand de vin. 
Et Gervaise, agourmandie, s’abandonnait à cette 
excuse. Tant pis ! ça venait de Coupeau, s’ils 
n’économisaient plus un rouge liard. Elle avait 
encore engraissé, elle boitait davantage, parce 
que sa jambe, qui s’enflait de graisse, semblait se 
raccourcir à mesure. 
Cette année-là, un mois à l’avance, on causa 
de la fête. On cherchait des plats, on s’en léchait 
les lèvres. Toute la boutique avait une sacrée 
envie de nocer. Il fallait une rigolade à mort, 
quelque chose de pas ordinaire et de réussi. Mon 
Dieu ! on ne prenait pas tous les jours du bon 
temps. La grosse préoccupation de la 
blanchisseuse était de savoir qui elle inviterait ; 
elle désirait douze personnes à table, pas plus, pas 
moins. Elle, son mari, maman Coupeau, Mme 
Lerat, ça faisait déjà quatre personnes de la 
famille. Elle aurait aussi les Goujet et les Poisson. 
D’abord, elle s’était bien promis de ne pas inviter 
ses ouvrières, Mme Putois et Clémence, pour ne 
pas les rendre trop familières ; mais, comme on 
parlait toujours de la fête devant elles et que leurs 
nez s’allongeaient, elle finit par leur dire de venir. 
Quatre et quatre, huit, et deux, dix. Alors, voulant 
absolument compléter les douze, elle se 
réconcilia avec les Lorilleux, qui tournaient 
autour d’elle depuis quelque temps ; du moins, il 
fut convenu que les Lorilleux descendraient dîner 
et qu’on ferait la paix, le verre à la main. Bien 
sûr, on ne peut pas toujours rester brouillé dans 
les familles. Puis, l’idée de la fête attendrissait 
tous les coeurs. C’était une occasion impossible à 
refuser. Seulement, quand les Boche connurent le 
raccommodement projeté, ils se rapprochèrent 
aussitôt de Gervaise, avec des politesses, des 
sourires obligeants ; et il fallut les prier aussi 
d’être du repas. Voilà ! on serait quatorze, sans 
compter les enfants. Jamais elle n’avait donné un 
dîner pareil, elle en était tout effarée et glorieuse. 
La fête tombait justement un lundi. C’était une 
chance : Gervaise comptait sur l’après-midi du 
dimanche pour commencer la cuisine. Le samedi, 
comme les repasseuses bâclaient leur besogne, il 
y eut une longue discussion dans la boutique, afin 
de savoir ce qu’on mangerait, décidément. Une 
seule pièce était adoptée depuis trois semaines : 
une oie grasse rôtie. On en causait avec des yeux 
gourmands. Même, l’oie était achetée. Maman 
Coupeau alla la chercher pour la faire soupeser à 
Clémence et à Mme Putois. Et il y eut des 
exclamations, tant la bête parut énorme, avec sa 
peau rude, ballonnée de graisse jaune. 
– Avant ça, le pot-au-feu, n’est-ce pas ? dit 
Gervaise. Le potage et un petit morceau de 
bouilli, c’est toujours bon... Puis, il faudrait un 
plat à la sauce. 
La grande Clémence proposa du lapin ; mais 
on ne mangeait que de ça ; tout le monde en avait 
par-dessus la tête. Gervaise rêvait quelque chose 
de plus distingué. Mme Putois ayant parlé d’une 
blanquette de veau, elles se regardèrent toutes 
avec un sourire qui grandissait. C’était une idée ; 
rien ne ferait l’effet d’une blanquette de veau. 
– Après, reprit Gervaise, il faudrait encore un 
plat à la sauce. 
Maman Coupeau songea à du poisson. Mais 
les autres eurent une grimace, en tapant leurs fers 
plus fort. Personne n’aimait le poisson, ça ne 
tenait pas à l’estomac, et c’était plein d’arêtes. Ce 
louchon d’Augustine ayant osé dire qu’elle aimait 
la raie, Clémence lui ferma le bec d’une 
bourrade. Enfin, la patronne venait de trouver une 
épinée de cochon aux pommes de terre, qui avait 
de nouveau épanoui les visages, lorsque Virginie 
entra comme un coup de vent, la figure allumée. 
– Vous arrivez bien ! cria Gervaise. Maman 
Coupeau, montrez-lui donc la bête. 
Et maman Coupeau alla chercher une seconde 
fois l’oie grasse, que Virginie dut prendre sur ses 
mains. Elle s’exclama : « Sacredié ! qu’elle était 
lourde ! » Mais elle la posa tout de suite au bord 
de l’établi, entre un jupon et un paquet de 
chemises. Elle avait la cervelle ailleurs ; elle 
emmena Gervaise dans la chambre du fond. 
– Dites donc, ma petite, murmura-t-elle 
rapidement, je veux vous avertir... Vous ne 
devineriez jamais qui j’ai rencontré au bout de la 
rue ? Lantier, ma chère ! Il est là à rôder, à 
guetter... Alors, je suis accourue. Ça m’a effrayée 
pour vous, vous comprenez. 
La blanchisseuse était devenue toute pâle. Que 
lui voulait-il donc, ce malheureux ? Et justement 
il tombait en plein dans les préparatifs de la fête. 
Jamais elle n’avait eu de chance ; on ne pouvait 
pas lui laisser prendre un plaisir tranquillement. 
Mais Virginie lui répondait qu’elle était bien 
bonne de se tourner la bile. Pardi ! si Lantier 
s’avisait de la suivre, elle appellerait un agent et 
le ferait coffrer. Depuis un mois que son mari 
avait obtenu sa place de sergent de ville, la 
grande brune prenait des allures cavalières et 
parlait d’arrêter tout le monde. Comme elle 
élevait la voix, en souhaitant d’être pincée dans la 
rue, à la seule fin d’emmener elle-même 
l’insolent au poste et de le livrer à Poisson, 
Gervaise, d’un geste, la supplia de se taire, parce 
que les ouvrières écoutaient. Elle rentra la 
première dans la boutique ; elle reprit, en 
affectant beaucoup de calme : 
– Maintenant, il faudrait un légume ? 
– Hein ? des petits pois au lard, dit Virginie. 
Moi, je ne mangerais que de ça. 
– Oui, oui, des petits pois au lard ! 
approuvèrent toutes les autres, pendant 
qu’Augustine, enthousiasmée, enfonçait de 
grands coups de tisonnier dans la mécanique. 
Le lendemain dimanche, dès trois heures, 
maman Coupeau alluma les deux fourneaux de la 
maison et un troisième fourneau en terre 
emprunté aux Boche. À trois heures et demie, le 
pot-au-feu bouillait dans une grosse marmite, 
prêtée par le restaurant d’à côté, la marmite du 
ménage ayant semblé trop petite. On avait décidé 
d’accommoder la veille la blanquette de veau et 
l’épinée de cochon, parce que ces plats-là sont 
meilleurs réchauffés ; seulement, on ne lierait la 
sauce de la blanquette qu’au moment de se mettre 
à table. Il resterait encore bien assez de besogne 
pour le lundi, le potage, les pois au lard, l’oie 
rôtie. La chambre du fond était tout éclairée par 
les trois brasiers ; des roux graillonnaient dans les 
poêlons, avec une fumée forte de farine brûlée ; 
tandis que la grosse marmite soufflait des jets de 
vapeur comme une chaudière, les flancs secoués 
par des glouglous graves et profonds. Maman 
Coupeau et Gervaise, un tablier blanc noué 
devant elles, emplissaient la pièce de leur hâte à 
éplucher du persil, à courir après le poivre et le 
sel, à tourner la viande avec la mouvette de bois. 
Elles avaient mis Coupeau dehors pour 
débarrasser le plancher. Mais elles eurent quand 
même du monde sur le dos toute l’après-midi. Ça 
sentait si bon la cuisine, dans la maison, que les 
voisines descendirent les unes après les autres, 
entrèrent sous des prétextes, uniquement pour 
savoir ce qui cuisait ; et elles se plantaient là, en 
attendant que la blanchisseuse fût forcée de lever 
les couvercles. Puis, vers cinq heures, Virginie 
parut ; elle avait encore vu Lantier ; décidément, 
on ne mettait plus les pieds dans la rue sans le 
rencontrer. Mme Boche, elle aussi, venait de 
l’apercevoir au coin du trottoir, avançant la tête 
d’un air sournois. Alors, Gervaise, qui justement 
allait acheter un sou d’oignons brûlés pour le potau- 
feu, fut prise d’un tremblement et n’osa plus 
sortir ; d’autant plus que la concierge et la 
couturière l’effrayaient beaucoup en racontant 
des histoires terribles, des hommes attendant des 
femmes avec des couteaux et des pistolets cachés 
sous leur redingote. Dame, oui ! on lisait ça tous 
les jours dans les journaux ; quand un de ces 
gredins-là enrage de retrouver une ancienne 
heureuse, il devient capable de tout. Virginie 
offrit obligeamment de courir chercher les 
oignons brûlés. Il fallait s’aider entre femmes, on 
ne pouvait pas laisser massacrer cette pauvre 
petite. Lorsqu’elle revint, elle dit que Lantier 
n’était plus là ; il avait dû filer, en se sachant 
découvert. La conversation, autour des poêlons, 
n’en roula pas moins sur lui jusqu’au soir. Mme 
Boche ayant conseillé d’instruire Coupeau, 
Gervaise montra une grande frayeur et la supplia 
de ne jamais lâcher un mot de ces choses. Ah 
bien ! ce serait du propre ! Son mari devait déjà 
se douter de l’affaire, car depuis quelques jours, 
en se couchant, il jurait et donnait des coups de 
poing dans le mur. Elle en restait les mains 
tremblantes, à l’idée que deux hommes se 
mangeraient pour elle ; elle connaissait Coupeau, 
il était jaloux à tomber sur Lantier avec ses 
cisailles. Et, pendant que, toutes quatre, elles 
s’enfonçaient dans ce drame, les sauces, sur les 
fourneaux garnis de cendre, mijotaient 
doucement ; la blanquette et l’épinée, quand 
maman Coupeau les découvrait, avaient un petit 
bruit, un frémissement discret ; le pot-au-feu 
gardait son ronflement de chantre endormi le 
ventre au soleil. Elles finirent par se tremper 
chacune une soupe dans une tasse, pour goûter le 
bouillon. 
Enfin, le lundi arriva. Maintenant que 
Gervaise allait avoir quatorze personnes à dîner, 
elle craignait de ne pas pouvoir caser tout ce 
monde. Elle se décida à mettre le couvert dans la 
boutique ; et encore, dès le matin, mesura-t-elle 
avec un mètre, pour savoir dans quel sens elle 
placerait la table. Ensuite, il fallut déménager le 
linge, démonter l’établi ; c’était l’établi, posé sur 
d’autres tréteaux, qui devait servir de table. Mais, 
juste au milieu de tout ce remue-ménage, une 
cliente se présenta et fit une scène, parce qu’elle 
attendait son linge depuis le vendredi ; on se 
fichait d’elle, elle voulait son linge 
immédiatement. Alors, Gervaise s’excusa, mentit 
avec aplomb ; il n’y avait pas de sa faute, elle 
nettoyait sa boutique, les ouvrières reviendraient 
seulement le lendemain ; et elle renvoya la cliente 
calmée, en lui promettant de s’occuper d’elle à la 
première heure. Puis, lorsque l’autre fut partie, 
elle éclata en mauvaises paroles. C’est vrai, si 
l’on écoutait les pratiques, on ne prendrait pas 
même le temps de manger, on se tuerait la vie 
entière pour leurs beaux yeux ! On n’était pas des 
chiens à l’attache, pourtant ! Ah bien ! quand le 
Grand Turc en personne serait venu lui apporter 
un faux-col, quand il se serait agi de gagner cent 
mille francs, elle n’aurait pas donné un coup de 
fer ce lundi-là, parce qu’à la fin c’était son tour 
de jouir un peu. 
La matinée entière fut employée à terminer les 
achats. Trois fois, Gervaise sortit et rentra 
chargée comme un mulet. Mais, au moment où 
elle repartait pour commander le vin, elle 
s’aperçut qu’elle n’avait plus assez d’argent. Elle 
aurait bien pris le vin à crédit ; seulement, la 
maison ne pouvait pas rester sans le sou, à cause 
des mille petites dépenses auxquelles on ne pense 
pas. Et, dans la chambre du fond, maman 
Coupeau et elle se désolèrent, calculèrent qu’il 
leur fallait au moins vingt francs. Où les trouver, 
ces quatre pièces de cent sous ? Maman Coupeau, 
qui autrefois avait fait le ménage d’une petite 
actrice du théâtre des Batignolles, parla la 
première du Mont-de-Piété. Gervaise eut un rire 
de soulagement. Était-elle bête ! elle n’y songeait 
plus. Elle plia vivement sa robe de soie noire 
dans une serviette, qu’elle épingla. Puis, elle 
cacha elle-même le paquet sous le tablier de 
maman Coupeau, en lui recommandant de le tenir 
bien aplati sur son ventre, à cause des voisins, qui 
n’avaient pas besoin de savoir ; et elle vint 
guetter sur la porte, pour voir si on ne suivait pas 
la vieille femme. Mais celle-ci n’était pas devant 
le charbonnier qu’elle la rappela. 
– Maman ! maman ! 
Elle la fit rentrer dans la boutique, ôta de son 
doigt son alliance, en disant : 
– Tenez, mettez ça avec. Nous aurons 
davantage. 
Et quand maman Coupeau lui eut rapporté 
vingt-cinq francs, elle dansa de joie. Elle allait 
commander en plus six bouteilles de vin cacheté 
pour boire avec le rôti. Les Lorilleux seraient 
écrasés. 
Depuis quinze jours, c’était le rêve des 
Coupeau : écraser les Lorilleux. Est-ce que ces 
sournois, l’homme et la femme, une jolie paire 
vraiment, ne s’enfermaient pas quand ils 
mangeaient un bon morceau, comme s’ils 
l’avaient volé ? Oui, ils bouchaient la fenêtre 
avec une couverture pour cacher la lumière et 
faire croire qu’ils dormaient. Naturellement, ça 
empêchait les gens de monter ; et ils bâfraient 
seuls, ils se dépêchaient de s’empiffrer, sans 
lâcher un mot tout haut. Même, le lendemain, ils 
se gardaient de jeter leurs os sur les ordures, 
parce qu’on aurait su alors ce qu’ils avaient 
mangé ; Mme Lorilleux allait, au bout de la rue, 
les lancer dans une bouche d’égout ; un matin, 
Gervaise l’avait surprise vidant là son panier 
plein d’écailles d’huîtres. Ah ! non, pour sûr, ces 
rapiats n’étaient pas larges des épaules, et toutes 
ces manigances venaient de leur rage à vouloir 
paraître pauvres. Eh bien ! on leur donnerait une 
leçon, on leur prouverait qu’on n’était pas chien. 
Gervaise aurait mis sa table au travers de la rue, 
si elle avait pu, histoire d’inviter chaque passant. 
L’argent, n’est-ce pas ? n’a pas été inventé pour 
moisir. Il est joli, quand il luit tout neuf au soleil. 
Elle leur ressemblait si peu maintenant, que, les 
jours où elle avait vingt sous, elle s’arrangeait de 
façon à laisser croire qu’elle en avait quarante. 
Maman Coupeau et Gervaise parlèrent des 
Lorilleux, en mettant la table, dès trois heures. 
Elles avaient accroché de grands rideaux dans la 
vitrine ; mais, comme il faisait chaud, la porte 
restait ouverte, la rue entière passait devant la 
table. Les deux femmes ne posaient pas une 
carafe, une bouteille, une salière, sans chercher à 
y glisser une intention vexatoire pour les 
Lorilleux. Elles les avaient placés de manière à ce 
qu’ils pussent voir le développement superbe du 
couvert, et elles leur réservaient la belle vaisselle, 
sachant bien que les assiettes de porcelaine leur 
porteraient un coup. 
– Non, non, maman, cria Gervaise, ne leur 
donnez pas ces serviettes-là ! J’en ai deux qui 
sont damassées. 
– Ah bien ! murmura la vieille femme, ils en 
crèveront, c’est sûr. 
Et elles se sourirent, debout aux deux côtés de 
cette grande table blanche, où les quatorze 
couverts alignés leur causaient un gonflement 
d’orgueil. Ça faisait comme une chapelle, au 
milieu de la boutique. 
– Aussi, reprit Gervaise, pourquoi sont-ils si 
rats !... vous savez, ils ont menti, le mois dernier, 
quand la femme a raconté partout qu’elle avait 
perdu un bout de chaîne d’or, en allant reporter 
l’ouvrage. Vrai ! si celle-là perd jamais quelque 
chose !... C’était simplement une façon de pleurer 
misère et de ne pas vous donner vos cent sous. 
– Je ne les ai encore vus que deux fois, mes 
cent sous, dit maman Coupeau. 
– Voulez-vous parier ! le mois prochain, ils 
inventeront une autre histoire... Ça explique 
pourquoi ils bouchent leur fenêtre, quand ils 
mangent un lapin. N’est-ce pas ? on serait en 
droit de leur dire : « Puisque vous mangez un 
lapin, vous pouvez bien donner cent sous à votre 
mère. » Oh ! ils ont du vice !... Qu’est-ce que 
vous seriez devenue, si je ne vous avais pas prise 
avec nous ? 
Maman Coupeau hocha la tête. Ce jour-là, elle 
était tout à fait contre les Lorilleux, à cause du 
grand repas que les Coupeau donnaient. Elle 
aimait la cuisine, les bavardages autour des 
casseroles, les maisons mises en l’air par les 
noces des jours de fête. D’ailleurs, elle 
s’entendait d’ordinaire assez bien avec Gervaise. 
Les autres jours, quand elles s’asticotaient 
ensemble, comme ça arrive dans tous les 
ménages, la vieille femme bougonnait, se disait 
horriblement malheureuse d’être ainsi à la merci 
de sa belle-fille. Au fond, elle devait garder une 
tendresse pour Mme Lorilleux ; c’était sa fille, 
après tout. 
– Hein ? répéta Gervaise, vous ne seriez pas si 
grasse, chez eux ? Et pas de café, pas de tabac, 
aucune douceur !... Dites, est-ce qu’ils vous 
auraient mis deux matelas à votre lit ? 
– Non, bien sûr, répondit maman Coupeau. 
Lorsqu’ils vont entrer, je me placerai en face de 
la porte pour voir leur nez. 
Le nez des Lorilleux les égayait à l’avance. 
Mais il s’agissait de ne pas rester planté là, à 
regarder la table. Les Coupeau avaient déjeuné 
très tard, vers une heure, avec un peu de 
charcuterie, parce que les trois fourneaux étaient 
déjà occupés, et qu’ils ne voulaient pas salir la 
vaisselle lavée pour le soir. À quatre heures, les 
deux femmes furent dans leur coup de feu. L’oie 
rôtissait devant une coquille placée par terre, 
contre le mur, à côté de la fenêtre ouverte ; et la 
bête était si grosse, qu’il avait fallu l’enfoncer de 
force dans la rôtissoire. Ce louchon d’Augustine, 
assise sur un petit banc, recevant en plein le reflet 
d’incendie de la coquille, arrosait l’oie gravement 
avec une cuiller à long manche. Gervaise 
s’occupait des pois au lard. Maman Coupeau, la 
tête perdue au milieu de tous ces plats, tournait, 
attendait le moment de mettre réchauffer l’épinée 
et la blanquette. Vers cinq heures, les invités 
commencèrent à arriver. Ce furent d’abord les 
deux ouvrières, Clémence et Mme Putois, toutes 
deux endimanchées, la première en bleu, la 
seconde en noir ; Clémence tenait un géranium, 
Mme Putois, un héliotrope ; et Gervaise, qui 
justement avait les mains blanches de farine, dut 
leur appliquer à chacune deux gros baisers, les 
mains rejetées en arrière. Puis, sur leurs talons, 
Virginie entra, mise comme une dame, en robe de 
mousseline imprimée, avec une écharpe et un 
chapeau, bien qu’elle eût eu seulement la rue à 
traverser. Celle-là apportait un pot d’oeillets 
rouges. Elle prit elle-même la blanchisseuse dans 
ses grands bras et la serra fortement. Enfin, 
parurent Boche avec un pot de pensées, Mme 
Boche avec un pot de réséda, Mme Lerat avec une 
citronnelle, un pot dont la terre avait sali sa robe 
de mérinos violet. Tout ce monde s’embrassait, 
s’entassait dans la chambre, au milieu des trois 
fourneaux et de la coquille, d’où montait une 
chaleur d’asphyxie. Les bruits de friture des 
poêlons couvraient les voix. Une robe qui 
accrocha la rôtissoire, causa une émotion. Ça 
sentait l’oie si fort, que les nez s’agrandissaient. 
Et Gervaise était très aimable, remerciait chacun 
de son bouquet, sans cesser pour cela de préparer 
la liaison de la blanquette, au fond d’une assiette 
creuse. Elle avait posé les pots dans la boutique, 
au bout de la table, sans leur enlever leur haute 
collerette de papier blanc. Un parfum doux de 
fleurs se mêlait à l’odeur de la cuisine. 
– Voulez-vous qu’on vous aide ? dit Virginie. 
Quand je pense que vous travaillez depuis trois 
jours à toute cette nourriture, et qu’on va rafler ça 
en un rien de temps ! 
– Dame ! répondit Gervaise, ça ne se ferait pas 
tout seul... Non, ne vous salissez pas les mains. 
Vous voyez, tout est prêt. Il n’y a plus que le 
potage... 
Alors, on se mit à l’aise. Les dames posèrent 
sur le lit leurs châles et leurs bonnets, puis 
relevèrent leurs jupes avec des épingles, pour ne 
pas les salir. Boche, qui avait renvoyé sa femme 
garder la loge jusqu’à l’heure du dîner, poussait 
déjà Clémence dans le coin de la mécanique, en 
lui demandant si elle était chatouilleuse ; et 
Clémence haletait, se tordait, pelotonnée et les 
seins crevant son corsage, car l’idée seule de 
chatouilles lui faisait courir un frisson partout. 
Les autres dames, afin de ne pas gêner les 
cuisinières, venaient également de passer dans la 
boutique, où elles se tenaient contre les murs, en 
face de la table ; mais, comme la conversation 
continuait par la porte ouverte, et qu’on ne 
s’entendait pas, à tous moments elles retournaient 
au fond, envahissant la pièce avec de brusques 
éclats de voix, entourant Gervaise qui s’oubliait à 
leur répondre, sa cuiller fumante au poing. On 
riait, on en lâchait de fortes. Virginie ayant dit 
qu’elle ne mangeait plus depuis deux jours, pour 
se faire un trou, cette grande sale de Clémence en 
raconta une plus raide : elle s’était creusée, en 
prenant le matin un bouillon pointu, comme les 
Anglais. Alors, Boche donna un moyen de 
digérer tout de suite, qui consistait à se serrer 
dans une porte, après chaque plat ; ça se 
pratiquait aussi chez les Anglais, ça permettait de 
manger douze heures à la file, sans se fatiguer 
l’estomac. N’est-ce pas ? la politesse veut qu’on 
mange, lorsqu’on est invité à dîner. On ne met 
pas du veau, et du cochon, et de l’oie, pour les 
chats. Oh ! la patronne pouvait être tranquille. on 
allait lui nettoyer ça si proprement, qu’elle 
n’aurait même pas besoin de laver sa vaisselle le 
lendemain. Et la société semblait s’ouvrir 
l’appétit en venant renifler au-dessus des poêlons 
et de la rôtissoire. Les dames finirent par faire les 
jeunes filles ; elles jouaient à se pousser, elles 
couraient d’une pièce à l’autre, ébranlant le 
plancher, remuant et développant les odeurs de 
cuisine avec leurs jupons, dans un vacarme 
assourdissant, où les rires se mêlaient au bruit du 
couperet de maman Coupeau, hachant du lard. 
Justement, Goujet se présenta au moment où 
tout le monde sautait en criant, pour la rigolade. 
Il n’osait pas entrer, intimidé, avec un grand 
rosier blanc entre les bras, une plante magnifique 
dont la tige montait jusqu’à sa figure et mêlait 
des fleurs dans sa barbe jaune. Gervaise courut à 
lui, les joues enflammées par le feu des 
fourneaux. Mais il ne savait pas se débarrasser de 
son pot ; et, quand elle le lui eut pris des mains, il 
bégaya, n’osant l’embrasser. Ce fut elle qui dut se 
hausser, poser la joue contre ses lèvres ; même il 
était si troublé, qu’il l’embrassa sur l’oeil, 
rudement, à l’éborgner. Tous deux restèrent 
tremblants. 
– Oh ! monsieur Goujet, c’est trop beau ! ditelle 
en plaçant le rosier à côté des autres fleurs, 
qu’il dépassait de tout son panache de feuillage. 
– Mais non, mais non, répétait-il sans trouver 
autre chose. 
Et, quand il eut poussé un gros soupir, un peu 
remis, il annonça qu’il ne fallait pas compter sur 
sa mère ; elle avait sa sciatique. Gervaise fut 
désolée ; elle parla de mettre un morceau d’oie de 
côté, car elle tenait absolument à ce que Mme 
Goujet mangeât de la bête. Cependant, on 
n’attendait plus personne. Coupeau devait flâner 
par là, dans le quartier, avec Poisson, qu’il était 
allé prendre chez lui, après le déjeuner ; ils ne 
tarderaient pas à rentrer, ils avaient promis d’être 
exacts pour six heures. Alors, comme le potage 
était presque cuit, Gervaise appela Mme Lerat, en 
disant que le moment lui semblait venu de monter 
chercher les Lorilleux. Mme Lerat, aussitôt, devint 
très grave : c’était elle qui avait mené toute la 
négociation et réglé entre les deux ménages 
comment les choses se passeraient. Elle remit son 
châle et son bonnet ; elle monta, raide dans ses 
jupes, l’air important. En bas, la blanchisseuse 
continua à tourner son potage, des pâtes d’Italie, 
sans dire un mot. La société, brusquement 
sérieuse, attendait avec solennité. 
Ce fut Mme Lerat qui reparut la première. Elle 
avait fait le tour par la rue, pour donner plus de 
pompe à la réconciliation. Elle tint de la main la 
porte de la boutique grande ouverte, tandis que 
Mme Lorilleux, en robe de soie, s’arrêtait sur le 
seuil. Tous les invités s’étaient levés, Gervaise 
s’avança, embrassa sa belle-soeur, comme il était 
convenu, en disant : 
– Allons, entrez. C’est fini, n’est-ce pas ?... 
Nous serons gentilles toutes les deux. 
Et Mme Lorilleux répondit : 
– Je ne demande pas mieux que ça dure 
toujours. 
Quand elle fut entrée, Lorilleux s’arrêta 
également sur le seuil, et il attendit aussi d’être 
embrassé, avant de pénétrer dans la boutique. Ni 
l’un ni l’autre n’avait apporté de bouquet ; ils s’y 
étaient refusés, ils trouvaient qu’ils auraient trop 
l’air de se soumettre à la Banban, s’ils arrivaient 
chez elle avec des fleurs, la première fois. 
Cependant, Gervaise criait à Augustine de donner 
deux litres. Puis, sur un bout de la table, elle 
versa des verres de vin, appela tout le monde. Et 
chacun prit un verre, on trinqua à la bonne amitié 
de la famille. Il y eut un silence, la société buvait, 
les dames levaient le coude, d’un trait, jusqu’à la 
dernière goutte. 
– Rien n’est meilleur avant la soupe, déclara 
Boche, avec un claquement de langue. Ça vaut 
mieux qu’un coup de pied au derrière. 
Maman Coupeau s’était placée en face de la 
porte, pour voir le nez des Lorilleux. Elle tirait 
Gervaise par la jupe, elle l’emmena dans la pièce 
du fond. Et, toutes deux penchées au-dessus du 
potage, elles causèrent vivement, à voix basse. 
– Hein ? quel pif ! dit la vieille femme. Vous 
n’avez pas pu les voir, vous. Mais moi, je les 
guettais... Quand elle a aperçu la table, tenez ! sa 
figure s’est tortillée comme ça, les coins de sa 
bouche sont montés toucher ses yeux ; et lui, ça 
l’a étranglé, il s’est mis à tousser... Maintenant, 
regardez-les, là-bas ; ils n’ont plus de salive, ils 
se mangent les lèvres. 
– Ça fait de la peine, des gens jaloux à ce 
point, murmura Gervaise. 
Vrai, les Lorilleux avaient une drôle de tête. 
Personne, bien sûr, n’aime à être écrasé ; dans les 
familles surtout, quand les uns réussissent, les 
autres ragent, c’est naturel. Seulement, on se 
contient, n’est-ce pas ? on ne se donne pas en 
spectacle. Eh bien ! les Lorilleux ne pouvaient 
pas se contenir. C’était plus fort qu’eux, ils 
louchaient, ils avaient le bec de travers. Enfin, ça 
se voyait si clairement, que les autres invités les 
regardaient et leur demandaient s’ils n’étaient pas 
indisposés. Jamais ils n’avaleraient la table avec 
ses quatorze couverts, son linge blanc, ses 
morceaux de pain coupés à l’avance. On se serait 
cru dans un restaurant des boulevards. Mme 
Lorilleux fit le tour, baissa le nez pour ne pas voir 
les fleurs ; et, sournoisement, elle tâta la grande 
nappe, tourmentée par l’idée qu’elle devait être 
neuve. 
– Nous y sommes ! cria Gervaise, en 
reparaissant, souriante, les bras nus, ses petits 
cheveux blonds envolés sur les tempes. 
Les invités piétinaient autour de la table. Tous 
avaient faim, bâillaient légèrement, l’air embêté. 
– Si le patron arrivait, reprit la blanchisseuse, 
nous pourrions commencer. 
– Ah bien ! dit Mme Lorilleux, la soupe a le 
temps de refroidir... Coupeau oublie toujours. Il 
ne fallait pas le laisser filer. 
Il était déjà six heures et demie. Tout brûlait, 
maintenant ; l’oie serait trop cuite. Alors, 
Gervaise, désolée, parla d’envoyer quelqu’un 
dans le quartier voir, chez les marchands de vin, 
si l’on n’apercevait pas Coupeau. Puis, comme 
Goujet s’offrait, elle voulut aller avec lui ; 
Virginie, inquiète de son mari, les accompagna. 
Tous les trois, en cheveux, barraient le trottoir. 
Le forgeron, qui avait sa redingote, tenait 
Gervaise à son bras gauche et Virginie à son bras 
droit : il faisait le panier à deux anses, disait-il ; et 
le mot leur parut si drôle, qu’ils s’arrêtèrent, les 
jambes cassées par le rire. Ils se regardèrent dans 
la glace du charcutier, ils rirent plus fort. Entre 
Goujet tout noir, les deux femmes semblaient 
deux cocottes mouchetées, la couturière avec sa 
toilette de mousseline semée de bouquets roses, 
la blanchisseuse en robe de percale blanche à pois 
bleus, les poignets nus, une petite cravate de soie 
grise nouée au cou. Le monde se retournait pour 
les voir passer, si gais, si frais, endimanchés un 
jour de semaine, bousculant la foule qui 
encombrait la rue des Poissonniers, dans la tiède 
soirée de juin. Mais il ne s’agissait pas de rigoler. 
Ils allaient droit à la porte de chaque marchand de 
vin, allongeaient la tête, cherchaient devant le 
comptoir. Est-ce que cet animal de Coupeau était 
parti boire la goutte à l’Arc-de-Triomphe ? Déjà 
ils avaient battu tout le haut de la rue, regardant 
aux bons endroits : à la Petite-Civette, renommée 
pour les prunes ; chez la mère Baquet, qui vendait 
du vin d’Orléans à huit sous ; au Papillon, le 
rendez-vous des cochers, des gens difficiles. Pas 
de Coupeau. Alors, comme ils descendaient vers 
le boulevard, Gervaise, en passant devant 
François, le mastroquet du coin, poussa un léger 
cri. 
– Quoi donc ? demanda Goujet. 
La blanchisseuse ne riait plus. Elle était très 
blanche, et si émotionnée, qu’elle avait failli 
tomber. Virginie comprit tout d’un coup, en 
voyant chez François, assis à une table, Lantier 
qui dînait tranquillement. Les deux femmes 
entraînèrent le forgeron. 
– Le pied m’a tourné, dit Gervaise, quand elle 
put parler. 
Enfin, au bas de la rue, ils découvrirent 
Coupeau et Poisson dans l’Assommoir du père 
Colombe. Ils se tenaient debout, au milieu d’un 
tas d’hommes ; Coupeau, en blouse grise, criait, 
avec des gestes furieux et des coups de poing sur 
le comptoir ; Poisson, qui n’était pas de service 
ce jour-là, serré dans un vieux paletot marron, 
l’écoutait, la mine terne et silencieuse, hérissant 
son impériale et ses moustaches rouges. Goujet 
laissa les femmes au bord du trottoir, vint poser la 
main sur l’épaule du zingueur. Mais quand ce 
dernier aperçut Gervaise et Virginie dehors, il se 
fâcha. Qui est-ce qui lui avait fichu des femelles 
de cette espèce ? Voilà que les jupons le 
relançaient maintenant ! Eh bien ! il ne bougerait 
pas, elles pouvaient manger leur saloperie de 
dîner toutes seules. Pour l’apaiser, il fallut que 
Goujet acceptât une tournée de quelque chose ; 
encore mit-il de la méchanceté à traîner cinq 
grandes minutes devant le comptoir. Lorsqu’il 
sortit enfin, il dit à sa femme : 
– Ça ne me va pas... Je reste où j’ai affaire, 
entends-tu ! 
Elle ne répondit rien. Elle était toute 
tremblante. Elle avait dû causer de Lantier avec 
Virginie, car celle-ci poussa son mari et Goujet, 
en leur criant de marcher les premiers. Les deux 
femmes se mirent ensuite aux côtés du zingueur, 
pour l’occuper et l’empêcher de voir. Il était à 
peine allumé, plutôt étourdi d’avoir gueulé que 
d’avoir bu. Par taquinerie, comme elles 
semblaient vouloir suivre le trottoir de gauche, il 
les bouscula, il passa sur le trottoir de droite. 
Elles coururent, effrayées, et tâchèrent de 
masquer la porte de François. Mais Coupeau 
devait savoir que Lantier était là. Gervaise 
demeura stupide, en l’entendant grogner : 
– Oui, n’est-ce pas ! ma biche, il y a là un 
cadet de notre connaissance. Faut pas me prendre 
pour un jobard... Que je te pince à te balader 
encore, avec tes yeux en coulisse ! 
Et il lâcha des mots crus. Ce n’était pas lui 
qu’elle cherchait, les coudes à l’air, la 
margoulette enfarinée ; c’était son ancien marlou. 
Puis, brusquement, il fut pris d’une rage folle 
contre Lantier. Ah ! le brigand, ah ! la crapule ! Il 
fallait que l’un des deux restât sur le trottoir, vidé 
comme un lapin. Cependant, Lantier paraissait ne 
pas comprendre, mangeait lentement du veau à 
l’oseille. On commençait à s’attrouper. Virginie 
emmena enfin Coupeau, qui se calma subitement, 
dès qu’il eut tourné le coin de la rue. N’importe, 
on revint à la boutique moins gaiement qu’on 
n’en était sorti. 
Autour de la table, les invités attendaient avec 
des mines longues. Le zingueur donna des 
poignées de main, en se dandinant devant les 
dames. Gervaise, un peu oppressée, parlait à 
demi-voix, faisait placer le monde. Mais, 
brusquement, elle s’aperçut que, Mme Goujet 
n’étant pas venue, une place allait rester vide, la 
place à côté de Mme Lorilleux. 
– Nous sommes treize ! dit-elle, très émue, 
voyant là une nouvelle preuve du malheur dont 
elle se sentait menacée depuis quelque temps. 
Les dames, déjà assises, se levèrent d’un air 
inquiet et fâché. Mme Putois offrit de se retirer, 
parce que, selon elle, il ne fallait pas jouer avec 
ça ; d’ailleurs, elle ne toucherait à rien, les 
morceaux ne lui profiteraient pas. Quant à Boche, 
il ricanait : il aimait mieux être treize que 
quatorze ; les parts seraient plus grosses, voilà 
tout. 
– Attendez ! reprit Gervaise. Ça va s’arranger. 
Et, sortant sur le trottoir, elle appela le père 
Bru qui traversait justement la chaussée. Le vieil 
ouvrier entra, courbé, roidi, la face muette. 
– Asseyez-vous là, mon brave homme, dit la 
blanchisseuse. Vous voulez bien manger avec 
nous, n’est-ce pas ? 
Il hocha simplement la tête. Il voulait bien, ça 
lui était égal. 
– Hein ! autant lui qu’un autre, continua-t-elle, 
baissant la voix. Il ne mange pas souvent à sa 
faim. Au moins, il se régalera encore une fois... 
Nous n’aurons pas de remords à nous emplir, 
maintenant. 
Goujet avait les yeux humides, tant il était 
touché. Les autres s’apitoyèrent, trouvèrent ça 
très bien, en ajoutant que ça leur porterait 
bonheur à tous. Cependant, Mme Lorilleux ne 
semblait pas contente d’être près du vieux ; elle 
s’écartait, elle jetait des coups d’oeil dégoûtés sur 
ses mains durcies, sur sa blouse rapiécée et 
déteinte. Le père Bru restait la tête basse, gêné 
surtout par la serviette qui cachait l’assiette, 
devant lui. Il finit par l’enlever et la posa 
doucement au bord de la table, sans songer à la 
mettre sur ses genoux. 
Enfin, Gervaise servait le potage aux pâtes 
d’Italie, les invités prenaient leurs cuillers, 
lorsque Virginie fit remarquer que Coupeau avait 
encore disparu. Il était peut-être bien retourné 
chez le père Colombe. Mais la société se fâcha. 
Cette fois, tant pis ! on ne courrait pas après lui, il 
pouvait rester dans la rue, s’il n’avait pas faim. 
Et, comme les cuillers tapaient au fond des 
assiettes, Coupeau reparut, avec deux pots, un 
sous chaque bras, une giroflée et une balsamine. 
Toute la table battit des mains. Lui, galant, alla 
poser ses pots, l’un à droite, l’autre à gauche du 
verre de Gervaise ; puis, il se pencha, et, 
l’embrassant : 
– Je t’avais oubliée, ma biche... Ça n’empêche 
pas, on s’aime tout de même, dans un jour 
comme le jour d’aujourd’hui. 
– Il est très bien, monsieur Coupeau, ce soir, 
murmura Clémence à l’oreille de Boche. Il a tout 
ce qu’il lui faut, juste assez pour être aimable. 
La bonne manière du patron rétablit la gaieté, 
un moment compromise. Gervaise, tranquillisée, 
était redevenue toute souriante. Les convives 
achevaient le potage. Puis les litres circulèrent, et 
l’on but le premier verre de vin, quatre doigts de 
vin pur, pour faire couler les pâtes. Dans la pièce 
voisine, on entendait les enfants se disputer. Il y 
avait là Étienne, Nana, Pauline et le petit Victor 
Fauconnier. On s’était décidé à leur installer une 
table pour eux quatre, en leur recommandant 
d’être bien sages. Ce louchon d’Augustine, qui 
surveillait les fourneaux, devait manger sur ses 
genoux. 
– Maman ! maman ! s’écria brusquement 
Nana, c’est Augustine qui laisse tomber son pain 
dans la rôtissoire ! 
La blanchisseuse accourut et surprit le louchon 
en train de se brûler le gosier, pour avaler plus 
vite une tartine toute trempée de graisse d’oie 
bouillante. Elle la calotta, parce que cette satanée 
gamine criait que ce n’était pas vrai. 
Après le boeuf, quand la blanquette apparut, 
servie dans un saladier, le ménage n’ayant pas de 
plat assez grand, un rire courut parmi les 
convives. 
– Ça va devenir sérieux, déclara Poisson, qui 
parlait rarement. 
Il était sept heures et demie. Ils avaient fermé 
la porte de la boutique, afin de ne pas être 
mouchardés par le quartier ; en face surtout, le 
petit horloger ouvrait des yeux comme des tasses, 
et leur ôtait les morceaux de la bouche, d’un 
regard si glouton, que ça les empêchait de 
manger. Les rideaux pendus devant les vitres 
laissaient tomber une grande lumière blanche, 
égale, sans une ombre, dans laquelle baignait la 
table, avec ses couverts encore symétriques, ses 
pots de fleurs habillés de hautes collerettes de 
papier ; et cette clarté pâle, ce lent crépuscule 
donnait à la société un air distingué. Virginie 
trouva le mot : elle regarda la pièce, close et 
tendue de mousseline, et déclara que c’était 
gentil. Quand une charrette passait dans la rue, 
les verres sautaient sur la nappe, les dames 
étaient obligées de crier aussi fort que les 
hommes. Mais on causait peu, on se tenait bien, 
on se faisait des politesses. Coupeau seul était en 
blouse, parce que, disait-il, on n’a pas besoin de 
se gêner avec des amis, et que la blouse est du 
reste le vêtement d’honneur de l’ouvrier. Les 
dames, sanglées dans leur corsage, avaient des 
bandeaux empâtés de pommade, où le jour se 
reflétait ; tandis que les messieurs, assis loin de la 
table, bombaient la poitrine et écartaient les 
coudes, par crainte de tacher leur redingote. 
Ah ! tonnerre ! quel trou dans la blanquette ! 
Si l’on ne parlait guère, on mastiquait ferme. Le 
saladier se creusait, une cuiller plantée dans la 
sauce épaisse, une bonne sauce jaune qui 
tremblait comme une gelée. Là-dedans, on 
pêchait les morceaux de veau ; et il y en avait 
toujours, le saladier voyageait de main en main, 
les visages se penchaient et cherchaient des 
champignons. Les grands pains, posés contre le 
mur, derrière les convives, avaient l’air de fondre. 
Entre les bouchées, on entendait les culs des 
verres retomber sur la table. La sauce était un peu 
trop salée, il fallut quatre litres pour noyer cette 
bougresse de blanquette, qui s’avalait comme une 
crème et qui vous mettait un incendie dans le 
ventre. Et l’on n’eut pas le temps de souffler, 
l’épinée de cochon, montée sur un plat creux, 
flanquée de grosses pommes de terre rondes, 
arrivait au milieu d’un nuage. Il y eut un cri. 
Sacré nom ! c’était trouvé ! Tout le monde aimait 
ça. Pour le coup, on allait se mettre en appétit ; et 
chacun suivait le plat d’un oeil oblique, en 
essuyant son couteau sur son pain, afin d’être 
prêt. Puis, lorsqu’on se fut servi, on se poussa du 
coude, on parla, la bouche pleine. Hein ? quel 
beurre, cette épinée ! quelque chose de doux et de 
solide qu’on sentait couler le long de son boyau, 
jusque dans ses bottes. Les pommes de terre 
étaient un sucre. Ça n’était pas salé ; mais, juste à 
cause des pommes de terre, ça demandait un coup 
d’arrosoir toutes les minutes. On cassa le goulot à 
quatre nouveaux litres. Les assiettes furent si 
proprement torchées, qu’on n’en changea pas 
pour manger les pois au lard. Oh ! les légumes ne 
tiraient pas à conséquence. On gobait ça à pleine 
cuiller, en s’amusant. De la vraie gourmandise 
enfin, comme qui dirait le plaisir des dames. Le 
meilleur, dans les pois, c’étaient les lardons, 
grillés à point, puant le sabot de cheval. Deux 
litres suffirent. 
– Maman ! maman ! cria tout à coup Nana, 
c’est Augustine qui met ses mains dans mon 
assiette ! 
– Tu m’embêtes ! fiche-lui une claque ! 
répondit Gervaise, en train de se bourrer de petits 
pois. 
Dans la pièce voisine, à la table des enfants, 
Nana faisait la maîtresse de maison. Elle s’était 
assise à côté de Victor et avait placé son frère 
Étienne près de la petite Pauline ; comme ça, ils 
jouaient au ménage, ils étaient des mariés en 
partie de plaisir. D’abord, Nana avait servi ses 
invités très gentiment, avec des mines souriantes 
de grande personne ; mais elle venait de céder à 
son amour des lardons, elle les avait tous gardés 
pour elle. Ce louchon d’Augustine, qui rôdait 
sournoisement autour des enfants, profitait de ça 
pour prendre les lardons à pleine main, sous 
prétexte de refaire le partage. Nana, furieuse, la 
mordit au poignet. 
– Ah ! tu sais, murmura Augustine, je vais 
rapporter à ta mère qu’après la blanquette tu as 
dit à Victor de t’embrasser. 
Mais tout rentra dans l’ordre, Gervaise et 
maman Coupeau arrivaient pour débrocher l’oie. 
À la grande table, on respirait, renversé sur les 
dossiers des chaises. Les hommes déboutonnaient 
leur gilet, les dames s’essuyaient la figure avec 
leur serviette. Le repas fut comme interrompu ; 
seuls, quelques convives, les mâchoires en 
branle, continuaient à avaler de grosses bouchées 
de pain, sans même s’en apercevoir. On laissait la 
nourriture se tasser, on attendait. La nuit, 
lentement, était tombée ; un jour sale, d’un gris 
de cendre, s’épaississait derrière les rideaux. 
Quand Augustine posa deux lampes allumées, 
une à chaque bout de la table, la débandade du 
couvert apparut sous la vive clarté, les assiettes et 
les fourchettes grasses, la nappe tachée de vin, 
couverte de miettes. On étouffait dans l’odeur 
forte qui montait. Cependant, les nez se 
tournaient vers la cuisine, à certaines bouffées 
chaudes. 
– Peut-on vous donner un coup de main ? cria 
Virginie. 
Elle quitta sa chaise, passa dans la pièce 
voisine. Toutes les femmes, une à une, la 
suivirent. Elles entourèrent la rôtissoire, elles 
regardèrent avec un intérêt profond Gervaise et 
maman Coupeau qui tiraient sur la bête. Puis, une 
clameur s’éleva, où l’on distinguait les voix 
aiguës et les sauts de joie des enfants. Et il y eut 
une rentrée triomphale : Gervaise portait l’oie, les 
bras raidis, la face suante, épanouie dans un large 
rire silencieux ; les femmes marchaient derrière 
elle, riaient comme elle ; tandis que Nana, tout au 
bout, les yeux démesurément ouverts, se haussait 
pour voir. Quand, l’oie fut sur la table, énorme, 
dorée, ruisselante de jus, on ne l’attaqua pas tout 
de suite. C’était un étonnement, une surprise 
respectueuse, qui avait coupé la voix à la société. 
On se la montrait avec des clignements d’yeux et 
des hochements de menton. Sacré mâtin ! quelle 
dame ! quelles cuisses et quel ventre ! 
– Elle ne s’est pas engraissée à lécher les 
murs, celle-là ! dit Boche. 
Alors, on entra dans des détails sur la bête. 
Gervaise précisa des faits : la bête était la plus 
belle pièce qu’elle eût trouvée chez le marchand 
de volailles du faubourg Poissonnière ; elle pesait 
douze livres et demie à la balance du 
charbonnier ; on avait brûlé un boisseau de 
charbon pour la faire cuire, et elle venait de 
rendre trois bols de graisse. Virginie l’interrompit 
pour se vanter d’avoir vu la bête crue : on l’aurait 
mangée comme ça, disait-elle, tant la peau était 
fine et blanche, une peau de blonde, quoi ! Tous 
les hommes riaient avec une gueulardise 
polissonne, qui leur gonflait les lèvres. 
Cependant, Lorilleux et Mme Lorilleux pinçaient 
le nez, suffoqués de voir une oie pareille sur la 
table de la Banban. 
– Eh bien ! voyons, on ne va pas la manger 
entière, finit par dire la blanchisseuse. Qui est-ce 
qui coupe ?... Non, non, pas moi ! C’est trop gros, 
ça me fait peur. 
Coupeau s’offrait. Mon Dieu ! c’était bien 
simple : on empoignait les membres, on tirait 
dessus ; les morceaux restaient bons tout de 
même. Mais on se récria, on reprit de force le 
couteau de cuisine au zingueur ; quand il 
découpait, il faisait un vrai cimetière dans le plat. 
Pendant un moment, on chercha un homme de 
bonne volonté. Enfin, Mme Lerat dit d’une voix 
aimable : 
– Écoutez, c’est à monsieur Poisson... 
certainement, à monsieur Poisson... 
Et, comme la société semblait ne pas 
comprendre, elle ajouta avec une intention plus 
flatteuse encore : 
– Bien sûr, c’est à monsieur Poisson qui a 
l’usage des armes. 
Et elle passa au sergent de ville le couteau de 
cuisine qu’elle tenait à la main. Toute la table eut 
un rire d’aise et d’approbation. Poisson inclina la 
tête avec une raideur militaire et prit l’oie devant 
lui. Ses voisines, Gervaise et Mme Boche, 
s’écartèrent, firent de la place à ses coudes. Il 
découpait lentement, les gestes élargis, les yeux 
fixés sur la bête, comme pour la clouer au fond 
du plat. Quand il enfonça le couteau dans la 
carcasse, qui craqua, Lorilleux eut un élan de 
patriotisme. Il cria : 
– Hein ! si c’était un Cosaque ! 
– Est-ce que vous vous êtes battu avec des 
Cosaques, monsieur Poisson ? demanda Mme 
Boche. 
– Non, avec des Bédouins, répondit le sergent 
de ville, qui détachait une aile. Il n’y a plus de 
Cosaques. 
Mais un gros silence se fit. Les têtes 
s’allongeaient, les regards suivaient le couteau. 
Poisson ménageait une surprise. Brusquement, il 
donna un dernier coup ; l’arrière-train de la bête 
se sépara et se tint debout, le croupion en l’air : 
c’était le bonnet d’évêque. Alors l’admiration 
éclata. Il n’y avait que les anciens militaires pour 
être aimables en société. Cependant, l’oie venait 
de laisser échapper un flot de jus par le trou béant 
de son derrière ; et Boche rigolait. 
– Moi, je m’abonne, murmura-t-il, pour qu’on 
me fasse comme ça pipi dans la bouche. 
– Oh ! le sale ! crièrent les dames. Faut-il être 
sale ! 
– Non, je ne connais pas d’homme aussi 
dégoûtant ! dit Mme Boche, plus furieuse que les 
autres. Tais-toi, entends-tu ! Tu dégoûterais une 
armée... Vous savez que c’est pour tout manger ! 
À ce moment, Clémence répétait, au milieu du 
bruit, avec insistance : 
– Monsieur Poisson, écoutez, monsieur 
Poisson... Vous me garderez le croupion, n’est-ce 
pas ! 
– Ma chère, le croupion vous revient de droit, 
dit Mme Lerat, de son air discrètement égrillard. 
Pourtant, l’oie était découpée. Le sergent de 
ville, après avoir laissé la société admirer le 
bonnet d’évêque pendant quelques minutes, 
venait d’abattre les morceaux et de les ranger 
autour du plat. On pouvait se servir. Mais les 
dames, qui dégrafaient leur robe, se plaignaient 
de la chaleur. Coupeau cria qu’on était chez soi, 
qu’il emmiellait les voisins ; et il ouvrit toute 
grande la porte de la rue, la noce continua au 
milieu du roulement des fiacres et de la 
bousculade des passants sur les trottoirs. Alors, 
les mâchoires reposées, un nouveau trou dans 
l’estomac, on recommença à dîner, on tomba sur 
l’oie furieusement. Rien qu’à attendre et à 
regarder découper la bête, disait ce farceur de 
Boche, ça lui avait fait descendre la blanquette et 
l’épinée dans les mollets. 
Par exemple, il y eut là un fameux coup de 
fourchette ; c’est-à-dire que personne de la 
société ne se souvenait de s’être jamais collé une 
pareille indigestion sur la conscience. Gervaise, 
énorme, tassée sur les coudes, mangeait de gros 
morceaux de blanc, ne parlant pas, de peur de 
perdre une bouchée ; et elle était seulement un 
peu honteuse devant Goujet, ennuyée de se 
montrer ainsi, gloutonne comme une chatte. 
Goujet, d’ailleurs, s’emplissait trop lui-même, à 
la voir toute rose de nourriture. Puis, dans sa 
gourmandise, elle restait si gentille et si bonne ! 
Elle ne parlait pas, mais elle se dérangeait à 
chaque instant, pour soigner le père Bru et lui 
passer quelque chose de délicat sur son assiette. 
C’était même touchant de regarder cette 
gourmande s’enlever un bout d’aile de la bouche, 
pour le donner au vieux, qui ne semblait pas 
connaisseur et qui avalait tout, la tête basse, abêti 
de tant bâfrer, lui dont le gésier avait perdu le 
goût du pain. Les Lorilleux passaient leur rage 
sur le rôti ; ils en prenaient pour trois jours, ils 
auraient englouti le plat, la table et la boutique, 
afin de ruiner la Banban du coup. Toutes les 
dames avaient voulu de la carcasse ; la carcasse, 
c’est le morceau des dames. Mme Lerat, Mme 
Boche, Mme Putois grattaient des os, tandis que 
maman Coupeau, qui adorait le cou, en arrachait 
la viande avec ses deux dernières dents. Virginie, 
elle, aimait la peau, quand elle était rissolée, et 
chaque convive lui passait sa peau, par 
galanterie ; si bien que Poisson jetait à sa femme 
des regards sévères, en lui ordonnant de s’arrêter, 
parce qu’elle en avait assez comme ça : une fois 
déjà, pour avoir trop mangé d’oie rôtie, elle était 
restée quinze jours au lit, le ventre enflé. Mais 
Coupeau se fâcha et servit un haut de cuisse à 
Virginie, criant que, tonnerre de Dieu ! si elle ne 
le décrottait pas, elle n’était pas une femme. Estce 
que l’oie avait jamais fait du mal à quelqu’un ? 
Au contraire, l’oie guérissait les maladies de rate. 
On croquait ça sans pain, comme un dessert. Lui, 
en aurait bouffé toute la nuit, sans être 
incommodé ; et, pour crâner, il s’enfonçait un 
pilon entier dans la bouche. Cependant, 
Clémence achevait son croupion, le suçait avec 
un gloussement des lèvres, en se tordant de rire 
sur sa chaise, à cause de Boche qui lui disait tout 
bas des indécences. Ah ! nom de Dieu ! oui, on 
s’en flanqua une bosse ! Quand on y est, on y est, 
n’est-ce pas ? et si l’on ne se paie qu’un 
gueuleton par-ci par-là, on serait joliment 
godiche de ne pas s’en fourrer jusqu’aux oreilles. 
Vrai, on voyait les bedons se gonfler à mesure. 
Les dames étaient grosses. Ils pétaient dans leur 
peau, les sacrés goinfres ! La bouche ouverte, le 
menton barbouillé de graisse, ils avaient des faces 
pareilles à des derrières, et si rouges, qu’on aurait 
dit des derrières de gens riches, crevant de 
prospérité. 
Et le vin donc, mes enfants ! ça coulait autour 
de la table comme l’eau coule de la Seine. Un 
vrai ruisseau, lorsqu’il a plu et que la terre a soif. 
Coupeau versait de haut, pour voir le jet rouge 
écumer ; et quand un litre était vide, il faisait la 
blague de retourner le goulot et de le presser, du 
geste familier aux femmes qui traient les vaches. 
Encore une négresse qui avait la gueule cassée ! 
Dans un coin de la boutique, le tas des négresses 
mortes grandissait, un cimetière de bouteilles sur 
lequel on poussait les ordures de la nappe. Mme 
Putois ayant demandé de l’eau, le zingueur 
indigné venait d’enlever lui-même les carafes. 
Est-ce que les honnêtes gens buvaient de l’eau ? 
Elle voulait donc avoir des grenouilles dans 
l’estomac ? Et les verres se vidaient d’une 
lampée, on entendait le liquide jeté d’un trait 
tomber dans la gorge, avec le bruit des eaux de 
pluie le long des tuyaux de descente, les jours 
d’orage. Il pleuvait du piqueton, quoi ! un 
piqueton qui avait d’abord un goût de vieux 
tonneau, mais auquel on s’habituait joliment, à ce 
point qu’il finissait par sentir la noisette. Ah ! 
Dieu de Dieu ! les jésuites avaient beau dire, le 
jus de la treille était tout de même une fameuse 
invention ! La société riait, approuvait ; car, 
enfin, l’ouvrier n’aurait pas pu vivre sans le vin, 
le papa Noé devait avoir planté la vigne pour les 
zingueurs, les tailleurs et les forgerons. Le vin 
décrassait et reposait du travail, mettait le feu au 
ventre des fainéants ; puis, lorsque le farceur 
vous jouait des tours, eh bien ! le roi n’était pas 
votre oncle, Paris vous appartenait. Avec ça que 
l’ouvrier, échiné, sans le sou, méprisé par les 
bourgeois, avait tant de sujets de gaieté, et qu’on 
était bien venu de lui reprocher une cocarde de 
temps à autre, prise à la seule fin de voir la vie en 
rose ! Hein ! à cette heure, justement, est-ce 
qu’on ne se fichait pas de l’empereur ? Peut-être 
bien que l’empereur lui aussi était rond, mais ça 
n’empêchait pas, on se fichait de lui, on le défiait 
bien d’être plus rond et de rigoler davantage. Zut 
pour les aristos ! Coupeau envoyait le monde à la 
balançoire. Il trouvait les femmes chouettes, il 
tapait sur sa poche où trois sous se battaient, en 
riant comme s’il avait remué des pièces de cent 
sous à la pelle. Goujet lui-même, si sobre 
d’habitude, se piquait le nez. Les yeux de Boche 
se rapetissaient, ceux de Lorilleux devenaient 
pâles, tandis que Poisson roulait des regards de 
plus en plus sévères dans sa face bronzée 
d’ancien soldat. Ils étaient déjà soûls comme des 
tiques. Et les dames avaient leur pointe, oh ! une 
culotte encore légère, le vin pur aux joues, avec 
un besoin de se déshabiller qui leur faisait enlever 
leur fichu ; seule, Clémence commençait à n’être 
plus convenable. Mais, brusquement, Gervaise se 
souvint des six bouteilles de vin cacheté ; elle 
avait oublié de les servir avec l’oie ; elle les 
apporta, on emplit les verres. Alors, Poisson se 
souleva et dit, son verre à la main : 
– Je bois à la santé de la patronne. 
Toute la société, avec un fracas de chaises 
remuées, se mit debout ; les bras se tendirent, les 
verres se choquèrent, au milieu d’une clameur. 
– Dans cinquante ans d’ici ! cria Virginie. 
– Non, non, répondit Gervaise émue et 
souriante, je serais trop vieille. Allez, il vient un 
jour où l’on est content de partir. 
Cependant, par la porte grande ouverte, le 
quartier regardait et était de la noce. Des passants 
s’arrêtaient dans le coup de lumière élargi sur les 
pavés, et riaient d’aise, à voir ces gens avaler de 
si bon coeur. Les cochers, penchés sur leurs 
sièges, fouettant leurs rosses, jetaient un regard, 
lâchaient une rigolade : « Dis donc, tu ne paies 
rien ?... Ohé ! la grosse mère, je vas chercher 
l’accoucheuse !... » Et l’odeur de l’oie réjouissait 
et épanouissait la rue ; les garçons de l’épicier 
croyaient manger de la bête, sur le trottoir d’en 
face ; la fruitière et la tripière, à chaque instant, 
venaient se planter devant leur boutique, pour 
renifler l’air en se léchant les lèvres. 
Positivement, la rue crevait d’indigestion. 
Mesdames Cudorge, la mère et la fille, les 
marchandes de parapluies d’à côté, qu’on 
n’apercevait jamais, traversèrent la chaussée 
l’une derrière l’autre, les yeux en coulisse, rouges 
comme si elles avaient fait des crêpes. Le petit 
bijoutier, assis à son établi, ne pouvait plus 
travailler, soûl d’avoir compté les litres, très 
excité au milieu de ses coucous joyeux. Oui, les 
voisins en fumaient ! criait Coupeau. Pourquoi 
donc se serait-on caché ? La société, lancée, 
n’avait plus honte de se montrer à table ; au 
contraire, ça la flattait et l’échauffait, ce monde 
attroupé, béant de gourmandise ; elle aurait voulu 
enfoncer la devanture, pousser le couvert jusqu’à 
la chaussée, se payer là le dessert, sous le nez du 
public, dans le branle du pavé. On n’était pas 
dégoûtant à voir, n’est-ce pas ? Alors, on n’avait 
pas besoin de s’enfermer comme des égoïstes. 
Coupeau, voyant le petit horloger cracher là-bas 
des pièces de dix sous, lui montra de loin une 
bouteille ; et, l’autre ayant accepté de la tête, il lui 
porta la bouteille et un verre. Une fraternité 
s’établissait avec la rue. On trinquait à ceux qui 
passaient. On appelait les camarades qui avaient 
l’air bon zig. Le gueuleton s’étalait, gagnait de 
proche en proche, tellement que le quartier de la 
Goutte-d’Or entier sentait la boustifaille et se 
tenait le ventre dans un bacchanal de tous les 
diables. 
Depuis un instant, Mme Vigouroux, la 
charbonnière, passait et repassait devant la porte. 
– Eh ! madame Vigouroux ! madame 
Vigouroux ! hurla la société. 
Elle entra, avec un rire de bête, débarbouillée, 
grasse à crever son corsage. Les hommes 
aimaient à la pincer, parce qu’ils pouvaient la 
pincer partout, sans jamais rencontrer un os. 
Boche la fit asseoir près de lui ; et, tout de suite, 
sournoisement, il prit son genou, sous la table. 
Mais elle, habituée à ça, vidait tranquillement un 
verre de vin, en racontant que les voisins étaient 
aux fenêtres, et que des gens, dans la maison, 
commençaient à se fâcher. 
– Oh ! ça, c’est notre affaire, dit Mme Boche. 
Nous sommes les concierges, n’est-ce pas ? Eh 
bien, nous répondons de la tranquillité... Qu’ils 
viennent se plaindre, nous les recevrons joliment. 
Dans la pièce du fond, il venait d’y avoir une 
bataille furieuse entre Nana et Augustine, à 
propos de la rôtissoire, que toutes les deux 
voulaient torcher. Pendant un quart d’heure, la 
rôtissoire avait rebondi sur le carreau, avec un 
bruit de vieille casserole. Maintenant, Nana 
soignait le petit Victor, qui avait un os d’oie dans 
le gosier ; elle lui fourrait les doigts sous le 
menton, en le forçant à avaler de gros morceaux 
de sucre, comme médicament. Ça ne l’empêchait 
pas de surveiller la grande table. Elle venait à 
chaque instant demander du vin, du pain, de la 
viande, pour Étienne et Pauline. 
– Tiens ! crève ! lui disait sa mère. Tu me 
ficheras la paix, peut-être ! 
Les enfants ne pouvaient plus avaler, mais ils 
mangeaient tout de même, en tapant leur 
fourchette sur un air de cantique, afin de 
s’exciter. 
Au milieu du bruit, cependant, une 
conversation s’était engagée entre le père Bru et 
maman Coupeau. Le vieux, que la nourriture et le 
vin laissaient blême, parlait de ses fils morts en 
Crimée. Ah ! si les petits avaient vécu, il aurait eu 
du pain tous les jours. Mais maman Coupeau, la 
langue un peu épaisse, se penchant, lui disait : 
– On a bien du tourment avec les enfants, 
allez ! Ainsi, moi, j’ai l’air d’être heureuse ici, 
n’est-ce pas ? eh bien ! je pleure plus d’une fois... 
Non, ne souhaitez pas d’avoir des enfants. 
Le père Bru hochait la tête. 
– On ne veut plus de moi nulle part pour 
travailler, murmura-t-il. Je suis trop vieux. Quand 
j’entre dans un atelier, les jeunes rigolent et me 
demandent si c’est moi qui ai verni les bottes 
d’Henri IV... L’année dernière, j’ai encore gagné 
trente sous par jour à peindre un pont ; il fallait 
rester sur le dos, avec la rivière qui coulait en bas. 
Je tousse depuis ce temps... Aujourd’hui, c’est 
fini, on m’a mis à la porte de partout. 
Il regarda ses pauvres mains raidies et ajouta : 
– Ça se comprend, puisque je ne suis bon à 
rien. Ils ont raison, je ferais comme eux... Voyezvous, 
le malheur, c’est que je ne sois pas mort. 
Oui, c’est ma faute. On doit se coucher et crever, 
quand on ne peut plus travailler. 
– Vraiment, dit Lorilleux qui écoutait, je ne 
comprends pas comment le gouvernement ne 
vient pas au secours des invalides du travail... Je 
lisais ça l’autre jour dans un journal... 
Mais Poisson crut devoir défendre le 
gouvernement. 
– Les ouvriers ne sont pas des soldats, déclarat- 
il. Les Invalides sont pour les soldats... Il ne 
faut pas demander des choses impossibles. 
Le dessert était servi. Au milieu, il y avait un 
gâteau de Savoie, en forme de temple, avec un 
dôme à côtes de melon ; et, sur le dôme, se 
trouvait plantée une rose artificielle, près de 
laquelle se balançait un papillon en papier 
d’argent, au bout d’un fil de fer. Deux gouttes de 
gomme, au coeur de la fleur, imitaient deux 
gouttes de rosée. Puis, à gauche, un morceau de 
fromage blanc nageait dans un plat creux tandis 
que, dans un autre plat, à droite, s’entassaient de 
grosses fraises meurtries dont le jus coulait. 
Pourtant, il restait de la salade, de larges feuilles 
de romaine trempées d’huile. 
– Voyons, Mme Boche, dit obligeamment 
Gervaise, encore un peu de salade. C’est votre 
passion, je le sais. 
– Non, non, merci ! j’en ai jusque-là, répondit 
la concierge. 
La blanchisseuse s’étant tournée du côté de 
Virginie, celle-ci fourra son doigt dans sa bouche, 
comme pour toucher la nourriture. 
– Vrai, je suis pleine, murmura-t-elle. Il n’y a 
plus de place. Une bouchée n’entrerait pas. 
– Oh ! en vous forçant un peu, reprit Gervaise 
qui souriait. On a toujours un petit trou. La 
salade, ça se mange sans faim... Vous n’allez pas 
laisser perdre de la romaine ? 
– Vous la mangerez confite demain, dit Mme 
Lerat. C’est meilleur confit. 
Ces dames soufflaient, en regardant d’un air 
de regret le saladier. Clémence raconta qu’elle 
avait un jour avalé trois bottes de cresson à son 
déjeuner. Mme Putois était plus forte encore, elle 
prenait des têtes de romaine sans les éplucher ; 
elle les broutait comme ça, à la croque-au-sel. 
Toutes auraient vécu de salade, s’en seraient payé 
des baquets. Et, cette conversation aidant, ces 
dames finirent le saladier. 
– Moi, je me mettrais à quatre pattes dans un 
pré, répétait la concierge, la bouche pleine. 
Alors, on ricana devant le dessert. Ça ne 
comptait pas, le dessert. Il arrivait un peu tard, 
mais ça ne faisait rien, on allait tout de même le 
caresser. Quand on aurait dû éclater comme des 
bombes, on ne pouvait pas se laisser embêter par 
des fraises et du gâteau. D’ailleurs, rien ne 
pressait, on avait le temps, la nuit entière si l’on 
voulait. En attendant, on emplit les assiettes de 
fraises et de fromage blanc. Les hommes 
allumaient les pipes ; et, comme les bouteilles 
cachetées étaient vides, ils revenaient aux litres, 
ils buvaient du vin en fumant. Mais on voulut que 
Gervaise coupât tout de suite le gâteau de Savoie. 
Poisson, très galant, se leva pour prendre la rose, 
qu’il offrit à la patronne, aux applaudissements 
de la société. Elle dut l’attacher avec une épingle, 
sur le sein gauche, du côté du coeur. À chacun de 
ses mouvements, le papillon voltigeait. 
– Dites donc ! s’écria Lorilleux, qui venait de 
faire une découverte, mais c’est sur votre établi 
que nous mangeons !... Ah bien ! on n’a peut-être 
jamais autant travaillé dessus ! 
Cette plaisanterie méchante eut un grand 
succès. Les allusions spirituelles se mirent à 
pleuvoir : Clémence n’avalait plus une cuillerée 
de fraises, sans dire qu’elle donnait un coup de 
fer ; Mme Lerat prétendait que le fromage blanc 
sentait l’amidon ; tandis que Mme Lorilleux, entre 
ses dents, répétait que c’était trouvé, bouffer si 
vite l’argent, sur les planches où l’on avait eu tant 
de peine à le gagner. Une tempête de rires et de 
cris montait. 
Mais, brusquement, une voix forte imposa 
silence à tout le monde. C’était Boche, debout, 
prenant un air déhanché et canaille, qui chantait 
le Volcan d’amour, ou le Troupier séduisant. 
C’est moi, Blavin, que je séduis les belles... 
Un tonnerre de bravos accueillit le premier 
couplet. Oui, oui, on allait chanter ! Chacun dirait 
la sienne. C’était plus amusant que tout. Et la 
société s’accouda sur la table, se renversa contre 
les dossiers des chaises, hochant le menton aux 
bons endroits, buvant un coup aux refrains. Cet 
animal de Boche avait la spécialité des chansons 
comiques. Il aurait fait rire les carafes, quand il 
imitait le tourlourou, les doigts écartés, le 
chapeau en arrière. Tout de suite après le Volcan 
d’amour, il entama la Baronne de Follebiche, un 
de ses succès. Lorsqu’il arriva au troisième 
couplet, il se retourna vers Clémence, il murmura 
d’une voix ralentie et voluptueuse : 
La baronne avait du monde, 
Mais c’étaient ses quatre soeurs, 
Dont trois brunes, l’autre blonde, 
Qu’avaient huit-z-yeux ravisseurs. 
Alors, la société, enlevée, alla au refrain. Les 
hommes marquaient la mesure à coups de talons. 
Les dames avaient pris leur couteau et tapaient en 
cadence sur leur verre. Tous gueulaient : 
Sapristi ! qu’est-ce qui paiera 
La goutte à la pa..., à la pa... pa..., 
Sapristi ! qu’est-ce qui paiera 
La goutte à la pa... à la patrou... ou... ouille ! 
Les vitres de la boutique sonnaient, le grand 
souffle des chanteurs faisait envoler les rideaux 
de mousseline. Cependant, Virginie avait déjà 
disparu deux fois, et s’était, en rentrant, penchée 
à l’oreille de Gervaise, pour lui donner tout bas 
un renseignement. La troisième fois, lorsqu’elle 
revint, au milieu du tapage, elle lui dit : 
– Ma chère, il est toujours chez François, il 
fait semblant de lire le journal... Bien sûr, il y a 
quelque coup de mistoufle. 
Elle parlait de Lantier. C’était lui qu’elle allait 
ainsi guetter. À chaque nouveau rapport, 
Gervaise devenait grave. 
– Est-ce qu’il est soûl ? demanda-t-elle à 
Virginie. 
– Non, répondit la grande brune. Il a l’air 
rassis. C’est ça surtout qui est inquiétant. Hein ! 
pourquoi reste-t-il chez le marchand de vin, s’il 
est rassis ?... Mon Dieu ! mon Dieu ! pourvu qu’il 
n’arrive rien ! 
La blanchisseuse, très inquiète, la supplia de 
se taire. Un profond silence, tout d’un coup, 
s’était fait. Mme Putois venait de se lever et 
chantait : À l’abordage ! Les convives, muets et 
recueillis, la regardaient ; même Poisson avait 
posé sa pipe au bord de la table, pour mieux 
l’entendre. Elle se tenait raide, petite et rageuse, 
la face blême sous son bonnet noir ; elle lançait 
son poing gauche en avant avec une fierté 
convaincue, en grondant d’une voix plus grosse 
qu’elle : 
Qu’un forban téméraire 
Nous chasse vent arrière ! 
Malheur au flibustier ! 
Pour lui point de quartier ! 
Enfants, aux caronades ! 
Rhum à pleines rasades ! 
Pirates et forbans 
Sont gibiers de haubans ! 
Ça, c’était du sérieux. Mais, sacré mâtin ! ça 
donnait une vraie idée de la chose. Poisson, qui 
avait voyagé sur mer, dodelinait de la tête pour 
approuver les détails. On sentait bien, d’ailleurs, 
que cette chanson-là était dans le sentiment de 
Mme Putois. Coupeau se pencha pour raconter 
comment Mme Putois avait un soir, rue Poulet, 
souffleté quatre hommes qui voulaient la 
déshonorer. 
Cependant, Gervaise, aidée de maman 
Coupeau, servit le café bien qu’on mangeât 
encore du gâteau de Savoie. On ne la laissa pas se 
rasseoir ; on lui criait que c’était son tour. Et elle 
se défendit, la figure blanche, l’air mal à son 
aise ; même on lui demanda si l’oie ne 
l’incommodait pas, par hasard. Alors, elle dit : 
Ah ! laissez-moi dormir ! d’une voix faible et 
douce ; quand elle arrivait au refrain, à ce souhait 
d’un sommeil peuplé de beaux rêves, ses 
paupières se fermaient un peu, son regard noyé se 
perdait dans le noir, du côté de la rue. Tout de 
suite après, Poisson salua les dames d’un brusque 
signe de tête et entonna une chanson à boire, les 
Vins de France, mais il chantait comme une 
seringue ; le dernier couplet seul, le couplet 
patriotique, eut du succès, parce qu’en parlant du 
drapeau tricolore, il leva son verre très haut, le 
balança et finit par le vider au fond de sa bouche 
grande ouverte. Puis, des romances se 
succédèrent ; il fut question de Venise et des 
gondoliers dans la barcarolle de Mme Boche, de 
Séville et des Andalouses, dans le boléro de Mme 
Lorilleux, tandis que Lorilleux alla jusqu’à parler 
des parfums de l’Arabie, à propos des amours de 
Fatma la danseuse. Autour de la table grasse, 
dans l’air épaissi d’un souffle d’indigestion, 
s’ouvraient des horizons d’or, passaient des cous 
d’ivoire, des chevelures d’ébène, des baisers sous 
la lune aux sons des guitares, des bayadères 
semant sous leurs pas une pluie de perles et de 
pierreries ; et les hommes fumaient béatement 
leurs pipes, les dames gardaient un sourire 
inconscient de jouissance, tous croyaient être làbas, 
en train de respirer de bonnes odeurs. 
Lorsque Clémence se mit à roucouler : Faites un 
nid, avec un tremblement de la gorge, ça causa 
aussi beaucoup de plaisir ; car ça rappelait la 
campagne, les oiseaux légers, les danses sous la 
feuillée, les fleurs au calice de miel, enfin ce 
qu’on voyait au bois de Vincennes, les jours où 
l’on allait tordre le cou à un lapin. Mais Virginie 
ramena la rigolade avec Mon petit riquiqui, elle 
imitait la vivandière, une main repliée sur la 
hanche, le coude arrondi ; elle versait la goutte de 
l’autre main, dans le vide, en tournant le poignet. 
Si bien que la société supplia alors maman 
Coupeau de chanter la Souris. La vieille femme 
refusait, jurant qu’elle ne savait pas cette 
polissonnerie-là. Pourtant, elle commença de son 
filet de voix cassé ; et son visage ridé, aux petits 
yeux vifs, soulignait les allusions, les terreurs de 
Mlle Lise serrant ses jupes à la vue de la souris. 
Toute la table riait ; les femmes ne pouvaient pas 
tenir leur sérieux, jetaient à leurs voisins des 
regards luisants ; ce n’était pas sale, après tout, il 
n’y avait pas de mots crus. Boche, pour dire le 
vrai, faisait la souris le long des mollets de la 
charbonnière. Ça aurait pu devenir du vilain, si 
Goujet, sur un coup d’oeil de Gervaise, n’avait 
ramené le silence et le respect avec les Adieux 
d’Abd-el-Kader, qu’il grondait de sa voix de 
basse. Celui-là possédait un creux solide, par 
exemple ! Ça sortait de sa belle barbe jaune 
étalée, comme d’une trompette en cuivre. Quand 
il lança le cri : « Ô ma noble compagne ! » en 
parlant de la noire jument du guerrier, les coeurs 
battirent, on l’applaudit sans attendre la fin, tant il 
avait crié fort. 
– À vous, père Bru, à vous ! dit maman 
Coupeau. Chantez la vôtre. Les anciennes sont 
les plus jolies, allez ! 
Et la société se tourna vers le vieux, insistant, 
l’encourageant. Lui, engourdi, avec son masque 
immobile de peau tannée, regardait le monde, 
sans paraître comprendre. On lui demanda s’il 
connaissait les Cinq Voyelles. Il baissa le 
menton ; il ne se rappelait plus ; toutes les 
chansons du bon temps se mêlaient dans sa 
caboche. Comme on se décidait à le laisser 
tranquille, il parut se souvenir, il bégaya d’une 
voix caverneuse : 
Trou la la, trou la la, 
Trou la, trou la, trou la la ! 
Sa face s’animait, ce refrain devait éveiller en 
lui de lointaines gaietés, qu’il goûtait seul, 
écoutant sa voix de plus en plus sourde, avec un 
ravissement d’enfant. 
Trou la la, trou la la, 
Trou la, trou la, trou la la ! 
– Dites donc, ma chère, vint murmurer 
Virginie à l’oreille de Gervaise, vous savez que 
j’en arrive encore. Ça me taquinait... Eh bien ! 
Lantier a filé de chez François. 
– Vous ne l’avez pas rencontré dehors ? 
demanda la blanchisseuse. 
– Non, j’ai marché vite, je n’ai pas eu l’idée de 
voir. 
Mais Virginie, qui levait les yeux, 
s’interrompit et poussa un soupir étouffé. 
– Ah ! mon Dieu !... Il est là, sur le trottoir 
d’en face ; il regarde ici. 
Gervaise, toute saisie, hasarda un coup d’oeil. 
Du monde s’était amassé dans la rue, pour 
entendre la société chanter. Les garçons épiciers, 
la tripière, le petit horloger faisaient un groupe, 
semblaient être au spectacle. Il y avait des 
militaires, des bourgeois en redingote, trois 
petites filles de cinq ou six ans, se tenant par la 
main, très graves, émerveillées. Et Lantier, en 
effet, se trouvait planté là, au premier rang, 
écoutant et regardant d’un air tranquille. Pour le 
coup, c’était du toupet. Gervaise sentit un froid 
lui monter des jambes au coeur, et elle n’osait 
plus bouger, pendant que le père Bru continuait : 
Trou la la, trou la la, 
Trou la, trou la, trou la la ! 
– Ah bien ! non, mon vieux, il y en a assez ! 
dit Coupeau. Est-ce que vous la savez tout 
entière ?... Vous nous la chanterez un autre jour, 
hein ! quand nous serons trop gais. 
Il y eut des rires. Le vieux resta court, fit de 
ses yeux pâles le tour de la table, et reprit son air 
de brute songeuse. Le café était bu, le zingueur 
avait redemandé du vin. Clémence venait de se 
remettre à manger des fraises. Pendant un instant, 
les chansons cessèrent, on parlait d’une femme 
qu’on avait trouvée pendue le matin, dans la 
maison d’à côté. C’était le tour de Mme Lerat, 
mais il lui fallait des préparatifs. Elle trempa le 
coin de sa serviette dans un verre d’eau et se 
l’appliqua sur les tempes, parce qu’elle avait trop 
chaud. Ensuite, elle demanda une larme d’eau-devie, 
la but, s’essuya longuement les lèvres. 
– L’Enfant du bon Dieu, n’est-ce pas ? 
murmura-t-elle, l’Enfant du bon Dieu... 
Et, grande, masculine, avec son nez osseux et 
ses épaules carrées de gendarme, elle commença : 
L’enfant perdu que sa mère abandonne, 
Trouve toujours un asile au saint lieu. 
Dieu qui le voit le défend de son trône. 
L’enfant perdu, c’est l’enfant du bon Dieu. 
Sa voix tremblait sur certains mots, traînait en 
notes mouillées ; elle levait en coin ses yeux vers 
le ciel, pendant que sa main droite se balançait 
devant sa poitrine et s’appuyait sur son coeur, 
d’un geste pénétré. Alors, Gervaise, torturée par 
la présence de Lantier, ne put retenir ses pleurs ; 
il lui semblait que la chanson disait son tourment, 
qu’elle était cette enfant perdue, abandonnée, 
dont le bon Dieu allait prendre la défense. 
Clémence, très soûle, éclata brusquement en 
sanglots ; et, la tête tombée au bord de la table, 
elle étouffait ses hoquets dans la nappe. Un 
silence frissonnant régnait. Les dames avaient tiré 
leur mouchoir, s’essuyaient les yeux, la face 
droite, en s’honorant de leur émotion. Les 
hommes, le front penché, regardaient fixement 
devant eux, les paupières battantes. Poisson, 
étranglant et serrant les dents, cassa à deux 
reprises des bouts de sa pipe, et les cracha par 
terre, sans cesser de fumer. Boche, qui avait 
laissé sa main sur le genou de la charbonnière, ne 
la pinçait plus, pris d’un remords et d’un respect 
vagues ; tandis que deux grosses larmes 
descendaient le long de ses joues. Ces noceurs-là 
étaient raides comme la justice et tendres comme 
des agneaux. Le vin leur sortait par les yeux, 
quoi ! Quand le refrain recommença, plus ralenti 
et plus larmoyant, tous se lâchèrent, tous 
viaupèrent dans leurs assiettes, se déboutonnant 
le ventre, crevant d’attendrissement. 
Mais Gervaise et Virginie, malgré elles, ne 
quittaient plus du regard le trottoir d’en face. Mme 
Boche, à son tour, aperçut Lantier, et laissa 
échapper un léger cri, sans cesser de se 
barbouiller de ses larmes. Alors, toutes trois 
eurent des figures anxieuses, en échangeant 
d’involontaires signes de tête. Mon Dieu ! si 
Coupeau se retournait, si Coupeau voyait l’autre ! 
Quelle tuerie ! quel carnage ! Et elles firent si 
bien, que le zingueur leur demanda : 
– Qu’est-ce que vous regardez donc ? 
Il se pencha, il reconnut Lantier. 
– Nom de Dieu ! c’est trop fort, murmura-t-il. 
Ah ! le sale mufe, ah ! le sale mufe... Non, c’est 
trop fort, ça va finir... 
Et, comme il se levait en bégayant des 
menaces atroces, Gervaise le supplia à voix 
basse. 
– Écoute, je t’en supplie.. Laisse le couteau... 
Reste à ta place, ne fais pas un malheur. 
Virginie dut lui enlever le couteau qu’il avait 
pris sur la table. Mais elle ne put l’empêcher de 
sortir et de s’approcher de Lantier. La société, 
dans son émotion croissante, ne voyait rien, 
pleurait plus fort, pendant que Mme Lerat chantait, 
avec une expression déchirante : 
Orpheline on l’avait perdue, 
Et sa voix n’était entendue 
Que des grands arbres et du vent. 
Le dernier vers passa comme un souffle 
lamentable de tempête. Mme Putois, en train de 
boire, fut si touchée, qu’elle renversa son vin sur 
la nappe. Cependant, Gervaise demeurait glacée, 
un poing serré contre la bouche pour ne pas crier, 
clignant les paupières d’épouvante, s’attendant à 
voir, d’une seconde à l’autre, l’un des deux 
hommes, là-bas, tomber assommé au milieu de la 
rue. Virginie et Mme Boche suivaient aussi la 
scène, profondément intéressées. Coupeau, 
surpris par le grand air, avait failli s’asseoir dans 
le ruisseau, en voulant se jeter sur Lantier. Celuici, 
les mains dans les poches, s’était simplement 
écarté. Et les deux hommes maintenant 
s’engueulaient, le zingueur surtout habillait 
l’autre proprement, le traitait de cochon malade, 
parlait de lui manger les tripes. On entendait le 
bruit enragé des voix, on distinguait des gestes 
furieux, comme s’ils allaient se dévisser les bras, 
à force de claques. Gervaise défaillait, fermait les 
yeux, parce que ça durait trop longtemps et 
qu’elle les croyait toujours sur le point de 
s’avaler le nez, tant ils se rapprochaient, la figure 
dans la figure. Puis, comme elle n’entendait plus 
rien, elle rouvrit les yeux, elle resta toute bête, en 
les voyant causer tranquillement. 
La voix de Mme Lerat s’élevait, roucoulante et 
pleurarde, commençant un couplet : 
Le lendemain, à demi morte, 
On recueillit la pauvre enfant... 
– Y a-t-il des femmes qui sont garces, tout de 
même ! dit Mme Lorilleux, au milieu de 
l’approbation générale. 
Gervaise avait échangé un regard avec Mme 
Boche et Virginie. Ça s’arrangeait donc ? 
Coupeau et Lantier continuaient de causer au 
bord du trottoir. Ils s’adressaient encore des 
injures, mais amicalement. Ils s’appelaient 
« sacré animal », d’un ton où perçait une pointe 
de tendresse. Comme on les regardait, ils finirent 
par se promener doucement côte à côte, le long 
des maisons, tournant sur eux-mêmes tous les dix 
pas. Une conversation très vive s’était engagée. 
Brusquement, Coupeau parut se fâcher de 
nouveau, tandis que l’autre refusait, se faisait 
prier. Et ce fut le zingueur qui poussa Lantier et 
le força à traverser la rue, pour entrer dans la 
boutique. 
– Je vous dis que c’est de bon coeur ! criait-il. 
Vous boirez un verre de vin... Les hommes sont 
des hommes, n’est-ce pas ? On est fait pour se 
comprendre... 
Mme Lerat achevait le dernier refrain. Les 
dames répétaient toutes ensemble, en roulant 
leurs mouchoirs : 
L’enfant perdu, c’est l’enfant du bon Dieu. 
On complimenta beaucoup la chanteuse, qui 
s’assit en affectant d’être brisée. Elle demanda à 
boire quelque chose, parce qu’elle mettait trop de 
sentiment dans cette chanson-là, et qu’elle avait 
toujours peur de se décrocher un nerf. Toute la 
table, cependant, fixait les yeux sur Lantier, assis 
paisiblement à côté de Coupeau, mangeant déjà la 
dernière part du gâteau de Savoie, qu’il trempait 
dans un verre de vin. En dehors de Virginie et de 
Mme Boche, personne ne le connaissait. Les 
Lorilleux flairaient bien quelque micmac ; mais 
ils ne savaient pas, ils avaient pris un air pincé. 
Goujet, qui s’était aperçu de l’émotion de 
Gervaise, regardait le nouveau venu de travers. 
Comme un silence gêné se faisait, Coupeau dit 
simplement : 
– C’est un ami. 
Et, s’adressant à sa femme : 
– Voyons, remue-toi donc !... Peut-être qu’il y 
a encore du café chaud. 
Gervaise les contemplait l’un après l’autre, 
douce et stupide. D’abord, quand son mari avait 
poussé son ancien amant dans la boutique, elle 
s’était pris la tête entre les deux poings, du même 
geste instinctif que les jours de gros orage, à 
chaque coup de tonnerre. Ça ne lui semblait pas 
possible ; les murs allaient tomber et écraser tout 
le monde. Puis, en voyant les deux hommes assis, 
sans que même les rideaux de mousseline eussent 
bougé, elle avait subitement trouvé ces choses 
naturelles. L’oie la gênait un peu ; elle en avait 
trop mangé, décidément, et ça l’empêchait de 
penser. Une paresse heureuse l’engourdissait, la 
tenait tassée au bord de la table, avec le seul 
besoin de n’être pas embêtée. Mon Dieu ! à quoi 
bon se faire de la bile, lorsque les autres ne s’en 
font pas, et que les histoires paraissent s’arranger 
d’elles-mêmes, à la satisfaction générale ? Elle se 
leva pour aller voir s’il restait du café. 
Dans la pièce du fond, les enfants dormaient. 
Ce louchon d’Augustine les avait terrorisés 
pendant tout le dessert, leur chipant leurs fraises, 
les intimidant par des menaces abominables. 
Maintenant, elle était très malade, accroupie sur 
un petit banc, la figure blanche, sans rien dire. La 
grosse Pauline avait laissé tomber sa tête contre 
l’épaule d’Étienne, endormi lui-même au bord de 
la table. Nana se trouvait assise sur la descente de 
lit, auprès de Victor, qu’elle tenait contre elle, un 
bras passé autour de son cou ; et, ensommeillée, 
les yeux fermés, elle répétait d’une voix faible et 
continue : 
– Oh ! maman, j’ai bobo... oh ! maman, j’ai 
bobo... 
– Pardi ! murmura Augustine, dont la tête 
roulait sur les épaules, ils sont paf ; ils ont chanté 
comme les grandes personnes. 
Gervaise reçut un nouveau coup, à la vue 
d’Étienne. Elle se sentit étouffer, en songeant que 
le père de ce gamin était là, à côté, en train de 
manger du gâteau, sans qu’il eût seulement 
témoigné le désir d’embrasser le petit. Elle fut sur 
le point de réveiller Étienne, de l’apporter dans 
ses bras. Puis, une fois encore, elle trouva très 
bien la façon tranquille dont s’arrangeaient les 
choses. Il n’aurait pas été convenable, sûrement, 
de troubler la fin du dîner. Elle revint avec la 
cafetière et servit un verre de café à Lantier, qui 
d’ailleurs ne semblait pas s’occuper d’elle. 
– Alors, c’est mon tour, bégayait Coupeau 
d’une voix pâteuse. Hein ! on me garde pour la 
bonne bouche... Eh bien ! je vais vous dire : Qué 
cochon d’enfant ! 
– Oui, oui, Qué cochon d’enfant ! criait toute 
la table. 
Le vacarme reprenait, Lantier était oublié. Les 
dames apprêtèrent leurs verres et leurs couteaux, 
pour accompagner le refrain. On riait à l’avance, 
en regardant le zingueur, qui se calait sur les 
jambes d’un air canaille. Il prit une voix enrouée 
de vieille femme. 
Tous les matins, quand je m’lève, 
J’ai l’coeur sens sus d’sous ; 
J’ l’envoi’ chercher cont’ la Grève 
Un poisson d’ quatr’ sous. 
Il rest’ trois quarts d’heure en route, 
Et puis, en rmontant, 
I’ m’ lich’ la moitié d’ ma goutte : 
Qué cochon d’enfant ! 
Et les dames, tapant sur leur verre, reprirent en 
choeur, au milieu d’une gaieté formidable : 
Qué cochon d’enfant ! 
Qué cochon d’enfant ! 
La rue de la Goutte-d’Or elle-même, 
maintenant, s’en mêlait. Le quartier chantait Qué 
cochon d’enfant ! En face, le petit horloger, les 
garçons épiciers, la tripière, la fruitière, qui 
savaient la chanson, allaient au refrain, en 
s’allongeant des claques pour rire. Vrai, la rue 
finissait par être soûle ; rien que l’odeur de noce 
qui sortait de chez les Coupeau, faisait festonner 
les gens sur les trottoirs. Il faut dire qu’à cette 
heure ils étaient joliment soûls, là-dedans. Ça 
grandissait petit à petit, depuis le premier coup de 
vin pur, après le potage. À présent, c’était le 
bouquet, tous braillant, tous éclatant de 
nourriture, dans la buée rousse des deux lampes 
qui charbonnaient. La clameur de cette rigolade 
énorme couvrait le roulement des dernières 
voitures. Deux sergents de ville, croyant à une 
émeute, accoururent ; mais, en apercevant 
Poisson, ils eurent un petit salut d’intelligence. Ils 
s’éloignèrent lentement, côte à côte, le long des 
maisons noires. 
Coupeau en était à ce couplet : 
L’dimanche, à la P’tite Villette, 
Après la chaleur, 
J’allons chez mon oncl’ Tinette, 
Qu’est maîtr’ vidangeur. 
Pour avoir des noyaux de c’rise, 
En nous en r’tournant, 
I’s’roul’dans la marchandise : 
Qué cochon d’enfant ! 
Qué cochon d’enfant ! 
Alors, la maison craqua, un tel gueulement 
monta dans l’air tiède et calme de la nuit, que ces 
gueulards-là s’applaudirent eux-mêmes, car il ne 
fallait pas espérer de pouvoir gueuler plus fort. 
Personne de la société ne parvint jamais à se 
rappeler au juste comment la noce se termina. Il 
devait être très tard, voilà tout, parce qu’il ne 
passait plus un chat dans la rue. Peut-être bien, 
tout de même, qu’on avait dansé autour de la 
table, en se tenant par les mains. Ça se noyait 
dans un brouillard jaune, avec des figures rouges 
qui sautaient, la bouche fendue d’une oreille à 
l’autre. Pour sûr, on s’était payé du vin à la 
française vers la fin ; seulement, on ne savait plus 
si quelqu’un n’avait pas fait la farce de mettre du 
sel dans les verres. Les enfants devaient s’être 
déshabillés et couchés seuls. Le lendemain, Mme 
Boche se vantait d’avoir allongé deux calottes à 
Boche, dans un coin, où il causait de trop près 
avec la charbonnière ; mais Boche, qui ne se 
souvenait de rien, traitait ça de blague. Ce que 
chacun déclarait peu propre, c’était la conduite de 
Clémence, une fille à ne pas inviter, décidément ; 
elle avait fini par montrer tout ce qu’elle 
possédait, et s’était trouvée prise de mal de coeur, 
au point d’abîmer entièrement un des rideaux de 
mousseline. Les hommes, au moins, sortaient 
dans la rue ; Lorilleux et Poisson, l’estomac 
dérangé, avaient filé raide jusqu’à la boutique du 
charcutier. Quand on a été bien élevé, ça se voit 
toujours. Ainsi, ces dames, Mme Putois, Mme Lerat 
et Virginie, incommodées par la chaleur, étaient 
simplement allées dans la pièce du fond ôter leur 
corset ; même Virginie avait voulu s’étendre sur 
le lit, l’affaire d’un instant, pour empêcher les 
mauvaises suites. Puis, la société semblait avoir 
fondu, les uns s’effaçant derrière les autres, tous 
s’accompagnant, se noyant au fond du quartier 
noir, dans un dernier vacarme, une dispute 
enragée des Lorilleux, un « trou la la, trou la la », 
entêté et lugubre du père Bru. Gervaise croyait 
bien que Goujet s’était mis à sangloter en 
partant ; Coupeau chantait toujours ; quant à 
Lantier, il avait dû rester jusqu’à la fin, elle 
sentait même encore un souffle dans ses cheveux, 
à un moment, mais elle ne pouvait pas dire si ce 
souffle venait de Lantier ou de la nuit chaude. 
Cependant, comme Mme Lerat refusait de 
retourner aux Batignolles à cette heure, on enleva 
du lit un matelas qu’on étendit pour elle dans un 
coin de la boutique, après avoir poussé la table. 
Elle dormit là, au milieu des miettes du dîner. Et, 
toute la nuit, dans le sommeil écrasé des 
Coupeau, cuvant la fête, le chat d’une voisine qui 
avait profité d’une fenêtre ouverte, croqua les os 
de l’oie, acheva d’enterrer la bête, avec le petit 
bruit de ses dents fines. 
VIII 
Le samedi suivant, Coupeau, qui n’était pas 
rentré dîner, amena Lantier vers dix heures. Ils 
avaient mangé ensemble des pieds de mouton, 
chez Thomas, à Montmartre. 
– Faut pas gronder, la bourgeoise, dit le 
zingueur. Nous sommes sages, tu vois... Oh ! il 
n’y a pas de danger avec lui ; il vous met droit 
dans le bon chemin. 
Et il raconta comment ils s’étaient rencontrés 
rue Rochechouart. Après le dîner, Lantier avait 
refusé une consommation au café de la Boule 
noire, en disant que, lorsqu’on était marié avec 
une femme gentille et honnête, on ne devait pas 
gouaper dans tous les bastringues. Gervaise 
écoutait avec un petit sourire. Bien sûr, non, elle 
ne songeait pas à gronder ; elle se sentait trop 
gênée. Depuis la fête, elle s’attendait bien à 
revoir son ancien amant un jour ou l’autre ; mais, 
à pareille heure, au moment de se mettre au lit, 
l’arrivée brusque des deux hommes l’avait 
surprise ; et, les mains tremblantes, elle rattachait 
son chignon roulé dans son cou. 
– Tu ne sais pas, reprit Coupeau, puisqu’il a eu 
la délicatesse de refuser dehors une 
consommation, tu vas nous payer la goutte... Ah ! 
tu nous dois bien ça ! 
Les ouvrières étaient parties depuis longtemps. 
Maman Coupeau et Nana venaient de se coucher. 
Alors, Gervaise, qui tenait déjà un volet quand ils 
avaient paru, laissa la boutique ouverte, apporta 
sur un coin de l’établi des verres et le fond d’une 
bouteille de cognac. Lantier restait debout, évitait 
de lui adresser directement la parole. Pourtant, 
quand elle le servit, il s’écria : 
– Une larme seulement, madame, je vous prie. 
Coupeau les regarda, s’expliqua très 
carrément. Ils n’allaient pas faire les dindes, peutêtre 
! Le passé était le passé, n’est-ce pas ? Si on 
conservait de la rancune après des neuf ans et des 
dix ans, on finirait par ne plus voir personne. 
Non, non, il avait le coeur sur la main, lui ! 
D’abord, il savait à qui il avait affaire, à une 
brave femme et à un brave homme, à deux amis, 
quoi ! Il était tranquille, il connaissait leur 
honnêteté. 
– Oh ! bien sûr... bien sûr... répétait Gervaise, 
les paupières baissées, sans comprendre ce 
qu’elle disait. 
– C’est une soeur, maintenant, rien qu’une 
soeur ! murmura à son tour Lantier. 
– Donnez-vous la main, nom de Dieu ! cria 
Coupeau, et foutons-nous des bourgeois ! Quand 
on a de ça dans le coco, voyez-vous, on est plus 
chouette que les millionnaires. Moi, je mets 
l’amitié avant tout, parce que l’amitié, c’est 
l’amitié, et qu’il n’y a rien au-dessus. 
Il s’enfonçait de grands coups de poing dans 
l’estomac, l’air si ému, qu’ils durent le calmer. 
Tous trois, en silence, trinquèrent et burent leur 
goutte. Gervaise put alors regarder Lantier à son 
aise ; car, le soir de la fête, elle l’avait vu dans un 
brouillard. Il s’était épaissi, gras et rond, les 
jambes et les bras lourds, à cause de sa petite 
taille. Mais sa figure gardait de jolis traits sous la 
bouffissure de sa vie de fainéantise ; et comme il 
soignait toujours beaucoup ses minces 
moustaches, on lui aurait donné juste son âge, 
trente-cinq ans. Ce jour-là, il portait un pantalon 
gris et un paletot gros bleu comme un monsieur, 
avec un chapeau rond ; même il avait une montre 
et une chaîne d’argent, à laquelle pendait une 
bague, un souvenir. 
– Je m’en vais, dit-il. Je reste au diable. 
Il était déjà sur le trottoir, lorsque le zingueur 
le rappela pour lui faire promettre de ne plus 
passer devant la porte sans leur dire un petit 
bonjour. Cependant, Gervaise, qui venait de 
disparaître doucement, rentra en poussant devant 
elle Étienne, en manches de chemise, la face déjà 
endormie. L’enfant souriait, se frottait les yeux. 
Mais quand il aperçut Lantier, il resta tremblant 
et gêné, coulant des regards inquiets du côté de sa 
mère et de Coupeau. 
– Tu ne reconnais pas ce monsieur ? demanda 
celui-ci. 
L’enfant baissa la tête sans répondre. Puis, il 
eut un léger signe pour dire qu’il reconnaissait le 
monsieur. 
– Eh bien ! ne fais pas la bête, va l’embrasser. 
Lantier, grave et tranquille, attendait. Lorsque 
Étienne se décida à s’approcher, il se courba, 
tendit les deux joues, puis posa lui-même un gros 
baiser sur le front du gamin. Alors, celui-ci osa 
regarder son père. Mais, tout d’un coup, il éclata 
en sanglots, il se sauva comme un fou, débraillé, 
grondé par Coupeau qui le traitait de sauvage. 
– C’est l’émotion, dit Gervaise, pâle et 
secouée elle-même. 
– Oh ! il est très doux, très gentil d’habitude, 
expliquait Coupeau. Je l’ai crânement élevé, vous 
verrez... Il s’habituera à vous. Il faut qu’il 
connaisse les gens... Enfin, quand il n’y aurait eu 
que ce petit, on ne pouvait pas rester toujours 
brouillé, n’est-ce pas ? Nous aurions dû faire ça 
pour lui il y a beaux jours, car je donnerais plutôt 
ma tête à couper que d’empêcher un père de voir 
son enfant. 
Là-dessus, il parla d’achever la bouteille de 
cognac. Tous trois trinquèrent de nouveau. 
Lantier ne s’étonnait pas, avait un beau calme. 
Avant de s’en aller, pour rendre ses politesses au 
zingueur, il voulut absolument fermer la boutique 
avec lui. Puis, tapant dans ses mains par propreté, 
il souhaita une bonne nuit au ménage. 
– Dormez bien. Je vais tâcher de pincer 
l’omnibus... Je vous promets de revenir bientôt. 
À partir de cette soirée, Lantier se montra 
souvent rue de la Goutte-d’Or. Il se présentait 
quand le zingueur était là, demandant de ses 
nouvelles dès la porte, affectant d’entrer 
uniquement pour lui. Puis, assis contre la vitrine, 
toujours en paletot, rasé et peigné, il causait 
poliment, avec les manières d’un homme qui 
aurait reçu de l’instruction. C’est ainsi que les 
Coupeau apprirent peu à peu des détails sur sa 
vie. Pendant les huit dernières années, il avait un 
moment dirigé une fabrique de chapeaux ; et 
quand on lui demandait pourquoi il s’était retiré, 
il se contentait de parler de la coquinerie d’un 
associé, un compatriote, une canaille qui avait 
mangé la maison avec les femmes. Mais son 
ancien titre de patron restait sur toute sa personne 
comme une noblesse à laquelle il ne pouvait plus 
déroger. Il se disait sans cesse près de conclure 
une affaire superbe, des maisons de chapellerie 
devaient l’établir, lui confier des intérêts 
énormes. En attendant, il ne faisait absolument 
rien, se promenait au soleil, les mains dans les 
poches, ainsi qu’un bourgeois. Les jours où il se 
plaignait, si l’on se risquait à lui indiquer une 
manufacture demandant des ouvriers, il semblait 
pris d’une pitié souriante, il n’avait pas envie de 
crever la faim, en s’échinant pour les autres. Ce 
gaillard-là, toutefois, comme disait Coupeau, ne 
vivait pas de l’air du temps. Oh ! c’était un malin, 
il savait s’arranger, il bibelotait quelque 
commerce, car enfin il montrait une figure de 
prospérité, il lui fallait bien de l’argent pour se 
payer du linge blanc et des cravates de fils de 
famille. Un matin, le zingueur l’avait vu se faire 
cirer, boulevard Montmartre. La vraie vérité était 
que Lantier, très bavard sur les autres, se taisait 
ou mentait quand il s’agissait de lui. Il ne voulait 
même pas dire où il demeurait. Non, il logeait 
chez un ami, là-bas, au diable, le temps de 
trouver une belle situation ; et il défendait aux 
gens de venir le voir, parce qu’il n’y était jamais. 
– On rencontre dix positions pour une, 
expliquait-il souvent. Seulement, ce n’est pas la 
peine d’entrer dans des boîtes où l’on ne restera 
pas vingt-quatre heures... Ainsi, j’arrive un lundi 
chez Champion, à Montrouge. Le soir, Champion 
m’embête sur la politique ; il n’avait pas les 
mêmes idées que moi. Eh bien ! le mardi matin, 
je filais, attendu que nous ne sommes plus au 
temps des esclaves et que je ne veux pas me 
vendre pour sept francs par jour. 
On était alors dans les premiers jours de 
novembre. Lantier apporta galamment des 
bouquets de violettes, qu’il distribuait à Gervaise 
et aux deux ouvrières. Peu à peu, il multiplia ses 
visites, il vint presque tous les jours. Il paraissait 
vouloir faire la conquête de la maison, du quartier 
entier ; et il commença par séduire Clémence et 
Mme Putois, auxquelles il témoignait, sans 
distinction d’âge, les attentions les plus 
empressées. Au bout d’un mois, les deux 
ouvrières l’adoraient. Les Boche, qu’il flattait 
beaucoup en allant les saluer dans leur loge, 
s’extasiaient sur sa politesse. Quant aux 
Lorilleux, lorsqu’ils surent quel était ce monsieur, 
arrivé au dessert, le jour de la fête, ils vomirent 
d’abord mille horreurs contre Gervaise, qui osait 
introduire ainsi son ancien individu dans son 
ménage. Mais, un jour, Lantier monta chez eux, 
se présenta si bien en leur commandant une 
chaîne pour une dame de sa connaissance, qu’ils 
lui dirent de s’asseoir et le gardèrent une heure, 
charmés de sa conversation ; même, ils se 
demandaient comment un homme si distingué 
avait pu vivre avec la Banban. Enfin, les visites 
du chapelier chez les Coupeau n’indignaient plus 
personne et semblaient naturelles, tant il avait 
réussi à se mettre dans les bonnes grâces de toute 
la rue de la Goutte-d’Or. Goujet seul restait 
sombre. S’il se trouvait là, quand l’autre arrivait, 
il prenait la porte, pour ne pas être obligé de lier 
connaissance avec ce particulier. 
Cependant, au milieu de cette coqueluche de 
tendresse pour Lantier, Gervaise, les premières 
semaines, vécut dans un grand trouble. Elle 
éprouvait au creux de l’estomac cette chaleur 
dont elle s’était sentie brûlée, le jour des 
confidences de Virginie. Sa grande peur venait de 
ce qu’elle redoutait d’être sans force, s’il la 
surprenait un soir toute seule et s’il s’avisait de 
l’embrasser. Elle pensait trop à lui, elle restait 
trop pleine de lui. Mais, lentement, elle se calma, 
en le voyant si convenable, ne la regardant pas en 
face, ne la touchant pas du bout des doigts, quand 
les autres avaient le dos tourné. Puis, Virginie, 
qui semblait lire en elle, lui faisait honte de ses 
vilaines pensées. Pourquoi tremblait-elle ? On ne 
pouvait pas rencontrer un homme plus gentil. 
Bien sûr, elle n’avait plus rien à craindre. Et la 
grande brune manoeuvra un jour de façon à les 
pousser tous deux dans un coin et à mettre la 
conversation sur le sentiment. Lantier déclara 
d’une voix grave, en choisissant les termes, que 
son coeur était mort, qu’il voulait désormais se 
consacrer uniquement au bonheur de son fils. Il 
ne parlait jamais de Claude, qui était toujours 
dans le Midi. Il embrassait Étienne sur le front 
tous les soirs, ne savait que lui dire si l’enfant 
restait là, l’oubliait pour entrer en compliments 
avec Clémence. Alors, Gervaise, tranquillisée, 
sentit mourir en elle le passé. La présence de 
Lantier usait ses souvenirs de Plassans et de 
l’hôtel Boncoeur. À le voir sans cesse, elle ne le 
rêvait plus. Même elle se trouvait prise d’une 
répugnance à la pensée de leurs anciens rapports. 
Oh ! c’était fini, bien fini. S’il osait un jour lui 
demander ça, elle lui répondrait par une paire de 
claques, elle instruirait plutôt son mari. Et, de 
nouveau, elle songeait sans remords, avec une 
douceur extraordinaire, à la bonne amitié de 
Goujet. 
En arrivant un matin à l’atelier, Clémence 
raconta qu’elle avait rencontré la veille, vers onze 
heures, M. Lantier donnant le bras à une femme. 
Elle disait cela en mots très sales, avec de la 
méchanceté par-dessous, pour voir la tête de la 
patronne. Oui, M. Lantier grimpait la rue Notre- 
Dame-de-Lorette ; la femme était blonde, un de 
ces chameaux du boulevard à moitié crevés, le 
derrière nu sous leur robe de soie. Et elle les avait 
suivis, par blague. Le chameau était entré chez un 
charcutier acheter des crevettes et du jambon. 
Puis, rue de La Rochefoucauld, M. Lantier avait 
posé sur le trottoir, devant la maison, le nez en 
l’air, en attendant que la petite, montée toute 
seule, lui eût fait par la fenêtre le signe de la 
rejoindre. Mais Clémence eut beau ajouter des 
commentaires dégoûtants, Gervaise continuait à 
repasser tranquillement une robe blanche. Par 
moments, l’histoire lui mettait aux lèvres un petit 
sourire. Ces Provençaux, disait-elle, étaient tous 
enragés après les femmes ; il leur en fallait quand 
même ; ils en auraient ramassé sur une pelle dans 
un tas d’ordures. Et, le soir, quand le chapelier 
arriva, elle s’amusa des taquineries de Clémence, 
qui l’intriguait avec sa blonde. D’ailleurs, il 
semblait flatté d’avoir été aperçu. Mon Dieu ! 
c’était une ancienne amie, qu’il voyait encore de 
temps à autre, lorsque ça ne devait déranger 
personne ; une fille très chic, meublée en 
palissandre ; et il citait d’anciens amants à elle, 
un vicomte, un grand marchand de faïence, le fils 
d’un notaire. Lui, aimait les femmes qui 
embaument. Il poussait sous le nez de Clémence 
son mouchoir, que la petite lui avait parfumé, 
lorsque Étienne rentra. Alors, il prit son air grave, 
il baisa l’enfant, en ajoutant que la rigolade ne 
tirait pas à conséquence et que son coeur était 
mort. Gervaise, penchée sur son ouvrage, hocha 
la tête d’un air d’approbation. Et ce fut encore 
Clémence qui porta la peine de sa méchanceté, 
car elle avait bien senti Lantier la pincer déjà 
deux ou trois fois, sans avoir l’air, et elle crevait 
de jalousie de ne pas puer le musc comme le 
chameau du boulevard. 
Quand le printemps revint, Lantier, tout à fait 
de la maison, parla d’habiter le quartier, afin 
d’être plus près de ses amis. Il voulait une 
chambre meublée dans une maison propre. Mme 
Boche, Gervaise elle-même, se mirent en quatre 
pour lui trouver ça. On fouilla les rues voisines. 
Mais il était trop difficile, il désirait une grande 
cour, il demandait un rez-de-chaussée, enfin 
toutes les commodités imaginables. Et 
maintenant, chaque soir, chez les Coupeau, il 
semblait mesurer la hauteur des plafonds, étudier 
la distribution des pièces, convoiter un logement 
pareil. Oh ! il n’aurait pas demandé autre chose, 
il se serait volontiers creusé un trou dans ce coin 
tranquille et chaud. Puis, il terminait chaque fois 
son examen par cette phrase : 
– Sapristi, vous êtes joliment bien, tout de 
même ! 
Un soir, comme il avait dîné là et qu’il lâchait 
sa phrase au dessert, Coupeau, qui s’était mis à le 
tutoyer, lui cria brusquement : 
– Faut rester ici, ma vieille, si le coeur t’en 
dit... On s’arrangera... 
Et il expliqua que la chambre au linge sale, 
nettoyée, ferait une jolie pièce. Étienne 
coucherait dans la boutique, sur un matelas jeté 
par terre, voilà tout. 
– Non, non, dit Lantier, je ne puis pas 
accepter. Ça vous gênerait trop. Je sais que c’est 
de bon coeur, mais on aurait trop chaud les uns 
sur les autres... Puis, vous savez, chacun sa 
liberté. Il me faudrait traverser votre chambre, et 
ça ne serait pas toujours drôle. 
– Ah ! l’animal ! reprit le zingueur étranglant 
de rire, tapant sur la table pour s’éclaircir la voix, 
il songe toujours aux bêtises !... Mais, bougre de 
serin, on est inventif ! Pas vrai ? il y a deux 
fenêtres, dans la pièce. Eh bien ! on en colle une 
par terre, on en fait une porte. Alors, comprends- 
tu, tu entres par la cour, nous bouchons même 
cette porte de communication, si ça nous plaît. Ni 
vu ni connu, tu es chez toi, nous sommes chez 
nous. 
Il y eut un silence. Le chapelier murmurait : 
– Ah ! oui, de cette façon, je ne dis pas... Et 
encore non, je serais trop sur votre dos. 
Il évitait de regarder Gervaise. Mais il 
attendait évidemment un mot de sa part pour 
accepter. Celle-ci était très contrariée de l’idée de 
son mari ; non pas que la pensée de voir Lantier 
demeurer chez eux la blessât ni l’inquiétât 
beaucoup ; mais elle se demandait où elle mettrait 
le linge sale. Cependant, le zingueur faisait valoir 
les avantages de l’arrangement. Le loyer de cinq 
cents francs avait toujours été un peu fort. Eh 
bien ! le camarade leur paierait la chambre toute 
meublée vingt francs par mois ; ce ne serait pas 
cher pour lui, et ça les aiderait au moment du 
terme. Il ajouta qu’il se chargeait de manigancer, 
sous leur lit, une grande caisse où tout le linge 
sale du quartier pourrait tenir. Alors, Gervaise 
hésita, parut consulter du regard maman 
Coupeau, que Lantier avait conquise depuis des 
mois, en lui apportant des boules de gomme pour 
son catarrhe. 
– Vous ne nous gêneriez pas, bien sûr, finitelle 
par dire. Il y aurait moyen de s’organiser... 
– Non, non, merci, répéta le chapelier. Vous 
êtes trop gentils, ce serait abuser. 
Coupeau, cette fois, éclata. Est-ce qu’il allait 
faire son andouille encore longtemps ? Quand on 
lui disait que c’était de bon coeur ! Il leur rendrait 
service, là, comprenait-il ! Puis, d’une voix 
furibonde, il gueula : 
– Étienne, Étienne ! 
Le gamin s’était endormi sur la table. Il leva la 
tête en sursaut. 
– Écoute, dis-lui que tu le veux... Oui, à ce 
monsieur-là... Dis-lui bien fort : Je le veux ! 
– Je le veux ! bégaya Étienne, la bouche 
empâtée de sommeil. 
Tout le monde se mit à rire. Mais Lantier 
reprit bientôt son air grave et pénétré. Il serra la 
main de Coupeau, par-dessus la table, en disant : 
– J’accepte... C’est de bonne amitié de part et 
d’autre, n’est-ce pas ? Oui, j’accepte pour 
l’enfant. 
Dès le lendemain, le propriétaire, M. 
Marescot, étant venu passer une heure dans la 
loge des Boche, Gervaise lui parla de l’affaire. Il 
se montra d’abord inquiet, refusant, se fâchant, 
comme si elle lui avait demandé d’abattre toute 
une aile de sa maison. Puis, après une inspection 
minutieuse des lieux, lorsqu’il eut regardé en l’air 
pour voir si les étages supérieurs n’allaient pas 
être ébranlés, il finit par donner l’autorisation, 
mais à la condition de ne supporter aucun frais ; 
et les Coupeau durent lui signer un papier, dans 
lequel ils s’engageaient à rétablir les choses en 
l’état, à l’expiration de leur bail. Le soir même, le 
zingueur amena des camarades, un maçon, un 
menuisier, un peintre, de bons zigs qui feraient 
cette bricole-là après leur journée, histoire de 
rendre service. La pose de la nouvelle porte, le 
nettoyage de la pièce, n’en coûtèrent pas moins 
une centaine de francs, sans compter les litres 
dont on arrosa la besogne. Le zingueur dit aux 
camarades qu’il leur paierait ça plus tard, avec le 
premier argent de son locataire. Ensuite, il fut 
question de meubler la pièce. Gervaise y laissa 
l’armoire de maman Coupeau ; elle ajouta une 
table et deux chaises, prises dans sa propre 
chambre ; il lui fallut enfin acheter une tabletoilette 
et un lit, avec la literie complète, en tout 
cent trente francs, qu’elle devait payer à raison de 
dix francs par mois. Si, pendant une dizaine de 
mois, les vingt francs de Lantier se trouvaient 
mangés à l’avance par les dettes contractées, plus 
tard il y aurait un joli bénéfice. 
Ce fut dans les premiers jours de juin que 
l’installation du chapelier eut lieu. La veille, 
Coupeau avait offert d’aller avec lui chercher sa 
malle, pour lui éviter les trente sous d’un fiacre. 
Mais l’autre était resté gêné, disant que sa malle 
pesait trop lourd, comme s’il avait voulu cacher 
jusqu’au dernier moment l’endroit où il logeait. Il 
arriva dans l’après-midi, vers trois heures. 
Coupeau ne se trouvait pas là. Et Gervaise, à la 
porte de la boutique, devint toute pâle, en 
reconnaissant la malle sur le fiacre. C’était leur 
ancienne malle, celle avec laquelle elle avait fait 
le voyage de Plassans, aujourd’hui écorchée, 
cassée, tenue par des cordes. Elle la voyait 
revenir comme souvent elle l’avait rêvé, et elle 
pouvait s’imaginer que le même fiacre, le fiacre 
où cette garce de brunisseuse s’était fichue d’elle, 
la lui rapportait. Cependant, Boche donnait un 
coup de main à Lantier. La blanchisseuse les 
suivit, muette, un peu étourdie. Quand ils eurent 
déposé leur fardeau au milieu de la chambre, elle 
dit pour parler : 
– Hein ? voilà une bonne affaire de faite ? 
Puis, se remettant, voyant que Lantier, occupé 
à dénouer les cordes, ne la regardait seulement 
pas, elle ajouta : 
– Monsieur Boche, vous allez boire un coup. 
Et elle alla chercher un litre et des verres. 
Justement, Poisson, en tenue, passait sur le 
trottoir. Elle lui adressa un petit signe, clignant 
les yeux, avec un sourire. Le sergent de ville 
comprit parfaitement. Quand il était de service, et 
qu’on battait de l’oeil, ça voulait dire qu’on lui 
offrait un verre de vin. Même, il se promenait des 
heures devant la blanchisseuse, à attendre qu’elle 
battît de l’oeil. Alors, pour ne pas être vu, il 
passait par la cour, il sifflait son verre en se 
cachant. 
– Ah ! ah ! dit Lantier, quand il le vit entrer, 
c’est vous, Badingue ! 
Il l’appelait Badingue par blague, pour se 
ficher de l’empereur. Poisson acceptait ça de son 
air raide, sans qu’on pût savoir si ça l’embêtait au 
fond. D’ailleurs, les deux hommes, quoique 
séparés par leurs convictions politiques, étaient 
devenus très bons amis. 
– Vous savez que l’empereur a été sergent de 
ville à Londres, dit à son tour Boche. Oui, ma 
parole ! il ramassait les femmes soûles. 
Gervaise pourtant avait rempli trois verres sur 
la table. Elle, ne voulait pas boire, se sentait le 
coeur tout barbouillé. Mais elle restait, regardant 
Lantier enlever les dernières cordes, prise du 
besoin de savoir ce que contenait la malle. Elle se 
souvenait, dans un coin, d’un tas de chaussettes, 
de deux chemises sales, d’un vieux chapeau. Estce 
que ces choses étaient encore là ? est-ce 
qu’elle allait retrouver les loques du passé ? 
Lantier, avant de soulever le couvercle, prit son 
verre et trinqua. 
– À votre santé. 
– À la vôtre, répondirent Boche et Poisson. 
La blanchisseuse remplit de nouveau les 
verres. Les trois hommes s’essuyaient les lèvres 
de la main. Enfin, le chapelier ouvrit la malle. 
Elle était pleine d’un pêle-mêle de journaux, de 
livres, de vieux vêtements, de linge en paquets. Il 
en tira successivement une casserole, une paire de 
bottes, un buste de Ledru-Rollin avec le nez 
cassé, une chemise brodée, un pantalon de travail. 
Et Gervaise, penchée, sentait monter une odeur 
de tabac, une odeur d’homme malpropre, qui 
soigne seulement le dessus, ce qu’on voit de sa 
personne. Non, le vieux chapeau n’était plus dans 
le coin de gauche. Il y avait là une pelote qu’elle 
ne connaissait pas, quelque cadeau de femme. 
Alors, elle se calma, elle éprouva une vague 
tristesse, continuant à suivre les objets, en se 
demandant s’ils étaient de son temps ou du temps 
des autres. 
– Dites donc, Badingue, vous ne connaissez 
pas ça ? reprit Lantier. 
Il lui mettait sous le nez un petit livre imprimé 
à Bruxelles : Les Amours de Napoléon III, orné 
de gravures. On y racontait, entre autres 
anecdotes, comment l’empereur avait séduit la 
fille d’un cuisinier, âgée de treize ans ; et l’image 
représentait Napoléon III, les jambes nues, ayant 
gardé seulement le grand cordon de la Légion 
d’honneur, poursuivant une gamine qui se 
dérobait à sa luxure. 
– Ah ! c’est bien ça ! s’écria Boche, dont les 
instincts sournoisement voluptueux étaient 
flattés. Ça arrive toujours comme ça ! 
Poisson restait saisi, consterné ; et il ne 
trouvait pas un mot pour défendre l’empereur. 
C’était dans un livre, il ne pouvait pas dire non. 
Alors, Lantier lui poussant toujours l’image sous 
le nez d’un air goguenard, il laissa échapper ce 
cri, en arrondissant les bras : 
– Eh bien, après ? Est-ce que ce n’est pas dans 
la nature ? 
Lantier eut le bec cloué par cette réponse. Il 
rangea ses livres et ses journaux sur une planche 
de l’armoire ; et comme il paraissait désolé de ne 
pas avoir une petite bibliothèque, pendue audessus 
de la table, Gervaise promit de lui en 
procurer une. Il possédait l’Histoire de dix ans, 
de Louis Blanc, moins le premier volume, qu’il 
n’avait jamais eu d’ailleurs, les Girondins, de 
Lamartine, en livraisons à deux sous, les 
Mystères de Paris et le Juif errant, d’Eugène Sue, 
sans compter un tas de bouquins philosophiques 
et humanitaires, ramassés chez les marchands de 
vieux clous. Mais il couvait surtout ses journaux 
d’un regard attendri et respectueux. C’était une 
collection faite par lui, depuis des années. 
Chaque fois qu’au café il lisait dans un journal un 
article réussi et selon ses idées, il achetait le 
journal, il le gardait. Il en avait ainsi un paquet 
énorme de toutes les dates et de tous les titres, 
empilés sans ordre aucun. Quand il eut sorti ce 
paquet du fond de la malle, il donna dessus des 
tapes amicales, en disant aux deux autres : 
– Vous voyez ça ? eh bien, c’est à papa, 
personne ne peut se flatter d’avoir quelque chose 
d’aussi chouette... Ce qu’il y a là-dedans, vous ne 
vous l’imaginez pas. C’est-à-dire que, si on 
appliquait la moitié de ces idées, ça nettoierait du 
coup la société. Oui, votre empereur et tous ses 
roussins boiraient un bouillon... 
Mais il fut interrompu par le sergent de ville, 
dont les moustaches et l’impériale rouges 
remuaient dans sa face blême. 
– Et l’armée, dites donc, qu’est-ce que vous en 
faites ? 
Alors, Lantier s’emporta. Il criait en donnant 
des coups de poing sur ses journaux : 
– Je veux la suppression du militarisme, la 
fraternité des peuples... Je veux l’abolition des 
privilèges, des titres et des monopoles... Je veux 
l’égalité des salaires, la répartition des bénéfices, 
la glorification du prolétariat... Toutes les 
libertés, entendez-vous ! toutes !... Et le divorce ! 
– Oui, oui, le divorce, pour la morale ! appuya 
Boche. 
Poisson avait pris un air majestueux. Il 
répondit : 
– Pourtant, si je n’en veux pas de vos libertés, 
je suis bien libre. 
– Si vous n’en voulez pas, si vous n’en voulez 
pas... bégaya Lantier, que la passion étranglait. 
Non, vous n’êtes pas libre !... Si vous n’en voulez 
pas, je vous foutrai à Cayenne, moi ! oui, à 
Cayenne, avec votre empereur et tous les cochons 
de sa bande ! 
Ils s’empoignaient ainsi, à chacune de leurs 
rencontres. Gervaise, qui n’aimait pas les 
discussions, intervenait d’ordinaire. Elle sortit de 
la torpeur où la plongeait la vue de la malle, toute 
pleine du parfum gâté de son ancien amour ; et 
elle montra les verres aux trois hommes. 
– C’est vrai, dit Lantier, subitement calmé, 
prenant son verre. À la vôtre. 
– À la vôtre, répondirent Boche et Poisson, qui 
trinquèrent avec lui. 
Cependant, Boche se dandinait, travaillé par 
une inquiétude, regardant le sergent de ville du 
coin de l’oeil. 
– Tout ça entre nous, n’est-ce pas, monsieur 
Poisson ? murmura-t-il enfin. On vous montre et 
on vous dit des choses... 
Mais Poisson ne le laissa pas achever. Il mit la 
main sur son coeur, comme pour expliquer que 
tout restait là. Il n’allait pas moucharder des amis, 
bien sûr. Coupeau étant arrivé, on vida un second 
litre. Le sergent de ville fila ensuite par la cour, 
reprit sur le trottoir sa marche raide et sévère, à 
pas comptés. 
Dans les premiers temps, tout fut en l’air chez 
la blanchisseuse. Lantier avait bien sa chambre 
séparée, son entrée, sa clef ; mais, comme au 
dernier moment, on s’était décidé à ne pas 
condamner la porte de communication, il arrivait 
que, le plus souvent, il passait par la boutique. Le 
linge sale aussi embarrassait beaucoup Gervaise, 
car son mari ne s’occupait pas de la grande caisse 
dont il avait parlé ; et elle se trouvait réduite à 
fourrer le linge un peu partout, dans les coins, 
principalement sous son lit, ce qui manquait 
d’agrément pendant les nuits d’été. Enfin, elle 
était très ennuyée d’avoir chaque soir à faire le lit 
d’Étienne au beau milieu de la boutique ; lorsque 
les ouvrières veillaient, l’enfant dormait sur une 
chaise, en attendant. Aussi Goujet lui ayant parlé 
d’envoyer Étienne à Lille, où son ancien patron, 
un mécanicien, demandait des apprentis, elle fut 
séduite par ce projet, d’autant plus que le gamin, 
peu heureux à la maison, désireux d’être son 
maître, la suppliait de consentir. Seulement, elle 
craignait un refus net de la part de Lantier. Il était 
venu habiter chez eux, uniquement pour se 
rapprocher de son fils ; il n’allait pas vouloir le 
perdre juste quinze jours après son installation. 
Pourtant, quand elle lui parla en tremblant de 
l’affaire, il approuva beaucoup l’idée, disant que 
les jeunes ouvriers ont besoin de voir du pays. Le 
matin où Étienne partit, il lui fit un discours sur 
ses droits, puis il l’embrassa, il déclama : 
– Souviens-toi que le producteur n’est pas un 
esclave, mais que quiconque n’est pas un 
producteur est un frelon. 
Alors, le train-train de la maison reprit, tout se 
calma et s’assoupit dans de nouvelles habitudes. 
Gervaise s’était accoutumée à la débandade du 
linge sale, aux allées et venues de Lantier. Celuici 
parlait toujours de ses grandes affaires ; il 
sortait parfois, bien peigné, avec du linge blanc, 
disparaissait, découchait même, puis rentrait en 
affectant d’être éreinté, d’avoir la tête cassée, 
comme s’il venait de discuter, vingt-quatre 
heures durant, les plus graves intérêts. La vérité 
était qu’il la coulait douce. Oh ! il n’y avait pas 
de danger qu’il empoignât des durillons aux 
mains ! Il se levait d’ordinaire vers dix heures, 
faisait une promenade l’après-midi, si la couleur 
du soleil lui plaisait, ou bien, les jours de pluie, 
restait dans la boutique où il parcourait son 
journal. C’était son milieu, il crevait d’aise parmi 
les jupes, se fourrait au plus épais des femmes, 
adorant leurs gros mots, les poussant à en dire, 
tout en gardant lui-même un langage choisi ; et ça 
expliquait pourquoi il aimait tant à se frotter aux 
blanchisseuses, des filles pas bégueules. Lorsque 
Clémence lui dévidait son chapelet, il demeurait 
tendre et souriant, en tordant ses minces 
moustaches. L’odeur de l’atelier, ces ouvrières en 
sueur qui tapaient les fers de leurs bras nus, tout 
ce coin pareil à une alcôve où tramait le 
déballage des dames du quartier, semblait être 
pour lui le trou rêvé, un refuge longtemps 
cherché de paresse et de jouissance. 
Dans les premiers temps, Lantier mangeait 
chez François, au coin de la rue des Poissonniers. 
Mais, sur les sept jours de la semaine, il dînait 
avec les Coupeau trois et quatre fois ; si bien 
qu’il finit par leur offrir de prendre pension chez 
eux : il leur donnerait quinze francs chaque 
samedi. Alors, il ne quitta plus la maison, il 
s’installa tout à fait. On le voyait du matin au soir 
aller de la boutique à la chambre du fond, en bras 
de chemise, haussant la voix, ordonnant ; il 
répondait même aux pratiques, il menait la 
baraque. Le vin de François lui ayant déplu, il 
persuada à Gervaise d’acheter désormais son vin 
chez Vigouroux, le charbonnier d’à côté, dont il 
allait pincer la femme avec Boche, en faisant les 
commandes. Puis, ce fut le pain de Coudeloup 
qu’il trouva mal cuit ; et il envoya Augustine 
chercher le pain à la boulangerie viennoise du 
faubourg Poissonnière, chez Meyer. Il changea 
aussi Lehongre, l’épicier, et ne garda que le 
boucher de la rue Polonceau, le gros Charles, à 
cause de ses opinions politiques. Au bout d’un 
mois, il voulut mettre toute la cuisine à l’huile. 
Comme disait Clémence, en le blaguant, la tache 
d’huile reparaissait quand même chez ce sacré 
Provençal. Il faisait lui-même les omelettes, des 
omelettes retournées des deux côtés, plus 
rissolées que des crêpes, si fermes qu’on aurait 
dit des galettes. Il surveillait maman Coupeau, 
exigeant les biftecks très cuits, pareils à des 
semelles de soulier, ajoutant de l’ail partout, se 
fâchant si l’on coupait de la fourniture dans la 
salade, des mauvaises herbes, criait-il, parmi 
lesquelles pouvait bien se glisser du poison. Mais 
son grand régal était un certain potage, du 
vermicelle cuit à l’eau, très épais, où il versait la 
moitié d’une bouteille d’huile. Lui seul en 
mangeait avec Gervaise, parce que les autres, les 
Parisiens, pour s’être un jour risqués à y goûter, 
avaient failli rendre tripes et boyaux. 
Peu à peu, Lantier en était venu également à 
s’occuper des affaires de la famille. Comme les 
Lorilleux rechignaient toujours pour sortir de leur 
poche les cent sous de la maman Coupeau, il 
avait expliqué qu’on pouvait leur intenter un 
procès. Est-ce qu’ils se fichaient du monde ! 
c’étaient dix francs qu’ils devaient donner par 
mois ! Et il montait lui-même chercher les dix 
francs, d’un air si hardi et si aimable, que la 
chaîniste n’osait pas les refuser. Maintenant, Mme 
Lerat, elle aussi, donnait deux pièces de cent 
sous. Maman Coupeau aurait baisé les mains de 
Lantier, qui jouait en outre le rôle de grand 
arbitre, dans les querelles de la vieille femme et 
de Gervaise. Quand la blanchisseuse, prise 
d’impatience, rudoyait sa belle-mère, et que 
celle-ci allait pleurer sur son lit, il les bousculait 
toutes les deux, les forçait à s’embrasser, en leur 
demandant si elles croyaient amuser le monde 
avec leurs bons caractères. C’était comme Nana : 
on l’élevait joliment mal, à son avis. En cela, il 
n’avait pas tort, car lorsque le père tapait dessus, 
la mère soutenait la gamine, et lorsque la mère à 
son tour cognait, le père faisait une scène. Nana, 
ravie de voir ses parents se manger, se sentant 
excusée à l’avance, commettait les cent dix-neuf 
coups. À présent, elle avait inventé d’aller jouer 
dans la maréchalerie en face ; elle se balançait la 
journée entière aux brancards des charrettes ; elle 
se cachait avec des bandes de voyous au fond de 
la cour blafarde, éclairée du feu rouge de la 
forge ; et, brusquement, elle reparaissait, courant, 
criant, dépeignée et barbouillée, suivie de la 
queue des voyous, comme si une volée de 
marteaux venait de mettre ces saloperies 
d’enfants en fuite. Lantier seul pouvait la 
gronder ; et encore elle savait joliment le prendre. 
Cette merdeuse de dix ans marchait comme une 
dame devant lui, se balançait, le regardait de côté, 
les yeux déjà pleins de vice. Il avait fini par se 
charger de son éducation : il lui apprenait à 
danser et à parler patois. 
Une année s’écoula de la sorte. Dans le 
quartier, on croyait que Lantier avait des rentes, 
car c’était la seule façon de s’expliquer le grand 
train des Coupeau. Sans doute, Gervaise 
continuait à gagner de l’argent ; mais maintenant 
qu’elle nourrissait deux hommes à ne rien faire, 
la boutique pour sûr ne pouvait suffire ; d’autant 
plus que la boutique devenait moins bonne, des 
pratiques s’en allaient, les ouvrières godaillaient 
du matin au soir. La vérité était que Lantier ne 
payait rien, ni loyer ni nourriture. Les premiers 
mois, il avait donné des acomptes ; puis, il s’était 
contenté de parler d’une grosse somme qu’il 
devait toucher, grâce à laquelle il s’acquitterait 
plus tard, en un coup. Gervaise n’osait plus lui 
demander un centime. Elle prenait le pain, le vin, 
la viande à crédit. Les notes montaient partout, ça 
marchait par des trois francs et des quatre francs 
chaque jour. Elle n’avait pas allongé un sou au 
marchand de meubles ni aux trois camarades, le 
maçon, le menuisier et le peintre. Tout ce monde 
commençait à grogner, on devenait moins poli 
pour elle dans les magasins. Mais elle était 
comme grisée par la fureur de la dette ; elle 
s’étourdissait, choisissait les choses les plus 
chères, se lâchait dans sa gourmandise depuis 
qu’elle ne payait plus ; et elle restait très honnête 
au fond, rêvant de gagner du matin au soir des 
centaines de francs, elle ne savait pas trop de 
quelle façon, pour distribuer des poignées de 
pièces de cent sous à ses fournisseurs. Enfin, elle 
s’enfonçait, et à mesure qu’elle dégringolait, elle 
parlait d’élargir ses affaires. Pourtant, vers le 
milieu de l’été, la grande Clémence était partie, 
parce qu’il n’y avait pas assez de travail pour 
deux ouvrières et qu’elle attendait son argent 
pendant des semaines. Au milieu de cette 
débâcle, Coupeau et Lantier se faisaient des 
joues. Les gaillards, attablés jusqu’au menton, 
bouffaient la boutique, s’engraissaient de la ruine 
de l’établissement ; et ils s’excitaient l’un l’autre 
à mettre les morceaux doubles, et ils se tapaient 
sur le ventre en rigolant, au dessert, histoire de 
digérer plus vite. 
Dans le quartier, le grand sujet de 
conversation était de savoir si réellement Lantier 
s’était remis avec Gervaise. Là-dessus, les avis se 
partageaient. À entendre les Lorilleux, la Banban 
faisait tout pour repincer le chapelier, mais lui ne 
voulait plus d’elle, la trouvait trop décatie, avait 
en ville des petites filles d’une frimousse 
autrement torchée. Selon les Boche, au contraire, 
la blanchisseuse, dès la première nuit, s’en était 
allée retrouver son ancien époux, aussitôt que ce 
jeanjean de Coupeau avait ronflé. Tout ça, d’une 
façon comme d’une autre, ne semblait guère 
propre ; mais il y a tant de saletés dans la vie, et 
de plus grosses, que les gens finissaient par 
trouver ce ménage à trois naturel, gentil même, 
car on ne s’y battait jamais et les convenances 
étaient gardées. Certainement, si l’on avait mis le 
nez dans d’autres intérieurs du quartier, on se 
serait empoisonné davantage. Au moins, chez les 
Coupeau, ça sentait les bons enfants. Tous les 
trois se livraient à leur petite cuisine, se 
culottaient et couchottaient ensemble à la papa, 
sans empêcher les voisins de dormir. Puis, le 
quartier restait conquis par les bonnes manières 
de Lantier. Cet enjôleur fermait le bec à toutes les 
bavardes. Même, dans le doute où l’on se trouvait 
de ses rapports avec Gervaise, quand la fruitière 
niait les rapports devant la tripière, celle-ci 
semblait dire que c’était vraiment dommage, 
parce qu’enfin ça rendait les Coupeau moins 
intéressants. 
Cependant, Gervaise vivait tranquille de ce 
côté, ne pensait guère à ces ordures. Les choses 
en vinrent au point qu’on l’accusa de manquer de 
coeur. Dans la famille, on ne comprenait pas sa 
rancune contre le chapelier. Mme Lerat, qui 
adorait se fourrer entre les amoureux, venait tous 
les soirs ; et elle traitait Lantier d’homme 
irrésistible, dans les bras duquel les dames les 
plus huppées devaient tomber. Mme Boche 
n’aurait pas répondu de sa vertu, si elle avait eu 
dix ans de moins. Une conspiration sourde, 
continue, grandissait, poussait lentement 
Gervaise, comme si toutes les femmes, autour 
d’elle, avaient dû se satisfaire, en lui donnant un 
amant. Mais Gervaise s’étonnait, ne découvrait 
pas chez Lantier tant de séductions. Sans doute, il 
était changé à son avantage : il portait toujours un 
paletot, il avait pris de l’éducation dans les cafés 
et dans les réunions politiques. Seulement, elle 
qui le connaissait bien, lui voyait jusqu’à l’âme 
par les deux trous de ses yeux, et retrouvait là un 
tas de choses, dont elle gardait un léger frisson. 
Enfin, si ça plaisait tant aux autres, pourquoi les 
autres ne se risquaient-elles pas à tâter du 
monsieur ? Ce fut ce qu’elle laissa entendre un 
jour à Virginie, qui se montrait la plus chaude. 
Alors, Mme Lerat et Virginie, pour lui monter la 
tête, lui racontèrent les amours de Lantier et de la 
grande Clémence. Oui, elle ne s’était aperçue de 
rien ; mais, dès qu’elle sortait pour une course, le 
chapelier emmenait l’ouvrière dans sa chambre. 
Maintenant on les rencontrait ensemble, il devait 
l’aller voir chez elle. 
– Eh bien ? dit la blanchisseuse, la voix un peu 
tremblante, qu’est-ce que ça peut me faire ? 
Et elle regardait les yeux jaunes de Virginie, 
où des étincelles d’or luisaient, comme dans ceux 
des chats. Cette femme lui en voulait donc, 
qu’elle tâchait de la rendre jalouse ? Mais la 
couturière prit son air bête, en répondant : 
– Ça ne peut rien vous faire, bien sûr... 
Seulement, vous devriez lui conseiller de lâcher 
cette fille avec laquelle il aura du désagrément. 
Le pis était que Lantier se sentait soutenu et 
changeait de manières à l’égard de Gervaise. 
Maintenant, quand il lui donnait une poignée de 
main, il lui gardait un instant les doigts entre les 
siens. Il la fatiguait de son regard, fixait sur elle 
des yeux hardis, où elle lisait nettement ce qu’il 
lui demandait. S’il passait derrière elle, il 
enfonçait les genoux dans ses jupes, soufflait sur 
son cou, comme pour l’endormir. Pourtant, il 
attendit encore, avant d’être brutal et de se 
déclarer. Mais, un soir, se trouvant seul avec elle, 
il la poussa devant lui sans dire une parole, 
l’accula tremblante contre le mur, au fond de la 
boutique, et là voulut l’embrasser. Le hasard fit 
que Goujet entra juste à ce moment. Alors, elle se 
débattit, s’échappa. Et tous trois échangèrent 
quelques mots, comme si de rien n’était. Goujet, 
la face toute blanche, avait baissé le nez, en 
s’imaginant qu’il les dérangeait, qu’elle venait de 
se débattre pour ne pas être embrassée devant le 
monde. 
Le lendemain, Gervaise piétina dans la 
boutique, très malheureuse, incapable de repasser 
un mouchoir ; elle avait le besoin de voir Goujet, 
de lui expliquer comment Lantier la tenait contre 
le mur. Mais, depuis qu’Étienne était à Lille, elle 
n’osait plus entrer à la forge, où Bec-Salé, dit 
Boit-sans-Soif, l’accueillait avec des rires 
sournois. Pourtant, l’après-midi, cédant à son 
envie, elle prit un panier vide, elle partit sous le 
prétexte d’aller prendre des jupons chez sa 
pratique de la rue des Portes-Blanches. Puis, 
quand elle fut rue Marcadet, devant la fabrique de 
boulons, elle se promena à petits pas, comptant 
sur une bonne rencontre. Sans doute, de son côté, 
Goujet devait l’attendre, car elle n’était pas là 
depuis cinq minutes, qu’il sortit comme par 
hasard. 
– Tiens ! vous êtes en course, dit-il en souriant 
faiblement ; vous rentrez chez vous... 
Il disait ça pour parler. Gervaise tournait 
justement le dos à la rue des Poissonniers. Et ils 
montèrent vers Montmartre, côte à côte, sans se 
prendre le bras. Ils devaient avoir la seule idée de 
s’éloigner de la fabrique, pour ne pas paraître se 
donner des rendez-vous devant la porte. La tête 
basse, ils suivaient la chaussée défoncée, au 
milieu du ronflement des usines. Puis, à deux 
cents pas, naturellement, comme s’ils avaient 
connu l’endroit, ils filèrent à gauche, toujours 
silencieux, et s’engagèrent dans un terrain vague. 
C’était, entre une scierie mécanique et une 
manufacture de boutons, une bande de prairie 
restée verte, avec des plaques jaunes d’herbe 
grillée ; une chèvre, attachée à un piquet, tournait 
en bêlant ; au fond, un arbre mort s’émiettait au 
grand soleil. 
– Vrai ! murmura Gervaise, on se croirait à la 
campagne. 
Ils allèrent s’asseoir sous l’arbre mort. La 
blanchisseuse mit son panier à ses pieds. En face 
d’eux, la butte Montmartre étageait ses rangées 
de hautes maisons jaunes et grises, dans des 
touffes de maigre verdure ; et, quand ils 
renversaient la tête davantage, ils apercevaient le 
large ciel d’une pureté ardente sur la ville, 
traversé au nord par un vol de petits nuages 
blancs. Mais la vive lumière les éblouissait, ils 
regardaient au ras de l’horizon plat les lointains 
crayeux des faubourgs, ils suivaient surtout la 
respiration du mince tuyau de la scierie 
mécanique, qui soufflait des jets de vapeur. Ces 
gros soupirs semblaient soulager leur poitrine 
oppressée. 
– Oui, reprit Gervaise embarrassée par leur 
silence, je me trouvais en course, j’étais sortie... 
Après avoir tant souhaité une explication, tout 
d’un coup elle n’osait plus parler. Elle était prise 
d’une grande honte. Et elle sentait bien, 
cependant, qu’ils étaient venus là d’eux-mêmes, 
pour causer de ça ; même ils en causaient sans 
avoir besoin de prononcer une parole. L’affaire 
de la veille restait entre eux comme un poids qui 
les gênait. 
Alors, prise d’une tristesse atroce, les larmes 
aux yeux, elle raconta l’agonie de Mme Bijard, sa 
laveuse, morte le matin, après d’épouvantables 
douleurs. 
– Ça venait d’un coup de pied que lui avait 
allongé Bijard, disait-elle d’une voix douce et 
monotone. Le ventre a enflé. Sans doute, il lui 
avait cassé quelque chose à l’intérieur. Mon 
Dieu ! en trois jours, elle a été tortillée... Ah ! il y 
a, aux galères, des gredins qui n’en ont pas tant 
fait. Mais la justice aurait trop de besogne, si elle 
s’occupait des femmes crevées par leurs maris. 
Un coup de pied de plus ou de moins, n’est-ce 
pas ? ça ne compte pas, quand on en reçoit tous 
les jours. D’autant plus que la pauvre femme 
voulait sauver son homme de l’échafaud et 
expliquait qu’elle s’était abîmé le ventre en 
tombant sur un baquet... Elle a hurlé toute la nuit 
avant de passer. 
Le forgeron se taisait, arrachait des herbes 
dans ses poings crispés. 
– Il n’y a pas quinze jours, continua Gervaise, 
elle avait sevré son dernier, le petit Jules ; et c’est 
encore une chance, car l’enfant ne pâtira pas... 
N’importe, voilà cette gamine de Lalie chargée 
de deux mioches. Elle n’a pas huit ans, mais elle 
est sérieuse et raisonnable comme une vraie 
mère. Avec ça, son père la roue de coups... Ah 
bien ! on rencontre des êtres qui sont nés pour 
souffrir. 
Goujet la regarda et dit brusquement, les 
lèvres tremblantes : 
– Vous m’avez fait de la peine, hier, oh ! oui, 
beaucoup de peine... 
Gervaise, pâlissant, avait joint les mains. Mais 
lui, continuait : 
– Je sais, ça devait arriver... Seulement, vous 
auriez dû vous confier à moi, m’avouer ce qu’il 
en était, pour ne pas me laisser dans des idées... 
Il ne put achever. Elle s’était levée, en 
comprenant que Goujet la croyait remise avec 
Lantier, comme le quartier l’affirmait. Et, les bras 
tendus, elle cria : 
– Non, non, je vous jure... Il me poussait, il 
allait m’embrasser, c’est vrai ; mais sa figure n’a 
pas même touché la mienne, et c’était la première 
fois qu’il essayait... Oh ! tenez, sur ma vie, sur 
celle de mes enfants, sur tout ce que j’ai de plus 
sacré ! 
Cependant, le forgeron hochait la tête. Il se 
méfiait, parce que les femmes disent toujours 
non. Gervaise alors devint très grave, reprit 
lentement : 
– Vous me connaissez, monsieur Goujet, je ne 
suis guère menteuse... Eh bien ! non, ça n’est pas, 
ma parole d’honneur !... Jamais ça ne sera, 
entendez-vous ? jamais ! Le jour où ça arriverait, 
je deviendrais la dernière des dernières, je ne 
mériterais plus l’amitié d’un honnête homme 
comme vous. 
Et elle avait, en parlant, une si belle figure, 
toute pleine de franchise, qu’il lui prit la main et 
la fit rasseoir. Maintenant, il respirait à l’aise, il 
riait en dedans. C’était la première fois qu’il lui 
tenait la main et qu’il la serrait dans la sienne. 
Tous deux restèrent muets. Au ciel, le vol de 
nuages blancs nageait avec une lenteur de cygne. 
Dans le coin du champ, la chèvre, tournée vers 
eux, les regardait en poussant à de longs 
intervalles réguliers un bêlement très doux. Et, 
sans se lâcher les doigts, les yeux noyés 
d’attendrissement, ils se perdaient au loin, sur la 
pente de Montmartre blafard, au milieu de la 
haute futaie des cheminées d’usine rayant 
l’horizon, dans cette banlieue plâtreuse et 
désolée, où les bosquets verts des cabarets 
borgnes les touchaient jusqu’aux larmes. 
– Votre mère m’en veut, je le sais, reprit 
Gervaise à voix basse. Ne dites pas non... Nous 
vous devons tant d’argent ! 
Mais lui, se montra brutal, pour la faire taire. 
Il lui secoua la main, à la briser. Il ne voulait pas 
qu’elle parlât de l’argent. Puis, il hésita, il bégaya 
enfin : 
– Écoutez, il y a longtemps que je songe à 
vous proposer une chose... Vous n’êtes pas 
heureuse. Ma mère assure que la vie tourne mal 
pour vous... 
Il s’arrêta, un peu étouffé. 
– Eh bien ! il faut nous en aller ensemble. 
Elle le regarda, ne comprenant pas nettement 
d’abord, surprise par cette rude déclaration d’un 
amour dont il n’avait jamais ouvert les lèvres. 
– Comment ça ? demanda-t-elle. 
– Oui, continua-t-il la tête basse, nous nous en 
irions, nous vivrions quelque part, en Belgique si 
vous voulez... C’est presque mon pays... En 
travaillant tous les deux, nous serions vite à notre 
aise. 
Alors, elle devint très rouge. Il l’aurait prise 
contre lui pour l’embrasser, qu’elle aurait eu 
moins de honte. C’était un drôle de garçon tout 
de même, de lui proposer un enlèvement, comme 
cela se passe dans les romans et dans la haute 
société. Ah bien ! autour d’elle, elle voyait des 
ouvriers faire la cour à des femmes mariées ; 
mais ils ne les menaient pas même à Saint-Denis, 
ça se passait sur place, et carrément. 
– Ah ! monsieur Goujet, monsieur Goujet... 
murmurait-elle, sans trouver autre chose. 
– Enfin, voilà, nous ne serions que tous les 
deux, reprit-il. Les autres me gênent, vous 
comprenez ?... Quand j’ai de l’amitié pour une 
personne, je ne peux pas voir cette personne avec 
d’autres. 
Mais elle se remettait, elle refusait maintenant, 
d’un air raisonnable. 
– Ce n’est pas possible, monsieur Goujet. Ce 
serait très mal... Je suis mariée, n’est-ce pas ? j’ai 
des enfants... Je sais bien que vous avez de 
l’amitié pour moi et que je vous fais de la peine. 
Seulement, nous aurions des remords, nous ne 
goûterions pas de plaisir... Moi aussi, j’éprouve 
de l’amitié pour vous, j’en éprouve trop pour 
vous laisser commettre des bêtises. Et ce seraient 
des bêtises, bien sûr... Non, voyez-vous, il vaut 
mieux demeurer comme nous sommes. Nous 
nous estimons, nous nous trouvons d’accord de 
sentiment. C’est beaucoup, ça m’a soutenue plus 
d’une fois. Quand on reste honnête, dans notre 
position, on en est joliment récompensé. 
Il hochait la tête, en l’écoutant. Il l’approuvait, 
il ne pouvait pas dire le contraire. Brusquement, 
dans le grand jour, il la prit entre ses bras, la serra 
à l’écraser, lui posa un baiser furieux sur le cou, 
comme s’il avait voulu lui manger la peau. Puis, 
il la lâcha, sans demander autre chose ; et il ne 
parla plus de leur amour. Elle se secouait, elle ne 
se fâchait pas, comprenant que tous deux avaient 
bien gagné ce petit plaisir. 
Le forgeron, cependant, secoué de la tête aux 
pieds par un grand frisson, s’écartait d’elle, pour 
ne pas céder à l’envie de la reprendre ; et il se 
traînait sur les genoux, ne sachant à quoi occuper 
ses mains, cueillant des fleurs de pissenlits, qu’il 
jetait de loin dans son panier. Il y avait là, au 
milieu de la nappe d’herbe brûlée, des pissenlits 
jaunes superbes. Peu à peu, ce jeu le calma, 
l’amusa. De ses doigts raidis par le travail du 
marteau, il cassait délicatement les fleurs, les 
lançait une à une, et ses yeux de bon chien 
riaient, lorsqu’il ne manquait pas la corbeille. La 
blanchisseuse s’était adossée à l’arbre mort, gaie 
et reposée, haussant la voix pour se faire 
entendre, dans l’haleine forte de la scierie 
mécanique. Quand ils quittèrent le terrain vague, 
côte à côte, en causant d’Étienne, qui se plaisait 
beaucoup à Lille, elle emporta son panier plein de 
fleurs de pissenlits. 
Au fond, Gervaise ne se sentait pas devant 
Lantier si courageuse qu’elle le disait. Certes, elle 
était bien résolue à ne pas lui permettre de la 
toucher seulement du bout des doigts ; mais elle 
avait peur, s’il la touchait jamais, de sa lâcheté 
ancienne, de cette mollesse et de cette 
complaisance auxquelles elle se laissait aller, 
pour faire plaisir au monde. Lantier, pourtant, ne 
recommença pas sa tentative. Il se trouva 
plusieurs fois seul avec elle et se tint tranquille. Il 
semblait maintenant occupé de la tripière, une 
femme de quarante-cinq ans, très bien conservée. 
Gervaise, devant Goujet, parlait de la tripière, 
afin de le rassurer. Elle répondait à Virginie et à 
Mme Lerat, quand celles-ci faisaient l’éloge du 
chapelier, qu’il pouvait bien se passer de son 
admiration, puisque toutes les voisines avaient 
des béguins pour lui. 
Coupeau, dans le quartier, gueulait que Lantier 
était un ami, un vrai. On pouvait baver sur leur 
compte, lui savait ce qu’il savait, se fichait du 
bavardage, du moment où il avait l’honnêteté de 
son côté. Quand ils sortaient tous les trois, le 
dimanche, il obligeait sa femme et le chapelier à 
marcher devant lui, bras dessus, bras dessous, 
histoire de crâner dans la rue ; et il regardait les 
gens, tout prêt à leur administrer un va-te-laver, 
s’ils s’étaient permis la moindre rigolade. Sans 
doute, il trouvait Lantier un peu fiérot, l’accusait 
de faire sa Sophie devant le vitriol, le blaguait 
parce qu’il savait lire et qu’il parlait comme un 
avocat. Mais, à part ça, il le déclarait un bougre à 
poils. On n’en aurait pas trouvé deux aussi 
solides dans la Chapelle. Enfin, ils se 
comprenaient, ils étaient bâtis l’un pour l’autre. 
L’amitié avec un homme, c’est plus solide que 
l’amour avec une femme. 
Il faut dire une chose, Coupeau et Lantier se 
payaient ensemble des noces à tout casser. 
Lantier, maintenant, empruntait de l’argent à 
Gervaise, des dix francs, des vingt francs, quand 
il sentait de la monnaie dans la maison. C’était 
toujours pour ses grandes affaires. Puis, ces 
jours-là, il débauchait Coupeau, parlait d’une 
longue course, l’emmenait ; et, attablés nez à nez 
au fond d’un restaurant voisin, ils se flanquaient 
par le coco des plats qu’on ne peut manger chez 
soi, arrosés de vin cacheté. Le zingueur aurait 
préféré des ribotes dans le chic bon enfant ; mais 
il était impressionné par les goûts d’aristo du 
chapelier, qui trouvait sur la carte des noms de 
sauces extraordinaires. On n’avait pas idée d’un 
homme si douillet, si difficile. Ils sont tous 
comme ça, paraît-il, dans le Midi. Ainsi, il ne 
voulait rien d’échauffant, il discutait chaque 
fricot, au point de vue de la santé, faisant 
remporter la viande lorsqu’elle lui semblait trop 
salée ou trop poivrée. C’était encore pis pour les 
courants d’air, il en avait une peur bleue, il 
engueulait tout l’établissement, si une porte 
restait entrouverte. Avec ça, très chien, donnant 
deux sous au garçon pour des repas de sept et huit 
francs. N’importe, on tremblait devant lui, on les 
connaissait bien sur les boulevards extérieurs, des 
Batignolles à Belleville. Ils allaient, Grande-Rue 
des Batignolles, manger des tripes à la mode de 
Caen, qu’on leur servait sur de petits réchauds. 
En bas de Montmartre, ils trouvaient les 
meilleures huîtres du quartier, à la Ville-de-Barle- 
Duc. Quand ils se risquaient en haut de la 
butte, jusqu’au Moulin-de-la-Galette, on leur 
faisait sauter un lapin. Rue des Martyrs, les Lilas 
avaient la spécialité de la tête de veau ; tandis 
que, chaussée Clignancourt, les restaurants du 
Lion-d’Or et des Deux-Marronniers leur 
donnaient des rognons sautés à se lécher les 
doigts. Mais ils tournaient plus souvent à gauche, 
du côté de Belleville, avaient leur table gardée 
aux Vendanges-de-Bourgogne, au Cadran-Bleu, 
au Capucin, des maisons de confiance, où l’on 
pouvait demander de tout, les yeux fermés. 
C’étaient des parties sournoises, dont ils parlaient 
le lendemain matin à mots couverts, en chipotant 
les pommes de terre de Gervaise. Même un jour, 
dans un bosquet du Moulin-de-la-Galette, Lantier 
amena une femme, avec laquelle Coupeau le 
laissa au dessert. 
Naturellement, on ne peut pas nocer et 
travailler. Aussi, depuis l’entrée du chapelier 
dans le ménage, le zingueur, qui fainéantait déjà 
pas mal, en était arrivé à ne plus toucher un outil. 
Quand il se laissait encore embaucher, las de 
traîner ses savates, le camarade le relançait au 
chantier, le blaguait à mort en le trouvant pendu 
au bout de sa corde à noeuds comme un jambon 
fumé ; et il lui criait de descendre prendre un 
canon. C’était réglé, le zingueur lâchait 
l’ouvrage, commençait une bordée qui durait des 
journées et des semaines. Oh ! par exemple, des 
bordées fameuses, une revue générale de tous les 
mastroquets du quartier, la soûlerie du matin 
cuvée à midi et repincée le soir, les tournées de 
casse-poitrine se succédant, se perdant dans la 
nuit, pareilles aux lampions d’une fête, jusqu’à ce 
que la dernière chandelle s’éteignît avec le 
dernier verre ! Cet animal de chapelier n’allait 
jamais jusqu’au bout. Il laissait l’autre s’allumer, 
le lâchait, rentrait en souriant de son air aimable. 
Lui, se piquait le nez proprement, sans qu’on s’en 
aperçût. Quand on le connaissait bien, ça se 
voyait seulement à ses yeux plus minces et à ses 
manières plus entreprenantes auprès des femmes. 
Le zingueur, au contraire, devenait dégoûtant, ne 
pouvait plus boire sans se mettre dans un état 
ignoble. 
Ainsi, vers les premiers jours de novembre, 
Coupeau tira une bordée qui finit d’une façon 
tout à fait sale pour lui et pour les autres. La 
veille, il avait trouvé de l’ouvrage. Lantier, cette 
fois-là, était plein de beaux sentiments ; il 
prêchait le travail, attendu que le travail ennoblit 
l’homme. Même, le matin, il se leva à la lampe, il 
voulut accompagner son ami au chantier, 
gravement, honorant en lui l’ouvrier vraiment 
digne de ce nom. Mais, arrivés devant la Petite- 
Civette qui ouvrait, ils entrèrent prendre une 
prune, rien qu’une, dans le seul but d’arroser 
ensemble la ferme résolution d’une bonne 
conduite. En face du comptoir, sur un banc, Bibila- 
Grillade, le dos contre le mur, fumait sa pipe 
d’un air maussade. 
– Tiens ! Bibi qui fait sa panthère, dit 
Coupeau. On a donc la flemme, ma vieille ? 
– Non, non, répondit le camarade en s’étirant 
les bras. Ce sont les patrons qui vous dégoûtent... 
J’ai lâché le mien hier... Tous de la crapule, de la 
canaille... 
Et Bibi-la-Grillade accepta une prune. Il devait 
être là, sur le banc, à attendre une tournée. 
Cependant, Lantier défendait les patrons ; ils 
avaient parfois joliment du mal, il en savait 
quelque chose, lui qui sortait des affaires. De la 
jolie fripouille, les ouvriers ! toujours en noce, se 
fichant de l’ouvrage, vous lâchant au beau milieu 
d’une commande, reparaissant quand leur 
monnaie est nettoyée. Ainsi, il avait eu un petit 
Picard, dont la toquade était de se trimbaler en 
voiture ; oui, dès qu’il touchait sa semaine, il 
prenait des fiacres pendant des journées. Est-ce 
que c’était là un goût de travailleur ? Puis, 
brusquement, Lantier se mit à attaquer aussi les 
patrons. Oh ! il voyait clair, il disait ses vérités à 
chacun. Une sale race après tout, des exploiteurs 
sans vergogne, des mangeurs de monde. Lui, 
Dieu merci ! pouvait dormir la conscience 
tranquille, car il s’était toujours conduit en ami 
avec ses hommes, et avait préféré ne pas gagner 
des millions comme les autres. 
– Filons, mon petit, dit-il en s’adressant à 
Coupeau. Il faut être sage, nous serions en retard. 
Bibi-la-Grillade, les bras ballants, sortit avec 
eux. Dehors, le jour se levait à peine, un petit jour 
sali par le reflet boueux du pavé ; il avait plu la 
veille, il faisait très doux. On venait d’éteindre les 
becs de gaz ; la rue des Poissonniers, où des 
lambeaux de nuit étranglés par les maisons 
flottaient encore, s’emplissait du sourd 
piétinement des ouvriers descendant vers Paris. 
Coupeau, son sac de zingueur passé à l’épaule, 
marchait de l’air esbrouffeur d’un citoyen qui est 
d’attaque, une fois par hasard. Il se tourna, il 
demanda : 
– Bibi, veux-tu qu’on t’embauche ? le patron 
m’a dit d’amener un camarade, si je pouvais. 
– Merci, répondit Bibi-la-Grillade, je me 
purge... Faut proposer ça à Mes-Bottes, qui 
cherchait hier une baraque... Attends, Mes-Bottes 
est bien sûr là-dedans. 
Et, comme ils arrivaient au bas de la rue, ils 
aperçurent en effet Mes-Bottes chez le père 
Colombe. Malgré l’heure matinale, l’Assommoir 
flambait, les volets enlevés, le gaz allumé. 
Lantier resta sur la porte, en recommandant à 
Coupeau de se dépêcher, parce qu’ils avaient tout 
juste dix minutes. 
– Comment ! tu vas chez ce roussin de 
Bourguignon ! cria Mes-Bottes, quand le 
zingueur lui eut parlé. Plus souvent qu’on me 
pince dans cette boîte ! Non, j’aimerais mieux 
tirer la langue jusqu’à l’année prochaine... Mais, 
mon vieux, tu ne resteras pas là trois jours, c’est 
moi qui te le dis ! 
– Vrai, une sale boîte ? demanda Coupeau 
inquiet. 
– Oh ! tout ce qu’il y a de plus sale... On ne 
peut pas bouger. Le singe est sans cesse sur votre 
dos. Et avec ça des manières, une bourgeoise qui 
vous traite de soûlard, une boutique où il est 
défendu de cracher... Je les ai envoyés dinguer le 
premier soir, tu comprends. 
– Bon ! me voilà prévenu. Je ne mangerai pas 
chez eux un boisseau de sel... J’en vais tâter ce 
matin ; mais si le patron m’embête, je te le 
ramasse et je te l’assois sur sa bourgeoise, tu sais, 
collés comme une paire de soles ! 
Le zingueur secouait la main du camarade, 
pour le remercier de son bon renseignement ; et il 
s’en allait, quand Mes-Bottes se fâcha. Tonnerre 
de Dieu ! est-ce que le Bourguignon allait les 
empêcher de boire la goutte ? Les hommes 
n’étaient plus des hommes, alors ? Le singe 
pouvait bien attendre cinq minutes. Et Lantier 
entra pour accepter la tournée, les quatre ouvriers 
se tinrent debout devant le comptoir. Cependant, 
Mes-Bottes, avec ses souliers éculés, sa blouse 
noire d’ordures, sa casquette aplatie sur le 
sommet du crâne, gueulait fort et roulait des yeux 
de maître dans l’Assommoir. Il venait d’être 
proclamé empereur des pochards et roi des 
cochons, pour avoir mangé une salade de 
hannetons vivants et mordu dans un chat crevé. 
– Dites donc, espèce de Borgia ! cria-t-il au 
père Colombe, donnez-nous de la jaune, de votre 
pissat d’âne premier numéro. 
Et quand le père Colombe, blême et tranquille 
dans son tricot bleu, eut empli les quatre verres, 
ces messieurs les vidèrent d’une lampée, histoire 
de ne pas laisser le liquide s’éventer. 
– Ça fait tout de même du bien où ça passe, 
murmura Bibi-la-Grillade. 
Mais cet animal de Mes-Bottes en racontait 
une comique. Le vendredi, il était si soûl, que les 
camarades lui avaient scellé sa pipe dans le bec 
avec une poignée de plâtre. Un autre en serait 
crevé, lui gonflait le dos et se pavanait. 
– Ces messieurs ne renouvellent pas ? 
demanda le père Colombe de sa voix grasse. 
– Si, redoublez-nous ça, dit Lantier. C’est mon 
tour. 
Maintenant, on causait des femmes. Bibi-la- 
Grillade, le dernier dimanche, avait mené sa scie 
à Montrouge, chez une tante. Coupeau demanda 
des nouvelles de la Malle-des-Indes, une 
blanchisseuse de Chaillot, connue dans 
l’établissement. On allait boire, quand Mes- 
Bottes, violemment, appela Goujet et Lorilleux 
qui passaient. Ceux-ci vinrent jusqu’à la porte et 
refusèrent d’entrer. Le forgeron ne sentait pas le 
besoin de prendre quelque chose. Le chaîniste, 
blafard, grelottant, serrait dans sa poche les 
chaînes d’or qu’il reportait ; et il toussait, il 
s’excusait, en disant qu’une goutte d’eau-de-vie 
le mettait sur le flanc. 
– En voilà des cafards ! grogna Mes-Bottes. 
Ça doit licher dans les coins. 
Et quand il eut mis le nez dans son verre, il 
attrapa le père Colombe. 
– Vieille drogue, tu as changé de litre !... Tu 
sais, ce n’est pas avec moi qu’il faut maquiller 
ton vitriol ! 
Le jour avait grandi, une clarté louche éclairait 
l’Assommoir, dont le patron éteignait le gaz. 
Coupeau, pourtant, excusait son beau-frère, qui 
ne pouvait pas boire, ce dont, après tout, on 
n’avait pas à lui faire un crime. Il approuvait 
même Goujet, attendu que c’était un honneur de 
ne jamais avoir soif. Et il parlait d’aller travailler, 
lorsque Lantier, avec son grand air d’homme 
comme il faut, lui infligea une leçon : on payait 
sa tournée, au moins, avant de se cavaler ; on ne 
lâchait pas des amis comme un pleutre, même 
pour se rendre à son devoir. 
– Est-ce qu’il va nous bassiner longtemps avec 
son travail ! cria Mes-Bottes. 
– Alors, c’est la tournée de monsieur ? 
demanda le père Colombe à Coupeau. 
Celui-ci paya sa tournée. Mais, quand vint le 
tour de Bibi-la-Grillade, il se pencha à l’oreille 
du patron, qui refusa d’un lent signe de tête. Mes- 
Bottes comprit et se remit à invectiver cet 
entortillé de père Colombe. Comment ! une bride 
de son espèce se permettait de mauvaises 
manières à l’égard d’un camarade ! Tous les 
marchands de coco faisaient l’oeil ! Il fallait venir 
dans les mines à poivre pour être insulté ! Le 
patron restait calme, se balançait sur ses gros 
poings, au bord du comptoir, en répétant 
poliment : 
– Prêtez de l’argent à monsieur, ce sera plus 
simple. 
– Nom de Dieu ! oui, je lui en prêterai, hurla 
Mes-Bottes. Tiens ! Bibi, jette-lui sa monnaie à 
travers la gueule, à ce vendu ! 
Puis, lancé, agacé par le sac que Coupeau 
avait gardé à son épaule, il continua, en 
s’adressant au zingueur : 
– T’as l’air d’une nourrice. Lâche ton poupon. 
Ça rend bossu. 
Coupeau hésita un instant ; et, paisiblement, 
comme s’il s’était décidé après de mûres 
réflexions, il posa son sac par terre, en disant : 
– Il est trop tard, à cette heure. J’irai chez 
Bourguignon après le déjeuner. Je dirai que ma 
bourgeoise a eu des coliques... Écoutez, père 
Colombe, je laisse mes outils sous cette 
banquette, je les reprendrai à midi. 
Lantier, d’un hochement de tête, approuva cet 
arrangement. On doit travailler, ça ne fait pas un 
doute ; seulement, quand on se trouve avec des 
amis, la politesse passe avant tout. Un désir de 
godaille les avait peu à peu chatouillés et 
engourdis tous les quatre, les mains lourdes, se 
tâtant du regard. Et, dès qu’ils eurent cinq heures 
de flâne devant eux, ils furent pris brusquement 
d’une joie bruyante, ils s’allongèrent des claques, 
se gueulèrent des mots de tendresse dans la 
figure, Coupeau surtout, soulagé, rajeuni, qui 
appelait les autres « ma vieille branche ! » On se 
mouilla encore d’une tournée générale ; puis, on 
alla à la Puce-qui-renifle, un petit bousingot où il 
y avait un billard. Le chapelier fit un instant son 
nez parce que c’était une maison pas très propre : 
le schnick y valait un franc le litre, dix sous une 
chopine en deux verres, et la société de l’endroit 
avait commis tant de saletés sur le billard, que les 
billes y restaient collées. Mais, la partie une fois 
engagée, Lantier qui avait un coup de queue 
extraordinaire, retrouva sa grâce et sa belle 
humeur, développant son torse, accompagnant 
d’un effet de hanches chaque carambolage. 
Lorsque vint l’heure du déjeuner, Coupeau eut 
une idée. Il tapa des pieds, en criant : 
– Faut aller prendre Bec-Salé. Je sais où il 
travaille... Nous l’emmènerons manger des pieds 
à la poulette chez la mère Louis. 
L’idée fut acclamée. Oui, Bec-Salé, dit Boitsans- 
Soif, devait avoir besoin de manger des 
pieds à la poulette. Ils partirent. Les rues étaient 
jaunes, une petite pluie tombait ; mais ils avaient 
déjà trop chaud à l’intérieur pour sentir ce léger 
arrosage sur leurs abattis. Coupeau les mena rue 
Marcadet, à la fabrique de boulons. Comme ils 
arrivaient une grosse demi-heure avant la sortie, 
le zingueur donna deux sous à un gamin pour 
entrer dire à Bec-Salé que sa bourgeoise se 
trouvait mal et le demandait tout de suite. Le 
forgeron parut aussitôt, en se dandinant, l’air bien 
calme, le nez flairant un gueuleton. 
– Ah ! les cheulards ! dit-il, dès qu’il les 
aperçut cachés sous une porte. J’ai senti ça... 
Hein ? qu’est-ce qu’on mange ? 
Chez la mère Louis, tout en suçant les petits os 
des pieds, on tapa de nouveau sur les patrons. 
Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, racontait qu’il y 
avait une commande pressée dans sa boîte. Oh ! 
le singe était coulant pour le quart d’heure ; on 
pouvait manquer à l’appel, il restait gentil, il 
devait s’estimer encore bien heureux quand on 
revenait. D’abord, il n’y avait pas de danger 
qu’un patron osât jamais flanquer dehors Bec- 
Salé, dit Boit-sans-Soif, parce qu’on n’en trouvait 
plus, des cadets de sa capacité. Après les pieds, 
on mangea une omelette. Chacun but son litre. La 
mère Louis faisait venir son vin de l’Auvergne, 
un vin couleur de sang qu’on aurait coupé au 
couteau. Ça commençait à être drôle, la bordée 
s’allumait. 
– Qu’est-ce qu’il a, à m’emmoutarder, cet 
encloué de singe ? cria Bec-Salé au dessert. Estce 
qu’il ne vient pas d’avoir l’idée d’accrocher 
une cloche dans sa baraque ? Une cloche, c’est 
bon pour des esclaves... Ah bien ! elle peut 
sonner, aujourd’hui ! Du tonnerre si l’on me 
repince à l’enclume ! Voilà cinq jours que je me 
la foule, je puis bien le balancer... S’il me fiche 
un abattage, je l’envoie à Chaillot. 
– Moi, dit Coupeau d’un air important, je suis 
obligé de vous lâcher, je vais travailler. Oui, j’ai 
juré à ma femme... Amusez-vous, je reste de 
coeur avec les camaros, vous savez. 
Les autres blaguaient. Mais lui, semblait si 
décidé, que tous l’accompagnèrent, quand il parla 
d’aller chercher ses outils chez le père Colombe. 
Il prit son sac sous la banquette, le posa devant 
lui, pendant qu’on buvait une dernière goutte. À 
une heure, la société s’offrait encore des 
tournées. Alors, Coupeau, d’un geste d’ennui, 
reporta les outils sous la banquette ; ils le 
gênaient, il ne pouvait pas s’approcher du 
comptoir sans buter dedans. C’était trop bête, il 
irait le lendemain chez Bourguignon. Les quatre 
autres, qui se disputaient à propos de la question 
des salaires, ne s’étonnèrent pas, lorsque le 
zingueur, sans explication, leur proposa un petit 
tour sur le boulevard, pour se dérouiller les 
jambes. La pluie avait cessé. Le petit tour se 
borna à faire deux cents pas sur une même file, 
les bras ballants ; et ils ne trouvaient plus un mot, 
surpris par l’air, ennuyés d’être dehors. 
Lentement, sans avoir seulement à se consulter 
du coude, ils remontèrent d’instinct la rue des 
Poissonniers, où ils entrèrent chez François 
prendre un canon de la bouteille. Vrai, ils avaient 
besoin de ça pour se remettre. On tournait trop à 
la tristesse dans la rue, il y avait une boue à ne 
pas flanquer un sergent de ville à la porte. Lantier 
poussa les camarades dans le cabinet, un coin 
étroit occupé par une seule table, et qu’une 
cloison aux vitres dépolies séparait de la salle 
commune. Lui, d’ordinaire, se piquait le nez dans 
les cabinets, parce que c’était plus convenable. 
Est-ce que les camarades n’étaient pas bien là ? 
On se serait cru chez soi, on y aurait fait dodo 
sans se gêner. Il demanda le journal, l’étala tout 
grand, le parcourut, les sourcils froncés. Coupeau 
et Mes-Bottes avaient commencé un piquet. Deux 
litres et cinq verres traînaient sur la table. 
– Eh bien ? qu’est-ce qu’ils chantent, dans ce 
papier-là ? demanda Bibi-la-Grillade au 
chapelier. 
Il ne répondit pas tout de suite. Puis, sans lever 
les yeux : 
– Je tiens la Chambre. En voilà des 
républicains de quatre sous, ces sacrés fainéants 
de la gauche ! Est-ce que le peuple les nomme 
pour baver leur eau sucrée !... Il croit en Dieu, 
celui-là, et il fait des mamours à ces canailles de 
ministres ! Moi, si j’étais nommé, je monterais à 
la tribune et je dirais : Merde ! Oui, pas 
davantage, c’est mon opinion ! 
– Vous savez que Badinguet s’est fichu des 
claques avec sa bourgeoise, l’autre soir, devant 
toute sa cour, raconta Bec-Salé, dit Boit-sans- 
Soif. Ma parole d’honneur ! Et à propos de rien, 
en s’asticotant. Badinguet était éméché. 
– Lâchez-nous donc le coude, avec votre 
politique ! cria le zingueur. Lisez les assassinats, 
c’est plus rigolo. 
Et revenant à son jeu, annonçant une tierce au 
neuf et trois dames : 
– J’ai une tierce à l’égout et trois colombes... 
Les crinolines ne me quittent pas. 
On vida les verres. Lantier se mit à lire tout 
haut : 
« Un crime épouvantable vient de jeter l’effroi 
dans la commune de Gaillon (Seine-et-Marne). 
Un fils a tué son père à coups de bêche, pour lui 
voler trente sous... » 
Tous poussèrent un cri d’horreur. En voilà un, 
par exemple, qu’ils seraient allés voir raccourcir 
avec plaisir ! Non, la guillotine, ce n’était pas 
assez ; il aurait fallu le couper en petits 
morceaux. Une histoire d’infanticide les révolta 
également ; mais le chapelier, très moral, excusa 
la femme en mettant tous les torts du côté de son 
séducteur ; car, enfin, si une crapule d’homme 
n’avait pas fait un gosse à cette malheureuse, elle 
n’aurait pas pu en jeter un dans les lieux 
d’aisances. Mais ce qui les enthousiasma, ce 
furent les exploits du marquis de T... sortant d’un 
bal à deux heures du matin et se défendant contre 
trois mauvaises gouapes, boulevard des 
Invalides ; sans même retirer ses gants, il s’était 
débarrassé des deux premiers scélérats avec des 
coups de tête dans le ventre, et avait conduit le 
troisième au poste, par une oreille. Hein ? quelle 
poigne ! C’était embêtant qu’il fût noble. 
– Écoutez ça maintenant, continua Lantier. Je 
passe aux nouvelles de la haute. « La comtesse de 
Brétigny marie sa fille aînée au jeune baron de 
Valançay, aide de camp de Sa Majesté. Il y a, 
dans la corbeille, pour plus de trois cent mille 
francs de dentelle... » 
– Qu’est-ce que ça nous fiche ! interrompit 
Bibi-la-Grillade. On ne leur demande pas la 
couleur de leur chemise... La petite a beau avoir 
de la dentelle, elle n’en verra pas moins la lune 
par le même trou que les autres. 
Comme Lantier faisait mine d’achever sa 
lecture, Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, lui enleva le 
journal et s’assit dessus, en disant : 
– Ah ! non, assez !... Le voilà au chaud... Le 
papier, ce n’est bon qu’à ça. 
Cependant, Mes-Bottes, qui regardait son jeu, 
donnait un coup de poing triomphant sur la table. 
Il faisait quatre-vingt-treize. 
– J’ai la Révolution, cria-t-il. Quinte 
mangeuse, portant son point dans l’herbe à la 
vache... Vingt, n’est-ce pas ?... Ensuite, tierce 
major dans les vitriers, vingt-trois ; trois boeufs, 
vingt-six ; trois larbins, vingt-neuf ; trois borgnes, 
quatre-vingt-douze... Et je joue An un de la 
République, quatre-vingt-treize. 
– T’es rincé, mon vieux, crièrent les autres à 
Coupeau. 
On commanda deux nouveaux litres. Les 
verres ne désemplissaient plus, la soûlerie 
montait. Vers cinq heures, ça commençait à 
devenir dégoûtant, si bien que Lantier se taisait et 
songeait à filer ; du moment où l’on gueulait et 
où l’on fichait le vin par terre, ce n’était plus son 
genre. Justement, Coupeau se leva pour faire le 
signe de croix des pochards. Sur la tête il 
prononça Montpernasse, à l’épaule droite 
Menilmonte, à l’épaule gauche la Courtille, au 
milieu du ventre Bagnolet, et dans le creux de 
l’estomac trois fois Lapin sauté. Alors, le 
chapelier, profitant de la clameur soulevée par cet 
exercice, prit tranquillement la porte. Les 
camarades ne s’aperçurent même pas de son 
départ. Lui, avait déjà un joli coup de sirop. Mais, 
dehors, il se secoua, il retrouva son aplomb ; et il 
regagna tranquillement la boutique, où il raconta 
à Gervaise que Coupeau était avec des amis. 
Deux jours se passèrent. Le zingueur n’avait 
pas reparu. Il roulait dans le quartier, on ne savait 
pas bien où. Des gens, pourtant, disaient l’avoir 
vu chez la mère Baquet, au Papillon, au Petit- 
Bonhomme-qui-tousse. Seulement, les uns 
assuraient qu’il était seul, tandis que les autres 
l’avaient rencontré en compagnie de sept ou huit 
soûlards de son espèce. Gervaise haussait les 
épaules d’un air résigné. Mon Dieu ! c’était une 
habitude à prendre. Elle ne courait pas après son 
homme ; même si elle l’apercevait chez un 
marchand de vin, elle faisait un détour, pour ne 
pas le mettre en colère ; et elle attendait qu’il 
rentrât, écoutant la nuit s’il ne ronflait pas à la 
porte. Il couchait sur un tas d’ordures, sur un 
banc, dans un terrain vague, en travers d’un 
ruisseau. Le lendemain, avec son ivresse mal 
cuvée de la veille, il repartait, tapait aux volets 
des consolations, se lâchait de nouveau dans une 
course furieuse, au milieu des petits verres, des 
canons et des litres, perdant et retrouvant ses 
amis, poussant des voyages dont il revenait plein 
de stupeur, voyant danser les rues, tomber la nuit 
et naître le jour, sans autre idée que de boire et de 
cuver sur place. Lorsqu’il cuvait, c’était fini. 
Gervaise alla pourtant, le second jour, à 
l’Assommoir du père Colombe, pour savoir ; on 
l’y avait revu cinq fois, on ne pouvait pas lui en 
dire davantage. Elle dut se contenter d’emporter 
les outils, restés sous la banquette. 
Lantier, le soir, voyant la blanchisseuse 
ennuyée, lui proposa de la conduire au caféconcert, 
histoire de passer un moment agréable. 
Elle refusa d’abord, elle n’était pas en train de 
rire. Sans cela, elle n’aurait pas dit non, car le 
chapelier lui faisait son offre d’un air trop 
honnête pour qu’elle se méfiât de quelque 
traîtrise. Il semblait s’intéresser à son malheur et 
se montrait vraiment paternel. Jamais Coupeau 
n’avait découché deux nuits. Aussi, malgré elle, 
toutes les dix minutes, venait-elle se planter sur la 
porte, sans lâcher son fer, regardant aux deux 
bouts de la rue si son homme n’arrivait pas. Ça la 
tenait dans les jambes, à ce qu’elle disait, des 
picotements qui l’empêchaient de rester en place. 
Bien sûr, Coupeau pouvait se démolir un 
membre, tomber sous une voiture et y rester : elle 
serait joliment débarrassée, elle se défendait de 
garder dans le coeur la moindre amitié pour un 
sale personnage de cette espèce. Mais, à la fin, 
c’était agaçant de toujours se demander s’il 
rentrerait ou s’il ne rentrerait pas. Et, lorsqu’on 
alluma le gaz, comme Lantier lui parlait de 
nouveau du café-concert, elle accepta. Après tout, 
elle se trouvait trop bête de refuser un plaisir, 
lorsque son mari, depuis trois jours, menait une 
vie de polichinelle. Puisqu’il ne rentrait pas, elle 
aussi allait sortir. La cambuse brûlerait, si elle 
voulait. Elle aurait fichu en personne le feu au 
bazar, tant l’embêtement de la vie commençait à 
lui monter au nez. 
On dîna vite. En partant au bras du chapelier, à 
huit heures, Gervaise pria maman Coupeau et 
Nana de se mettre au lit tout de suite. La boutique 
était fermée. Elle s’en alla par la porte de la cour 
et donna la clef à Mme Boche, en lui disant que si 
son cochon rentrait, elle eût l’obligeance de le 
coucher. Le chapelier l’attendait sous la porte, 
bien mis, sifflant un air. Elle avait sa robe de 
soie. Ils suivirent doucement le trottoir, serrés 
l’un contre l’autre, éclairés par les coups de 
lumière des boutiques, qui les montraient se 
parlant à demi-voix, avec un sourire. 
Le café-concert était boulevard de 
Rochechouart, un ancien petit café qu’on avait 
agrandi sur une cour, par une baraque en 
planches. À la porte, un cordon de boules de 
verre dessinait un portique lumineux. De longues 
affiches, collées sur des panneaux de bois, se 
trouvaient posées par terre, au ras du ruisseau. 
– Nous y sommes, dit Lantier. Ce soir, débuts 
de Mlle Amanda, chanteuse de genre. 
Mais il aperçut Bibi-la-Grillade, qui lisait 
également l’affiche. Bibi avait un oeil au beurre 
noir, quelque coup de poing attrapé la veille. 
– Eh bien ! et Coupeau ? demanda le 
chapelier, en cherchant autour de lui, vous avez 
donc perdu Coupeau ? 
– Oh ! il y a beau temps, depuis hier, répondit 
l’autre. On s’est allongé un coup de tampon, en 
sortant de chez la mère Baquet. Moi, je n’aime 
pas les jeux de mains... Vous savez, c’est avec le 
garçon de la mère Baquet qu’on a eu des raisons, 
par rapport à un litre qu’il voulait nous faire 
payer deux fois... Alors, j’ai filé, je suis allé 
schloffer un brin. 
Il bâillait encore, il avait dormi dix-huit 
heures. D’ailleurs, il était complètement dégrisé, 
l’air abêti, sa vieille veste pleine de duvet ; car il 
devait s’être couché dans son lit tout habillé. 
– Et vous ne savez pas où est mon mari, 
monsieur ? interrogea la blanchisseuse. 
– Mais non, pas du tout... Il était cinq heures, 
quand nous avons quitté la mère Baquet. 
Voilà !... Il a peut-être bien descendu la rue. Oui, 
même je crois l’avoir vu entrer au Papillon avec 
un cocher... Oh ! que c’est bête ! Vrai, on est bon 
à tuer ! 
Lantier et Gervaise passèrent une très agréable 
soirée au café-concert. À onze heures, lorsqu’on 
ferma les portes, ils revinrent en se baladant, sans 
se presser. Le froid piquait un peu, le monde se 
retirait par bandes ; et il y avait des filles qui 
crevaient de rire, sous les arbres, dans l’ombre, 
parce que les hommes rigolaient de trop près. 
Lantier chantait entre ses dents une des chansons 
de Mlle Amanda : C’est dans l’nez qu’ça me 
chatouille. Gervaise, étourdie, comme grise, 
reprenait le refrain. Elle avait eu très chaud. Puis, 
les deux consommations qu’elle avait bues lui 
tournaient sur le coeur, avec la fumée des pipes et 
l’odeur de toute cette société entassée. Mais elle 
emportait surtout une vive impression de Mlle 
Amanda. Jamais elle n’aurait osé se mettre nue 
comme ça devant le public. Il fallait être juste, 
cette dame avait une peau à faire envie. Et elle 
écoutait, avec une curiosité sensuelle, Lantier 
donner des détails sur la personne en question, de 
l’air d’un monsieur qui lui aurait compté les côtes 
en particulier. 
– Tout le monde dort, dit Gervaise, après avoir 
sonné trois fois, sans que les Boche eussent tiré le 
cordon. 
La porte s’ouvrit, mais le porche était noir, et 
quand elle frappa à la vitre de la loge pour 
demander sa clef, la concierge ensommeillée lui 
cria une histoire, à laquelle elle n’entendit rien 
d’abord. Enfin, elle comprit que le sergent de 
ville Poisson avait ramené Coupeau dans un drôle 
d’état, et que la clef devait être sur la serrure. 
– Fichtre ! murmura Lantier, quand ils furent 
entrés, qu’est-ce qu’il a donc fait ici ? C’est une 
vraie infection. 
En effet, ça puait ferme. Gervaise, qui 
cherchait des allumettes, marchait dans du 
mouillé. Lorsqu’elle fut parvenue à allumer une 
bougie, ils eurent devant eux un joli spectacle. 
Coupeau avait rendu tripes et boyaux ; il y en 
avait plein la chambre ; le lit en était emplâtré, le 
tapis également, et jusqu’à la commode qui se 
trouvait éclaboussée. Avec ça, Coupeau, tombé 
du lit où Poisson devait l’avoir jeté, ronflait làdedans, 
au milieu de son ordure. Il s’y étalait, 
vautré comme un porc, une joue barbouillée, 
soufflant son haleine empestée par sa bouche 
ouverte, balayant de ses cheveux déjà gris la 
mare élargie autour de sa tête. 
– Oh ! le cochon ! le cochon ! répétait 
Gervaise indignée, exaspérée. Il a tout sali... Non, 
un chien n’aurait pas fait ça, un chien crevé est 
plus propre. 
Tous deux n’osaient bouger, ne savaient où 
poser le pied. Jamais le zingueur n’était revenu 
avec une telle culotte et n’avait mis la chambre 
dans une ignominie pareille. Aussi, cette vue-là 
portait un rude coup au sentiment que sa femme 
pouvait encore éprouver pour lui. Autrefois, 
quand il rentrait éméché ou poivré, elle se 
montrait complaisante et pas dégoûtée. Mais, à 
cette heure, c’était trop, son coeur se soulevait. 
Elle ne l’aurait pas pris avec des pincettes. L’idée 
seule que la peau de ce goujat toucherait sa peau, 
lui causait une répugnance, comme si on lui avait 
demandé de s’allonger à côté d’un mort, abîmé 
par une vilaine maladie. 
– Il faut pourtant que je me couche, murmurat- 
elle. Je ne puis pas retourner coucher dans la 
rue... Oh ! je lui passerai plutôt sur le corps. 
Elle tâcha d’enjamber l’ivrogne et dut se 
retenir à un coin de la commode, pour ne pas 
glisser dans la saleté. Coupeau barrait 
complètement le lit. Alors, Lantier, qui avait un 
petit rire en voyant bien qu’elle ne ferait pas dodo 
sur son oreiller cette nuit-là, lui prit la main, en 
disant d’une voix basse et ardente : 
– Gervaise... écoute, Gervaise... 
Mais elle avait compris, elle se dégagea, 
éperdue, le tutoyant à son tour, comme jadis. 
– Non, laisse-moi... Je t’en supplie, Auguste, 
rentre dans ta chambre... Je vais m’arranger, je 
monterai dans le lit par les pieds... 
– Gervaise, voyons, ne fais pas la bête, 
répétait-il. Ça sent trop mauvais, tu ne peux pas 
rester... Viens. Qu’est-ce que tu crains ? Il ne 
nous entend pas, va ! 
Elle luttait, elle disait non de la tête, 
énergiquement. Dans son trouble, comme pour 
montrer qu’elle resterait là, elle se déshabillait, 
jetait sa robe de soie sur une chaise, se mettait 
violemment en chemise et en jupon, toute 
blanche, le cou et les bras nus. Son lit était à elle, 
n’est-ce pas ? elle voulait coucher dans son lit. À 
deux reprises, elle tenta encore de trouver un coin 
propre et de passer. Mais Lantier ne se lassait 
pas, la prenait à la taille, en disant des choses 
pour lui mettre le feu dans le sang. Ah ! elle était 
bien plantée, avec un loupiat de mari par-devant, 
qui l’empêchait de se fourrer honnêtement sous 
sa couverture, avec un sacré salaud d’homme par 
derrière, qui songeait uniquement à profiter de 
son malheur pour la ravoir ! Comme le chapelier 
haussait la voix, elle le supplia de se taire. Et elle 
écouta, l’oreille tendue vers le cabinet où 
couchaient Nana et maman Coupeau. La petite et 
la vieille devaient dormir, on entendait une 
respiration forte. 
– Auguste, laisse-moi, tu vas les réveiller, 
reprit-elle, les mains jointes. Sois raisonnable. Un 
autre jour, ailleurs... Pas ici, pas devant ma fille... 
Il ne parlait plus, il restait souriant ; et, 
lentement, il la baisa sur l’oreille, ainsi qu’il la 
baisait autrefois pour la taquiner et l’étourdir. 
Alors, elle fut sans force, elle sentit un grand 
bourdonnement, un grand frisson descendre dans 
sa chair. Pourtant, elle fit de nouveau un pas. Et 
elle dut reculer. Ce n’était pas possible, la 
dégoûtation était si grande, l’odeur devenait telle, 
qu’elle se serait elle-même mal conduite dans ses 
draps. Coupeau, comme sur de la plume, 
assommé par l’ivresse, cuvait sa bordée, les 
membres morts, la gueule de travers. Toute la rue 
aurait bien pu entrer embrasser sa femme, sans 
qu’un poil de son corps en remuât. 
– Tant pis, bégayait-elle, c’est sa faute, je ne 
puis pas... Ah ! mon Dieu ! ah ! mon Dieu ! il me 
renvoie de mon lit, je n’ai plus de lit... Non, je ne 
puis pas, c’est sa faute. 
Elle tremblait, elle perdait la tête. Et, pendant 
que Lantier la poussait dans sa chambre, le visage 
de Nana apparut à la porte vitrée du cabinet, 
derrière un carreau. La petite venait de se 
réveiller et de se lever doucement, en chemise, 
pâle de sommeil. Elle regarda son père roulé dans 
son vomissement ; puis, la figure collée contre la 
vitre, elle resta là, à attendre que le jupon de sa 
mère eût disparu chez l’autre homme, en face. 
Elle était toute grave. Elle avait de grands yeux 
d’enfant vicieuse, allumés d’une curiosité 
sensuelle. 
IX 
Cet hiver-là, maman Coupeau faillit passer, 
dans une crise d’étouffement. Chaque année, au 
mois de décembre, elle était sûre que son asthme 
la collait sur le dos pour des deux et trois 
semaines. Elle n’avait plus quinze ans, elle devait 
en avoir soixante-treize à la Saint-Antoine. Avec 
ça, très patraque, râlant pour un rien, quoique 
grosse et grasse. Le médecin annonçait qu’elle 
s’en irait en toussant, le temps de crier : Bonsoir, 
Jeanneton, la chandelle est éteinte ! 
Quand elle était dans son lit, maman Coupeau 
devenait mauvaise comme la gale. Il faut dire que 
le cabinet où elle couchait avec Nana n’avait rien 
de gai. Entre le lit de la petite et le sien, se 
trouvait juste la place de deux chaises. Le papier 
des murs, un vieux papier gris déteint, pendait en 
lambeaux. La lucarne ronde, près du plafond, 
laissait tomber un jour louche et pâle de cave. On 
se faisait joliment vieux là-dedans, surtout une 
personne qui ne pouvait pas respirer. La nuit 
encore, lorsque l’insomnie la prenait, elle écoutait 
dormir la petite, et c’était une distraction. Mais, 
dans le jour, comme on ne lui tenait pas 
compagnie du matin au soir, elle grognait, elle 
pleurait, elle répétait toute seule pendant des 
heures, en roulant sa tête sur l’oreiller : 
– Mon Dieu ! que je suis malheureuse !... Mon 
Dieu que je suis malheureuse !... En prison, oui, 
c’est en prison qu’ils me feront mourir ! 
Et dès qu’une visite lui arrivait, Virginie ou 
Mme Boche, pour lui demander comment allait la 
santé, elle ne répondait pas, elle entamait tout de 
suite le chapitre de ses plaintes. 
– Ah ! il est cher, le pain que je mange ici ! 
Non, je ne souffrirais pas autant chez des 
étrangers !... Tenez, j’ai voulu une tasse de tisane, 
eh bien ! on m’en a apporté plein un pot à eau, 
une manière de me reprocher d’en trop boire... 
C’est comme Nana, cette enfant que j’ai élevée, 
elle se sauve nu-pieds, le matin, et je ne la revois 
plus. On croirait que je sens mauvais. Pourtant, la 
nuit, elle dort joliment, elle ne se réveillerait pas 
une seule fois pour me demander si je souffre... 
Enfin, je les embarrasse, ils attendent que je 
crève. Oh ! ce sera bientôt fait. Je n’ai plus de 
fils, cette coquine de blanchisseuse me l’a pris. 
Elle me battrait, elle m’achèverait, si elle n’avait 
pas peur de la justice. 
Gervaise, en effet, se montrait un peu rude par 
moments. La baraque tournait mal, tout le monde 
s’y aigrissait et s’envoyait promener au premier 
mot. Coupeau, un matin qu’il avait les cheveux 
malades, s’était écrié : « La vieille dit toujours 
qu’elle va mourir, et elle ne meurt jamais ! » 
parole qui avait frappé maman Coupeau au coeur. 
On lui reprochait ce qu’elle coûtait, on disait 
tranquillement que, si elle n’était plus là, il y 
aurait une grosse économie. À la vérité, elle ne se 
conduisait pas non plus comme elle aurait dû. 
Ainsi, quand elle voyait sa fille aînée, Mme Lerat, 
elle pleurait misère, accusait son fils et sa bellefille 
de la laisser mourir de faim, tout ça pour lui 
tirer une pièce de vingt sous, qu’elle dépensait en 
gourmandises. Elle faisait aussi des cancans 
abominables avec les Lorilleux, en leur racontant 
à quoi passaient leurs dix francs, aux fantaisies de 
la blanchisseuse, des bonnets neufs, des gâteaux 
mangés dans les coins, des choses plus sales 
même qu’on n’osait pas dire. À deux ou trois 
reprises, elle faillit faire battre toute la famille. 
Tantôt elle était avec les uns, tantôt elle était avec 
les autres ; enfin, ça devenait un vrai gâchis. 
Au plus fort de sa crise, cet hiver-là, une 
après-midi que Mme Lorilleux et Mme Lerat 
s’étaient rencontrées devant son lit, maman 
Coupeau cligna les yeux, pour leur dire de se 
pencher. Elle pouvait à peine parler. Elle souffla, 
à voix basse : 
– C’est du propre !... Je les ai entendus cette 
nuit. Oui, oui, la Banban et le chapelier... Et ils 
menaient un train ! Coupeau est joli. C’est du 
propre ! 
Elle raconta, par phrases courtes, toussant et 
étouffant, que son fils avait dû rentrer ivre mort, 
la veille. Alors, comme elle ne dormait pas, elle 
s’était très bien rendu compte de tous les bruits, 
les pieds nus de la Banban trottant sur le carreau, 
la voix sifflante du chapelier qui l’appelait, la 
porte de communication poussée doucement, et le 
reste. Ça devait avoir duré jusqu’au jour, elle ne 
savait pas l’heure au juste, parce que, malgré ses 
efforts, elle avait fini par s’assoupir. 
– Ce qu’il y a de plus dégoûtant, c’est que 
Nana aurait pu entendre, continua-t-elle. 
Justement, elle a été agitée toute la nuit, elle qui 
d’habitude dort à poings fermés ; elle sautait, elle 
se retournait, comme s’il y avait eu de la braise 
dans son lit. 
Les deux femmes ne parurent pas surprises. 
– Pardi ! murmura Mme Lorilleux, ça doit avoir 
commencé le premier jour... Du moment où ça 
plaît à Coupeau, nous n’avons pas à nous en 
mêler ! N’importe ! ce n’est guère honorable pour 
la famille. 
– Moi, si j’étais là, expliqua Mme Lerat en 
pinçant les lèvres, je lui ferais une peur, je lui 
crierais quelque chose, n’importe quoi : Je te 
vois ! ou bien : V’là les gendarmes !... La 
domestique d’un médecin m’a dit que son maître 
lui avait dit que ça pouvait tuer raide une femme, 
dans un certain moment. Et si elle restait sur la 
place, n’est-ce pas ? ce serait bien fait, elle se 
trouverait punie par où elle aurait péché. 
Tout le quartier sut bientôt que, chaque nuit, 
Gervaise allait retrouver Lantier. Mme Lorilleux, 
devant les voisines, avait une indignation 
bruyante ; elle plaignait son frère, ce jeanjean que 
sa femme peignait en jaune de la tête aux pieds ; 
et, à l’entendre, si elle entrait encore dans un 
pareil bazar, c’était uniquement pour sa pauvre 
mère, qui se trouvait forcée de vivre au milieu de 
ces abominations. Alors, le quartier tomba sur 
Gervaise. Ça devait être elle qui avait débauché 
le chapelier. On voyait ça dans ses yeux. Oui, 
malgré les vilains bruits, ce sacré sournois de 
Lantier restait gobé, parce qu’il continuait ses airs 
d’homme comme il faut avec tout le monde, 
marchant sur les trottoirs en lisant le journal, 
prévenant et galant auprès des dames, ayant 
toujours à donner des pastilles et des fleurs. Mon 
Dieu ! lui, faisait son métier de coq ; un homme 
est un homme, on ne peut pas lui demander de 
résister aux femmes qui se jettent à son cou. Mais 
elle, n’avait pas d’excuse ; elle déshonorait la rue 
de la Goutte-d’Or. Et les Lorilleux, comme 
parrain et marraine, attiraient Nana chez eux pour 
avoir des détails. Quand ils la questionnaient 
d’une façon détournée, la petite prenait son air 
bêta, répondait en éteignant la flamme de ses 
yeux sous ses longues paupières molles. 
Au milieu de cette indignation publique, 
Gervaise vivait tranquille, lasse et un peu 
endormie. Dans les commencements, elle s’était 
trouvée bien coupable, bien sale, et elle avait eu 
un dégoût d’elle-même. Quand elle sortait de la 
chambre de Lantier, elle se lavait les mains, elle 
mouillait un torchon et se frottait les épaules à les 
écorcher, comme pour enlever son ordure. Si 
Coupeau cherchait alors à plaisanter, elle se 
fâchait, courait en grelottant s’habiller au fond de 
la boutique ; et elle ne tolérait pas davantage que 
le chapelier la touchât, lorsque son mari venait de 
l’embrasser. Elle aurait voulu changer de peau en 
changeant d’homme. Mais, lentement, elle 
s’accoutumait. C’était trop fatigant de se 
débarbouiller chaque fois. Ses paresses 
l’amollissaient, son besoin d’être heureuse lui 
faisait tirer tout le bonheur possible de ses 
embêtements. Elle était complaisante pour elle et 
pour les autres, tâchait uniquement d’arranger les 
choses de façon à ce que personne n’eût trop 
d’ennui. N’est-ce pas ? pourvu que son mari et 
son amant fussent contents, que la maison 
marchât son petit train-train régulier, qu’on 
rigolât du matin au soir, tous gras, tous satisfaits 
de la vie et se la coulant douce, il n’y avait 
vraiment pas de quoi se plaindre. Puis, après tout, 
elle ne devait pas tant faire de mal, puisque ça 
s’arrangeait si bien, à la satisfaction d’un 
chacun ; on est puni d’ordinaire, quand on fait le 
mal. Alors, son dévergondage avait tourné à 
l’habitude. Maintenant, c’était réglé comme le 
boire et le manger ; chaque fois que Coupeau 
rentrait soûl, elle passait chez Lantier, ce qui 
arrivait au moins le lundi, le mardi et le mercredi 
de la semaine. Elle partageait ses nuits. Même, 
elle avait fini, lorsque le zingueur simplement 
ronflait trop fort, par le lâcher au beau milieu du 
sommeil, et allait continuer son dodo tranquille 
sur l’oreiller du voisin. Ce n’était pas qu’elle 
éprouvât plus d’amitié pour le chapelier. Non, 
elle le trouvait seulement plus propre, elle se 
reposait mieux dans sa chambre, où elle croyait 
prendre un bain. Enfin, elle ressemblait aux 
chattes qui aiment à se coucher en rond sur le 
linge blanc. 
Maman Coupeau n’osa jamais parler de ça 
nettement. Mais, après une dispute, quand la 
blanchisseuse l’avait secouée, la vieille ne 
ménageait pas les allusions. Elle disait connaître 
des hommes joliment bêtes et des femmes 
joliment coquines ; et elle mâchait d’autres mots 
plus vifs, avec la verdeur de parole d’une 
ancienne giletière. Les premières fois, Gervaise 
l’avait regardée fixement, sans répondre. Puis, 
tout en évitant elle aussi de préciser, elle se 
défendit, par des raisons dites en général. Quand 
une femme avait pour homme un soûlard, un 
saligaud qui vivait dans la pourriture, cette 
femme était bien excusable de chercher de la 
propreté ailleurs. Elle allait plus loin, elle laissait 
entendre que Lantier était son mari autant que 
Coupeau, peut-être même davantage. Est-ce 
qu’elle ne l’avait pas connu à quatorze ans ? estce 
qu’elle n’avait pas deux enfants de lui ? Eh 
bien ! dans ces conditions, tout se pardonnait, 
personne ne pouvait lui jeter la pierre. Elle se 
disait dans la loi de la nature. Puis, il ne fallait 
pas qu’on l’ennuyât. Elle aurait vite fait 
d’envoyer à chacun son paquet. La rue de la 
Goutte-d’Or n’était pas si propre ! La petite Mme 
Vigouroux faisait la cabriole du matin au soir 
dans son charbon. Mme Lehongre, la femme de 
l’épicier, couchait avec son beau-frère, un grand 
baveux qu’on n’aurait pas ramassé sur une pelle. 
L’horloger d’en face, ce monsieur pincé, avait 
failli passer aux assises, pour une abomination : il 
allait avec sa propre fille, une effrontée qui 
roulait les boulevards. Et, le geste élargi, elle 
indiquait le quartier entier, elle en avait pour une 
heure rien qu’à étaler le linge sale de tout ce 
peuple, les gens couchés comme des bêtes, en tas, 
pères, mères, enfants, se roulant dans leur ordure. 
Ah ! elle en savait, la cochonnerie pissait de 
partout, ça empoisonnait les maisons d’alentour ! 
Oui, oui, quelque chose de propre que l’homme 
et la femme, dans ce coin de Paris, où l’on est les 
uns sur les autres, à cause de la misère ! On aurait 
mis les deux sexes dans un mortier, qu’on en 
aurait tiré pour toute marchandise de quoi fumer 
les cerisiers de la plaine Saint-Denis. 
– Ils feraient mieux de ne pas cracher en l’air, 
ça leur retombe sur le nez, criait-elle, quand on la 
poussait à bout. Chacun dans son trou, n’est-ce 
pas ? Qu’ils laissent vivre les braves gens à leur 
façon, s’ils veulent vivre à la leur... Moi, je 
trouve que tout est bien, mais à la condition de ne 
pas être traînée dans le ruisseau par des gens qui 
s’y promènent, la tête la première. 
Et maman Coupeau s’étant un jour montrée 
plus claire, elle lui avait dit, les dents serrées : 
– Vous êtes dans votre lit, vous profitez de 
ça... Écoutez, vous avez tort, vous voyez bien que 
je suis gentille, car jamais je ne vous ai jeté à la 
figure votre vie, à vous ! Oh ! je sais, une jolie 
vie, des deux ou trois hommes, du vivant du père 
Coupeau... Non, ne toussez pas, j’ai fini de 
causer. C’est seulement pour vous demander de 
me ficher la paix, voilà tout ! 
La vieille femme avait manqué étouffer. Le 
lendemain, Goujet étant venu réclamer le linge de 
sa mère pendant une absence de Gervaise, 
maman Coupeau l’appela et le garda longtemps 
assis devant son lit. Elle connaissait bien l’amitié 
du forgeron, elle le voyait sombre et malheureux 
depuis quelque temps, avec le soupçon des 
vilaines choses qui se passaient. Et, pour 
bavarder, pour se venger de la dispute de la 
veille, elle lui apprit la vérité crûment, en 
pleurant, en se plaignant, comme si la mauvaise 
conduite de Gervaise lui faisait surtout du tort. 
Lorsque Goujet sortit du cabinet, il s’appuyait 
aux murs, suffoquant de chagrin. Puis, au retour 
de la blanchisseuse, maman Coupeau lui cria 
qu’on la demandait tout de suite chez Mme 
Goujet, avec le linge repassé ou non ; et elle était 
si animée, que Gervaise flaira les cancans, devina 
la triste scène et le crève-coeur dont elle se 
trouvait menacée. 
Très pâle, les membres cassés à l’avance, elle 
mit le linge dans le panier, elle partit. Depuis des 
années, elle n’avait pas rendu un sou aux Goujet. 
La dette montait toujours à quatre cent vingt-cinq 
francs. Chaque fois, elle prenait l’argent du 
blanchissage, en parlant de sa gêne. C’était une 
grande honte pour elle, parce qu’elle avait l’air de 
profiter de l’amitié du forgeron pour le jobarder. 
Coupeau, moins scrupuleux maintenant, ricanait, 
disait qu’il avait bien dû lui pincer la taille dans 
les coins, et qu’alors il était payé. Mais elle, 
malgré le commerce où elle était tombée avec 
Lantier, se révoltait, demandait à son mari s’il 
voulait déjà manger de ce pain-là. Il ne fallait pas 
mal parler de Goujet devant elle ; sa tendresse 
pour le forgeron lui restait comme un coin de son 
honneur. Aussi, toutes les fois qu’elle reportait le 
linge chez ces braves gens, se trouvait-elle prise 
d’un serrement au coeur, dès la première marche 
de l’escalier. 
– Ah ! c’est vous enfin ! lui dit sèchement Mme 
Goujet, en lui ouvrant la porte. Quand j’aurai 
besoin de la mort, je vous l’enverrai chercher. 
Gervaise entra, embarrassée, sans oser même 
balbutier une excuse. Elle n’était plus exacte, ne 
venait jamais à l’heure, se faisait attendre des huit 
jours. Peu à peu, elle s’abandonnait à un grand 
désordre. 
– Voilà une semaine que je compte sur vous, 
continua la dentellière. Et vous mentez avec ça, 
vous m’envoyez votre apprentie me raconter des 
histoires : on est après mon linge, on va me le 
livrer le soir même, ou bien c’est un accident, le 
paquet qui est tombé dans un seau. Moi, pendant 
ce temps-là, je perds ma journée, je ne vois rien 
arriver et je me tourmente l’esprit. Non, vous 
n’êtes pas raisonnable... Voyons, qu’est-ce que 
vous avez, dans ce panier ! Est-ce tout, au 
moins ! M’apportez-vous la paire de draps que 
vous me gardez depuis un mois, et la chemise qui 
est restée en arrière, au dernier blanchissage ? 
– Oui, oui, murmura Gervaise, la chemise y 
est. La voici. 
Mais Mme Goujet se récria. Cette chemise 
n’était pas à elle, elle n’en voulait pas. On lui 
changeait son linge, c’était le comble ! Déjà, 
l’autre semaine, elle avait eu deux mouchoirs qui 
ne portaient pas sa marque. Ça ne la ragoûtait 
guère, du linge venu elle ne savait d’où. Puis, 
enfin, elle tenait à ses affaires. 
– Et les draps ? reprit-elle. Ils sont perdus, 
n’est-ce pas ?... Eh bien ! ma petite, il faudra 
vous arranger, mais je les veux quand même 
demain matin, entendez-vous ! 
Il y eut un silence. Ce qui achevait de troubler 
Gervaise, c’était de sentir, derrière elle, la porte 
de la chambre de Goujet entrouverte. Le forgeron 
devait être là, elle le devinait ; et quel ennui, s’il 
écoutait tous ces reproches mérités, auxquels elle 
ne pouvait rien répondre ! Elle se faisait très 
souple, très douce, courbant la tête, posant le 
linge sur le lit le plus vivement possible. Mais ça 
se gâta encore, quand Mme Goujet se mit à 
examiner les pièces une à une. Elle les prenait, 
les rejetait, en disant : 
– Ah ! vous perdez joliment la main. On ne 
peut plus vous faire des compliments tous les 
jours... Oui, vous salopez, vous cochonnez 
l’ouvrage, à cette heure... Tenez, regardez-moi ce 
devant de chemise, il est brûlé, le fer a marqué 
sur les plis. Et les boutons, ils sont arrachés. Je ne 
sais pas comment vous vous arrangez, il ne reste 
jamais un bouton... Oh ! par exemple, voilà une 
camisole que je ne vous paierai pas. Voyez donc 
ça ? La crasse y est, vous l’avez étalée 
simplement. Merci ! si le linge n’est même plus 
propre... 
Elle s’arrêta, comptant les pièces. Puis, elle 
s’écria : 
– Comment ! c’est ce que vous apportez ?.. Il 
manque deux paires de bas, six serviettes, une 
nappe, des torchons... Vous vous moquez de moi, 
alors ! Je vous ai fait dire de tout me rendre, 
repassé ou non. Si dans une heure votre apprentie 
n’est pas ici avec le reste, nous nous fâcherons, 
Mme Coupeau, je vous en préviens. 
À ce moment, Goujet toussa dans sa chambre. 
Gervaise eut un léger tressaillement. Comme on 
la traitait devant lui, mon Dieu ! Et elle resta au 
milieu de la chambre, gênée, confuse, attendant le 
linge sale. Mais, après avoir arrêté le compte, 
Mme Goujet avait tranquillement repris sa place 
près de la fenêtre, travaillant au raccommodage 
d’un châle de dentelle. 
– Et le linge ? demanda timidement la 
blanchisseuse. 
– Non, merci, répondit la vieille femme, il n’y 
a rien cette semaine. 
Gervaise pâlit. On lui retirait la pratique. 
Alors, elle perdit complètement la tête, elle dut 
s’asseoir sur une chaise, parce que ses jambes 
s’en allaient sous elle. Et elle ne chercha pas à se 
défendre, elle trouva seulement cette phrase : 
– Monsieur Goujet est donc malade ? 
Oui, il était souffrant, il avait dû rentrer au lieu 
de se rendre à la forge, et il venait de s’étendre 
sur son lit pour se reposer. Mme Goujet causait 
gravement, en robe noire comme toujours, sa face 
blanche encadrée dans sa coiffe monacale. On 
avait encore baissé la journée des boulonniers ; 
de neuf francs, elle était tombée à sept francs, à 
cause des machines qui, maintenant, faisaient 
toute la besogne. Et elle expliquait qu’ils 
économisaient sur tout ; elle voulait de nouveau 
laver son linge elle-même. Naturellement, ce 
serait bien tombé, si les Coupeau lui avaient 
rendu l’argent prêté par son fils. Mais ce n’était 
pas elle qui leur enverrait les huissiers, puisqu’ils 
ne pouvaient pas payer. Depuis qu’elle parlait de 
la dette, Gervaise, la tête basse, semblait suivre le 
jeu agile de son aiguille reformant les mailles une 
à une. 
– Pourtant, continuait la dentellière, en vous 
gênant un peu, vous arriveriez à vous acquitter. 
Car, enfin, vous mangez très bien, voire, 
dépensez beaucoup, j’en suis sûre... Quand vous 
nous donneriez seulement dix francs chaque 
mois... 
Elle fut interrompue par la voix de Goujet qui 
l’appelait. 
– Maman ! maman ! 
Et, lorsqu’elle revint s’asseoir, presque tout de 
suite, elle changea de conversation. Le forgeron 
l’avait sans doute suppliée de ne pas demander de 
l’argent à Gervaise. Mais, malgré elle, au bout de 
cinq minutes, elle parlait de nouveau de la dette. 
Oh ! elle avait prévu ce qui arrivait, le zingueur 
buvait la boutique, et il mènerait sa femme loin. 
Aussi jamais son fils n’aurait prêté les cinq cents 
francs, s’il l’avait écoutée. Aujourd’hui, il serait 
marié, il ne crèverait pas de tristesse, avec la 
perspective d’être malheureux toute sa vie. Elle 
s’animait, elle devenait très dure, accusant 
clairement Gervaise de s’être entendue avec 
Coupeau pour abuser de son bêta d’enfant. Oui, il 
y avait des femmes qui jouaient l’hypocrisie 
pendant des années et dont la mauvaise conduite 
finissait par éclater au grand jour. 
– Maman ! maman ! appela une seconde fois 
la voix de Goujet, plus violemment. 
Elle se leva, et quand elle reparut, elle dit, en 
se remettant à sa dentelle : 
– Entrez, il veut vous voir. 
Gervaise, tremblante, laissa la porte ouverte. 
Cette scène l’émotionnait, parce que c’était 
comme un aveu de leur tendresse devant Mme 
Goujet. Elle retrouva la petite chambre tranquille, 
tapissée d’images, avec son lit de fer étroit, 
pareille à la chambre d’un garçon de quinze ans. 
Ce grand corps de Goujet, les membres cassés 
par la confidence de maman Coupeau, était 
allongé sur le lit, les yeux rouges, sa belle barbe 
jaune encore mouillée. Il devait avoir défoncé son 
oreiller de ses poings terribles, dans le premier 
moment de rage, car la toile fendue laissait couler 
la plume. 
– Écoutez, maman a tort, dit-il à la 
blanchisseuse d’une voix presque basse. Vous ne 
me devez rien, je ne veux pas qu’on parle de ça. 
Il s’était soulevé, il la regardait. De grosses 
larmes aussitôt remontèrent à ses yeux. 
– Vous souffrez, monsieur Goujet ? murmurat- 
elle. Qu’est-ce que vous avez, je vous en prie ! 
– Rien, merci. Je me suis trop fatigué hier. Je 
vais dormir un peu. 
Puis, son coeur se brisa, il ne put retenir ce cri : 
– Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! jamais ça ne 
devait être, jamais ! Vous aviez juré. Et ça est, 
maintenant, ça est !... Ah ! mon Dieu ! ça me fait 
trop de mal, allez-vous-en ! 
Et, de la main, il la renvoyait, avec une 
douceur suppliante. Elle n’approcha pas du lit, 
elle s’en alla, comme il le demandait, stupide, 
n’ayant rien à lui dire pour le soulager. Dans la 
pièce d’à côté, elle reprit son panier ; et elle ne 
sortait toujours pas, elle aurait voulu trouver un 
mot. Mme Goujet continuait son raccommodage, 
sans lever la tête. Ce fut elle qui dit enfin : 
– Eh bien ! bonsoir, renvoyez-moi mon linge, 
nous compterons plus tard. 
– Oui, c’est ça, bonsoir, balbutia Gervaise. 
Elle referma la porte lentement, avec un 
dernier coup d’oeil dans ce ménage propre, rangé, 
où il lui semblait laisser quelque chose de son 
honnêteté. Elle revint à la boutique de l’air bête 
des vaches qui rentrent chez elles, sans 
s’inquiéter du chemin. Maman Coupeau, sur une 
chaise, près de la mécanique, quittait son lit pour 
la première fois. Mais la blanchisseuse ne lui fit 
pas même un reproche ; elle était trop fatiguée, 
les os malades comme si on l’avait battue ; elle 
pensait que la vie était trop dure à la fin, et qu’à 
moins de crever tout de suite, on ne pouvait 
pourtant pas s’arracher le coeur soi-même. 
Maintenant, Gervaise se moquait de tout. Elle 
avait un geste vague de la main pour envoyer 
coucher le monde. À chaque nouvel ennui, elle 
s’enfonçait dans le seul plaisir de faire ses trois 
repas par jour. La boutique aurait pu crouler ; 
pourvu qu’elle ne fût pas dessous, elle s’en serait 
allée volontiers, sans une chemise. Et la boutique 
croulait, pas tout d’un coup, mais un peu matin et 
soir. Une à une, les pratiques se fâchaient et 
portaient leur linge ailleurs. M. Madinier, Mlle 
Remanjou, les Boche eux-mêmes, étaient 
retournés chez Mme Fauconnier, où ils trouvaient 
plus d’exactitude. On finit par se lasser de 
réclamer une paire de bas pendant trois semaines 
et de remettre des chemises avec les taches de 
graisse de l’autre dimanche. Gervaise, sans 
perdre un coup de dents, leur criait bon voyage, 
les arrangeait d’une propre manière, en se disant 
joliment contente de ne plus avoir à fouiller dans 
leur infection. Ah bien ! tout le quartier pouvait la 
lâcher, ça la débarrasserait d’un beau tas 
d’ordures ; puis, ce serait toujours de l’ouvrage 
de moins. En attendant, elle gardait seulement les 
mauvaises payes, les rouleuses, les femmes 
comme Mme Gaudron, dont pas une blanchisseuse 
de la rue Neuve ne voulait laver le linge, tant il 
puait. La boutique était perdue, elle avait dû 
renvoyer sa dernière ouvrière, Mme Putois ; elle 
restait seule avec son apprentie, ce louchon 
d’Augustine, qui bêtissait en grandissant ; et 
encore, à elles deux, elles n’avaient pas toujours 
de l’ouvrage, elles traînaient leur derrière sur les 
tabourets durant des après-midi entières. Enfin, 
un plongeon complet. Ça sentait la ruine. 
Naturellement, à mesure que la paresse et la 
misère entraient, la malpropreté entrait aussi. On 
n’aurait pas reconnu cette belle boutique bleue, 
couleur du ciel, qui était jadis l’orgueil de 
Gervaise. Les boiseries et les carreaux de la 
vitrine, qu’on oubliait de laver, restaient du haut 
en bas éclaboussés par la crotte des voitures. Sur 
les planches, à la tringle de laiton, s’étalaient trois 
guenilles grises, laissées par des clientes mortes à 
l’hôpital. Et c’était plus minable encore à 
l’intérieur : l’humidité des linges séchant au 
plafond avait décollé le papier ; la perse 
pompadour étalait des lambeaux qui pendaient 
pareils à des toiles d’araignée lourdes de 
poussière ; la mécanique, cassée, trouée à coups 
de tisonnier, mettait dans son coin les débris de 
vieille fonte d’un marchand de bric-à-brac ; 
l’établi semblait avoir servi de table à toute une 
garnison, taché de café et de vin, emplâtré de 
confiture, gras des lichades du lundi. Avec ça, 
une odeur d’amidon aigre, une puanteur faite de 
moisi, de graillon et de crasse. Mais Gervaise se 
trouvait très bien là-dedans. Elle n’avait pas vu la 
boutique se salir ; elle s’y abandonnait et 
s’habituait au papier déchiré, aux boiseries 
graisseuses, comme elle en arrivait à porter des 
jupes fendues et à ne plus se laver les oreilles. 
Même la saleté était un nid chaud où elle jouissait 
de s’accroupir. Laisser les choses à la débandade, 
attendre que la poussière bouchât les trous et mit 
un velours partout, sentir la maison s’alourdir 
autour de soi dans un engourdissement de 
fainéantise, cela était une vraie volupté dont elle 
se grisait. Sa tranquillité d’abord ; le reste, elle 
s’en battait l’oeil. Les dettes, toujours croissantes 
pourtant, ne la tourmentaient plus. Elle perdait de 
sa probité ; on paierait ou on ne paierait pas, la 
chose restait vague, et elle préférait ne pas savoir. 
Quand on lui fermait un crédit dans une maison, 
elle en ouvrait un autre dans la maison d’à côté. 
Elle brûlait le quartier, elle avait des poufs tous 
les dix pas. Rien que dans la rue de la Goutted’Or, 
elle n’osait plus passer devant le 
charbonnier, ni devant l’épicier, ni devant la 
fruitière ; ce qui lui faisait faire le tour par la rue 
des Poissonniers, quand elle allait au lavoir, une 
trotte de dix bonnes minutes. Les fournisseurs 
venaient la traiter de coquine. Un soir, l’homme 
qui avait vendu les meubles de Lantier, ameuta 
les voisins ; il gueulait qu’il la trousserait et se 
paierait sur la bête, si elle ne lui allongeait pas sa 
monnaie. Bien sûr, de pareilles scènes la 
laissaient tremblante ; seulement, elle se secouait 
comme un chien battu, et c’était fini, elle n’en 
dînait pas plus mal, le soir. En voilà des insolents 
qui l’embêtaient ! elle n’avait point d’argent, elle 
ne pouvait pas en fabriquer, peut-être ! Puis, les 
marchands volaient assez, ils étaient faits pour 
attendre. Et elle se rendormait dans son trou, en 
évitant de songer à ce qui arriverait forcément un 
jour. Elle ferait le saut, parbleu ! mais, jusque-là, 
elle entendait ne pas être taquinée. 
Pourtant, maman Coupeau était remise. 
Pendant une année encore, la maison boulotta. 
L’été, naturellement, il y avait toujours un peu 
plus de travail, les jupons blancs et les robes de 
percale des baladeuses du boulevard extérieur. Ça 
tournait à la dégringolade lente, le nez davantage 
dans la crotte chaque semaine, avec des hauts et 
des bas cependant, des soirs où l’on se frottait le 
ventre devant le buffet vide, et d’autres où l’on 
mangeait du veau à crever. On ne voyait plus que 
maman Coupeau sur les trottoirs, cachant des 
paquets sous son tablier, allant d’un pas de 
promenade au Mont-de-Piété de la rue 
Polonceau. Elle arrondissait le dos, avait la mine 
confite et gourmande d’une dévote qui va à la 
messe ; car elle ne détestait pas ça, les tripotages 
d’argent l’amusaient, ce bibelotage de marchande 
à la toilette chatouillait ses passions de vieille 
commère. Les employés de la rue Polonceau la 
connaissaient bien ; ils l’appelaient la mère 
« Quatre francs », parce qu’elle demandait 
toujours quatre francs, quand ils lui en offraient 
trois, sur ses paquets gros comme deux sous de 
beurre. Gervaise aurait bazardé la maison ; elle 
était prise de la rage du clou, elle se serait tondu 
la tête, si on avait voulu lui prêter sur ses 
cheveux. C’était trop commode, on ne pouvait 
pas s’empêcher d’aller chercher là de la monnaie, 
lorsqu’on attendait après un pain de quatre livres. 
Tout le saint-frusquin y passait, le linge, les 
habits, jusqu’aux outils et aux meubles. Dans les 
commencements, elle profitait des bonnes 
semaines, pour dégager, quitte à rengager la 
semaine suivante. Puis, elle se moqua de ses 
affaires, les laissa perdre, vendit les 
reconnaissances. Une seule chose lui fendit le 
coeur, ce fut de mettre sa pendule en plan, pour 
payer un billet de vingt francs à un huissier qui 
venait la saisir. Jusque-là, elle avait juré de 
mourir plutôt de faim que de toucher à sa 
pendule. Quand maman Coupeau l’emporta, dans 
une petite caisse à chapeau, elle tomba sur une 
chaise, les bras mous, les yeux mouillés, comme 
si on lui enlevait sa fortune. Mais, lorsque maman 
Coupeau reparut avec vingt-cinq francs, ce prêt 
inespéré, ces cinq francs de bénéfice la 
consolèrent ; elle renvoya tout de suite la vieille 
femme chercher quatre sous de goutte dans un 
verre, à la seule fin de fêter la pièce de cent sous. 
Souvent maintenant, lorsqu’elles s’entendaient 
bien ensemble, elles lichaient ainsi la goutte sur 
un coin de l’établi, un mêlé, moitié eau-de-vie et 
moitié cassis. Maman Coupeau avait un chic pour 
rapporter le verre plein dans la poche de son 
tablier, sans renverser une larme. Les voisins 
n’avaient pas besoin de savoir, n’est-ce pas ? La 
vérité était que les voisins savaient parfaitement. 
La fruitière, la tripière, les garçons épiciers 
disaient : « Tiens ! la vieille va chez ma tante », 
ou bien : « Tiens ! la vieille rapporte son riquiqui 
dans sa poche. » Et, comme de juste, ça montait 
encore le quartier contre Gervaise. Elle bouffait 
tout, elle aurait bientôt fait d’achever sa baraque. 
Oui, oui, plus que trois ou quatre bouchées, la 
place serait nette comme torchette. 
Au milieu de ce démolissement général, 
Coupeau prospérait. Ce sacré soiffard se portait 
comme un charme. Le pichenet et le vitriol 
l’engraissaient, positivement. Il mangeait 
beaucoup, se fichait de cet efflanqué de Lorilleux 
qui accusait la boisson de tuer les gens, lui 
répondait en se tapant sur le ventre, la peau 
tendue par la graisse, pareille à la peau d’un 
tambour. Il lui exécutait là-dessus une musique, 
les vêpres de la gueule, des roulements et des 
battements de grosse caisse à faire la fortune d’un 
arracheur de dents. Mais Lorilleux, vexé de ne 
pas avoir de ventre, disait que c’était de la graisse 
jaune, de la mauvaise graisse. N’importe, 
Coupeau se soûlait davantage, pour sa santé. Ses 
cheveux poivre et sel, en coup de vent, 
flambaient comme un brûlot. Sa face d’ivrogne, 
avec sa mâchoire de singe, se culottait, prenait 
des tons de vin bleu. Et il restait un enfant de la 
gaieté ; il bousculait sa femme, quand elle 
s’avisait de lui conter ses embarras. Est-ce que 
les hommes sont faits pour descendre dans ces 
embêtements ? La cambuse pouvait manquer de 
pain, ça ne le regardait pas. Il lui fallait sa pâtée 
matin et soir, et il ne s’inquiétait jamais d’où elle 
lui tombait. Lorsqu’il passait des semaines sans 
travailler, il devenait plus exigeant encore. 
D’ailleurs, il allongeait toujours des claques 
amicales sur les épaules de Lantier. Bien sûr, il 
ignorait l’inconduite de sa femme ; du moins des 
personnes, les Boche, les Poisson, juraient leurs 
grands dieux qu’il ne se doutait de rien, et que ce 
serait un grand malheur, s’il apprenait jamais la 
chose. Mais Mme Lerat, sa propre soeur, hochait la 
tête, racontait qu’elle connaissait des maris 
auxquels ça ne déplaisait pas. Une nuit, Gervaise 
elle-même, qui revenait de la chambre du 
chapelier, était restée toute froide en recevant, 
dans l’obscurité, une tape sur le derrière ; puis, 
elle avait fini par se rassurer, elle croyait s’être 
cognée contre le bateau du lit. Vrai, la situation 
était trop terrible ; son mari ne pouvait pas 
s’amuser à lui faire des blagues. 
Lantier, lui non plus, ne dépérissait pas. Il se 
soignait beaucoup, mesurait son ventre à la 
ceinture de son pantalon, avec la continuelle 
crainte d’avoir à resserrer ou à desserrer la 
boucle ; il se trouvait très bien, il ne voulait ni 
grossir ni mincir, par coquetterie. Cela le rendait 
difficile sur la nourriture, car il calculait tous les 
plats de façon à ne pas changer sa taille. Même 
quand il n’y avait pas un sou à la maison, il lui 
fallait des oeufs, des côtelettes, des choses 
nourrissantes et légères. Depuis qu’il partageait la 
patronne avec le mari, il se considérait comme 
tout à fait de moitié dans le ménage ; il ramassait 
les pièces de vingt sous qui traînaient, menait 
Gervaise au doigt et à l’oeil, grognait, gueulait, 
avait l’air plus chez lui que le zingueur. Enfin, 
c’était une baraque qui avait deux bourgeois. Et 
le bourgeois d’occasion, plus malin, tirait à lui la 
couverture, prenait le dessus du panier de tout, de 
la femme, de la table et du reste. Il écrémait les 
Coupeau, quoi ! Il ne se gênait plus pour battre 
son beurre en public. Nana restait sa préférée, 
parce qu’il aimait les petites filles gentilles. Il 
s’occupait de moins en moins d’Étienne, les 
garçons, selon lui, devant savoir se débrouiller. 
Lorsqu’on venait demander Coupeau, on le 
trouvait toujours là, en pantoufles, en manches de 
chemise, sortant de l’arrière-boutique avec la tête 
ennuyée d’un mari qu’on dérange ; et il répondait 
pour Coupeau, il disait que c’était la même chose. 
Entre ces deux messieurs, Gervaise ne riait pas 
tous les jours. Elle n’avait pas à se plaindre de sa 
santé, Dieu merci ! Elle aussi devenait trop 
grasse. Mais deux hommes sur le dos, à soigner 
et à contenter, ça dépassait ses forces, souvent. 
Ah ! Dieu de Dieu ! un seul mari vous esquinte 
déjà assez le tempérament ! Le pis était qu’ils 
s’entendaient très bien, ces mâtins-là. Jamais ils 
ne se disputaient : ils se ricanaient dans la figure, 
le soir, après le dîner, les coudes posés au bord de 
la table ; ils se frottaient l’un contre l’autre toute 
la journée, comme les chats qui cherchent et 
cultivent leur plaisir. Les jours où ils rentraient 
furieux, c’était sur elle qu’ils tombaient. Allez-y ! 
tapez sur la bête ! Elle avait bon dos ; ça les 
rendait meilleurs camarades de gueuler ensemble. 
Et il ne fallait pas qu’elle s’avisât de se rebéquer. 
Dans les commencements, quand l’un criait, elle 
suppliait l’autre du coin de l’oeil, pour en tirer une 
parole de bonne amitié. Seulement, ça ne 
réussissait guère. Elle filait doux maintenant, elle 
pliait ses grosses épaules, ayant compris qu’ils 
s’amusaient à la bousculer, tant elle était ronde, 
une vraie boule. Coupeau, très mal embouché, la 
traitait avec des mots abominables. Lantier, au 
contraire, choisissait ses sottises, allait chercher 
les mots que personne ne dit et qui la blessaient 
plus encore. Heureusement, on s’accoutume à 
tout ; les mauvaises paroles, les injustices des 
deux hommes finissaient par glisser sur sa peau 
fine comme sur une toile cirée. Elle en était 
même arrivée à les préférer en colère, parce que, 
les fois où ils faisaient les gentils, ils 
l’assommaient davantage, toujours après elle, ne 
lui laissant plus repasser un bonnet 
tranquillement. Alors, ils lui demandaient des 
petits plats, elle devait saler et ne pas saler, dire 
blanc et dire noir, les dorloter, les coucher l’un 
après l’autre dans du coton. Au bout de la 
semaine, elle avait la tête et les membres cassés, 
elle restait hébétée, avec des yeux de folle. Ça 
use une femme, un métier pareil. 
Oui, Coupeau et Lantier l’usaient, c’était le 
mot ; ils la brûlaient par les deux bouts, comme 
on dit de la chandelle. Bien sûr, le zingueur 
manquait d’instruction ; mais le chapelier en 
avait trop, ou du moins il avait une instruction 
comme les gens pas propres ont une chemise 
blanche, avec la crasse par-dessous. Une nuit, elle 
rêva qu’elle était au bord d’un puits ; Coupeau la 
poussait d’un coup de poing, tandis que Lantier 
lui chatouillait les reins pour la faire sauter plus 
vite. Eh bien ! ça ressemblait à sa vie. Ah ! elle 
était à bonne école, ça n’avait rien d’étonnant, si 
elle s’avachissait. Les gens du quartier ne se 
montraient guère justes, quand ils lui 
reprochaient les vilaines façons qu’elle prenait, 
car son malheur ne venait pas d’elle. Parfois, 
lorsqu’elle réfléchissait, un frisson lui courait sur 
la peau. Puis, elle pensait que les choses auraient 
pu tourner plus mal encore. Il valait mieux avoir 
deux hommes, par exemple, que de perdre les 
deux bras. Et elle trouvait sa position naturelle, 
une position comme il y en a tant ; elle tâchait de 
s’arranger là-dedans un petit bonheur. Ce qui 
prouvait combien ça devenait popote et 
bonhomme, c’était qu’elle ne détestait pas plus 
Coupeau que Lantier. Dans une pièce, à la Gaité, 
elle avait vu une garce qui abominait son mari et 
l’empoisonnait, à cause de son amant ; et elle 
s’était fâchée, parce qu’elle ne sentait rien de 
pareil dans son coeur. Est-ce qu’il n’était pas plus 
raisonnable de vivre en bon accord tous les trois ? 
Non, non, pas de ces bêtises-là ; ça dérangeait la 
vie, qui n’avait déjà rien de bien drôle. Enfin, 
malgré les dettes, malgré la misère qui les 
menaçait, elle se serait déclarée très tranquille, 
très contente, si le zingueur et le chapelier 
l’avaient moins échinée et moins engueulée. 
Vers l’automne, malheureusement, le ménage 
se gâta encore. Lantier prétendait maigrir, faisait 
un nez qui s’allongeait chaque jour. Il renaudait à 
propos de tout, renâclait sur les potées de 
pommes de terre, une ratatouille dont il ne 
pouvait pas manger, disait-il, sans avoir des 
coliques. Les moindres bisbilles, maintenant, 
finissaient par des attrapages, où l’on se jetait la 
débine de la maison à la tête ; et c’était le diable 
pour se rabibocher, avant d’aller pioncer chacun 
dans son dodo. Quand il n’y a plus de son, les 
ânes se battent, n’est-ce pas ? Lantier flairait la 
panne ; ça l’exaspérait de sentir la maison déjà 
mangée, si bien nettoyée, qu’il voyait le jour où il 
lui faudrait prendre son chapeau et chercher 
ailleurs la niche et la pâtée. Il était bien 
accoutumé à son trou, ayant pris là ses petites 
habitudes, dorloté par tout le monde ; un vrai 
pays de cocagne, dont il ne remplacerait jamais 
les douceurs. Dame ! on ne peut pas s’être empli 
jusqu’aux oreilles et avoir encore les morceaux 
sur son assiette. Il se mettait en colère contre son 
ventre, après tout, puisque la maison à cette heure 
était dans son ventre. Mais il ne raisonnait point 
ainsi ; il gardait aux autres une fière rancune de 
s’être laissé rafaler en deux ans. Vrai, les 
Coupeau n’étaient guère râblés. Alors, il cria que 
Gervaise manquait d’économie. Tonnerre de 
Dieu ! qu’est-ce qu’on allait devenir ? Juste les 
amis le lâchaient, lorsqu’il était sur le point de 
conclure une affaire superbe, six mille francs 
d’appointements dans une fabrique, de quoi 
mettre toute la petite famille dans le luxe. 
En décembre, un soir, on dîna par coeur. Il n’y 
avait plus un radis, Lantier, très sombre, sortait 
de bonne heure, battait le pavé pour trouver une 
autre cambuse, où l’odeur de la cuisine déridât 
les visages. Il restait des heures à réfléchir, près 
de la mécanique. Puis, tout d’un coup, il montra 
une grande amitié pour les Poisson. Il ne blaguait 
plus le sergent de ville en l’appelant Badingue, 
allait jusqu’à lui concéder que l’empereur était un 
bon garçon, peut-être. Il paraissait surtout estimer 
Virginie, une femme de tête, disait-il, et qui 
saurait joliment mener sa barque. C’était visible, 
il les pelotait. Même on pouvait croire qu’il 
voulait prendre pension chez eux. Mais il avait 
une caboche à double fond, beaucoup plus 
compliquée que ça. Virginie lui ayant dit son 
désir de s’établir marchande de quelque chose, il 
se roulait devant elle, il déclarait ce projet-là très 
fort. Oui, elle devait être bâtie pour le commerce, 
grande, avenante, active. Oh ! elle gagnerait ce 
qu’elle voudrait. Puisque l’argent était prêt 
depuis longtemps, l’héritage d’une tante, elle 
avait joliment raison de lâcher les quatre robes 
qu’elle bâclait par saison, pour se lancer dans les 
affaires ; et il citait des gens en train de réaliser 
des fortunes, la fruitière du coin de la rue, une 
petite marchande de faïence du boulevard 
extérieur ; car le moment était superbe, on aurait 
vendu les balayures des comptoirs. Cependant, 
Virginie hésitait ; elle cherchait une boutique à 
louer, elle désirait ne pas quitter le quartier. 
Alors, Lantier l’emmena dans les coins, causa 
tout bas avec elle pendant des dix minutes. Il 
semblait lui pousser quelque chose de force, et 
elle ne disait plus non, elle avait l’air de 
l’autoriser à agir. C’était comme un secret entre 
eux, avec des clignements d’yeux, des mots 
rapides, une sourde machination qui se trahissait 
jusque dans leurs poignées de main. Dès ce 
moment, le chapelier, en mangeant son pain sec, 
guetta les Coupeau de son regard en dessous, 
redevenu très parleur, les étourdissant de ses 
jérémiades continues. Toute la journée, Gervaise 
marchait dans cette misère qu’il étalait 
complaisamment. Il ne parlait pas pour lui, grand 
Dieu ! Il crèverait la faim avec les amis tant 
qu’on voudrait. Seulement, la prudence exigeait 
qu’on se rendit compte au juste de la situation. 
On devait pour le moins cinq cents francs dans le 
quartier, au boulanger, au charbonnier, à l’épicier 
et aux autres. De plus, on se trouvait en retard de 
deux termes, soit encore deux cent cinquante 
francs ; le propriétaire, M. Marescot, parlait 
même de les expulser, s’ils ne le payaient pas 
avant le 1er janvier. Enfin, le Mont-de-Piété avait 
tout pris, on n’aurait pas pu y porter pour trois 
francs de bibelots, tellement le lavage du 
logement était sérieux ; les clous restaient aux 
murs, pas davantage, et il y en avait bien deux 
livres de trois sous. Gervaise, empêtrée làdedans, 
les bras cassés par cette addition, se 
fâchait, donnait des coups de poing sur la table, 
ou bien finissait par pleurer comme une bête. Un 
soir, elle cria : 
– Je file demain, moi !... J’aime mieux mettre 
la clef sous la porte et coucher sur le trottoir, que 
de continuer à vivre dans des transes pareilles. 
– Il serait plus sage, dit sournoisement Lantier, 
de céder le bail, si l’on trouvait quelqu’un... 
Lorsque vous serez décidés tous les deux à lâcher 
la boutique... 
Elle l’interrompit, avec plus de violence : 
– Mais tout de suite, tout de suite !... Ah ! je 
serais joliment débarrassée ! 
Alors, le chapelier se montra très pratique. En 
cédant le bail, on obtiendrait sans doute du 
nouveau locataire les deux termes en retard. Et il 
se risqua à parler des Poisson, il rappela que 
Virginie cherchait un magasin ; la boutique lui 
conviendrait peut-être. Il se souvenait à présent 
de lui en avoir entendu souhaiter une toute 
semblable. Mais la blanchisseuse, au nom de 
Virginie, avait subitement repris son calme. On 
verrait ; on parlait toujours de planter là son chezsoi 
dans la colère, seulement la chose ne semblait 
pas si facile, quand on réfléchissait. 
Les jours suivants, Lantier eut beau 
recommencer ses litanies, Gervaise répondait 
qu’elle s’était vue plus bas et s’en était tirée. La 
belle avance, lorsqu’elle n’aurait plus sa 
boutique ! Ça ne lui donnerait pas du pain. Elle 
allait, au contraire, reprendre des ouvrières et se 
faire une nouvelle clientèle. Elle disait cela pour 
se débattre contre les bonnes raisons du chapelier, 
qui la montrait par terre, écrasée sous les frais, 
sans le moindre espoir de remonter sur sa bête. 
Mais il eut la maladresse de prononcer encore le 
nom de Virginie, et elle s’entêta alors 
furieusement. Non, non, jamais ! Elle avait 
toujours douté du coeur de Virginie ; si Virginie 
ambitionnait la boutique, c’était pour l’humilier. 
Elle l’aurait cédée peut-être à la première femme 
dans la rue, mais pas à cette grande hypocrite qui 
attendait certainement depuis des années de lui 
voir faire le saut. Oh ! ça expliquait tout. Elle 
comprenait à présent pourquoi des étincelles 
jaunes s’allumaient dans les yeux de chat de cette 
margot. Oui, Virginie gardait sur la conscience la 
fessée du lavoir, elle mijotait sa rancune dans la 
cendre. Eh bien ! elle agirait prudemment en 
mettant sa fessée sous verre, si elle ne voulait pas 
en recevoir une seconde. Et ça ne serait pas long, 
elle pouvait apprêter son pétard. Lantier, devant 
ce débordement de mauvaises paroles, remoucha 
d’abord Gervaise ; il l’appela tête de pioche, 
boîte à ragots, Mme Pètesec, et s’emballa au point 
de traiter Coupeau lui-même de pedzouille, en 
l’accusant de ne pas savoir faire respecter un ami 
par sa femme. Puis, comprenant que la colère 
allait tout compromettre, il jura qu’il ne 
s’occuperait jamais plus des histoires des autres, 
car on en est trop mal récompensé ; et il parut, en 
effet, ne pas pousser davantage à la cession du 
bail, guettant une occasion pour reparler de 
l’affaire et décider la blanchisseuse. 
Janvier était arrivé, un sale temps, humide et 
froid. Maman Coupeau, qui avait toussé et 
étouffé tout décembre, dut se coller dans le lit, 
après les Rois. C’était sa rente ; chaque hiver, elle 
attendait ça. Mais, cet hiver, autour d’elle, on 
disait qu’elle ne sortirait plus de sa chambre que 
les pieds en avant ; et elle avait, à la vérité, un 
fichu râle qui sonnait joliment le sapin, grosse et 
grasse pourtant, avec un oeil déjà mort et la moitié 
de la figure tordue. Bien sûr, ses enfants ne 
l’auraient pas achevée ; seulement, elle traînait 
depuis si longtemps, elle était si encombrante 
qu’on souhaitait sa mort, au fond, comme une 
délivrance pour tout le monde. Elle-même serait 
beaucoup plus heureuse, car elle avait fait son 
temps, n’est-ce pas ? et quand on a fait son 
temps, on n’a rien à regretter. Le médecin, appelé 
une fois, n’était même pas revenu. On lui donnait 
de la tisane, histoire de ne pas l’abandonner 
complètement. Toutes les heures, on entrait voir 
si elle vivait encore. Elle ne parlait plus, tant elle 
suffoquait ; mais, de son oeil resté bon, vivant et 
clair, elle regardait fixement les personnes ; et il y 
avait bien des choses dans cet oeil-là, des regrets 
du bel âge, des tristesses à voir les siens si 
pressés de se débarrasser d’elle, des colères 
contre cette vicieuse de Nana qui ne se gênait 
plus, la nuit, pour aller guetter en chemise par la 
porte vitrée. 
Un lundi soir, Coupeau rentra paf. Depuis que 
sa mère était en danger, il vivait dans un 
attendrissement continu. Quand il fut couché, 
ronflant à poings fermés, Gervaise tourna encore 
un instant. Elle veillait maman Coupeau une 
partie de la nuit. D’ailleurs, Nana se montrait très 
brave, couchait toujours auprès de la vieille, en 
disant que si elle l’entendait mourir, elle avertirait 
bien tout le monde. Cette nuit-là, comme la petite 
dormait et que la malade semblait sommeiller 
paisiblement, la blanchisseuse finit par céder à 
Lantier, qui l’appelait de sa chambre, où il lui 
conseillait de venir se reposer un peu. Ils 
gardèrent seulement une bougie allumée, posée à 
terre, derrière l’armoire. Mais, vers trois heures, 
Gervaise sauta brusquement du lit, grelottante, 
prise d’une angoisse. Elle avait cru sentir un 
souffle froid lui passer sur le corps. Le bout de 
bougie était brûlé, elle renouait ses jupons dans 
l’obscurité, étourdie, les mains fiévreuses. Ce fut 
seulement dans le cabinet, après s’être cognée 
aux meubles, qu’elle put allumer une petite 
lampe. Au milieu du silence écrasé des ténèbres, 
les ronflements du zingueur mettaient seuls deux 
notes graves. Nana, étalée sur le dos, avait un 
petit souffle, entre ses lèvres gonflées. Et 
Gervaise, ayant baissé la lampe qui faisait danser 
de grandes ombres, éclaira le visage de maman 
Coupeau, la vit toute blanche, la tête roulée sur 
l’épaule, avec les yeux ouverts. Maman Coupeau 
était morte. 
Doucement, sans pousser un cri, glacée et 
prudente, la blanchisseuse revint dans la chambre 
de Lantier. Il s’était rendormi. Elle se pencha, en 
murmurant : 
– Dis donc, c’est fini, elle est morte. 
Tout appesanti de sommeil, mal éveillé, il 
grogna d’abord : 
– Fiche-moi la paix, couche-toi... Nous ne 
pouvons rien lui faire, si elle est morte. 
Puis, il se leva sur un coude, demandant : 
– Quelle heure est-il ? 
– Trois heures. 
– Trois heures seulement ! Couche-toi donc. 
Tu vas prendre du mal... Lorsqu’il fera jour, on 
verra. 
Mais elle ne l’écoutait pas, elle s’habillait 
complètement. Lui, alors, se recolla sous la 
couverture, le nez contre la muraille, en parlant 
de la sacrée tête des femmes. Est-ce que c’était 
pressé d’annoncer au monde qu’il y avait un mort 
dans le logement ? Ça manquait de gaieté au 
milieu de la nuit ; et il était exaspéré de voir son 
sommeil gâté par des idées noires. Cependant, 
quand elle eut reporté dans sa chambre ses 
affaires, jusqu’à ses épingles à cheveux, elle 
s’assit chez elle, sanglotant à son aise, ne 
craignant plus d’être surprise avec le chapelier. 
Au fond, elle aimait bien maman Coupeau, elle 
éprouvait un gros chagrin, après n’avoir ressenti, 
dans le premier moment, que de la peur et de 
l’ennui, en lui voyant choisir si mal son heure 
pour s’en aller. Et elle pleurait toute seule, très 
fort dans le silence, sans que le zingueur cessât de 
ronfler ; il n’entendait rien, elle l’avait appelé et 
secoué, puis elle s’était décidée à le laisser 
tranquille, en réfléchissant que ce serait un 
nouvel embarras, s’il se réveillait. Comme elle 
retournait auprès du corps, elle trouva Nana sur 
son séant, qui se frottait les yeux. La petite 
comprit, allongea le menton pour mieux voir sa 
grand-mère, avec sa curiosité de gamine 
vicieuse ; elle ne disait rien, elle était un peu 
tremblante, étonnée et satisfaite en face de cette 
mort qu’elle se promettait depuis deux jours, 
comme une vilaine chose, cachée et défendue aux 
enfants ; et, devant ce masque blanc, aminci au 
dernier hoquet par la passion de la vie, ses 
prunelles de jeune chatte s’agrandissaient, elle 
avait cet engourdissement de l’échine dont elle 
était clouée derrière les vitres de la porte, quand 
elle allait moucharder là ce qui ne regarde pas les 
morveuses. 
– Allons, lève-toi, lui dit sa mère à voix basse. 
Je ne veux pas que tu restes. 
Elle se laissa couler du lit à regret, tournant la 
tête, ne quittant pas la morte du regard. Gervaise 
était fort embarrassée d’elle, ne sachant où la 
mettre, en attendant le jour. Elle se décidait à la 
faire habiller, lorsque Lantier, en pantalon et en 
pantoufles, vint la rejoindre ; il ne pouvait plus 
dormir, il avait un peu honte de sa conduite. 
Alors, tout s’arrangea. 
– Qu’elle se couche dans mon lit, murmura-til. 
Elle aura de la place. 
Nana leva sur sa mère et sur Lantier ses grands 
yeux clairs, en prenant son air bête, son air du 
jour de l’an, quand on lui donnait des pastilles de 
chocolat. Et on n’eut pas besoin de la pousser, 
bien sûr ; elle trotta en chemise, ses petons nus 
effleurant à peine le carreau ; elle se glissa 
comme une couleuvre dans le lit, qui était encore 
tout chaud, et s’y tint allongée, enfoncée, son 
corps fluet bossuant à peine la couverture. 
Chaque fois que sa mère entra, elle la vit les yeux 
luisants dans sa face muette, ne dormant pas, ne 
bougeant pas, très rouge et paraissant réfléchir à 
des affaires. 
Cependant, Lantier avait aidé Gervaise à 
habiller maman Coupeau ; et ce n’était pas une 
petite besogne, car la morte pesait son poids. 
Jamais on n’aurait cru que cette vieille-là était si 
grasse et si blanche. Ils lui avaient mis des bas, 
un jupon blanc, une camisole, un bonnet ; enfin, 
son linge le meilleur. Coupeau ronflait toujours, 
deux notes, l’une grave, qui descendait, l’autre 
sèche, qui remontait ; on aurait dit de la musique 
d’église, accompagnant les cérémonies du 
vendredi saint. Aussi, quand la morte fut habillée 
et proprement étendue sur son lit, Lantier se 
versa-t-il un verre de vin, pour se remettre, car il 
avait le coeur à l’envers. Gervaise fouillait dans la 
commode, cherchant un petit crucifix en cuivre, 
apporté par elle de Plassans ; mais elle se rappela 
que maman Coupeau elle-même devait l’avoir 
vendu. Ils avaient allumé le poêle. Ils passèrent le 
reste de la nuit, à moitié endormis sur des 
chaises, achevant le litre entamé, embêtés et se 
boudant, comme si c’était de leur faute. 
Vers sept heures, avant le jour, Coupeau se 
réveilla enfin. Quand il apprit le malheur, il resta 
l’oeil sec d’abord, bégayant, croyant vaguement 
qu’on lui faisait une farce. Puis, il se jeta par 
terre, il alla tomber devant la morte ; et il 
l’embrassait, il pleurait comme un veau, avec de 
si grosses larmes, qu’il mouillait le drap en 
s’essuyant les joues. Gervaise s’était remise à 
sangloter, très touchée de la douleur de son mari, 
raccommodée avec lui ; oui, il avait le fond 
meilleur qu’elle ne le croyait. Le désespoir de 
Coupeau se mêlait à un violent mal aux cheveux. 
Il se passait les doigts dans les crins, il avait la 
bouche pâteuse des lendemains de culotte, encore 
un peu allumé malgré ses dix heures de sommeil. 
Et il se plaignait, les poings serrés. Nom de 
Dieu ! sa pauvre mère qu’il aimait tant, la voilà 
qui était partie ! Ah ! qu’il avait mal au crâne, ça 
l’achèverait ! Une vraie perruque de braise sur sa 
tête, et son coeur avec ça qu’on lui arrachait 
maintenant ! Non, le sort n’était pas juste de 
s’acharner ainsi après un homme ! 
– Allons, du courage, mon vieux, dit Lantier 
en le relevant. Il faut se remettre. 
Il lui versait un verre de vin, mais Coupeau 
refusa de boire. 
– Qu’est-ce que j’ai donc ? j’ai du cuivre dans 
le coco... C’est maman, c’est quand je l’ai vue, 
j’ai eu le goût du cuivre... Maman, mon Dieu ! 
maman, maman... 
Et il recommença à pleurer comme un enfant. 
Il but tout de même le verre de vin, pour éteindre 
le feu qui lui brûlait la poitrine. Lantier fila 
bientôt, sous le prétexte d’aller prévenir la famille 
et de passer à la mairie faire la déclaration. Il 
avait besoin de prendre l’air. Aussi ne se pressa-til 
pas, fumant des cigarettes, goûtant le froid vif 
de la matinée. En sortant de chez Mme Lerat, il 
entra même dans une crémerie dès Batignolles 
prendre une tasse de café bien chaud. Et il resta là 
une bonne heure, à réfléchir. 
Cependant, dès neuf heures, la famille se 
trouva réunie dans la boutique, dont on laissait 
les volets fermés. Lorilleux ne pleura pas ; 
d’ailleurs, il avait de l’ouvrage pressé, il remonta 
presque tout de suite à son atelier, après s’être 
dandiné un instant avec une figure de 
circonstance. Mme Lorilleux et Mme Lerat avaient 
embrassé les Coupeau et se tamponnaient les 
yeux, où de petites larmes roulaient. Mais la 
première, quand elle eut jeté un coup d’oeil rapide 
autour de la morte, haussa brusquement la voix 
pour dire que ça n’avait pas de bon sens, que 
jamais on ne laissait auprès d’un corps une lampe 
allumée ; il fallait de la chandelle, et l’on envoya 
Nana acheter un paquet de chandelles, des 
grandes. Ah bien ! on pouvait mourir chez la 
Banban, elle vous arrangerait d’une drôle de 
façon ! Quelle cruche, ne pas savoir seulement se 
conduire avec un mort ! Elle n’avait donc enterré 
personne dans sa vie ? Mme Lerat dut monter chez 
les voisines pour emprunter un crucifix ; elle en 
rapporta un trop grand, une croix de bois noir où 
était cloué un Christ de carton peint, qui barra 
toute la poitrine de maman Coupeau, et dont le 
poids semblait l’écraser. Ensuite, on chercha de 
l’eau bénite ; mais personne n’en avait, ce fut 
Nana qui courut de nouveau jusqu’à l’église en 
prendre une bouteille. En un tour de main, le 
cabinet eut une autre tournure ; sur une petite 
table, une chandelle brûlait à côté d’un verre 
plein d’eau bénite, dans lequel trempait une 
branche de buis. Maintenant, si du monde venait, 
ce serait propre, au moins. Et l’on disposa les 
chaises en rond, dans la boutique, pour recevoir. 
Lantier rentra seulement à onze heures. Il avait 
demandé des renseignements au bureau des 
pompes funèbres. 
– La bière est de douze francs, dit-il. Si vous 
voulez avoir une messe, ce sera dix francs de 
plus. Enfin, il y a le corbillard, qui se paie suivant 
les ornements... 
– Oh ! c’est bien inutile, murmura Mme 
Lorilleux, en levant la tête d’un air surpris et 
inquiet. On ne ferait pas revenir maman, n’est-ce 
pas ?... Il faut aller selon sa bourse. 
– Sans doute, c’est ce que je pense, reprit le 
chapelier. J’ai seulement pris les chiffres pour 
votre gouverne... Dites-moi ce que vous désirez ; 
après le déjeuner, j’irai commander. 
On parlait à demi-voix, dans le petit jour qui 
éclairait la pièce par les fentes des volets. La 
porte du cabinet restait grande ouverte ; et, de 
cette ouverture béante, sortait le gros silence de la 
mort. Des rires d’enfants montaient dans la cour, 
une ronde de gamines tournait, au pâle soleil 
d’hiver. Tout à coup, on entendit Nana, qui s’était 
échappée de chez les Boche, où on l’avait 
envoyée. Elle commandait de sa voix aiguë, et les 
talons battaient les pavés, tandis que ces paroles 
chantées s’envolaient avec un tapage d’oiseaux 
braillards : 
Notre âne, notre âne, 
Il a mal à la patte. 
Madame lui a fait faire 
Un joli patatoire, 
Et des souliers lilas, la, la, 
Et des souliers lilas ! 
Gervaise attendit pour dire à son tour : 
– Nous ne sommes pas riches, bien sûr ; mais 
nous voulons encore nous conduire proprement... 
Si maman Coupeau ne nous a rien laissé, ce n’est 
pas une raison pour la jeter dans la terre comme 
un chien... Non, il faut une messe, avec un 
corbillard assez gentil... 
– Et qui est-ce qui paiera ? demanda 
violemment Mme Lorilleux. Pas nous, qui avons 
perdu de l’argent la semaine dernière ; pas vous 
non plus, puisque vous êtes ratissés... Ah ! vous 
devriez voir pourtant où ça vous a conduits, de 
chercher à épater le monde ! 
Coupeau, consulté, bégaya, avec un geste de 
profonde indifférence ; il se rendormait sur sa 
chaise. Mme Lerat dit qu’elle paierait sa part. Elle 
était de l’avis de Gervaise, on devait se montrer 
propre. Alors, toutes deux, sur un bout de papier, 
elles calculèrent : en tout, ça monterait à quatrevingt- 
dix francs environ, parce qu’elles se 
décidèrent, après une longue explication, pour un 
corbillard orné d’un étroit lambrequin. 
– Nous sommes trois, conclut la 
blanchisseuse. Nous donnerons chacun trente 
francs. Ce n’est pas la ruine. 
Mais Mme Lorilleux éclata, furieuse. 
– Eh bien ! moi, je refuse, oui je refuse !... Ce 
n’est pas pour les trente francs. J’en donnerais 
cent mille, si je les avais, et s’ils devaient 
ressusciter maman... Seulement, je n’aime pas les 
orgueilleux. Vous avez une boutique, vous rêvez 
de crâner devant le quartier. Mais nous n’entrons 
pas là-dedans, nous autres. Nous ne posons pas... 
Oh ! vous vous arrangerez. Mettez des plumes 
sur le corbillard, si ça vous amuse. 
– On ne vous demande rien, finit par répondre 
Gervaise. Lorsque je devrais me vendre moimême, 
je ne veux avoir aucun reproche à me 
faire. J’ai nourri maman Coupeau sans vous, je 
l’enterrerai bien sans vous... Déjà une fois, je ne 
vous l’ai pas mâché : je ramasse les chats perdus, 
ce n’est pas pour laisser votre mère dans la crotte. 
Alors, Mme Lorilleux pleura, et Lantier dut 
l’empêcher de partir. La querelle devenait si 
bruyante, que Mme Lerat, poussant des chut ! 
énergiques, crut devoir aller doucement dans le 
cabinet, et jeta sur la morte un regard fâché et 
inquiet, comme si elle craignait de la trouver 
éveillée, écoutant ce qu’on discutait à côté d’elle. 
À ce moment, la ronde des petites filles reprenait 
dans la cour, le filet de voix perçant de Nana 
dominait les autres. 
Notre âne, notre âne, 
Il a bien mal au ventre, 
Madame lui a fait faire 
Un joli ventrouilloire, 
Et des souliers lilas, la, la, 
Et des souliers lilas ! 
– Mon Dieu ! que ces enfants sont énervants, 
avec leur chanson ! dit à Lantier Gervaise toute 
secouée et près de sangloter d’impatience et de 
tristesse. Faites-les donc taire, et reconduisez 
Nana chez la concierge à coups de pied quelque 
part ! 
Mme Lerat et Mme Lorilleux s’en allèrent 
déjeuner en promettant de revenir. Les Coupeau 
se mirent à table, mangèrent de la charcuterie, 
mais sans faim, en n’osant seulement pas taper 
leur fourchette. Ils étaient très ennuyés, hébétés, 
avec cette pauvre maman Coupeau qui leur pesait 
sur les épaules et leur paraissait emplir toutes les 
pièces. Leur vie se trouvait dérangée. Dans le 
premier moment, ils piétinaient sans trouver les 
objets, ils avaient une courbature, comme au 
lendemain d’une noce. Lantier reprit tout de suite 
la porte pour retourner aux pompes funèbres, 
emportant les trente francs de Mme Lerat et 
soixante francs que Gervaise était allée emprunter 
à Goujet, en cheveux, pareille à une folle. 
L’après-midi, quelques visites arrivèrent, des 
voisines mordues de curiosité, qui se présentaient 
soupirant, roulant des yeux éplorés ; elles 
entraient dans le cabinet, dévisageaient la morte, 
en faisant un signe de croix et en secouant le brin 
de buis trempé d’eau bénite ; puis, elles 
s’asseyaient dans la boutique, où elles parlaient 
de la chère femme, interminablement, sans se 
lasser de répéter la même phrase pendant des 
heures. Mlle Remanjou avait remarqué que son 
oeil droit était resté ouvert, Mme Gaudron 
s’entêtait à lui trouver une belle carnation pour 
son âge, et Mme Fauconnier restait stupéfaite de 
lui avoir vu manger son café, trois jours 
auparavant. Vrai, on claquait vite, chacun pouvait 
graisser ses bottes. Vers le soir, les Coupeau 
commençaient à en avoir assez. C’était une trop 
grande affliction pour une famille, de garder un 
corps si longtemps. Le gouvernement aurait bien 
dû faire une autre loi là-dessus. Encore toute une 
soirée, toute une nuit et toute une matinée, non ! 
ça ne finirait jamais. Quand on ne pleure plus, 
n’est-ce pas ? le chagrin tourne à l’agacement, on 
finirait par mal se conduire. Maman Coupeau, 
muette et roide au fond de l’étroit cabinet, se 
répandait de plus en plus dans le logement, 
devenait d’un poids qui crevait le monde. Et la 
famille, malgré elle, reprenait son train-train, 
perdait de son respect. 
– Vous mangerez un morceau avec nous, dit 
Gervaise à Mme Lerat et à Mme Lorilleux, 
lorsqu’elles reparurent. Nous sommes trop tristes, 
nous ne nous quitterons pas. 
On mit le couvert sur l’établi. Chacun, en 
voyant les assiettes, songeait aux gueuletons 
qu’on avait faits là. Lantier était de retour. 
Lorilleux descendit. Un pâtissier venait 
d’apporter une tourte, car la blanchisseuse n’avait 
pas la tête à s’occuper de cuisine. Comme on 
s’asseyait, Boche entra dire que M. Marescot 
demandait à se présenter, et le propriétaire se 
présenta, très grave, avec sa large décoration sur 
sa redingote. Il salua en silence, alla droit au 
cabinet, où il s’agenouilla. Il était d’une grande 
piété ; il pria d’un air recueilli de curé, puis traça 
une croix en l’air, en aspergeant le corps avec la 
branche de buis. Toute la famille, qui avait quitté 
la table, se tenait debout, fortement 
impressionnée. M. Marescot, ayant achevé ses 
dévotions, passa dans la boutique et dit aux 
Coupeau : 
– Je suis venu pour les deux loyers arriérés. 
Êtes-vous en mesure ? 
– Non, monsieur, pas tout à fait, balbutia 
Gervaise, très contrariée d’entendre parler de ça 
devant les Lorilleux. Vous comprenez, avec le 
malheur qui nous arrive... 
– Sans doute, mais chacun a ses peines, reprit 
le propriétaire en élargissant ses doigts immenses 
d’ancien ouvrier. Je suis bien fâché, je ne puis 
attendre davantage... Si je ne suis pas payé aprèsdemain 
matin, je serai forcé d’avoir recours à une 
expulsion. 
Gervaise joignit les mains, les larmes aux 
yeux, muette et l’implorant. D’un hochement 
énergique de sa grosse tête osseuse, il lui fit 
comprendre que les supplications étaient inutiles. 
D’ailleurs, le respect dû aux morts interdisait 
toute discussion. Il se retira discrètement, à 
reculons. 
– Mille pardons de vous avoir dérangés, 
murmura-t-il. Après-demain matin, n’oubliez pas. 
Et, comme en s’en allant il passait de nouveau 
devant le cabinet, il salua une dernière fois le 
corps d’une génuflexion dévote, à travers la porte 
grande ouverte. 
On mangea d’abord vite, pour ne pas paraître 
y prendre du plaisir. Mais, arrivé au dessert, on 
s’attarda, envahi d’un besoin de bien-être. Par 
moments, la bouche pleine, Gervaise ou l’une des 
deux soeurs se levait, allait jeter un coup d’oeil 
dans le cabinet, sans même lâcher sa serviette ; et 
quand elle se rasseyait, achevant sa bouchée, les 
autres la regardaient une seconde, pour voir si 
tout marchait bien, à côté. Puis, les dames se 
dérangèrent moins souvent, maman Coupeau fut 
oubliée. On avait fait un baquet de café, et du très 
fort, afin de se tenir éveillé toute la nuit. Les 
Poisson vinrent sur les huit heures. On les invita à 
en boire un verre. Alors, Lantier, qui guettait le 
visage de Gervaise, parut saisir une occasion 
attendue par lui depuis le matin. À propos de la 
saleté des propriétaires qui entraient demander de 
l’argent dans les maisons où il y avait un mort, il 
dit brusquement : 
– C’est un jésuite, ce salaud, avec son air de 
servir la messe !... Mais, moi, à votre place, je lui 
planterais là sa boutique. 
Gervaise, éreintée de fatigue, molle et énervée, 
répondit en s’abandonnant : 
– Oui, bien sûr, je n’attendrai pas les hommes 
de loi... Ah ! j’en ai plein le dos, plein le dos. 
Les Lorilleux, jouissant à l’idée que la Banban 
n’aurait plus de magasin, l’approuvèrent 
beaucoup. On ne se doutait pas de ce que coûtait 
une boutique. Si elle ne gagnait que trois francs 
chez les autres, au moins elle n’avait pas de frais, 
elle ne risquait pas de perdre de grosses sommes. 
Ils firent répéter cet argument-là à Coupeau, en le 
poussant ; il buvait beaucoup, il se maintenait 
dans un attendrissement continu, pleurant tout 
seul dans son assiette. Comme la blanchisseuse 
semblait se laisser convaincre, Lantier cligna les 
yeux, en regardant les Poisson. Et la grande 
Virginie intervint, se montra très aimable. 
– Vous savez, on pourrait s’entendre. Je 
prendrais la suite du bail, j’arrangerais votre 
affaire avec le propriétaire... Enfin, vous seriez 
toujours plus tranquille. 
– Non, merci, déclara Gervaise, qui se secoua, 
comme prise d’un frisson. Je sais où trouver les 
termes, si je veux. Je travaillerai ; j’ai mes deux 
bras, Dieu merci ! pour me tirer d’embarras. 
– On causera de ça plus tard, se hâta de dire le 
chapelier. Ce n’est pas convenable, ce soir... Plus 
tard, demain, par exemple. 
À ce moment, Mme Lerat, qui était allée dans le 
cabinet, poussa un léger cri. Elle avait eu peur, 
parce qu’elle avait trouvé la chandelle éteinte, 
brûlée jusqu’au bout. Tout le monde s’occupa à 
en rallumer une autre ; et l’on hochait la tête, en 
répétant que ce n’était pas bon signe, quand la 
lumière s’éteignait auprès d’un mort. 
La veillée commença. Coupeau s’était allongé, 
pas pour dormir, disait-il, pour réfléchir ; et il 
ronflait cinq minutes après. Lorsqu’on envoya 
Nana coucher chez les Boche, elle pleura ; elle se 
régalait depuis le matin, à l’espoir d’avoir bien 
chaud dans le grand lit de son bon ami Lantier. 
Les Poisson restèrent jusqu’à minuit. On avait 
fini par faire du vin à la française, dans un 
saladier, parce que le café donnait trop sur les 
nerfs de ces dames. La conversation tournait aux 
effusions tendres. Virginie parlait de la 
campagne : elle aurait voulu être enterrée au coin 
d’un bois, avec des fleurs des champs sur sa 
tombe. Mme Lerat gardait déjà, dans son armoire, 
le drap pour l’ensevelir, et elle le parfumait 
toujours d’un bouquet de lavande ; elle tenait à 
avoir une bonne odeur sous le nez, quand elle 
mangerait les pissenlits par la racine. Puis, sans 
transition, le sergent de ville raconta qu’il avait 
arrêté une grande belle fille le matin, qui venait 
de voler dans la boutique d’un charcutier ; en la 
déshabillant chez le commissaire, on lui avait 
trouvé dix saucissons pendus autour du corps, 
devant et derrière. Et, Mme Lorilleux ayant dit 
d’un air de dégoût qu’elle n’en mangerait pas, de 
ces saucissons-là, la société s’était mise à rire 
doucement. La veillée s’égaya, en gardant les 
convenances. Mais comme on achevait le vin à la 
française, un bruit singulier, un ruissellement 
sourd, sortit du cabinet. Tous levèrent la tête, se 
regardèrent. 
– Ce n’est rien, dit tranquillement Lantier, en 
baissant la voix. Elle se vide. 
L’explication fit hocher la tête, d’un air 
rassuré, et la compagnie reposa les verres sur la 
table. 
Enfin, les Poisson se retirèrent. Lantier partit 
avec eux : il allait chez un ami, disait-il, pour 
laisser son lit aux dames, qui pourraient s’y 
reposer une heure, chacune à son tour. Lorilleux 
monta se coucher tout seul, en répétant que ça ne 
lui était pas arrivé depuis son mariage. Alors, 
Gervaise et les deux soeurs, restées avec Coupeau 
endormi, s’organisèrent auprès du poêle, sur 
lequel elles tinrent du café chaud. Elles étaient là, 
pelotonnées, pliées en deux, les mains sous leur 
tablier, le nez au-dessus du feu, à causer très bas, 
dans le grand silence du quartier. Mme Lorilleux 
geignait : elle n’avait pas de robe noire, elle 
aurait pourtant voulu éviter d’en acheter une, car 
ils étaient bien gênés, bien gênés ; et elle 
questionna Gervaise, demandant si maman 
Coupeau ne laissait pas une jupe noire, cette jupe 
qu’on lui avait donnée pour sa fête. Gervaise dut 
aller chercher la jupe. Avec un pli à la taille, elle 
pourrait servir. Mais Mme Lorilleux voulait aussi 
du vieux linge, parlait du lit, de l’armoire, des 
deux chaises, cherchait des yeux les bibelots qu’il 
fallait partager. On manqua se fâcher. Mme Lerat 
mit la paix ; elle était plus juste : les Coupeau 
avaient eu la charge de la mère, ils avaient bien 
gagné ses quatre guenilles. Et, toutes trois, elles 
s’assoupirent de nouveau au-dessus du poêle, 
dans des ragots monotones. La nuit leur semblait 
terriblement longue. Par moments, elles se 
secouaient, buvaient du café, allongeaient la tête 
dans le cabinet, où la chandelle, qu’on ne devait 
pas moucher, brûlait avec une flamme rouge et 
triste, grossie par les champignons charbonneux 
de la mèche. Vers le matin, elles grelottaient, 
malgré la forte chaleur du poêle. Une angoisse, 
une lassitude d’avoir trop causé, les suffoquaient, 
la langue sèche, les yeux malades. Mme Lerat se 
jeta sur le lit de Lantier et ronfla comme un 
homme ; tandis que les deux autres, la tête 
tombée et touchant les genoux, dormaient devant 
le feu. Au petit jour, un frisson les réveilla. La 
chandelle de maman Coupeau venait encore de 
s’éteindre. Et, comme, dans l’obscurité, le 
ruissellement sourd recommençait, Mme Lorilleux 
donna l’explication à voix haute, pour se 
tranquilliser elle-même. 
– Elle se vide, répéta-t-elle, en allumant une 
autre chandelle. 
L’enterrement était pour dix heures et demie. 
Une jolie matinée, à mettre avec la nuit et avec la 
journée de la veille ! C’est-à-dire que Gervaise, 
tout en n’ayant pas un sou, aurait donné cent 
francs à celui qui serait venu prendre maman 
Coupeau trois heures plus tôt. Non, on a beau 
aimer les gens, ils sont trop lourds, quand ils sont 
morts ; et même plus on les aime, plus on 
voudrait se vite débarrasser d’eux. 
Une matinée d’enterrement est par bonheur 
pleine de distractions. On a toutes sortes de 
préparatifs à faire. On déjeuna d’abord. Puis, ce 
fut justement le père Bazouge, le croque-mort du 
sixième, qui apporta la bière et le sac de son. Il ne 
dessoûlait pas, ce brave homme. Ce jour-là, à huit 
heures, il était encore tout rigolo d’une cuite prise 
la veille. 
– Voilà, c’est pour ici, n’est-ce pas ? dit-il. 
Et il posa la bière qui eut un craquement de 
boîte neuve. 
Mais, comme il jetait à côté le sac de son, il 
resta les yeux écarquillés, la bouche ouverte, en 
apercevant Gervaise devant lui. 
– Pardon, excuse, je me trompe, balbutia-t-il. 
On m’avait dit que c’était pour chez vous. 
Il avait déjà repris le sac, la blanchisseuse dut 
lui crier : 
– Laissez donc ça, c’est pour ici. 
– Ah ! tonnerre de Dieu ! faut s’expliquer ! 
reprit-il en se tapant sur la cuisse. Je comprends, 
c’est la vieille... 
Gervaise était devenue toute blanche. Le père 
Bazouge avait apporté la bière pour elle. Il 
continuait, se montrant galant, cherchant à 
s’excuser : 
– N’est-ce pas ? on racontait hier qu’il y en 
avait une de partie, au rez-de-chaussée. Alors, 
moi, j’avais cru... Vous savez, dans notre métier, 
ces choses-là, ça entre par une oreille et ça sort de 
l’autre... Je vous fais tout de même mon 
compliment. Hein ? le plus tard, c’est encore le 
meilleur, quoique la vie ne soit pas toujours 
drôle, ah ! non, par exemple ! 
Elle l’écoutait, se reculait, avec la peur qu’il 
ne la saisît de ses grandes mains sales, pour 
l’emporter dans sa boîte. Déjà une fois, le soir de 
ses noces, il lui avait dit en connaître des 
femmes, qui le remercieraient, s’il montait les 
prendre. Eh bien ! elle n’en était pas là, ça lui 
faisait froid dans l’échine. Son existence s’était 
gâtée, mais elle ne voulait pas s’en aller si tôt ; 
oui, elle aimait mieux crever la faim pendant des 
années, que de crever la mort, l’histoire d’une 
seconde. 
– Il est poivre, murmura-t-elle d’un air de 
dégoût mêlé d’épouvante. L’administration 
devrait au moins ne pas envoyer des pochards. 
On paye assez cher. 
Alors, le croque-mort se montra goguenard et 
insolent. 
– Dites donc, ma petite mère, ce sera pour une 
autre fois. Tout à votre service, entendez-vous ! 
Vous n’avez qu’à me faire signe. C’est moi qui 
suis le consolateur des dames... Et ne crache pas 
sur le père Bazouge, parce qu’il en a tenu dans 
ses bras de plus chic que toi, qui se sont laissé 
arranger sans se plaindre, bien contentes de 
continuer leur dodo à l’ombre. 
– Taisez-vous, père Bazouge ! dit sévèrement 
Lorilleux, accouru au bruit des voix. Ce ne sont 
pas des plaisanteries convenables. Si l’on se 
plaignait, vous seriez renvoyé... Allons, fichez le 
camp, puisque vous ne respectez pas les 
principes. 
Le croque-mort s’éloigna, mais on l’entendit 
longtemps sur le trottoir, qui bégayait : 
– De quoi, les principes !... Il n’y a pas de 
principes... il n’y a pas de principes... il n’y a que 
l’honnêteté ! 
Enfin, dix heures sonnèrent. Le corbillard était 
en retard. Il y avait du monde dans la boutique, 
des amis et des voisins, M. Madinier, Mes- 
Bottes, Mme Gaudron, Mlle Remanjou ; et, toutes 
les minutes, entre les volets fermés, par 
l’ouverture béante de la porte, une tête d’homme 
ou de femme s’allongeait, pour voir si ce lambin 
de corbillard n’arrivait pas. La famille, réunie 
dans la pièce du fond, donnait des poignées de 
main. De courts silences se faisaient, coupés de 
chuchotements rapides, une attente agacée et 
fiévreuse, avec des courses brusques de robe, Mme 
Lorilleux qui avait oublié son mouchoir, ou bien 
Mme Lerat qui cherchait un paroissien à 
emprunter. Chacun, en arrivant, apercevait au 
milieu du cabinet, devant le lit, la bière ouverte ; 
et, malgré soi, chacun restait à l’étudier du coin 
de l’oeil, calculant que jamais la grosse maman 
Coupeau ne tiendrait là-dedans. Tout le monde se 
regardait, avec cette pensée dans les yeux, sans se 
la communiquer. Mais, il y eut une poussée à la 
porte de la rue. M. Madinier vint annoncer d’une 
voix grave et contenue, en arrondissant les bras : 
– Les voici ! 
Ce n’était pas encore le corbillard. Quatre 
croque-morts entrèrent à la file, d’un pas pressé, 
avec leurs faces rouges et leurs mains gourdes de 
déménageurs, dans le noir pisseux de leurs 
vêtements, usés et blanchis au frottement des 
bières. Le père Bazouge marchait le premier, très 
soûl et très convenable ; dès qu’il était à la 
besogne, il retrouvait son aplomb. Ils ne 
prononcèrent pas un mot, la tête un peu basse, 
pesant déjà maman Coupeau du regard. Et ça ne 
traîna pas, la pauvre vieille fut emballée, le temps 
d’éternuer. Le plus petit, un jeune qui louchait, 
avait vidé le son dans le cercueil, et l’étalait en le 
pétrissant, comme s’il voulait faire du pain. Un 
autre, un grand maigre celui-là, l’air farceur, 
venait d’étendre le drap par-dessus. Puis, une, 
deux, allez-y ! tous les quatre saisirent le corps, 
l’enlevèrent, deux aux pieds, deux à la tête. On ne 
retourne pas plus vite une crêpe. Les gens qui 
allongeaient le cou purent croire que maman 
Coupeau était sautée d’elle-même dans la boîte. 
Elle avait glissé là comme chez elle, oh ! tout 
juste, si juste, qu’on avait entendu son frôlement 
contre le bois neuf. Elle touchait de tous les 
côtés, un vrai tableau dans un cadre. Mais enfin 
elle y tenait, ce qui étonna les assistants ; bien 
sûr, elle avait dû diminuer depuis la veille. 
Cependant, les croque-morts s’étaient relevés et 
attendaient ; le petit louche prit le couvercle, pour 
inviter la famille à faire les derniers adieux ; 
tandis que Bazouge mettait des clous dans sa 
bouche et apprêtait le marteau. Alors, Coupeau, 
ses deux soeurs, Gervaise, d’autres encore, se 
jetèrent à genoux, embrassèrent la maman qui 
s’en allait, avec de grosses larmes, dont les 
gouttes chaudes tombaient et roulaient sur ce 
visage raidi, froid comme une glace. Il y avait un 
bruit prolongé de sanglots. Le couvercle s’abattit, 
le père Bazouge enfonça ses clous avec le chic 
d’un emballeur, deux coups pour chaque pointe ; 
et personne ne s’écouta pleurer davantage dans ce 
vacarme de meuble qu’on répare. C’était fini. On 
partait. 
– S’il est possible de faire tant d’esbrouffe, 
dans un moment pareil ! dit Mme Lorilleux à son 
mari, en apercevant le corbillard devant la porte. 
Le corbillard révolutionnait le quartier. La 
tripière appelait les garçons de l’épicier, le petit 
horloger était sorti sur le trottoir, les voisins se 
penchaient aux fenêtres. Et tout ce monde causait 
du lambrequin à franges de coton blanches. Ah ! 
les Coupeau auraient mieux fait de payer leurs 
dettes ! Mais, comme le déclaraient les Lorilleux, 
lorsqu’on a de l’orgueil, ça sort partout et quand 
même. 
– C’est honteux ! répétait au même instant 
Gervaise, en parlant du chaîniste et de sa femme. 
Dire que ces rapiats n’ont pas même apporté un 
bouquet de violettes pour leur mère ! 
Les Lorilleux, en effet, étaient venus les mains 
vides. Mme Lerat avait donné une couronne de 
fleurs artificielles. Et l’on mit encore sur la bière 
une couronne d’immortelles et un bouquet 
achetés par les Coupeau. Les croque-morts 
avaient dû donner un fameux coup d’épaule pour 
hisser et charger le corps. Le cortège fut lent à 
s’organiser. Coupeau et Lorilleux, en redingote, 
le chapeau à la main, conduisaient le deuil ; le 
premier dans son attendrissement que deux verres 
de vin blanc, le matin, avaient entretenu, se tenait 
au bras de son beau-frère, les jambes molles et les 
cheveux malades. Puis marchaient les hommes, 
M. Madinier, très grave, tout en noir, Mes-Bottes, 
un paletot sur sa blouse, Boche, dont le pantalon 
jaune fichait un pétard, Lantier, Gaudron, Bibi-la- 
Grillade, Poisson, d’autres encore. Les dames 
arrivaient ensuite, au premier rang Mme Lorilleux 
qui traînait la jupe retapée de la morte, Mme Lerat 
cachant sous son châle son deuil improvisé, un 
caraco garni de lilas, et à la file Virginie, Mme 
Gaudron, Mme Fauconnier, Mlle Remanjou, tout le 
reste de la queue. Quand le corbillard s’ébranla et 
descendit lentement la rue de la Goutte-d’Or, au 
milieu des signes de croix et des coups de 
chapeau, les quatre croque-morts prirent la tête, 
deux en avant, les deux autres à droite et à 
gauche. Gervaise était restée pour fermer la 
boutique. Elle confia Nana à Mme Boche, et elle 
rejoignit le convoi en courant, pendant que la 
petite, tenue par la concierge, sous le porche, 
regardait d’un oeil profondément intéressé sa 
grand-mère disparaître au fond de la rue, dans 
cette belle voiture. 
Juste au moment où la blanchisseuse 
essoufflée rattrapait la queue, Goujet arrivait de 
son côté. Il se mit avec les hommes ; mais il se 
retourna, et la salua d’un signe de tête, si 
doucement, qu’elle se sentit tout d’un coup très 
malheureuse et qu’elle fut reprise par les larmes. 
Elle ne pleurait plus seulement maman Coupeau, 
elle pleurait quelque chose d’abominable, qu’elle 
n’aurait pas pu dire, et qui l’étouffait. Durant tout 
le trajet, elle tint son mouchoir appuyé contre ses 
yeux. Mme Lorilleux, les joues sèches et 
enflammées, la regardait de côté, en ayant l’air de 
l’accuser de faire du genre. 
À l’église, la cérémonie fut vite bâclée. La 
messe traîna pourtant un peu, parce que le prêtre 
était très vieux. Mes-Bottes et Bibi-la-Grillade 
avaient préféré rester dehors, à cause de la quête. 
M. Madinier, tout le temps, étudia les curés, et il 
communiquait à Lantier ses observations : ces 
farceurs-là, en crachant leur latin, ne savaient 
seulement pas ce qu’ils dégoisaient ; ils vous 
enterraient une personne comme ils vous 
l’auraient baptisée ou mariée, sans avoir dans le 
coeur le moindre sentiment. Puis, M. Madinier 
blâma ce tas de cérémonies, ces lumières, ces 
voix tristes, cet étalage devant les familles. Vrai, 
on perdait les siens deux fois, chez soi et à 
l’église. Et tous les hommes lui donnaient raison, 
car ce fut encore un moment pénible, lorsque, la 
messe finie, il y eut un barbotement de prières, et 
que les assistants durent défiler devant le corps, 
en jetant de l’eau bénite. Heureusement, le 
cimetière n’était pas loin, le petit cimetière de La 
Chapelle, un bout de jardin qui s’ouvrait sur la 
rue Marcadet. Le cortège y arriva débandé, tapant 
les pieds, chacun causant de ses affaires. La terre 
dure sonnait, on aurait volontiers battu la semelle. 
Le trou béant, près duquel on avait posé la bière, 
était déjà tout gelé, blafard et pierreux comme 
une carrière à plâtre ; et les assistants, rangés 
autour des monticules de gravats, ne trouvaient 
pas drôle d’attendre par un froid pareil, embêtés 
aussi de regarder le trou. Enfin, un prêtre en 
surplis sortit d’une maisonnette, il grelottait, on 
voyait son haleine fumer, à chaque « de 
profundis » qu’il lâchait. Au dernier signe de 
croix, il se sauva, sans avoir envie de 
recommencer. Le fossoyeur prit sa pelle ; mais à 
cause de la gelée, il ne détachait que de grosses 
mottes, qui battaient une jolie musique là-bas au 
fond, un vrai bombardement sur le cercueil, une 
enfilade de coups de canon à croire que le bois se 
fendait. On a beau être égoïste, cette musique-là 
vous casse l’estomac. Les larmes 
recommencèrent. On s’en allait, on était dehors, 
qu’on entendait encore les détonations. Mes- 
Bottes, soufflant dans ses doigts, fit tout haut une 
remarque : Ah ! tonnerre de Dieu ! non ! la 
pauvre maman Coupeau n’allait pas avoir chaud ! 
– Mesdames et la compagnie, dit le zingueur 
aux quelques amis restés dans la rue avec la 
famille, si vous voulez bien nous permettre de 
vous offrir quelque chose... 
Et il entra le premier chez un marchand de vin 
de la rue Marcadet, À-la-descente-du-cimetière. 
Gervaise, demeurée sur le trottoir, appela Goujet 
qui s’éloignait, après l’avoir saluée d’un nouveau 
signe de tête. Pourquoi n’acceptait-il pas un verre 
de vin ? Mais il était pressé, il retournait à 
l’atelier. Alors, ils se regardèrent un moment sans 
rien dire. 
– Je vous demande pardon pour les soixante 
francs, murmura enfin la blanchisseuse. J’étais 
comme une folle, j’ai songé à vous... 
– Oh ! il n’y a pas de quoi, vous êtes 
pardonnée, interrompit le forgeron. Et, vous 
savez, tout à votre service, s’il vous arrivait un 
malheur... Mais n’en dites rien à maman, parce 
qu’elle a ses idées, et que je ne veux pas la 
contrarier. 
Elle le regardait toujours ; et, en le voyant si 
bon, si triste, avec sa belle barbe jaune, elle fut 
sur le point d’accepter son ancienne proposition, 
de s’en aller avec lui, pour être heureux ensemble 
quelque part. Puis, il lui vint une autre mauvaise 
pensée, celle de lui emprunter ses deux termes, à 
n’importe quel prix. Elle tremblait, elle reprit 
d’une voix caressante : 
– Nous ne sommes pas fâchés, n’est-ce pas ? 
Lui, hocha la tête, en répondant : 
– Non, bien sûr, jamais nous ne serons 
fâchés... Seulement, vous comprenez, tout est 
fini. 
Et il s’en alla à grandes enjambées, laissant 
Gervaise étourdie, écoutant sa dernière parole 
battre dans ses oreilles avec un bourdonnement 
de cloche. En entrant chez le marchand de vin, 
elle entendait sourdement au fond d’elle : « Tout 
est fini, eh bien ! tout est fini ; je n’ai plus rien à 
faire, moi, si tout est fini ! » Elle s’assit, elle 
avala une bouchée de pain et de fromage, vida un 
verre plein qu’elle trouva devant elle. 
C’était, au rez-de-chaussée, une longue salle à 
plafond bas, occupée par deux grandes tables. 
Des litres, des quarts de pain, de larges triangles 
de brie sur trois assiettes, s’étalaient à la file. La 
société mangeait sur le pouce, sans nappe et sans 
couverts. Plus loin, près du poêle qui ronflait, les 
quatre croque-morts achevaient de déjeuner. 
– Mon Dieu ! expliquait M. Madinier, chacun 
son tour. Les vieux font de la place aux jeunes... 
Ça va vous sembler bien vide, votre logement, 
quand vous rentrerez. 
– Oh ! mon frère donne congé, dit vivement 
Mme Lorilleux. C’est une ruine, cette boutique. 
On avait travaillé Coupeau. Tout le monde le 
poussait à céder le bail. Mme Lerat elle-même, très 
bien avec Lantier et Virginie depuis quelque 
temps, chatouillée par l’idée qu’ils devaient avoir 
un béguin l’un pour l’autre, parlait de faillite et 
de prison, en prenant des airs effrayés. Et, 
brusquement, le zingueur se fâcha, son 
attendrissement tournait à la fureur, déjà trop 
arrosé de liquide. 
– Écoute, cria-t-il dans le nez de sa femme, je 
veux que tu m’écoutes ! Ta sacrée tête fait 
toujours des siennes. Mais, cette fois, je suivrai 
ma volonté, je t’avertis ! 
– Ah bien ! dit Lantier, si jamais on la réduit 
par de bonnes paroles ! Il faudrait un maillet pour 
lui entrer ça dans le crâne. 
Et tous deux tapèrent un instant sur elle. Ça 
n’empêchait pas les mâchoires de fonctionner, le 
brie disparaissait, les litres coulaient comme des 
fontaines. Cependant, Gervaise mollissait sous 
les coups. Elle ne répondait rien, la bouche 
toujours pleine, se dépêchant, comme si elle avait 
eu très faim. Quand ils se lassèrent, elle leva 
doucement la tête, elle dit : 
– En voilà assez, hein ? Je m’en fiche pas mal 
de la boutique ! Je n’en veux plus... Comprenezvous, 
je m’en fiche ! Tout est fini ! 
Alors, on redemanda du fromage et du pain, 
on causa sérieusement. Les Poisson prenaient le 
bail et offraient de répondre des deux termes 
arriérés. D’ailleurs, Boche acceptait 
l’arrangement, d’un air d’importance, au nom du 
propriétaire. Il loua même, séance tenante, un 
logement aux Coupeau, le logement vacant du 
sixième, dans le corridor des Lorilleux. Quant à 
Lantier, mon Dieu ! il voulait bien garder sa 
chambre, si cela ne gênait pas les Poisson. Le 
sergent de ville s’inclina, ça ne le gênait pas du 
tout ; on s’entend toujours entre amis, malgré les 
idées politiques. Et Lantier, sans se mêler 
davantage de la cession, en homme qui a conclu 
enfin sa petite affaire, se confectionna une 
énorme tartine de fromage de Brie ; il se 
renversait, il la mangeait dévotement, le sang 
sous la peau, brûlant d’une joie sournoise, 
clignant les yeux pour guigner tour à tour 
Gervaise et Virginie. 
– Eh ! père Bazouge ! appela Coupeau, venez 
donc boire un coup. Nous ne sommes pas fiers, 
nous sommes tous des travailleurs. 
Les quatre croque-morts, qui s’en allaient, 
rentrèrent pour trinquer avec la société. Ce n’était 
pas un reproche, mais la dame de tout à l’heure 
pesait son poids et valait bien un verre de vin. Le 
père Bazouge regardait fixement la 
blanchisseuse, sans lâcher un mot déplacé. Elle se 
leva mal à l’aise, elle quitta les hommes qui 
achevaient de se cocarder. Coupeau, soûl comme 
une grive, recommençait à viauper et disait que 
c’était le chagrin. 
Le soir, quand Gervaise se retrouva chez elle, 
elle resta abêtie sur une chaise. Il lui semblait que 
les pièces étaient désertes et immenses. Vrai, ça 
faisait un fameux débarras. Mais elle n’avait bien 
sûr pas laissé que maman Coupeau au fond du 
trou, dans le petit jardin de la rue Marcadet. Il lui 
manquait trop de choses, ça devait être un 
morceau de sa vie à elle, et sa boutique, et son 
orgueil de patronne, et d’autres sentiments 
encore, qu’elle avait enterrés ce jour-là. Oui, les 
murs étaient nus, son coeur aussi, c’était un 
déménagement complet, une dégringolade dans le 
fossé. Et elle se sentait trop lasse, elle se 
ramasserait plus tard, si elle pouvait. 
À dix heures, en se déshabillant, Nana pleura, 
trépigna. Elle voulait coucher dans le lit de 
maman Coupeau. Sa mère essaya de lui faire 
peur ; mais la petite était trop précoce, les morts 
lui causaient seulement une grosse curiosité ; si 
bien que, pour avoir la paix, on finit par lui 
permettre de s’allonger à la place de maman 
Coupeau. Elle aimait les grands lits, cette 
gamine ; elle s’étalait, elle se roulait. Cette nuitlà, 
elle dormit joliment bien, dans la bonne 
chaleur et les chatouilles du matelas de plume. 

Le nouveau logement des Coupeau se trouvait 
au sixième, escalier B. Quand on avait passé 
devant Mlle Remanjou, on prenait le corridor, à 
gauche. Puis, il fallait encore tourner. La 
première porte était celle des Bijard. Presque en 
face, dans un trou sans air, sous un petit escalier 
qui montait à la toiture, couchait le père Bru. 
Deux logements plus loin, on arrivait chez 
Bazouge. Enfin, contre Bazouge, c’étaient les 
Coupeau, une chambre et un cabinet donnant sur 
la cour. Et il n’y avait plus, au fond du couloir, 
que deux ménages, avant d’être chez les 
Lorilleux, tout au bout. 
Une chambre et un cabinet, pas plus. Les 
Coupeau perchaient là, maintenant. Et encore la 
chambre était-elle large comme la main. Il fallait 
y faire tout, dormir, manger et le reste. Dans le 
cabinet, le lit de Nana tenait juste ; elle devait se 
déshabiller chez son père et sa mère, et on laissait 
la porte ouverte, la nuit, pour qu’elle n’étouffât 
pas. C’était si petit, que Gervaise avait cédé des 
affaires aux Poisson en quittant la boutique, ne 
pouvant tout caser. Le lit, la table, quatre chaises, 
le logement était plein. Même le coeur crevé, 
n’ayant pas le courage de se séparer de sa 
commode, elle avait encombré le carreau de ce 
grand coquin de meuble, qui bouchait la moitié 
de la fenêtre. Un des battants se trouvait 
condamné, ça enlevait de la lumière et de la 
gaieté. Quand elle voulait regarder dans la cour, 
comme elle devenait très grosse, elle n’avait pas 
la place de ses coudes, elle se penchait de biais, le 
cou tordu, pour voir. 
Les premiers jours, la blanchisseuse s’asseyait 
et pleurait. Ça lui semblait trop dur, de ne plus 
pouvoir se remuer chez elle, après avoir toujours 
été au large. Elle suffoquait, elle restait à la 
fenêtre pendant des heures, écrasée entre le mur 
et la commode, à prendre des torticolis. Là 
seulement elle respirait. La cour, pourtant, ne lui 
inspirait guère que des idées tristes. En face 
d’elle, du côté du soleil, elle apercevait son rêve 
d’autrefois, cette fenêtre du cinquième où des 
haricots d’Espagne, à chaque printemps, 
enroulaient leurs tiges minces sur un berceau de 
ficelles. Sa chambre, à elle, était du côté de 
l’ombre, les pots de réséda y mouraient en huit 
jours. Ah ! non, la vie ne tournait pas gentiment, 
ce n’était guère l’existence qu’elle avait espérée. 
Au lieu d’avoir des fleurs sur sa vieillesse, elle 
roulait dans les choses qui ne sont pas propres. 
Un jour, en se penchant, elle eut une drôle de 
sensation, elle crut se voir en personne là-bas, 
sous le porche, près de la loge du concierge, le 
nez en l’air, examinant la maison pour la 
première fois ; et ce saut de treize ans en arrière 
lui donna un élancement au coeur. La cour n’avait 
pas changé, les façades nues à peine plus noires 
et plus lépreuses ; une puanteur montait des 
plombs rongés de rouille ; aux cordes des 
croisées, séchaient des linges, des couches 
d’enfant emplâtrées d’ordure ; en bas, le pavé 
défoncé restait sali des escarbilles de charbon du 
serrurier et des copeaux du menuisier ; même, 
dans le coin humide de la fontaine, une mare 
coulée de la teinturerie avait une belle teinte 
bleue, d’un bleu aussi tendre que le bleu de jadis. 
Mais elle, à cette heure, se sentait joliment 
changée et décatie. Elle n’était plus en bas, 
d’abord, la figure vers le ciel, contente et 
courageuse, ambitionnant un bel appartement. 
Elle était sous les toits, dans le coin des 
pouilleux, dans le trou le plus sale, à l’endroit où 
l’on ne recevait jamais la visite d’un rayon. Et ça 
expliquait ses larmes, elle ne pouvait pas être 
enchantée de son sort. 
Cependant, lorsque Gervaise se fut un peu 
accoutumée, les commencements du ménage, 
dans le nouveau logement, ne se présentèrent pas 
mal. L’hiver était presque fini, les quatre sous des 
meubles cédés à Virginie avaient facilité 
l’installation. Puis, dès les beaux jours, il arriva 
une chance, Coupeau se trouva embauché pour 
aller travailler en province, à Étampes ; et là, il fit 
près de trois mois, sans se soûler, guéri un 
moment par l’air de la campagne. On ne se doute 
pas combien ça désaltère les pochards, de quitter 
l’air de Paris, où il y a dans les rues une vraie 
fumée d’eau-de-vie et de vin. À son retour, il 
était frais comme une rose, et il rapportait quatre 
cents francs, avec lesquels ils payèrent les deux 
termes arriérés de la boutique, dont les Poisson 
avaient répondu, ainsi que d’autres petites dettes 
du quartier, les plus criardes. Gervaise déboucha 
deux ou trois rues où elle ne passait plus. 
Naturellement, elle s’était mise repasseuse à la 
journée. Mme Fauconnier, très bonne femme, 
pourvu qu’on la flattât, avait bien voulu la 
reprendre. Elle lui donnait même trois francs, 
comme à une première ouvrière, par égard pour 
son ancienne position de patronne. Aussi le 
ménage semblait-il devoir boulotter. Même, avec 
du travail et de l’économie, Gervaise voyait le 
jour où ils pourraient tout payer et s’arranger un 
petit train-train supportable. Seulement, elle se 
promettait ça, dans la fièvre de la grosse somme 
gagnée par son mari. À froid, elle acceptait le 
temps comme il venait, elle disait que les belles 
choses ne duraient pas. 
Ce dont les Coupeau eurent le plus à souffrir 
alors, ce fut de voir les Poisson s’installer dans 
leur boutique. Ils n’étaient point trop jaloux de 
leur naturel, mais on les agaçait, on s’émerveillait 
exprès devant eux sur les embellissements de 
leurs successeurs. Les Boche, surtout les 
Lorilleux, ne tarissaient pas. À les entendre, 
jamais on n’aurait vu une boutique plus belle. Et 
ils parlaient de l’état de saleté où les Poisson 
avaient trouvé les lieux, ils racontaient que le 
lessivage seul était monté à trente francs. 
Virginie, après des hésitations, s’était décidée 
pour un petit commerce d’épicerie fine, des 
bonbons, du chocolat, du café, du thé. Lantier lui 
avait vivement conseillé ce commerce, car il y 
avait, disait-il, des sommes énormes à gagner 
dans la friandise. La boutique fut peinte en noir, 
et relevée de filets jaunes, deux couleurs 
distinguées. Trois menuisiers travaillèrent huit 
jours à l’agencement des casiers, des vitrines, un 
comptoir avec des tablettes pour les bocaux, 
comme chez les confiseurs. Le petit héritage, que 
Poisson tenait en réserve, dut être rudement 
écorné. Mais Virginie triomphait, et les Lorilleux, 
aidés des portiers, n’épargnaient pas à Gervaise 
un casier, une vitrine, un bocal, amusés quand ils 
voyaient sa figure changer. On a beau n’être pas 
envieux, on rage toujours quand les autres 
chaussent vos souliers et vous écrasent. 
Il y avait aussi une question d’homme pardessous. 
On affirmait que Lantier avait quitté 
Gervaise. Le quartier déclarait ça très bien. Enfin, 
ça mettait un peu de morale dans la rue. Et tout 
l’honneur de la séparation revenait à ce finaud de 
chapelier, que les dames gobaient toujours. On 
donnait des détails, il avait dû calotter la 
blanchisseuse pour la faire tenir tranquille, tant 
elle était acharnée après lui. Naturellement, 
personne ne disait la vérité vraie ; ceux qui 
auraient pu la savoir, la jugeaient trop simple et 
pas assez intéressante. Si l’on voulait, Lantier 
avait en effet quitté Gervaise, en ce sens qu’il ne 
la tenait plus à sa disposition, le jour et la nuit ; 
mais il montait pour sûr la voir au sixième, quand 
l’envie l’en prenait, car Mlle Remanjou le 
rencontrait sortant de chez les Coupeau à des 
heures peu naturelles. Enfin, les rapports 
continuaient, de bric et de broc, va comme je te 
pousse, sans que l’un ni l’autre y eût beaucoup de 
plaisir ; un reste d’habitude, des complaisances 
réciproques, pas davantage. Seulement, ce qui 
compliquait la situation, c’était que le quartier, 
maintenant, fourrait Lantier et Virginie dans la 
même paire de draps. Là encore le quartier se 
pressait trop. Sans doute, le chapelier chauffait la 
grande brune ; et ça se trouvait indiqué, 
puisqu’elle remplaçait Gervaise en tout et pour 
tout, dans le logement. Il courait justement une 
blague, on prétendait qu’une nuit il était allé 
chercher Gervaise sur l’oreiller du voisin, et qu’il 
avait ramené et gardé Virginie sans la reconnaître 
avant le petit jour, à cause de l’obscurité. 
L’histoire faisait rigoler, mais il n’était 
réellement pas si avancé, il se permettait à peine 
de lui pincer les hanches. Les Lorilleux n’en 
parlaient pas moins devant la blanchisseuse des 
amours de Lantier et de Mme Poisson avec 
attendrissement, espérant la rendre jalouse. Les 
Boche, eux aussi, laissaient entendre que jamais 
ils n’avaient vu un plus beau couple. Le drôle, 
dans tout ça, c’était que la rue de la Goutte-d’Or 
ne semblait pas se formaliser du nouveau ménage 
à trois ; non, la morale, dure pour Gervaise, se 
montrait douce pour Virginie. Peut-être 
l’indulgence souriante de la rue venait-elle de ce 
que le mari était sergent de ville. 
Heureusement, la jalousie ne tourmentait 
guère Gervaise. Les infidélités de Lantier la 
laissaient bien calme, parce que son coeur, depuis 
longtemps, n’était plus pour rien dans leurs 
rapports. Elle avait appris, sans chercher à les 
savoir, des histoires malpropres, des liaisons du 
chapelier avec toutes sortes de filles, les premiers 
chiens coiffés qui passaient dans la rue ; et ça lui 
faisait si peu d’effet, qu’elle avait continué d’être 
complaisante, sans même trouver en elle assez de 
colère pour rompre. Cependant, elle n’accepta 
pas si aisément le nouveau béguin de son amant. 
Avec Virginie, c’était autre chose. Ils avaient 
inventé ça dans le seul but de la taquiner tous les 
deux ; et si elle se moquait de la bagatelle, elle 
tenait aux égards. Aussi, lorsque Mme Lorilleux 
ou quelque autre méchante bête affectait en sa 
présence de dire que Poisson ne pouvait plus 
passer sous la porte Saint-Denis, devenait-elle 
toute blanche, la poitrine arrachée, une brûlure 
dans l’estomac. Elle pinçait les lèvres, elle évitait 
de se fâcher, ne voulant pas donner ce plaisir à 
ses ennemis. Mais elle dut quereller Lantier, car 
Mlle Remanjou crut distinguer le bruit d’un 
soufflet, une après-midi ; d’ailleurs, il y eut 
certainement une brouille, Lantier cessa de lui 
parler pendant quinze jours, puis il revint le 
premier, et le train-train parut recommencer, 
comme si de rien n’était. La blanchisseuse 
préférait en prendre son parti, reculant devant un 
crêpage de chignons, désireuse de ne pas gâter sa 
vie davantage. Ah ! elle n’avait plus vingt ans, 
elle n’aimait plus les hommes, au point de 
distribuer des fessées pour leurs beaux yeux et de 
risquer le poste. Seulement, elle additionnait ça 
avec le reste. 
Coupeau blaguait. Ce mari commode, qui 
n’avait pas voulu voir le cocuage chez lui, 
rigolait à mort de la paire de cornes de Poisson. 
Dans son ménage, ça ne comptait pas ; mais, dans 
le ménage des autres, ça lui semblait farce, et il se 
donnait un mal du diable pour guetter ces 
accidents-là, quand les dames des voisins allaient 
regarder la feuille à l’envers. Quel jean-jean, ce 
Poisson ! et ça portait une épée, ça se permettait 
de bousculer le monde sur les trottoirs ! Puis, 
Coupeau poussait le toupet jusqu’à plaisanter 
Gervaise. Ah bien ! son amoureux la lâchait 
joliment ! Elle n’avait pas de chance : une 
première fois, les forgerons ne lui avaient pas 
réussi, et, pour la seconde, c’étaient les chapeliers 
qui lui claquaient dans la main. Aussi, elle 
s’adressait aux corps d’état pas sérieux. Pourquoi 
ne prenait-elle pas un maçon, un homme 
d’attache, habitué à gâcher solidement son 
plâtre ? Bien sûr, il disait ces choses en manière 
de rigolade, mais Gervaise n’en devenait pas 
moins toute verte, parce qu’il la fouillait de ses 
petits yeux gris, comme s’il avait voulu lui entrer 
les paroles avec une vrille. Lorsqu’il abordait le 
chapitre des saletés, elle ne savait jamais s’il 
parlait pour rire ou pour de bon. Un homme qui 
se soûle d’un bout de l’année à l’autre, n’a plus la 
tête à lui, et il y a des maris, très jaloux à vingt 
ans, que la boisson rend très coulants à trente sur 
le chapitre de la fidélité conjugale. 
Il fallait voir Coupeau crâner dans la rue de la 
Goutte-d’Or ! Il appelait Poisson le cocu. Ça leur 
clouait le bec, aux bavardes ! Ce n’était plus lui, 
le cocu. Oh ! il savait ce qu’il savait. S’il avait eu 
l’air de ne pas entendre, dans le temps, c’était 
apparemment qu’il n’aimait pas les potins. 
Chacun connaît son chez soi et se gratte où ça le 
démange. Ça ne le démangeait pas, lui ; il ne 
pouvait pas se gratter, pour faire plaisir au 
monde. Eh bien ! et le sergent de ville, est-ce 
qu’il entendait ? Pourtant ça y était, cette fois ; on 
avait vu les amoureux, il ne s’agissait plus d’un 
cancan en l’air. Et il se fâchait, il ne comprenait 
pas comment un homme, un fonctionnaire du 
gouvernement, souffrait chez lui un pareil 
scandale. Le sergent de ville devait aimer la 
resucée des autres, voilà tout. Les soirs où 
Coupeau s’ennuyait, seul avec sa femme dans 
leur trou, sous les toits, ça ne l’empêchait pas de 
descendre chercher Lantier et de l’amener de 
force. Il trouvait la cambuse triste, depuis que le 
camarade n’était plus là. Il le raccommodait avec 
Gervaise, s’il les voyait en froid. Tonnerre de 
Dieu ! est-ce qu’on n’envoie pas le monde à la 
balançoire, est-ce qu’il est défendu de s’amuser 
comme on l’entend ? Il ricanait, des idées larges 
s’allumaient dans ses yeux vacillants de pochard, 
des besoins de tout partager avec le chapelier, 
pour embellir la vie. Et c’était surtout ces soirs-là 
que Gervaise ne savait plus s’il parlait pour rire 
ou pour de bon. 
Au milieu de ces histoires, Lantier faisait le 
gros dos. Il se montrait paternel et digne. À trois 
reprises, il avait empêché des brouilles entre les 
Coupeau et les Poisson. Le bon accord des deux 
ménages entrait dans son contentement. Grâce 
aux regards tendres et fermes dont il surveillait 
Gervaise et Virginie, elles affectaient toujours 
l’une pour l’autre une grande amitié. Lui, régnant 
sur la blonde et sur la brune avec une tranquillité 
de pacha, s’engraissait de sa roublardise. Ce 
mâtin-là digérait encore les Coupeau qu’il 
mangeait déjà les Poisson. Oh ! ça ne le gênait 
guère ! une boutique avalée, il entamait une 
seconde boutique. Enfin, il n’y a que les hommes 
de cette espèce qui aient de la chance. 
Ce fut cette année-là, en juin, que Nana fit sa 
première communion. Elle allait sur ses treize 
ans, grande déjà comme une asperge montée, 
avec un air d’effronterie ; l’année précédente, on 
l’avait renvoyée du catéchisme, à cause de sa 
mauvaise conduite ; et, si le curé l’admettait cette 
fois, c’était de peur de ne pas la voir revenir et de 
lâcher sur le pavé une païenne de plus. Nana 
dansait de joie en pensant à la robe blanche. Les 
Lorilleux, comme parrain et marraine, avaient 
promis la robe, un cadeau dont ils parlaient dans 
toute la maison ; Mme Lerat devait donner le voile 
et le bonnet, Virginie la bourse, Lantier le 
paroissien ; de façon que les Coupeau attendaient 
la cérémonie sans trop s’inquiéter. Même les 
Poisson, qui voulaient pendre la crémaillère, 
choisirent justement cette occasion, sans doute 
sur le conseil du chapelier. Ils invitèrent les 
Coupeau et les Boche, dont la petite faisait aussi 
sa première communion. Le soir, on mangerait 
chez eux un gigot et quelque chose autour. 
Justement, la veille, au moment où Nana 
émerveillée regardait les cadeaux étalés sur la 
commode, Coupeau rentra dans un état 
abominable. L’air de Paris le reprenait. Et il 
attrapa sa femme et l’enfant, avec des raisons 
d’ivrogne, des mots dégoûtants qui n’étaient pas 
à dire dans la situation. D’ailleurs, Nana ellemême 
devenait mal embouchée, au milieu des 
conversations sales quelle entendait 
continuellement. Les jours de dispute, elle traitait 
très bien sa mère de chameau et de vache. 
– Et du pain ! gueulait le zingueur. Je veux ma 
soupe, tas de rosses !... En voilà des femelles 
avec leurs chiffons ! Je m’assois sur les affûtiaux, 
vous savez, si je n’ai pas ma soupe ! 
– Quel lavement, quand il est paf ! murmura 
Gervaise impatientée. 
Et, se tournant vers lui : 
– Elle chauffe, tu nous embêtes. 
Nana faisait la modeste, parce qu’elle trouvait 
ça gentil, ce jour-là. Elle continuait à regarder les 
cadeaux sur la commode, en affectant de baisser 
les yeux et de ne pas comprendre les vilains 
propos de son père. Mais le zingueur était 
joliment taquin, les soirs de ribote. Il lui parlait 
dans le cou. 
– Je t’en ficherai, des robes blanches ! Hein ? 
c’est encore pour te faire des nichons dans ton 
corsage avec des boules de papier, comme l’autre 
dimanche ?... Oui, oui, attends un peu ! Je te vois 
bien tortiller ton derrière. Ça te chatouille, les 
belles frusques. Ça te monte le coco... Veux-tu 
décaniller de là, bougre de chenillon ! Retire tes 
patoches, colle-moi ça dans un tiroir, ou je te 
débarbouille avec ! 
Nana, la tête basse, ne répondait toujours rien. 
Elle avait pris le petit bonnet de tulle, elle 
demandait à sa mère combien ça coûtait. Et, 
comme Coupeau allongeait la main pour arracher 
le bonnet, ce fut Gervaise qui le repoussa, en 
criant : 
– Mais laisse-la donc, cette enfant ! elle est 
gentille, elle ne fait rien de mal. 
Alors le zingueur lâcha tout son paquet. 
– Ah ! les garces ! La mère et la fille, ça fait la 
paire. Et c’est du propre d’aller manger le bon 
Dieu en guignant les hommes. Ose donc dire le 
contraire, petite salope !... Je vas t’habiller avec 
un sac, nous verrons si ça te grattera la peau. Oui, 
avec un sac, pour vous dégoûter, toi et tes curés. 
Est-ce que j’ai besoin qu’on te donne du vice ?... 
Nom de Dieu ! voulez-vous m’écouter, toutes les 
deux ! 
Et, du coup, Nana furieuse se tourna, pendant 
que Gervaise devait étendre les bras, afin de 
protéger les affaires que Coupeau parlait de 
déchirer. L’enfant regarda son père fixement ; 
puis, oubliant la modestie recommandée par son 
confesseur : 
– Cochon ! dit-elle, les dents serrées. 
Dès que le zingueur eut mangé sa soupe, il 
ronfla. Le lendemain, il s’éveilla très bon enfant. 
Il avait un reste de la veille, tout juste de quoi être 
aimable. Il assista à la toilette de la petite, 
attendri par la robe blanche, trouvant qu’un rien 
du tout donnait à cette vermine un air de vraie 
demoiselle. Enfin, comme il le disait, un père, en 
un pareil jour, était naturellement fier de sa fille. 
Et il fallait voir le chic de Nana, qui avait des 
sourires embarrassés de mariée, dans sa robe trop 
courte. Quand on descendit et qu’elle aperçut sur 
le seuil de la loge Pauline, également habillée, 
elle s’arrêta, l’enveloppa d’un regard clair, puis 
se montra très bonne, en la trouvant moins bien 
mise qu’elle, arrangée comme un paquet. Les 
deux familles partirent ensemble pour l’église. 
Nana et Pauline marchaient les premières, le 
paroissien à la main, retenant leurs voiles que le 
vent gonflait ; et elles ne causaient pas, crevant 
de plaisir à voir les gens sortir des boutiques, 
faisant une moue dévote pour entendre dire sur 
leur passage qu’elles étaient bien gentilles. Mme 
Boche et Mme Lorilleux s’attardaient, parce 
qu’elles se communiquaient leurs réflexions sur 
la Banban, une mange-tout, dont la fille n’aurait 
jamais communié si les parents ne lui avaient tout 
donné, oui, tout, jusqu’à une chemise neuve, par 
respect pour la sainte table. Mme Lorilleux 
s’occupait surtout de la robe, son cadeau à elle, 
foudroyant Nana et l’appelant « grande sale », 
chaque fois que l’enfant ramassait la poussière 
avec sa jupe, en s’approchant trop des magasins. 
À l’église, Coupeau pleura tout le temps. 
C’était bête, mais il ne pouvait se retenir. Ça le 
saisissait, le curé faisant les grands bras, les 
petites filles pareilles à des anges défilant les 
mains jointes ; et la musique des orgues lui 
barbotait dans le ventre, et la bonne odeur de 
l’encens l’obligeait à renifler, comme si on lui 
avait poussé un bouquet dans la figure. Enfin, il 
voyait bleu, il était pincé au coeur. Il y eut 
particulièrement un cantique, quelque chose de 
suave, pendant que les gamines avalaient le bon 
Dieu, qui lui sembla couler dans son cou, avec un 
frisson tout le long de l’échine. Autour de lui, 
d’ailleurs, les personnes sensibles trempaient 
aussi leur mouchoir. Vrai, c’était un beau jour, le 
plus beau jour de la vie. Seulement, au sortir de 
l’église, quand il alla prendre un canon avec 
Lorilleux, qui était resté les yeux secs et qui le 
blaguait, il se fâcha, il accusa les corbeaux de 
brûler chez eux des herbes du diable pour amollir 
les hommes. Puis, après tout, il ne s’en cachait 
pas, ses yeux avaient fondu, ça prouvait 
simplement qu’il n’avait pas un pavé dans la 
poitrine. Et il commanda une autre tournée. 
Le soir, la crémaillère fut très gaie, chez les 
Poisson. L’amitié régna sans un accroc, d’un bout 
à l’autre du repas. Lorsque les mauvais jours 
arrivent, on tombe ainsi sur de bonnes soirées, 
des heures où l’on s’aime entre gens qui se 
détestent. Lantier, ayant à sa gauche Gervaise et 
Virginie à sa droite, se montra aimable pour 
toutes les deux, leur prodiguant des tendresses de 
coq qui veut la paix dans son poulailler. En face, 
Poisson gardait sa rêverie calme et sévère de 
sergent de ville, son habitude de ne penser à rien, 
les yeux voilés, pendant ses longues factions sur 
les trottoirs. Mais les reines de la fête furent les 
deux petites, Nana et Pauline, auxquelles on avait 
permis de ne pas se déshabiller ; elles se tenaient 
raides, de crainte de tacher leurs robes blanches, 
et on leur criait, à chaque bouchée, de lever le 
menton, pour avaler proprement. Nana, ennuyée, 
finit par baver tout son vin sur son corsage ; ce 
fut une affaire, on la déshabilla, on lava 
immédiatement le corsage dans un verre d’eau. 
Puis, au dessert, on causa sérieusement de 
l’avenir des enfants. Mme Boche avait fait son 
choix, Pauline allait entrer dans un atelier de 
reperceuses sur or et sur argent ; on gagnait làdedans 
des cinq et six francs. Gervaise ne savait 
pas encore, Nana ne montrait aucun goût. Oh ! 
elle galopinait, elle montrait ce goût ; mais, pour 
le reste, elle avait des mains de beurre. 
– Moi, à votre place, dit Mme Lerat, j’en ferais 
une fleuriste. C’est un état propre et gentil. 
– Les fleuristes, murmura Lorilleux, toutes des 
Marie-couche-toi-là. 
– Eh bien ! et moi ? reprit la grande veuve, les 
lèvres pincées. Vous êtes galant. Vous savez, je 
ne suis pas une chienne, je ne me mets pas les 
pattes en l’air, quand on siffle ! 
Mais toute la société la fit taire. 
– Madame Lerat ! oh ! madame Lerat ! 
Et on lui indiquait du coin de l’oeil les deux 
premières communiantes qui se fourraient le nez 
dans leurs verres pour ne pas rire. Par 
convenance, les hommes eux-mêmes avaient 
choisi jusque-là les mots distingués. Mais Mme 
Lerat n’accepta pas la leçon. Ce qu’elle venait de 
dire, elle l’avait entendu dans les meilleures 
sociétés. D’ailleurs, elle se flattait de savoir sa 
langue ; on lui faisait souvent compliment de la 
façon dont elle parlait de tout, même devant des 
enfants, sans jamais blesser la décence. 
– Il y a des femmes très bien parmi les 
fleuristes, apprenez ça ! criait-elle. Elles sont 
faites comme les autres femmes, elles n’ont pas 
de la peau partout, bien sûr. Seulement, elles se 
tiennent, elles choisissent avec goût, quand elles 
ont une faute à faire... Oui, ça leur vient des 
fleurs. Moi, c’est ce qui m’a conservée... 
– Mon Dieu ! interrompit Gervaise, je n’ai pas 
de répugnance pour les fleurs. Il faut que ça 
plaise à Nana, pas davantage ; on ne doit pas 
contrarier les enfants sur la vocation... Voyons, 
Nana, ne fais pas la bête, réponds. Ça te plaît-il, 
les fleurs ? 
La petite, penchée au-dessus de son assiette, 
ramassait des miettes de gâteau avec son doigt 
mouillé, qu’elle suçait ensuite. Elle ne se dépêcha 
pas. Elle avait son rire vicieux. 
– Mais oui, maman, ça me plaît, finit-elle par 
déclarer. 
Alors, l’affaire fut tout de suite arrangée. 
Coupeau voulut bien que Mme Lerat emmenât 
l’enfant à son atelier, rue du Caire, dès le 
lendemain. Et la société parla gravement des 
devoirs de la vie. Boche disait que Nana et 
Pauline étaient des femmes, maintenant qu’elles 
avaient communié. Poisson ajoutait qu’elles 
devaient désormais savoir faire la cuisine, 
raccommoder les chaussettes, conduire une 
maison. On leur parla même de leur mariage et 
des enfants qui leur pousseraient un jour. Les 
gamines écoutaient et rigolaient en dessous, se 
frottaient l’une contre l’autre, le coeur gonflé 
d’être des femmes, rouges et embarrassées dans 
leurs robes blanches. Mais ce qui les chatouilla le 
plus, ce fut lorsque Lantier les plaisanta, en leur 
demandant si elles n’avaient pas déjà des petits 
maris. Et l’on fit avouer de force à Nana qu’elle 
aimait bien Victor Fauconnier, le fils de la 
patronne de sa mère. 
– Ah bien ! dit Mme Lorilleux devant les 
Boche, comme on partait, c’est notre filleule, 
mais du moment où ils en font une fleuriste, nous 
ne voulons plus entendre parler d’elle. Encore 
une roulure pour les boulevards... Elle leur chiera 
du poivre, avant six mois. 
En remontant se coucher, les Coupeau 
convinrent que tout avait bien marché et que les 
Poisson n’étaient pas de méchantes gens. 
Gervaise trouvait même la boutique proprement 
arrangée. Elle s’attendait à souffrir, en passant 
ainsi la soirée dans son ancien logement, où 
d’autres se carraient à cette heure ; et elle restait 
surprise de n’avoir pas ragé une seconde. Nana, 
qui se déshabillait, demanda à sa mère si la robe 
de la demoiselle du second, qu’on avait mariée le 
mois dernier, était en mousseline comme la 
sienne. 
Mais ce fut là le dernier beau jour du ménage. 
Deux années s’écoulèrent, pendant lesquelles ils 
s’enfoncèrent de plus en plus. Les hivers surtout 
les nettoyaient. S’ils mangeaient du pain au beau 
temps, les fringales arrivaient avec la pluie et le 
froid, les danses devant le buffet, les dîners par 
coeur, dans la petite Sibérie de leur cambuse. Ce 
gredin de décembre entrait chez eux par-dessous 
la porte, et il apportait tous les maux, le chômage 
des ateliers, les fainéantises engourdies des 
gelées, la misère noire des temps humides. Le 
premier hiver, ils firent encore du feu 
quelquefois, se pelotonnant autour du poêle, 
aimant mieux avoir chaud que de manger ; le 
second hiver, le poêle ne se dérouilla seulement 
pas, il glaçait la pièce de sa mine lugubre de 
borne de fonte. Et ce qui leur cassait les jambes, 
ce qui les exterminait, c’était par-dessus tout de 
payer leur terme. Oh ! le terme de janvier, quand 
il n’y avait pas un radis à la maison et que le père 
Boche présentait la quittance ! Ça soufflait 
davantage de froid, une tempête du Nord. M. 
Marescot arrivait, le samedi suivant, couvert d’un 
bon paletot, ses grandes pattes fourrées dans des 
gants de laine ; et il avait toujours le mot 
d’expulsion à la bouche, pendant que la neige 
tombait dehors, comme si elle leur préparait un lit 
sur le trottoir, avec des draps blancs. Pour payer 
le terme, ils auraient vendu de leur chair. C’était 
le terme qui vidait le buffet et le poêle. Dans la 
maison entière, d’ailleurs, une lamentation 
montait. On pleurait à tous les étages, une 
musique de malheur ronflant le long de l’escalier 
et des corridors. Si chacun avait eu un mort chez 
lui, ça n’aurait pas produit un air d’orgues aussi 
abominable. Un vrai jour du jugement dernier, la 
fin des fins, la vie impossible, l’écrasement du 
pauvre monde. La femme du troisième allait faire 
huit jours au coin de la rue Belhomme. Un 
ouvrier, le maçon du cinquième, avait volé chez 
son patron. 
Sans doute, les Coupeau devaient s’en prendre 
à eux seuls. L’existence a beau être dure, on s’en 
tire toujours, lorsqu’on a de l’ordre et de 
l’économie, témoins les Lorilleux qui 
allongeaient leurs termes régulièrement, pliés 
dans des morceaux de papier sales ; mais, ceuxlà, 
vraiment, menaient une vie d’araignées 
maigres, à dégoûter du travail. Nana ne gagnait 
encore rien, dans les fleurs ; elle dépensait même 
pas mal pour son entretien. Gervaise, chez Mme 
Fauconnier, finissait par être mal regardée. Elle 
perdait de plus en plus la main, elle bousillait 
l’ouvrage, au point que la patronne l’avait réduite 
à quarante sous, le prix des gâcheuses. Avec ça, 
très fière, très susceptible, jetant à la tête de tout 
le monde son ancienne position de femme établie. 
Elle manquait des journées, elle quittait l’atelier, 
par coup de tête ; ainsi, une fois, elle s’était 
trouvée si vexée de voir Mme Fauconnier prendre 
Mme Putois chez elle, et de travailler ainsi coude à 
coude avec son ancienne ouvrière, qu’elle n’avait 
pas reparu de quinze jours. Après ces foucades, 
on la reprenait par charité, ce qui l’aigrissait 
davantage. Naturellement, au bout de la semaine, 
la paye n’était pas grasse ; et, comme elle le 
disait amèrement, c’était elle qui finirait un 
samedi par en redevoir à la patronne. Quant à 
Coupeau, il travaillait peut-être, mais alors il 
faisait, pour sûr, cadeau de son travail au 
gouvernement ; car Gervaise, depuis l’embauche 
d’Étampes, n’avait pas revu la couleur de sa 
monnaie. Les jours de sainte-touche, elle ne lui 
regardait plus les mains, quand il rentrait. Il 
arrivait les bras ballants, les goussets vides, 
souvent même sans mouchoir ; mon Dieu ! oui, il 
avait perdu son tire-jus, ou bien quelque 
fripouille de camarade le lui avait fait. Les 
premières fois, il établissait des comptes, il 
inventait des craques, des dix francs pour une 
souscription, des vingt francs coulés de sa poche 
par un trou qu’il montrait, des cinquante francs 
dont il arrosait des dettes imaginaires. Puis, il ne 
s’était plus gêné. L’argent s’évaporait, voilà ! Il 
ne l’avait plus dans la poche, il l’avait dans le 
ventre, une autre façon pas drôle de le rapporter à 
sa bourgeoise. La blanchisseuse, sur les conseils 
de Mme Boche, allait bien parfois guetter son 
homme à la sortie de l’atelier, pour pincer le 
magot tout frais pondu ; mais ça ne l’avançait 
guère, des camarades prévenaient Coupeau, 
l’argent filait dans les souliers ou dans un portemonnaie 
moins propre encore. Mme Boche était 
très maligne sur ce chapitre, parce que Boche lui 
faisait passer au bleu des pièces de dix francs, des 
cachettes destinées à payer des lapins aux dames 
aimables de sa connaissance ; elle visitait les plus 
petits coins de ses vêtements, elle trouvait 
généralement la pièce qui manquait à l’appel 
dans la visière de la casquette, cousue entre le 
cuir et l’étoffe. Ah ! ce n’était pas le zingueur qui 
ouatait ses frusques avec de l’or ! Lui, se le 
mettait sous la chair. Gervaise ne pouvait 
pourtant pas prendre ses ciseaux et lui découdre 
la peau du ventre. 
Oui, c’était la faute du ménage, s’il 
dégringolait de saison en saison. Mais ce sont de 
ces choses qu’on ne se dit jamais, surtout quand 
on est dans la crotte. Ils accusaient la malchance, 
ils prétendaient que Dieu leur en voulait. Un vrai 
bousin, leur chez-eux, à cette heure. La journée 
entière, ils s’empoignaient. Pourtant, ils ne se 
tapaient pas encore, à peine quelques claques 
parties toutes seules dans le fort des disputes. Le 
plus triste était qu’ils avaient ouvert la cage à 
l’amitié, les sentiments s’étaient envolés comme 
des serins. La bonne chaleur des pères, des mères 
et des enfants, lorsque ce petit monde se tient 
serré, en tas, se retirait d’eux, les laissait 
grelottants, chacun dans son coin. Tous les trois, 
Coupeau, Gervaise, Nana, restaient pareils à des 
crins, s’avalant pour un mot, avec de la haine 
plein les yeux ; et il semblait que quelque chose 
avait cassé, le grand ressort de la famille, la 
mécanique, qui, chez les gens heureux, fait battre 
les coeurs ensemble. Ah ! bien sûr, Gervaise 
n’était plus remuée comme autrefois, quand elle 
voyait Coupeau au bord des gouttières, à des 
douze et des quinze mètres du trottoir. Elle ne 
l’aurait pas poussé elle-même ; mais s’il était 
tombé naturellement, ma foi ! ça aurait 
débarrassé la surface de la terre d’un pas grandchose. 
Les jours où le torchon brûlait, elle criait 
qu’on ne le lui rapporterait donc jamais sur une 
civière. Elle attendait ça, ce serait son bonheur 
qu’on lui rapporterait. À quoi servait-il, ce 
soûlard ? à la faire pleurer, à lui manger tout, à la 
pousser au mal. Eh bien ! des hommes si peu 
utiles, on les jetait le plus vite possible dans le 
trou, on dansait sur eux la polka de la délivrance. 
Et lorsque la mère disait : « Tue ! » la fille 
répondait : « Assomme ! » Nana lisait les 
accidents, dans le journal, avec des réflexions de 
fille dénaturée. Son père avait une telle chance, 
qu’un omnibus l’avait renversé, sans seulement le 
dessoûler. Quand donc crèvera-t-il, cette rosse ? 
Au milieu de cette existence enragée par la 
misère, Gervaise souffrait encore des faims 
qu’elle entendait râler autour d’elle. Ce coin de la 
maison était le coin des pouilleux, où trois ou 
quatre ménages semblaient s’être donné le mot 
pour ne pas avoir du pain tous les jours. Les 
portes avaient beau s’ouvrir, elles ne lâchaient 
guère souvent des odeurs de cuisine. Le long du 
corridor, il y avait un silence de crevaison, et les 
murs sonnaient creux, comme des ventres vides. 
Par moments, des danses s’élevaient, des larmes 
de femmes, des plaintes de mioches affamés, des 
familles qui se mangeaient pour tromper leur 
estomac. On était là dans une crampe au gosier 
générale, bâillant par toutes ces bouches tendues ; 
et les poitrines se creusaient, rien qu’à respirer 
cet air, où les moucherons eux-mêmes n’auraient 
pas pu vivre, faute de nourriture. Mais la grande 
pitié de Gervaise était surtout le père Bru, dans 
son trou, sous le petit escalier. Il s’y retirait 
comme une marmotte, s’y mettait en boule, pour 
avoir moins froid ; il restait des journées sans 
bouger, sur un tas de paille. La faim ne le faisait 
même plus sortir, car c’était bien inutile d’aller 
gagner dehors de l’appétit, lorsque personne ne 
l’avait invité en ville. Quand il ne reparaissait pas 
de trois ou quatre jours, les voisins poussaient sa 
porte, regardaient s’il n’était pas fini. Non, il 
vivait quand même, pas beaucoup, mais un peu, 
d’un oeil seulement ; jusqu’à la mort qui 
l’oubliait ! Gervaise, dès qu’elle avait du pain, lui 
jetait des croûtes. Si elle devenait mauvaise et 
détestait les hommes, à cause de son mari, elle 
plaignait toujours bien sincèrement les animaux ; 
et le père Bru, ce pauvre vieux, qu’on laissait 
crever, parce qu’il ne pouvait plus tenir un outil, 
était comme un chien pour elle, un bête hors de 
service, dont les équarrisseurs ne voulaient même 
pas acheter la peau ni la graisse. Elle en gardait 
un poids sur le coeur, de le savoir continuellement 
là, de l’autre côté du corridor, abandonné de Dieu 
et des hommes, se nourrissant uniquement de luimême, 
retournant à la taille d’un enfant, ratatiné 
et desséché à la manière des oranges qui se 
racornissent sur les cheminées. 
La blanchisseuse souffrait également 
beaucoup du voisinage de Bazouge, le croquemort. 
Une simple cloison, très mince, séparait les 
deux chambres. Il ne pouvait pas se mettre un 
doigt dans la bouche sans qu’elle l’entendit. Dès 
qu’il rentrait, le soir, elle suivait malgré elle son 
petit ménage, le chapeau de cuir noir sonnant 
sourdement sur la commode comme une pelletée 
de terre, le manteau noir accroché et frôlant le 
mur avec le bruit d’ailes d’un oiseau de nuit, 
toute la défroque noire jetée au milieu de la pièce 
et l’emplissant d’un déballage de deuil. Elle 
l’écoutait piétiner, s’inquiétait au moindre de ses 
mouvements, sursautait s’il se tapait dans un 
meuble ou s’il bousculait sa vaisselle. Ce sacré 
soûlard était sa préoccupation, une peur sourde 
mêlée à une envie de savoir. Lui, rigolo, le sac 
plein tous les jours, la tête sens devant dimanche, 
toussait, crachait, chantait la mère Godichon, 
lâchait des choses pas propres, se battait avec les 
quatre murailles avant de trouver son lit. Et elle 
restait toute pâle, à se demander quel négoce il 
menait là ; elle avait des imaginations atroces, 
elle se fourrait dans la tête qu’il devait avoir 
apporté un mort et qu’il le remisait sous son lit. 
Mon Dieu ! les journaux racontaient bien une 
anecdote, un employé des pompes funèbres qui 
collectionnait chez lui les cercueils des petits 
enfants, histoire de s’éviter de la peine et de faire 
une seule course au cimetière. Pour sûr, quand 
Bazouge arrivait, ça sentait le mort à travers la 
cloison. On se serait cru logé devant le Père- 
Lachaise, en plein royaume des taupes. Il était 
effrayant, cet animal, à rire continuellement tout 
seul, comme si sa profession l’égayait. Même, 
quand il avait fini son sabbat et qu’il tombait sur 
le dos, il ronflait d’une façon extraordinaire, qui 
coupait la respiration à la blanchisseuse. Pendant 
des heures, elle tendait l’oreille, elle croyait que 
des enterrements défilaient chez le voisin. 
Oui, le pis était que, dans ses terreurs, 
Gervaise se trouvait attirée jusqu’à coller son 
oreille contre le mur, pour mieux se rendre 
compte. Bazouge lui faisait l’effet que les beaux 
hommes font aux femmes honnêtes : elles 
voudraient les tâter, mais elles n’osent pas ; la 
bonne éducation les retient. Eh bien ! si la peur 
ne l’avait pas retenue, Gervaise aurait voulu tâter 
la mort, voir comment c’était bâti. Elle devenait 
si drôle par moments, l’haleine suspendue, 
attentive, attendant le mot du secret dans un 
mouvement de Bazouge, que Coupeau lui 
demandait en ricanant si elle avait un béguin pour 
le croque-mort d’à côté. Elle se fâchait, parlait de 
déménager, tant ce voisinage la répugnait ; et, 
malgré elle, dès que le vieux arrivait avec son 
odeur de cimetière, elle retombait à ses 
réflexions, et prenait l’air allumé et craintif d’une 
épouse qui rêve de donner des coups de canif 
dans le contrat. Ne lui avait-il pas offert deux fois 
de l’emballer, de l’emmener avec lui quelque 
part, sur un dodo où la jouissance du sommeil est 
si forte, qu’on oublie du coup toutes les misères ? 
Peut-être était-ce en effet bien bon. Peu à peu, 
une tentation plus cuisante lui venait d’y goûter. 
Elle aurait voulu essayer pour quinze jours, un 
mois. Oh ! dormir un mois, surtout en hiver, le 
mois du terme, quand les embêtements de la vie 
la crevaient ! Mais ce n’était pas possible, il 
fallait continuer de dormir toujours, si l’on 
commençait à dormir une heure ; et cette pensée 
la glaçait, son béguin de la mort s’en allait, 
devant l’éternelle et sévère amitié que demandait 
la terre. 
Cependant, un soir de janvier, elle cogna des 
deux poings contre la cloison. Elle avait passé 
une semaine affreuse, bousculée par tout le 
monde, sans le sou, à bout de courage. Ce soir-là, 
elle n’était pas bien, elle grelottait la fièvre et 
voyait danser des flammes. Alors, au lieu de se 
jeter par la fenêtre, comme elle en avait eu 
l’envie un moment, elle se mit à taper et à 
appeler : 
– Père Bazouge ! père Bazouge ! 
Le croque-mort ôtait ses souliers en chantant : 
Il était trois belles filles. L’ouvrage avait dû 
marcher dans la journée, car il paraissait plus 
ému encore que d’habitude. 
– Père Bazouge ! père Bazouge ! cria Gervaise 
en haussant la voix. 
Il ne l’entendait donc pas ? Elle se donnait tout 
de suite, il pouvait bien la prendre à son cou et 
l’emporter où il emportait ses autres femmes, les 
pauvres et les riches qu’il consolait. Elle souffrait 
de sa chanson : Il était trois belles filles, parce 
qu’elle y voyait le dédain d’un homme qui a trop 
d’amoureuses. 
– Quoi donc ? quoi donc ? bégaya Bazouge, 
qui est-ce qui se trouve mal ?... On y va, la petite 
mère ! 
Mais, à cette voix enrouée, Gervaise s’éveilla 
comme d’un cauchemar. Qu’avait-elle fait ? elle 
avait tapé à la cloison, bien sûr. Alors ce fut un 
vrai coup de bâton sur ses reins, le trac lui serra 
les fesses, elle recula en croyant voir les grosses 
mains du croque-mort passer au travers du mur 
pour la saisir par la tignasse. Non, non, elle ne 
voulait pas, elle n’était pas prête. Si elle avait 
frappé, ce devait être avec le coude, en se 
retournant, sans en avoir l’idée. Et une horreur lui 
montait des genoux aux épaules, à la pensée de se 
voir trimbaler entre les bras du vieux, toute raide, 
la figure blanche comme une assiette. 
– Eh bien ! il n’y a plus personne ? reprit 
Bazouge dans le silence. Attendez, on est 
complaisant pour les dames. 
– Rien, ce n’est rien, dit enfin la blanchisseuse 
d’une voix étranglée. Je n’ai besoin de rien. 
Merci. 
Pendant que le croque-mort s’endormait en 
grognant, elle demeura anxieuse, l’écoutant, 
n’osant remuer, de peur qu’il ne s’imaginât 
l’entendre frapper de nouveau. Elle se jurait bien 
de faire attention maintenant. Elle pouvait râler, 
elle ne demanderait pas du secours au voisin. Et 
elle disait cela pour se rassurer, car à certaines 
heures, malgré son taf, elle gardait toujours son 
béguin épouvanté. 
Dans son coin de misère, au milieu de ses 
soucis et de ceux des autres, Gervaise trouvait 
pourtant un bel exemple de courage chez les 
Bijard. La petite Lalie, cette gamine de huit ans, 
grosse comme deux sous de beurre, soignait le 
ménage avec une propreté de grande personne ; et 
la besogne était rude, elle avait la charge de deux 
mioches, son frère Jules et sa soeur Henriette, des 
mômes de trois ans et de cinq ans, sur lesquels 
elle devait veiller toute la journée, même en 
balayant et en lavant la vaisselle. Depuis que le 
père Bijard avait tué sa bourgeoise d’un coup de 
pied dans le ventre, Lalie s’était faite la petite 
mère de tout ce monde. Sans rien dire, d’ellemême, 
elle tenait la place de la morte, cela au 
point que sa bête brute de père, pour compléter 
sans doute la ressemblance, assommait 
aujourd’hui la fille comme il avait assommé la 
maman autrefois. Quand il revenait soûl, il lui 
fallait des femmes à massacrer. Il ne s’apercevait 
seulement pas que Lalie était toute petite ; il 
n’aurait pas tapé plus fort sur une vieille peau. 
D’une claque, il lui couvrait la figure entière, et 
la chair avait encore tant de délicatesse, que les 
cinq doigts restaient marqués pendant deux jours. 
C’étaient des tripotées indignes, des trépignées 
pour un oui, pour un non, un loup enragé tombant 
sur un pauvre petit chat, craintif et câlin, maigre à 
faire pleurer, et qui recevait ça avec ses beaux 
yeux résignés, sans se plaindre. Non, jamais Lalie 
ne se révoltait. Elle pliait un peu le cou, pour 
protéger son visage ; elle se retenait de crier, afin 
de ne pas révolutionner la maison. Puis, quand le 
père était las de l’envoyer promener à coups de 
soulier aux quatre coins de la pièce, elle attendait 
d’avoir la force de se ramasser ; et elle se 
remettait au travail, débarbouillait ses enfants, 
faisait la soupe, ne laissait pas un grain de 
poussière sur les meubles. Ça rentrait dans sa 
tâche de tous les jours d’être battue. 
Gervaise s’était prise d’une grande amitié pour 
sa voisine. Elle la traitait en égale, en femme 
d’âge, qui connaît l’existence. Il faut dire que 
Lalie avait une mine pâle et sérieuse, avec une 
expression de vieille fille. On lui aurait donné 
trente ans, quand on l’entendait causer. Elle 
savait très bien acheter, raccommoder, tenir son 
chez-elle, et elle parlait des enfants comme si elle 
avait eu déjà deux ou trois couches dans sa vie. À 
huit ans, cela faisait sourire les gens de 
l’entendre ; puis, on avait la gorge serrée, on s’en 
allait pour ne pas pleurer. Gervaise l’attirait le 
plus possible, lui donnait tout ce qu’elle pouvait, 
du manger, des vieilles robes. Un jour, comme 
elle lui essayait un ancien caraco à Nana, elle 
était restée suffoquée, en lui voyant l’échine 
bleue, le coude écorché et saignant encore, toute 
sa chair d’innocente martyrisée et collée aux os. 
Eh bien ! le père Bazouge pouvait apprêter sa 
boîte, elle n’irait pas loin de ce train-là ! Mais la 
petite avait prié la blanchisseuse de ne rien dire. 
Elle ne voulait pas qu’on embêtât son père à 
cause d’elle. Elle le défendait, assurait qu’il 
n’aurait pas été méchant, s’il n’avait pas bu. Il 
était fou, il ne savait plus. Oh ! elle lui 
pardonnait, parce qu’on doit tout pardonner aux 
fous. 
Depuis lors, Gervaise veillait, tâchait 
d’intervenir, dès qu’elle entendait le père Bijard 
monter l’escalier. Mais, la plupart du temps, elle 
attrapait simplement quelque torgnole pour sa 
part. Dans la journée, quand elle entrait, elle 
trouvait souvent Lalie attachée au pied du lit de 
fer ; une idée du serrurier, qui, avant de sortir, lui 
ficelait les jambes et le ventre avec de la grosse 
corde, sans qu’on pût savoir pourquoi ; une 
toquade de cerveau dérangé par la boisson, 
histoire sans doute de tyranniser la petite, même 
lorsqu’il n’était plus là. Lalie, raide comme un 
pieu, avec des fourmis dans les jambes, restait au 
poteau pendant des journées entières ; même elle 
y resta une nuit, Bijard ayant oublié de rentrer. 
Quand Gervaise, indignée parlait de la détacher, 
elle la suppliait de ne pas déranger une corde, 
parce que son père devenait furieux, s’il ne 
retrouvait pas les noeuds faits de la même façon. 
Vrai, elle n’était pas mal, ça la reposait ; et elle 
disait cela en souriant, ses courtes jambes de 
chérubin enflées et mortes. Ce qui la chagrinait, 
c’était que ça n’avançait guère l’ouvrage, d’être 
collée à ce lit, en face de la débandade du 
ménage. Son père aurait bien dû inventer autre 
chose. Elle surveillait tout de même ses enfants, 
se faisait obéir, appelait près d’elle Henriette et 
Jules pour les moucher. Comme elle avait les 
mains libres, elle tricotait en attendant d’être 
délivrée, afin de ne pas perdre complètement son 
temps. Et elle souffrait surtout, lorsque Bijard la 
déficelait ; elle se traînait un bon quart d’heure 
par terre, ne pouvant se tenir debout, à cause du 
sang qui ne circulait plus. 
Le serrurier avait aussi imaginé un autre petit 
jeu. Il mettait des sous à rougir dans le poêle, puis 
les posait sur un coin de la cheminée. Et il 
appelait Lalie, il lui disait d’aller chercher deux 
livres de pain. La petite, sans défiance, 
empoignait les sous, poussait un cri, les jetait en 
secouant sa menotte brûlée. Alors, il entrait en 
rage. Qui est-ce qui lui avait fichu une voirie 
pareille ! Elle perdait l’argent, maintenant ! Et il 
menaçait de lui enlever le troufignon, si elle ne 
ramassait pas l’argent tout de suite. Quand la 
petite hésitait, elle recevait un premier 
avertissement, une beigne d’une telle force 
qu’elle en voyait trente-six chandelles. Muette, 
avec deux grosses larmes au bord des yeux, elle 
ramassait les sous et s’en allait, en les faisant 
sauter dans le creux de sa main, pour les refroidir. 
Non, jamais on ne se douterait des idées de 
férocité qui peuvent pousser au fond d’une 
cervelle de pochard. Une après-midi, par 
exemple, Lalie, après avoir tout rangé, jouait avec 
ses enfants. La fenêtre était ouverte, il y avait un 
courant d’air, et le vent engouffré dans le corridor 
poussait la porte par légères secousses. 
– C’est M. Hardi, disait la petite. Entrez donc, 
monsieur Hardi. Donnez-vous donc la peine 
d’entrer. 
Et elle faisait des révérences devant la porte, 
elle saluait le vent. Henriette et Jules, derrière 
elle, saluaient aussi, ravis de ce jeu-là, se tordant 
de rire comme si on les avait chatouillés. Elle 
était toute rose de les voir s’amuser de si bon 
coeur, elle y prenait même du plaisir pour son 
compte, ce qui lui arrivait le trente-six de chaque 
mois. 
– Bonjour, monsieur Hardi. Comment vous 
portez-vous, monsieur Hardi ? 
Mais une main brutale poussa la porte, le père 
Bijard entra. Alors, la scène changea, Henriette et 
Jules tombèrent sur leur derrière, contre le mur ; 
tandis que Lalie, terrifiée, restait au beau milieu 
d’une révérence. Le serrurier tenait un grand 
fouet de charretier tout neuf, à long manche de 
bois blanc, à lanière de cuir terminée par un bout 
de ficelle mince. Il posa ce fouet dans le coin du 
lit, il n’allongea pas son coup de soulier habituel 
à la petite, qui se garait déjà en présentant les 
reins. Un ricanement montrait ses dents noires, et 
il était très gai, très soûl, la trogne allumée d’une 
idée de rigolade. 
– Hein ? dit-il, tu fais la traînée, bougre de 
trognon ! Je t’ai entendue danser d’en bas... 
Allons, avance ! Plus près, nom de Dieu ! et en 
face ; je n’ai pas besoin de renifler ton 
moutardier. Est-ce que je te touche, pour trembler 
comme un quiqui ?... Ôte-moi mes souliers. 
Lalie, épouvantée de ne pas recevoir sa 
tatouille, redevenue toute pâle, lui ôta ses 
souliers. Il s’était assis au bord du lit, il se coucha 
habillé, resta les yeux ouverts, à suivre les 
mouvements de la petite dans la pièce. Elle 
tournait, abêtie sous ce regard, les membres 
travaillés peu à peu d’une telle peur, qu’elle finit 
par casser une tasse. Alors, sans se déranger, il 
prit le fouet, il le lui montra. 
– Dis donc, le petit veau, regarde ça ; c’est un 
cadeau pour toi. Oui, c’est encore cinquante sous 
que tu me coûtes... Avec ce joujou-là, je ne serai 
plus obligé de courir, et tu auras beau te fourrer 
dans les coins. Veux-tu essayer ?... Ah ! tu casses 
les tasses !... Allons, houp ! danse donc, fais donc 
des révérences à M. Hardi ! 
Il ne se souleva seulement pas, vautré sur le 
dos, la tête enfoncée dans l’oreiller, faisant 
claquer le grand fouet par la chambre, avec un 
vacarme de postillon qui lance ses chevaux. Puis, 
abattant le bras, il cingla Lalie au milieu du 
corps, l’enroula, la déroula comme une toupie. 
Elle tomba, voulut se sauver à quatre pattes ; 
mais il la cingla de nouveau et la remit debout. 
– Hop ! hop ! gueulait-il, c’est la course des 
bourriques !... Hein ? très chouette, le matin, en 
hiver ; je fais dodo, je ne m’enrhume pas, 
j’attrape les veaux de loin, sans écorcher mes 
engelures... Dans ce coin-là, touchée, margot ! Et 
dans cet autre coin, touchée aussi ! Et dans cet 
autre, touchée encore ! Ah ! si tu te fourres sous 
le lit, je cogne avec le manche... Hop ! hop ! à 
dada ! à dada ! 
Une légère écume lui venait aux lèvres, ses 
yeux jaunes sortaient de leurs trous noirs. Lalie, 
affolée, hurlante, sautait aux quatre angles de la 
pièce, se pelotonnait par terre, se collait contre les 
murs ; mais la mèche mince du grand fouet 
l’atteignait partout, claquant à ses oreilles avec 
des bruits de pétard, lui pinçant la chair de 
longues brûlures. Une vraie danse de bête à qui 
on apprend des tours. Ce pauvre petit chat valsait, 
fallait voir ! les talons en l’air comme les 
gamines qui jouent à la corde et qui crient : 
« Vinaigre ! » Elle ne pouvait plus souffler, 
rebondissant d’elle-même ainsi qu’une balle 
élastique, se laissant taper, aveuglée, lasse 
d’avoir cherché un trou. Et son loup de père 
triomphait, l’appelait vadrouille, lui demandait si 
elle en avait assez et si elle comprenait 
suffisamment qu’elle devait lâcher l’espoir de lui 
échapper, à cette heure. 
Mais Gervaise, tout d’un coup, entra, attirée 
par les hurlements de la petite. Devant un pareil 
tableau, elle fut prise d’une indignation furieuse. 
– Ah ! la saleté d’homme ! cria-t-elle. Voulezvous 
bien la laisser, brigand ! Je vais vous 
dénoncer à la police, moi ! 
Bijard eut un grognement d’animal qu’on 
dérange. Il bégaya : 
– Dites donc, vous, la Tortillard ! mêlez-vous 
un peu de vos affaires. Il faut peut-être que je 
mette des gants pour la trifouiller... C’est à la 
seule fin de l’avertir, vous voyez bien, histoire 
simplement de lui montrer que j’ai le bras long. 
Et il lança un dernier coup de fouet qui 
atteignit Lalie au visage. La lèvre supérieure fut 
fendue, le sang coula. Gervaise avait pris une 
chaise, voulait tomber sur le serrurier. Mais la 
petite tendait vers elle des mains suppliantes, 
disait que ce n’était rien, que c’était fini. Elle 
épongeait le sang avec le coin de son tablier, et 
faisait taire ses enfants qui pleuraient à gros 
sanglots, comme s’ils avaient reçu la dégelée de 
coups de fouet. 
Lorsque Gervaise songeait à Lalie, elle n’osait 
plus se plaindre. Elle aurait voulu avoir le 
courage de cette bambine de huit ans, qui en 
endurait à elle seule autant que toutes les femmes 
de l’escalier réunies. Elle l’avait vue au pain sec 
pendant trois mois, ne mangeant pas même des 
croûtes à sa faim, si maigre et si affaiblie, quelle 
se tenait aux murs pour marcher ; et, quand elle 
lui portait des restants de viande en cachette, elle 
sentait son coeur se fendre, en la regardant avaler 
avec de grosses larmes silencieuses, par petits 
morceaux, parce que son gosier rétréci ne laissait 
plus passer la nourriture. Toujours tendre et 
dévouée malgré ça, d’une raison au-dessus de son 
âge, remplissant ses devoirs de petite mère, 
jusqu’à mourir de sa maternité, éveillée trop tôt 
dans son innocence frêle de gamine. Aussi 
Gervaise prenait-elle exemple sur cette chère 
créature de souffrance et de pardon, essayant 
d’apprendre d’elle à taire son martyre. Lalie 
gardait seulement son regard muet, ses grands 
yeux noirs résignés, au fond desquels on ne 
devinait qu’une nuit d’agonie et de misère. 
Jamais une parole, rien que ses grands yeux noirs, 
ouverts largement. 
C’est que, dans le ménage des Coupeau, le 
vitriol de l’Assommoir commençait à faire aussi 
son ravage. La blanchisseuse voyait arriver 
l’heure où son homme prendrait un fouet comme 
Bijard, pour mener la danse. Et le malheur qui la 
menaçait, la rendait naturellement plus sensible 
encore au malheur de la petite. Oui, Coupeau 
filait un mauvais coton. L’heure était passée où le 
cric lui donnait des couleurs. Il ne pouvait plus se 
taper sur le torse, et crâner, en disant que le sacré 
chien l’engraissait ; car sa vilaine graisse jaune 
des premières années avait fondu, et il tournait au 
sécot, il se plombait, avec des tons verts de 
macchabée pourrissant dans une mare. L’appétit, 
lui aussi, était rasé. Peu à peu, il n’avait plus eu 
de goût pour le pain, il en était même arrivé à 
cracher sur le fricot. On aurait pu lui servir la 
ratatouille la mieux accommodée, son estomac se 
barrait, ses dents molles refusaient de mâcher. 
Pour se soutenir, il lui fallait sa chopine d’eau-devie 
par jour ; c’était sa ration, son manger et son 
boire, la seule nourriture qu’il digérât. Le matin, 
dès qu’il sautait du lit, il restait un gros quart 
d’heure plié en deux, toussant et claquant des os, 
se tenant la tête et lâchant de la pituite, quelque 
chose d’amer comme chicotin qui lui ramonait la 
gorge. Ça ne manquait jamais, on pouvait 
apprêter Thomas à l’avance. Il ne retombait 
d’aplomb sur ses pattes qu’après son premier 
verre de consolation, un vrai remède dont le feu 
lui cautérisait les boyaux. Mais, dans la journée, 
les forces reprenaient. D’abord, il avait senti des 
chatouilles, des picotements sur la peau, aux 
pieds et aux mains ; et il rigolait, il racontait 
qu’on lui faisait des minettes, que sa bourgeoise 
devait mettre du poil à gratter entre les draps. 
Puis, ses jambes étaient devenues lourdes, les 
chatouilles avaient fini par se changer en crampes 
abominables qui lui pinçaient la viande comme 
dans un étau. Ça, par exemple, lui semblait moins 
drôle. Il ne riait plus, s’arrêtait court sur le 
trottoir, étourdi, les oreilles bourdonnantes, les 
yeux aveuglés d’étincelles. Tout lui paraissait 
jaune, les maisons dansaient, il festonnait trois 
secondes, avec la peur de s’étaler. D’autres fois, 
l’échine au grand soleil, il avait un frisson, 
comme une eau glacée qui lui aurait coulé des 
épaules au derrière. Ce qui l’enquiquinait le plus, 
c’était un petit tremblement de ses deux mains ; 
la main droite surtout devait avoir commis un 
mauvais coup, tant elle avait des cauchemars. 
Nom de Dieu ! il n’était donc plus un homme, il 
tournait à la vieille femme ! Il tendait 
furieusement ses muscles, il empoignait son 
verre, pariait de le tenir immobile, comme au 
bout d’une main de marbre ; mais, le verre, 
malgré son effort, dansait le chahut, sautait à 
droite, sautait à gauche, avec un petit 
tremblement pressé et régulier. Alors, il se le 
vidait dans le coco, furieux, gueulant qu’il lui en 
faudrait des douzaines et qu’ensuite il se 
chargeait de porter un tonneau sans remuer un 
doigt. Gervaise lui disait au contraire de ne plus 
boire, s’il voulait cesser de trembler. Et il se 
fichait d’elle, il buvait des litres à recommencer 
l’expérience, s’enrageant, accusant les omnibus 
qui passaient de lui bousculer son liquide. 
Au mois de mars, Coupeau rentra un soir 
trempé jusqu’aux os ; il revenait avec Mes-Bottes 
de Montrouge, où ils s’étaient flanqué une 
ventrée de soupe à l’anguille ; et il avait reçu une 
averse, de la barrière des Fourneaux à la barrière 
Poissonnière, un fier ruban de queue. Dans la 
nuit, il fut pris d’une sacrée toux ; il était très 
rouge, galopé par une fièvre de cheval, battant 
des flancs comme un soufflet crevé. Quand le 
médecin des Boche l’eut vu le matin, et qu’il lui 
eut écouté dans le dos, il branla la tête, il prit 
Gervaise à part pour lui conseiller de faire porter 
tout de suite son mari à l’hôpital. Coupeau avait 
une fluxion de poitrine. 
Et Gervaise ne se fâcha pas, bien sûr. 
Autrefois, elle se serait plutôt fait hacher que de 
confier son homme aux carabins. Lors de 
l’accident, rue de la Nation, elle avait mangé leur 
magot, pour le dorloter. Mais ces beaux 
sentiments-là n’ont qu’un temps, lorsque les 
hommes tombent dans la crapule. Non, non, elle 
n’entendait plus se donner un pareil tintouin. On 
pouvait le lui prendre et ne jamais le rapporter, 
elle dirait un grand merci. Pourtant, quand le 
brancard arriva et qu’on chargea Coupeau comme 
un meuble, elle devint toute pâle, les lèvres 
pincées ; et si elle rognonnait et trouvait toujours 
que c’était bien fait, son coeur n’y était plus, elle 
aurait voulu avoir seulement dix francs dans sa 
commode, pour ne pas le laisser partir. Elle 
l’accompagna à Lariboisière, regarda les 
infirmiers le coucher, au bout d’une grande salle, 
où les malades à la file, avec des mines de 
trépassés, se soulevaient et suivaient des yeux le 
camarade qu’on amenait ; une jolie crevaison làdedans, 
une odeur de fièvre à suffoquer et une 
musique de poitrinaire à vous faire cracher vos 
poumons ; sans compter que la salle avait l’air 
d’un petit Père-Lachaise, bordée de lits tout 
blancs, une vraie allée de tombeaux. Puis, comme 
il restait aplati sur son oreiller, elle fila, ne 
trouvant pas un mot, n’ayant malheureusement 
rien dans la poche pour le soulager. Dehors, en 
face de l’hôpital, elle se retourna, elle jeta un 
coup d’oeil sur le monument. Et elle pensait aux 
jours d’autrefois, lorsque Coupeau, perché au 
bord des gouttières, posait là-haut ses plaques de 
zinc, en chantant dans le soleil. Il ne buvait pas 
alors, il avait une peau de fille. Elle, de sa fenêtre 
de l’hôtel Boncoeur, le cherchait, l’apercevait au 
beau milieu du ciel ; et tous les deux agitaient des 
mouchoirs, s’envoyaient des risettes par le 
télégraphe. Oui, Coupeau avait travaillé là-haut, 
en ne se doutant guère qu’il travaillait pour lui. 
Maintenant, il n’était plus sur les toits, pareil à un 
moineau rigoleur et putassier ; il était dessous, il 
avait bâti sa niche à l’hôpital, et il y venait crever, 
la couenne râpeuse. Mon Dieu, que le temps des 
amours semblait loin, aujourd’hui ! 
Le surlendemain, lorsque Gervaise se présenta 
pour avoir des nouvelles, elle trouva le lit vide. 
Une soeur lui expliqua qu’on avait dû transporter 
son mari à l’asile Sainte-Anne, parce que la 
veille, il avait tout d’un coup battu la campagne. 
Oh ! un déménagement complet, des idées de se 
casser la tête contre le mur, des hurlements qui 
empêchaient les autres malades de dormir. Ça 
venait de la boisson, paraissait-il. La boisson, qui 
couvait dans son corps, avait profité, pour lui 
attaquer et lui tordre les nerfs, de l’instant où la 
fluxion de poitrine le tenait sans forces sur le dos. 
La blanchisseuse rentra bouleversée. Son homme 
était fou à cette heure ! La vie allait devenir 
drôle, si on le lâchait. Nana criait qu’il fallait le 
laisser à l’hôpital, parce qu’il finirait par les 
massacrer toutes les deux. 
Le dimanche seulement, Gervaise put se 
rendre à Sainte-Anne. C’était un vrai voyage. 
Heureusement, l’omnibus du boulevard 
Rochechouart à la Glacière passait près de l’asile. 
Elle descendit rue de la Santé, elle acheta deux 
oranges pour ne pas entrer les mains vides. 
Encore un monument, avec des cours grises, des 
corridors interminables, une odeur de vieux 
remèdes rances, qui n’inspirait pas précisément la 
gaieté. Mais, quand on l’eut fait entrer dans une 
cellule, elle fut toute surprise de voir Coupeau 
presque gaillard. Il était justement sur le trône, 
une caisse de bois très propre, qui ne répandait 
pas la moindre odeur ; et ils rirent de ce qu’elle le 
trouvait en fonction, son trou de balle au grand 
air. N’est-ce pas ? on sait bien ce que c’est qu’un 
malade. Il se carrait là-dessus comme un pape, 
avec son bagou d’autrefois. Oh ! il allait mieux, 
puisque ça reprenait son cours. 
– Et la fluxion ? demanda la blanchisseuse. 
– Emballée ! répondit-il. Ils m’ont retiré ça 
avec la main. Je tousse encore un peu, mais c’est 
la fin du ramonage. 
Puis, au moment de quitter le trône pour se 
refourrer dans son lit, il rigola de nouveau. 
– T’as le nez solide, t’as pas peur de prendre 
une prise, toi ! 
Et ils s’égayèrent davantage. Au fond, ils 
avaient de la joie. C’était par manière de se 
témoigner leur contentement, sans faire de 
phrases, qu’ils plaisantaient ainsi ensemble sur la 
plus fine. Il faut avoir eu des malades pour 
connaître le plaisir qu’on éprouve à les revoir 
bien travailler de tous les côtés. 
Quand il fut dans son lit, elle lui donna les 
deux oranges, ce qui lui causa un 
attendrissement. Il redevenait gentil, depuis qu’il 
buvait de la tisane et qu’il ne pouvait plus laisser 
son coeur sur les comptoirs des mastroquets. Elle 
finit par oser lui parler de son coup de marteau, 
surprise de l’entendre raisonner comme au bon 
temps. 
– Ah ! oui, dit-il en se blaguant lui-même, j’ai 
joliment rabâché !... Imagine-toi, je voyais des 
rats, je courais à quatre pattes pour leur mettre un 
grain de sel sous la queue. Et toi, tu m’appelais, 
des hommes voulaient t’y faire passer. Enfin, 
toutes sortes de bêtises, des revenants en plein 
jour... Oh ! je me souviens très bien, la caboche 
est encore solide... À présent, c’est fini, je rêvasse 
en m’endormant, j’ai des cauchemars, mais tout 
le monde a des cauchemars. 
Gervaise resta près de lui jusqu’au soir. Quand 
l’interne vint, à la visite de six heures, il lui fit 
étendre les mains ; elles ne tremblaient presque 
plus, à peine un frisson qui agitait le bout des 
doigts. Cependant, comme la nuit tombait, 
Coupeau fut peu à peu pris d’une inquiétude. Il se 
leva deux fois sur son séant, regardant par terre, 
dans les coins d’ombre de la pièce. Brusquement, 
il allongea le bras et parut écraser une bête contre 
le mur. 
– Qu’est-ce donc ? demanda Gervaise, 
effrayée. 
– Les rats, les rats, murmura-t-il. 
Puis, après un silence, glissant au sommeil, il 
se débattit, en lâchant des mots entrecoupés. 
– Nom de Dieu ! ils me trouent la pelure !... 
Oh ! les sales bêtes !... Tiens bon ! serre tes 
jupes ! méfie-toi du salopiaud, derrière toi !... 
Sacré tonnerre, la voilà culbutée, et ces mufes qui 
rigolent !... Tas de mufes ! tas de fripouilles ! tas 
de brigands ! 
Il lançait des claques dans le vide, tirait sa 
couverture, la roulait en tapon contre sa poitrine, 
comme pour la protéger contre les violences des 
hommes barbus qu’il voyait. Alors, un gardien 
étant accouru, Gervaise se retira, toute glacée par 
cette scène. Mais, lorsqu’elle revint, quelques 
jours plus tard, elle trouva Coupeau 
complètement guéri. Les cauchemars eux-mêmes 
s’en étaient allés ; il avait un sommeil d’enfant, il 
dormait ses dix heures sans bouger un membre. 
Aussi permit-on à sa femme de l’emmener. 
Seulement, l’interne lui dit à la sortie les bonnes 
paroles d’usage, en lui conseillant de les méditer. 
S’il recommençait à boire, il retomberait et 
finirait par y laisser sa peau. Oui, ça dépendait 
uniquement de lui. Il avait vu comme on 
redevenait gaillard et gentil, quand on ne se 
soûlait pas. Eh bien ! il devait continuer à la 
maison sa vie sage de Sainte-Anne, s’imaginer 
qu’il était sous clef et que les marchands de vin 
n’existaient plus. 
– Il a raison, ce monsieur, dit Gervaise dans 
l’omnibus qui les ramenait rue de la Goutte-d’Or. 
– Sans doute qu’il a raison, répondit Coupeau. 
Puis, après avoir songé une minute, il reprit : 
– Oh ! tu sais, un petit verre par-ci par-là, ça 
ne peut pourtant pas tuer un homme, ça fait 
digérer. 
Et, le soir même, il but un petit verre de cric, 
pour la digestion. Pendant huit jours, il se montra 
cependant assez raisonnable. Il était très traqueur 
au fond, il ne se souciait pas de finir à Bicêtre. 
Mais, sa passion l’emportait, le premier petit 
verre le conduisait malgré lui à un deuxième, à un 
troisième, à un quatrième ; et, dès la fin de la 
quinzaine, il avait repris sa ration ordinaire, sa 
chopine de tord-boyaux par jour. Gervaise, 
exaspérée, aurait cogné. Dire qu’elle était assez 
bête pour avoir rêvé de nouveau une vie honnête, 
quand elle l’avait vu dans tout son bon sens à 
l’asile ! Encore une heure de joie envolée, la 
dernière bien sûr ! Oh ! maintenant, puisque rien 
ne pouvait le corriger, pas même la peur de sa 
crevaison prochaine, elle jurait de ne plus se 
gêner ; le ménage irait à la six-quatre-deux, elle 
s’en battait l’oeil ; et elle parlait de prendre, elle 
aussi, du plaisir où elle en trouverait. Alors, 
l’enfer recommença, une vie enfoncée davantage 
dans la crotte, sans coin d’espoir ouvert sur une 
meilleure saison. Nana, quand son père l’avait 
giflée, demandait furieusement pourquoi cette 
rosse n’était pas restée à l’hôpital. Elle attendait 
de gagner de l’argent, disait-elle, pour lui payer 
de l’eau-de-vie et le faire crever plus vite. 
Gervaise, de son côté, un jour que Coupeau 
regrettait leur mariage, s’emporta. Ah ! elle lui 
avait apporté la resucée des autres, ah ! elle 
s’était fait ramasser sur le trottoir, en l’enjôlant 
par ses mines de rosière ! Nom d’un chien ! il ne 
manquait pas d’aplomb ! Autant de paroles, 
autant de menteries. Elle ne voulait pas de lui, 
voilà la vérité. Il se traînait à ses pieds pour la 
décider, pendant qu’elle lui conseillait de bien 
réfléchir. Et si c’était à refaire, comme elle dirait 
non ! elle se laisserait plutôt couper un bras. Oui, 
elle avait vu la lune, avant lui ; mais une femme 
qui a vu la lune et qui est travailleuse, vaut mieux 
qu’un feignant d’homme qui salit son honneur et 
celui de sa famille dans tous les mannezingues. 
Ce jour-là, pour la première fois chez les 
Coupeau, on se flanqua une volée en règle, on se 
tapa même si dur, qu’un vieux parapluie et le 
balai furent cassés. 
Et Gervaise tint parole. Elle s’avachit encore ; 
elle manquait l’atelier plus souvent, jacassait des 
journées entières, devenait molle comme une 
chiffe à la besogne. Quand une chose lui tombait 
des mains, ça pouvait bien rester par terre, ce 
n’était pas elle qui se serait baissée pour le 
ramasser. Les côtes lui poussaient en long. Elle 
voulait sauver son lard. Elle en prenait à son aise 
et ne donnait plus un coup de balai que lorsque 
les ordures manquaient de la faire tomber. Les 
Lorilleux, maintenant, affectaient de se boucher 
le nez, en passant devant sa chambre ; une vraie 
poison, disaient-ils. Eux, vivaient en sournois, au 
fond du corridor, se garant de toutes ces misères 
qui piaulaient dans ce coin de la maison, 
s’enfermant pour ne pas avoir à prêter des pièces 
de vingt sous. Oh ! des bons coeurs, des voisins 
joliment obligeants ! oui, c’était le chat ! On 
n’avait qu’à frapper et à demander du feu, ou une 
pincée de sel, ou une carafe d’eau, on était sûr de 
recevoir tout de suite la porte sur le nez. Avec ça, 
des langues de vipère. Ils criaient qu’ils ne 
s’occupaient jamais des autres, quand il était 
question de secourir leur prochain ; mais ils s’en 
occupaient du matin au soir, dès qu’il s’agissait 
de mordre le monde à belles dents. Le verrou 
poussé, une couverture accrochée pour boucher 
les fentes et le trou de la serrure, ils se régalaient 
de potins, sans quitter leurs fils d’or une seconde. 
La dégringolade de la Banban surtout les faisait 
ronronner la journée entière, comme des matous 
qu’on caresse. Quelle dèche, quel décatissage, 
mes amis ! Ils la guettaient aller aux provisions et 
rigolaient du tout petit morceau de pain qu’elle 
rapportait sous son tablier. Ils calculaient les 
jours où elle dansait devant le buffet. Ils savaient, 
chez elle, l’épaisseur de la poussière, le nombre 
d’assiettes sales laissées en plan, chacun des 
abandons croissants de la misère et de la paresse. 
Et ses toilettes donc, des guenilles dégoûtantes 
qu’une chiffonnière n’aurait pas ramassées ! Dieu 
de Dieu ! il pleuvait drôlement sur sa mercerie, à 
cette belle blonde, cette cato qui tortillait tant son 
derrière, autrefois, dans sa belle boutique bleue. 
Voilà où menaient l’amour de la fripe, les 
lichades et les gueuletons. Gervaise, qui se 
doutait de la façon dont ils l’arrangeaient, ôtait 
ses souliers, collait son oreille contre leur porte ; 
mais la couverture l’empêchait d’entendre. Elle 
les surprit seulement un jour en train de l’appeler 
« la grand-tétasse », parce que sans doute son 
devant de gilet était un peu fort, malgré la 
mauvaise nourriture qui lui vidait la peau. 
D’ailleurs, elle les avait quelque part ; elle 
continuait à leur parler, pour éviter les 
commentaires, n’attendant de ces salauds que des 
avanies, mais n’ayant même plus la force de leur 
répondre et de les lâcher là comme un paquet de 
sottises. Et puis, zut ! elle demandait son plaisir, 
rester en tas, tourner ses pouces, bouger quand il 
s’agissait de prendre du bon temps, pas 
davantage. 
Un samedi, Coupeau lui avait promis de la 
mener au Cirque. Voir des dames galoper sur des 
chevaux et sauter dans des ronds de papier, voilà 
au moins qui valait la peine de se déranger. 
Coupeau justement venait de faire une quinzaine, 
il pouvait se fendre de quarante sous ; et même ils 
devaient manger tous les deux dehors, Nana 
ayant à veiller très tard ce soir-là chez son patron 
pour une commande pressée. Mais, à sept heures, 
pas de Coupeau ; à huit heures, toujours 
personne, Gervaise était furieuse. Son soûlard 
fricassait pour sûr la quinzaine avec les 
camarades, chez les marchands de vin du 
quartier. Elle avait lavé un bonnet, et s’escrimait, 
depuis le matin, sur les trous d’une vieille robe, 
voulant être présentable. Enfin, vers neuf heures, 
l’estomac vide, bleue de colère, elle se décida à 
descendre, pour chercher Coupeau dans les 
environs. 
– C’est votre mari que vous demandez ? lui 
cria Mme Boche, en l’apercevant la figure à 
l’envers. Il est chez le père Colombe. Boche vient 
de prendre des cerises avec lui. 
Elle dit merci. Elle fila raide sur le trottoir, en 
roulant l’idée de sauter aux yeux de Coupeau. 
Une petite pluie fine tombait, ce qui rendait la 
promenade encore moins amusante. Mais, quand 
elle fut arrivée devant l’Assommoir, la peur de la 
danser elle-même, si elle taquinait son homme, la 
calma brusquement et la rendit prudente. La 
boutique flambait, son gaz allumé, les glaces 
blanches comme des soleils, les fioles et les 
bocaux illuminant les murs de leurs verres de 
couleur. Elle resta là un instant, l’échine tendue, 
l’oeil appliqué contre la vitre, entre deux 
bouteilles de l’étalage, à guigner Coupeau, dans 
le fond de la salle ; il était assis avec des 
camarades, autour d’une petite table de zinc, tous 
vagues et bleuis par la fumée des pipes ; et, 
comme on ne les entendait pas gueuler, ça faisait 
un drôle d’effet de les voir se démancher, le 
menton en avant, les yeux sortis de la figure. 
Était-il Dieu possible que des hommes pussent 
lâcher leurs femmes et leur chez-eux pour 
s’enfermer ainsi dans un trou où ils étouffaient ! 
La pluie lui dégouttait le long du cou ; elle se 
releva, elle s’en alla sur le boulevard extérieur, 
réfléchissant, n’osant pas entrer. Ah bien ! 
Coupeau l’aurait joliment reçue, lui qui ne voulait 
pas être relancé ! Puis, vrai, ça ne lui semblait 
guère la place d’une femme honnête. Cependant, 
sous les arbres trempés, un léger frisson la 
prenait, et elle songeait, hésitante encore, qu’elle 
était pour sûr en train de pincer quelque bonne 
maladie. Deux fois, elle retourna se planter 
devant la vitre, son oeil collé de nouveau, vexée 
de retrouver ces sacrés pochards à couvert, 
toujours gueulant et buvant. Le coup de lumière 
de l’Assommoir se reflétait dans les flaques des 
pavés, où la pluie mettait un frémissement de 
petits bouillons. Elle se sauvait, elle pataugeait 
là-dedans, dès que la porte s’ouvrait et retombait, 
avec le claquement de ses bandes de cuivre. 
Enfin, elle s’appela trop bête, elle poussa la porte 
et marcha droit à la table de Coupeau. Après tout, 
n’est-ce pas ? c’était son mari qu’elle venait 
demander ; et elle y était autorisée, puisqu’il avait 
promis, ce soir-là, de la mener au Cirque. Tant 
pis ! elle n’avait pas envie de fondre comme un 
pain de savon, sur le trottoir. 
– Tiens ! c’est toi, la vieille ! cria le zingueur, 
qu’un ricanement étranglait. Ah ! elle est farce, 
par exemple !... Hein ? pas vrai, elle est farce ! 
Tous riaient, Mes-Bottes, Bibi-la-Grillade, 
Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif. Oui, ça leur 
semblait farce ; et ils n’expliquaient pas 
pourquoi. Gervaise restait debout, un peu 
étourdie. Coupeau lui paraissant très gentil, elle 
se risqua à dire : 
– Tu sais, nous allons là-bas. Faut nous 
cavaler. Nous arriverons encore à temps pour voir 
quelque chose. 
– Je ne peux pas me lever, je suis collé, oh ! 
sans blague, reprit Coupeau qui rigolait toujours. 
Essaie, pour te renseigner ; tire-moi le bras, de 
toutes tes forces, nom de Dieu ! plus fort que ça, 
ohé, hisse !... Tu vois, c’est ce roussin de père 
Colombe qui m’a vissé sur sa banquette. 
Gervaise s’était prêtée à ce jeu ; et, quand elle 
lui lâcha le bras, les camarades trouvèrent la 
blague si bonne, qu’ils se jetèrent les uns sur les 
autres, braillant et se frottant les épaules comme 
des ânes qu’on étrille. Le zingueur avait la 
bouche fendue par un tel rire, qu’on lui voyait 
jusqu’au gosier. 
– Fichue bête ! dit-il enfin, tu peux bien 
t’asseoir une minute. On est mieux là qu’à 
barboter dehors... Eh bien ! oui, je ne suis pas 
rentré, j’ai eu des affaires. Quand tu feras ton nez, 
ça n’avancera à rien... Reculez-vous donc, vous 
autres. 
– Si madame voulait accepter mes genoux, ça 
serait plus tendre, dit galamment Mes-Bottes. 
Gervaise, pour ne pas se faire remarquer, prit 
une chaise et s’assit à trois pas de la table. Elle 
regarda ce que buvaient les hommes, du cassegueule 
qui luisait pareil à de l’or, dans les verres ; 
il y en avait une petite mare coulée sur la table, et 
Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, tout en causant, 
trempait son doigt, écrivait un nom de femme : 
Eulalie, en grosses lettres. Elle trouva Bibi-la- 
Grillade joliment ravagé, plus maigre qu’un cent 
de clous. Mes-Bottes avait un nez qui fleurissait, 
un vrai dahlia bleu de Bourgogne. Ils étaient très 
sales tous les quatre, avec leurs ordures de barbes 
raides et pisseuses comme des balais à pot de 
chambre, étalant des guenilles de blouses, 
allongeant des pattes noires aux ongles en deuil. 
Mais, vrai, on pouvait encore se montrer dans 
leur société, car s’ils gobelottaient depuis six 
heures, ils restaient tout de même comme il faut, 
juste à ce point où l’on charme ses puces. 
Gervaise en vit deux autres devant le comptoir en 
train de se gargariser, si pafs, qu’ils se jetaient 
leur petit verre sous le menton, et imbibaient leur 
chemise, en croyant se rincer la dalle. Le gros 
père Colombe, qui allongeait ses bras énormes, 
les porte-respect de son établissement, versait 
tranquillement les tournées. Il faisait très chaud, 
la fumée des pipes montait dans la clarté 
aveuglante du gaz, où elle roulait comme une 
poussière, noyant les consommateurs d’une buée, 
lentement épaissie ; et, de ce nuage, un vacarme 
sortait, assourdissant et confus, des voix cassées, 
des chocs de verre, des jurons et des coups de 
poing semblables à des détonations. Aussi 
Gervaise avait-elle pris sa figure en coin de rue, 
car une pareille vue n’est pas drôle pour une 
femme, surtout quand elle n’en a pas l’habitude ; 
elle étouffait, les yeux brûlés, la tête déjà alourdie 
par l’odeur d’alcool qui s’exhalait de la salle 
entière. Puis, brusquement, elle eut la sensation 
d’un malaise plus inquiétant derrière son dos. 
Elle se tourna, elle aperçut l’alambic, la machine 
à soûler, fonctionnant sous le vitrage de l’étroite 
cour, avec la trépidation profonde de sa cuisine 
d’enfer. Le soir, les cuivres étaient plus mornes, 
allumés seulement sur leur rondeur d’une large 
étoile rouge ; et l’ombre de l’appareil, contre la 
muraille du fond, dessinait des abominations, des 
figures avec des queues, des monstres ouvrant 
leurs mâchoires comme pour avaler le monde. 
– Dis donc, Marie-bon-Bec, ne fais pas ta 
gueule ! cria Coupeau. Tu sais, à Chaillot les 
rabat-joie !... Qu’est-ce que tu veux boire ? 
– Rien, bien sûr, répondit la blanchisseuse. Je 
n’ai pas dîné, moi. 
– Eh bien ! raison de plus ; ça soutient, une 
goutte de quelque chose. Mais, comme elle ne se 
déridait pas, Mes-Bottes se montra galant de 
nouveau. 
– Madame doit aimer les douceurs, murmurat- 
il. 
– J’aime les hommes qui ne se soûlent pas, 
reprit-elle en se fâchant. Oui, j’aime qu’on 
rapporte sa paie et qu’on soit de parole, quand on 
a fait une promesse. 
– Ah ! c’est ça qui te chiffonne ! dit le 
zingueur, sans cesser de ricaner. Tu veux ta part. 
Alors, grande cruche, pourquoi refuses-tu une 
consommation ?... Prends donc, c’est tout 
bénéfice. 
Elle le regarda fixement, l’air sérieux, avec un 
pli qui lui traversait le front d’une raie noire. Et 
elle répondit d’une voix lente : 
– Tiens ! tu as raison, c’est une bonne idée. 
Comme ça, nous boirons la monnaie ensemble. 
Bibi-la-Grillade se leva pour aller lui chercher 
un verre d’anisette. Elle approcha sa chaise, elle 
s’attabla. Pendant qu’elle sirotait son anisette, 
elle eut tout d’un coup un souvenir, elle se 
rappela la prune qu’elle avait mangée avec 
Coupeau, jadis, près de la porte, lorsqu’il lui 
faisait la cour. En ce temps-là, elle laissait la 
sauce des fruits à l’eau-de-vie. Et, maintenant, 
voici qu’elle se remettait aux liqueurs. Oh ! elle 
se connaissait, elle n’avait pas pour deux liards 
de volonté. On n’aurait eu qu’à lui donner une 
chiquenaude sur les reins pour l’envoyer faire 
une culbute dans la boisson. Même ça lui 
semblait très bon, l’anisette, peut-être un peu trop 
doux, un peu écoeurant. Et elle suçait son verre, 
en écoutant Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, raconter 
sa liaison avec la grosse Eulalie, celle qui vendait 
du poisson dans la rue, une femme rudement 
maligne, une particulière qui le flairait chez les 
marchands de vin, tout en poussant sa voiture, le 
long des trottoirs ; les camarades avaient beau 
l’avertir et le cacher, elle le pinçait souvent, elle 
lui avait même, la veille, envoyé une limande par 
la figure, pour lui apprendre à manquer l’atelier. 
Par exemple, ça, c’était drôle. Bibi-la-Grillade et 
Mes-Bottes, les côtes crevées de rire, 
appliquaient des claques sur les épaules de 
Gervaise, qui rigolait enfin, comme chatouillée et 
malgré elle ; et ils lui conseillaient d’imiter la 
grosse Eulalie, d’apporter ses fers et de repasser 
les oreilles de Coupeau sur le zinc des 
mastroquets. 
– Ah bien ! merci, cria Coupeau qui retourna 
le verre d’anisette vidé par sa femme, tu nous 
pompes joliment ça ! Voyez donc, la coterie, ça 
ne lanterne guère. 
– Madame redouble ? demanda Bec-Salé, dit 
Boit-sans-Soif. 
Non, elle en avait assez. Elle hésitait pourtant. 
L’anisette lui barbouillait le coeur. Elle aurait 
plutôt pris quelque chose de raide pour se guérir 
l’estomac. Et elle jetait des regards obliques sur 
la machine à soûler, derrière elle. Cette sacrée 
marmite, ronde comme un ventre de 
chaudronnière grasse, avec son nez qui 
s’allongeait et se tortillait, lui soufflait un frisson 
dans les épaules, une peur mêlée d’un désir. Oui, 
on aurait dit la fressure de métal d’une grande 
gueuse, de quelque sorcière qui lâchait goutte à 
goutte le feu de ses entrailles. Une jolie source de 
poison, une opération qu’on aurait dû enterrer 
dans une cave, tant elle était effrontée et 
abominable ! Mais ça n’empêchait pas, elle aurait 
voulu mettre son nez là-dedans, renifler l’odeur, 
goûter à la cochonnerie, quand même sa langue 
brûlée aurait dû en peler du coup comme une 
orange. 
– Qu’est-ce que vous buvez donc là ? 
demanda-t-elle sournoisement aux hommes, l’oeil 
allumé par la belle couleur d’or de leurs verres. 
– Ça, ma vieille, répondit Coupeau, c’est le 
camphre du papa Colombe... Fais pas la bête, 
n’est-ce pas ? On va t’y faire goûter. 
Et lorsqu’on lui eut apporté un verre de vitriol, 
et que sa mâchoire se contracta, à la première 
gorgée, le zingueur reprit, en se tapant sur les 
cuisses : 
– Hein ! ça te rabote le sifflet !... Avale d’une 
lampée. Chaque tournée retire un écu de six 
francs de la poche du médecin. 
Au deuxième verre, Gervaise ne sentit plus la 
faim qui la tourmentait. Maintenant, elle était 
raccommodée avec Coupeau, elle ne lui en 
voulait plus de son manque de parole. Ils iraient 
au Cirque une autre fois ; ce n’était pas si drôle, 
des faiseurs de tours qui galopaient sur des 
chevaux. Il ne pleuvait pas chez le père Colombe, 
et si la paie fondait dans le fil-en-quatre, on se la 
mettait sur le torse au moins, on la buvait limpide 
et luisante comme du bel or liquide. Ah ! elle 
envoyait joliment flûter le monde ! La vie ne lui 
offrait pas tant de plaisirs ; d’ailleurs, ça lui 
semblait une consolation d’être de moitié dans le 
nettoyage de la monnaie. Puisqu’elle était bien, 
pourquoi donc ne serait-elle pas restée ? On 
pouvait tirer le canon, elle n’aimait plus bouger, 
quand elle avait fait son tas. Elle mijotait dans 
une bonne chaleur, son corsage collé à son dos, 
envahie d’un bien-être qui lui engourdissait les 
membres. Elle rigolait toute seule, les coudes sur 
la table, les yeux perdus, très amusée par deux 
clients, un gros mastoc et un nabot, à une table 
voisine, en train de s’embrasser comme du pain, 
tant ils étaient gris. Oui, elle riait à l’Assommoir, 
à la pleine lune du père Colombe, une vraie 
vessie de saindoux, aux consommateurs fumant 
leur brûle-gueule, criant et crachant, aux grandes 
flammes du gaz qui allumaient les glaces et les 
bouteilles de liqueur. L’odeur ne la gênait plus ; 
au contraire, elle avait des chatouilles dans le nez, 
elle trouvait que ça sentait bon ; ses paupières se 
fermaient un peu, tandis qu’elle respirait très 
court, sans étouffement, goûtant la jouissance du 
lent sommeil dont elle était prise. Puis, après son 
troisième petit verre, elle laissa tomber son 
menton sur ses mains, elle ne vit plus que 
Coupeau et les camarades ; et elle demeura nez à 
nez avec eux, tout près, les joues chauffées par 
leur haleine, regardant leurs barbes sales, comme 
si elle en avait compté les poils. Ils étaient très 
soûls, à cette heure. Mes-Bottes bavait, la pipe 
aux dents, de l’air muet et grave d’un boeuf 
assoupi. Bibi-la-Grillade racontait une histoire, la 
façon dont il vidait un litre d’un trait, en lui 
fichant un tel baiser à la régalade, qu’on lui 
voyait le derrière. Cependant, Bec-Salé, dit Boit- 
sans-Soif, était allé chercher le tourniquet sur le 
comptoir et jouait des consommations avec 
Coupeau. 
– Deux cents !... T’es rupin, tu amènes les gros 
numéros à tous coups. 
La plume du tourniquet grinçait, l’image de la 
Fortune, une grande femme rouge, placée sous un 
verre, tournait et ne mettait plus au milieu qu’une 
tache ronde, pareille à une tache de vin. 
– Trois cent cinquante !... T’as donc marché 
dedans, bougre de lascar ! Ah ! zut ! je ne joue 
plus ! 
Et Gervaise s’intéressait au tourniquet. Elle 
soiffait à tirelarigot, et appelait Mes-Bottes « mon 
fiston ». Derrière elle, la machine à soûler 
fonctionnait toujours, avec son murmure de 
ruisseau souterrain ; et elle désespérait de 
l’arrêter, de l’épuiser, prise contre elle d’une 
colère sombre, ayant des envies de sauter sur le 
grand alambic comme sur une bête, pour le taper 
à coups de talon et lui crever le ventre. Tout se 
brouillait, elle voyait la machine remuer, elle se 
sentait prise par ses pattes de cuivre, pendant que 
le ruisseau coulait maintenant au travers de son 
corps. 
Puis, la salle dansa, avec les becs de gaz qui 
filaient comme des étoiles. Gervaise était poivre. 
Elle entendait une discussion furieuse entre Bec- 
Salé, dit Boit-sans-Soif, et cet encloué de père 
Colombe. En voilà un voleur de patron qui 
marquait à la fourchette ! On n’était pourtant pas 
à Bondy. Mais, brusquement, il y eut une 
bousculade, des hurlements, un vacarme de tables 
renversées. C’était le père Colombe qui flanquait 
la société dehors, sans se gêner, en un tour de 
main. Devant la porte, on l’engueula, on l’appela 
fripouille. Il pleuvait toujours, un petit vent glacé 
soufflait. Gervaise perdit Coupeau, le retrouva et 
le perdit encore. Elle voulait rentrer, elle tâtait les 
boutiques pour reconnaître son chemin. Cette nuit 
soudaine l’étonnait beaucoup. Au coin de la rue 
des Poissonniers, elle s’assit dans le ruisseau, elle 
se crut au lavoir. Toute l’eau qui coulait lui 
tournait la tête et la rendait très malade. Enfin, 
elle arriva, elle fila raide devant la porte des 
concierges, chez lesquels elle vit parfaitement les 
Lorilleux et les Poisson attablés, qui firent des 
grimaces de dégoût en l’apercevant dans ce bel 
état. 
Jamais elle ne sut comment elle avait monté 
les six étages. En haut, au moment où elle prenait 
le corridor, la petite Lalie, qui entendait son pas, 
accourut, les bras ouverts dans un geste de 
caresse, riant et disant : 
– Mme Gervaise, papa n’est pas rentré, venez 
donc voir dormir mes enfants... Oh ! ils sont 
gentils ! 
Mais, en face du visage hébété de la 
blanchisseuse, elle recula et trembla. Elle 
connaissait ce souffle d’eau-de-vie, ces yeux 
pâles, cette bouche convulsée. Alors, Gervaise 
passa en trébuchant, sans dire un mot, pendant 
que la petite, debout sur le seuil de sa porte, la 
suivait de son regard noir, muet et grave. 
XI 
Nana grandissait, devenait garce. À quinze 
ans, elle avait poussé comme un veau, très 
blanche de chair, très grasse, si dodue même 
qu’on aurait dit une pelote. Oui, c’était ça, quinze 
ans, toutes ses dents et pas de corset. Une vraie 
frimousse de margot, trempée dans du lait, une 
peau veloutée de pêche, un nez drôle, un bec 
rose, des quinquets luisants auxquels les hommes 
avaient envie d’allumer leur pipe. Son tas de 
cheveux blonds, couleur d’avoine fraîche, 
semblait lui avoir jeté de la poudre d’or sur les 
tempes, des taches de rousseur, qui lui mettaient 
là une couronne de soleil. Ah ! une jolie pépée, 
comme disaient les Lorilleux, une morveuse 
qu’on aurait encore dû moucher et dont les 
grosses épaules avaient les rondeurs pleines, 
l’odeur mûre d’une femme faite. 
Maintenant, Nana ne fourrait plus des boules 
de papier dans son corsage. Des nichons lui 
étaient venus, une paire de nichons de satin blanc 
tout neufs. Et ça ne l’embarrassait guère, elle 
aurait voulu en avoir plein les bras, elle rêvait des 
tétais de nounou, tant la jeunesse est gourmande 
et inconsidérée. Ce qui la rendait surtout friande, 
c’était une vilaine habitude qu’elle avait prise de 
sortir un petit bout de sa langue entre ses 
quenottes blanches. Sans doute, en se regardant 
dans les glaces, elle s’était trouvée gentille ainsi. 
Alors, tout le long de la journée, pour faire la 
belle, elle tirait la langue. 
– Cache donc ta menteuse ! lui criait sa mère. 
Et il fallait souvent que Coupeau s’en mêlât, 
tapant du poing, gueulant avec des jurons : 
– Veux-tu bien rentrer ton chiffon rouge ! 
Nana se montrait très coquette. Elle ne se 
lavait pas toujours les pieds, mais elle prenait ses 
bottines si étroites, qu’elle souffrait le martyre 
dans la prison de Saint-Crépin ; et si on 
l’interrogeait, en la voyant devenir violette, elle 
répondait qu’elle avait des coliques, pour ne pas 
confesser sa coquetterie. Quand le pain manquait 
à la maison, il lui était difficile de se pomponner. 
Alors, elle faisait des miracles, elle rapportait des 
rubans de l’atelier, elle s’arrangeait des toilettes, 
des robes sales couvertes de noeuds et de 
bouffettes. L’été était la saison de ses triomphes. 
Avec une robe de percale de six francs, elle 
passait tous ses dimanches, elle emplissait le 
quartier de la Goutte-d’Or de sa beauté blonde. 
Oui, on la connaissait des boulevards extérieurs 
aux fortifications, et de la chaussée de 
Clignancourt à la grande rue de la Chapelle. On 
l’appelait « la petite poule », parce qu’elle avait 
vraiment la chair tendre et l’air frais d’une 
poulette. 
Une robe surtout lui alla à la perfection. 
C’était une robe blanche à pois roses, très simple, 
sans garniture aucune. La jupe, un peu courte, 
dégageait ses pieds ; les manches, largement 
ouvertes et tombantes, découvraient ses bras 
jusqu’aux coudes ; l’encolure du corsage, qu’elle 
ouvrait en coeur avec des épingles, dans un coin 
noir de l’escalier, pour éviter les calottes du père 
Coupeau, montrait la neige de son cou et l’ombre 
dorée de sa gorge. Et rien autre, rien qu’un ruban 
rose noué autour de ses cheveux blonds, un ruban 
dont les bouts s’envolaient sur sa nuque. Elle 
avait là-dedans une fraîcheur de bouquet. Elle 
sentait bon la jeunesse, le nu de l’enfant et de la 
femme. 
Les dimanches furent pour elle, à cette 
époque, des journées de rendez-vous avec la 
foule, avec tous les hommes qui passaient et qui 
la reluquaient. Elle les attendait la semaine 
entière, chatouillée de petits désirs, étouffant, 
prise d’un besoin de grand air, de promenade au 
soleil, dans la cohue du faubourg endimanché. 
Dès le matin, elle s’habillait, elle restait des 
heures en chemise devant le morceau de glace 
accroché au-dessus de la commode ; et, comme 
toute la maison pouvait la voir par la fenêtre, sa 
mère se fâchait, lui demandait si elle n’avait pas 
bientôt fini de se promener en panais. Mais, elle, 
tranquille, se collait des accroche-coeur sur le 
front avec de l’eau sucrée, recousait les boutons 
de ses bottines ou faisait un point à sa robe, les 
jambes nues, la chemise glissée des épaules, dans 
le désordre de ses cheveux ébouriffés. Ah ! elle 
était chouette, comme ça ! disait le père Coupeau, 
qui ricanait et la blaguait ; une vraie Madeleinela- 
Désolée ! Elle aurait pu servir de femme 
sauvage et se montrer pour deux sous. Il lui 
criait : « Cache donc ta viande, que je mange 
mon pain ! » Et elle était adorable, blanche et fine 
sous le débordement de sa toison blonde, rageant 
si fort que sa peau en devenait rose, n’osant 
répondre à son père et cassant son fil entre ses 
dents, d’un coup sec et furieux, qui secouait d’un 
frisson sa nudité de belle fille. 
Puis, aussitôt après le déjeuner, elle filait, elle 
descendait dans la cour. La paix chaude du 
dimanche endormait la maison ; en bas, les 
ateliers étaient fermés ; les logements bâillaient 
par leurs croisées ouvertes, montraient des tables 
déjà mises pour le soir, qui attendaient les 
ménages, en train de gagner de l’appétit sur les 
fortifications ; une femme, au troisième, 
employait la journée à laver sa chambre, roulant 
son lit, bousculant ses meubles, chantant pendant 
des heures la même chanson, sur un ton doux et 
pleurard. Et, dans le repos des métiers, au milieu 
de la cour vide et sonore, des parties de volants 
s’engageaient entre Nana, Pauline et d’autres 
grandes filles. Elles étaient cinq ou six, poussées 
ensemble, qui devenaient les reines de la maison 
et se partageaient les oeillades des messieurs. 
Quand un homme traversait la cour, des rires 
flûtés montaient, les froufrous de leurs jupes 
amidonnées passaient comme un coup de vent. 
Au-dessus d’elles, l’air des jours de fête flambait, 
brûlant et lourd, comme amolli de paresse et 
blanchi par la poussière des promenades. 
Mais les parties de volants n’étaient qu’une 
frime pour s’échapper. Brusquement, la maison 
tombait à un grand silence. Elles venaient de se 
glisser dans la rue et de gagner les boulevards 
extérieurs. Alors, toutes les six, se tenant par les 
bras, occupant la largeur des chaussées, s’en 
allaient, vêtues de clair, avec leurs rubans noués 
autour de leurs cheveux nus. Les yeux vifs, 
coulant de minces regards par le coin pincé des 
paupières, elles voyaient tout, elles renversaient 
le cou pour rire, en montrant le gras du menton. 
Dans les gros éclats de gaieté, lorsqu’un bossu 
passait ou qu’une vieille femme attendait son 
chien au coin des bornes, leur ligne se brisait, les 
unes restaient en arrière, tandis que les autres les 
tiraient violemment ; et elles balançaient les 
hanches, se pelotonnaient, se dégingandaient, 
histoire d’attrouper le monde et de faire craquer 
leur corsage sous leurs formes naissantes. La rue 
était à elles ; elles y avaient grandi, en relevant 
leurs jupes le long des boutiques ; elles s’y 
retroussaient encore jusqu’aux cuisses, pour 
rattacher leurs jarretières. Au milieu de la foule 
lente et blême, entre les arbres grêles des 
boulevards, leur débandade courait ainsi, de la 
barrière Rochechouart à la barrière Saint-Denis, 
bousculant les gens, coupant les groupes en 
zigzag, se retournant et lâchant des mots dans les 
fusées de leurs rires. Et leurs robes envolées 
laissaient, derrière elles, l’insolence de leur 
jeunesse ; elles s’étalaient en plein air, sous la 
lumière crue, d’une grossièreté ordurière de 
voyous, désirables et tendres comme des vierges 
qui reviennent du bain, la nuque trempée. 
Nana prenait le milieu, avec sa robe rose, qui 
s’allumait dans le soleil. Elle donnait le bras à 
Pauline, dont la robe, des fleurs jaunes sur un 
fond blanc, flambait aussi, piquée de petites 
flammes. Et comme elles étaient les plus grosses 
toutes les deux, les plus femmes et les plus 
effrontées, elles menaient la bande, elles se 
rengorgeaient sous les regards et les 
compliments, Les autres, les gamines, faisaient 
des queues à droite et à gauche, en tâchant de 
s’enfler pour être prises au sérieux. Nana et 
Pauline avaient dans le fond, des plans très 
compliqués de ruses coquettes. Si elles couraient 
à perdre haleine, c’était histoire de montrer leurs 
bas blancs et de faire flotter les rubans de leurs 
chignons. Puis, quand elles s’arrêtaient, en 
affectant de suffoquer, la gorge renversée et 
palpitante, on pouvait chercher, il y avait bien sûr 
par là une de leurs connaissances, quelque garçon 
du quartier ; et elles marchaient languissamment 
alors, chuchotant et riant entre elles, guettant, les 
yeux en dessous. Elles se cavalaient surtout pour 
ces rendez-vous du hasard, au milieu des 
bousculades de la chaussée. De grands garçons 
endimanchés, en veste et en chapeau rond, les 
retenaient un instant au bord du ruisseau, à 
rigoler et à vouloir leur pincer la taille. Des 
ouvriers de vingt ans, débraillés dans des blouses 
grises, causaient lentement avec elles, les bras 
croisés, leur soufflant au nez la fumée de leurs 
brûle-gueule. Ça ne tirait pas à conséquence, ces 
gamins avaient poussé en même temps qu’elles 
sur le pavé. Mais, dans le nombre, elles 
choisissaient déjà. Pauline rencontrait toujours un 
des fils de Mme Gaudron, un menuisier de dixsept 
ans, qui lui payait des pommes. Nana 
apercevait du bout d’une avenue à l’autre Victor 
Fauconnier, le fils de la blanchisseuse, avec 
lequel elle s’embrassait dans les coins noirs. Et ça 
n’allait pas plus loin ; elles avaient trop de vice 
pour faire une bêtise sans savoir. Seulement, on 
en disait de raides. 
Puis, quand le soleil tombait, la grande joie de 
ces mâtines était de s’arrêter aux faiseurs de 
tours. Des escamoteurs, des hercules arrivaient, 
qui étalaient sur la terre de l’avenue un tapis 
mangé d’usure. Alors, les badauds s’attroupaient, 
un cercle se formait, tandis que le saltimbanque, 
au milieu, jouait des muscles dans son maillot 
fané. Nana et Pauline restaient des heures debout, 
au plus épais de la foule. Leurs belles robes 
fraîches s’écrasaient entre les paletots et les 
bourgerons sales. Leurs bras nus, leur cou nu, 
leurs cheveux nus, s’échauffaient sous les 
haleines empestées, dans une odeur de vin et de 
sueur. Et elles riaient, amusées, sans un dégoût, 
plus roses et comme sur leur fumier naturel. 
Autour d’elles, les gros mots partaient, des 
ordures toutes crues, des réflexions d’hommes 
soûls. C’était leur langue, elles savaient tout, elles 
se retournaient avec un sourire, tranquilles 
d’impudeur, gardant la pâleur délicate de leur 
peau de satin. 
La seule chose qui les contrariait était de 
rencontrer leurs pères, surtout quand ils avaient 
bu. Elles veillaient et s’avertissaient. 
– Dis donc, Nana, criait tout d’un coup 
Pauline, voilà le père Coupeau ! 
– Ah bien ! il n’est pas poivre, non, c’est que 
je tousse ! disait Nana embêtée. Moi, je 
m’esbigne, vous savez ! Je n’ai pas envie qu’il 
secoue mes puces... Tiens ! il a piqué une tête ! 
Dieu de Dieu, s’il pouvait se casser la gueule ! 
D’autres fois, lorsque Coupeau arrivait droit 
sur elle, sans lui laisser le temps de se sauver, elle 
s’accroupissait, elle murmurait : 
– Cachez-moi donc, vous autres !... Il me 
cherche, il a promis de m’enlever le ballon, s’il 
me pinçait encore à traîner ma peau. 
Puis, lorsque l’ivrogne les avait dépassées, elle 
se relevait, et toutes le suivaient en pouffant de 
rire. Il la trouvera ! il ne la trouvera pas ! C’était 
un vrai jeu de cache-cache. Un jour pourtant, 
Boche était venu chercher Pauline par les deux 
oreilles, et Coupeau avait ramené Nana à coups 
de pied au derrière. 
Le jour baissait, elles faisaient un dernier tour 
de balade, elles rentraient dans le crépuscule 
blafard, au milieu de la foule éreintée. La 
poussière de l’air s’était épaissie, et pâlissait le 
ciel lourd. Rue de la Goutte-d’Or, on aurait dit un 
coin de province, avec les commères sur les 
portes, des éclats de voix coupant le silence tiède 
du quartier vide de voitures. Elles s’arrêtaient un 
instant dans la cour, reprenaient les raquettes, 
tâchaient de faire croire qu’elles n’avaient pas 
bougé de là. Et elles remontaient chez elles, en 
arrangeant une histoire, dont elles ne se servaient 
souvent pas, lorsqu’elles trouvaient leurs parents 
trop occupés à s’allonger des gifles, pour une 
soupe mal salée ou pas assez cuite. 
Maintenant, Nana était ouvrière, elle gagnait 
quarante sous chez Titreville, la maison de la rue 
du Caire où elle avait fait son apprentissage. Les 
Coupeau ne voulaient pas la changer, pour 
qu’elle restât sous la surveillance de Mme Lerat, 
qui était première dans l’atelier depuis dix ans. 
Le matin, pendant que la mère regardait l’heure 
au coucou, la petite partait toute seule, l’air 
gentil, serrée aux épaules par sa vieille robe noire 
trop étroite et trop courte ; et Mme Lerat était 
chargée de constater l’heure de son arrivée, 
qu’elle disait ensuite à Gervaise. On lui donnait 
vingt minutes pour aller de la rue de la Goutted’Or 
à la rue du Caire, ce qui était suffisant, car 
ces tortillons de filles ont des jambes de cerf. Des 
fois, elle arrivait juste, mais si rouge, si 
essoufflée, qu’elle venait bien sûr de dégringoler 
de la barrière en dix minutes, après avoir musé en 
chemin. Le plus souvent, elle avait sept minutes, 
huit minutes de retard ; et, jusqu’au soir, elle se 
montrait très câline pour sa tante, avec des yeux 
suppliants, tâchant ainsi de la toucher et de 
l’empêcher de parler. Mme Lerat, qui comprenait 
la jeunesse, mentait aux Coupeau, mais en 
sermonnant Nana dans des bavardages 
interminables, où elle parlait de sa responsabilité 
et des dangers qu’une jeune fille courait sur le 
pavé de Paris. Ah ! Dieu de Dieu ! la poursuivaiton 
assez elle-même ! Elle couvait sa nièce de ses 
yeux allumés de continuelles préoccupations 
polissonnes, elle restait tout échauffée à l’idée de 
garder et de mijoter l’innocence de ce pauvre 
petit chat. 
– Vois-tu, lui répétait-elle, il faut tout me dire. 
Je suis trop bonne pour toi, je n’aurais plus qu’à 
me jeter à la Seine, s’il t’arrivait un malheur... 
Entends-tu, mon petit chat, si des hommes te 
parlaient, il faudrait tout me répéter, tout, sans 
oublier un mot... Hein ? on ne t’a encore rien dit, 
tu me le jures ? 
Nana riait alors d’un rire qui lui pinçait 
drôlement la bouche. Non, non, les hommes ne 
lui parlaient pas. Elle marchait trop vite. Puis, 
qu’est-ce qu’ils lui auraient dit ? elle n’avait rien 
à démêler avec eux, peut-être ! Et elle expliquait 
ses retards d’un air de niaise : elle s’était arrêtée 
pour regarder les images, ou bien elle avait 
accompagné Pauline qui savait des histoires. On 
pouvait la suivre, si on ne la croyait pas ; elle ne 
quittait même jamais le trottoir de gauche ; et elle 
filait joliment, elle devançait toutes les autres 
demoiselles, comme une voiture. Un jour, à la 
vérité, Mme Lerat l’avait surprise, rue du Petit- 
Carreau, le nez en l’air, riant avec trois autres 
traînées de fleuristes, parce qu’un homme se 
faisait la barbe, à une fenêtre ; mais la petite 
s’était fâchée, en jurant qu’elle entrait justement 
chez le boulanger du coin acheter un pain d’un 
sou. 
– Oh ! je veille, n’ayez pas peur, disait la 
grande veuve aux Coupeau. Je vous réponds 
d’elle comme de moi-même. Si un salaud voulait 
seulement la pincer, je me mettrais plutôt en 
travers. 
L’atelier, chez Titreville, était une grande 
pièce à l’entresol, avec un large établi posé sur 
des tréteaux, occupant tout le milieu. Le long des 
quatre murs vides, dont le papier d’un gris 
pisseux montrait le plâtre par des éraflures, 
s’allongeaient des étagères encombrées de vieux 
cartons, de paquets, de modèles de rebut, oubliés 
là sous une épaisse couche de poussière. Au 
plafond, le gaz avait passé comme un badigeon 
de suie. Les deux fenêtres s’ouvraient si larges, 
que les ouvrières, sans quitter l’établi, voyaient 
défiler le monde sur le trottoir d’en face. 
Mme Lerat, pour donner l’exemple, arrivait la 
première. Puis, la porte battait pendant un quart 
d’heure, tous les petits bonnichons de fleuristes 
entraient à la débandade, suantes, décoiffées. Un 
matin de juillet, Nana se présenta la dernière, ce 
qui d’ailleurs était assez dans ses habitudes. 
– Ah bien ! dit-elle, ce ne sera pas malheureux 
quand j’aurai voiture ! 
Et, sans même ôter son chapeau, un caloquet 
noir qu’elle appelait sa casquette et qu’elle était 
lasse de retaper, elle s’approcha de la fenêtre, se 
pencha à droite et à gauche, pour voir dans la rue. 
– Qu’est-ce que tu regardes donc ? lui 
demanda Mme Lerat, méfiante. Est-ce que ton père 
t’a accompagnée ? 
– Non, bien sûr, répondit Nana tranquillement. 
Je ne regarde rien... Je regarde qu’il fait joliment 
chaud. Vrai, il y a de quoi vous donner du mal à 
vous faire courir ainsi. 
La matinée fut d’une chaleur étouffante. Les 
ouvrières avaient baissé les jalousies, entre 
lesquelles elles mouchardaient le mouvement de 
la rue ; et elles s’étaient enfin mises au travail, 
rangées des deux côtés de la table, dont Mme Lerat 
occupait seule le haut bout. Elles étaient huit, 
ayant chacune devant soi son pot à colle, sa 
pince, ses outils et sa pelote à gaufrer. Sur l’établi 
traînait un fouillis de fils de fer, de bobines, 
d’ouate, de papier vert et de papier marron, de 
feuilles et de pétales, taillés dans de la soie, du 
satin ou du velours. Au milieu, dans le goulot 
d’une grande carafe, une fleuriste avait fourré un 
petit bouquet de deux sous, qui se fanait depuis la 
veille à son corsage. 
– Ah ! vous ne savez pas, dit Léonie, une jolie 
brune, en se penchant sur sa pelote où elle 
gaufrait des pétales de rose, eh bien ! cette pauvre 
Caroline est joliment malheureuse avec ce garçon 
qui venait l’attendre le soir. 
Nana, en train de couper de minces bandes de 
papier vert, s’écria : 
– Pardi ! un homme qui lui fait des queues 
tous les jours ! 
L’atelier fut pris d’une gaieté sournoise, et 
Mme Lerat dut se montrer sévère. Elle pinça le 
nez, en murmurant : 
– Tu es propre, ma fille, tu as de jolis mots ! Je 
rapporterai ça à ton père, nous verrons si ça lui 
plaira. 
Nana gonfla les joues, comme si elle retenait 
un grand rire. Ah bien ! son père ! il en disait 
d’autres ! Mais Léonie, tout d’un coup, souffla 
très bas et très vite : 
– Eh ! méfiez-vous ! la patronne ! 
En effet, Mme Titreville, une longue femme 
sèche, entrait. Elle se tenait d’ordinaire en bas, 
dans le magasin. Les ouvrières la craignaient 
beaucoup, parce qu’elle ne plaisantait jamais. 
Elle fit lentement le tour de l’établi, au-dessus 
duquel maintenant toutes les nuques restaient 
penchées, silencieuses et actives. Elle traita une 
ouvrière de sabot, l’obligea à recommencer une 
marguerite. Puis, elle s’en alla de l’air raide dont 
elle était venue. 
– Houp ! houp ! répéta Nana, au milieu d’un 
grognement général. 
– Mesdemoiselles, vraiment, mesdemoiselles ! 
dit Mme Lerat qui voulut prendre un air de 
sévérité. Vous me forcerez à des mesures... 
Mais on ne l’écoutait pas, on ne la craignait 
guère. Elle se montrait trop tolérante, chatouillée 
parmi ces petites qui avaient de la rigolade plein 
les yeux, les prenant à part pour leur tirer les vers 
du nez sur leurs amants, leur faisant même les 
cartes, lorsqu’un bout de l’établi était libre. Sa 
peau dure, sa carcasse de gendarme tressautait 
d’une joie dansante de commère, dès qu’on était 
sur le chapitre de la bagatelle. Elle se blessait 
seulement des mots crus ; pourvu qu’on 
n’employât pas les mots crus, on pouvait tout 
dire. 
Vrai ! Nana complétait à l’atelier une jolie 
éducation ! Oh ! elle avait des dispositions, bien 
sûr. Mais ça l’achevait, la fréquentation d’un tas 
de filles déjà éreintées de misère et de vice. On 
était là les unes sur les autres, on se pourrissait 
ensemble ; juste l’histoire des paniers de 
pommes, quand il y a des pommes gâtées. Sans 
doute, on se tenait devant la société, on évitait de 
paraître trop rosse de caractère, trop dégoûtante 
d’expressions. Enfin, on posait pour la demoiselle 
comme il faut. Seulement, à l’oreille, dans les 
coins, les saletés marchaient bon train. On ne 
pouvait pas se trouver deux ensemble, sans tout 
de suite se tordre de rire, en disant des 
cochonneries. Puis, on s’accompagnait le soir, 
c’était alors des confidences, des histoires à faire 
dresser les cheveux, qui attardaient sur les 
trottoirs les deux gamines, allumées au milieu des 
coudoiements de la foule. Et il y avait encore, 
pour les filles restées sages comme Nana, un 
mauvais air à l’atelier, l’odeur de bastringue et de 
nuits peu catholiques, apportée par les ouvrières 
coureuses, dans leurs chignons mal rattachés, 
dans leurs jupes si fripées qu’elles semblaient 
avoir couché avec. Les paresses molles des 
lendemains de noce, les yeux culottés, ce noir des 
yeux que Mme Lerat appelait honnêtement les 
coups de poing de l’amour, les déhanchements, 
les voix enrouées, soufflaient une perversion audessus 
de l’établi, parmi l’éclat et la fragilité des 
fleurs artificielles. Nana reniflait, se grisait, 
lorsqu’elle sentait à côté d’elle une fille qui avait 
déjà vu le loup. Longtemps elle s’était mise 
auprès de la grande Lisa, qu’on disait grosse ; et 
elle coulait des regards luisants sur sa voisine, 
comme si elle s’était attendue à la voir enfler et 
éclater tout d’un coup. Pour apprendre du 
nouveau, ça paraissait difficile. La gredine savait 
tout, avait tout appris sur le pavé de la rue de la 
Goutte-d’Or. À l’atelier, simplement, elle voyait 
faire, il lui poussait peu à peu l’envie et le toupet 
de faire à son tour. 
– On étouffe, murmura-t-elle en s’approchant 
d’une fenêtre comme pour baisser davantage la 
jalousie. 
Mais elle se pencha, regarda de nouveau à 
droite et à gauche. Au même instant, Léonie qui 
guettait un homme, arrêté sur le trottoir d’en face, 
s’écria : 
– Qu’est-ce qu’il fait là, ce vieux ? Il y a un 
quart d’heure qu’il espionne ici. 
– Quelque matou, dit Mme Lerat. Nana, veuxtu 
bien venir t’asseoir ! Je t’ai défendu de rester à 
la fenêtre. 
Nana reprit les queues de violettes qu’elle 
roulait, et tout l’atelier s’occupa de l’homme. 
C’était un monsieur bien vêtu, en paletot, d’une 
cinquantaine d’années ; il avait une face blême, 
très sérieuse et très digne, avec un collier de 
barbe grise, correctement taillé. Pendant une 
heure, il resta devant la boutique d’un herboriste, 
levant les yeux sur les jalousies de l’atelier. Les 
fleuristes poussaient des petits rires, qui 
s’étouffaient dans le bruit de la rue ; et elles se 
courbaient, très affairées au-dessus de l’ouvrage, 
avec des coups d’oeil, pour ne pas perdre de vue 
le monsieur. 
– Tiens ! fit remarquer Léonie, il a un lorgnon. 
Oh ! c’est un homme chic... Il attend Augustine, 
bien sûr. 
Mais Augustine, une grande blonde laide, 
répondit aigrement qu’elle n’aimait pas les vieux. 
Et Mme Lerat, hochant la tête, murmura avec son 
sourire pincé, plein de sous-entendu : 
– Vous avez tort, ma chère ; les vieux sont 
plus tendres. 
À ce moment, la voisine de Léonie, une petite 
personne grasse, lui lâcha dans l’oreille une 
phrase ; et Léonie, brusquement, se renversa sur 
sa chaise, prise d’un accès de fou-rire, se tordant, 
jetant des regards vers le monsieur et riant plus 
fort. Elle bégayait : 
– C’est ça, oh ! c’est ça !... Ah ! cette Sophie, 
est-elle sale ! 
– Qu’est-ce qu’elle a dit ? qu’est-ce qu’elle a 
dit ? demandait tout l’atelier brûlant de curiosité. 
Léonie essuyait les larmes de ses yeux, sans 
répondre. Quand elle fut un peu calmée, elle se 
remit à gaufrer, en déclarant : 
– Ça ne peut pas se répéter. 
On insistait, elle refusait de la tête, reprise par 
des bouffées de gaieté. Alors Augustine, sa 
voisine de gauche, la supplia de le lui dire tout 
bas. Et Léonie, enfin, voulut bien le lui dire, les 
lèvres contre l’oreille. Augustine se renversa, se 
tordit à son tour. Puis, elle-même répéta la 
phrase, qui courut ainsi d’oreille à oreille, au 
milieu des exclamations et des rires étouffés. 
Lorsque toutes connurent la saleté de Sophie, 
elles se regardèrent, elles éclatèrent ensemble, un 
peu rouges et confuses pourtant. Seule, Mme Lerat 
ne savait pas. Elle était très vexée. 
– C’est bien mal poli ce que vous faites là, 
mesdemoiselles, dit-elle. On ne se parle jamais 
tout bas, quand il y a du monde... Quelque 
indécence, n’est-ce pas ? Ah ! c’est du propre ! 
Elle n’osa pourtant pas demander qu’on lui 
répétât la saleté de Sophie, malgré son envie 
furieuse de la connaître. Mais, pendant un instant, 
le nez baissé, faisant de la dignité, elle se régala 
de la conversation des ouvrières. Une d’elles ne 
pouvait lâcher un mot, le mot le plus innocent, à 
propos de son ouvrage par exemple, sans 
qu’aussitôt les autres n’y entendissent malice ; 
elles détournaient le mot de son sens, lui 
donnaient une signification cochonne, mettaient 
des allusions extraordinaires sous des paroles 
simples comme celles-ci : « Ma pince est 
fendue », ou bien : « Qui est-ce qui a fouillé dans 
mon petit pot ? » Et elles rapportaient tout au 
monsieur qui faisait le pied de grue en face, 
c’était le monsieur qui arrivait quand même au 
bout des allusions. Ah ! les oreilles devaient lui 
corner ! Elles finissaient par dire des choses très 
bêtes, tant elles voulaient être malignes. Mais ça 
ne les empêchait pas de trouver ce jeu-là bien 
amusant, excitées, les yeux fous, allant de plus 
fort en plus fort. Mme Lerat n’avait pas à se 
fâcher, on ne disait rien de cru. Elle-même les fit 
toutes se rouler, en demandant : 
– Mademoiselle Lisa, mon feu est éteint, 
passez-moi le vôtre. 
– Ah ! le feu de Mme Lerat qui est éteint ! cria 
l’atelier. 
Elle voulut commencer une explication. 
– Quand vous aurez mon âge, 
mesdemoiselles... 
Mais on ne l’écoutait pas, on parlait d’appeler 
le monsieur pour rallumer le feu de Mme Lerat. 
Dans cette bosse de rires, Nana rigolait, il 
fallait voir ! Aucun mot à double entente ne lui 
échappait. Elle en lâchait elle-même de raides, en 
les appuyant du menton, rengorgée et crevant 
d’aise. Elle était dans le vice comme un poisson 
dans l’eau. Et elle roulait très bien ses queues de 
violettes, tout en se tortillant sur sa chaise. Oh ! 
un chic épatant, pas même le temps de rouler une 
cigarette. Rien que le geste de prendre une mince 
bande de papier vert, et, allez-y ! le papier filait et 
enveloppait le laiton ; puis, une goutte de gomme 
en haut pour coller, c’était fait, c’était un brin de 
verdure frais et délicat, bon à mettre sur les appas 
des dames. Le chic était dans les doigts, dans ses 
doigts minces de gourgandine, qui semblaient 
désossés, souples et câlins. Elle n’avait pu 
apprendre que ça du métier. On lui donnait à faire 
toutes les queues de l’atelier, tant elle les faisait 
bien. 
Cependant, le monsieur du trottoir d’en face 
s’en était allé. L’atelier se calmait, travaillait dans 
la grosse chaleur. Quand sonna midi, l’heure du 
déjeuner, toutes se secouèrent. Nana, qui s’était 
précipitée vers la fenêtre, leur cria qu’elle allait 
descendre faire les commissions, si elles 
voulaient. Et Léonie lui commanda deux sous de 
crevettes, Augustine un cornet de pommes de 
terre frites, Lisa une botte de radis, Sophie une 
saucisse. Puis, comme elle descendait, Mme Lerat 
qui trouvait drôle son amour pour la fenêtre, ce 
jour-là, dit en la rattrapant de ses grandes 
jambes : 
– Attends donc, je vais avec toi, j’ai besoin de 
quelque chose. 
Mais voilà que, dans l’allée, elle aperçut le 
monsieur planté comme un cierge, en train de 
jouer de la prunelle avec Nana ! La petite devint 
très rouge. Sa tante lui prit le bras d’une 
secousse, la fit trotter sur le pavé, tandis que le 
particulier emboîtait le pas. Ah ! le matou venait 
pour Nana ! Eh bien ! c’était gentil, à quinze ans 
et demi, de traîner ainsi des hommes à ses jupes ! 
Et Mme Lerat, vivement, la questionnait. Oh ! 
mon Dieu ! Nana ne savait pas : il la suivait 
depuis cinq jours seulement, elle ne pouvait plus 
mettre le nez dehors, sans le rencontrer dans ses 
jambes ; elle le croyait dans le commerce, oui, un 
fabricant de boutons en os. Mme Lerat fut très 
impressionnée. Elle se retourna, guigna le 
monsieur du coin de l’oeil. 
– On voit bien qu’il a le sac, murmura-t-elle. 
Écoute, mon petit chat, il faudra tout me dire. 
Maintenant, tu n’as plus rien à craindre. 
En causant, elles couraient de boutique en 
boutique, chez le charcutier, chez la fruitière, 
chez le rôtisseur. Et les commissions, dans des 
papiers gras, s’empilaient sur leurs mains. Mais 
elles restaient aimables, se dandinant, jetant 
derrière elles de légers rires et des oeillades 
luisantes. Mme Lerat elle-même prenait des 
grâces, faisait la jeune fille, à cause du fabricant 
de boutons qui les suivait toujours. 
– Il est très distingué, déclara-t-elle en rentrant 
dans l’allée. S’il avait seulement des intentions 
honnêtes... 
Puis, comme elles montaient l’escalier, elle 
parut brusquement se souvenir. 
– À propos, dis-moi donc ce que ces 
demoiselles se sont dit à l’oreille ; tu sais, la 
saleté de Sophie ? 
Et Nana ne fit pas de façons. Seulement, elle 
prit Mme Lerat par le cou, la força à redescendre 
deux marches, parce que, vrai, ça ne pouvait pas 
se répéter tout haut, même dans un escalier. Et 
elle souffla le mot. C’était si gros, que la tante se 
contenta de hocher la tête, en arrondissant les 
yeux et en tordant la bouche. Enfin, elle savait, ça 
ne la démangeait plus. 
Les fleuristes déjeunaient sur leurs genoux, 
pour ne pas salir l’établi. Elles se dépêchaient 
d’avaler, ennuyées de manger, préférant 
employer l’heure du repas à regarder les gens qui 
passaient ou à se faire des confidences dans les 
coins. Ce jour-là, on tâcha de savoir où se cachait 
le monsieur de la matinée ; mais, décidément, il 
avait disparu. Mme Lerat et Nana se jetaient des 
coups d’oeil, les lèvres cousues. Et il était déjà 
une heure dix, les ouvrières ne paraissaient pas 
pressées de reprendre leurs pinces, lorsque 
Léonie, d’un bruit des lèvres, du prrrout ! dont les 
ouvriers peintres s’appellent, signala l’approche 
de la patronne. Aussitôt, toutes furent sur leurs 
chaises, le nez dans l’ouvrage. Mme Titreville 
entra et fit le tour, sévèrement. 
À partir de ce jour, Mme Lerat se régala de la 
première histoire de sa nièce. Elle ne la lâchait 
plus, l’accompagnait matin et soir, en mettant en 
avant sa responsabilité. Ça ennuyait bien un peu 
Nana ; mais ça la gonflait tout de même, d’être 
gardée comme un trésor ; et les conversations 
quelles avaient dans les rues toutes les deux, avec 
le fabricant de boutons derrière elles, 
l’échauffaient et lui donnaient plutôt l’envie de 
faire le saut. Oh ! sa tante comprenait le 
sentiment ; même le fabricant de boutons, ce 
monsieur âgé déjà et si convenable, 
l’attendrissait, car enfin le sentiment chez les 
personnes mûres a toujours des racines plus 
profondes. Seulement, elle veillait. Oui, il lui 
passerait plutôt sur le corps avant d’arriver à la 
petite. Un soir, elle s’approcha du monsieur et lui 
envoya raide comme balle que ce qu’il faisait là 
n’était pas bien. Il la salua poliment, sans 
répondre, en vieux rocantin habitué aux 
rebuffades des parents. Elle ne pouvait vraiment 
pas se fâcher, il avait de trop bonnes manières. Et 
c’étaient des conseils pratiques sur l’amour, des 
allusions sur les salopiauds d’hommes, toutes 
sortes d’histoires de margots qui s’étaient bien 
repenties d’y avoir passé, dont Nana sortait 
languissante, avec des yeux de scélératesse dans 
son visage blanc. 
Mais, un jour, rue du Faubourg-Poissonnière, 
le fabricant de boutons avait osé allonger son nez 
entre la nièce et la tante, pour murmurer des 
choses qui n’étaient pas à dire. Et Mme Lerat, 
effrayée, répétant qu’elle n’était même plus 
tranquille pour elle, lâcha tout le paquet à son 
frère. Alors, ce fut un autre train. Il y eut, chez les 
Coupeau, de jolis charivaris. D’abord, le zingueur 
flanqua une tripotée à Nana. Qu’est-ce qu’on lui 
apprenait ? cette gueuse-là donnait dans les 
vieux ! Ah bien ! qu’elle se laissât surprendre à se 
faire relicher dehors, elle était sûre de son affaire, 
il lui couperait le cou un peu vivement ! Avait-on 
jamais vu ! une morveuse qui se mêlait de 
déshonorer la famille ! Et il la secouait, en disant, 
nom de Dieu ! qu’elle eût à marcher droit, car ce 
serait lui qui la surveillerait à l’avenir. Dès 
qu’elle rentrait, il la visitait, il la regardait bien en 
face, pour deviner si elle ne rapportait pas une 
souris sur l’oeil, un de ces petits baisers qui se 
fourrent là sans bruit. Il la flairait, la retournait. 
Un soir, elle reçut encore une danse, parce qu’il 
lui avait trouvé une tache noire au cou. La mâtine 
osait dire que ce n’était pas un suçon ! oui, elle 
appelait ça un bleu, tout simplement un bleu que 
Léonie lui avait fait en jouant. Il lui en donnerait 
des bleus, il l’empêcherait bien de rouscailler, 
lorsqu’il devrait lui casser les pattes. D’autres 
fois, quand il était de belle humeur, il se moquait 
d’elle, il la blaguait. Vrai ! un joli morceau pour 
les hommes, une soie tant elle était plate, et avec 
ça des salières aux épaules, grandes à y fourrer le 
poing ! Nana, battue pour les vilaines choses 
qu’elle n’avait pas commises, traînée dans la 
crudité des accusations abominables de son père, 
montrait la soumission sournoise et furieuse des 
bêtes traquées. 
– Laisse-la donc tranquille ! répétait Gervaise 
plus raisonnable. Tu finiras par lui en donner 
l’envie, à force de lui en parler. 
Ah ! oui, par exemple, l’envie lui en venait ! 
C’est-à-dire que ça lui démangeait par tout le 
corps, de se cavaler et d’y passer, comme disait le 
père Coupeau. Il la faisait trop vivre dans cette 
idée-là, une fille honnête s’y serait allumée. 
Même, avec sa façon de gueuler, il lui apprit des 
choses qu’elle ne savait pas encore, ce qui était 
bien étonnant. Alors, peu à peu, elle prit de drôles 
de manières. Un matin, il l’aperçut qui fouillait 
dans un papier, pour se coller quelque chose sur 
la frimousse. C’était de la poudre de riz, dont elle 
emplâtrait par un goût pervers le satin si délicat 
de sa peau. Il la barbouilla avec le papier, à lui 
écorcher la figure, en la traitant de fille de 
meunier. Une autre fois, elle rapporta des rubans 
rouges pour retaper sa casquette, ce vieux 
chapeau noir qui lui faisait tant de honte. Et il lui 
demanda furieusement d’où venaient ces rubans. 
Hein ? c’était sur le dos qu’elle avait gagné ça ! 
Ou bien elle les avait achetés à la foire 
d’empoigne ? Salope ou voleuse, peut-être, déjà 
toutes les deux. À plusieurs reprises, il lui vit 
ainsi dans les mains des objets gentils, une bague 
de cornaline, une paire de manches avec une 
petite dentelle, un de ces coeurs en doublé, des 
« Tâtez-y », que les filles se mettent entre les 
deux nénais. Coupeau voulait tout piler ; mais 
elle défendait ses affaires avec rage, c’était à elle, 
des dames les lui avaient données, ou encore elle 
avait fait des échanges à l’atelier. Par exemple, le 
coeur, elle l’avait trouvé rue d’Aboukir. Lorsque 
son père écrasa son coeur d’un coup de talon, elle 
resta toute droite, blanche et crispée, tandis 
qu’une révolte intérieure la poussait à se jeter sur 
lui, pour lui arracher quelque chose. Depuis deux 
ans, elle rêvait d’avoir ce coeur, et voilà qu’on le 
lui aplatissait ! Non, elle trouvait ça trop fort, ça 
finirait à la fin ! 
Cependant, Coupeau mettait plus de taquinerie 
que d’honnêteté dans la façon dont il entendait 
mener Nana au doigt et à l’oeil. Souvent, il avait 
tort, et ses injustices exaspéraient la petite. Elle 
en vint à manquer l’atelier ; puis, quand le 
zingueur lui administra sa roulée, elle se moqua 
de lui, elle répondit qu’elle ne voulait plus 
retourner chez Titreville, parce qu’on la plaçait 
près d’Augustine, qui bien sûr devait avoir mangé 
ses pieds, tant elle trouillotait du goulot. Alors, 
Coupeau la conduisit lui-même rue du Caire, en 
priant la patronne de la coller toujours à côté 
d’Augustine, par punition. Chaque matin, 
pendant quinze jours, il prit la peine de descendre 
de la barrière Poissonnière pour accompagner 
Nana jusqu’à la porte de l’atelier. Et il restait cinq 
minutes sur le trottoir, afin d’être certain qu’elle 
était entrée. Mais, un matin, comme il s’était 
arrêté avec un camarade chez un marchand de vin 
de la rue Saint-Denis, il aperçut la mâtine, dix 
minutes plus tard, qui filait vite vers le bas de la 
rue, en secouant son panier aux crottes. Depuis 
quinze jours, elle le faisait poser, elle montait 
deux étages au lieu d’entrer chez Titreville, et 
s’asseyait sur une marche, en attendant qu’il fût 
parti. Lorsque Coupeau voulut s’en prendre à Mme 
Lerat, celle-ci lui cria très vertement qu’elle 
n’acceptait pas la leçon ; elle avait dit à sa nièce 
tout ce qu’elle devait dire contre les hommes, ce 
n’était pas sa faute si la gamine gardait du goût 
pour ces salopiauds ; maintenant, elle s’en lavait 
les mains, elle jurait de ne plus se mêler de rien, 
parce qu’elle savait ce qu’elle savait, des cancans 
dans la famille, oui, des personnes qui osaient 
l’accuser de se perdre avec Nana et de goûter un 
sale plaisir à lui voir exécuter sous ses yeux le 
grand écart. D’ailleurs, Coupeau apprit de la 
patronne que Nana était débauchée par une autre 
ouvrière, ce petit chameau de Léonie, qui venait 
de lâcher les fleurs pour faire la noce. Sans doute 
l’enfant, gourmande seulement de galette et de 
vacherie dans les rues, aurait encore pu se marier 
avec une couronne d’oranger sur la tête. Mais, 
fichtre ! il fallait se presser joliment si l’on 
voulait la donner à un mari sans rien de déchiré, 
propre et en bon état, complète enfin ainsi que les 
demoiselles qui se respectent. 
Dans la maison, rue de la Goutte-d’Or, on 
parlait du vieux de Nana, comme d’un monsieur 
que tout le monde connaissait. Oh ! il restait très 
poli, un peu timide même, mais entêté et patient 
en diable, la suivant à dix pas d’un air de toutou 
obéissant. Des fois même, il entrait jusque dans la 
cour. Mme Gaudron le rencontra un soir sur le 
palier du second, qui filait le long de la rampe, le 
nez baissé, allumé et peureux. Et les Lorilleux 
menaçaient de déménager si leur chiffon de nièce 
amenait encore des hommes à son derrière, car ça 
devenait dégoûtant, l’escalier en était plein, on ne 
pouvait plus descendre, sans en voir à toutes les 
marches, en train de renifler et d’attendre ; vrai, 
on aurait cru qu’il y avait une bête en folie, dans 
ce coin de la maison. Les Boche s’apitoyaient sur 
le sort de ce pauvre monsieur, un homme si 
respectable, qui se toquait d’une petite coureuse. 
Enfin ! c’était un commerçant, ils avaient vu sa 
fabrique de boutons boulevard de la Villette, il 
aurait pu faire un sort à une femme, s’il était 
tombé sur une fille honnête. Grâce aux détails 
donnés par les concierges, tous les gens du 
quartier, les Lorilleux eux-mêmes, montraient la 
plus grande considération pour le vieux, quand il 
passait sur les talons de Nana, la lèvre pendante 
dans sa face blême, avec son collier de barbe 
grise, correctement taillé. 
Pendant le premier mois, Nana s’amusa 
joliment de son vieux. Il fallait le voir, toujours 
en petoche autour d’elle. Un vrai fouille-au-pot, 
qui tâtait sa jupe par-derrière, dans la foule, sans 
avoir l’air de rien. Et ses jambes ! des cotrets de 
charbonnier, de vraies allumettes ! Plus de 
mousse sur le caillou, quatre cheveux frisant à 
plat dans le cou, si bien qu’elle était toujours 
tentée de lui demander l’adresse du merlan qui lui 
faisait la raie. Ah ! quel vieux birbe ! il était rien 
folichon ! 
Puis, à le retrouver sans cesse là, il ne lui parut 
plus si drôle. Elle avait une peur sourde de lui, 
elle aurait crié s’il s’était approché. Souvent, 
lorsqu’elle s’arrêtait devant un bijoutier, elle 
l’entendait tout d’un coup qui lui bégayait des 
choses dans le dos. Et c’était vrai ce qu’il disait, 
elle aurait bien voulu avoir une croix avec un 
velours au cou, ou encore de petites boucles 
d’oreilles de corail, si petites, qu’on croirait des 
gouttes de sang. Même, sans ambitionner des 
bijoux, elle ne pouvait vraiment pas rester un 
guenillon, elle était lasse de se retaper avec la 
gratte des ateliers de la rue du Caire, elle avait 
surtout assez de sa casquette, ce caloquet sur 
lequel les fleurs chipées chez Titreville faisaient 
un effet de gringuenaudes pendues comme des 
sonnettes au derrière d’un pauvre homme. Alors, 
trottant dans la boue, éclaboussée par les 
voitures, aveuglée par le resplendissement des 
étalages, elle avait des envies qui la tortillaient à 
l’estomac, ainsi que des fringales, des envies 
d’être bien mise, de manger dans les restaurants, 
d’aller au spectacle, d’avoir une chambre à elle 
avec de beaux meubles. Elle s’arrêtait toute pâle 
de désir, elle sentait monter du pavé de Paris une 
chaleur le long de ses cuisses, un appétit féroce 
de mordre aux jouissances dont elle était 
bousculée, dans la grande cohue des trottoirs. Et, 
ça ne manquait jamais, justement à ces momentslà, 
son vieux lui coulait à l’oreille des 
propositions. Ah ! comme elle lui aurait tapé dans 
la main, si elle n’avait pas eu peur de lui, une 
révolte intérieure qui la raidissait dans ses refus, 
furieuse et dégoûtée de l’inconnu de l’homme, 
malgré tout son vice. 
Mais, lorsque l’hiver arriva, l’existence devint 
impossible chez les Coupeau. Chaque soir, Nana 
recevait sa raclée. Quand le père était las de la 
battre, la mère lui envoyait des torgnoles, pour lui 
apprendre à bien se conduire. Et c’étaient souvent 
des danses générales ; dès que l’un tapait, l’autre 
la défendait, si bien que tous les trois finissaient 
par se rouler sur le carreau, au milieu de la 
vaisselle cassée. Avec ça, on ne mangeait point à 
sa faim, on crevait de froid. Si la petite s’achetait 
quelque chose de gentil, un noeud de ruban, des 
boutons de manchettes, les parents le lui 
confisquaient et allaient le laver. Elle n’avait rien 
à elle que sa rente de calottes avant de se fourrer 
dans le lambeau de drap, où elle grelottait sous 
son petit jupon noir qu’elle étalait pour toute 
couverture. Non, cette sacrée vie-là ne pouvait 
pas continuer, elle ne voulait point y laisser sa 
peau. Son père, depuis longtemps, ne comptait 
plus ; quand un père se soûle comme le sien se 
soûlait, ce n’est pas un père, c’est une sale bête 
dont on voudrait bien être débarrassé. Et, 
maintenant, sa mère dégringolait à son tour dans 
son amitié. Elle buvait, elle aussi. Elle entrait par 
goût chercher son homme chez le père Colombe, 
histoire de se faire offrir des consommations ; et 
elle s’attablait très bien, sans afficher des airs 
dégoûtés comme la première fois, sifflant les 
verres d’un trait, traînant ses coudes pendant des 
heures et sortant de là avec les yeux hors de la 
tête. Lorsque Nana, en passant devant 
l’Assommoir, apercevait sa mère au fond, le nez 
dans la goutte, avachie au milieu des engueulades 
des hommes, elle était prise d’une colère bleue, 
parce que la jeunesse, qui a le bec tourné à une 
autre friandise, ne comprend pas la boisson. Ces 
soirs-là, elle avait un beau tableau, le papa 
pochard, la maman pocharde, un tonnerre de 
Dieu de cambuse où il n’y avait pas de pain et qui 
empoisonnait la liqueur. Enfin, une sainte ne 
serait pas restée là-dedans. Tant pis ! si elle 
prenait de la poudre d’escampette un de ces 
jours ; ses parents pourraient bien faire leur mea 
culpa et dire qu’ils l’avaient eux-mêmes poussée 
dehors. 
Un samedi, Nana trouva en rentrant son père 
et sa mère dans un état abominable. Coupeau, 
tombé en travers du lit, ronflait. Gervaise, tassée 
sur une chaise, roulait la tête avec des yeux 
vagues et inquiétants ouverts sur le vide. Elle 
avait oublié de faire chauffer le dîner, un restant 
de ragoût. Une chandelle, qu’elle ne mouchait 
pas, éclairait la misère honteuse du taudis. 
– C’est toi, chenillon ? bégaya Gervaise. Ah 
bien ! ton père va te ramasser ! 
Nana ne répondait pas, restait toute blanche, 
regardait le poêle froid, la table sans assiettes, la 
pièce lugubre où cette paire de soûlards mettaient 
l’horreur blême de leur hébétement. Elle n’ôta 
pas son chapeau, fit le tour de la chambre ; puis, 
les dents serrées, elle rouvrit la porte, elle s’en 
alla. 
– Tu redescends ? demanda sa mère, sans 
pouvoir tourner la tête. 
– Oui, j’ai oublié quelque chose. Je vais 
remonter... Bonsoir. 
Et elle ne revint pas. Le lendemain, les 
Coupeau, dessoûlés, se battirent, en se jetant l’un 
l’autre à la figure l’envolement de Nana. Ah ! elle 
était loin, si elle courait toujours ! Comme on dit 
aux enfants pour les moineaux, les parents 
pouvaient aller lui mettre un grain de sel au 
derrière, ils la rattraperaient peut-être. Ce fut un 
grand coup qui écrasa encore Gervaise, car elle 
sentit très bien, malgré son avachissement, que la 
culbute de sa petite, en train de se faire 
caramboler, l’enfonçait davantage, seule 
maintenant, n’ayant plus d’enfant à respecter, 
pouvant se lâcher aussi bas qu’elle tomberait. 
Oui, ce chameau dénaturé lui emportait le dernier 
morceau de son honnêteté dans ses jupons sales. 
Et elle se grisa trois jours, furieuse, les poings 
serrés, la bouche enflée de mots abominables 
contre sa garce de fille. Coupeau, après avoir 
roulé les boulevards extérieurs et regardé sous le 
nez tous les torchons qui passaient, fumait de 
nouveau sa pipe, tranquille comme Baptiste ; 
seulement, quand il était à table, il se levait 
parfois, les bras en l’air, un couteau au poing, en 
criant qu’il était déshonoré ; et il se rasseyait pour 
finir sa soupe. 
Dans la maison, où chaque mois des filles 
s’envolaient comme des serins dont on laisserait 
les cages ouvertes, l’accident des Coupeau 
n’étonna personne. Mais les Lorilleux 
triomphaient. Ah ! ils l’avaient prédit que la 
petite leur chierait du poivre ! C’était mérité, 
toutes les fleuristes tournaient mal. Les Boche et 
les Poisson ricanaient également, en faisant une 
dépense et un étalage extraordinaire de vertu. 
Seul, Lantier défendait sournoisement Nana. Mon 
Dieu ! sans doute, déclarait-il de son air puritain, 
une demoiselle qui se cavalait offensait toutes les 
lois ; puis, il ajoutait, avec une flamme dans le 
coin des yeux, que, sacredié ! la gamine était 
aussi trop jolie pour foutre la misère à son âge. 
– Vous ne savez pas ? cria un jour Mme 
Lorilleux dans la loge des Boche, où la coterie 
prenait du café, eh bien ! vrai comme la lumière 
du jour nous éclaire, c’est la Banban qui a vendu 
sa fille... Oui, elle l’a vendue, et j’ai des 
preuves !... Ce vieux, qu’on rencontrait matin et 
soir dans l’escalier, il montait déjà donner des 
acomptes. Ça crevait les yeux. Et, hier donc ! 
quelqu’un les a aperçus ensemble à l’Ambigu, la 
donzelle et son matou... Ma parole d’honneur ! ils 
sont ensemble, vous voyez bien ! 
On acheva le café, en discutant ça. Après tout, 
c’était possible, il se passait des choses encore 
plus fortes. Et, dans le quartier, les gens les 
mieux posés finirent par répéter que Gervaise 
avait vendu sa fille. 
Gervaise, maintenant, traînait ses savates, en 
se fichant du monde. On l’aurait appelée voleuse, 
dans la rue, qu’elle ne se serait pas retournée. 
Depuis un mois, elle ne travaillait plus chez Mme 
Fauconnier, qui avait dû la flanquer à la porte, 
pour éviter des disputes. En quelques semaines, 
elle était entrée chez huit blanchisseuses ; elle 
faisait deux ou trois jours dans chaque atelier, 
puis elle recevait son paquet, tellement elle 
cochonnait l’ouvrage, sans soin, malpropre, 
perdant la tête jusqu’à oublier son métier. Enfin, 
se sentant gâcheuse, elle venait de quitter le 
repassage, elle lavait à la journée, au lavoir de la 
rue Neuve ; patauger, se battre avec la crasse, 
redescendre dans ce que le métier a de rude et de 
facile, ça marchait encore, ça l’abaissait d’un 
cran sur la pente de sa dégringolade. Par 
exemple, le lavoir ne l’embellissait guère. Un 
vrai chien crotté, quand elle sortait de là-dedans, 
trempée, montrant sa chair bleuie. Avec ça, elle 
grossissait toujours, malgré ses danses devant le 
buffet vide, et sa jambe se tortillait si fort, qu’elle 
ne pouvait plus marcher près de quelqu’un, sans 
manquer de le jeter par terre, tant elle boitait. 
Naturellement, lorsqu’on se décatit à ce point, 
tout l’orgueil de la femme s’en va. Gervaise avait 
mis sous elle ses anciennes fiertés, ses 
coquetteries, ses besoins de sentiments, de 
convenances et d’égards. On pouvait lui allonger 
des coups de soulier partout, devant et derrière, 
elle ne les sentait pas, elle devenait trop flasque et 
trop molle. Ainsi, Lantier l’avait complètement 
lâchée ; il ne la pinçait même plus pour la forme ; 
et elle semblait ne s’être pas aperçue de cette fin 
d’une longue liaison, lentement traînée et 
dénouée dans une lassitude mutuelle. C’était, 
pour elle, une corvée de moins. Même les 
rapports de Lantier et de Virginie la laissaient 
parfaitement calme, tant elle avait une grosse 
indifférence pour toutes ces bêtises dont elle 
rageait si fort autrefois. Elle leur aurait tenu la 
chandelle, s’ils avaient voulu. Personne 
maintenant n’ignorait la chose, le chapelier et 
l’épicière menaient un beau train. Ça leur était 
trop commode aussi, ce cornard de Poisson avait 
tous les deux jours un service de nuit, qui le 
faisait grelotter sur les trottoirs déserts, pendant 
que sa femme et le voisin, à la maison, se tenaient 
les pieds chauds. Oh ! ils ne se pressaient pas, ils 
entendaient sonner lentement ses bottes, le long 
de la boutique, dans la rue noire et vide, sans 
pour cela hasarder leurs nez hors de la 
couverture. Un sergent de ville ne connaît que 
son devoir, n’est-ce pas ? et ils restaient 
tranquillement jusqu’au jour à lui endommager sa 
propriété, pendant que cet homme sévère veillait 
sur la propriété des autres. Tout le quartier de la 
Goutte-d’Or rigolait de cette bonne farce. On 
trouvait drôle le cocuage de l’autorité. D’ailleurs, 
Lantier avait conquis ce coin-là. La boutique et la 
boutiquière allaient ensemble. Il venait de 
manger une blanchisseuse ; à présent, il croquait 
une épicière ; et s’il s’établissait à la file des 
mercières, des papetières, des modistes, il était de 
mâchoires assez larges pour les avaler. 
Non, jamais on n’a vu un homme se rouler 
comme ça dans le sucre. Lantier avait joliment 
choisi son affaire en conseillant à Virginie un 
commerce de friandises. Il était trop provençal 
pour ne pas adorer les douceurs ; c’est-à-dire 
qu’il aurait vécu de pastilles, de boules de 
gomme, de dragées et de chocolat. Les dragées 
surtout, qu’il appelait des « amandes sucrées », 
lui mettaient une petite mousse aux lèvres, tant 
elles lui chatouillaient la gargamelle. Depuis un 
an, il ne vivait plus que de bonbons. Il ouvrait les 
tiroirs, se fichait des culottes tout seul, quand 
Virginie le priait de garder la boutique. Souvent, 
en causant, devant des cinq ou six personnes, il 
ôtait le couvercle d’un bocal du comptoir, 
plongeait la main, croquait quelque chose ; le 
bocal restait ouvert et se vidait. On ne faisait plus 
attention à ça, une manie, disait-il. Puis, il avait 
imaginé un rhume perpétuel, une irritation de la 
gorge, qu’il parlait d’adoucir. Il ne travaillait 
toujours pas, avait en vue des affaires de plus en 
plus considérables ; pour lors, il mijotait une 
invention superbe, le chapeau-parapluie, un 
chapeau qui se transformait sur la tête en riflard, 
aux premières gouttes d’une averse ; et il 
promettait à Poisson une moitié des bénéfices, il 
lui empruntait même des pièces de vingt francs, 
pour les expériences. En attendant, la boutique 
fondait sur sa langue ; toutes les marchandises y 
passaient, jusqu’aux cigares en chocolat et aux 
pipes de caramel rouge. Quand il crevait de 
sucreries, et que, pris de tendresse, il se payait 
une dernière lichade sur la patronne, dans un 
coin, celle-ci le trouvait tout sucré, les lèvres 
comme des pralines. Un homme joliment gentil à 
embrasser ! Positivement, il devenait tout miel. 
Les Boche disaient qu’il lui suffisait de tremper 
son doigt dans son café, pour en faire un vrai 
sirop. 
Lantier, attendri par ce dessert continu, se 
montrait paternel pour Gervaise. Il lui donnait des 
conseils, la grondait de ne plus aimer le travail. 
Que diable ! une femme, à son âge, devait savoir 
se retourner ! Et il l’accusait d’avoir toujours été 
gourmande. Mais, comme il faut tendre la main 
aux gens, même lorsqu’ils ne le méritent guère, il 
tâchait de lui trouver de petits travaux. Ainsi, il 
avait décidé Virginie à faire venir Gervaise une 
fois par semaine pour laver la boutique et les 
chambres ; ça la connaissait, l’eau de potasse ; et, 
chaque fois, elle gagnait trente sous. Gervaise 
arrivait le samedi matin, avec un seau et sa 
brosse, sans paraître souffrir de revenir ainsi faire 
une sale et humble besogne, la besogne des 
torchons de vaisselle, dans ce logement où elle 
avait trôné en belle patronne blonde. C’était un 
dernier aplatissement, la fin de son orgueil. 
Un samedi, elle eut joliment du mal. Il avait 
plu trois jours, les pieds des pratiques semblaient 
avoir apporté dans le magasin toute la boue du 
quartier. Virginie était au comptoir, en train de 
faire la dame, bien peignée, avec un petit col et 
des manches de dentelle. À côté d’elle, sur 
l’étroite banquette de moleskine rouge, Lantier se 
prélassait, l’air chez lui, comme le vrai patron de 
la baraque ; et il envoyait négligemment la main 
dans un bocal de pastilles à la menthe, histoire de 
croquer du sucre, par habitude. 
– Dites donc, Mme Coupeau ! cria Virginie qui 
suivait le travail de la laveuse, les lèvres pincées, 
vous laissez de la crasse, là-bas, dans ce coin. 
Frottez-moi donc un peu mieux ça ! 
Gervaise obéit. Elle retourna dans le coin, 
recommença à laver. Agenouillée par terre, au 
milieu de l’eau sale, elle se pliait en deux, les 
épaules saillantes, les bras violets et raidis. Son 
vieux jupon trempé lui collait aux fesses. Elle 
faisait sur le parquet un tas de quelque chose de 
pas propre, dépeignée, montrant par les trous de 
sa camisole l’enflure de son corps, un 
débordement de chairs molles qui voyageaient, 
roulaient et sautaient, sous les rudes secousses de 
sa besogne ; et elle suait tellement, que, de son 
visage inondé, pissaient de grosses gouttes. 
– Plus on met de l’huile de coude, plus ça 
reluit, dit sentencieusement Lantier, la bouche 
pleine de pastilles. 
Virginie, renversée avec un air de princesse, 
les yeux demi-clos, suivait toujours le lavage, 
lâchait des réflexions. 
– Encore un peu à droite. Maintenant, faites 
bien attention à la boiserie... Vous savez, je n’ai 
pas été très contente, samedi dernier. Les taches 
étaient restées. 
Et tous les deux, le chapelier et l’épicière, se 
carraient davantage, comme sur un trône, tandis 
que Gervaise se traînait à leurs pieds, dans la 
boue noire. Virginie devait jouir, car ses yeux de 
chat s’éclairèrent un instant d’étincelles jaunes, et 
elle regarda Lantier avec un sourire mince. Enfin, 
ça la vengeait donc de l’ancienne fessée du 
lavoir, qu’elle avait toujours gardée sur la 
conscience ! 
Cependant, un léger bruit de scie venait de la 
pièce du fond, lorsque Gervaise cessait de frotter. 
Par la porte ouverte, on apercevait, se détachant 
sur le jour blafard de la cour, le profil de Poisson, 
en congé ce jour-là, et profitant de son loisir pour 
se livrer à sa passion des petites boîtes. Il était 
assis devant une table et découpait, avec un soin 
extraordinaire, des arabesques dans l’acajou 
d’une caisse à cigares. 
– Écoutez, Badingue ! cria Lantier, qui s’était 
remis à lui donner ce surnom, par amitié ; je 
retiens votre boîte, un cadeau pour une 
demoiselle. 
Virginie le pinça, mais le chapelier 
galamment, sans cesser de sourire, lui rendit le 
bien pour le mal, en faisant la souris le long de 
son genou, sous le comptoir ; et il retira sa main 
d’une façon naturelle, lorsque le mari leva la tête, 
montrant son impériale et ses moustaches rouges, 
hérissées dans sa face terreuse. 
– Justement, dit le sergent de ville, je 
travaillais à votre intention, Auguste. C’était un 
souvenir d’amitié. 
– Ah ! fichtre alors, je garderai votre petite 
machine ! reprit Lantier en riant. Vous savez, je 
me la mettrai au cou avec un ruban. 
Puis, brusquement, comme si cette idée en 
éveillait une autre : 
– À propos ! s’écria-t-il, j’ai rencontré Nana, 
hier soir. 
Du coup, l’émotion de cette nouvelle assit 
Gervaise dans la mare d’eau sale qui emplissait la 
boutique. Elle demeura suante, essoufflée, avec 
sa brosse à la main. 
– Ah ! murmura-t-elle simplement. 
– Oui, je descendais la rue des Martyrs, je 
regardais une petite qui se tortillait au bras d’un 
vieux, devant moi, et je me disais : Voilà un 
troufignon que je connais... Alors, j’ai redoublé le 
pas, je me suis trouvé nez à nez avec ma sacrée 
Nana... Allez, vous n’avez pas à la plaindre, elle 
est bien heureuse, une jolie robe de laine sur le 
dos, une croix d’or au cou, et l’air drolichon avec 
ça ! 
– Ah ! répéta Gervaise d’une voix plus sourde. 
Lantier, qui avait fini les pastilles, prit un 
sucre d’orge dans un autre bocal. 
– Elle a un vice, cette enfant ! continua-t-il. 
Imaginez-vous qu’elle m’a fait signe de la suivre, 
avec un aplomb boeuf. Puis, elle a remisé son 
vieux quelque part, dans un café... Oh ! épatant, 
le vieux ! vidé, le vieux !... Et elle est revenue me 
rejoindre sous une porte. Un vrai serpent ! 
gentille, et faisant sa tata, et vous lichant comme 
un petit chien ! Oui, elle m’a embrassé, elle a 
voulu savoir des nouvelles de tout le monde... 
Enfin, j’ai été bien content de la rencontrer. 
– Ah ! dit une troisième fois Gervaise. 
Elle se tassait, elle attendait toujours. Sa fille 
n’avait donc pas eu une parole pour elle ? Dans le 
silence, on entendait de nouveau la scie de 
Poisson. Lantier, égayé, suçait rapidement son 
sucre d’orge, avec un sifflement des lèvres. 
– Eh bien ! moi, je puis la voir, je passerai de 
l’autre côté de la rue, reprit Virginie, qui venait 
encore de pincer le chapelier d’une main féroce. 
Oui, le rouge me monterait au front, d’être saluée 
en public par une de ces filles... Ce n’est pas 
parce que vous êtes là, Mme Coupeau, mais votre 
fille est une jolie pourriture. Poisson en ramasse 
tous les jours qui valent davantage. 
Gervaise ne disait rien, ne bougeait pas, les 
yeux fixes dans le vide. Elle finit par hocher 
lentement la tête, comme pour répondre aux idées 
qu’elle gardait en elle, pendant que le chapelier, 
la mine friande, murmurait : 
– De cette pourriture-là, on s’en ficherait 
volontiers des indigestions. C’est tendre comme 
du poulet... 
Mais l’épicière le regardait d’un air si terrible, 
qu’il dut s’interrompre et l’apaiser par une 
gentillesse. Il guetta le sergent de ville, l’aperçut 
le nez sur sa petite boîte, et profita de ça pour 
fourrer le sucre d’orge dans la bouche de 
Virginie. Alors, celle-ci eut un rire complaisant. 
Puis, elle tourna sa colère contre la laveuse. 
– Dépêchez-vous un peu, n’est-ce pas ? Ça 
n’avance guère la besogne, de rester là comme 
une borne... Voyons, remuez-vous, je n’ai pas 
envie de patauger dans l’eau jusqu’à ce soir. 
Et elle ajouta plus bas, méchamment : 
– Est-ce que c’est ma faute si sa fille fait la 
noce ! 
Sans doute, Gervaise n’entendit pas. Elle 
s’était remise à frotter le parquet, l’échine cassée, 
aplatie par terre et se traînant avec des 
mouvements engourdis de grenouille. De ses 
deux mains, crispées sur le bois de la brosse, elle 
poussait devant elle un flot noir, dont les 
éclaboussures la mouchetaient de boue, jusque 
dans ses cheveux. Il n’y avait plus qu’à rincer, 
après avoir balayé les eaux sales au ruisseau. 
Cependant, au bout d’un silence, Lantier qui 
s’ennuyait haussa la voix. 
– Vous ne savez pas, Badingue, cria-t-il, j’ai 
vu votre patron hier, rue de Rivoli. Il est 
diablement ravagé, il n’en a pas pour six mois 
dans le corps... Ah ! dame ! avec la vie qu’il fait ! 
Il parlait de l’empereur. Le sergent de ville 
répondit d’un ton sec, sans lever les yeux : 
– Si vous étiez le gouvernement, vous ne 
seriez pas si gras. 
– Oh ! mon bon, si j’étais le gouvernement, 
reprit le chapelier en affectant une brusque 
gravité, les choses iraient un peu mieux, je vous 
en flanque mon billet... Ainsi, leur politique 
extérieure, vrai ! ça fait suer, depuis quelque 
temps. Moi, moi qui vous parle, si je connaissais 
seulement un journaliste, pour l’inspirer de mes 
idées... 
Il s’animait, et comme il avait fini de croquer 
son sucre d’orge, il venait d’ouvrir un tiroir, dans 
lequel il prenait des morceaux de pâte de 
guimauve, qu’il gobait en gesticulant. 
– C’est bien simple... Avant tout, je 
reconstituerais la Pologne, et j’établirais un grand 
État scandinave, qui tiendrait en respect le géant 
du Nord... Ensuite, je ferais une république de 
tous les petits royaumes allemands... Quant à 
l’Angleterre, elle n’est guère à craindre ; si elle 
bougeait, j’enverrais cent mille hommes dans 
l’Inde... Ajoutez que je reconduirais, la crosse 
dans le dos, le Grand Turc à la Mecque, et le 
pape à Jérusalem... Hein ? l’Europe serait vite 
propre. Tenez ! Badingue, regardez un peu... 
Il s’interrompit pour prendre à poignée cinq ou 
six morceaux de pâte de guimauve. 
– Eh bien ! ce ne serait pas plus long que 
d’avaler ça. 
Et il jetait, dans sa bouche ouverte, les 
morceaux les uns après les autres. 
– L’empereur a un autre plan, dit le sergent de 
ville, au bout de deux grandes minutes de 
réflexion. 
– Laissez donc ! reprit violemment le 
chapelier. On le connaît, son plan ! L’Europe se 
fiche de nous... Tous les jours, les larbins des 
Tuileries ramassent votre patron sous la table, 
entre deux gadoues du grand monde. 
Mais Poisson s’était levé. Il s’avança et mit la 
main sur son coeur, en disant : 
– Vous me blessez, Auguste. Discutez sans 
faire de personnalités. 
Virginie alors intervint, en les priant de lui 
flanquer la paix. Elle avait l’Europe quelque part. 
Comment deux hommes qui partageaient tout le 
reste, pouvaient-ils s’attraper sans cesse à propos 
de la politique ? Ils mâchèrent un instant de 
sourdes paroles. Puis, le sergent de ville, pour 
montrer qu’il n’avait pas de rancune, apporta le 
couvercle de sa petite boîte, qu’il venait de 
terminer ; on lisait dessus, en lettres marquetées : 
À Auguste, souvenir d’amitié. Lantier, très flatté, 
se renversa, s’étala, si bien qu’il était presque sur 
Virginie. Et le mari regardait ça, avec son visage 
couleur de vieux mur, dans lequel ses yeux 
troubles ne disaient rien ; mais les poils rouges de 
ses moustaches remuaient tout seuls par 
moments, d’une drôle de façon, ce qui aurait pu 
inquiéter un homme moins sûr de son affaire que 
le chapelier. 
Cet animal de Lantier avait ce toupet 
tranquille qui plaît aux dames. Comme Poisson 
tournait le dos, il lui poussa l’idée farce de poser 
un baiser sur l’oeil gauche de Mme Poisson. 
D’ordinaire, il montrait une prudence sournoise ; 
mais, quand il s’était disputé pour la politique, il 
risquait tout, histoire d’avoir raison sur la femme. 
Ces caresses goulues, chipées effrontément 
derrière le sergent de ville, le vengeaient de 
l’Empire, qui faisait de la France une maison à 
gros numéro. Seulement, cette fois, il avait oublié 
la présence de Gervaise. Elle venait de rincer et 
d’essuyer la boutique, elle se tenait debout près 
du comptoir, à attendre qu’on lui donnât ses 
trente sous. Le baiser sur l’oeil la laissa très 
calme, comme une chose naturelle dont elle ne 
devait pas se mêler. Virginie parut un peu 
embêtée. Elle jeta les trente sous sur le comptoir, 
devant Gervaise. Celle-ci ne bougea pas, ayant 
l’air d’attendre toujours, secouée encore par le 
lavage, mouillée et laide comme un chien qu’on 
tirerait d’un égout. 
– Alors, elle ne vous a rien dit ? demanda-telle 
enfin au chapelier. 
– Qui ça ? cria-t-il. Ah ! oui, Nana !... Mais 
non, rien autre chose. La gueuse a une bouche ! 
un petit pot de fraises ! 
Et Gervaise s’en alla avec ses trente sous dans 
la main. Ses savates éculées crachaient comme 
des pompes, de véritables souliers à musique, qui 
jouaient un air en laissant sur le trottoir les 
empreintes mouillées de leurs larges semelles. 
Dans le quartier, les soûlardes de son espèce 
racontaient maintenant qu’elle buvait pour se 
consoler de la culbute de sa fille. Elle-même, 
quand elle sifflait son verre de rogomme sur le 
comptoir, prenait des airs de drame, se jetait ça 
dans le plomb en souhaitant que ça la fît crever. 
Et, les jours où elle rentrait ronde comme une 
bourrique, elle bégayait que c’était le chagrin. 
Mais les gens honnêtes haussaient les épaules ; 
on la connaît celle-là, de mettre les culottes de 
poivre d’Assommoir sur le compte du chagrin ; 
en tout cas, ça devait s’appeler du chagrin en 
bouteille. Sans doute, au commencement, elle 
n’avait pas digéré la fugue de Nana. Ce qui restait 
en elle d’honnêteté se révoltait ; puis, 
généralement, une mère n’aime pas se dire que sa 
demoiselle, juste à la minute, se fait peut-être 
tutoyer par le premier venu. Mais elle était déjà 
trop abêtie, la tête malade et le coeur écrasé, pour 
garder longtemps cette honte. Chez elle, ça 
entrait et ça sortait. Elle restait très bien des huit 
jours sans songer à sa gourgandine ; et, 
brusquement, une tendresse ou une colère 
l’empoignait, des fois à jeun, des fois le sac plein, 
un besoin furieux de pincer Nana dans un petit 
endroit, où elle l’aurait peut-être embrassée, peut- 
être rouée de coups, selon son envie du moment. 
Elle finissait par n’avoir plus une idée bien nette 
de l’honnêteté. Seulement, Nana était à elle, 
n’est-ce pas ? Eh bien ! lorsqu’on a une propriété, 
on ne veut pas la voir s’évaporer. 
Alors, dès que ces pensées la prenaient, 
Gervaise regardait dans les rues avec des yeux de 
gendarme. Ah ! si elle avait aperçu son ordure, 
comme elle l’aurait raccompagnée à la maison ! 
On bouleversait le quartier, cette année-là. On 
perçait le boulevard Magenta et le boulevard 
Ornano, qui emportaient l’ancienne barrière 
Poissonnière et trouaient le boulevard extérieur. 
C’était à ne plus s’y reconnaître. Tout un côté de 
la rue des Poissonniers était par terre. 
Maintenant, de la rue de la Goutte-d’Or, on 
voyait une immense éclaircie, un coup de soleil et 
d’air libre ; et, à la place des masures qui 
bouchaient la vue de ce côté, s’élevait, sur le 
boulevard Ornano, un vrai monument, une 
maison à six étages, sculptée comme une église, 
dont les fenêtres claires, tendues de rideaux 
brodés, sentaient la richesse. Cette maison-là, 
toute blanche, posée juste en face de la rue, 
semblait l’éclairer d’une enfilade de lumière. 
Même, chaque jour, elle faisait disputer Lantier et 
Poisson. Le chapelier ne tarissait pas sur les 
démolitions de Paris ; il accusait l’empereur de 
mettre partout des palais, pour renvoyer les 
ouvriers en province ; et le sergent de ville, pâle 
d’une colère froide, répondait qu’au contraire 
l’empereur songeait d’abord aux ouvriers, qu’il 
raserait Paris, s’il le fallait, dans le seul but de 
leur donner du travail. Gervaise, elle aussi, se 
montrait ennuyée de ces embellissements, qui lui 
dérangeaient le coin noir de faubourg auquel elle 
était accoutumée. Son ennui venait de ce que, 
précisément, le quartier s’embellissait à l’heure 
où elle-même tournait à la ruine. On n’aime pas, 
quand on est dans la crotte, recevoir un rayon en 
plein sur la tête. Aussi, les jours où elle cherchait 
Nana, rageait-elle d’enjamber des matériaux, de 
patauger le long des trottoirs en construction, de 
buter contre des palissades. La belle bâtisse du 
boulevard Ornano la mettait hors des gonds. Des 
bâtisses pareilles, c’était pour des catins comme 
Nana. 
Cependant, elle avait eu plusieurs fois des 
nouvelles de la petite. Il y a toujours de bonnes 
langues qui sont pressées de vous faire un 
mauvais compliment. Oui, on lui avait conté que 
la petite venait de planter là son vieux, un beau 
coup de fille sans expérience. Elle était très bien 
chez ce vieux, dorlotée, adorée, libre même, si 
elle avait su s’y prendre. Mais la jeunesse est 
bête, elle devait s’en être allée avec quelque 
godelureau, on ne savait pas bien au juste. Ce qui 
semblait certain, c’était qu’une après-midi, sur la 
place de la Bastille, elle avait demandé à son 
vieux trois sous pour un petit besoin, et que le 
vieux l’attendait encore. Dans les meilleures 
compagnies, on appelle ça pisser à l’anglaise. 
D’autres personnes juraient l’avoir aperçue 
depuis, pinçant un chahut au Grand-Salon-de-la- 
Folie, rue de la Chapelle. Et ce fut alors que 
Gervaise s’imagina de fréquenter les bastringues 
du quartier. Elle ne passa plus devant la porte 
d’un bal sans entrer. Coupeau l’accompagnait. 
D’abord, ils firent simplement le tour des salles, 
en dévisageant les traînées qui se trémoussaient. 
Puis, un soir, ayant de la monnaie, ils 
s’attablèrent et burent un saladier de vin à la 
française, histoire de se rafraîchir et d’attendre 
voir si Nana ne viendrait pas. Au bout d’un mois, 
ils avaient oublié Nana, ils se payaient le 
bastringue pour leur plaisir, aimant regarder les 
danses. Pendant des heures, sans rien se dire, ils 
restaient le coude sur la table, hébétés au milieu 
du tremblement du plancher, s’amusant sans 
doute au fond à suivre de leurs yeux pâles les 
roulures de barrière, dans l’étouffement et la 
clarté rouge de la salle. 
Justement, un soir de novembre, ils étaient 
entrés au Grand-Salon-de-la-Folie pour se 
réchauffer. Dehors, un petit frisquet coupait en 
deux la figure des passants. Mais la salle était 
bondée. Il y avait là-dedans un grouillement du 
tonnerre de Dieu, du monde à toutes les tables, du 
monde au milieu, du monde en l’air, un vrai tas 
de charcuterie ; oui, ceux qui aimaient les tripes à 
la mode de Caen, pouvaient se régaler. Quand ils 
eurent fait deux fois le tour sans trouver une 
table, ils prirent le parti de rester debout, à 
attendre qu’une société eût débarrassé le 
plancher. Coupeau se dandinait sur ses pieds, en 
blouse sale, en vieille casquette de drap sans 
visière, aplatie au sommet du crâne. Et, comme il 
barrait le passage, il vit un petit jeune homme 
maigre qui essuyait la manche de son paletot, 
après lui avoir donné un coup de coude. 
– Dites donc ! cria-t-il, furieux, en retirant son 
brûle-gueule de sa bouche noire, vous ne pourriez 
pas demander excuse ?... Et ça fait le dégoûté 
encore, parce qu’on porte une blouse ! 
Le jeune homme s’était retourné, toisant le 
zingueur, qui continuait : 
– Apprends un peu, bougre de greluchon, que 
la blouse est le plus beau vêtement, oui ! le 
vêtement du travail !... Je vas t’essuyer, moi, si tu 
veux, avec une paire de claques... A-t-on jamais 
vu des tantes pareilles qui insultent l’ouvrier ! 
Gervaise tâchait vainement de le calmer. Il 
s’étalait dans ses guenilles, il tapait sur sa blouse, 
en gueulant : 
– Là-dedans, il y a la poitrine d’un homme ! 
Alors, le jeune homme se perdit au milieu de 
la foule, en murmurant : 
– En voilà un sale voyou ! 
Coupeau voulut le rattraper. Plus souvent qu’il 
se laissât mécaniser par un paletot ! Il n’était 
seulement pas payé, celui-là ! Quelque pelure 
d’occasion pour lever une femme sans lâcher un 
centime. S’il le retrouvait, il le collait à genoux et 
lui faisait saluer la blouse. Mais l’étouffement 
était trop grand, on ne pouvait pas marcher. 
Gervaise et lui tournaient avec lenteur autour des 
danses ; un triple rang de curieux s’écrasaient, les 
faces allumées, lorsqu’un homme s’étalait ou 
qu’une dame montrait tout en levant la jambe ; et, 
comme ils étaient petits l’un et l’autre, ils se 
haussaient sur les pieds, pour voir quelque chose, 
les chignons et les chapeaux qui sautaient. 
L’orchestre, de ses instruments de cuivre fêlés, 
jouait furieusement un quadrille, une tempête 
dont la salle tremblait ; tandis que les danseurs, 
tapant des pieds, soulevaient une poussière qui 
alourdissait le flamboiement du gaz. La chaleur 
était à crever. 
– Regarde donc ! dit tout d’un coup Gervaise. 
– Quoi donc ? 
– Ce caloquet de velours, là-bas. 
Ils se grandirent. C’était, à gauche, un vieux 
chapeau de velours noir, avec deux plumes 
déguenillées qui se balançaient ; un vrai plumet 
de corbillard. Mais ils n’apercevaient toujours 
que ce chapeau, dansant un chahut de tous les 
diables, cabriolant, tourbillonnant, plongeant et 
jaillissant. Ils le perdaient parmi la débandade 
enragée des têtes, et ils le retrouvaient, se 
balançant au-dessus des autres, d’une effronterie 
si drôle, que les gens, autour d’eux, rigolaient, 
rien qu’à regarder ce chapeau danser, sans savoir 
ce qu’il y avait dessous. 
– Eh bien ? demanda Coupeau. 
– Tu ne reconnais pas ce chignon-là ? 
murmura Gervaise, étranglée. Ma tête à couper 
que c’est elle ! 
Le zingueur, d’une poussée, écarta la foule. 
Nom de Dieu ! oui, c’était Nana ! Et dans une 
jolie toilette encore ! Elle n’avait plus sur le 
derrière qu’une vieille robe de soie, toute poissée 
d’avoir essuyé les tables des caboulots, et dont 
les volants arrachés dégobillaient de partout. 
Avec ça, en taille, sans un bout de châle sur les 
épaules, montrant son corsage nu aux 
boutonnières craquées. Dire que cette gueuse-là 
avait eu un vieux rempli d’attentions, et qu’elle 
en était tombée à ce point, pour suivre quelque 
marlou qui devait la battre ! N’importe, elle 
restait joliment fraîche et friande, ébouriffée 
comme un caniche, et le bec rose sous son grand 
coquin de chapeau. 
– Attends, je vas te la faire danser ! reprit 
Coupeau. 
Nana ne se méfiait pas, naturellement. Elle se 
tortillait, fallait voir ! Et des coups de derrière à 
gauche, et des coups de derrière à droite, des 
révérences qui la cassaient en deux, des 
battements de pieds jetés dans la figure de son 
cavalier, comme si elle allait se fendre ! On 
faisait cercle, on l’applaudissait ; et, lancée, elle 
ramassait ses jupes, les retroussait jusqu’aux 
genoux, toute secouée par le branle du chahut, 
fouettée et tournant pareille à une toupie, 
s’abattant sur le plancher dans de grands écarts 
qui l’aplatissaient, puis reprenant une petite danse 
modeste, avec un roulement de hanches et de 
gorge d’un chic épatant. C’était à l’emporter dans 
un coin pour la manger de caresses. 
Cependant, Coupeau, tombant en plein dans la 
pastourelle, dérangeait la figure et recevait des 
bourrades. 
– Je vous dis que c’est ma fille ! cria-t-il. 
Laissez-moi passer ! 
Nana, précisément, s’en allait à reculons, 
balayant le parquet avec ses plumes, arrondissant 
son postérieur et lui donnant de petites secousses, 
pour que ce fût plus gentil. Elle reçut un maître 
coup de soulier, juste au bon endroit, se releva et 
devint toute pâle en reconnaissant son père et sa 
mère. Pas de chance, par exemple ! 
– À la porte ! hurlaient les danseurs. 
Mais Coupeau, qui venait de retrouver dans le 
cavalier de sa fille le jeune homme maigre au 
paletot, se fichait pas mal du monde. 
– Oui, c’est nous ! gueulait-il. Hein ! tu ne 
t’attendais pas... Ah ! c’est ici qu’on te pince, et 
avec un blanc-bec qui m’a manqué de respect 
tout à l’heure ! 
Gervaise, les dents serrées, le poussa, en 
disant : 
– Tais-toi !... Il n’y a pas besoin de tant 
d’explications. 
Et, s’avançant, elle flanqua à Nana deux gifles 
soignées. La première mit de côté le chapeau à 
plumes, la seconde resta marquée en rouge sur la 
joue blanche comme un linge. Nana, stupide, les 
reçut sans pleurer, sans se rebiffer. L’orchestre 
continuait, la foule se fâchait et répétait 
violemment : 
– À la porte ! à la porte ! 
– Allons, file ! reprit Gervaise ; marche 
devant ! et ne t’avise pas de te sauver, ou je te 
fais coucher en prison ! 
Le petit jeune homme avait prudemment 
disparu. Alors, Nana marcha devant, très raide, 
encore dans la stupeur de sa mauvaise chance. 
Quand elle faisait mine de rechigner, une calotte 
par derrière la remettait dans le chemin de la 
porte. Et ils sortirent ainsi tous les trois, au milieu 
des plaisanteries et des huées de la salle, tandis 
que l’orchestre achevait la pastourelle, avec un tel 
tonnerre que les trombones semblaient cracher 
des boulets. 
La vie recommença. Nana, après avoir dormi 
douze heures dans son ancien cabinet, se montra 
très gentille pendant une semaine. Elle s’était 
rafistolé une petite robe modeste, elle portait un 
bonnet dont elle nouait les brides sous son 
chignon. Même, prise d’un beau feu, elle déclara 
qu’elle voulait travailler chez elle ; on gagnait ce 
qu’on voulait chez soi, puis on n’entendait pas les 
saletés de l’atelier ; et elle chercha de l’ouvrage, 
elle s’installa sur une table avec ses outils, se 
levant à cinq heures, les premiers jours, pour 
rouler ses queues de violettes. Mais, quand elle 
en eut livré quelques grosses, elle s’étira les bras 
devant la besogne, les mains tordues de crampes, 
ayant perdu l’habitude des queues et suffoquant 
de rester enfermée, elle qui s’était donné un si joli 
courant d’air de six mois. Alors, le pot à colle 
sécha, les pétales et le papier vert attrapèrent des 
taches de graisse, le patron vint trois fois luimême 
faire des scènes en réclamant ses 
fournitures perdues. Nana se traînait, empochait 
toujours des tatouilles de son père, s’empoignait 
avec sa mère matin et soir, des querelles où les 
deux femmes se jetaient à la tête des 
abominations. Ça ne pouvait pas durer ; le 
douzième jour, la garce fila, emportant pour tout 
bagage sa robe modeste à son derrière et son 
bonnichon sur l’oreille. Les Lorilleux, que le 
retour et le repentir de la petite laissaient pincés, 
faillirent s’étaler les quatre fers en l’air, tant ils 
crevèrent de rire. Deuxième représentation, 
éclipse second numéro, les demoiselles pour 
Saint-Lazare, en voiture ! Non, c’était trop 
comique. Nana avait un chic pour se tirer les 
pattes ! Ah bien ! si les Coupeau voulaient la 
garder maintenant, ils n’avaient plus qu’à lui 
coudre son affaire et à la mettre en cage ! 
Les Coupeau, devant le monde, affectèrent 
d’être bien débarrassés. Au fond, ils rageaient. 
Mais la rage n’a toujours qu’un temps. Bientôt, 
ils apprirent, sans même cligner un oeil, que Nana 
roulait le quartier. Gervaise, qui l’accusait de 
faire ça pour les déshonorer, se mettait au-dessus 
des potins ; elle pouvait rencontrer sa donzelle 
dans la rue, elle ne se salirait seulement pas la 
main à lui envoyer une baffe ; oui, c’était bien 
fini, elle l’aurait trouvée en train de crever par 
terre, la peau nue sur le pavé, qu’elle serait 
passée sans dire que ce chameau venait de ses 
entrailles. Nana allumait tous les bals des 
environs. On la connaissait de la Reine-Blanche 
au Grand-Salon-de-la-Folie. Quand elle entrait à 
l’Élysée-Montmartre, on montait sur les tables 
pour lui voir faire, à la pastourelle, l’écrevisse qui 
renifle. Comme on l’avait flanquée deux fois 
dehors, au Château-Rouge, elle rôdait seulement 
devant la porte, en attendant des personnes de sa 
connaissance. La Boule-Noire, sur le boulevard, 
et le Grand-Turc, rue des Poissonniers, étaient 
des salles comme il faut où elle allait lorsqu’elle 
avait du linge. Mais, de tous les bastringues du 
quartier, elle préférait encore le Bal de 
l’Ermitage, dans une cour humide, et le Bal 
Robert, impasse du Cadran, deux infectes petites 
salles éclairées par une demi-douzaine de 
quinquets, tenues à la papa, tous contents et tous 
libres, si bien qu’on laissait les cavaliers et leurs 
dames s’embrasser au fond, sans les déranger. Et 
Nana avait des hauts et des bas, de vrais coups de 
baguette, tantôt nippée comme une femme chic, 
tantôt balayant la crotte comme une souillon. 
Ah ! elle menait une belle vie ! 
Plusieurs fois, les Coupeau crurent apercevoir 
leur fille dans des endroits pas propres. Ils 
tournaient le dos, ils décampaient d’un autre côté, 
pour ne pas être obligés de la reconnaître. Ils 
n’étaient plus d’humeur à se faire blaguer par 
toute une salle, pour ramener chez eux une voirie 
pareille. Mais, un soir, vers dix heures, comme ils 
se couchaient, on donna des coups de poing dans 
la porte. C’était Nana qui, tranquillement, venait 
demander à coucher ; et dans quel état, bon 
Dieu ! nu-tête, une robe en loques, des bottines 
éculées, une toilette à se faire ramasser et 
conduire au Dépôt. Elle reçut une rossée, 
naturellement ; puis, elle tomba goulûment sur un 
morceau de pain dur, et s’endormit, éreintée, avec 
une dernière bouchée aux dents. Alors, ce traintrain 
continua. Quand la petite se sentait un peu 
requinquée, elle s’évaporait un matin. Ni vu ni 
connu ! l’oiseau était parti. Et des semaines, des 
mois s’écoulaient, elle semblait perdue, 
lorsqu’elle reparaissait tout d’un coup, sans 
jamais dire d’où elle arrivait, des fois sale à ne 
pas être prise avec des pincettes, et égratignée du 
haut en bas du corps, d’autres fois bien mise, 
mais si molle et vidée par la noce, qu’elle ne 
tenait plus debout. Les parents avaient dû 
s’accoutumer. Les roulées n’y faisaient rien. Ils la 
trépignaient, ce qui ne l’empêchait pas de prendre 
leur chez eux comme une auberge, où l’on 
couchait à la semaine. Elle savait qu’elle payait 
son lit d’une danse ; elle se tâtait et venait 
recevoir la danse, s’il y avait bénéfice pour elle. 
D’ailleurs, on se lasse de taper. Les Coupeau 
finissaient par accepter les bordées de Nana. Elle 
rentrait, ne rentrait pas, pourvu qu’elle ne laissât 
pas la porte ouverte, ça suffisait. Mon Dieu ! 
l’habitude use l’honnêteté comme autre chose. 
Une seule chose mettait Gervaise hors d’elle. 
C’était lorsque sa fille reparaissait avec des robes 
à queue et des chapeaux couverts de plumes. 
Non, ce luxe-là, elle ne pouvait pas l’avaler. Que 
Nana fît la noce, si elle voulait ; mais, quand elle 
venait chez sa mère, qu’elle s’habillât au moins 
comme une ouvrière doit être habillée. Les robes 
à queue faisaient une révolution dans la maison : 
les Lorilleux ricanaient ; Lantier, tout émoustillé, 
tournait autour de la petite, pour renifler sa bonne 
odeur ; les Boche avaient défendu à Pauline de 
fréquenter cette rouchie, avec ses oripeaux. Et 
Gervaise se fâchait également des sommeils 
écrasés de Nana, lorsque, après une de ses 
fugues, elle dormait jusqu’à midi, dépoitraillée, le 
chignon défait et plein encore d’épingles à 
cheveux, si blanche, respirant si court, qu’elle 
semblait morte. Elle la secouait des cinq ou six 
fois dans la matinée, en la menaçant de lui 
flanquer sur le ventre une potée d’eau. Cette belle 
fille fainéante, à moitié nue, toute grasse de vice 
l’exaspérait en cuvant ainsi l’amour dont sa chair 
semblait gonflée, sans pouvoir même se réveiller. 
Nana ouvrait un oeil, le refermait, s’étalait 
davantage. 
Un jour, Gervaise qui lui reprochait sa vie 
crûment, et lui demandait si elle donnait dans les 
pantalons rouges, pour rentrer cassée à ce point, 
exécuta enfin sa menace en lui secouant sa main 
mouillée sur le corps. La petite, furieuse, se roula 
dans le drap, en criant : 
– En voilà assez, n’est-ce pas ? maman ! Ne 
causons pas des hommes, ça vaudra mieux. Tu as 
fait ce que tu as voulu, je fais ce que je veux. 
– Comment ? comment ? bégaya la mère. 
– Oui, je ne t’en ai jamais parlé, parce que ça 
ne me regardait pas ; mais tu ne te gênais guère, 
je t’ai vue assez souvent te promener en chemise, 
en bas, quand papa ronflait... Ça ne te plaît plus 
maintenant, mais ça plaît aux autres. Fiche-moi la 
paix, fallait pas me donner l’exemple ! 
Gervaise resta toute pâle, les mains 
tremblantes, tournant sans savoir ce qu’elle 
faisait, pendant que Nana, aplatie sur la gorge, 
serrant son oreiller entre ses bras, retombait dans 
l’engourdissement de son sommeil de plomb. 
Coupeau grognait, n’ayant même plus l’idée 
d’allonger des claques. Il perdait la boule, 
complètement. Et, vraiment, il n’y avait pas à le 
traiter de père sans moralité, car la boisson lui 
ôtait toute conscience du bien et du mal. 
Maintenant, c’était réglé. Il ne dessoûlait pas 
de six mois, puis il tombait et entrait à Sainte- 
Anne ; une partie de campagne pour lui. Les 
Lorilleux disaient que monsieur le duc de Tord- 
Boyaux se rendait dans ses propriétés. Au bout de 
quelques semaines, il sortait de l’asile, réparé, 
recloué, et recommençait à se démolir, jusqu’au 
jour où, de nouveau sur le flanc, il avait encore 
besoin d’un raccommodage. En trois ans, il entra 
ainsi sept fois à Sainte-Anne. Le quartier 
racontait qu’on lui gardait sa cellule. Mais le 
vilain de l’histoire était que cet entêté soûlard se 
cassait davantage chaque fois, si bien que, de 
rechute en rechute, on pouvait prévoir la cabriole 
finale, le dernier craquement de ce tonneau 
malade dont les cercles pétaient les uns après les 
autres. 
Avec ça, il oubliait d’embellir ; un revenant à 
regarder ! Le poison le travaillait rudement. Son 
corps imbibé d’alcool se ratatinait comme les 
foetus qui sont dans des bocaux, chez les 
pharmaciens. Quand il se mettait devant une 
fenêtre, on apercevait le jour au travers de ses 
côtes, tant il était maigre. Les joues creuses, les 
yeux dégoûtant, pleurant assez de cire pour 
fournir une cathédrale, il ne gardait que sa truffe 
de fleurie, belle et rouge, pareille à un oeillet au 
milieu de sa trogne dévastée. Ceux qui savaient 
son âge, quarante ans sonnés, avaient un petit 
frisson, lorsqu’il passait, courbé, vacillant, vieux 
comme les rues. Et le tremblement de ses mains 
redoublait, sa main droite surtout battait tellement 
la breloque, que, certains jours, il devait prendre 
son verre dans ses deux poings, pour le porter à 
ses lèvres. Oh ! ce nom de Dieu de tremblement ! 
c’était la seule chose qui le taquinât encore, au 
milieu de sa vacherie générale ! On l’entendait 
grogner des injures féroces contre ses mains. 
D’autres fois, on le voyait pendant des heures en 
contemplation devant ses mains qui dansaient, les 
regardant sauter comme des grenouilles, sans rien 
dire, ne se fâchant plus, ayant l’air de chercher 
quelle mécanique intérieure pouvait leur faire 
faire joujou de la sorte ; et, un soir, Gervaise 
l’avait trouvé ainsi, avec deux grosses larmes qui 
coulaient sur ses joues cuites de pochard. 
Le dernier été, pendant lequel Nana traîna 
chez ses parents les restes de ses nuits, fut surtout 
mauvais pour Coupeau. Sa voix changea 
complètement, comme si le fil-en-quatre avait 
mis une musique nouvelle dans sa gorge. Il 
devint sourd d’une oreille. Puis, en quelques 
jours, sa vue baissa ; il lui fallait tenir la rampe de 
l’escalier, s’il ne voulait pas dégringoler. Quant à 
sa santé, elle se reposait, comme on dit. Il avait 
des maux de tête abominables, des 
étourdissements qui lui faisaient voir trente-six 
chandelles. Tout d’un coup, des douleurs aiguës 
le prenaient dans les bras et dans les jambes ; il 
pâlissait, il était obligé de s’asseoir, et restait sur 
une chaise hébété pendant des heures ; même, 
après une de ces crises, il avait gardé son bras 
paralysé tout un jour. Plusieurs fois, il s’alita ; il 
se pelotonnait, se cachait sous le drap, avec le 
souffle fort et continu d’un animal qui souffre. 
Alors, les extravagances de Sainte-Anne 
recommençaient. Méfiant, inquiet, tourmenté 
d’une fièvre ardente, il se roulait dans des rages 
folles, déchirait ses blouses, mordait les meubles 
de sa mâchoire convulsée ; ou bien il tombait à 
un grand attendrissement, lâchant des plaintes de 
fille, sanglotant et se lamentant de n’être aimé par 
personne. Un soir, Gervaise et Nana, qui 
rentraient ensemble, ne le trouvèrent plus dans 
son lit. À sa place, il avait couché le traversin. Et, 
quand elles le découvrirent, caché entre le lit et le 
mur, il claquait des dents, il racontait que des 
hommes allaient venir l’assassiner. Les deux 
femmes durent le recoucher et le rassurer comme 
un enfant. 
Coupeau ne connaissait qu’un remède, se 
coller sa chopine de cric, un coup de bâton dans 
l’estomac, qui le mettait debout. Tous les matins, 
il guérissait ainsi sa pituite. La mémoire avait filé 
depuis longtemps, son crâne était vide ; et il ne se 
trouvait pas plus tôt sur les pieds, qu’il blaguait la 
maladie. Il n’avait jamais été malade. Oui, il en 
était à ce point où l’on crève en disant qu’on se 
porte bien. D’ailleurs, il déménageait aussi pour 
le reste. Quand Nana rentrait, après des six 
semaines de promenade, il semblait croire qu’elle 
revenait d’une commission dans le quartier. 
Souvent, accrochée au bras d’un monsieur, elle le 
rencontrait et rigolait, sans qu’il la reconnût. 
Enfin, il ne comptait plus, elle se serait assise sur 
lui, si elle n’avait pas trouvé de chaise. 
Ce fut aux premières gelées que Nana 
s’esbigna une fois encore, sous le prétexte d’aller 
voir chez la fruitière s’il y avait des poires cuites. 
Elle sentait l’hiver, elle ne voulait pas claquer des 
dents devant le poêle éteint. Les Coupeau la 
traitèrent simplement de rosse, parce qu’ils 
attendaient les poires. Sans doute elle rentrerait ; 
l’autre hiver, elle était bien restée trois semaines 
pour descendre chercher deux sous de tabac. 
Mais les mois s’écoulèrent, la petite ne 
reparaissait plus. Cette fois, elle avait dû prendre 
un fameux galop. Lorsque juin arriva, elle ne 
revint pas davantage avec le soleil. Décidément, 
c’était fini, elle avait trouvé du pain blanc 
quelque part. Les Coupeau, un jour de dèche, 
vendirent le lit de fer de l’enfant, six francs tout 
ronds qu’ils burent à Saint-Ouen. Ça les 
encombrait, ce lit. 
En juillet, un matin, Virginie appela Gervaise 
qui passait, et la pria de donner un coup de main 
pour la vaisselle, parce que la veille Lantier avait 
amené deux amis à régaler. Et, comme Gervaise 
lavait la vaisselle, une vaisselle joliment grasse 
du gueuleton du chapelier, celui-ci, en train de 
digérer encore dans la boutique, cria tout d’un 
coup : 
– Vous ne savez pas, la mère ! j’ai vu Nana, 
l’autre jour. 
Virginie, assise au comptoir, l’air soucieux en 
face des bocaux et des tiroirs qui se vidaient, 
hocha furieusement la tête. Elle se retenait, pour 
ne pas en lâcher trop long ; car ça finissait par 
sentir mauvais. Lantier voyait Nana bien souvent. 
Oh ! elle n’en aurait pas mis la main au feu, il 
était homme à faire pire, quand une jupe lui 
trottait dans la tête. Mme Lerat, qui venait 
d’entrer, très liée en ce moment avec Virginie 
dont elle recevait les confidences, fit sa moue 
pleine de gaillardise, en demandant : 
– Dans quel sens l’avez-vous vue ? 
– Oh ! dans le bon sens, répondit le chapelier, 
très flatté, riant et frisant ses moustaches. Elle 
était en voiture ; moi, je pataugeais sur le pavé... 
Vrai, je vous le jure ! Il n’y aurait pas à se 
défendre, car les fils de famille qui la tutoient de 
près sont bigrement heureux ! 
Son regard s’était allumé, il se tourna vers 
Gervaise, debout au fond de la boutique, en train 
d’essuyer un plat. 
– Oui, elle était en voiture, et une toilette d’un 
chic !... Je ne la reconnaissais pas, tant elle 
ressemblait à une dame de la haute, les quenottes 
blanches dans sa frimousse fraîche comme une 
fleur. C’est elle qui m’a envoyé une risette avec 
son gant... Elle a fait un vicomte, je crois. Oh ! 
très lancée ! Elle peut se ficher de nous tous, elle 
a du bonheur par-dessus la tête, cette gueuse !... 
L’amour de petit chat ! non, vous n’avez pas idée 
d’un petit chat pareil ! 
Gervaise essuyait toujours son plat, bien qu’il 
fût net et luisant depuis longtemps. Virginie 
réfléchissait, inquiète de deux billets qu’elle ne 
savait pas comment payer, le lendemain ; tandis 
que Lantier, gros et gras, suant le sucre dont il se 
nourrissait, emplissait de son enthousiasme pour 
les petits trognons bien mis la boutique d’épicerie 
fine, mangée déjà aux trois quarts, et où soufflait 
une odeur de ruine. Oui, il n’avait plus que 
quelques pralines à croquer, quelques sucres 
d’orge à sucer, pour nettoyer le commerce des 
Poisson. Tout d’un coup, il aperçut, sur le trottoir 
d’en face, le sergent de ville qui était de service 
et qui passait boutonné, l’épée battant la cuisse. 
Et ça l’égaya davantage. Il força Virginie à 
regarder son mari. 
– Ah bien ! murmura-t-il, il a une bonne tête 
ce matin, Badingue !... Attention ! il serre trop les 
fesses, il a dû se faire coller un oeil de verre 
quelque part, pour surprendre son monde. 
Quand Gervaise remonta chez elle, elle trouva 
Coupeau assis au bord du lit, dans l’hébétement 
d’une de ses crises. Il regardait le carreau de ses 
yeux morts. Alors, elle s’assit elle-même sur une 
chaise, les membres cassés, les mains tombées le 
long de sa jupe sale. Et, pendant un quart d’heure, 
elle resta en face de lui, sans rien dire. 
– J’ai eu des nouvelles, murmura-t-elle enfin. 
On a vu ta fille... Oui, ta fille est très chic et n’a 
plus besoin de toi. Elle est joliment heureuse, 
celle-là, par exemple !... Ah ! Dieu de Dieu ! je 
donnerais gros pour être à sa place. 
Coupeau regardait toujours le carreau. Puis, il 
leva sa face ravagée, il eut un rire d’idiot, en 
bégayant : 
– Dis donc, ma biche, je ne te retiens pas... 
T’es pas encore trop mal, quand tu te 
débarbouilles. Tu sais, comme on dit, il n’y a pas 
si vieille marmite qui ne trouve son couvercle... 
Dame ! si ça devait mettre du beurre dans les 
épinards ! 
XII 
Ce devait être le samedi après le terme, 
quelque chose comme le 12 ou le 13 janvier, 
Gervaise ne savait plus au juste. Elle perdait la 
boule, parce qu’il y avait des siècles qu’elle ne 
s’était rien mis de chaud dans le ventre. Ah ! 
quelle semaine infernale ! un ratissage complet, 
deux pains de quatre livres le mardi qui avaient 
duré jusqu’au jeudi, puis une croûte sèche 
retrouvée la veille, et pas une miette depuis 
trente-six heures, une vraie danse devant le 
buffet ! Ce qu’elle savait, par exemple, ce qu’elle 
sentait sur son dos, c’était le temps de chien, un 
froid noir, un ciel barbouillé comme le cul d’une 
poêle, crevant d’une neige qui s’entêtait à ne pas 
tomber. Quand on a l’hiver et la faim dans les 
tripes, on peut serrer sa ceinture, ça ne vous 
nourrit guère. 
Peut-être, le soir, Coupeau rapporterait-il de 
l’argent. Il disait qu’il travaillait. Tout est 
possible, n’est-ce pas ? et Gervaise, attrapée 
pourtant bien des fois, avait fini par compter sur 
cet argent-là. Elle, après toutes sortes d’histoires, 
ne trouvait plus seulement un torchon à laver 
dans le quartier ; même une vieille dame dont elle 
faisait le ménage, venait de la flanquer dehors, en 
l’accusant de boire ses liqueurs. On ne voulait 
d’elle nulle part, elle était brûlée ; ce qui 
l’arrangeait dans le fond, car elle en était tombée 
à ce point d’abrutissement, où l’on préfère crever 
que de remuer ses dix doigts. Enfin, si Coupeau 
rapportait sa paie, on mangerait quelque chose de 
chaud. Et, en attendant, comme midi n’avait pas 
sonné, elle restait allongée sur la paillasse, parce 
qu’on a moins froid et moins faim, lorsqu’on est 
allongé. 
Gervaise appelait ça la paillasse ; mais, à la 
vérité, ça n’était qu’un tas de paille dans un coin. 
Peu à peu, le dodo avait filé chez les revendeurs 
du quartier. D’abord, les jours de débine, elle 
avait décousu le matelas, où elle prenait des 
poignées de laine, qu’elle sortait dans son tablier 
et vendait dix sous la livre, rue Belhomme. 
Ensuite, le matelas vidé, elle s’était fait trente 
sous de la toile, un matin, pour se payer du café. 
Les oreillers avaient suivi, puis le traversin. 
Restait le bois de lit, qu’elle ne pouvait mettre 
sous son bras, à cause des Boche, qui auraient 
ameuté la maison, s’ils avaient vu s’envoler la 
garantie du propriétaire. Et cependant, un soir, 
aidée de Coupeau, elle guetta les Boche en train 
de gueuletonner, et déménagea le lit 
tranquillement, morceau par morceau, les 
bateaux, les dossiers, le cadre de fond. Avec les 
dix francs de ce lavage, ils fricotèrent trois jours. 
Est-ce que la paillasse ne suffisait pas ? Même la 
toile était allée rejoindre celle du matelas, ils 
avaient ainsi achevé de manger le dodo, en se 
donnant une indigestion de pain, après une 
fringale de vingt-quatre heures. On poussait la 
paille d’un coup de balai, le poussier était 
toujours retourné, et ça n’était pas plus sale 
qu’autre chose. 
Sur le tas de paille, Gervaise, tout habillée, se 
tenait en chien de fusil, les pattes ramenées sous 
sa guenille de jupon, pour avoir plus chaud. Et, 
pelotonnée, les yeux grands ouverts, elle remuait 
des idées pas drôles, ce jour-là. Ah ! non, sacré 
mâtin ! on ne pouvait continuer ainsi à vivre sans 
manger ! Elle ne sentait plus sa faim ; seulement, 
elle avait un plomb dans l’estomac, tandis que 
son crâne lui semblait vide. Bien sûr, ce n’était 
pas aux quatre coins de la turne qu’elle trouvait 
des sujets de gaieté ! Un vrai chenil, maintenant, 
où les levrettes qui portent des paletots, dans les 
rues, ne seraient pas demeurées en peinture. Ses 
yeux pâles regardaient les murailles nues. Depuis 
longtemps, ma tante avait tout pris. Il restait la 
commode, la table et une chaise ; encore le 
marbre et les tiroirs de la commode s’étaient-ils 
évaporés par le même chemin que le bois de lit. 
Un incendie n’aurait pas mieux nettoyé ça, les 
petits bibelots avaient fondu, à commencer par la 
toquante, une montre de douze francs, jusqu’aux 
photographies de la famille, dont une marchande 
lui avait acheté les cadres ; une marchande bien 
complaisante, chez laquelle elle portait une 
casserole, un fer à repasser, un peigne, et qui lui 
allongeait cinq sous, trois sous, deux sous, selon 
l’objet, de quoi remonter avec un morceau de 
pain. À présent, il ne restait plus qu’une vieille 
paire de mouchettes cassée, dont la marchande lui 
refusait un sou. Oh ! si elle avait su à qui vendre 
les ordures, la poussière et la crasse, elle aurait 
vite ouvert boutique, car la chambre était d’une 
jolie saleté ! Elle n’apercevait que des toiles 
d’araignée, dans les coins, et les toiles d’araignée 
sont peut-être bonnes pour les coupures, mais il 
n’y a pas encore de négociant qui les achète. 
Alors la tête tournée, lâchant l’espoir de faire du 
commerce, elle se recroquevillait davantage sur 
sa paillasse, elle préférait regarder par la fenêtre 
le ciel chargé de neige, un jour triste qui lui 
glaçait la moelle des os. 
Que d’embêtements ! À quoi bon se mettre 
dans tous ses états et se turlupiner la cervelle ? Si 
elle avait pu pioncer au moins ! Mais sa 
pétaudière de cambuse lui trottait par la tête. M. 
Marescot, le propriétaire, était venu lui-même, la 
veille, leur dire qu’il les expulserait, s’ils 
n’avaient pas payé les deux termes arriérés dans 
les huit jours. Eh bien ! il les expulserait, ils ne 
seraient certainement pas plus mal sur le pavé ! 
Voyez-vous ce sagouin avec son pardessus et ses 
gants de laine, qui montait leur parler des termes, 
comme s’ils avaient eu un boursicot caché 
quelque part ! Nom d’un chien ! au lieu de se 
serrer le gaviot, elle aurait commencé par se 
coller quelque chose dans les badigoinces ! Vrai, 
elle le trouvait trop rossard, cet entripaillé, elle 
l’avait où vous savez, et profondément encore ! 
C’était comme sa bête brute de Coupeau, qui ne 
pouvait plus rentrer sans lui tomber sur le 
casaquin : elle le mettait dans le même endroit 
que le propriétaire. À cette heure, son endroit 
devait être bigrement large, car elle y envoyait 
tout le monde, tant elle aurait voulu se 
débarrasser du monde et de la vie. Elle devenait 
un vrai grenier à coups de poing. Coupeau avait 
un gourdin qu’il appelait son éventail à 
bourrique ; et il éventait la bourgeoise, fallait 
voir ! des suées abominables, dont elle sortait en 
nage. Elle, pas trop bonne non plus, mordait et 
griffait. Alors, on se trépignait dans la chambre 
vide, des peignées à se faire passer le goût du 
pain. Mais elle finissait par se ficher des dégelées 
comme du reste. Coupeau pouvait faire la Saint- 
Lundi des semaines entières, tirer des bordées qui 
duraient des mois, rentrer fou de boisson et 
vouloir la réguiser, elle s’était habituée, elle le 
trouvait tannant, pas davantage. Et c’était ces 
jours-là, qu’elle l’avait dans le derrière. Oui, dans 
le derrière, son cochon d’homme ! dans le 
derrière, les Lorilleux, les Boche et les Poisson ! 
dans le derrière, le quartier qui la méprisait ! Tout 
Paris y entrait, et elle l’y enfonçait d’une tape, 
avec un geste de suprême indifférence, heureuse 
et vengée pourtant de le fourrer là. 
Par malheur, si l’on s’accoutume à tout, on n’a 
pas encore pu prendre l’habitude de ne point 
manger. C’était uniquement là ce qui défrisait 
Gervaise. Elle se moquait d’être la dernière des 
dernières, au fin fond du ruisseau, et de voir les 
gens s’essuyer, quand elle passait près d’eux. Les 
mauvaises manières ne la gênaient plus, tandis 
que la faim lui tordait toujours les boyaux. Oh ! 
elle avait dit adieu aux petits plats, elle était 
descendue à dévorer tout ce qu’elle trouvait. Les 
jours de noce, maintenant, elle achetait chez le 
boucher des déchets de viande à quatre sous la 
livre, las de traîner et de noircir dans une 
assiette ; et elle mettait ça avec une potée de 
pommes de terre, qu’elle touillait au fond d’un 
poêlon. Ou bien elle fricassait un coeur de boeuf, 
un rata dont elle se léchait les lèvres. D’autres 
fois, quand elle avait du vin, elle se payait une 
trempette, une vraie soupe de perroquet. Les deux 
sous de fromage d’Italie, les boisseaux de 
pommes blanches, les quarts de haricots secs 
cuits dans leur jus, étaient encore des régals 
qu’elle ne pouvait plus se donner souvent. Elle 
tombait aux arlequins, dans les gargots borgnes, 
où, pour un sou, elle avait des tas d’arêtes de 
poisson mêlées à des rognures de rôti gâté. Elle 
tombait plus bas, mendiait chez un restaurateur 
charitable les croûtes des clients, et faisait une 
panade, en les laissant mitonner le plus 
longtemps possible sur le fourneau d’un voisin. 
Elle en arrivait, les matins de fringale, à rôder 
avec les chiens, pour voir aux portes des 
marchands, avant le passage des boueux ; et 
c’était ainsi qu’elle avait parfois des plats de 
riches, des melons pourris, des maquereaux 
tournés, des côtelettes dont elle visitait le 
manche, par crainte des asticots. Oui, elle en était 
là ; ça répugne les délicats, cette idée ; mais si les 
délicats n’avaient rien tortillé de trois jours, nous 
verrions un peu s’ils bouderaient contre leur 
ventre ; ils se mettraient à quatre pattes et 
mangeraient aux ordures comme les camarades. 
Ah ! la crevaison des pauvres, les entrailles vides 
qui crient la faim, le besoin des bêtes claquant 
des dents et s’empiffrant de choses immondes, 
dans ce grand Paris si doré et si flambant ! Et dire 
que Gervaise s’était fichu des ventrées d’oie 
grasse ! Maintenant, elle pouvait s’en torcher le 
nez. Un jour, Coupeau lui ayant chipé deux bons 
de pain pour les revendre et les boire, elle avait 
failli le tuer d’un coup de pelle, affamée, enragée 
par le vol de ce morceau de pain. 
Cependant, à force de regarder le ciel blafard, 
elle s’était endormie d’un petit sommeil pénible. 
Elle rêvait que ce ciel chargé de neige crevait sur 
elle, tant le froid la pinçait. Brusquement, elle se 
mit debout, réveillée en sursaut par un grand 
frisson d’angoisse. Mon Dieu ! est-ce qu’elle 
allait mourir ? Grelottante, hagarde, elle vit qu’il 
faisait jour encore. La nuit ne viendrait donc pas ! 
Comme le temps est long, quand on n’a rien dans 
le ventre ! Son estomac s’éveillait, lui aussi, et la 
torturait. Tombée sur la chaise, la tête basse, les 
mains entre les cuisses pour se réchauffer, elle 
calculait déjà le dîner, dès que Coupeau 
apporterait l’argent : un pain, un litre, deux 
portions de gras-double à la lyonnaise. Trois 
heures sonnèrent au coucou du père Bazouge. Il 
n’était que trois heures. Alors, elle pleura. Jamais 
elle n’aurait la force d’attendre sept heures. Elle 
avait un balancement de tout son corps, le 
dandinement d’une petite fille qui berce sa grosse 
douleur, pliée en deux, s’écrasant l’estomac, pour 
ne plus le sentir. Ah ! il vaut mieux accoucher 
que d’avoir faim ! Et, ne se soulageant pas, prise 
d’une rage, elle se leva, piétina, espérant 
rendormir sa faim comme un enfant qu’on 
promène. Pendant une demi-heure, elle se cogna 
aux quatre coins de la chambre vide. Puis, tout 
d’un coup, elle s’arrêta, les yeux fixes. Tant pis ! 
ils diraient ce qu’ils diraient, elle leur lécherait 
les pieds s’ils voulaient, mais elle allait 
emprunter dix sous aux Lorilleux. 
L’hiver, dans cet escalier de la maison, 
l’escalier des pouilleux, c’étaient de continuels 
emprunts de dix sous, de vingt sous, des petits 
services que ces meurt-de-faim se rendaient les 
uns aux autres. Seulement, on serait plutôt mort 
que de s’adresser aux Lorilleux, parce qu’on les 
savait trop durs à la détente. Gervaise, en allant 
frapper chez eux, montrait un beau courage. Elle 
avait si peur, dans le corridor, qu’elle éprouva ce 
brusque soulagement des gens qui sonnent chez 
les dentistes. 
– Entrez ! cria la voix aigre du chaîniste. 
Comme il faisait bon, là-dedans ! La forge 
flambait, allumait l’étroit atelier de sa flamme 
blanche, pendant que Mme Lorilleux mettait à 
recuire une pelote de fil d’or. Lorilleux, devant 
son établi, suait, tant il avait chaud, en train de 
souder des maillons au chalumeau. Et ça sentait 
bon, une soupe aux choux mijotait sur le poêle, 
exhalant une vapeur qui retournait le coeur de 
Gervaise et la faisait s’évanouir. 
– Ah ! c’est vous, grogna Mme Lorilleux, sans 
lui dire seulement de s’asseoir. Qu’est-ce que 
vous voulez ? 
Gervaise ne répondit pas. Elle n’était pas trop 
mal avec les Lorilleux, cette semaine-là. Mais la 
demande des dix sous lui restait dans la gorge, 
parce qu’elle venait d’apercevoir Boche, 
carrément assis près du poêle, en train de faire 
des cancans. Il avait un air de se ficher du monde, 
cet animal ! Il riait comme un cul, le trou de la 
bouche arrondi, et les joues tellement bouffies 
qu’elles lui cachaient le nez ; un vrai cul, enfin ! 
– Qu’est-ce que vous voulez ? répéta 
Lorilleux. 
– Vous n’avez pas vu Coupeau ? finit par 
balbutier Gervaise. Je le croyais ici. 
Les chaînistes et le concierge ricanèrent. Non, 
bien sûr, ils n’avaient pas vu Coupeau. Ils 
n’offraient pas assez de petits verres pour voir 
Coupeau comme ça. Gervaise fit un effort et 
reprit en bégayant : 
– C’est qu’il m’avait promis de rentrer... Oui, 
il doit m’apporter de l’argent... Et comme j’ai 
absolument besoin de quelque chose... 
Un gros silence régna. Mme Lorilleux éventait 
rudement le feu de la forge, Lorilleux avait baissé 
le nez sur le bout de chaîne qui s’allongeait entre 
ses doigts, tandis que Boche gardait son rire de 
pleine lune, le trou de la bouche si rond, qu’on 
éprouvait l’envie d’y fourrer le doigt, pour voir. 
– Si j’avais seulement dix sous, murmura 
Gervaise à voix basse. 
Le silence continua. 
– Vous ne pourriez pas me prêter dix sous ?... 
Oh ! je vous les rendrais ce soir ! 
Mme Lorilleux se tourna et la regarda fixement. 
En voilà une peloteuse qui venait les empaumer. 
Aujourd’hui, elle les tapait de dix sous, demain 
ce serait de vingt, et il n’y avait plus de raison 
pour s’arrêter. Non, non, pas de ça. Mardi, s’il 
fait chaud ! 
– Mais, ma chère, cria-t-elle, vous savez bien 
que nous n’avons pas d’argent ! Tenez, voilà la 
doublure de ma poche. Vous pouvez nous 
fouiller... Ce serait de bon coeur, naturellement. 
– Le coeur y est toujours, grogna Lorilleux ; 
seulement, quand on ne peut pas, on ne peut pas. 
Gervaise, très humble, les approuvait de la 
tête. Cependant, elle ne s’en allait pas, elle 
guignait l’or du coin de l’oeil, les liasses d’or 
pendues au mur, le fil d’or que la femme tirait à 
la filière de toute la force de ses petits bras, les 
maillons d’or en tas sous les doigts noueux du 
mari. Et elle pensait qu’un bout de ce vilain métal 
noirâtre aurait suffi pour se payer un bon dîner. 
Ce jour-là, l’atelier avait beau être sale, avec ses 
vieux fers, sa poussière de charbon, sa crasse des 
huiles mal essuyées, elle le voyait resplendissant 
de richesses, comme la boutique d’un changeur. 
Aussi se risqua-t-elle à répéter, doucement : 
– Je vous les rendrais, je vous les rendrais, 
bien sûr... Dix sous, ça ne vous gênerait pas. 
Elle avait le coeur tout gonflé, en ne voulant 
pas avouer qu’elle se brossait le ventre depuis la 
veille. Puis, elle sentit ses jambes qui se 
cassaient, elle eut peur de fondre en larmes, 
bégayant encore : 
– Vous seriez si gentils !... Vous ne pouvez 
pas savoir... Oui, j’en suis là, mon Dieu ! j’en 
suis là... 
Alors, les Lorilleux pincèrent les lèvres et 
échangèrent un mince regard. La Banban 
mendiait, à cette heure ! Eh bien ! le plongeon 
était complet. C’est eux qui n’aimaient pas ça ! 
S’ils avaient su, ils se seraient barricadés, parce 
qu’on doit toujours être sur l’oeil avec les 
mendiants, des gens qui s’introduisent dans les 
appartements sous des prétextes, et qui filent en 
déménageant les objets précieux. D’autant plus 
que, chez eux, il y avait de quoi voler ; on 
pouvait envoyer les doigts partout, et en emporter 
des trente et des quarante francs, rien qu’en 
fermant le poing. Déjà plusieurs fois, ils s’étaient 
méfiés, en remarquant la drôle de figure de 
Gervaise, quand elle se plantait devant l’or. Cette 
fois, par exemple, ils allaient la surveiller. Et, 
comme elle s’approchait davantage, les pieds sur 
la claie de bois, le chaîniste lui cria rudement, 
sans répondre davantage à sa demande : 
– Dites donc ! faites un peu attention, vous 
allez encore emporter des brins d’or à vos 
semelles... Vrai, on dirait que vous avez làdessous 
de la graisse, pour que ça colle. 
Gervaise, lentement, recula. Elle s’était 
appuyée un instant à une étagère, et voyant Mme 
Lorilleux lui examiner les mains, elle les ouvrit 
toutes grandes, les montra, disant de sa voix 
molle, sans se fâcher, en femme tombée qui 
accepte tout : 
– Je n’ai rien pris, vous pouvez regarder. 
Et elle s’en alla, parce que l’odeur forte de la 
soupe aux choux et la bonne chaleur de l’atelier 
la rendaient trop malade. 
Ah ! pour le coup, les Lorilleux ne la retinrent 
pas ! Bon voyage, du diable s’ils lui ouvraient 
encore ! Ils avaient assez vu sa figure, ils ne 
voulaient pas chez eux de la misère des autres, 
quand cette misère était méritée. Et ils se 
laissèrent aller à une grosse jouissance 
d’égoïsme, en se trouvant calés, bien au chaud, 
avec la perspective d’une fameuse soupe. Boche 
aussi s’étalait, enflant encore ses joues, si bien 
que son rire devenait malpropre. Ils se trouvaient 
tous joliment vengés des anciennes manières de 
la Banban, de la boutique bleue, des gueuletons, 
et du reste. C’était trop réussi, ça prouvait où 
conduisait l’amour de la frigousse. Au rancart les 
gourmandes, les paresseuses et les 
dévergondées ! 
– Que ça de genre ! ça vient quémander des 
dix sous ! s’écria Mme Lorilleux derrière le dos de 
Gervaise. Oui, je t’en fiche, je vas lui prêter dix 
sous tout de suite, pour qu’elle aille boire la 
goutte ! 
Gervaise traîna ses savates dans le corridor, 
alourdie, pliant les épaules. Quand elle fut à sa 
porte, elle n’entra pas, sa chambre lui faisait peur. 
Autant marcher, elle aurait plus chaud et 
prendrait patience. En passant, elle allongea le 
cou dans la niche du père Bru, sous l’escalier ; 
encore un, celui-là, qui devait avoir un bel 
appétit, car il déjeunait et dînait par coeur depuis 
trois jours ; mais il n’était pas là, il n’y avait que 
son trou, et elle éprouva une jalousie, en 
s’imaginant qu’on pouvait l’avoir invité quelque 
part. Puis, comme elle arrivait devant les Bijard, 
elle entendit des plaintes, elle entra, la clef étant 
toujours sur la serrure. 
– Qu’est-ce qu’il y a donc ? demanda-t-elle. 
La chambre était très propre. On voyait bien 
que Lalie avait, le matin encore, balayé et rangé 
les affaires. La misère avait beau souffler là- 
dedans, emporter les frusques, étaler sa 
ribambelle d’ordures, Lalie venait derrière, et 
récurait tout, et donnait aux choses un air gentil. 
Si ce n’était pas riche, ça sentait bon la ménagère, 
chez elle. Ce jour-là, ses deux enfants, Henriette 
et Jules, avaient trouvé de vieilles images, qu’ils 
découpaient tranquillement dans un coin. Mais 
Gervaise fut toute surprise de trouver Lalie 
couchée, sur son étroit lit de sangle, le drap au 
menton, très pâle. Elle couchée, par exemple ! 
elle était donc bien malade ! 
– Qu’est-ce que vous avez ? répéta Gervaise, 
inquiète. 
Lalie ne se plaignait plus. Elle souleva 
lentement ses paupières blanches, et voulut 
sourire de ses lèvres qu’un frisson convulsait. 
– Je n’ai rien, souffla-t-elle très bas, oh ! bien 
vrai, rien du tout. 
Puis, les yeux refermés, avec un effort : 
– J’étais trop fatiguée tous ces jours-ci, alors je 
fiche la paresse, je me dorlote, vous voyez. 
Mais son visage de gamine, marbré de taches 
livides, prenait une telle expression de douleur 
suprême, que Gervaise, oubliant sa propre 
agonie, joignit les mains et tomba à genoux près 
d’elle. Depuis un mois, elle la voyait se tenir aux 
murs pour marcher, pliée en deux par une toux 
qui sonnait joliment le sapin. La petite ne pouvait 
même plus tousser. Elle eut un hoquet, des filets 
de sang coulèrent aux coins de sa bouche. 
– Ce n’est pas ma faute, je ne me sens guère 
forte, murmura-t-elle comme soulagée. Je me suis 
traînée, j’ai mis un peu d’ordre... C’est assez 
propre, n’est-ce pas ?... Et je voulais nettoyer les 
vitres, mais les jambes m’ont manqué. Est-ce 
bête ! Enfin, quand on a fini, on se couche. 
Elle s’interrompit pour dire : 
– Voyez donc si mes enfants ne se coupent pas 
avec leurs ciseaux. 
Et elle se tut, tremblante, écoutant un pas 
lourd qui montait l’escalier. Brutalement, le père 
Bijard poussa la porte. Il avait son coup de 
bouteille comme à l’ordinaire, les yeux flambant 
de la folie furieuse du vitriol. Quand il aperçut 
Lalie couchée, il tapa sur ses cuisses avec un 
ricanement, il décrocha le grand fouet, en 
grognant : 
– Ah ! nom de Dieu, c’est trop fort ! nous 
allons rire !... Les vaches se mettent à la paille en 
plein midi, maintenant !... Est-ce que tu te 
moques des paroissiens, sacrée feignante ?... 
Allons, houp ! décanillons ! 
Il faisait déjà claquer le fouet au-dessus du lit. 
Mais l’enfant, suppliante, répétait : 
– Non, papa, je t’en prie, ne frappe pas... Je te 
jure que tu aurais du chagrin... Ne frappe pas. 
– Veux-tu sauter, gueula-t-il plus fort, ou je te 
chatouille les côtes !... Veux-tu sauter, bougre de 
rosse ! 
Alors, elle dit doucement : 
– Je ne puis pas, comprends-tu ?... Je vais 
mourir. 
Gervaise s’était jetée sur Bijard et lui arrachait 
le fouet. Lui, hébété, restait devant le lit de 
sangle. Qu’est-ce qu’elle chantait là, cette 
morveuse ? Est-ce qu’on meurt si jeune, quand 
on n’a pas été malade ! Quelque frime pour se 
faire donner du sucre ! Ah ! il allait se renseigner, 
et si elle mentait ! 
– Tu verras, c’est la vérité, continuait-elle. 
Tant que j’ai pu, je vous ai évité de la peine... 
Sois gentil, à cette heure, et dis-moi adieu, papa. 
Bijard tortillait son nez, de peur d’être mis 
dedans. C’était pourtant vrai qu’elle avait une 
drôle de figure, une figure allongée et sérieuse de 
grande personne. Le souffle de la mort, qui 
passait dans la chambre, le dessoûlait. Il promena 
un regard autour de lui, de l’air d’un homme tiré 
d’un long sommeil, vit le ménage en ordre, les 
deux enfants débarbouillés, en train de jouer et de 
rire. Et il tomba sur une chaise, balbutiant : 
– Notre petite mère, notre petite mère... 
Il ne trouvait que ça, et c’était déjà bien tendre 
pour Lalie, qui n’avait jamais été tant gâtée. Elle 
consola son père. Elle était surtout ennuyée de 
s’en aller ainsi, avant d’avoir élevé tout à fait ses 
enfants. Il en prendrait soin, n’est-ce pas ? Elle 
lui donna de sa voix mourante des détails sur la 
façon de les arranger, de les tenir propres. Lui, 
abruti, repris par les fumées de l’ivresse, roulait 
la tête en la regardant passer de ses yeux ronds. 
Ça remuait en lui toutes sortes de choses ; mais il 
ne trouvait plus rien, et avait la couenne trop 
brûlée pour pleurer. 
– Écoute encore, reprit Lalie après un silence. 
Nous devons quatre francs sept sous au 
boulanger ; il faudra payer ça... Mme Gaudron a 
un fer à nous que tu lui réclameras... Ce soir, je 
n’ai pas pu faire de la soupe, mais il reste du 
pain, et tu mettras chauffer les pommes de terre... 
Jusqu’à son dernier râle, ce pauvre chat restait 
la petite mère de tout son monde. En voilà une 
qu’on ne remplacerait pas, bien sûr ! Elle mourait 
d’avoir eu à son âge la raison d’une vraie mère, la 
poitrine encore trop tendre et trop étroite pour 
contenir une aussi large maternité. Et, s’il perdait 
ce trésor, c’était bien la faute de sa bête féroce de 
père. Après avoir tué la maman d’un coup de 
pied, est-ce qu’il ne venait pas de massacrer la 
fille ! Les deux bons anges seraient dans la fosse, 
et lui n’aurait plus qu’à crever comme un chien 
au coin d’une borne. 
Gervaise, cependant, se retenait pour ne pas 
éclater en sanglots. Elle tendait les mains, avec le 
désir de soulager l’enfant ; et, comme le lambeau 
de drap glissait, elle voulut le rabattre et arranger 
le lit. Alors, le pauvre petit corps de la mourante 
apparut. Ah ! Seigneur ! quelle misère et quelle 
pitié ! Les pierres auraient pleuré. Lalie était 
toute nue, un reste de camisole aux épaules en 
guise de chemise ; oui, toute nue, et d’une nudité 
saignante et douloureuse de martyre. Elle n’avait 
plus de chair, les os trouaient la peau. Sur les 
côtes, de minces zébrures violettes descendaient 
jusqu’aux cuisses, les cinglements du fouet 
imprimés là tout vifs. Une tache livide cerclait le 
bras gauche, comme si la mâchoire d’un étau 
avait broyé ce membre si tendre, pas plus gros 
qu’une allumette. La jambe droite montrait une 
déchirure mal fermée, quelque mauvais coup 
rouvert chaque matin en trottant pour faire le 
ménage. Des pieds à la tête, elle n’était qu’un 
noir. Oh ! ce massacre de l’enfance, ces lourdes 
pattes d’homme écrasant cet amour de quiqui, 
cette abomination de tant de faiblesse râlant sous 
une pareille croix ! On adore dans les églises des 
saintes fouettées dont la nudité est moins pure. 
Gervaise, de nouveau, s’était accroupie, ne 
songeant plus à tirer le drap, renversée par la vue 
de ce rien du tout pitoyable, aplati au fond du lit ; 
et ses lèvres tremblantes cherchaient des prières. 
– Madame Coupeau, murmura la petite, je 
vous en prie... 
De ses bras trop courts, elle cherchait à 
rabattre le drap, toute pudique, prise de honte 
pour son père. Bijard, stupide, les yeux sur ce 
cadavre qu’il avait fait, roulait toujours la tête, du 
mouvement ralenti d’un animal qui a de 
l’embêtement. 
Et quand elle eut recouvert Lalie, Gervaise ne 
put rester là davantage. La mourante 
s’affaiblissait, ne parlant plus, n’ayant plus que 
son regard, son ancien regard noir de petite fille 
résignée et songeuse, qu’elle fixait sur ses deux 
enfants, en train de découper leurs images. La 
chambre s’emplissait d’ombre, Bijard cuvait sa 
bordée dans l’hébétement de cette agonie. Non, 
non, la vie était trop abominable ! Ah ! quelle 
sale chose ! ah ! quelle sale chose ! Et Gervaise 
partit, descendit l’escalier, sans savoir, la tête 
perdue, si gonflée d’emmerdement qu’elle se 
serait volontiers allongée sous les roues d’un 
omnibus, pour en finir. 
Tout en courant, en bougonnant contre le sacré 
sort, elle se trouva devant la porte du patron, où 
Coupeau prétendait travailler. Ses jambes 
l’avaient conduite là, son estomac reprenait sa 
chanson, la complainte de la faim en quatrevingt- 
dix couplets, une complainte qu’elle savait 
par coeur. De cette manière, si elle pinçait 
Coupeau à la sortie, elle mettrait la main sur la 
monnaie, elle achèterait les provisions. Une petite 
heure d’attente au plus, elle avalerait bien encore 
ça, elle qui se suçait les pouces depuis la veille. 
C’était rue de la Charbonnière, à l’angle de la 
rue de Chartres, un fichu carrefour dans lequel le 
vent jouait aux quatre coins. Nom d’un chien ! il 
ne faisait pas chaud, à arpenter le pavé. Encore si 
l’on avait eu des fourrures ! Le ciel restait d’une 
vilaine couleur de plomb, et la neige, amassée làhaut, 
coiffait le quartier d’une calotte de glace. 
Rien ne tombait, mais il y avait un gros silence en 
l’air, qui apprêtait pour Paris un déguisement 
complet, une jolie robe de bal, blanche et neuve. 
Gervaise levait le nez, en priant le bon Dieu de ne 
pas lâcher sa mousseline tout de suite. Elle tapait 
des pieds, regardait une boutique d’épicier, en 
face, puis tournait les talons, parce que c’était 
inutile de se donner trop faim à l’avance. Le 
carrefour n’offrait pas de distractions. Les 
quelques passants filaient raide, entortillés dans 
des cache-nez ; car, naturellement, on ne flâne 
pas, quand le froid vous serre les fesses. 
Cependant, Gervaise aperçut quatre ou cinq 
femmes qui montaient la garde comme elle, à la 
porte du maître zingueur ; encore des 
malheureuses, bien sûr, des épouses guettant la 
paie, pour l’empêcher de s’envoler chez le 
marchand de vin. Il y avait une grande haridelle, 
une figure de gendarme, collée contre le mur, 
prête à sauter sur le dos de son homme. Une 
petite, toute noire, l’air humble et délicat, se 
promenait de l’autre côté de la chaussée. Une 
autre, empotée, avait amené ses deux mioches, 
qu’elle traînait à droite et à gauche, grelottant et 
pleurant. Et toutes, Gervaise comme ses 
camarades de faction, passaient et repassaient, en 
se jetant des coups d’oeil obliques, sans se parler. 
Une agréable rencontre, ah ! oui, je t’en fiche ! 
Elles n’avaient pas besoin de lier connaissance, 
pour connaître leur numéro. Elles logeaient toutes 
à la même enseigne, chez misère et compagnie. 
Ça donnait plus froid encore, de les voir piétiner 
et se croiser silencieusement, dans cette terrible 
température de janvier. 
Pourtant, pas un chat ne sortait de chez le 
patron. Enfin, un ouvrier parut, puis deux, puis 
trois ; mais ceux-là, sans doute, étaient de bons 
zigs, qui rapportaient fidèlement leur prêt, car ils 
eurent un hochement de tête en apercevant les 
ombres rôdant devant l’atelier. La grande 
haridelle se collait davantage à côté de la porte ; 
et, tout d’un coup, elle tomba sur un petit homme 
pâlot, en train d’allonger prudemment la tête. 
Oh ! ce fut vite réglé ! elle le fouilla, lui ratissa la 
monnaie. Pincé, plus de braise, pas de quoi boire 
une goutte ! Alors, le petit homme, vexé et 
désespéré, suivit son gendarme en pleurant de 
grosses larmes d’enfant. Des ouvriers sortaient 
toujours, et comme la forte commère, avec ses 
deux mioches, s’était approchée, un grand brun, 
l’air roublard, qui l’aperçut, rentra vivement pour 
prévenir le mari ; lorsque celui-ci arriva en se 
dandinant, il avait étouffé deux roues de derrière, 
deux belles pièces de cent sous neuves, une dans 
chaque soulier. Il prit l’un de ses gosses sur son 
bras, il s’en alla en contant des craques à sa 
bourgeoise qui le querellait. Il y en avait de 
rigolos, sautant d’un bond dans la rue, pressés de 
courir béquiller leur quinzaine avec les amis. Il y 
en avait aussi de lugubres, la mine rafalée, serrant 
dans leur poing crispé les trois ou quatre journées 
sur quinze qu’ils avaient faites, se traitant de 
feignants et faisant des serments d’ivrogne. Mais 
le plus triste, c’était la douleur de la petite femme 
noire, humble et délicate : son homme, un beau 
garçon, venait de se cavaler sous son nez, si 
brutalement, qu’il avait failli la jeter par terre ; et 
elle rentrait seule, chancelant le long des 
boutiques, pleurant toutes les larmes de son 
corps. 
Enfin, le défilé avait cessé. Gervaise, droite au 
milieu de la rue, regardait la porte. Ça 
commençait à sentir mauvais. Deux ouvriers 
attardés se montrèrent encore, mais toujours pas 
de Coupeau. Et, comme elle demandait aux 
ouvriers si Coupeau n’allait pas sortir, eux qui 
étaient à la couleur, lui répondirent en blaguant 
que le camarade venait tout juste de filer avec 
Lantimêche par une porte de derrière, pour mener 
les poules pisser. Gervaise comprit. Encore une 
menterie de Coupeau, elle pouvait aller voir s’il 
pleuvait ! Alors, lentement, traînant sa paire de 
ripatons éculés, elle descendit la rue de la 
Charbonnière. Son dîner courait joliment devant 
elle, et elle le regardait courir, dans le crépuscule 
jaune, avec un petit frisson. Cette fois, c’était fini. 
Pas un fifrelin, plus un espoir, plus que de la nuit 
et de la faim. Ah ! une belle nuit de crevaison, 
cette nuit sale qui tombait sur ses épaules ! 
Elle montait lourdement la rue des 
Poissonniers, lorsqu’elle entendit la voix de 
Coupeau. Oui, il était là, à la Petite-Civette, en 
train de se faire payer une tournée par Mes- 
Bottes. Ce farceur de Mes-Bottes, vers la fin de 
l’été, avait eu le truc d’épouser pour de vrai une 
dame, très décatie déjà, mais qui possédait de 
beaux restes ; oh ! une dame de la rue des 
Martyrs, pas de la gnognotte de barrière. Et il 
fallait voir cet heureux mortel, vivant en 
bourgeois, les mains dans les poches, bien vêtu, 
bien nourri. On ne le reconnaissait plus, tellement 
il était gras. Les camarades disaient que sa 
femme avait de l’ouvrage tant qu’elle voulait 
chez des messieurs de sa connaissance. Une 
femme comme ça et une maison de campagne, 
c’est tout ce qu’on peut désirer pour embellir la 
vie. Aussi Coupeau guignait-il Mes-Bottes avec 
admiration. Est-ce que le lascar n’avait pas 
jusqu’à une bague d’or au petit doigt ! 
Gervaise posa la main sur l’épaule de 
Coupeau, au moment où il sortait de la Petite- 
Civette. 
– Dis donc, j’attends, moi... J’ai faim. C’est 
tout ce que tu paies ? 
Mais il lui riva son clou de la belle façon. 
– T’as faim, mange ton poing !... Et garde 
l’autre pour demain. 
C’est lui qui trouvait ça patagueule, de jouer le 
drame devant le monde ! Eh bien ! quoi ! il 
n’avait pas travaillé, les boulangers pétrissaient 
tout de même. Elle le prenait peut-être pour un 
dépuceleur de nourrices, à venir l’intimider avec 
ses histoires. 
– Tu veux donc que je vole, murmura-t-elle 
d’une voix sourde. 
Mes-Bottes se caressait le menton d’un air 
conciliant. 
– Non, ça, c’est défendu, dit-il. Mais quand 
une femme sait se retourner... 
Et Coupeau l’interrompit pour crier bravo ! 
Oui, une femme devait savoir se retourner. Mais 
la sienne avait toujours été une guimbarde, un tas. 
Ce serait sa faute, s’ils crevaient sur la paille. 
Puis, il retomba dans son admiration devant Mes- 
Bottes. Était-il assez suiffard, l’animal ! Un vrai 
propriétaire ; du linge blanc et des escarpins un 
peu chouettes ! Fichtre ! ce n’était pas de la 
ripopée ! En voilà un au moins dont la bourgeoise 
menait bien la barque ! 
Les deux hommes descendaient vers le 
boulevard extérieur. Gervaise les suivait. Au bout 
d’un silence, elle reprit, derrière Coupeau : 
– J’ai faim, tu sais... J’ai compté sur toi. Faut 
me trouver quelque chose à claquer. 
Il ne répondit pas, et elle répéta sur un ton 
navrant d’agonie : 
– Alors, c’est tout ce que tu paies ? 
– Mais, nom de Dieu ! puisque je n’ai rien ! 
gueula-t-il, en se retournant furieusement. Lâchemoi, 
n’est-ce pas ? ou je cogne ! 
Il levait déjà le poing. Elle recula et parut 
prendre une décision. 
– Va, je te laisse, je trouverai bien un homme. 
Du coup, le zingueur rigola. Il affectait de 
prendre la chose en blague, il la poussait, sans en 
avoir l’air. Par exemple, c’était une riche idée ! 
Le soir, aux lumières, elle pouvait encore faire 
des conquêtes. Si elle levait un homme, il lui 
recommandait le restaurant du Capucin, où il y 
avait des petits cabinets dans lesquels on 
mangeait parfaitement. Et, comme elle s’en allait 
sur le boulevard extérieur, blême et farouche, il 
lui cria encore : 
– Écoute donc, rapporte-moi du dessert, moi 
j’aime les gâteaux... Et, si ton monsieur est bien 
nippé, demande-lui un vieux paletot, j’en ferai 
mon beurre. 
Gervaise, poursuivie par ce bagou infernal, 
marchait vite. Puis, elle se trouva seule au milieu 
de la foule, elle ralentit le pas. Elle était bien 
résolue. Entre voler et faire ça, elle aimait mieux 
faire ça, parce qu’au moins elle ne causerait du 
tort à personne. Elle n’allait jamais disposer que 
de son bien. Sans doute, ce n’était guère propre ; 
mais le propre et le pas propre se brouillaient 
dans sa caboche, à cette heure ; quand on crève 
de faim, on ne cause pas tant philosophie, on 
mange le pain qui se présente. Elle était remontée 
jusqu’à la chaussée Clignancourt. La nuit n’en 
finissait plus d’arriver. Alors, en attendant, elle 
suivit les boulevards, comme une dame qui prend 
l’air avant de rentrer pour la soupe. 
Ce quartier où elle éprouvait une honte, tant il 
embellissait, s’ouvrait maintenant de toutes parts 
au grand air. Le boulevard Magenta, montant du 
coeur de Paris, et le boulevard Ornano, s’en allant 
dans la campagne, l’avaient troué à l’ancienne 
barrière, un fier abattis de maisons, deux vastes 
avenues encore blanches de plâtre, qui gardaient 
à leurs flancs les rues du Faubourg-Poissonnière 
et des Poissonniers, dont les bouts s’enfonçaient, 
écornés, mutilés, tordus comme des boyaux 
sombres. Depuis longtemps, la démolition du mur 
de l’octroi avait déjà élargi les boulevards 
extérieurs, avec les chaussées latérales et le terreplein 
au milieu pour les piétons, planté de quatre 
rangées de petits platanes. C’était un carrefour 
immense débouchant au loin sur l’horizon, par 
des voies sans fin, grouillantes de foule, se 
noyant dans le chaos perdu des constructions. 
Mais, parmi les hautes maisons neuves, bien des 
masures branlantes restaient debout ; entre les 
façades sculptées, des enfoncements noirs se 
creusaient, des chenils bâillaient, étalant les 
loques de leurs fenêtres. Sous le luxe montant de 
Paris, la misère du faubourg crevait et salissait ce 
chantier d’une ville nouvelle, si hâtivement bâtie. 
Perdue dans la cohue du large trottoir, le long 
des petits platanes, Gervaise se sentait seule et 
abandonnée. Ces échappées d’avenues, tout làbas, 
lui vidaient l’estomac davantage ; et dire 
que, parmi ce flot de monde, où il y avait 
pourtant des gens à leur aise, pas un chrétien ne 
devinait sa situation et ne lui glissait dix sous 
dans la main ! Oui, c’était trop grand, c’était trop 
beau, sa tête tournait et ses jambes s’en allaient, 
sous ce pan démesuré de ciel gris, tendu audessus 
d’un si vaste espace. Le crépuscule avait 
cette sale couleur jaune des crépuscules parisiens, 
une couleur qui donne envie de mourir tout de 
suite, tellement la vie des rues semble laide. 
L’heure devenait louche, les lointains se 
brouillaient d’une teinte boueuse. Gervaise, déjà 
lasse, tombait justement en plein dans la rentrée 
des ouvriers. À cette heure, les dames en 
chapeau, les messieurs bien mis habitant les 
maisons neuves, étaient noyés au milieu du 
peuple, des processions d’hommes et de femmes 
encore blêmes de l’air vicié des ateliers. Le 
boulevard Magenta et la rue du Faubourg- 
Poissonnière en lâchaient des bandes, essoufflées 
de la montée. Dans le roulement plus assourdi 
des omnibus et des fiacres, parmi les haquets, les 
tapissières, les fardiers, qui rentraient vides et au 
galop, un pullulement toujours croissant de 
blouses et de bourgerons couvrait la chaussée. 
Les commissionnaires revenaient, leurs crochets 
sur les épaules. Deux ouvriers, allongeant le pas, 
faisaient côte à côte de grandes enjambées, en 
parlant très fort, avec des gestes, sans se 
regarder ; d’autres, seuls, en paletot et en 
casquette, marchaient au bord du trottoir, le nez 
baissé ; d’autres venaient par cinq ou six, se 
suivant et n’échangeant pas une parole, les mains 
dans les poches, les yeux pâles. Quelques-uns 
gardaient leurs pipes éteintes entre les dents. Des 
maçons, dans un sapin, qu’ils avaient frété à 
quatre et sur lequel dansaient leurs auges, 
passaient en montrant leurs faces blanches aux 
portières. Des peintres balançaient leurs pots à 
couleur ; un zingueur rapportait une longue 
échelle, dont il manquait d’éborgner le monde ; 
tandis qu’un fontainier, attardé, avec sa boîte sur 
le dos, jouait l’air du bon roi Dagobert dans sa 
petite trompette, un air de tristesse au fond du 
crépuscule navré. Ah ! la triste musique, qui 
semblait accompagner le piétinement du 
troupeau, les bêtes de somme se traînant, 
éreintées ! Encore une journée de finie ! Vrai, les 
journées étaient longues et recommençaient trop 
souvent. À peine le temps de s’emplir et de cuver 
son manger, il faisait déjà grand jour, il fallait 
reprendre son collier de misère. Les gaillards 
pourtant sifflaient, tapant des pieds, filant raides, 
le bec tourné vers la soupe. Et Gervaise laissait 
couler la cohue, indifférente aux chocs, coudoyée 
à droite, coudoyée à gauche, roulée au milieu du 
flot ; car les hommes n’ont pas le temps de se 
montrer galants, quand ils sont cassés en deux de 
fatigue et galopés par la faim. 
Brusquement, en levant les yeux, la 
blanchisseuse aperçut devant elle l’ancien hôtel 
Boncoeur. La petite maison, après avoir été un 
café suspect, que la police avait fermé, se trouvait 
abandonnée, les volets couverts d’affiches, la 
lanterne cassée, s’émiettant et se pourrissant du 
haut en bas sous la pluie, avec les moisissures de 
son ignoble badigeon lie-de-vin. Et rien ne 
paraissait changé autour d’elle. Le papetier et le 
marchand de tabac étaient toujours là. Derrière, 
par-dessus les constructions basses, on apercevait 
encore des façades lépreuses de maisons à cinq 
étages, haussant leurs grandes silhouettes 
délabrées. Seul, le bal du Grand-Balcon n’existait 
plus ; dans la salle aux dix fenêtres flambantes 
venait de s’établir une scierie de sucre, dont on 
entendait les sifflements continus. C’était 
pourtant là, au fond de ce bouge de l’hôtel 
Boncoeur, que toute la sacrée vie avait 
commencé. Elle restait debout, regardant la 
fenêtre du premier, où une persienne arrachée 
pendait, et elle se rappelait sa jeunesse avec 
Lantier, leurs premiers attrapages, la façon 
dégoûtante dont il l’avait lâchée. N’importe, elle 
était jeune, tout ça lui semblait gai, vu de loin. 
Vingt ans seulement, mon Dieu ! et elle tombait 
au trottoir. Alors, la vue de l’hôtel lui fit mal, elle 
remonta le boulevard, du côté de Montmartre. 
Sur les tas de sable, entre les bancs, des 
gamins jouaient encore, dans la nuit croissante. 
Le défilé continuait, les ouvrières passaient, 
trottant, se dépêchant, pour rattraper le temps 
perdu aux étalages ; une grande, arrêtée, laissait 
sa main dans celle d’un garçon, qui 
l’accompagnait à trois portes de chez elle ; 
d’autres, en se quittant, se donnaient des rendezvous 
pour la nuit, au Grand-Salon-de-la-Folie ou 
à la Boule-Noire. Au milieu des groupes, des 
ouvriers à façon s’en retournaient, leurs toilettes 
pliées sous le bras. Un fumiste, attelé à des 
bricoles, tirant une voiture remplie de gravats, 
manquait de se faire écraser par un omnibus. 
Cependant, parmi la foule plus rare, couraient des 
femmes en cheveux, redescendues après avoir 
allumé le feu, et se hâtant pour le dîner ; elles 
bousculaient le monde, se jetaient chez les 
boulangers et les charcutiers, repartaient sans 
traîner, avec des provisions dans les mains. Il y 
avait des petites filles de huit ans, envoyées en 
commission, qui s’en allaient le long des 
boutiques, serrant sur leur poitrine de grands 
pains de quatre livres aussi hauts qu’elles, pareils 
à de belles poupées jaunes, et qui s’oubliaient 
pendant des cinq minutes devant des images, la 
joue appuyée contre leurs grands pains. Puis, le 
flot s’épuisait, les groupes s’espaçaient, le travail 
était rentré ; et, dans les flamboiements du gaz, 
après la journée finie, montait la sourde revanche 
des paresses et des noces qui s’éveillaient. 
Ah ! oui, Gervaise avait fini sa journée ! Elle 
était plus éreintée que tout ce peuple de 
travailleurs, dont le passage venait de la secouer. 
Elle pouvait se coucher là et crever, car le travail 
ne voulait plus d’elle, et elle avait assez peiné 
dans son existence, pour dire : « À qui le tour ? 
moi, j’en ai ma claque ! » Tout le monde 
mangeait, à cette heure. C’était bien la fin, le 
soleil avait soufflé sa chandelle, la nuit serait 
longue. Mon Dieu ! s’étendre à son aise et ne 
plus se relever, penser qu’on a remisé ses outils 
pour toujours et qu’on fera la vache 
éternellement ! Voilà qui est bon, après s’être 
esquintée pendant vingt ans ! Et Gervaise, dans 
les crampes qui lui tordaient l’estomac, pensait 
malgré elle aux jours de fête, aux gueuletons et 
aux rigolades de sa vie. Une fois surtout, par un 
froid de chien, un jeudi de la mi-carême, elle 
avait joliment nocé. Elle était bien gentille, 
blonde et fraîche, en ce temps-là. Son lavoir, rue 
Neuve, l’avait nommée reine, malgré sa jambe. 
Alors, on s’était baladé sur les boulevards, dans 
des chars ornés de verdure, au milieu du beau 
monde qui la reluquait joliment. Des messieurs 
mettaient leurs lorgnons comme pour une vraie 
reine. Puis, le soir, on avait fichu un Balthazar à 
tout casser, et jusqu’au jour on avait joué des 
guiboles. Reine, oui, reine ! avec une couronne et 
une écharpe, pendant vingt-quatre heures, deux 
fois le tour du cadran ! Et, alourdie, dans les 
tortures de sa faim, elle regardait par terre, 
comme si elle eût cherché le ruisseau où elle 
avait laissé choir sa majesté tombée. 
Elle leva de nouveau les yeux. Elle se trouvait 
en face des abattoirs qu’on démolissait ; la façade 
éventrée montrait des cours sombres, puantes, 
encore humides de sang. Et, lorsqu’elle eut 
redescendu le boulevard, elle vit aussi l’hôpital 
de Lariboisière, avec son grand mur gris, audessus 
duquel se dépliaient en éventail les ailes 
mornes, percées de fenêtres régulières ; une 
porte, dans la muraille, terrifiait le quartier, la 
porte des morts, dont le chêne solide, sans une 
fissure, avait la sévérité et le silence d’une pierre 
tombale. Alors, pour s’échapper, elle poussa plus 
loin, elle descendit jusqu’au pont du chemin de 
fer. Les hauts parapets de forte tôle boulonnée lui 
masquaient la voie ; elle distinguait seulement, 
sur l’horizon lumineux de Paris, l’angle élargi de 
la gare, une vaste toiture, noire de la poussière du 
charbon ; elle entendait, dans ce vaste espace 
clair, des sifflets de locomotives, les secousses 
rythmées des plaques tournantes, toute une 
activité colossale et cachée. Puis, un train passa, 
sortant de Paris, arrivant avec l’essoufflement de 
son haleine et son roulement peu à peu enflé. Et 
elle n’aperçut de ce train qu’un panache blanc, 
une brusque bouffée qui déborda du parapet et se 
perdit. Mais le pont avait tremblé, elle-même 
restait dans le branle de ce départ à toute vapeur. 
Elle se tourna, comme pour suivre la locomotive 
invisible, dont le grondement se mourait. De ce 
côté, elle devinait la campagne, le ciel libre, au 
fond d’une trouée, avec de hautes maisons à 
droite et à gauche, isolées, plantées sans ordre, 
présentant des façades, des murs non crépis, des 
murs peints de réclames géantes, salis de la 
même teinte jaunâtre par la suie des machines. 
Oh ! si elle avait pu partir ainsi, s’en aller là-bas, 
en dehors de ces maisons de misère et de 
souffrance ! Peut-être aurait-elle recommencé à 
vivre. Puis, elle se retrouva lisant stupidement les 
affiches collées contre la tôle. Il y en avait de 
toutes les couleurs. Une, petite, d’un joli bleu, 
promettait cinquante francs de récompense pour 
une chienne perdue. Voilà une bête qui avait dû 
être aimée ! 
Gervaise reprit lentement sa marche. Dans le 
brouillard d’ombre fumeuse qui tombait, les becs 
de gaz s’allumaient ; et ces longues avenues, peu 
à peu noyées et devenues noires, reparaissaient 
toutes braisillantes, s’allongeant encore et 
coupant la nuit, jusqu’aux ténèbres perdues de 
l’horizon. Un grand souffle passait, le quartier 
élargi enfonçait des cordons de petites flammes 
sous le ciel immense et sans lune. 
C’était l’heure, où d’un bout à l’autre des 
boulevards, les marchands de vin, les bastringues, 
les bousingots, à la file, flambaient gaiement dans 
la rigolade des premières tournées et du premier 
chahut. La paie de grande quinzaine emplissait le 
trottoir d’une bousculade de gouapeurs tirant une 
bordée. Ça sentait dans l’air la noce, une sacrée 
noce, mais gentille encore, un commencement 
d’allumage, rien de plus. On s’empiffrait au fond 
des gargotes ; par toutes les vitres éclairées, on 
voyait des gens manger, la bouche pleine, riant 
sans même prendre la peine d’avaler. Chez les 
marchands de vin, des pochards s’installaient 
déjà, gueulant et gesticulant. Et un bruit du 
tonnerre de Dieu montait, des voix glapissantes, 
des voix grasses, au milieu du continuel 
roulement des pieds sur le trottoir : « Dis donc ! 
viens-tu becqueter ?... Arrive, clampin ! je paie 
un canon de la bouteille... Tiens ! v’la Pauline ! 
ah bien ! non, on va rien se tordre ! » Les portes 
battaient, lâchant des odeurs de vin et des 
bouffées de cornet à pistons. On faisait queue 
devant l’Assommoir du père Colombe, allumé 
comme une cathédrale pour une grand-messe ; et, 
nom de Dieu ! on aurait dit une vraie cérémonie, 
car les bons zigs chantaient là-dedans avec des 
mines de chantres au lutrin, les joues enflées, le 
bedon arrondi. On célébrait la sainte Touche, 
quoi ! une sainte bien aimable, qui doit tenir la 
caisse au paradis. Seulement, à voir avec quel 
entrain ça débutait, les petits rentiers, promenant 
leurs épouses, répétaient en hochant la tête qu’il y 
aurait bigrement des hommes soûls dans Paris, 
cette nuit-là. Et la nuit était très sombre, morte et 
glacée, au-dessus de ce bousin, trouée 
uniquement par les lignes de feu des boulevards, 
aux quatre points du ciel. 
Plantée devant l’Assommoir, Gervaise 
songeait. Si elle avait eu deux sous, elle serait 
entrée boire la goutte. Peut-être qu’une goutte lui 
aurait coupé la faim. Ah ! elle en avait bu des 
gouttes ! Ça lui semblait bien bon tout de même. 
Et, de loin, elle contemplait la machine à soûler, 
en sentant que son malheur venait de là, et en 
faisant le rêve de s’achever avec de l’eau-de-vie, 
le jour où elle aurait de quoi. Mais un frisson lui 
passa dans les cheveux, elle vit que la nuit était 
noire. Allons, la bonne heure arrivait. C’était 
l’instant d’avoir du coeur et de se montrer 
gentille, si elle ne voulait pas crever au milieu de 
l’allégresse générale. D’autant plus que de voir 
les autres bâfrer ne lui remplissait pas 
précisément le ventre. Elle ralentit encore le pas, 
regarda autour d’elle. Sous les arbres, traînait une 
ombre plus épaisse. Il passait peu de monde, des 
gens pressés, traversant vivement le boulevard. 
Et, sur ce large trottoir sombre et désert, où 
venaient mourir les gaietés des chaussées 
voisines, des femmes, debout, attendaient. Elles 
restaient de longs moments immobiles, patientes, 
raidies comme les petits platanes maigres ; puis, 
lentement, elles se mouvaient, traînaient leurs 
savates sur le sol glacé, faisaient dix pas et 
s’arrêtaient de nouveau, collées à la terre. Il y en 
avait une, au tronc énorme, avec des jambes et 
des bras d’insecte, débordante et roulante, dans 
une guenille de soie noire, coiffée d’un foulard 
jaune ; il y en avait une autre, grande, sèche, en 
cheveux, qui avait un tablier de bonne ; et 
d’autres encore, des vieilles replâtrées, des jeunes 
très sales, si sales, si minables, qu’un chiffonnier 
ne les aurait pas ramassées. Gervaise, pourtant, 
ne savait pas, tâchait d’apprendre, en faisant 
comme elles. Une émotion de petite fille la serrait 
à la gorge ; elle ne sentait pas si elle avait honte, 
elle agissait dans un vilain rêve. Pendant un quart 
d’heure, elle se tint toute droite. Des hommes 
filaient, sans tourner la tête. Alors, elle se remua 
à son tour, elle osa accoster un homme qui 
sifflait, les mains dans les poches, et elle 
murmura d’une voix étranglée : 
– Monsieur, écoutez donc... 
L’homme la regarda de côté et s’en alla en 
sifflant plus fort. 
Gervaise s’enhardissait. Et elle s’oublia dans 
l’âpreté de cette chasse, le ventre creux, 
s’acharnant après son dîner qui courait toujours. 
Longtemps, elle piétina, ignorante de l’heure et 
du chemin. Autour d’elle, les femmes muettes et 
noires, sous les arbres, voyageaient, enfermaient 
leur marche dans le va-et-vient régulier des bêtes 
en cage. Elles sortaient de l’ombre, avec une 
lenteur vague d’apparitions ; elles passaient dans 
le coup de lumière d’un bec de gaz, où leur 
masque blafard nettement surgissait ; et elles se 
noyaient de nouveau, reprises par l’ombre, 
balançant la raie blanche de leur jupon, 
retrouvant le charme frissonnant des ténèbres du 
trottoir. Des hommes se laissaient arrêter, 
causaient pour la blague, repartaient en rigolant. 
D’autres, discrets, effacés, s’éloignaient, à dix 
pas derrière une femme. Il y avait de gros 
murmures, des querelles à voix étouffée, des 
marchandages furieux, qui tombaient tout d’un 
coup à de grands silences. Et Gervaise, aussi loin 
qu’elle s’enfonçait, voyait s’espacer ces factions 
de femme dans la nuit, comme si, d’un bout à 
l’autre des boulevards extérieurs, des femmes 
fussent plantées. Toujours, à vingt pas d’une 
autre, elle en apercevait une autre. La file se 
perdait, Paris entier était gardé. Elle, dédaignée, 
s’enrageait, changeait de place, allait maintenant 
de la chaussée de Clignancourt à la grande rue de 
la Chapelle. 
– Monsieur, écoutez donc... 
Mais les hommes passaient. Elle partait des 
abattoirs, dont les décombres puaient le sang. 
Elle donnait un regard à l’ancien hôtel Boncoeur, 
fermé et louche. Elle passait devant l’hôpital de 
Lariboisière, comptait machinalement le long des 
façades les fenêtres éclairées, brûlant comme des 
veilleuses d’agonisant, avec des lueurs pâles et 
tranquilles. Elle traversait le pont du chemin de 
fer, dans le branle des trains, grondant et 
déchirant l’air du cri désespéré de leurs sifflets. 
Oh ! que la nuit faisait toutes ces choses tristes ! 
Puis, elle tournait sur ses talons, elle s’emplissait 
les yeux des mêmes maisons, du défilé toujours 
semblable de ce bout d’avenue ; et cela à dix, à 
vingt reprises, sans relâche, sans un repos d’une 
minute sur un banc. Non, personne ne voulait 
d’elle. Sa honte lui semblait grandir de ce dédain. 
Elle descendait encore vers l’hôpital, elle 
remontait vers les abattoirs. C’était sa promenade 
dernière, des cours sanglantes où l’on assommait, 
aux salles blafardes où la mort raidissait les gens 
dans les draps de tout le monde. Sa vie avait tenu 
là. 
– Monsieur, écoutez donc... 
Et, brusquement, elle aperçut son ombre par 
terre. Quand elle approchait d’un bec de gaz, 
l’ombre vague se ramassait et se précisait, une 
ombre énorme, trapue, grotesque tant elle était 
ronde. Cela s’étalait, le ventre, la gorge, les 
hanches, coulant et flottant ensemble. Elle 
louchait si fort de la jambe, que, sur le sol, 
l’ombre faisait la culbute à chaque pas ; un vrai 
guignol ! Puis, lorsqu’elle s’éloignait, le guignol 
grandissait, devenait géant, emplissait le 
boulevard, avec des révérences qui lui cassaient 
le nez contre les arbres et contre les maisons. 
Mon Dieu ! qu’elle était drôle et effrayante ! 
Jamais elle n’avait si bien compris son 
avachissement. Alors, elle ne put s’empêcher de 
regarder ça, attendant les becs de gaz, suivant des 
yeux le chahut de son ombre. Ah ! elle avait là 
une belle gaupe qui marchait à côté d’elle ! 
Quelle touche ! Ça devait attirer les hommes tout 
de suite. Et elle baissait la voix, elle n’osait plus 
que bégayer dans le dos des passants. 
– Monsieur, écoutez donc... 
Cependant, il devait être très tard. Ça se gâtait, 
dans le quartier. Les gargots étaient fermés, le 
gaz rougissait chez les marchands de vin, d’où 
sortaient des voix empâtées d’ivresse. La rigolade 
tournait aux querelles et aux coups. Un grand 
diable dépenaillé gueulait : « Je vas te démolir, 
numérote tes os ! » Une fille s’était empoignée 
avec son amant, à la porte d’un bastringue, 
l’appelant sale mufe et cochon malade, tandis que 
l’amant répétait : « Et ta soeur ? » sans trouver 
autre chose. La soûlerie soufflait dehors un 
besoin de s’assommer, quelque chose de 
farouche, qui donnait aux passants plus rares des 
visages pâles et convulsés. Il y eut une bataille, 
un soûlard tomba pile, les quatre fers en l’air, 
pendant que son camarade, croyant lui avoir réglé 
son compte, fuyait en tapant ses gros souliers. 
Des bandes braillaient de sales chansons, de 
grands silences se faisaient, coupés par des 
hoquets et des chutes sourdes d’ivrognes. La noce 
de la quinzaine finissait toujours ainsi, le vin 
coulait si fort depuis six heures, qu’il allait se 
promener sur les trottoirs. Oh ! de belles fusées, 
des queues de renard élargies au beau milieu du 
pavé, que les gens attardés et délicats étaient 
obligés d’enjamber, pour ne pas marcher dedans ! 
Vrai, le quartier était propre ! Un étranger, qui 
serait venu le visiter avant le balayage du matin, 
en aurait emporté une jolie idée. Mais, à cette 
heure, les soûlards étaient chez eux, ils se 
fichaient de l’Europe. Nom de Dieu ! les 
couteaux sortaient des poches et la petite fête 
s’achevait dans le sang. Des femmes marchaient 
vite, des hommes rôdaient avec des yeux de loup, 
la nuit s’épaississait, gonflée d’abominations. 
Gervaise allait toujours, gambillant, remontant 
et redescendant avec la seule pensée de marcher 
sans cesse. Des somnolences la prenaient, elle 
s’endormait, bercée par sa jambe ; puis, elle 
regardait en sursaut autour d’elle, et elle 
s’apercevait qu’elle avait fait cent pas sans 
connaissance, comme morte. Ses pieds à dormir 
debout s’élargissaient dans ses savates trouées. 
Elle ne se sentait plus, tant elle était lasse et vide. 
La dernière idée nette qui l’occupât, fut que sa 
garce de fille, au même instant, mangeait peutêtre 
des huîtres. Ensuite, tout se brouilla, elle 
resta les yeux ouverts, mais il lui fallait faire un 
trop grand effort pour penser. Et la seule 
sensation qui persistait en elle, au milieu de 
l’anéantissement de son être, était celle d’un froid 
de chien, d’un froid aigu et mortel comme jamais 
elle n’en avait éprouvé. Bien sûr, les morts n’ont 
pas si froid dans la terre. Elle souleva pesamment 
la tête, elle reçut au visage un cinglement glacial. 
C’était la neige qui se décidait enfin à tomber du 
ciel fumeux, une neige fine, drue, qu’un léger 
vent soufflait en tourbillons. Depuis trois jours, 
on l’attendait. Elle tombait au bon moment. 
Alors, dans cette première rafale, Gervaise, 
réveillée, marcha plus vite. Des hommes 
couraient, se hâtaient de rentrer, les épaules déjà 
blanches. Et, comme elle en voyait un qui venait 
lentement sous les arbres, elle s’approcha, elle dit 
encore : 
– Monsieur, écoutez donc... 
L’homme s’était arrêté. Mais il n’avait pas 
semblé entendre. Il tendait la main, il murmurait 
d’une voix basse : 
– La charité, s’il vous plaît... 
Tous deux se regardèrent. Ah ! mon Dieu ! Ils 
en étaient là, le père Bru mendiant, Mme Coupeau 
faisant le trottoir ! Ils demeuraient béants en face 
l’un de l’autre. À cette heure, ils pouvaient se 
donner la main. Toute la soirée, le vieil ouvrier 
avait rôdé, n’osant aborder le monde ; et la 
première personne qu’il arrêtait, était une meurtde- 
faim comme lui. Seigneur ! n’était-ce pas une 
pitié ? avoir travaillé cinquante ans, et mendier ! 
s’être vue une des plus fortes blanchisseuses de la 
rue de la Goutte-d’Or, et finir au bord du 
ruisseau ! Ils se regardaient toujours. Puis, sans 
rien se dire, ils s’en allèrent chacun de son côté, 
sous la neige qui les fouettait. 
C’était une vraie tempête. Sur ces hauteurs, au 
milieu de ces espaces largement ouverts, la neige 
fine tournoyait, semblait soufflée à la fois des 
quatre points du ciel. On ne voyait pas à dix pas, 
tout se noyait dans cette poussière volante. Le 
quartier avait disparu, le boulevard paraissait 
mort, comme si la rafale venait de jeter le silence 
de son drap blanc sur les hoquets des derniers 
ivrognes. Gervaise, péniblement, allait toujours, 
aveuglée, perdue. Elle touchait les arbres pour se 
retrouver. À mesure qu’elle avançait, les becs de 
gaz sortaient de la pâleur de l’air, pareils à des 
torches éteintes. Puis, tout d’un coup, lorsqu’elle 
traversait un carrefour, ces lueurs elles-mêmes 
manquaient ; elle était prise et roulée dans un 
tourbillon blafard, sans distinguer rien qui pût la 
guider. Sous elle, le sol fuyait, d’une blancheur 
vague. Des murs gris l’enfermaient. Et, quand 
elle s’arrêtait, hésitante, tournant la tête, elle 
devinait, derrière ce voile de glace, l’immensité 
des avenues, les files interminables des becs de 
gaz, tout cet infini noir et désert de Paris 
endormi. 
Elle était là, à la rencontre du boulevard 
extérieur et des boulevards de Magenta et 
d’Ornano, rêvant de se coucher par terre, 
lorsqu’elle entendit un bruit de pas. Elle courut, 
mais la neige lui bouchait les yeux, et les pas 
s’éloignaient, sans qu’elle pût saisir s’ils allaient 
à droite ou à gauche. Enfin elle aperçut les larges 
épaules d’un homme, une tache sombre et 
dansante, s’enfonçant dans un brouillard. Oh ! 
celui-là, elle le voulait, elle ne le lâcherait pas ! 
Et elle courut plus fort, elle l’atteignit, le prit par 
la blouse. 
– Monsieur, monsieur, écoutez donc... 
L’homme se tourna. C’était Goujet. 
Voilà qu’elle raccrochait la Gueule-d’Or, 
maintenant ! Mais qu’avait-elle donc fait au bon 
Dieu, pour être ainsi torturée jusqu’à la fin ? 
C’était le dernier coup, se jeter dans les jambes 
du forgeron, être vue par lui au rang des roulures 
de barrière, blême et suppliante. Et ça se passait 
sous un bec de gaz, elle apercevait son ombre 
difforme qui avait l’air de rigoler sur la neige, 
comme une vraie caricature. On aurait dit une 
femme soûle. Mon Dieu ! ne pas avoir une 
fichette de pain, ni une goutte de vin dans le 
corps, et être prise pour une femme soûle ! 
C’était sa faute, pourquoi se soûlait-elle ? Bien 
sûr, Goujet croyait qu’elle avait bu et qu’elle 
faisait une sale noce. 
Goujet, cependant, la regardait, tandis que la 
neige effeuillait des pâquerettes dans sa belle 
barbe jaune. Puis, comme elle baissait la tête en 
reculant, il la retint. 
– Venez, dit-il. 
Et il marcha le premier. Elle le suivit. Tous 
deux traversèrent le quartier muet, filant sans 
bruit le long des murs. La pauvre Mme Goujet 
était morte au mois d’octobre, d’un rhumatisme 
aigu. Goujet habitait toujours la petite maison de 
la rue Neuve, sombre et seul. Ce jour-là, il s’était 
attardé à veiller un camarade blessé. Quand il eut 
ouvert la porte et allumé une lampe, il se tourna 
vers Gervaise, restée humblement sur le palier. Il 
dit très bas, comme si sa mère avait encore pu 
l’entendre : 
– Entrez. 
La première chambre, celle de Mme Goujet, 
était conservée pieusement dans l’état où elle 
l’avait laissée. Près de la fenêtre, sur une chaise, 
le tambour se trouvait posé, à côté du grand 
fauteuil qui semblait attendre la vieille 
dentellière. Le lit était fait, et elle aurait pu se 
coucher, si elle avait quitté le cimetière pour 
venir passer la soirée avec son enfant. La 
chambre gardait un recueillement, une odeur 
d’honnêteté et de bonté. 
– Entrez, répéta plus haut le forgeron. 
Elle entra, peureuse, de l’air d’une fille qui se 
coule dans un endroit respectable. Lui, était tout 
pâle et tout tremblant, d’introduire ainsi une 
femme chez sa mère morte. Ils traversèrent la 
pièce à pas étouffés, comme pour éviter la honte 
d’être entendus. Puis, quand il eut poussé 
Gervaise dans sa chambre, il ferma la porte. Là, il 
était chez lui. C’était l’étroit cabinet qu’elle 
connaissait, une chambre de pensionnaire, avec 
un petit lit de fer garni de rideaux blancs. Contre 
les murs, seulement, les images découpées 
s’étaient encore étalées et montaient jusqu’au 
plafond. Gervaise, dans cette pureté, n’osait 
avancer, se retirait, loin de la lampe. Alors, sans 
une parole, pris d’une rage, il voulut la saisir et 
l’écraser entre ses bras. Mais elle défaillait, elle 
murmura : 
– Oh ! mon Dieu !... oh ! mon Dieu !... 
Le poêle, couvert de poussière de coke, brûlait 
encore, et un restant de ragoût, que le forgeron 
avait laissé au chaud, en croyant rentrer, fumait 
devant le cendrier. Gervaise, dégourdie par la 
grosse chaleur, se serait mise à quatre pattes pour 
manger dans le poêlon. C’était plus fort qu’elle, 
son estomac se déchirait, et elle se baissa, avec 
un soupir. Mais Goujet avait compris. Il posa le 
ragoût sur la table, coupa du pain, lui versa à 
boire. 
– Merci ! merci ! disait-elle. Oh ! que vous 
êtes bon ! Merci ! 
Elle bégayait, elle ne pouvait plus prononcer 
les mots. Lorsqu’elle empoigna la fourchette, elle 
tremblait tellement qu’elle la laissa retomber. La 
faim qui l’étranglait lui donnait un branle sénile 
de la tête. Elle dut prendre avec les doigts. À la 
première pomme de terre qu’elle se fourra dans la 
bouche, elle éclata en sanglots. De grosses larmes 
roulaient le long de ses joues, tombaient sur son 
pain. Elle mangeait toujours, elle dévorait 
goulûment son pain trempé de ses larmes, 
soufflant très fort, le menton convulsé. Goujet la 
força à boire, pour qu’elle n’étouffât pas ; et son 
verre eut un petit claquement contre ses dents. 
– Voulez-vous encore du pain ? demandait-il à 
demi-voix. 
Elle pleurait, elle disait non, elle disait oui, 
elle ne savait pas. Ah ! Seigneur ! que cela est 
bon et triste de manger, quand on crève ! 
Et lui, debout en face d’elle, la contemplait. 
Maintenant, il la voyait bien, sous la vive clarté 
de l’abat-jour. Comme elle était vieillie et 
dégommée ! La chaleur fondait la neige sur ses 
cheveux et ses vêtements, elle ruisselait. Sa 
pauvre tête branlante était toute grise, des mèches 
grises que le vent avait envolées. Le cou engoncé 
dans les épaules, elle se tassait, laide et grosse à 
donner envie de pleurer. Et il se rappelait leurs 
amours, lorsqu’elle était toute rose, tapant ses 
fers, montrant le pli de bébé qui lui mettait un si 
joli collier au cou. Il allait, dans ce temps, la 
reluquer pendant des heures, satisfait de la voir. 
Plus tard, elle était venue à la forge, et là ils 
avaient goûté de grosses jouissances, tandis qu’il 
frappait sur son fer et qu’elle restait dans la danse 
de son marteau. Alors, que de fois il avait mordu 
son oreiller, la nuit, en souhaitant de la tenir ainsi 
dans sa chambre ! Oh ! il l’aurait cassée, s’il 
l’avait prise, tant il la désirait ! Et elle était à lui, 
à cette heure, il pouvait la prendre. Elle achevait 
son pain, elle torchait ses larmes au fond du 
poêlon, ses grosses larmes silencieuses qui 
tombaient toujours dans son manger. 
Gervaise se leva. Elle avait fini. Elle demeura 
un instant la tête basse, gênée, ne sachant pas s’il 
voulait d’elle. Puis, croyant voir une flamme 
s’allumer dans ses yeux, elle porta la main à sa 
camisole, elle ôta le premier bouton. Mais Goujet 
s’était mis à genoux, il lui prenait les mains, en 
disant doucement : 
– Je vous aime, madame Gervaise, oh ! je vous 
aime encore et malgré tout, je vous le jure ! 
– Ne dites pas cela, monsieur Goujet ! s’écriat- 
elle, affolée de le voir ainsi à ses pieds. Non, ne 
dites pas cela, vous me faites trop de peine ! 
Et comme il répétait qu’il ne pouvait pas avoir 
deux sentiments dans sa vie, elle se désespéra 
davantage. 
– Non, non, je ne veux plus, j’ai trop de 
honte... pour l’amour de Dieu ! relevez-vous. 
C’est ma place, d’être par terre. 
Il se releva, il était tout frissonnant, et d’une 
voix balbutiante : 
– Voulez-vous me permettre de vous 
embrasser ? 
Elle, éperdue de surprise et d’émotion, ne 
trouvait pas une parole. Elle dit oui de la tête. 
Mon Dieu ! elle était à lui, il pouvait faire d’elle 
ce qu’il lui plairait. Mais il allongeait seulement 
les lèvres. 
– Ça suffit entre nous, madame Gervaise, 
murmura-t-il. C’est toute notre amitié, n’est-ce 
pas ? 
Il la baisa sur le front, sur une mèche de ses 
cheveux gris. Il n’avait embrassé personne, 
depuis que sa mère était morte. Sa bonne amie 
Gervaise seule lui restait dans l’existence. Alors, 
quand il l’eut baisée avec tant de respect, il s’en 
alla à reculons tomber en travers de son lit, la 
gorge crevée de sanglots. Et Gervaise ne put pas 
demeurer là plus longtemps ; c’était trop triste et 
trop abominable, de se retrouver dans ces 
conditions, lorsqu’on s’aimait. Elle lui cria : 
– Je vous aime, monsieur Goujet, je vous aime 
bien aussi... 
– Oh ! ce n’est pas possible, je comprends... 
Adieu, adieu, car ça nous étoufferait tous les 
deux. 
Et elle traversa en courant la chambre de Mme 
Goujet, elle se retrouva sur le pavé. Quand elle 
revint à elle, elle avait sonné rue de la Goutted’Or, 
Boche tirait le cordon. La maison était toute 
sombre. Elle entra là-dedans, comme dans son 
deuil. À cette heure de nuit, le porche, béant et 
délabré, semblait une gueule ouverte. Dire que 
jadis elle avait ambitionné un coin de cette 
carcasse de caserne ! Ses oreilles étaient donc 
bouchées, qu’elle n’entendait pas à cette époque 
la sacrée musique de désespoir qui ronflait 
derrière les murs ! Depuis le jour où elle y avait 
fichu les pieds, elle s’était mise à dégringoler. 
Oui, ça devait porter malheur d’être ainsi les uns 
sur les autres, dans ces grandes gueuses de 
maisons ouvrières ; on y attrapait le choléra de la 
misère. Ce soir-là, tout le monde paraissait crevé. 
Elle écoutait seulement les Boche ronfler, à 
droite ; tandis que Lantier et Virginie, à gauche, 
faisaient un ronron, comme des chats qui ne 
dorment pas et qui ont chaud, les yeux fermés. 
Dans la cour, elle se crut au milieu d’un vrai 
cimetière ; la neige faisait par terre un carré pâle ; 
les hautes façades montaient, d’un gris livide, 
sans une lumière, pareilles à des pans de ruine ; et 
pas un soupir, l’ensevelissement de tout un 
village raidi de froid et de faim. Il lui fallut 
enjamber un ruisseau noir, une mare lâchée par la 
teinturerie, fumant et s’ouvrant un lit boueux 
dans la blancheur de la neige. C’était une eau 
couleur de ses pensées. Elles avaient coulé, les 
belles eaux bleu tendre et rose tendre ! 
Puis, en montant les six étages, dans 
l’obscurité, elle ne put s’empêcher de rire ; un 
vilain rire, qui lui faisait du mal. Elle se souvenait 
de son idéal, anciennement : travailler tranquille, 
manger toujours du pain, avoir un trou un peu 
propre pour dormir, bien élever ses enfants, ne 
pas être battue, mourir dans son lit. Non, vrai, 
c’était comique, comme tout ça se réalisait ! Elle 
ne travaillait plus, elle ne mangeait plus, elle 
dormait sur l’ordure, sa fille courait le guilledou, 
son mari lui flanquait des tatouilles ; il ne lui 
restait qu’à crever sur le pavé, et ce serait tout de 
suite, si elle trouvait le courage de se flanquer par 
la fenêtre, en rentrant chez elle. N’aurait-on pas 
dit qu’elle avait demandé au ciel trente mille 
francs de rente et des égards ? Ah ! vrai, dans 
cette vie, on a beau être modeste, on peut se 
fouiller ! Pas même la pâtée et la niche, voilà le 
sort commun. Et ce qui redoublait son mauvais 
rire, c’était de se rappeler son bel espoir de se 
retirer à la campagne, après vingt ans de 
repassage. Eh bien ! elle y allait, à la campagne. 
Elle voulait son coin de verdure au Père- 
Lachaise. 
Lorsqu’elle s’engagea dans le corridor, elle 
était comme folle. Sa pauvre tête tournait. Au 
fond, sa grosse douleur venait d’avoir dit un 
adieu éternel au forgeron. C’était fini entre eux, 
ils ne se reverraient jamais. Puis, là-dessus, toutes 
les autres idées de malheur arrivaient et 
achevaient de lui casser le crâne. En passant, elle 
allongea le nez chez les Bijard, elle aperçut Lalie 
morte, l’air content d’être allongée, en train de se 
dorloter pour toujours. Ah bien ! les enfants 
avaient plus de chance que les grandes 
personnes ! Et, comme la porte du père Bazouge 
laissait passer une raie de lumière, elle entra droit 
chez lui, prise d’une rage de s’en aller par le 
même voyage que la petite. 
Ce vieux rigolo de père Bazouge était revenu, 
cette nuit-là, dans un état de gaieté extraordinaire. 
Il avait pris une telle culotte, qu’il ronflait par 
terre, malgré la température ; et ça ne l’empêchait 
pas de faire sans doute un joli rêve, car il 
semblait rire du ventre, en dormant. La camoufle, 
restée allumée, éclairait sa défroque, son chapeau 
noir aplati dans un coin, son manteau noir qu’il 
avait tiré sur ses genoux, comme un bout de 
couverture. 
Gervaise, en l’apercevant, venait tout d’un 
coup de se lamenter si fort, qu’il se réveilla. 
– Nom de Dieu ! fermez donc la porte ! Ça 
fiche un froid !... Hein ! c’est vous !... Qu’est-ce 
qu’il y a ? qu’est-ce que vous voulez ? 
Alors, Gervaise, les bras tendus, ne sachant 
plus ce qu’elle bégayait, se mit à le supplier avec 
passion. 
– Oh ! emmenez-moi, j’en ai assez, je veux 
m’en aller... Il ne faut pas me garder rancune. Je 
ne savais pas, mon Dieu ! On ne sait jamais, tant 
qu’on n’est pas prête... Oh ! oui, l’on est content 
d’y passer un jour !... Emmenez-moi, emmenezmoi, 
je vous crierai merci ! 
Et elle se mettait à genoux, toute secouée d’un 
désir qui la pâlissait. Jamais elle ne s’était ainsi 
roulée aux pieds d’un homme. La trogne du père 
Bazouge, avec sa bouche tordue et son cuir 
encrassé par la poussière des enterrements, lui 
semblait belle et resplendissante comme un 
soleil. Cependant, le vieux, mal éveillé, croyait à 
quelque mauvaise farce. 
– Dites donc, murmurait-il, il ne faut pas me la 
faire ! 
– Emmenez-moi, répéta plus ardemment 
Gervaise. Vous vous rappelez, un soir, j’ai cogné 
à la cloison ; puis, j’ai dit que ce n’était pas vrai, 
parce que j’étais encore trop bête... Mais, tenez ! 
donnez vos mains, je n’ai plus peur ! Emmenezmoi 
faire dodo, vous sentirez si je remue... Oh ! 
je n’ai que cette envie, oh ! je vous aimerai bien ! 
Bazouge, toujours galant, pensa qu’il ne devait 
pas bousculer une dame, qui semblait avoir un tel 
béguin pour lui. Elle déménageait, mais elle avait 
tout de même de beaux restes, quand elle se 
montait. 
– Vous êtes joliment dans le vrai, dit-il d’un 
air convaincu ; j’en ai encore emballé trois, 
aujourd’hui, qui m’auraient donné un fameux 
pourboire, si elles avaient pu envoyer la main à la 
poche... Seulement, ma petite mère, ça ne peut 
pas s’arranger comme ça... 
– Emmenez-moi, emmenez-moi, criait 
toujours Gervaise, je veux m’en aller... 
– Dame ! il y a une petite opération 
auparavant... Vous savez, couic ! 
Et il fit un effort de la gorge, comme s’il 
avalait sa langue. Puis, trouvant la blague bonne, 
il ricana. 
Gervaise s’était relevée lentement. Lui non 
plus ne pouvait donc rien pour elle ? Elle rentra 
dans sa chambre, stupide, et se jeta sur sa paille, 
en regrettant d’avoir mangé. Ah ! non, par 
exemple, la misère ne tuait pas assez vite ! 
XIII 
Coupeau tira une bordée, cette nuit-là. Le 
lendemain, Gervaise reçut dix francs de son fils 
Étienne, qui était mécanicien dans un chemin de 
fer ; le petit lui envoyait des pièces de cent sous 
de temps à autre, sachant qu’il n’y avait pas gras 
à la maison. Elle mit un pot-au-feu et le mangea 
toute seule, car cette rosse de Coupeau ne rentra 
pas davantage le lendemain. Le lundi personne, le 
mardi personne encore. Toute la semaine se 
passa. Ah ! nom d’un chien ! si une dame l’avait 
enlevé, c’est ça qui aurait pu s’appeler une 
chance. Mais, juste le dimanche, Gervaise reçut 
un papier imprimé, qui lui fit peur d’abord, parce 
qu’on aurait dit une lettre du commissaire de 
police. Puis, elle se rassura, c’était simplement 
pour lui apprendre que son cochon était en train 
de crever à Sainte-Anne. Le papier disait ça plus 
poliment, seulement ça revenait au même. Oui, 
c’était bien une dame qui avait enlevé Coupeau, 
et cette dame s’appelait Sophie Tourne-de-l’oeil, 
la dernière bonne amie des pochards. 
Ma foi, Gervaise ne se dérangea pas. Il 
connaissait le chemin, il reviendrait bien tout seul 
de l’asile ; on l’y avait tant de fois guéri, qu’on 
lui ferait une fois de plus la mauvaise farce de le 
remettre sur ses pattes. Est-ce qu’elle ne venait 
pas d’apprendre le matin même que, pendant huit 
jours, on avait aperçu Coupeau, rond comme une 
balle, roulant les marchands de vin de Belleville, 
en compagnie de Mes-Bottes ! Parfaitement, 
c’était même Mes-Bottes qui finançait ; il avait 
dû jeter le grappin sur le magot de sa bourgeoise, 
des économies gagnées au joli jeu que vous 
savez. Ah ! ils buvaient là du propre argent, 
capable de flanquer toutes les mauvaises 
maladies ! Tant mieux, si Coupeau en avait 
empoigné des coliques ! Et Gervaise était surtout 
furieuse, en songeant que ces deux bougres 
d’égoïstes n’auraient seulement pas songé à venir 
la prendre pour lui payer une goutte. A-t-on 
jamais vu ! une noce de huit jours, et pas une 
galanterie aux dames ! Quand on boit seul, on 
crève seul, voilà ! 
Pourtant, le lundi, comme Gervaise avait un 
bon petit repas pour le soir, un reste de haricots et 
une chopine, elle se donna le prétexte qu’une 
promenade lui ouvrirait l’appétit. La lettre de 
l’asile, sur la commode, l’embêtait. La neige 
avait fondu, il faisait un temps de demoiselle, gris 
et doux, avec un fond vif dans l’air qui 
ragaillardissait. Elle partit à midi, car la course 
était longue ; il fallait traverser Paris, et sa gigue 
restait toujours en retard. Avec ça, il y avait une 
suée de monde dans les rues ; mais le monde 
l’amusait, elle arriva très gentiment. Lorsqu’elle 
se fut nommée, on lui en raconta une raide : il 
paraît qu’on avait repêché Coupeau au Pont- 
Neuf ; il s’était élancé par-dessus le parapet, en 
croyant voir un homme barbu qui lui barrait le 
chemin. Un joli saut, n’est-ce pas ? et quant à 
savoir comment Coupeau se trouvait sur le Pont- 
Neuf, c’était une chose qu’il ne pouvait pas 
expliquer lui-même. 
Cependant, un gardien conduisit Gervaise. 
Elle montait un escalier, lorsqu’elle entendit des 
gueulements qui lui donnèrent froid aux os. 
– Hein ? il en fait, une musique ! dit le 
gardien. 
– Qui donc ? demanda-t-elle. 
– Mais votre homme ! Il gueule comme ça 
depuis avant-hier. Et il danse, vous allez voir. 
Ah ! mon Dieu ! quelle vue ! Elle resta saisie. 
La cellule était matelassée du haut en bas ; par 
terre, il y avait deux paillassons, l’un sur l’autre ; 
et, dans un coin, s’allongeaient un matelas et un 
traversin, pas davantage. Là-dedans, Coupeau 
dansait et gueulait. Un vrai chienlit de la 
Courtille, avec sa blouse en lambeaux et ses 
membres qui battaient l’air ; mais un chienlit pas 
drôle, oh ! non, un chienlit dont le chahut 
effrayant vous faisait dresser tout le poil du 
corps. Il était déguisé en un-qui-va-mourir. Cré 
nom ! quel cavalier seul ! Il butait contre la 
fenêtre, s’en retournait à reculons, les bras 
marquant la mesure, secouant les mains, comme 
s’il avait voulu se les casser et les envoyer à la 
figure du monde. On rencontre des farceurs dans 
les bastringues, qui imitent ça ; seulement, ils 
l’imitent mal, il faut voir sauter ce rigodon des 
soûlards, si l’on veut juger quel chic ça prend, 
quand c’est exécuté pour de bon. La chanson a 
son cachet aussi, une engueulade continue de 
carnaval, une bouche grande ouverte lâchant 
pendant des heures les mêmes notes de trombone 
enroué. Coupeau, lui, avait le cri d’une bête dont 
on a écrasé la patte. Et, en avant l’orchestre, 
balancez vos dames ! 
– Seigneur ! qu’est-ce qu’il a donc ?... qu’estce 
qu’il a donc ?... répétait Gervaise, prise de taf. 
Un interne, un gros garçon blond et rose, en 
tablier blanc, tranquillement assis, prenait des 
notes. Le cas était curieux, l’interne ne quittait 
pas le malade. 
– Restez un instant, si vous voulez, dit-il à la 
blanchisseuse ; mais tenez-vous tranquille... 
Essayez de lui parler, il ne vous reconnaîtra pas. 
Coupeau, en effet, ne parut même pas 
apercevoir sa femme. Elle l’avait mal vu en 
entrant tant il se disloquait. Quand elle le regarda 
sous le nez, les bras lui tombèrent. Était-ce Dieu 
possible qu’il eût une figure pareille, avec du 
sang dans les yeux et des croûtes plein les 
lèvres ? Elle ne l’aurait bien sûr pas reconnu. 
D’abord, il faisait trop de grimaces, sans dire 
pourquoi, la margoulette tout d’un coup à 
l’envers, le nez froncé, les joues tirées, un vrai 
museau d’animal. Il avait la peau si chaude, que 
l’air fumait autour de lui ; et son cuir était comme 
verni, ruisselant d’une sueur lourde qui 
dégoulinait. Dans sa danse de chicard enragé, on 
comprenait tout de même qu’il n’était pas à son 
aise, la tête lourde, avec des douleurs dans les 
membres. 
Gervaise s’était rapprochée de l’interne, qui 
battait un air du bout des doigts sur le dossier de 
sa chaise. 
– Dites donc, monsieur, c’est sérieux alors, 
cette fois ? 
L’interne hocha la tête sans répondre. 
– Dites donc, est-ce qu’il ne jacasse pas tout 
bas ?... Hein ? vous entendez, qu’est-ce que 
c’est ? 
– Des choses qu’il voit, murmura le jeune 
homme. Taisez-vous, laissez-moi écouter. 
Coupeau parlait d’une voix saccadée. 
Pourtant, une flamme de rigolade lui éclairait les 
yeux. Il regardait par terre, à droite, à gauche, et 
tournait, comme s’il avait flâné au bois de 
Vincennes, en causant tout seul. 
– Ah ! çà, c’est gentil, c’est pommé... Il y a 
des chalets, une vraie foire. Et de la musique un 
peu chouette ! Quel Balthazar ! ils cassent les 
pots, là-dedans... Très chic ! V’là que ça 
s’illumine ; des ballons rouges en l’air, et ça 
saute, et ça file !... Oh ! oh ! que de lanternes 
dans les arbres ! Il fait joliment bon ! Ça pisse de 
partout, des fontaines, des cascades, de l’eau qui 
chante, oh ! d’une voix d’enfant de choeur... 
Épatant les cascades ! 
Et il se redressait, comme pour mieux 
entendre la chanson délicieuse de l’eau ; il 
aspirait l’air fortement, croyant boire la pluie 
fraîche envolée des fontaines. Mais, peu à peu, sa 
face reprit une expression d’angoisse. Alors, il se 
courba, il fila plus vite le long des murs de la 
cellule, avec de sourdes menaces. 
– Encore des fourbis, tout ça !... Je me 
méfiais... Silence, tas de gouapes ! Oui, vous 
vous fichez de moi. C’est pour me turlupiner que 
vous buvez et que vous braillez là-dedans avec 
vos traînées... Je vas vous démolir, moi, dans 
votre chalet !... Nom de Dieu ! voulez-vous me 
foutre la paix ! 
Il serrait les poings ; puis, il poussa un cri 
rauque, il s’aplatit en courant. Et il bégayait, les 
dents claquant d’épouvante : 
– C’est pour que je me tue. Non, je ne me 
jetterai pas !... Toute cette eau, ça signifie que je 
n’ai pas de coeur. Non, je ne me jetterai pas ! 
Les cascades, qui fuyaient à son approche, 
s’avançaient quand il reculait. Et, tout d’un coup, 
il regarda stupidement autour de lui, il balbutia, 
d’une voix à peine distincte : 
– Ce n’est pas possible, on a embauché des 
physiciens contre moi ! 
– Je m’en vais, monsieur, bonsoir ! dit 
Gervaise à l’interne. Ça me retourne trop, je 
reviendrai. 
Elle était blanche. Coupeau continuait son 
cavalier seul, de la fenêtre au matelas, et du 
matelas à la fenêtre, suant, s’échinant, battant la 
même mesure. Alors, elle se sauva. Mais elle eut 
beau dégringoler l’escalier, elle entendit jusqu’en 
bas le sacré chahut de son homme. Ah ! mon 
Dieu ! qu’il faisait bon dehors, on respirait ! 
Le soir, toute la maison de la Goutte-d’Or 
causait de l’étrange maladie du père Coupeau. 
Les Boche, qui traitaient la Banban par-dessous 
la jambe maintenant, lui offrirent pourtant un 
cassis dans leur loge, histoire d’avoir des détails. 
Mme Lorilleux arriva, Mme Poisson aussi. Ce 
furent des commentaires interminables. Boche 
avait connu un menuisier qui s’était mis tout nu 
dans la rue Saint-Martin, et qui était mort en 
dansant la polka ; celui-là buvait de l’absinthe. 
Ces dames se tortillèrent de rire, parce que ça leur 
semblait drôle tout de même, quoique triste. Puis, 
comme on ne comprenait pas bien, Gervaise 
repoussa le monde, cria pour avoir de la place ; 
et, au milieu de la loge, tandis que les autres 
regardaient, elle fit Coupeau, braillant, sautant, se 
démanchant avec des grimaces abominables. Oui, 
parole d’honneur ! c’était tout à fait ça ! Alors, 
les autres s’épatèrent : pas possible ! un homme 
n’aurait pas duré trois heures à un commerce 
pareil. Eh bien ! elle le jurait sur ce qu’elle avait 
de plus sacré, Coupeau durait depuis la veille, 
trente-six heures déjà. On pouvait aller y voir, 
d’ailleurs, si on ne la croyait pas. Mais, Mme 
Lorilleux déclara que, merci bien ! elle était 
revenue de Sainte-Anne ; elle empêcherait même 
Lorilleux d’y ficher les pieds. Quant à Virginie, 
dont la boutique tournait de plus mal en plus mal, 
et qui avait une figure d’enterrement, elle se 
contenta de murmurer que la vie n’était pas 
toujours gaie, ah ! sacredié, non ! On acheva le 
cassis, Gervaise souhaita le bonsoir à la 
compagnie. Lorsqu’elle ne parlait plus, elle 
prenait tout de suite la tête d’un ahuri de Chaillot, 
les yeux grands ouverts. Sans doute elle voyait 
son homme en train de valser. Le lendemain, en 
se levant, elle se promit de ne plus aller là-bas. À 
quoi bon ? Elle ne voulait pas perdre la boule, à 
son tour. Cependant, toutes les dix minutes, elle 
retombait dans ses réflexions, elle était sortie, 
comme on dit. Ça serait curieux pourtant, s’il 
faisait toujours ses ronds de jambe. Quand midi 
sonna, elle ne put tenir davantage, elle ne 
s’aperçut pas de la longueur du chemin, tant le 
désir et la peur de ce qui l’attendait lui occupaient 
la cervelle. 
Oh ! elle n’eut pas besoin de demander des 
nouvelles. Dès le bas de l’escalier, elle entendit la 
chanson de Coupeau. Juste le même air, juste la 
même danse. Elle pouvait croire qu’elle venait de 
descendre à la minute, et qu’elle remontait. Le 
gardien de la veille, qui portait des pots de tisane 
dans le corridor, cligna de l’oeil en la rencontrant, 
pour se montrer aimable. 
– Alors, toujours ! dit-elle. 
– Oh ! toujours ! répondit-il sans s’arrêter. 
Elle entra, mais elle se tint dans le coin de la 
porte, parce qu’il y avait du monde avec 
Coupeau. L’interne blond et rose était debout, 
ayant cédé sa chaise à un vieux monsieur décoré, 
chauve et la figure en museau de fouine. C’était 
bien sûr le médecin en chef, car il avait des 
regards minces et perçants comme des vrilles. 
Tous les marchands de mort subite vous ont de 
ces regards-là. 
Gervaise, d’ailleurs, n’était pas venue pour ce 
monsieur, et elle se haussait derrière son crâne, 
mangeant Coupeau des yeux. Cet enragé dansait 
et gueulait plus fort que la veille. Elle avait bien 
vu, autrefois, à des bals de la mi-carême, des 
garçons de lavoir solides s’en donner pendant 
toute une nuit ; mais jamais, au grand jamais, elle 
ne se serait imaginé qu’un homme pût prendre du 
plaisir si longtemps ; quand elle disait prendre du 
plaisir, c’était une façon de parler, car il n’y a pas 
de plaisir à faire malgré soi des sauts de carpe, 
comme si on avait avalé une poudrière. Coupeau, 
trempé de sueur, fumait davantage, voilà tout. Sa 
bouche semblait plus grande, à force de crier. 
Oh ! les dames enceintes faisaient bien de rester 
dehors. Il avait tant marché du matelas à la 
fenêtre, qu’on voyait son petit chemin à terre ; le 
paillasson était mangé par ses savates. 
Non, vrai, ça n’offrait rien de beau, et 
Gervaise, tremblante, se demandait pourquoi elle 
était revenue. Dire que, la veille au soir, chez les 
Boche, on l’accusait d’exagérer le tableau ! Ah 
bien ! elle n’en avait pas fait la moitié assez ! 
Maintenant, elle voyait mieux comment Coupeau 
s’y prenait, elle ne l’oublierait jamais plus, les 
yeux grands ouverts sur le vide. Pourtant, elle 
saisissait des phrases, entre l’interne et le 
médecin. Le premier donnait des détails sur la 
nuit, avec des mots qu’elle ne comprenait pas. 
Toute la nuit, son homme avait causé et pirouetté, 
voilà ce que ça signifiait au fond. Puis, le vieux 
monsieur chauve, pas très poli d’ailleurs, parut 
enfin s’apercevoir de sa présence ; et, quand 
l’interne lui eut dit qu’elle était la femme du 
malade, il se mit à l’interroger, d’un air méchant 
de commissaire de police. 
– Est-ce que le père de cet homme buvait ? 
– Oui, monsieur, un petit peu, comme tout le 
monde... Il s’est tué en dégringolant d’un toit, un 
jour de ribote. 
– Est-ce que sa mère buvait ? 
– Dame ! monsieur, comme tout le monde, 
vous savez, une goutte par-ci, une goutte par-là... 
Oh ! la famille est très bien !... Il y a eu un frère, 
mort très jeune dans des convulsions. 
Le médecin la regardait de son oeil perçant. Il 
reprit, de sa voix brutale : 
– Vous buvez aussi, vous ? 
Gervaise bégaya, se défendit, posa la main sur 
son coeur pour donner sa parole sacrée. 
– Vous buvez ! Prenez garde, voyez où mène 
la boisson... Un jour ou l’autre, vous mourrez 
ainsi. 
Alors, elle resta collée contre le mur. Le 
médecin avait tourné le dos. Il s’accroupit, sans 
s’inquiéter s’il ne ramassait pas la poussière du 
paillasson avec sa redingote ; il étudia longtemps 
le tremblement de Coupeau, l’attendant au 
passage, le suivant du regard. Ce jour-là, les 
jambes sautaient à leur tour, le tremblement était 
descendu des mains dans les pieds ; un vrai 
polichinelle, dont on aurait tiré les fils, rigolant 
des membres, le tronc raide comme du bois. Le 
mal gagnait petit à petit. On aurait dit une 
musique sous la peau ; ça partait toutes les trois 
ou quatre secondes, roulait un instant ; puis ça 
s’arrêtait et ça reprenait, juste le petit frisson qui 
secoue les chiens perdus, quand ils ont froid 
l’hiver, sous une porte. Déjà le ventre et les 
épaules avaient un frémissement d’eau sur le 
point de bouillir. Une drôle de démolition tout de 
même, s’en aller en se tordant, comme une fille à 
laquelle les chatouilles font de l’effet ! 
Coupeau, cependant, se plaignait d’une voix 
sourde. Il semblait souffrir beaucoup plus que la 
veille. Ses plaintes entrecoupées laissaient 
deviner toutes sortes de maux. Des milliers 
d’épingles le piquaient. Il avait partout sur la 
peau quelque chose de pesant ; une bête froide et 
mouillée se tramait sur ses cuisses et lui enfonçait 
des crocs dans la chair. Puis, c’étaient d’autres 
bêtes qui se collaient à ses épaules, en lui 
arrachant le dos à coups de griffes. 
– J’ai soif, oh ! j’ai soif ! grognait-il 
continuellement. 
L’interne prit un pot de limonade sur une 
planchette et le lui donna. Il saisit le pot à deux 
mains, aspira goulûment une gorgée, en 
répandant la moitié du liquide sur lui ; mais il 
cracha tout de suite la gorgée, avec un dégoût 
furieux, en criant : 
– Nom de Dieu ! c’est de l’eau-de-vie ! 
Alors, l’interne, sur un signe du médecin, 
voulut lui faire boire de l’eau, sans lâcher la 
carafe. Cette fois, il avala la gorgée, en hurlant, 
comme s’il avait avalé du feu. 
– C’est de l’eau-de-vie, nom de Dieu ! c’est de 
l’eau-de-vie ! 
Depuis la veille, tout ce qu’il buvait était de 
l’eau-de-vie. Ça redoublait sa soif, et il ne 
pouvait plus boire, parce que tout le brûlait. On 
lui avait apporté un potage, mais on cherchait à 
l’empoisonner bien sûr, car ce potage sentait le 
vitriol. Le pain était aigre et gâté. Il n’y avait que 
du poison autour de lui. La cellule puait le soufre. 
Même il accusait des gens de frotter des 
allumettes sous son nez pour l’empester. 
Le médecin venait de se relever et écoutait 
Coupeau, qui maintenant voyait de nouveau des 
fantômes en plein midi. Est-ce qu’il ne croyait 
pas apercevoir sur les murs des toiles d’araignée 
grandes comme des voiles de bateau. Puis, ces 
toiles devenaient des filets avec des mailles qui se 
rétrécissaient et s’allongeaient, un drôle de 
joujou ! Des boules noires voyageaient dans les 
mailles, de vraies boules d’escamoteurs, d’abord 
grosses comme des billes, puis grosses comme 
des boulets ; et elles enflaient, et elles 
maigrissaient, histoire simplement de l’embêter. 
Tout d’un coup, il cria : 
– Oh ! les rats, v’là les rats, à cette heure ! 
C’étaient les boules qui devenaient des rats. 
Ces sales animaux grossissaient, passaient à 
travers le filet, sautaient sur le matelas, où ils 
s’évaporaient. Il y avait aussi un singe, qui sortait 
du mur, qui rentrait dans le mur, en s’approchant 
chaque fois si près de lui, qu’il reculait, de peur 
d’avoir le nez croqué. Brusquement, ça changea 
encore ; les murs devaient cabrioler, car il 
répétait, étranglé de terreur et de rage : 
– C’est ça, aïe donc ! secouez-moi, je m’en 
fiche !... Aïe donc ! la cambuse ! aïe donc ! par 
terre !... Oui, sonnez les cloches, tas de 
corbeaux ! jouez de l’orgue pour m’empêcher 
d’appeler la garde !... Et ils ont mis une machine 
derrière le mur, ces racailles ! Je l’entends bien, 
elle ronfle, ils vont nous faire sauter... Au feu ! 
nom de Dieu ! au feu. On crie au feu ! voilà que 
ça flambe. Oh ! ça s’éclaire, ça s’éclaire ! tout le 
ciel brûle, des feux rouges, des feux verts, des 
feux jaunes... À moi ! au secours ! au feu ! 
Ses cris se perdaient dans un râle. Il ne 
marmottait plus que des mots sans suite, une 
écume à la bouche, le menton mouillé de salive. 
Le médecin se frottait le nez avec le doigt, un tic 
qui lui était sans doute habituel, en face des cas 
graves. Il se tourna vers l’interne, lui demanda à 
mi-voix : 
–Et la température, toujours quarante degrés, 
n’est-ce pas ? 
– Oui, monsieur. 
Le médecin fit une moue. Il demeura encore là 
deux minutes, les yeux fixés sur Coupeau. Puis, il 
haussa les épaules, en ajoutant : 
– Le même traitement, bouillon, lait, limonade 
citrique, extrait mou de quinquina en potion... Ne 
le quittez pas, et faites-moi appeler. 
Il sortit, Gervaise le suivit, pour lui demander 
s’il n’y avait plus d’espoir. Mais il marchait si 
raide dans le corridor, qu’elle n’osa pas l’aborder. 
Elle resta plantée là un instant, hésitant à rentrer 
voir son homme. La séance lui semblait déjà 
joliment rude. Comme elle l’entendait crier 
encore que la limonade sentait l’eau-de-vie, ma 
foi ! elle fila, ayant assez d’une représentation. 
Dans les rues, le galop des chevaux et le bruit des 
voitures lui firent croire que tout Sainte-Anne 
était à ses trousses. Et ce médecin qui l’avait 
menacée ! Vrai, elle croyait déjà avoir la maladie. 
Naturellement, rue de la Goutte-d’Or, les 
Boche et les autres l’attendaient. Dès qu’elle 
parut sous la porte, on l’appela dans la loge. Eh 
bien ! est-ce que le père Coupeau durait 
toujours ? Mon Dieu ! oui, il durait toujours. 
Boche semblait stupéfait et consterné : il avait 
parié un litre que le père Coupeau n’irait pas 
jusqu’au soir. Comment ! il durait encore ! Et 
toute la société s’étonnait, en se tapant sur les 
cuisses. En voilà un gaillard qui résistait ! Mme 
Lorilleux calcula les heures : trente-six heures et 
vingt-quatre heures, soixante heures. Sacré 
mâtin ! soixante heures déjà qu’il jouait des 
quilles et de la gueule ! On n’avait jamais vu un 
pareil tour de force. Mais Boche, qui riait jaune à 
cause de son litre, questionnait Gervaise d’un air 
de doute, en lui demandant si elle était bien sûre 
qu’il n’eût pas défilé la parade derrière son dos. 
Oh ! non, il sautait trop fort, il n’en avait pas 
envie. Alors, Boche, insistant davantage, la pria 
de refaire un peu comme il faisait, pour voir. Oui, 
oui, encore un peu ! à la demande générale ! la 
société lui disait qu’elle serait bien gentille, car 
justement il y avait là deux voisines, qui 
n’avaient pas vu la veille, et qui venaient de 
descendre exprès pour assister au tableau. La 
concierge criait au monde de se ranger, les gens 
débarrassaient le milieu de la loge, en se poussant 
du coude, avec un frémissement de curiosité. 
Cependant, Gervaise baissait la tête. Vrai, elle 
craignait de se rendre malade. Pourtant, désirant 
prouver que ce n’était pas histoire de se faire 
prier, elle commença deux ou trois petits sauts ; 
mais elle devint toute chose, elle se rejeta en 
arrière ; parole d’honneur, elle ne pouvait pas ! 
Un murmure de désappointement courut : c’était 
dommage, elle imitait ça à la perfection. Enfin, si 
elle ne pouvait pas ! Et, comme Virginie 
retournait à sa boutique, on oublia le père 
Coupeau, pour causer vivement du ménage 
Poisson, une pétaudière maintenant ; la veille, les 
huissiers étaient venus ; le sergent de ville allait 
perdre sa place ; quant à Lantier, il tournait 
autour de la fille du restaurant d’à côté, une 
femme magnifique, qui parlait de s’établir 
tripière. Dame ! on en rigolait, on voyait déjà une 
tripière installée dans la boutique ; après la 
friandise, le solide. Ce cocu de Poisson avait une 
bonne tête, dans tout ça ; comment diable un 
homme, dont le métier était d’être malin, se 
montrait-il si godiche chez lui. Mais on se tut 
brusquement, en apercevant Gervaise qu’on ne 
regardait plus et qui s’essayait toute seule au fond 
de la loge, tremblant des pieds et des mains, 
faisant Coupeau. Bravo ! c’était ça, on n’en 
demandait pas davantage. Elle resta hébétée, 
ayant l’air de sortir d’un rêve. Puis, elle fila raide. 
Bien le bonsoir, la compagnie ! elle montait pour 
tâcher de dormir. 
Le lendemain, les Boche la virent partir à 
midi, comme les deux autres jours. Ils lui 
souhaitaient bien de l’agrément. Ce jour-là, à 
Sainte-Anne, le corridor tremblait des 
gueulements et des coups de talon de Coupeau. 
Elle tenait encore la rampe de l’escalier, qu’elle 
l’entendit hurler : 
– En v’là des punaises !... Rappliquez un peu 
par ici, que je vous désosse !... Ah ! ils veulent 
m’escoffier, ah ! les punaises !... Je suis plus 
rupin que vous tous ! Décarrez, nom de Dieu ! 
Un instant, elle souffla devant la porte. Il se 
battait donc avec une armée ! Quand elle entra, ça 
croissait et ça embellissait. Coupeau était fou 
furieux, un échappé de Charenton ! Il se démenait 
au milieu de la cellule, envoyant les mains 
partout, sur lui, sur les murs, par terre, culbutant, 
tapant dans le vide ; et il voulait ouvrir la fenêtre, 
et il se cachait, se défendait, appelait, répondait, 
tout seul pour faire ce sabbat, de l’air exaspéré 
d’un homme cauchemardé par une flopée de 
monde. Puis, Gervaise comprit qu’il s’imaginait 
être sur un toit, en train de poser des plaques de 
zinc. Il faisait le soufflet avec sa bouche, il 
remuait des fers dans le réchaud, se mettait à 
genoux, pour passer le pouce sur les bords du 
paillasson, en croyant qu’il le soudait. Oui, son 
métier lui revenait, au moment de crever ; et s’il 
gueulait si fort, s’il se crochait sur son toit, c’était 
que des mufes l’empêchaient d’exécuter 
proprement son travail. Sur tous les toits voisins, 
il y avait de la fripouille qui le mécanisait. Avec 
ça, ces blagueurs lui lâchaient des bandes de rats 
dans les jambes. Ah ! les sales bêtes, il les voyait 
toujours ! Il avait beau les écraser, en frottant son 
pied sur le sol de toutes ses forces, il en passait de 
nouvelles ribambelles, le toit en était noir. Est-ce 
qu’il n’y avait pas des araignées aussi ! Il serrait 
rudement son pantalon pour tuer contre sa cuisse 
de grosses araignées, qui s’étaient fourrées là. 
Sacré tonnerre ! il ne finirait jamais sa journée, 
on voulait le perdre, son patron allait l’envoyer à 
Mazas. Alors, en se dépêchant, il crut qu’il avait 
une machine à vapeur dans le ventre ; la bouche 
grande ouverte, il soufflait de la fumée, une 
fumée épaisse qui emplissait la cellule et qui 
sortait par la fenêtre ; et penché, soufflant 
toujours, il regardait dehors le ruban de fumée se 
dérouler, monter dans le ciel, où il cachait le 
soleil. 
– Tiens ! cria-t-il, c’est la bande de la chaussée 
Clignancourt, déguisée en ours, avec des flafla... 
Il restait accroupi devant la fenêtre, comme 
s’il avait suivi un cortège dans une rue, du haut 
d’une toiture. 
– V’là la cavalcade, des lions et des panthères 
qui font des grimaces... Il y a des mômes habillés 
en chiens et en chats... Il y a la grande Clémence, 
avec sa tignasse pleine de plumes. Ah ! sacredié ! 
elle fait la culbute, elle montre tout ce qu’elle 
a !... Dis donc, ma biche, faut nous carapater... 
Eh ! bougres de roussins, voulez-vous bien ne pas 
la prendre !... Ne tirez pas, tonnerre ! ne tirez 
pas... 
Sa voix montait, rauque, épouvantée, et il se 
baissait vivement, répétant que la rousse et les 
pantalons rouges étaient en bas, des hommes qui 
le visaient avec des fusils. Dans le mur, il voyait 
le canon d’un pistolet braqué sur sa poitrine. On 
venait lui reprendre la fille. 
– Ne tirez pas, nom de Dieu ! ne tirez pas... 
Puis, les maisons s’effondraient, il imitait le 
craquement d’un quartier qui croule ; et tout 
disparaissait, tout s’envolait. Mais il n’avait pas 
le temps de souffler, d’autres tableaux passaient, 
avec une mobilité extraordinaire. Un besoin 
furieux de parler lui emplissait la bouche de 
mots, qu’il lâchait sans suite, avec un 
barbotement de la gorge. Il haussait toujours la 
voix. 
– Tiens, c’est toi, bonjour !... Pas de blague ! 
ne me fais pas manger tes cheveux. 
Et il passait la main devant son visage, il 
soufflait pour écarter des poils. L’interne 
l’interrogea : 
– Qui voyez-vous donc ? 
– Ma femme, pardi ! 
Il regardait le mur, tournant le dos à Gervaise. 
Celle-ci eut un joli trac, et elle examina aussi 
le mur, pour voir si elle ne s’apercevait pas. Lui, 
continuait de causer. 
– Tu sais, ne m’embobine pas... Je ne veux pas 
qu’on m’attache... Fichtre ! te voilà belle, t’as une 
toilette chic. Où as-tu gagné ça, vache ! Tu viens 
de la retape, chameau ! Attends un peu que je 
t’arrange !... Hein ? tu caches ton monsieur 
derrière tes jupes. Qu’est-ce que c’est que celuilà 
? Fais donc la révérence, pour voir... Nom de 
Dieu ! c’est encore lui ! 
D’un saut terrible, il alla se heurter la tête 
contre la muraille ; mais la tenture rembourrée 
amortit le coup. On entendit seulement le 
rebondissement de son corps sur le paillasson, où 
la secousse l’avait jeté. 
– Qui voyez-vous donc ? répéta l’interne. 
– Le chapelier ! le chapelier ! hurlait Coupeau. 
Et, l’interne ayant interrogé Gervaise, celle-ci 
bégaya sans pouvoir répondre, car cette scène 
remuait en elle tous les embêtements de sa vie. 
Le zingueur allongeait les poings. 
– À nous deux, mon cadet ! Faut que je te 
nettoie à la fin ! Ah ! tu viens tout de go, avec 
cette drogue au bras, pour te ficher de moi en 
public. Eh bien ! je vas t’estrangouiller, oui, oui, 
moi ! et sans mettre des gants encore !... Ne fais 
pas le fendant... Empoche ça. Et atout ! atout ! 
atout ! 
Il lançait ses poings dans le vide. Alors, une 
fureur s’empara de lui. Ayant rencontré le mur en 
reculant, il crut qu’on l’attaquait par-derrière. Il 
se retourna, s’acharna sur la tenture. Il bondissait, 
sautait d’un coin à un autre, tapait du ventre, des 
fesses, d’une épaule, roulait, se relevait. Ses os 
mollissaient, ses chairs avaient un bruit d’étoupes 
mouillées. Et il accompagnait ce joli jeu de 
menaces atroces, de cris gutturaux et sauvages. 
Cependant, la bataille devait mal tourner pour lui, 
car sa respiration devenait courte, ses yeux 
sortaient de leurs orbites ; et il semblait peu à peu 
pris d’une lâcheté d’enfant. 
– À l’assassin ! à l’assassin !... Foutez le 
camp, tous les deux. Oh ! les salauds, ils rigolent. 
La voilà les quatre fers en l’air, cette garce !... Il 
faut qu’elle y passe, c’est décidé... Ah ! le 
brigand, il la massacre ! Il lui coupe une quille 
avec son couteau. L’autre quille est par terre, le 
ventre est en deux, c’est plein de sang... Oh ! mon 
Dieu, oh ! mon Dieu, oh ! mon Dieu... 
Et, baigné de sueur, les cheveux dressés sur le 
front, effrayant, il s’en alla à reculons, en agitant 
violemment les bras, comme pour repousser 
l’abominable scène. Il jeta deux plaintes 
déchirantes, il s’étala à la renverse sur le matelas, 
dans lequel ses talons s’étaient empêtrés. 
– Monsieur, monsieur, il est mort ! dit 
Gervaise, les mains jointes. 
L’interne s’était avancé, tirant Coupeau au 
milieu du matelas. Non, il n’était pas mort. On 
l’avait déchaussé ; ses pieds nus passaient, au 
bout ; et ils dansaient tout seuls, l’un à côté de 
l’autre, en mesure, d’une petite danse pressée et 
régulière. 
Justement, le médecin entra. Il amenait deux 
collègues, un maigre et un gras, décorés comme 
lui. Tous les trois se penchèrent, sans rien dire, 
regardant l’homme partout ; puis, rapidement, à 
demi-voix, ils causèrent. Ils avaient découvert 
l’homme des cuisses aux épaules, Gervaise 
voyait, en se haussant, ce torse nu étalé. Eh bien ! 
c’était complet, le tremblement était descendu 
des bras et monté des jambes, le tronc lui-même 
entrait en gaieté, à cette heure ! Positivement, le 
polichinelle rigolait aussi du ventre. C’étaient des 
risettes le long des côtes, un essoufflement de la 
berdouille, qui semblait crever de rire. Et tout 
marchait, il n’y avait pas à dire ! les muscles se 
faisaient vis-à-vis, la peau vibrait comme un 
tambour, les poils valsaient en se saluant. Enfin, 
ça devait être le grand branle-bas, comme qui 
dirait le galop de la fin, quand le jour paraît et 
que tous les danseurs se tiennent par la patte en 
tapant du talon. 
– Il dort, murmura le médecin en chef. 
Et il fit remarquer la figure de l’homme aux 
deux autres. Coupeau, les paupières closes, avait 
de petites secousses nerveuses qui lui tiraient 
toute la face. Il était plus affreux encore, ainsi 
écrasé, la mâchoire saillante, avec le masque 
déformé d’un mort qui aurait eu des cauchemars. 
Mais les médecins, ayant aperçu les pieds, 
vinrent mettre leurs nez dessus d’un air de 
profond intérêt. Les pieds dansaient toujours. 
Coupeau avait beau dormir, les pieds dansaient. 
Oh ! leur patron pouvait ronfler, ça ne les 
regardait pas, ils continuaient leur train-train, 
sans se presser ni se ralentir. De vrais pieds 
mécaniques, des pieds qui prenaient leur plaisir 
où ils le trouvaient. 
Pourtant, Gervaise, ayant vu les médecins 
poser leurs mains sur le torse de son homme, 
voulut le tâter elle aussi. Elle s’approcha 
doucement, lui appliqua sa main sur une épaule. 
Et elle la laissa une minute. Mon Dieu ! qu’est-ce 
qui se passait donc là-dedans ? Ça dansait 
jusqu’au fond de la viande ; les os eux-mêmes 
devaient sauter. Des frémissements, des 
ondulations arrivaient de loin, coulaient pareils à 
une rivière, sous la peau. Quand elle appuyait un 
peu, elle sentait les cris de souffrance de la 
moelle. À l’oeil nu, on voyait seulement les 
petites ondes creusant des fossettes, comme à la 
surface d’un tourbillon ; mais, dans l’intérieur, il 
devait y avoir un joli ravage. Quel sacré travail ! 
un travail de taupe ! C’était le vitriol de 
l’Assommoir qui donnait là-bas des coups de 
pioche. Le corps entier en était saucé, et dame ! il 
fallait que ce travail s’achevât, émiettant, 
emportant Coupeau, dans le tremblement général 
et continu de toute la carcasse. 
Les médecins s’en étaient allés. Au bout d’une 
heure, Gervaise, restée avec l’interne, répéta à 
voix basse : 
– Monsieur, monsieur, il est mort... 
Mais l’interne, qui regardait les pieds, dit non 
de la tête. Les pieds nus, hors du lit, dansaient 
toujours. Ils n’étaient guère propres, et ils avaient 
les ongles longs. Des heures encore passèrent. 
Tout d’un coup, ils se raidirent, immobiles. 
Alors, l’interne se tourna vers Gervaise, en 
disant : 
– Ça y est. 
La mort seule avait arrêté les pieds. 
Quand Gervaise rentra rue de la Goutte-d’Or, 
elle trouva chez les Boche un tas de commères 
qui jabotaient d’une voix allumée. Elle crut qu’on 
l’attendait pour avoir des nouvelles, comme les 
autres jours. 
– Il est claqué, dit-elle en poussant la porte, 
tranquillement, la mine éreintée et abêtie. 
Mais on ne l’écoutait pas. Toute la maison 
était en l’air. Oh ! une histoire impayable ! 
Poisson avait pigé sa femme avec Lantier. On ne 
savait pas au juste les choses, parce que chacun 
racontait ça à sa manière. Enfin, il était tombé sur 
leur dos au moment où les deux autres ne 
l’attendaient pas. Même on ajoutait des détails 
que les dames se répétaient en pinçant les lèvres. 
Une vue pareille, naturellement, avait fait sortir 
Poisson de son caractère. Un vrai tigre ! Cet 
homme, peu causeur, qui semblait marcher avec 
un bâton dans le derrière, s’était mis à rugir et à 
bondir. Puis, on n’avait plus rien entendu. Lantier 
devait avoir expliqué l’affaire au mari. 
N’importe, ça ne pouvait plus aller loin. Et Boche 
annonçait que la fille du restaurant d’à côté 
prenait décidément la boutique, pour y installer 
une triperie. Ce roublard de chapelier adorait les 
tripes. 
Cependant, Gervaise, en voyant arriver Mme 
Lorilleux avec Mme Lerat, répéta mollement : 
– Il est claqué... Mon Dieu ! quatre jours à 
gigoter et à gueuler... 
Alors, les deux soeurs ne purent pas faire 
autrement que de tirer leurs mouchoirs. Leur frère 
avait eu bien des torts, mais enfin c’était leur 
frère. Boche haussa les épaules, en disant assez 
haut pour être entendu de tout le monde : 
– Bah ! c’est un soûlard de moins ! 
Depuis ce jour, comme Gervaise perdait la tête 
souvent, une des curiosités de la maison était de 
lui voir faire Coupeau. On n’avait plus besoin de 
la prier, elle donnait le tableau gratis, tremblant 
des pieds et des mains, lâchant de petits cris 
involontaires. Sans doute elle avait pris ce tic-là à 
Sainte-Anne, en regardant trop longtemps son 
homme. Mais elle n’était pas chanceuse, elle n’en 
crevait pas comme lui. Ça se bornait à des 
grimaces de singe échappé, qui lui faisaient jeter 
des trognons de choux par les gamins, dans les 
rues. 
Gervaise dura ainsi pendant des mois. Elle 
dégringolait plus bas encore, acceptait les 
dernières avanies, mourait un peu de faim tous 
les jours. Dès qu’elle possédait quatre sous, elle 
buvait et battait les murs. On la chargeait des 
sales commissions du quartier. Un soir, on avait 
parié qu’elle ne mangerait pas quelque chose de 
dégoûtant ; et elle l’avait mangé, pour gagner dix 
sous. M. Marescot s’était décidé à l’expulser de 
la chambre du sixième. Mais, comme on venait 
de trouver le père Bru mort dans son trou, sous 
l’escalier, le propriétaire avait bien voulu lui 
laisser cette niche. Maintenant, elle habitait la 
niche du père Bru. C’était là-dedans, sur de la 
vieille paille, qu’elle claquait du bec, le ventre 
vide et les os glacés. La terre ne voulait pas 
d’elle, apparemment. Elle devenait idiote, elle ne 
songeait seulement pas à se jeter du sixième sur 
le pavé de la cour, pour en finir. La mort devait la 
prendre petit à petit, morceau par morceau, en la 
traînant ainsi jusqu’au bout dans la sacrée 
existence qu’elle s’était faite. Même on ne sut 
jamais au juste de quoi elle était morte. On parla 
d’un froid et chaud. Mais la vérité était qu’elle 
s’en allait de misère, des ordures et des fatigues 
de sa vie gâtée. Elle creva d’avachissement, selon 
le mot des Lorilleux. Un matin, comme ça sentait 
mauvais dans le corridor, on se rappela qu’on ne 
l’avait pas vue depuis deux jours ; et on la 
découvrit déjà verte, dans sa niche. 
Justement, ce fut le père Bazouge qui vint, 
avec la caisse des pauvres sous le bras, pour 
l’emballer. Il était encore joliment soûl, ce jourlà, 
mais bon zig tout de même, et gai comme un 
pinson. Quand il eut reconnu la pratique à 
laquelle il avait affaire, il lâcha des réflexions 
philosophiques, en préparant son petit ménage. 
– Tout le monde y passe... On n’a pas besoin 
de se bousculer, il y a de la place pour tout le 
monde... Et c’est bête d’être pressé, parce qu’on 
arrive moins vite... Moi, je ne demande pas 
mieux que de faire plaisir. Les uns veulent, les 
autres ne veulent pas. Arrangez un peu ça, pour 
voir... En v’la une qui ne voulait pas, puis elle a 
voulu. Alors, on l’a fait attendre... Enfin, ça y est, 
et, vrai ! elle l’a gagné ! Allons-y gaiement ! 
Et, lorsqu’il empoigna Gervaise dans ses 
grosses mains noires, il fut pris d’une tendresse, il 
souleva doucement cette femme qui avait eu un si 
long béguin pour lui. Puis, en l’allongeant au 
fond de la bière avec un soin paternel, il bégaya, 
entre deux hoquets : 
– Tu sais... écoute bien... c’est moi, Bibi-la- 
Gaieté, dit le consolateur des dames... Va, t’es 
heureuse. Fais dodo, ma belle ! 
 
Cet ouvrage est le 64e publié 
dans la collection À tous les vents 
par la Bibliothèque électronique du Québec. 
La Bibliothèque électronique du Québec 
est la propriété exclusive de 
Jean-Yves Dupuis.

 

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Modifié en dernier lieu le 18.11.2022
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